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Livres

Quelques auteurs latino-américains à ajouter aux listes de Noël : retour sur les récentes publications à ne pas manquer

Début décembre, Noël approche. Offrir un livre peut sembler banal. Cela peut aussi être une grande source de plaisir pour celui ou celle qui le recevra, s’il est bien choisi. Les parutions récentes d’auteurs latino-américains ont été particulièrement variées depuis l’été. C’est l’occasion de revenir sur quelques œuvres particulièrement marquantes.

Gervasio Troche (Uruguay), qui a dessiné l’affiche de notre festival Belles Latinas cette année, publiait simultanément son deuxième volume, Équipage (éd. Insula), après Dessins invisibles aux mêmes éditions en 2015. Deux ouvrages dans lesquels la poésie voisine avec l’humour et la légèreté, qui incitent à penser autant qu’à s’évader, qui parlent autant à des adultes qu’à des très jeunes.

Parmi les romans récents, il y a ceux qui reviennent sur des problèmes actuels, la vérité de l’histoire et ses mensonges, comme le puissant Corps des ruines du Colombien Juan Gabriel Vásquez (Le Seuil). Au centre de tout, un personnage décalé du genre insupportable à qui Juan Gabriel, exaspéré, lance un verre en cristal lors de leur première rencontre « mondaine ». Au centre de tout également, la manipulation : chaque personnage, Juan Gabriel compris, à un moment ou à un autre, manipule ses proches. Et que dire des « assassinats historiques » auxquels il est fait allusion ? Qui sont les véritables assassins de Gaitán, de Kennedy et d’Uribe Uribe, avocat colombien assassiné en 1914 ? À partir de l’Histoire, en s’appuyant sur des réalités avérées mais utilisant (toujours à bon escient) son imagination et son intelligence, Juan Gabriel Vásquez fait la lumière sur ce qui aurait pu être. Mais, bien plus que la découverte progressive d’éléments cachés au grand public, il montre très brillamment comment, sans forcément utiliser d’énormes moyens, on peut déformer des événements réels, créer de fausses impressions qui finissent par s’imposer comme des évidences auprès de ce même grand public et recréer l’Histoire en la faussant.

Le premier roman d’Andrés Neuman (Argentine), publié une première fois en 1999, retravaillé par l’auteur pour une nouvelle édition (2015), Bariloche (éd. Buchet-Chastel), nous est enfin accessible. Il raconte l’existence très quotidienne de Demetrio : Vider les poubelles dans un petit jour humide et froid à Buenos Aires et être ébloui en rêve par la splendeur de paysages naturels au pied des Andes, près de la ville de Bariloche, tel est son lot. Les personnages, tous, sont (comme toujours chez Neuman) d’une humanité absolue, tout le contraire de la perfection mais émouvants dans leur sincérité, dans leur faiblesse et surtout dans la lueur optimiste qu’ils portent en eux. Peut-on mieux qu’Andrés Neuman, décrire le quotidien des petites gens, mensonges et trahisons compris, tout en gardant un perpétuel émerveillement envers l’être humain ? Parallèlement à Bariloche sortait en édition de poche un autre très grand roman d’Andrés Neuman, Le voyageur du siècle (éd. Libretto), à découvrir absolument si ce n’est déjà fait.

Il est fort possible que la révélation de l’année soit une jeune Mexicaine, Aura Xilonen et son premier roman, Gabacho (éd. Liana Levi). Entre les bastons sauvages, un coup de foudre pour une superbe fille et la lecture de romans hispano-américains, l’ambiance qui environne Liborio, le narrateur, 17 ans environ (il ne sait pas bien), récemment arrivé dans une ville du Sud des États-Unis n’est pas de toute tranquillité. Il raconte son quotidien avec ses mots, ses expressions. Il offre aussi une vision très personnelle, de la population proche de lui, son Boss au langage fleuri et à l’insulte peut-être amicale toujours aux lèvres. Il a été « engagé » comme homme à tout faire par ce bouquiniste plutôt rude dans sa façon de traiter le garçon, mais plutôt brave homme. Entre deux bagarres (qu’il n’a pas cherchées), il voit passer devant lui une humanité fatiguée, agressive, devenue mécanique, mais qui parfois renferme une étincelle, un geste de générosité, de solidarité, de sympathie qui relativise tout le reste. Quant au style, il est vrai qu’il surprend un peu, il peut même choquer un lecteur « classique ». Il surprend par le mélange de parler de la rue, d’inventions de mots à la Queneau, et de mots qui sous-entendent une immense culture livresque. Il faudra suivre de près cette toute jeune romancière.

À l’opposé d’Aura Xilonen, une autre grande découverte que devrait faire le public français est celle de la Brésilienne Clarice Lispector (1920 – 1977) dont les éditions des femmes-Antoinette Fouque sortent cet automne l’intégrale des Nouvelles. Quatre-vingt cinq titres qui montrent de façon éblouissante le génie de cette femme de diplomate qui sentait la nécessité d’écrire et qui s’est créée un univers unique et universel : elle est aussi à l’aise dans l’évocation subtile des souffrances des femmes et de leurs modestes luttes que dans la description farcesque et sinistre à la fois d’une fête familiale, dans le récit de la timide évasion d’une mère de famille qui se croyait à l’aise dans le cadre imposé de son mariage bourgeois ou dans l’évocation des noirceurs de l’âme d’un digne professeur de mathématiques. On connaît trop peu encore l’œuvre de la romancière brésilienne. Il faut se précipiter sur cette nouvelle parution pour enfin combler cette lacune : Clarice Lispector est un des auteurs les plus importants du XXème siècle, cela ne fait plus aucun doute quand on referme ces Nouvelles.

On ne peut plus de nos jours envisager une sélection de romans sans y glisser au moins un polar. Il en est sorti plusieurs intéressants depuis l’été, par exemple Indomptable du Cubain Vladimir Hernández (éd. Asphalte). Les trois parties du roman s’apparentent aux trois actes d’une tragédie. En parallèle avec l’histoire qui avance sans faiblir, Vladimir Hernández montre le quotidien des Cubains modestes, les ravages intimes causés pour beaucoup par la guerre menée vingt ans plus tôt en Angola, les privations de chacun, les luttes sans fin pour améliorer l’ordinaire, le désenchantement de tous. Le père du protagoniste, traumatisé par son passé militaire, matérialise sa propre désillusion en collectionnant de façon obsessionnelle de vieux magazines parce qu’il veut prouver avec ces documents les mensonges de l’État qui réécrit l’Histoire. Pourtant aucun ne renonce. Indomptable, le surnom du héros, peut s’appliquer à la plupart des Cubains. À côté de lui, luttant contre plus forts que lui, on voit vivre des petites gens. Rien n’est facile pour eux, mais ils luttent à leur manière, c’est aussi ce que montre fort bien cet excellent roman qui allie suspense et action.

Ne terminons pas cette trop courte sélection, forcément limitée, sans signaler un des livres qui auront marqué la rentrée littéraire : Sucre noir de Miguel Bonnefoy (Venezuela), finaliste du Prix Femina, dont je disais à sa sortie : certains écrivains ont besoin de centaines et de centaines de pages pour écrire leur roman total et ‒ souvent ‒ ils le réussissent. Miguel Bonnefoy y parvient en 206 pages, qui concentrent épopée (plutôt modeste, à notre portée), aventure humaine, sublime histoire d’amour, fine analyse de caractères et surtout un amour débridé, jouissif, pour les mots. Il n’aime pas que raconter, Miguel Bonnefoy, il aime le faire en beauté. Chaque phrase mériterait d’être citée. Les personnages, dont la banalité de surface cache des trésors qu’on découvre peu à peu, sont tout à fait semblables au trésor bien matériel, lui, qui devrait se trouver quelque part, enterré depuis trois siècles. C’est bien de cela qu’il s’agit : une chasse au trésor que partagent protagonistes et lecteurs, le trésor n’étant pas exactement de même nature dans les deux cas, et sans aucun doute, c’est le lecteur qui en sortira gagnant.

La production narrative reste d’une très grande richesse en Amérique latine. Ces quelques suggestions, parmi bien d’autres, pourront nous aider à passer un hiver qui s’annonce rude.

Christian ROINAT

« François Mitterrand et l’Amérique latine (1971-1995) » : une étude dirigée par A. Rouquié

La revue Le Genre humain (Seuil) vient de publier un volume consacré à François Mitterrand et l’Amérique latine, sous la direction d’Alain Rouquié. Cet ouvrage est issu d’une journée d’étude intitulée « François Mitterrand et l’Amérique latine (1971-1995) » organisée par la Maison de l’Amérique latine à l’occasion du centenaire de la naissance de l’ancien président, en partenariat avec l’Institut François-Mitterrand. Le volume retrace le parcours politique et l’orientation diplomatique de François Mitterrand structurés autour des périodes des dictatures et des démocraties en Amérique latine, monde qu’il ne découvrit que sur le tard.

Photo : François Mitterrand/couverture Le Genre humain

La première période qui va des années 1970 à 1981 a profondément marqué « le peuple de gauche » comme on disait alors et tous les démocrates : l’Amérique latine est alors le sous-continent des dictatures, des coups d’État militaires survenus au Chili, en Uruguay (1973) et en Argentine (1976), des insurrections au Nicaragua et au Salvador. Le Brésil ne retrouvera la démocratie qu’en 1985. C’est dans ce contexte que se forgera et qu’évoluera la diplomatie mitterrandienne, faite d’inflexions remarquables au début et ensuite d’évolutions plus pragmatiques, inscrites dans les perspectives de la coopération et du développement y compris culturels.

Les auteurs des contributions documentent avec une grande précision ces 25 années de violences et de démocratie retrouvée mais convoquent aussi des souvenirs en relation avec des acteurs politiques connus, tel Régis Debré, ou restés dans l’ombre du Parti socialiste et du gouvernement. Les « entourages » – dirigeants de partis de gauche, intellectuels, universitaires français – ont noué des liens durables avec des réfugiés politiques latino-américains venus en France au temps des dictatures.

Inflexion diplomatique ? La période inaugurale du gouvernement de l’Union de la gauche est marquée par deux interventions présidentielles marquantes : la déclaration franco-mexicaine d’août 1981 sur le conflit salvadorien qui prône un dialogue incluant les fronts d’opposition contre la junte soutenue par les États-Unis et, quelques mois plus tard, un discours mémorable de François Mitterrand à Mexico sur « l’Amérique latine fraternelle et souveraine ».

Cette période ouvre-t-elle durablement une nouvelle ère pour la présence de la France en Amérique latine, au-delà de l’aventure présidentielle ? Les diverses analyses proposées nourrissent la réflexion sur les relations entre la France, l’Europe et l’Amérique latine hier (et aujourd’hui), la permanence de certaines questions, le pragmatisme économique (aujourd’hui renforcé) et soutiennent un intérêt plus large pour la géopolitique de cette période.

L’autre intérêt de ce volume est de voir ce que fait la littérature et la culture à la politique. On le sait, François Mitterrand était un grand lecteur et un lettré. À toutes les étapes de son parcours et de ses voyages, les références à la littérature et à l’histoire sont très présentes. Les auteurs nous rappellent l’essor de la littérature latino-américaine des années 60 et 70 en France et les relations personnelles que François Mitterrand a entretenues avec Pablo Neruda, Gabriel García Márquez, Carlos Fuentes, Julio Cortázar… Ses chroniques reprises dans ses ouvrages nous rappellent combien le meilleur de la littérature a nourri sa découverte de l’Amérique latine et de son monde politique.

Maurice NAHORY

François Mitterrand et l’Amérique latine (1971-1995) sous la direction d’Alain Rouquié, Le genre humain (Seuil, novembre 2017)

« Amazonie brésilienne : usages et représentations », une étude coordonnée par François-Michel Le Tourneau

François-Michel Le Tourneau, géographe, né à Léhon en 1972, est directeur de recherche au CNRS. Ses travaux portent sur l’occupation et l’usage des espaces faiblement peuplés, en particulier dans l’Amazonie brésilienne. Il vient de publier aux éditions de l’Institut des Hautes études de l’Amérique latine (IHEAL) à Paris des travaux autour de l’Amazonie. Les auteurs invités sont Sophie Carlon, Ludivine Eloy, Floret Kohler, Guillaume Marchand, Stéphanie Nasuti, Céline Raimbert et Isabelle Tritsch.

Photo : Entretien avec François-Michel Le Tourneau – Le Grand Orchestre des Animaux/Youtube

Dans les années 1990 au Brésil, les territoires des populations traditionnelles amazoniennes sont, pour la première fois, reconnus par la loi. Le risque est clairement exposé : si l’accès aux ressources naturelles leur est coupé, ces peuples seront menacés de disparition. À partir de l’étude de cinq sites, une équipe de sociologues, géographes et anthropologues s’est efforcée de dégager les enjeux sociaux et spatiaux des populations traditionnelles. Ils ont, pour cela, minutieusement collecté et analysé des informations issues de données GPS, d’entretiens ou de rapports statistiques. Qu’entend-on par l’expression « populations traditionnelles » ? Quels rapports ces sociétés entretiennent-elles avec leur espace ? Comment le savoir territorial, qui fait leur originalité, se transmet-il des anciennes aux nouvelles générations ? Autant de questions auxquelles répond cet ouvrage ambitieux et richement illustré.

Le géographe François-Michel Le Tourneau

Il a eu l’occasion à son entrée au CNRS de réaliser conjointement avec Martine Droulers des travaux sur les dynamiques territoriales en Amazonie brésilienne. Diverses missions de terrain ont été menées et lui ont permis de se familiariser avec le contexte de cette région en voyageant dans tous les États qui la composent. Des contacts étroits noués à ces occasions avec le Centro do Desenvolvimento Sustentave (CDS) de l’université de Brasília, lui ont permis d’exercer pendant cinq ans (2002-2005 et 2007-2008) en tant que chercheur invité au CDS. Cette période de résidence au Brésil lui a permis de s’intéresser de près à l’indigénisme et en particulier au cas des Yanomami, auprès desquels il a travaillé en étroite collaboration avec Bruce Albert. Ces recherches ont débouché sur un projet ACI dénommé « Cartographie Yanomami », puis sur un ouvrage de recherche publié aux éditions Belin en 2010, Les Yanomami du Brésil, Géographie d’un territoire amérindien. Après son retour en France en 2005, il a été le coordinateur de la rédaction du projet Duramaz, soutenu par l’ANR sur la période 2007-2010.

Entre 2009 et 2013, il a également dirigé le projet ANR USART destiné à analyser les relations entre les populations traditionnelles d’Amazonie et leur espace. Ce projet a permis la rédaction d’un ouvrage, en cours de parution. Enfin, depuis 2010, il organise régulièrement des expéditions, ou reconnaissances géographiques, dans des régions peu connues à la frontière entre le Brésil et la Guyane française. Ces travaux ont permis la réalisation d’un documentaire, Expédition Mapaoni, l’inaccessible frontière, et la réalisation d’un ouvrage sur le fleuve Jari, Le Jari, géohistoire d’un grand fleuve amazonien (Presses universitaires de Rennes).

Il a été le vice-coordinateur des activités de recherche liées à ce programme, dirigé par Martine Droulers. Là encore, les travaux menés ont fait la part belle aux activités de terrain, avec l’étude de treize sites dispersés sur l’ensemble de l’Amazonie brésilienne selon un protocole commun. Ce projet est maintenant dans sa phase n°2, financée de nouveau par l’ANR pour la période 2011-2015 et il en assure également la vice-coordination sous la férule de Hervé Théry.

D’après le site de l’IHEAL

Amazonie brésilienne, usages et représentations du territoire, sous la direction de François-Michel Le Tourneau dans la collection « Travaux et mémoires » des éditions de l’IHEAL, 376 p, 24 €. En vente en librairie et sur Le comptoir des presses d’universités (à partir du 12 décembre 2017).

« Lueurs de la pampa », le nouveau roman en français de l’écrivain argentin Hernán Ronsino

En 2010, les lecteurs français découvraient avec Dernier train pour Buenos Aires, Hernán Ronsino, un auteur né en 1975 dans la province argentine, à Chivilcoy, et un style refusant tout artifice. Gallimard publie son troisième roman, Lueurs de la pampa, qui offre les mêmes qualités et confirme que Ronsino possède déjà une personnalité qui permet de le reconnaître comme une voix marquante de la littérature argentine actuelle.

Photo : Página 12/Gallimard

Le titre le dit bien : on est et on restera dans un univers de sensations. Le retour de Federico Souza à Chivilcoy, son village natal au cœur de la pampa argentine est pour lui l’occasion, une occasion imposée et inévitable, de redécouvrir les lieux et les gens qu’il a peu à peu délaissés sans le vouloir vraiment, parce que la vie est comme ça. Son âge, entre la jeunesse et l’âge mûr, est peut-être la vraie raison de ce changement dans sa façon de voir le présent et le passé. D’ailleurs dans le décor lui-même se mêlent passé et présent, à l’image de cette vieille ambulance hors service qui se détériore depuis longtemps à l’angle de deux rues et que personne n’a pensé à enlever de là.

Une vache est l’origine, le déclencheur du retour de Federico dans le village ‒ la ville ? personne n’ose trancher ‒, une vache qu’un ami de son père, mentalement instable ou « homme incompris », comme le dira sa nécrologie dans le journal local, lui offre en héritage, bien qu’il n’en soit pas le propriétaire… ou peut-être que si.

D’un souvenir précis à un moment de contemplation, un jeu de lumière sur un mur ou un passant qu’il remarque, Federico vit ces trois jours comme étant un étranger à lui-même, comme le découvreur d’un monde nouveau et déjà intimement connu. Et puis un souvenir qui se précise en crée un autre qu’il se met à absorber, un peu comme des poupées russes immatérielles. Proust n’est pas loin du tout. La Chivilcoy actuelle, avec ses nouvelles boutiques tenues par des Chinois, les ruines d’activités abandonnées, comme la gare de chemin de fer remplacée par la gare routière, cube de béton à la place de ce qui fut lieu de découvertes et d’aventures pour l’enfant, est à présent pour Federico étrangère et familière.

Les souvenirs personnels de Federico s’entrecroisent avec la mémoire de la petite ville, mémoire parfois historique, comme l’épisode de la mort du colonel Borges, l’aïeul de l’écrivain, ou d’autres faits, qui peuvent être dérisoires ou même pitoyables, qui ont marqué et se sont transmis de génération en génération. Ainsi les anciens thèmes traditionnels en Argentine, civilisation et barbarie en tête, prennent vie, se font actuels : on reconstitue dans une salle de classe l’assassinat d’un jeune poète, en 1910, et tout à coup plane l’ombre de Sarmiento, homme politique et homme de lettres du XIXème siècle.

Par petites touches, si notre attention ne faiblit pas, on pourra reconstituer assez précisément la vie de Federico Souza (réaction bien française, très cartésienne). Est-ce bien nécessaire ? Est-ce souhaitable ? Non, évidemment. Cette chronologie réaliste n’est que la trame de fond, et le charme du roman c’est justement cette mer mouvante d’impressions qui sont présentes, disparaissent doucement ou brusquement pour réapparaître deux jours ‒ ou 200 pages ‒ plus tard : les « nuances du souvenir », dit Hernán Ronsino. La subtilité du style s’ajoute encore à ce roman, très beau, très prenant.

Christian ROINAT

Lueurs de la pampa, de Hernán Ronsino, traduit de l’espagnol (Argentine) par Gersende Camenen, éd. Gallimard, 324 p., 22,50 €. Hernán Ronsino en espagnol : La descomposición / Glaxo / Lumbre, ed. Etrena cadencia, Buenos Aires. Hernán Ronsino en français : Dernier train pour Buenos Aires, Liana Levi.

Les Nouvelles de l’écrivaine brésilienne Clarice Lispector en édition complète

Un monument ! C’est un monument que les éditions des femmes-Antoinette Fouque nous présentent : 85 nouvelles publiées entre 1939 et sa mort, en 1977, en reprenant la chronologie, ce qui permet de suivre l’évolution de la créatrice brésilienne tout en faisant ressortir la grande continuité de son inspiration. On connaît encore trop mal cette immense écrivaine, certes reconnue par un important noyau d’amateurs, mais qui mérite la reconnaissance d’un plus vaste public.

Photo : DR

La femme est au centre de ces récits, peu d’auteurs ont décrit avec autant de finesse la complexité des personnalités humaines, pas seulement féminines. C’est toute une société qui apparaît, une vision acérée mais jamais vraiment cruelle, l’être humain n’est ni plus ni moins qu’un être humain, les femmes de ce concert jouant leur partition, parfois avec davantage de difficultés que les hommes, parfois se lançant dans un solo qui sera d’autant plus remarqué.

Les désirs, le désir, ce vide encore à combler apparaît souvent, habituel dans une société encore corsetée par les traditions et la religion environnante. Et souvent l’assouvissement a pour résultat d’anéantir le désir. Mieux que de raconter, Clarice Lispector fait naître des sensations.

Corolaire de la notion de désir, la liberté : une jeune femme née, comme l’auteure, dans les années 20 (les « années folles » en France), peut-elle vivre comme ses aïeules, ne pas pressentir que la condition féminine est en train d’évoluer. Beaucoup des héroïnes de ces nouvelles sentent la nécessité de faire comprendre à leurs seigneurs et maîtres que cette époque est terminée. Elles le font avec élégance, sans tapage majeur, mais avec une efficacité redoutable et réjouissante. Clarice Lispector excelle à faire entrer le lecteur dans des états à la limite entre la réalité et l’impalpable, dus à un égarement passager, parfois à l’alcool, et nous fait ressentir ce moment où l’esprit, tout en étant encore en partie conscient de ce qui l’entoure, s’évade vers des terrains flous.

On peut, sans jouer les cuistres, parler de la magie des mots. Clarice Lispector sait les enchaîner en faisant naître le trouble de la beauté ou des aspérités. De la poésie ? Plus exactement une façon de suggérer en trouvant précisément le mot qu’il fallait, qui parlait au lecteur du temps où elle écrivait comme au lecteur actuel. Elle sait aussi pratiquer l’humour et par le rire évoquer rien moins que la valeur d’une vie humaine. Elle est aussi à l’aise dans l’évocation subtile des souffrances des femmes et de leurs modestes luttes que dans la description, farcesque et sinistre à la fois, d’une fête familiale. On connaît trop peu encore l’œuvre de la romancière brésilienne. Il faut se précipiter sur cette nouvelle parution pour enfin combler cette lacune : Clarice Lispector est une des auteurs les plus importants du XXème siècle, cela ne fait plus aucun doute quand on referme ces Nouvelles.

Christian ROINAT

Nouvelles. Édition complète, de Clarice Lispector, édition établie par Benjamin Moser, traduit du portugais (Brésil) par Jacques et Teresa Thiériot, Claudia Poncioni, Didier Lamaison, Sylvie Durastanti, Claude Farny, Geneviève Leibrich et Nicole Biros, éd. des femmes – Antoinette Fouque, 482 p., 23 €.

Contexte urbain et réalités personnelles à São Paulo dans « Feu follet » de Patrícia Melo

D’un côté, on assassine sur scène Fábbio Cássio, la vedette de l’adaptation théâtrale du Feu Follet, le roman de Pierre Drieu la Rochelle. De l’autre côté, Azucena Gobbi, qui travaille pour la police scientifique de São Paulo, découvre sa sœur cadette en tendre compagnie avec son propre mari. Et au milieu, la violence dans la mégalopole…

Photo : Actes Sud / Istoe.com

Cette violence, qui restait à un niveau acceptable (si l’on peut dire), augmente de façon spectaculaire depuis quelque temps, au grand dam des autorités. Voilà le point de départ de ce récit noir, le nouveau roman de Patrícia Melo dont nous avons déjà apprécié Le voleur de cadavres ou O matador, entre autres. Fábbio Cássio, qui fait rêver les femmes grâce à son physique avantageux, qui fait la une des magazines people brésiliens, est dans la vie le compagnon d’une bimbo, Cayanne, qu’il est loin de satisfaire sexuellement (c’est une litote). Elle, de son côté, est en pleine compétition : un concours de téléréalité, La Belle et le Génie (le génie, ce n’est pas elle) l’a enfin rendue presque aussi célèbre que son bel ami, lui-même sous la coupe de sa mère, Olga, qui surveille tout et tous. Il y a des changements de ton surprenants et puissants dans ce Feu follet, ils cassent le récit pour méditer sur la faiblesse réelle d’un personnage qui a donné l’impression d’arrogance impitoyable et qui, dans ces pages, fait ressortir crûment son désarroi. Dans le monde d’apparences qui est celui de la célébrité (pas forcément méritée), il est en effet inimaginable de montrer une quelconque faiblesse. Très vite, la parenthèse se referme et personnages et lecteurs sont à nouveau noyés sous les paillettes et la dérision.

La femme policier, Azucena, vit en même temps une autre séparation, l’éclatement de sa famille, et se retrouve curieusement dans une situation assez semblable à celle de la bimbo. Professionnellement, elle n’est pas aidée par le commissaire chargé de l’affaire qui ne semble guère l’apprécier. Et tout continue à se dégrader impitoyablement. L’enquête progresse tant bien que mal (au fond rien ne prouve formellement que Fábbio Cássio ne se soit pas suicidé), et l’environnement est aussi intéressant que la résolution de l’énigme : l’accroissement de la violence à São Paulo, les coulisses de la télé-poubelle, les à-côtés d’un divorce ; des choses aussi diverses se combinent pour épicer mais surtout approfondir un récit déjà riche en soi.

Patrícia Melo donne une vision hyperréaliste de la vie de tous les jours d’une fonctionnaire, les événements humains et professionnels, proches ou extérieurs, s’entretissent. Et finalement on a la vision d’une existence banale et unique, qui ressemble à celle de chacun d’entre nous. Azucena est une « héroïne » d’une touchante banalité, parfois digne d’admiration dans sa vie professionnelle, souvent provoquant une compassion certaine, quand ce n’est pas une légère irritation dans sa façon de mener sa vie personnelle. On ne reste pas sur sa faim en lisant ce thriller qui ne néglige ni le contexte urbain, ni les réalités personnelles, ni, bien sûr les surprises.

Chritian ROINAT

Feu follet, de Patrícia Melo, traduit du portugais (Brésil) par Vitalie Lemerre et Eliana Machado, éd. Actes Sud, 336 p., 22 €./ 14,99 € en numérique. Patrícia Melo en portugais : Fogo fátuo, Rocco, São Paulo, qui a publié tous ses autres titres. Patrícia Melo en français : O matador, Albin Michel / Éloge du mensonge / Enfer / Aqua toffana / La diable danse avec moi / Monde perdu / Le voleur de cadavres, Actes Sud.

Questions d’identité et de liberté dans le dernier roman de l’écrivain chilien Pablo Simonetti

Dans son nouveau roman, Desastres naturales (Catastrophes naturelles), paru en mai 2017 aux éditions Alfaguara, l’écrivain chilien part à la recherche du sens de l’appartenance et de l’identité à travers un récit sur la masculinité dans lequel le protagoniste évoque son homosexualité et sa relation avec son père, en pleine dictature de Pinochet. Auteur de Madre que estás en los cielos, La soberbia juventud, ou encore Jardín, Pablo Simonetti approfondit, dans Desastres naturales, les deux thèmes principaux qui parcourent son œuvre : l’identité et l’appartenance. Il y donne la parole à un jeune homme homosexuel dans le Chili de Pinochet.

Photo : Pablo Simonetti / Éd. Alfaguara

Sous couvert de fiction, à travers un personnage, Marco, inspiré de Simonetti lui-même, l’auteur s’interroge sur la difficulté à trouver sa place dans le monde et évoque la délicate cohabitation entre appartenance et identité. « Moi, j’ai du m’éloigner peu à peu de mes mondes d’appartenance pour trouver ma place », explique Simonetti. Dans un pays qui laissait alors peu de place aux nuances et aux différences, « la vie des homosexuels était très difficile ». Avec Desastres naturales, c’est en réalité son propre père que Simonetti tente de comprendre, en « se plongeant dans ce temps, dans cette époque, dans les sensations et les menaces qu’il a pu sentir » parce qu’il « a dû vivre une époque dans laquelle dominaient d’autres idées sur la sexualité, le genre, la politique ». Le Chili, dit-il, « a toujours été machiste et hétéropatriarcal, mais la dictature a aggravé ces sentiments », parce que ces valeurs ont été transmises par le « système nerveux communicationnel » du régime, qui en a imprégné toute la société chilienne.

Maintenant que son pays s’est modernisé, Simonetti croit avoir trouvé les mots pour raconter ce qui demeurait enseveli jusqu’alors. « Au Chili, nous avons beaucoup évolué. Nous avons une loi d’union civile, à laquelle j’ai participé activement, et le Congrès étudie l’approbation du mariage homosexuel », continue t-il. Mais l’écrivain nous met en garde : « Les libertés sont toujours fragiles. Il suffit que le langage de la société se polarise, et l’autocratie ou les attitudes fascistes se développent, et on met en place des modes de vie exemplaires pour que les libertés soient sacrifiées. Nous avons l’exemple de la Russie, où tu ne peux plus te promener main dans la main avec ton partenaire, ou les États-Unis, qui, avec Trump, limitent l’accès des personnes LGTB à l’armée. N’oublions pas comme il est facile de tout perdre, et comme sont tentants les discours totalitaires qui peuvent nous faire sentir protégés et pensent qu’ils peuvent discriminer les minorités ».

Léa JAILLARD

D’après El Diario Montanes (Espagne) et El Mostrador (Chili)

Mauricio Segura, un écrivain québécois d’origine chilienne, invité des 16e Belles Latinas avec son roman « Oscar »

Mauricio Segura, que nous avons eu la chance de rencontrer cette année à Montréal, est l’invité des Belles Latinas 2017 pour nous présenter son dernier livre Oscar, l’histoire de Oscar Peterson, figure célèbre du jazz. Mauricio Segura nous raconte, de la naissance à la mort, le passage de Peterson sur terre. Et, il nous donne ici un roman empreint de réalisme magique, notamment dans la première partie, qui évoque l’atmosphère des cabarets montréalais des années cinquante. Il sera à Lyon le mercredi 15 novembre à midi à l’Opéra et le soir à la Librairie La Virevolte dans le Vieux Lyon.

Photo : éd. Boreal.

Mauricio Segura est écrivain, journaliste, scénariste et essayiste québécois. Né à Temuco (Chili) le 5 juin 1969, il est arrivé avec ses parents à l’âge de cinq ans à Montréal, après le coup d’État contre le président Allende. Après des études en sciences économiques (1992), il a obtenu son doctorat en langue et littérature françaises à l’Université McGill (Montréal) en juin 2002. D’août 2008 à janvier 2009, il a tenu le « Blogue de Montréal-Nord » pour le magazine L’Actualité. Depuis mai 2008, il est directeur du contenu et de la création et conseiller à la scénarisation aux Productions Pimiento (télévision, cinéma). En 2010-2011, il est professeur invité de création littéraire au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. Auparavant, il avait enseigné à l’Université McGill (Montréal) et à l’Université Concordia (Montréal), et animé des ateliers de création littéraire à la Médiathèque de Nantes (France) et dans d’autres universités au Québec.

Il est également membre de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) et de la Société des auteurs de radio, télévision et cinéma (SARTEC). Très tôt convaincu, à quatorze, quinze ans, d’avoir à choisir entre l’écriture et la musique comme moyen d’expression – il fut pianiste dans un groupe de jazz latin -, Mauricio Segura a choisi la littérature et ne le regrette pas. Parallèlement, il a été journaliste – critique de cinéma à la revue 24 Images, il a également signé des articles sur la politique et l’économie chiliennes et argentines dans Le Devoir, et publié des nouvelles dans des revues montréalaises, dont Liberté.

C’est avec le roman Côtes des Nègres que Mauricio Segura rentre dans le monde littéraire. Ce roman décrit le cheminement de deux jeunes garçons, Marcelo et Cléo, un Latino et un Haïtien, amis fidèles au primaire, qui deviendront dans le secondaire, sous les surnoms de Flaco et CB, les chefs de deux bandes ethniques rivales : les Latino Power et les Bad Boys. En nous introduisant dans leurs familles, à l’école avec leurs camarades, le romancier nous permet de saisir l’évolution de ses personnages et la situation sociale difficile à laquelle ils sont confrontés. Ces jeunes Latino-Américains et Haïtiens qui se battent pour des questions d’honneur, dont la violence échappe au contrôle des autorités parentale, scolaire et policière, sont bien le reflet de notre société : « Il faut comprendre qu’un jeune immigrant qui arrive au Québec vit une sorte d’état schizophrénique, explique Mauricio Segura. À la maison, on a une langue, une culture avec ses codes, et dehors, c’est l’Occident, le Québec ; et ça cause toutes sortes de problèmes identitaires. Essayer de comprendre cette réalité constitue un grand pas vers la solution de certains problèmes. »

Dans le cas de son dernier livre Oscar, l’histoire se déroule au cœur de la Petite-Bourgogne où est né le jeune Oscar Peterson, figure célèbre du jazz. Oscar qui remarque un phénomène étrange : chaque fois que Brad, son grand frère, se met au piano, la pluie cesse, l’été revient, le soleil refuse de se coucher. C’est donc que la musique, du moins celle que joue Brad, ragtimes et boogie-woogies, possède des pouvoirs magiques. Ces pouvoirs, toutefois, ne protégeront pas Brad de la peste blanche, qui l’emporte bientôt. Le mal atteint également le jeune Oscar, mais il est épargné. Durant sa convalescence, il s’empresse de prendre la place de Brad au piano. Bientôt, tout le quartier se presse sur le pas de sa porte pour l’entendre. Et plus tard, dans les clubs où il joue, quand le swing s’échappe en cascades de son piano.

Oscar aurait pu passer le reste de ses jours dans la grisaille de sa ville natale, au sein de sa communauté, mais voici qu’une ombre se profile à côté de la sienne, celle de Norman G., le célèbre impresario new-yorkais, qui fera résonner sa musique aux quatre coins du monde. Jusqu’à son dernier souffle, Oscar ne pourra plus jamais aller nulle part sans que cette ombre l’accompagne. À l’instar d’une biographie ou d’un roman historique classique, l’auteur choisit la méthode chronologique pour faire revivre dans la fiction son personnage, et nous raconter ainsi, de la naissance à la mort, le passage de Peterson sur terre.

On apprend dès le début que c’est presque par hasard que Peterson toucha au piano, lui que le père destinait à la trompette. Le pianiste de la famille, c’était Brad, le frère aîné d’Oscar, fierté de ses parents. S’inspirant de la figure du légendaire pianiste de jazz Oscar Peterson, Mauricio Segura donne ici un roman empreint de réalisme magique, notamment dans la première partie, qui évoque l’atmosphère des cabarets montréalais des années 1950. Le roman propose une fascinante réflexion sur les liens qui unissent un artiste à la communauté dont il est issu, sur la célébrité, sur le commerce de l’art. Il est surtout un poignant hommage à un géant de la musique. La Petite-Bourgogne, berceau d’un autre grand musicien de jazz, Oliver Jones — voisin de Peterson, de dix ans son cadet —, n’est pas peu fière d’avoir vu éclore des artistes de cette trempe sur son sol. En témoigne le parc Oscar-Peterson, non loin de la station de métro Georges-Vanier, renommée en 2009, deux ans après la disparition du pianiste, mais aussi le parc des Jazzmen, à quelques coins de rue de là. C’est en effet dans la Petite-Bourgogne que O.P., comme l’appelait tout le monde, fit ses classes. Dans ses rues et ruelles, et plus tard dans ses bars, et ses salles de spectacle, mais aussi aux abords du canal Lachine, où l’homme aimait traîner et réfléchir, selon la légende. C’est d’ailleurs là, sur les rives bétonnées inséparables du passé ouvrier de la métropole québécoise, que le romancier avait su si bien mettre en scène un autre quartier. 

Olga BARRY

RomansOscar, Montréal, Éd. du Boréal, 2016, 240 p. / Eucalyptus, Montréal, Éd. du Boréal, 2010, 166 p. Traduction anglaise : Eucalyptus, de Donald Winkler, Windsor (Ontario), Biblioasis, 2013. / Bouche-à-bouche, Montréal, Éd. du Boréal, 2003, 169 p. / Côte-des-Nègres, Éd. du Boréal, 1998, 296 pages. Réédition en format de poche : Montréal, Éd. du Boréal, coll. « Boréal compact », no 152, 2003, 295 p. Traduction anglaise : Black Alley, de Dawn Cornelio, Emeryville (Ontario), Biblioasis, 2010, 214 p.

Essais : La faucille et le condor. Le discours français sur l’Amérique latine (1950-1985), Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. « Socius », 2005, 247 p. / Imaginaire social et discours économique, sous la dir. de Mauricio Segura, Janusz Przychodzen, Pascal Brissette, Paul Choinière et Geneviève Lafrance, Montréal, Université de Montréal, Département d’études françaises, coll. « Paragraphes », no 21, 2003, 146 p.

« Après et avant Dieu », un roman à l’humour noir du Colombien Octavio Escobar Giraldo

L’Année France-Colombie touche bientôt à sa fin. Elle aura été particulièrement riche en événements, expositions, rencontres. La Colombie, qui sort d’une longue période de violences, a réussi à montrer toute sa richesse culturelle traditionnelle mais également contemporaine, et a permis au public français de découvrir de nouveaux noms. Octavio Escobar Giraldo en fait partie. Actes Sud vient de lui offrir sa première traduction en français.

Photo : editorialperiferica.blogspot.com / éditions Actes Sud

Moralement irréprochable, c’est la réputation imposante ‒ et imposée ‒ de la famille de la narratrice. Proche de l’archevêque local, à Manizales, une ville de la province colombienne, ayant dans son entourage plusieurs généraux et beaucoup d’hommes d’affaires, elle est elle-même experte en charité chrétienne. Le prêtre de sa paroisse l’encourage vivement à aider les familles honorables tombées dans la gêne, ceux qu’ils appellent les « pauvres honteux ». Mais sa malheureuse famille n’a pas su gérer correctement l’agence immobilière léguée par le père. Bien sûr il faut savoir pardonner, mais le peut-on en toute sincérité ? Dieu nous teste. Dieu nous surveille. Et Dieu ne tolère pas les faibles.

Or que fait-on dans ce milieu quand on vient… de tuer un proche (un très proche) ? On s’agenouille, on prie près du cadavre, cela l’aidera à approcher le Ciel et de surcroît, cela permettra à la grâce de vous pénétrer. L’ambiance de ce roman ne conviendra sûrement pas aux amis de Madame Boutin, il est suggéré que l’Opus Dei aurait des cellules homosexuelles et des cellules fascistes, peut-on y croire ?

Tout est hilarant dans la première partie : l’action, le style d’une subtilité aérienne, les pensées de la narratrice, jusqu’aux moindres détails, mots ou silences. L’humour noir, ravageur, est partout. Puis l’humour se fait plus discret, et c’est le noir qui envahit la scène. La fuite, presque un jeu au début, devient oppressante pour les personnages et pour le lecteur ; reste le fond, l’hypocrisie de ces bourgeois traditionnels et traditionalistes, pour lesquels seule compte la façade, qui finit par ne plus avoir aucun sens ; le mal absolu, incarné par celui qui peu avant était considéré comme un proche, prend le dessus.

Après et avant Dieu est un très bon exemple de ce que peut réussir la littérature dans la dénonciation de l’imposture, celle d’une religion mal appliquée qui est si bien représentée dans beaucoup de régions, en Amérique latine et ailleurs. Octavio Escobar Giraldo met son humour à la fois terrible et fin au service de cette dénonciation, aussi efficace que risible.

Christian ROINAT

Après et avant Dieu, de Octavio Escobar Giraldo, traduit de l’espagnol (Colombie) par Anne Proenza, éd. Actes Sud, 189 p., 19,80 €.

L’imminence de la terreur : « Toxique », de l’écrivaine argentine Samanta Schweblin

Samanta Schweblin fait partie de cette nouvelle génération d’écrivaines argentines qui renouvellent de manière salutaire le genre de la nouvelle, dans la mesure où elles allient la maîtrise technique, la perception féminine du monde et une sorte de virtuosité extrême dans le maniement de l’ambigüité et du fantastique (1). Samanta Schweblin est l’un des exemples les plus aboutis de cette littérature inquiétante, et les nombreux prix qu’elle a reçus dans le monde entier en témoignent.

Photo : éditions Gallimard

Elle a publié en 2014 son premier roman, dont la traduction française vient de paraître : Toxique. On reconnaît facilement l’auteur de nouvelles à certains traits structurels : la concision, la précision, la densité. Il s’agit d’un récit complexe, difficile à résumer, dans la mesure où les lectures possibles prolifèrent et la souhaitable synthèse des histoires entremêlées et de leurs interprétations nous est finalement refusée. Trois temporalités s’alternent : deux moments du passé sont articulés par un dialogue mystérieux qui occupe le présent du texte et les actualise, au point que chaque épisode semble se dérouler au moment même de la lecture.

Les personnages sont les membres de deux familles, voisines le temps d’une pause estivale ; et surtout des rapports entre Carla et Amanda, les deux femmes, et de leurs expériences en tant que mères, la première d’un garçon : David ; la seconde d’une petite fille : Nina. La première histoire narre l’intoxication dont est victime David, et ses effrayantes conséquences ; la deuxième raconte l’intoxication de Nina et de sa mère. Le dialogue qui rend ces faits présents et les reconstruit, à la recherche d’indices qui puissent éclairer l’origine de la contamination, prend plutôt la forme d’un interrogatoire angoissant où David, agissant comme un adulte malgré son jeune âge, pousse Amanda à raconter dans les détails ce qui leur est arrivé. Déchiffrer l’énigme est urgent : une menace innommée pèse sur eux, et le temps qui leur reste s’épuise.

Dans ce cadre, les pistes décelables sont multiples, et peuvent être lues aussi bien en clé de dénonciation écologiste que de construction symbolique. L’ombre des agro-toxiques est omni-présente, l’allusion réitérée et en apparence incidente aux champs de soja est récurrente. La monstruosité émerge malgré l’occultation, les cauchemars et la réalité se confondent, la mort palpite dans l’ombre. Allant à l’encontre de toute une tradition littéraire argentine dans laquelle la campagne a été une forme d’idéal réparateur et d’emblème national, Schweblin fait de l’espace mythique un espace mortifère : la menace provient maintenant de la nature, et cette menace n’est pas seulement externe mais, également, interne, puisque c’est au sein même de la famille que la monstruosité se manifeste. Détérioration des liens, peur des enfants qu’on a engendrés, doutes sur le sens de la maternité, obsessions surprotectrices, incompréhensions et malentendus, culpabilités assumées ou pas : l’intoxication affective et l’intoxication chimique s’additionnent et se renforcent. Vient s’ajouter un troisième niveau : l’élément surnaturel de la migration des âmes et de la perte d’une partie de soi –que la guérisseuse de la maison verte impose aux enfants malades comme prix de la guérison – ouvre la brèche à travers laquelle se glisse  le fantastique dans cet univers clos pour en faire un abîme où la raison vacille.

Les divers points de vue apportent de la profondeur ; l’ambigüité élargit à l’infini les hypothèses. Le chaos est là, les doubles se font face : les deux femmes, les deux pères, les deux enfants ; et nul ne sait dans quel corps ont échoué les âmes perdues. On peut regretter que le choix éditorial du titre en français priorise l’une des lectures possibles, parce que le roman ne le fait pas. Le titre en espagnol est « La distance de secours », ce qu’Amanda définit comme « la distance variable qui me sépare de ma fille, et je passe ma vie à la calculer, même si je prends toujours plus de risques que je ne le devrais » ; la distance qui garantit la protection, le soin. Mais il y a toujours un moment d’inattention, et c’est là que la vie bascule et la peur remplit le monde.

Marian SEMILLA DURAN 

(1) Parmi elles, Selva Almada, Mariana Henriquez, Ariana Harwicz, Sonia Budassi, Romina Paula, etc.
Toxique, par Samanta Schweblin, traduit de l’espagnol (Argentine) par Aurore Touya aux éditions Gallimard, 121 p., 14 euros.
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