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«Les Particules de Dieu», une pièce comique et grinçante du Mexicain Luis Ayhllón

Après la pièce Coragyps sapiens du Colombien Felipe Vergara Lombana, un second titre a enrichi la collection théâtre des éditions Zinnia, venu cette fois-ci du Mexique : Les Particules de Dieu du dramaturge Luis Ayhllón, traduit par Anne-Claire Huby. Cette pièce comique et grinçante a reçu le prix Sor Juana Inés de la Cruz en 2014, une récompense qui s’ajoute aux nombreuses reconnaissances obtenues au cours d’une carrière réussie avec plus de trente pièces.

Photo : cineNT/Zinnia

Tola, Pepa et Lupe sont «trois amies mémorables, presque des sœurs», pourtant bien différentes. «Sur le banc d’un parc, face à un McDonald’s», elles croisent le destin de Mister Douglas, un «Amerloque», professeur respectable de religion et de scolastique, bienfaiteur expert de Saint Thomas d’Aquin et propriétaire d’un établissement de restauration rapide. Après des années de mariage et de dévouement, Mister Douglas ne peut réfréner son attirance pour un homme noir qui vend des fruits au marché. Les trois femmes y voient l’opportunité de faire fortune et de réaliser ainsi leurs rêves en rendant service au prêtre de la communauté à qui Mister Douglas s’est confessé. Pour le remettre dans le droit chemin tracé par Dieu, la plus âgée décide alors de prostituer la plus jeune pour séduire l’Américain.

À partir de ces trois voix féminines, auxquelles s’ajoute un chœur de personnages qui servent de récits secondaires et de transition, Luis Ayhllón construit une comédie grinçante et très dynamique. Une pièce hybride qui combine recours diégétiques à travers la narration et recours mimétiques à travers l’interaction pour raconter l’histoire de trois femmes dont le but est de détourner un gringo prospère qui possède un McDonald’s.

Tola, Pepa et Lupe, les personnages principaux de la comédie, incarnent alors trois stéréotypes dans une histoire archétypique. Elles représentent trois tempéraments moraux et trois mécanismes de survie sociale facilement identifiables dans leur dichotomie : Tola, la libérale/la pragmatique ; Pepa, la conservatrice/la cynique ; et Lupe, l’ingénue/l’astucieuse. Les individualités prennent corps dans la relation que les circonstances établissent entre elles, une circonstance si absurde et erratique qu’elle parvient à être crédible, ponctuelle et unique.

Aux circonstances s’ajoutent les anecdotes d’un physicien théorique désabusé à la limite de l’ataraxie, qui fonctionnent comme leitmotiv dans un récit entièrement construit comme une analepse. «L’immensité ne sert à rien. On n’a pas cessé de nous bassiner avec l’immensité, alors que nous ne comprenons même pas le comportement des plus petites particules», s’exclame Mister Douglas dès les premières lignes d’un récit commençant par la fin de l’histoire.

En juillet 2012, le Cern, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, annonçait effectivement la découverte du «boson de Higgs», une particule dont l’existence avait été supposée en 1964 par trois chercheurs. Particule élémentaire, le boson donne à la matière sa masse et fait ainsi office de mètre pour la physique des particules.

«Ils ont inventé un accélérateur de particules pour prouver l’existence du boson de Higgs. C’est la particule de Dieu, qui n’existe que lorsque les autres s’en approchent. Elle n’est pas visible, mais elle existe. Elle existe dans la mesure où elle repousse les autres.» La particule de Dieu de la pièce, c’est Lupe qui, pour repousser le «mal» qui touche l’Américain, se déguise en Sóngoro Cosongo, l’homme du marché, et feint d’être désireuse de connaître les mystères de la scolastique.

Le texte recourt avec une grande efficacité à la violence, à la peur et à la honte, comme toute comédie, mais cette pièce le fait dans ce qui est le plus grotesque d’un réalisme caricaturé. Il ne s’agit pas d’une comédie complaisante comme celles qui coulent par la force des blagues faciles, le ridicule des «autres» et les vulgarités. Les Particules de Dieu vont dans la direction opposée. L’histoire de chacun des personnages est complexe et possible, trop proche de celle du lecteur : maltraitance intrafamiliale, alcoolisme, opportunisme, solitude, vieillesse, désenchantement, trahison, désespoir et véritable amitié dans sa manifestation la plus perverse. La maîtrise de l’auteur est couronnée par des rires répétés, parfois des rires nerveux qui germent devant son propre ridicule.

Mais ce qui est au cœur de la pièce, c’est bien la sexualité ou plutôt les sexualités. Le traitement que l’auteur en fait dans cette œuvre est impitoyable même avec un public habitué aux blagues vertes, à la vulgarité explicite ou au ridicule. Ici, la sexualité reçoit un traitement blessant, de l’épouse pieuse qui souffre des humiliations d’un mari alcoolique, à la prostitution familiale induite, en passant par l’homosexualité dans son stéréotype le plus grotesque. Leur mise en scène fait de l’œuvre une métaphore de la réalité latino-américaine des trente dernières années.

Avec Les Particules de Dieu, le dramaturge mexicain –neveu d’une des grandes dames du théâtre salvadorien, Mercy Flores– exerce l’art de choquer à travers une pièce surprenante portée sur les planches par le Mobydick Teatro, la compagnie pour laquelle elle a été écrite.

Marlène LANDON

Les Particules de Dieu de Luis Ayhllón, traduit de l’espagnol (Mexique) par Anne-Claire Huby, éditions Zinnia, 106 p., 9 €. Luis Ayhllón en français : Rose mexicain, Les Chameaux, Les Guerres blanches, 2013, éditions Kazalma.

Né en 1976, Luis Ayhllón est dramaturge, scénariste, metteur en scène et l’un des écrivains mexicains les plus primés de sa génération. Il a remporté le Prix national de littérature au Mexique en 2006, le Prix Oscar Liera de la meilleure dramaturgie en 2004, entre autres récompenses. Il a également travaillé comme scénariste pour des longs et courts métrages au Mexique, où il a été nominé pour le prix Ariel. Une quinzaine de ses textes ont été mis en scène dans différentes villes au Mexique, aux États-Unis et en Amérique latine.

«Captifs au paradis» de Carlos Marcelo, un voyage risqué au paradis

Le paradis existe-t-il sur terre ? Les agences de voyages nous le promettent, photos à l’appui : plages de sable fin, décor d’arbres et de rochers et une ou deux jolies filles sur les affiches. À environ cinq cents kilomètres au large de Recife, l’île brésilienne de Fernando de Noronha fait maintenant partie des itinéraires à la mode. Les images correspondent aux attentes des futurs voyageurs, même si le passé du territoire est un peu glauque : il a servi de bagne dans un passé pas très éloigné…

Photo : opoderosoresumao

Tobias, ex-étudiant en histoire, désormais un peu à la dérive, continuant à se chercher et à chercher sa voie aux côtés de sa sœur Lena qui l’aide à élever sa fille Dora, pré-adolescente dans toute la vitalité de son âge, se retrouve piégé sur Fernando de Noronha. Lena lui avait déniché une mission : prospecter de nouvelles possibilités touristiques sur l’île, mais une avarie de l’avion qui devait le ramener sur le continent et un train d’atterrissage hors d’usage l’obligent à rester bien plus de temps que prévu. Un double crime qui concerne deux hommes qu’il a croisés est découvert. Plusieurs jours d’attente lui font découvrir ce qui était caché aux visiteurs de passage.

On croise des personnages typés: un militaire qui se met en fureur pour un rien, un philosophe esseulé porté sur la cachaça, un policier en surpoids qui retire soigneusement la crème vanille des multiples gâteaux fourrés qu’il grignote, un acteur de séries télévisées dont l’agent régit le moindre temps mort. L’ambiance un peu étrange qui règne sur l’île, pacifique mais soudainement secouée par le double meurtre, désolée dans son quotidien mais visitée par des touristes en quête d’exotisme, évoque indirectement toute l’histoire du Brésil, malgré les kilomètres qui l’éloignent du continent, ou peut-être à cause d’eux : le délabrement qui côtoie le pseudo luxe touristique, les fantômes d’un bagne dont il ne reste que des ruines, mais encore présent dans les mémoires, cela renvoie forcément au destin de tout le pays, comme les expériences éducatives qui ont eu un certain succès avant de tomber dans l’oubli.

Hors du monde est le titre d’un ouvrage paru vers 1920 sur Fernando de Noronha que se procure Tobias. Oui, l’île est bien hors du monde, et elle en fait partie ; oui, ceux qui y séjournent connaissent la même schizophrénie et Tobias, très vite, ressent cette même opposition inconciliable. Les quelques jours qu’il passe là lui semblent bien longs…

La richesse de Captifs au paradis vient des divers niveaux de lecture : on peut observer la vie de tous les jours des habitants, sur ce territoire à part, on peut être pris par l’enquête menée par le policier local, on peut chercher les symboles qui parlent du plus grand pays d’Amérique latine à travers cette petite île de quelques kilomètres carrés, le plus savoureux, c’est l’atmosphère contradictoire, ce territoire est savoureux par ses contradictions, douceur et amertume, abandon et activités, paradis et… quoi au juste ? Ce n’est pas l’enfer, loin de là, c’est Fernando de Noronha et c’est chez nous, un dépaysement sans bouger. C’est aussi un paradis qui risque d’être submergé par une immense vague annoncée par la météo, une vague qui remplit d’espoir des surfeurs venus spécialement pour vivre une intense émotion et qui peut causer la destruction, la mort.

Les effluves roses, rouges, et noirs, un peu pervers qui naissent de ce Captifs du paradis restent dans la mémoire, une fois le livre refermé. C’est la preuve qu’on a fait un voyage des plus prenants.

Christian ROINAT

Captifs au paradis de Carlos Marcelo, traduit du brésilien par Myriam Benarroch, éd. Gallimard, 343 p., 22 €.

Carlos Marcelo (né Carlos Marcelo Carvalho, João Pessoa, le 2 septembre 1970) est à la fois journaliste, écrivain et biographe brésilien, rédacteur en chef de l’Estado de Minas

«Invisibles», le nouveau roman de l’Argentine Lucía Puenzo au cœur de Buenos Aires

Lucía Puenzo, scénariste, puis réalisatrice de films, romancière (et fille de Luis Puenzo, le metteur en scène du mythique Histoire officielle en 1985), présente son cinquième roman, thriller sur fond social et très émouvant portrait de trois enfants perdus des banlieues de Buenos Aires.

Photo : infobae

Ajo a six ans et en paraît moins. Agile et peu craintif, il «travaille» avec sa sœur, la Enana et le copain de la fille, Ismael, jeunes ados du quartier du Once à Buenos Aires. Autrement dit, cornaqués par Guida, un agent de sécurité, qui est donc particulièrement bien informé, ils cambriolent les maisons intéressantes du coin selon une technique rigoureuse pratiquement infaillible.

Guida, toujours bien informé grâce à son métier, a connaissance d’une nouvelle filière : en Uruguay on cherche ce genre de profils pour des cambriolages à grande échelle. C’est risqué mais très profitable. Il organise donc la traversée du Río de la Plata, risquée elle aussi. Et là, le piège se referme sur les trois enfants.

Lucía Puenzo fait fort : c’est une véritable « mission impossible » qui est imposée au trio, mais à un trio d’enfants et, en procédant ainsi, elle rend le lecteur presque complice. On ne peut qu’être du côté d’Ismael, de la Enana et de Ajo, ce n’est pas pour la bonne cause, non seulement ils volent (est-ce si grave pour des gamins dans la misère de voler des millionnaires ?), surtout ils  sont les premières victimes de la situation.

De temps en temps, nous passons de l’autre côté de la frontière sociale, du côté des victimes qui, si elles sont bien une proie du trio, sont tout de même dans le camp des riches, des très riches, peut-on dire des oppresseurs ? Lucía Puenzo les montre dans leur monde qu’ils ne partagent pas mais qui est une autre forme d’existence normale. Ils sont en vacances, en famille, mènent une vie tranquille et ne font de mal à personne. Dans le lotissement tellement protégé qu’il a des allures de ghetto, avec ses gardiens armés et ses hauts murs, la violence se cantonne au niveau des chiens qui se déchaînent contre les  brebis voisines ou leurs propres congénères.  

C’est ailleurs que se manifeste l’innocence, présente dans l’histoire sous la forme d’une jolie personne lunaire, un peu extérieure à tout, qui donne un souffle poétique à la noirceur de l’ensemble.

Rien pourtant n’est tout noir ou tout blanc dans Invisibles. L’autrice jette sur ses personnages des deux camps un regard de compréhension qui laisse le lecteur juge des diverses actions, celles des jeunes et celles des nantis, s’il le souhaite, car il n’est pas essentiel de pencher d’un côté ou de l’autre, au contraire, elle le met dans la position de témoin honnête, d’honnête homme.

Invisibles est un roman riche, prenant, émouvant, Lucía Puenzo s’améliore de livre en livre !

Christian ROINAT

Invisibles de Lucía Puenzo, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, éd. Stock, 214 p., 19,50 €. Lucía Puenzo en espagnol : El niño pezLa furia de la langosta / Wakoldaed. Duomo, Barcelone. Lucía Puenzo en français : L’enfant poisson / La malédiction de Jacinta / La fureur de la langouste / Wakolda, éd. Stock.

Née en 1976, Lucía Puenzo est une auteure et réalisatrice argentine. Son premier long métrage, XXY,  remporte le grand prix de la Semaine de la Critique à Cannes en 2007 et le prix Goya du meilleur film étranger en 2008. Elle publie son premier roman L’enfant poisson (Stock, 2010) à 23 ans. Invisibles est son sixième roman.

«Retour à Managua», le nouveau roman du Nicaraguayen Sergio Ramírez

On avait laissé le détective Dolores Morales un peu déprimé par les dérives du régime né de la révolution sandiniste à laquelle il avait participé. On le retrouve, aussi désabusé, les choses ne se sont pas arrangées dans son pays et dans sa vie. Tout comme Raúl Argemí, notre auteur de la semaine dernière en Argentine, Sergio Ramírez au Nicaragua a milité, il a même été l’un des chefs des anti-Somoza. Déçu, il se consacre désormais à la littérature. Il a obtenu le Prix Cervantes en 2017.

Photo : rtve.es

Dolores Morales est à la tête d’une modeste (et sympathique) agence de détective privé dont un appareil photo avec zoom est le principal investissement. Doña Sofía, l’assistante de toujours est encore là bien sûr et l’ex-ami, tué jadis, est un fantôme amical et judicieux qui ne l’a pas quitté. Un jour, Miguel Soto, possesseur de plusieurs milliards de dollars, convoque Morales pour qu’il retrouve la trace de Marcela, fille de son épouse, qui a brusquement disparue en quittant une séance de cinéma au milieu du film. Il lui demande avant tout de garder la discrétion la plus absolue. Morales se lance dans l’enquête, aidé par ses compères, mais il se rend vite compte que la plupart des obstacles qu’il affronte sont causés… par Soto lui-même ou ses proches. La jeune fille ne semble pas avoir été enlevée, aucune rançon n’a été réclamée.

Au cours de ses recherches, Morales, l’ancien guérillero, est confronté à une réalité qui lui fait mal : la révolution, la lutte pour une plus grande justice sociale et surtout contre la pauvreté, est restée en panne : plusieurs des anciens camarades sont passés de l’autre côté, sont devenus des oppresseurs, d’autres faute d’avoir trahi, se retrouvent réduits à la misère et l’enquêteur lui-même ne roule pas sur l’or. Dans le présent, si on voit bien qui est dans la panade, on ne sait plus très clairement qui est du côté des dominants.

Malgré ses presque deux millions d’habitants, Managua a gardé les allures d’une ville moyenne, on se connait, on reconnait des amis ou des camarades de combat qu’on croise à un angle de rue ou au détour de l’enquête. Cela rend la ville très chaleureuse d’ailleurs, hormis un ou deux, les personnages sont affables, Sergio Ramírez entretient une ambiance ouverte, détendue qui ne réduit absolument pas le suspense. Il regarde ses personnages avec une certaine distance, jamais hautaine, toujours bienveillante, avec l’air de sous-entendre que tout cela n’est pas si grave, après ce que nous avons connu au Nicaragua, dictatures, tremblements de terre et révolution. Il est dommage que les lourdeurs et les maladresses de la traduction apportent parfois un poids inutile à cette légèreté.

Voilà un roman réussi en tout point : un décor, Managua, avec ses forts écarts sociaux, une sombre histoire de famille, une enquête dans laquelle on ne se prend pas trop au sérieux, la profonde nostalgie provoquée par l’amertume des fruits d’une révolution qui, comme tant d’autres, n’a pas donné ce qu’elle avait promis, la modestie du narrateur ‒ et de l’auteur ‒ qui est pourtant bien solide comme homme et comme écrivain, font de Retour à Managua une somme de bons moments partagés avec le lecteur.

Christian ROINAT

Retour à Managua de Sergio Ramírez, traduit de l’espagnol (Nicaragua) par Anne Proenza, éd. Métailié, 336 p., 21 €. Sergio Ramírez en français : Il pleut sur Managua, éd. Métailié / Le bal des masques, éd. Rivages.

Né au Nicaragua en 1942, Sergio Ramírez, après des études en Allemagne, abandonne sa carrière littéraire pour s’engager aux côtés de la révolution sandiniste et devient membre de l’Assemblée nationale, puis vice-président du premier gouvernement élu en 1984. Journaliste, essayiste, professeur d’université, il a publié de nombreux romans, dont Châtiment divin et Le Bal des masques.

«À tombeau ouvert», un thriller politique de l’Argentin Raúl Argemí

Raúl Argemí a participé dans les années noires de l’Argentine à la lutte armée, comme ses personnages. Emprisonné pendant des années, il s’est ensuite consacré au journalisme et au roman, policier ou roman noir. Il revient avec À tombeau ouvert qui comblera ses lecteurs habituels et sera une belle découverte pour les autres.

Photo : El Mundo

Au temps de la dictature militaire argentine, qui a commencé en 1976, le narrateur, militant politique, a mené une vie pleine de dangers : fausses identités multiples, armes chargées en permanence, etc. Il a même dû prendre en charge une jolie somme, 300.000 dollars, confiée jadis à un proche de Che Guevara. La somme est mise à l’abri dans une banque (suisse, on n’en est pas à une contradiction près). Les dollars, ou francs suisses, ou pesos argentins, on ne sait plus, pourraient-ils être récupérés, et par qui ?

Difficile de dire s’il s’agit d’une, de deux, de combien d’histoires, le protagoniste, non seulement a plusieurs noms, il donne l’impression d’avoir aussi plusieurs personnalités et, en tout cas, c’est sûr, il a vécu plusieurs histoires. C’est ce qui rend ce roman passionnant. Notre Carles, Carlos ou Juan a toutefois une ou deux constantes en lui, le manque de confiance en à peu près tout, les sociétés de notre monde moderne, les autres êtres humains, les institutions. Une autre constante est sa paranoïa envahissante, mais de cela il est conscient. La troisième est ce fond de religiosité, ce catholicisme fait de culpabilité et de pénitence qu’il ne peut réfréner malgré son sincère engagement militant : l’ascétisme du révolutionnaire rejoint l’ascétisme religieux.

«Le cours du temps n’est linéaire qu’en apparence», dit-il à un certain moment, cette phrase illustre parfaitement ce qu’est le roman : Madrid, Buenos Aires, Barcelone, les années 1970, 80, 2010, cohabitent dans un jeu de miroirs. Certains des personnages ont passé des années dans les «pavillons de la mort», des récits, témoignages directs, sont poignants et apportent à la difficile enquête une profondeur humaine qu’on rencontre rarement dans ce genre de récits.

Raúl Argemí nous emmène aussi nous promener dans les marigots d’une politique qui se mêle au marketing douteux. La nullité d’un Catalan ambitieux que notre Carles (ou Juan) accepte d’épauler contre quelques avantages, est d’une féroce drôlerie que Raúl Argemí accentue par ses remarques ironiques si réalistes. Car, malgré le sujet grave et l’action tendue, il ne manque pas une occasion de faire sourire par des saillies qui rendent dérisoires l’agitation qui règne des deux côtés de l’Atlantique. À tombeau ouvert  n’est pas qu’un roman noir de plus, la richesse des thèmes abordés, la façon de les aborder, l’humour qui n’empêche à aucun moment la profondeur lui donnent un supplément d’âme.  

Christian ROINAT

À tombeau ouvert de Raúl Argemí, traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco, éd. Payot & Rivages (coll. Rivages/Noir), 333 p., 22,50 €.

Né à La Plata en Argentine en 1946, Raúl Argemí  est issu d’un milieu prolétaire et anarchiste. Acteur, dramaturge et directeur de théâtre, il entre dans la lutte armée clandestine en 1969. Emprisonné en 1974, il passe une dizaine d’années dans les geôles de la dictature militaire. Libéré, il reste quinze ans dans une petite ville de Patagonie argentine, où il travaille comme journaliste dans la presse écrite.

«De mères en filles» de Maria José Silveira, une histoire féminine du Brésil

C’est une vaste entreprise : l’intention de Maria José Silveira était de faire revivre par l’intermédiaire de plus de vingt femmes rien moins que tout un pays, le sien, le Brésil. La première, Inaiá, naît en 1500 ; la dernière citée, Amanda, était un bébé en 2002, quand le livre a paru dans son édition originale. De la conquête à l’actualité, les siècles défilent sous nos yeux, les changements historiques se matérialisant sous les traits de ces personnes. 

Photo : Babelio 

On comprend l’intérêt que présente une telle œuvre pour les Brésiliens (et encore davantage pour les Brésiliennes). Pour un Européen (ou une Européenne), la lecture en sera sans doute différente. On découvre pour commencer des pans entiers de l’histoire du pays probablement inconnus de la majorité : la guerre, vers 1645, entre Portugais, les «maîtres» d’alors, et Hollandais qui auraient bien aimé s’approprier une région pleine de richesses, n’est pas vraiment fixée dans notre mémoire collective. 

Les ambiances campagnardes d’un pays en formation sont parfaitement décrites, à une époque où la vie n’était facile pour personne. Sur des terres souvent ingrates, sous un climat inconnu des nouveaux arrivants, si on parvenait à s’enrichir pendant un certain temps, on pouvait aussi à tout moment tout perdre en un mois ou même en un jour. Dans ces conditions, le rôle des femmes est capital, bien qu’il ne soit que très rarement reconnu. 

Les métissages sont nombreux, c’est normal, on est au Brésil, les jeunes filles, les femmes, capables d’aimer, de haïr, de tuer, de créer, se ressemblent tout en ayant chacune leur personnalité. Certaines se distinguent, Sahy, fille d’Indienne et de Normand, Guilhermina aux cheveux de feu ou Lígia, «disparue» à 20 ans au moment de la terrible dictature. 

Les hommes aussi, maris, amants, pères toujours, font l’objet de portraits souvent soignés : ils se ressemblent tous un peu. Comme le féminisme, le machisme se transmet d’une génération à l’autre, la société est ainsi faite. 

Un lecteur européen regrettera probablement que la grande histoire du Brésil ne soit qu’évoquée un peu trop superficiellement : l’Empire, la République ne sont que des toiles de fond et ledit lecteur manque forcément de repères. Mais le long défilé de ces femmes (et de leurs conjoints), sans parvenir à constituer une fresque historique, acquiert le charme de la répétition. Ce défilé présente peu d’aspérités, les femmes ne sortent pas des normes qui leur étaient imposées par une société peu imaginative, leurs révoltes restent très limitées et, face aux mariages qui inévitablement tournent à la déception, elles réagissent toutes sans provoquer trop de vagues. Même les anarchistes ici sont des modérés ! 

À l’opposé de la plupart des auteurs latino-américains, Maria José Silveira, fille d’un député démocrate, refuse le spectaculaire, le bizarre ou la violence. Elle offre un tableau historique vaste et un peu trop lisse. 

Christian ROINAT 

De mères en filles de Maria José Silveira, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, éd. Denoël, 480 p., 23,90 €. 

Maria José Rios Peixoto da Silveira Lindoso est écrivaine, traductrice et éditrice, née au Brésil à Jaraguá, Goiás en 1947. Fille de l’homme politique José Peixoto da Silveira (1913-1987), elle est diplômée de la Faculté de communication de l’Université de Brasilia. Elle a travaillé comme rédactrice publicitaire à São Paulo à partir de 1969. Persécutée par la dictature militaire, accusée de subversion en 1971, elle a vécu clandestinement avec son mari au Pérou jusqu’en 1973. Maria José Silveira rentre au Brésil en 1976 et fait des études de troisième cycle en sciences politiques à l’Université de São Paulo.

«Des hommes en noir», le roman de Santiago Gamboa au tour de prêches et spectacle

La religion a depuis la «conquête» espagnole toujours été à la base des sociétés américaines. Depuis le milieu du XXe siècle, le catholicisme tout puissant  a cédé du terrain, remplacé à peu près partout par les Églises nord-américaines, celles qui mêlent prêches et spectacle, paillettes et doctrine. C’est vers cet univers que nous amène Santiago Gamboa dans son nouveau roman, mais certains religieux de son livre ne sont pas immaculés.

Photo : Universitad de Guadalajara

Tout commence par une fusillade à l’arme lourde en pleine nature, loin de Bogotá, avec l’arrivée soudaine d’un mystérieux hélicoptère. Dans le village proche, personne n’a rien vu, rien entendu. Pourtant un jeune garçon prévient la police de manière anonyme. Quand une journaliste indépendante, Julieta Lezama cherche à en savoir plus ni elle ni son ami, le procureur d’origine indienne Edilson Jutsiñamuy ne trouvent la moindre trace officielle de «l’incident». Accompagnée par Johana, son assistante, Julieta se rend sur place, dans la région du Cauca. Après des années d’horreurs, la paix est revenue. On ne parle plus des FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) ni des paramilitaires. Les nouveaux conquérants de la zone sont les Églises évangéliques. L’argent qu’elles peuvent tirer de la nouvelle situation, de la paix à construire, les a attirées. 

Or la paix nouvelle est toute relative et il se pourrait bien que ces nouvelles Églises ne soient pas totalement extérieures à ces troubles sur lesquels enquêtent Julieta et Jutsiñamuy. Entre deux ou trois drôles de coïncidences et le charme troublant du chef d’une de ces Églises, Julieta lutte pour s’accrocher à une réalité qui lui échappe. Le recours aux mignonnettes de gin l’aide-t-il ou augmente-t-il le déséquilibre qui la menace et dont elle est consciente ? 

Une vague de disparitions dans la région concerne toutes des agents de sécurité. Il faut croire qu’il se passe des choses étranges, si même ceux-là, qui sont censés assurer la sécurité, deviennent des victimes ! La double enquête qui s’en suit, celle officielle du procureur et celle personnelle de la journaliste, s’oriente vers les ressources de cette Église pentecôtiste. Église qui, de toute évidence, n’est pas dans la misère. En Guyane, en France donc, les mines d’or plus ou moins légales sont attirantes… 

Santiago Gamboa parvient à réconcilier ces extrêmes. Il montre que ce qui semble irréconciliable (la soif de l’or et Dieu) peut ne faire qu’un. Il serait capable de rendre sympathiques un orpailleur illégal et un de ces pasteurs évangéliques qui sont en train de conquérir un continent entier. Une bonne dose de religion(s), une base de polar, une pincée de violence et la mafia à volonté, sans oublier suffisamment de sentiment, d’amitié, de confiance et d’empathie pour lier l’ensemble, cela donne ce savoureux cocktail littéraire. Santiago Gamboa est très fort pour les mélanges équilibrés. À la fin de la lecture, il reste un petit goût amer, loin d’être désagréable. 

Christian ROINAT

Des hommes en noir de Santiago Gamboa, traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry, éd. Métailié, 368 p., 21 €.  

Santiago Gamboa est une des voix les plus puissantes et originales de la littérature colombienne. Né en 1965, il étudie la littérature à l’université de Bogotá, la philologie hispanique à Madrid, et la littérature cubaine à La Sorbonne. Journaliste au service de langue espagnole de rfi, correspondant à Paris du quotidien colombien El Tiempo, il fait aussi de nombreux reportages à travers le monde pour des grands journaux latino-américains. Sur les conseils de García Márquez qui l’incite à écrire davantage, il devient diplomate au sein de la délégation colombienne à l’unesco, puis consul à New Delhi. Il vit ensuite un temps à Rome. Après presque trente ans d’exil, en 2014, il revient en Colombie, à Cali, prend part au processus de paix entre les farc et le gouvernement, et devient un redoutable chroniqueur pour El Espectador. 

L’antipoésie de Nicanor Parra traduite en français et disponible en poche depuis le 11 avril

Traduit par Bertrand Pautrat et préfacé par Philippe Lançon, une édition bilingue de poche d’un des ouvrages les plus célèbres du poète chilien Nicanor Parra, Poèmes et antipoèmes, a été publiée par les éditions Point, un an après le décès du centenaire. Retour sur la vie de l’auteur et sur cette dernière publication.  

Photo : La Tercera Chile

Né au Chili en 1914, Nicanor Parra Sandoval a désormais une grande influence sur la littérature sud-américaine. Il s’est formé autour des mathématiques et de la physique, a étudié la mécanique avancée aux États-Unis et est retourné au Chili pour devenir professeur titulaire de mécanique rationnelle. Sa formation scientifique n’était qu’un prologue à sa carrière littéraire, qui l’a dès le début différencié du reste des poètes de son époque. Avec les «quatre grands» de la poésie chilienne (Pablo Neruda, Gabriela Mistral, Vicente Huidobro et Pablo de Rokha), Nicanor Parra a eu un fort impact dans le paysage de la littérature nationale à travers la création de l’antipoésie.  

C’est en 1935 que son premier livre Cancionero sin nombre (Recueil de poésies sans nom) réunit les prémices de ce mouvement, mais c’est à partir de son deuxième ouvrage paru en 1954 , Poemas y Antipoemas, qu’il définit son style littéraire. Cette notion d’antipoésie n’est pas seulement une rupture radicale dans la poésie chilienne ou hispano-américaine, mais aussi une forme d’antagonisme du modèle poétique. Ce schéma inclut de nouveaux éléments tels qu’un antihéros, de l’ironie, de l’humour, du sarcasme. Il s’agit de substituer la syntaxe soignée et métaphorique commune à la poésie de l’époque, par un langage direct et quotidien, capable de s’adapter à n’importe quelle circonstance. C’est avec la parution de cet ouvrage qu’il est devenu le lauréat du Concours national de Poésie organisé par le Syndicat des écrivains du Chili.  

Doté d’un esprit rebelle, l’opposition de Nicanor Parra à la poésie traditionnelle a évolué au fil du temps. Durant 75 ans de travail, plusieurs auteurs ont partagé avec l’antipoète : Pablo Neruda, Alejandro Jodorowsky, Violeta Parra, Jaime Vadell… Par sa plume toujours à contre-courant, Nicanor Parra se voit capable de s’accoutumer aux changements qui l’entourent : que ce soit social, politique, artistique. L’antipoète laisse son système poétique ouvert à la transformation, en permettant que les futurs poètes désireux de divergence puissent se l’approprier. 

Nicanor Parra a également été sélectionné pour le prix Nobel à plusieurs reprises, et même s’il ne l’a jamais obtenu, il remporte son équivalent en 2011, le Prix Cervantes, distinction littéraire attribuée chaque année depuis 1976 par le ministère de la Culture espagnole. Il succède ainsi à quelques grands noms de la littérature hispanophone, dont deux prédécesseurs chiliens, Jorge Edwards (prix 1999) et Gonzalo Rojas (prix 2003). Carmen Caffarel, directrice de l’Institut Cervantes, a déclaré : «Ce Prix Cervantes reconnaît cette fois-ci non seulement la valeur d’un créateur universel, mais aussi la nécessité de la recherche de nouvelles formes d’expression et l’exploration des frontières communicatives de l’être humain.»  

Les premières traductions des ouvrages de Nicanor Parra sont arrivées très récemment sur le sol français, ce qui rend l’anthologie des éditions du Seuil pareil à un nouvel univers poétique à découvrir pour tous les lecteurs francophones. Désormais, une édition poche de cet ouvrage publié par les éditions Points recueille les poèmes les plus célèbres du premier et dernier antipoète chilien.  

Amaranta ZERMEÑO

Notre revue trimestrielle Nouveaux Espaces Latinos, dans son édition de janvier-mars 2018, a publié une présentation de cet ouvrage sous la signature d’Eduardo P. Lobos. 

Poèmes et antipoèmes de Nicanor Parra, traduit de l’espagnol par Bertrand Pautrat, avec la collaboration du poète chilien Felipe Tupper, publié en grand format en 2017 aux éditions du Seuil. L’édition économique vient de paraître aux éditions Points, 176 p., 6,90 €.   

Le Sauvage, le nouveau roman sensation du Mexicain Guillermo Arriaga

En 2002, Le Bison de la nuit avait démontré que, parallèlement à sa carrière de scénariste plus que prometteuse (c’était un peu avant 21 grammes et Babel, et il venait tout juste de connaître un énorme succès avec Amours chiennes réalisé par Alejandro González Iñárritu), il était aussi un excellent romancier. Après trois autres romans, tous traduits, il revient avec ce Sauvage dans lequel la sauvagerie du titre s’applique à tous les personnages, hommes ou bêtes.

Photo : Bernado Flores

La vie est mouvementée dans l’Unidad Modelo, ce quartier violent de classe moyenne à Mexico vers la fin des années 1960. Mais que veut dire classe moyenne ? Elle est elle-même coupée en deux, d’un côté les jeunes bien habillés, avec un crucifix au bout d’une chaîne en or, de l’autre ceux qui passent plus de temps à courir devant les policiers. Juan Gabriel, le narrateur, se situe entre les deux et n’appartient à aucun groupe. Sa famille est plutôt modeste et lorgne vers le haut… Ce n’est pas une réussite, les problèmes d’argent font que l’image de gens bien que voudraient donner les parents ne parvient pas à s’imposer vraiment. À dix-sept ans, Juan Guillermo se retrouve seul après une succession de drames. Ceux qui survivent à ces drames en ressortent couverts de cicatrices, bien visibles, ils survivent pourtant, pendant que la vie au-dehors suit son cours. Et tous les personnages, humains ou animaux portent de profondes cicatrices.

La vie au-dehors a toute l’apparence de la normalité, on salue le voisin, on va à l’école dont les règles sont strictes, pourtant on ressent une violence diffuse qui parfois affleure et parfois fait irruption. La mort est très présente pour ce garçon malgré tout très vivant. Certains passages sont poignants, des pages de pure poésie qui rend belles les pires laideurs et dérisoires les réalités les plus essentielles. Comme un négatif du tableau mexicain, plein de personnages, de mouvements et de couleurs, alterne le tableau en noir et blanc avec un Inuit, Amaruq, qui, seul dans le désert glacé, traque un grand loup gris. Dans quel but, avec quel espoir ? 

Animaux sauvages, adolescents, femmes, hommes, on se défie d’un regard, on accepte la supériorité de l’adversaire, on tente de le terrasser. Une des bases de la vision globale de l’univers qu’avaient les Aztèques était l’osmose absolue de tout ce qui vit. Guillermo Arriaga reprend cette conception dans une symphonie grandiose et moderne : le garçon de 14 ans qui, entré dans la cage face à huit fauves, éprouve la pire peur de sa jeune vie au moment où il comprend que lui aussi est un animal.

Société, drogues, amitiés, religion et radicalisation (les musulmans et les juifs ne sont pas les seuls à qui ça arrive), culpabilité, innée ou induite par la civilisation, Guillermo Arriaga fait vivre tout cela de façon magistrale, comme il fait vivre la nature glacée du Grand Nord, l’autre versant de l’histoire. Les opposés ne font que se fondre l’un dans l’autre : pas d’obscurité si la notion même de lumière n’existait pas, pas de vie si la mort n’était pas au bout, ces notions étaient au cœur de la tradition indienne, au Mexique et ailleurs. C’est aussi ce que dit Guillermo Arriaga dans ce roman d’apprentissage rempli de violences terribles et de tendresse.

Le «Sauvage» du titre pourrait bien être au pluriel (si le titre n’était déjà utilisé récemment par Sabri Louatah pour son superbe roman en quatre parties) : castors, chinchillas, chiens, loups, êtres humains, si aucun n’est entièrement sauvage, tous ont en eux des éclats de sauvagerie. Ce vaste roman (près de 700 pages !) se lit d’une traite, Guillermo Arriaga plonge le lecteur entre deux façons de vivre qu’on pourrait croire opposées et qu’il réunit de façon originale et convaincante.

Christian ROINAT

Le Sauvage de Guillermo Arriaga, traduit de l’espagnol (Mexique) par Alexandra Carrasco, éd. Fayard, 688 p., 25 €.

Né en 1958, Guillermo Arriaga Jordán est un acteur, réalisateur, scénariste et producteur mexicain pour le cinéma, et un écrivain. Son premier livre traduit en français Un doux parfum de mort est paru chez Phébus en 2003. Il est l’auteur des scénarios de 21 Grammes, Amours Chiennes et Babel d’Alejandro González Iñárritu. Il a également écrit le scénario et a joué dans le premier long métrage réalisé par Tommy Lee Jones, Trois enterrements, pour lequel il a remporté le Prix du scénario au Festival de Cannes 2005. Il a depuis écrit le scénario de El Bufalo de la noche, qu’il a également produit.

Olinka et l’univers politique du Mexique dans le nouveau roman d’Antonio Ortuño

Le nouveau roman d’Antonio Ortuño, auteur mexicain, intitulé Olinka, est sorti en Espagne le 17 mars 2019. «Il n’y a pas de problème social qui n’ait pas lieu au Mexique», explique l’écrivain. Consacré à des thèmes tels que le blanchiment d’argent, la corruption et la spéculation immobilière au Mexique, cet ouvrage révèle aussi l’univers politique du pays.

Photo : José Quezada

À travers l’histoire d’Aurelio Blanco, Antonio Ortuño compose une histoire de corruption et d’argent sale produite à Guadalajara, mais qui pourrait avoir eu lieu n’importe où au Mexique. Le héros du roman est emprisonné durant quinze ans pour une fraude commise par sa famille politique, los Flores, qui voulait édifier une urbanisation inspirée de l’Olinka du Dr Atl. «Ça fait un moment que je suis fasciné par beaucoup d’histoires en rapport avec ma ville. Fasciné avec l’idée de reprendre le plan utopique du Dr Atl, et l’adapter à ce qu’est le Mexique contemporain ; c’est-à-dire, cette machine de destruction de rêves de ceux qui habitent dans le pays et aussi à celle des années passées» partage en interview téléphonique, depuis Berlin, Antonio Ortuño.

Guadalajara a toujours été présente dans la littérature d’Antonio Ortuño. Mais auparavant, la terre natale de ce puissant auteur mexicain n’apparaissait que de façon latérale. Dans son nouveau roman, Olinka, Guadalajara joue un rôle protagonique lié à son histoire plus sombre sur le blanchiment d’argent, la corruption, la spéculation immobilière et la gentrification. Dans Olinka, Guadalajara est latente, mais ce n’est pas un livre «affectif ni touristique avec cette ville que je connais même avec les yeux fermés», indique Ortuño, qui assure que c’est un livre revêche sur sa terre natale.

Ortuño déclare qu’Olinka pourrait se dérouler dans les périphéries de Mexico ou Monterrey, mais que Guadalajara a ses propres particularités. Elle est la capitale du blanchiment d’argent et une ville où la classe dominante est pratiquement la même depuis les temps des conquêtes espagnoles. Mais l’essentiel est que la gentrification et l’extermination des communautés suburbaines sont présentes partout au Mexique. «La cupidité des agents immobiliers détruit tout sur son passage et le caractère soumis de la classe moyenne a transformé des millions de personnes en adeptes et servantes du pouvoir. Cela nous a donné la classe moyenne qu’on a. Une classe dépolitisée et démobilisée qui pense que s’engager c’est envoyer des tweets.»

Ortuño s’inspire de deux devises mises dans deux des endroits les plus emblématiques de Guadalajara, le théâtre Degollado et la Minerve. Elles disent respectivement «Que n’arrive jamais la rumeur de la discorde» et que «La justice, la sagesse et la force veillent sur cette ville fidèle». Grâce à ces pensées, Ortuño aborde sa ville avec l’ironie et l’humour noir qui caractérisent sa littérature. «J’ai repris ces phrases ironiquement pour montrer ce côté sombre, ce côté aride de la ville, qui est justement l’opposé de ce que ces devises veulent dire. Devises qui n’ont rien à voir avec la ville hyper violente qu’est Guadalajara aujourd’hui. Avec ses centaines et centaines de morts, des camions remplis de cadavres, Guadalajara est une ville où l’on constate un boom immobilier et économique produit du blanchiment d’argent. On voit des tours qui apparaissent partout, des tours auxquels le tapatió moyen ne pourrait jamais avoir accès, ces quartiers absurdement coûteux, qu’a privatisés l’espace public», déclare le collaborateur fidèle d’El País.

La fiction réelle d’Antonio Ortuño

L’auteur résident à Berlin pour le Deutscher Akademischer Austauschdienst affirme que s’il choisit d’aborder ces thèmes-là, s’il construit les personnages qu’il construit c’est parce que c’est sa façon d’essayer que la fiction soit une manière de naviguer dans ces réalités. «Il n’y a pas de problème social qui me vient à l’esprit qui n’a pas actuellement lieu au Mexique, chaque semaine on peut trouver quelque chose. Avec le mouvement #MeToo, on parle de l’ampleur du problème de la violence contre la femme, qui est un problème très ancré dans la société mexicaine. On peut parler aussi des déplacés, des disparus, des assassinés, des problèmes de santé, des problèmes d’éducation, de toute la société qui semble être fissurée de partout. Dans ce sens-là, la fiction s’avère être une possibilité pour reléguer cela», affirme Antonio Ortuño. 

L’auteur d’El buscador de cabezas et La fila india» ajoute : «Je ne fais pas d’études sociologiques. Mes personnages ne correspondent pas à des profils propres à la sociologie, ce n’est pas mon intention. Je cherche plutôt à créer un espace qui nous permet de faire le lien avec ces terribles situations qui arrivent autour de nous. La fiction devrait atteindre là où le peuple mexicain arrive. Si les personnes tuent, violent et disparaissent, il me semble que la fiction doit aborder ces sujets-là. La plume, le clavier du narrateur doivent être là et éclairer ces situations, pas du point de vue d’un journaliste, mais du point de vue d’un narrateur. L’écrivain peut et doit entrer dans la tête des personnages, l’écrivain peut et doit approfondir ses motivations. Je pense que c’est là une des principales utilités de la fiction» conclut Antonio Ortuño.

Antonio Ortuño sera présent à Lyon pour la 18e édition du festival Bellas Latinas qui aura lieu du 9 au 19 octobre 2019. Il viendra présenter son livre Méjico, traduit et publié en France aux éditions Christian Bourgois. 

Monica GIORDANELLI
D’après la presse espagnole

Olinka d’Antonio Ortuño, éd. Seix Barral, 248 p., 18,50 €.

Né à Guadalajara en 1976, Antonio Ortuño est l’auteur de plusieurs romans lui ayant valu différentes distinctions ainsi que de recueils de nouvelles. Il s’intéresse surtout à l’actualité politique de son pays. En 2010, il figure sur la liste établie par le magazine britannique Granta des meilleurs écrivains hispanophones. L’édition mexicaine du magazine GQ le désigne auteur de l’année 2010. 

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