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Livres

«Pays sans chapeau», un roman du Haïtien Dany Laferrière réédité aux éditions Zulma

Les grandes créations n’ont pas d’âge. Pays sans chapeau a déjà été publié à quatre reprises depuis 1996, au Québec ou en France. Il ressort à nouveau sans la moindre ride, pour offrir, comme d’autres récits du Haïtien Dany Laferrière, un portrait touchant et plein de vie du quartier de son enfance, Petit-Goâve, un Haïti en réduction, et surtout de celles et ceux qui le peuplent, avec l’ombre toujours présente de ceux qui l’ont quitté à jamais, comme Da, la grand-mère.

Photo : Radio Canada/Zulma

Après vingt ans passés à Montréal à se nourrir de spaghettis, Vieux Os (le surnom du narrateur) revient chez lui, à Port-au-Prince. Il y retrouve sa mère, qui a refusé de quitter son quartier même pour quelques jours, et sa tante Renée, toutes émues de ce retour. Dans la plus grande simplicité, il conte les détails de ce qui est une renaissance.

Des scènes quotidiennes avec le charme des mots et des phrases, des dialogues savoureux mais profonds qui mêlent le rire au drame, mettent le lecteur précisément sur le même plan que Vieux Os. Nous découvrons Petit-Goâve, et Vieux Os aussi, après tant d’années passées dans le froid du Nord. Mais là-bas, la réalité n’est pas que matérielle. «Les Blancs ne peuvent croire que ce qu’ils peuvent comprendre», assène un des amis du narrateur, qui va parler très sérieusement de l’activité des zombis avec un professeur d’ethnologie de la faculté de la capitale.

Il y a ce qui a changé en vingt ans, les gens qu’il croise le lui répètent, la vie n’est plus comme avant, et il y a ce qui est inaltérable, intouché, comme ce cordonnier et sa femme, qui sont tels qu’il les avait laissés dans leur boutique où l’on ne voit jamais personne, mais qui travaillent sans jamais s’arrêter.

Ce qui ne change pas, c’est l’impossibilité de se libérer d’une mystérieuse réalité : la confusion entre la vie et la mort, surtout entre vivants et morts. Tous là-bas sont convaincus que les rues sont remplies de gens décédés qui se mêlent aux autres, qu’un tueur peut croiser à un carrefour un homme qu’il a lui-même assassiné. Qui est vivant, qui est zombi, là se trouve le danger omniprésent, plus que dans la violence urbaine pourtant bien réelle aussi… Ou bien beaucoup de ceux qu’on croise sur les trottoirs de la ville sont en réalité ailleurs, bien loin d’où l’on croit les voir.

C’est de la poésie souriante, bon enfant, que propose Dany Laferrière, bien ancrée dans un réel peu aimable mais d’une légèreté qui fait fi des duretés qui sont le quotidien des Haïtiens, une «jungle humaine», comme le dit Vieux Os : «Les pauvres sont agressifs, les riches sont agressifs. Le soleil tape trop fort. Et la vie est dure.»

On aura même droit à une visite en terre vaudou (si toutefois terre est un terme approprié !), à un dialogue avec quelques dieux, dont une déesse pleine de charmes terrestres. Monde rêvé, monde réel, pays rêvé, pays réel, l’alternance des chapitres ainsi intitulés est là pour nous transporter dans un pays sans chapeau qui est à la fois réel et rêvé, pour notre plus grand bien être de lecteur.

En librairie le 23 août.

Christian ROINAT

Pays sans chapeau de Dany Laferrière, éd. Zulma, 288 p., 9,95 €.

«Federico à son balcon», le dernier roman écrit par Carlos Fuentes

Carlos Fuentes est mort en 2012. Il venait tout juste de terminer Federico à son balcon, roman dont la traduction vient de sortir en France, avec lequel il prouve que les années n’ont pas eu de prise sur lui : à plus de 80 ans, il est resté un observateur d’une clairvoyance extraordinaire, doublé d’un penseur de premier plan. Son talent de narrateur lui permet en outre de brasser une foule d’idées essentielles en déployant une fantaisie souvent pleine d’humour. Tout part de la mystérieuse rencontre de deux hommes qui prennent le frais sur leur balcon par une chaude nuit. 

Photo : RTVE/Gallimard

Un beau soir caniculaire, le narrateur (Carlos Fuentes lui-même ?) se met à discuter de balcon à balcon avec son voisin, dont il se rend compte qu’il ignore tout, mais qui lui semble pourtant étrangement familier. Son visage (épais sourcils noirs, une moustache qui dissimule sa bouche) lui dit quelque chose. L’inconnu finit par se présenter : Federico Nietzsche. C’est le début d’un dialogue/monologue passionnant d’acuité, l’ultime feu d’artifice intellectuel de Carlos Fuentes. 

Il nous emmène dans un monde sans aucune frontière, où est passée la mondialisation, un monde qui est le nôtre et qui nous est étranger parce que décalé, un peu comme en peinture avec Le Greco qui, quand il peignait des corps allongés, partageait une autre réalité, une autre forme de réalisme. L’état du monde, ou d’une région du monde, et son évolution a toujours été au centre des préoccupations de l’auteur, au centre de tout ce qu’il a écrit depuis La plus limpide région il y a tout juste soixante ans. Sujet inépuisable qu’il a sans cesse renouvelé. 

Qu’il parle des enfants martyrisés dans leur famille (la petite Elisa qui se vengera en se trompant peut-être de cible), des syndicalistes qui trahissent leurs affiliés pour se rapprocher du pouvoir ou de la justice humaine (l’avocat nommé Azar qui ne sait plus s’il est là pour juger, pour accuser ou pour défendre), il fait une analyse, toujours au niveau humain, mais qui prend cette fois des proportions de la taille de la planète. 

Une de ses préoccupations de toujours, qu’il partage avec Nietzsche, est le pouvoir : qui y a droit, le peuple ou une poignée de personnes, comment le prend-on ou quelle est sa nature («Cette pureté est incompatible avec le pouvoir ?», se demande une des voix). Il revient sur ce thème longuement pour bien nuancer, jouer avec ses facettes, donner des exemples. 

Même sans être familier des œuvres de Nietzsche et de sa pensée, on en reconnaît certains aspects au passage : le surhomme (idée qui a été déformée par les proches du nazisme), la mort de Dieu et un monde sans Lui, l’éternel retour. Quant à Fuentes, qui dialogue avec l’ombre du philosophe et commente ses écrits, il devient une espèce de Machiavel ; un Machiavel qui ne serait plus un conseiller, mais l’observateur froid de ce qu’est devenue notre planète. 

Après une partie presque ludique, avec ses personnages symboliques bien dessinés qui se répondent non sans humour, la réflexion se fait plus serrée dans la deuxième moitié. Les grandes idées de Nietzsche et de Fuentes sont discutées, nuancées sans que ces notions essentielles ‒ la liberté, le destin, individuel ou national, la réalité de l’histoire, le libre arbitre parmi d’autres ‒ deviennent obscures ou même pesantes. 

On a parlé à propos de Federico à son balcon de testament littéraire ou idéologique. S’il est difficile d’en être certain (le décès de Carlos Fuentes a été très brutal), cet ouvrage est en tous cas une brillante confrontation avec sa pensée qu’il aura maintenue au plus haut jusqu’à la fin. 

Christian ROINAT 

Federico à son balcon de Carlos Fuentes, traduit de l’espagnol (Mexique) par Vanessa Capieu, éd. Gallimard, 384 p., 23,50 €. Carlos Fuentes en espagnol : les éditions Alfaguara ont publié, à Mexico et à Madrid, la plupart de ses œuvres romanesques. Carlos Fuentes en français : essentiellement aux éditions Gallimard 

Atahuallpa, le dernier empereur inca au cœur du nouveau roman du Lyonnais Gilbert Vaudey

Pizarro, Atahuallpa, le dernier empereur inca, la conquête éclair du Cuzco et de l’immense empire : l’histoire comme les personnages sont bien connus, du moins le croit-on. Gilbert Vaudey ne prétend pas avancer des découvertes sensationnelles ni révolutionner les connaissances acquises. Son nouvel ouvrage, qui n’est pas, nous dit-il, d’un américaniste mais simplement d’un passionné, apporte pourtant des points de vue tout à fait dignes d’intérêt.

Photo : Fête du livre de Bron

Après avoir brièvement restitué les derniers jours de la prise du pouvoir par Pizarro, l’auteur s’intéresse à ce que l’on sait de la personnalité d’Atahuallpa. Il le fait avec une modestie rare. Combien d’historiens patentés annoncent des exclusivités retentissantes qui ne se vérifient pas toujours ou qui sont démenties quelques années plus tard ? Ici, il se passe le contraire, à aucun moment il ne cache les lacunes des documents d’époque qu’il a soigneusement consultés et, lorsqu’il propose une théorie, il insiste sur l’inévitable subjectivité. Or, subjectivité ne veut pas dire automatiquement erreur !

Un des leitmotivs du livre est la volonté de remettre les faits dans un contexte de l’époque, de tâcher de laisser de côté la déformation, elle aussi inévitable pour les historiens, provoquée par une vision distante de plusieurs siècles. Par exemple, la cruauté avérée de certaines pratiques était-elle l’apanage des Incas ? Que se passait-il presque en même temps à la Cour papale ou à Florence ?

Il semble en revanche qu’il existe des «lois naturelles» qui touchent au pouvoir et à son utilisation politique, la première étant la soif de puissance qui domine certains êtres humains. Gilbert Vaudey tente dans son analyse de garder l’équilibre entre cette aspiration personnelle («j’ai besoin de conquérir un pouvoir absolu et, quand je l’ai, je ferai tout pour le conserver») et les conditions propres aux peuples d’Amérique latine, différentes des nôtres. Il réussit son projet, adopte ce recul nouveau malgré les nombreuses études existantes. Cela ne l’empêche pas, à d’autres moments, de faire preuve d’objectivité, par exemple quand il remet la puissance de l’Empire inca à son juste niveau, bien au-dessous de l’Empire aztèque de la même époque, ou de l’Empire maya des temps passés.

Le dernier chapitre, qui nous fait sortir de l’histoire à proprement parler, ne manque ni d’originalité, ni d’intérêt, sur l’exploitation dans divers domaines de la création, de la rencontre entre Pizarro et Atahuallpa. Sont cités et commentés le fameux air extrait des Indes galantes de Rameau ou un roman de Marmontel, pas des plus connus, mais qui joue avec la réalité historique pour la mettre à la mode de l’époque des Lumières, ou encore l’inévitable Inca Garcilaso, noble dans ses deux ascendances, indienne et espagnole, chez lequel il n’est plus du tout question d’objectivité, mais, et cela s’applique aussi à Gilbert Vaudey, de résurgences contemporaines d’un passé révolu.

Objectivité, subjectivité… Au fond, ces mots ont-ils un sens si ce qui domine indéniablement, c’est l’honnêteté ?

Christian ROINAT

Vie et mort de l’Inca Atahuallpa de Gilbert Vaudey, éd. Christian Bourgois, 176 p., 12 €.

La galerie personnelle de l’Argentine María Gainza dans «Ma vie en peinture»

L’Argentine María Gainza est critique d’art et journaliste à Buenos Aires. Dans ce premier ouvrage, elle a voulu mêler sa vaste culture et des confidences plus personnelles, mettant en évidence son talent de conteuse. Le résultat, ce sont onze nouvelles, chacune à partir d’un tableau qui sert de base à une histoire, un morceau de la vie de l’auteure, le portrait d’un membre de sa famille ou d’un ami proche, qu’elle relie finement avec un véritable cours sur le tableau ou la vie du peintre. Une grande originalité faite de simplicité.

Photo : Gallimard/El Cultural

Le Greco, Hubert Robert (le «peintre des ruines»), le Douanier Rousseau, Toulouse-Lautrec et des artistes moins connus de ce côté de l’Atlantique sont au rendez-vous, sur un plan d’égalité, car il ne s’agit pas de donner des bons ou des mauvais points. Leurs œuvres sont la base des onze textes, à partir d’un tableau, dont María Gainza décrit les grandes lignes et des détails soigneusement choisis. Le tableau évoque un événement ou une personne dont elle fait le protagoniste principal de ce qui pourrait être une nouvelle.

L’art et l’intimité familiale se rejoignent quand elle évoque par exemple son oncle Marion, riche excentrique très doué pour apprécier les esthétiques nouvelles ‒nous sommes au début du XXe siècle. Encore très jeune, il a l’autorisation de faire aménager son salon privé par le peintre catalan Josep Maria Sert qui, sans jamais traverser l’Atlantique, crée les plans de surfaces délirantes couvertes d’ «arlequins, de bouddhas et de travestis». Près du peintre, sa femme, Misia, amie de Proust et de Bonnard, dont la vie fut, elle aussi, un roman que María Gainza se plaît à raconter.

Elle réussit de jolies correspondances inattendues et profondes, comme par exemple sa phobie de l’avion qui l’empêche d’aller voir à Saint-Pétersbourg ou à New York quelques chefs d’œuvre, qu’elle rapproche de la montgolfière que le Douanier Rousseau a vue, émerveillé, survoler les lignes allemandes pour se poser à Paris en 1870 et qui apparaît dans d’autres décors sur quelques tableaux.

Elle va jusqu’à nous offrir des dialogues avec l’au-delà et des visites dans un fantastique directement en prise avec notre monde : est-elle le modèle de onze ans, peint en 1929 par Augusto Schiavoni, un peintre argentin peu connu en Europe mais exposé dans les musées à Buenos Aires ? Elle est persuadée, elle qui est née en 1975, d’être cette fillette qui aurait rencontré, dans une autre vie, le portraitiste à la mode des décennies plus tôt qui finit lui-même par communiquer avec les morts et enfermé dans un asile.

Les remarques sur l’art, sobres et solides, apportent une lumière sur les peintures sans jamais être pesantes. La critique d’art fait entendre ses idées et ses opinions sans concessions, qu’elles portent sur l’art, sur les artistes, sur des amis, des frères ou sur elle-même, qui sont prenantes : même sans connaître les tableaux (dont les reproductions, pour la plupart, figurent dans le livre) et encore moins les personnes concernées, on est obligé de suivre María Gainza dans son univers, ou plutôt dans ses deux univers, la peinture qui est son métier et les gens dont elle a envie de nous parler. Ces deux univers sont dans l’ensemble plutôt sombres malgré les couleurs des tableaux cités. Les dernières lignes de Ma vie en peinture révéleront la cause de cette douce noirceur.

                                                                                   Christian ROINAT

Ma vie en peinture de María Gainza, traduit de l’espagnol (Argentine) par Gersende Camenen, Gallimard, 181 p., 18 €. María Gainza en espagnol : El nervio óptico, éd. Mansalva, Buenos Aires/éd. Anagrama, Barcelona.

«Personne n’est obligé de me croire», le nouveau roman du Mexicain Juan Pablo Villalobos

Les éditions Buchet Chastel publieront en septembre prochain le nouveau roman en français de Juan Pablo Villalobos, Personne n’est obligé de me croire, qui a reçu en 2016 en Espagne le prestigieux prix Herralde. L’auteur mexicain sera en France pour la promotion de son nouveau roman, ainsi que lors du festival littéraire Belles Latinas en octobre prochain.

Photo : Ámbito cultural/Buchet Chastel

Mexico, 2004. Juan Pablo, le narrateur, reçoit une bourse pour partir suivre son doctorat à Barcelone. Valentina, sa fiancée, sera également du voyage. Mais quelques jours avant leur départ, son cousin, qui a le don de se fourrer dans des histoires pas possibles, lui donne rendez-vous : il veut lui proposer de participer à un soi-disant «projet de haut niveau».

Juan Pablo regrettera de s’y être rendu. Entraîné malgré lui dans un réseau criminel mafieux, son voyage en Europe se transforme peu à peu en un truculent roman noir… Dans un Barcelone foisonnant, on croise une galerie de personnages hauts en couleur : de terrifiants truands, des Laia à la pelle dont l’une est la fille d’un politicien corrompu, une enfant poète. «Je ne demande à personne de me croire», répètent, comme une litanie, les voix de ce roman : Juan Pablo, dans le récit de ses aventures incroyables, sa mère, dans les lettres désespérées qu’elle lui envoie, et Valentina, dans son journal intime.

Dans un jeu permanent entre fiction et réalité, usant d’une série de mises en abîme, de jeux de langue, de style, de genres et d’une intertextualité débordante (sous la figure tutélaire de Roberto Bolaño et de ses Détectives sauvages), Villalobos livre ici une captivante réflexion sur les procédés littéraires. On y retrouve son excellente plume, et surtout son désopilant humour noir…

D’après les éditions Buchet Chastel

Personne n’est obligé de me croire, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, Paris, Buchet Chastel, 288 p., 20 €. 

Juan Pablo Villalobos est né à Guadalajara (Mexique) en 1973. Écrivain, critique, et traducteur, il est l’auteur de cinq livres, dont trois ont été traduits en France chez Actes Sud.

Clarice Lispector, Adolfo Bioy Casares et Copi : trois auteurs latinos réédités

À côté de la découverte de nouveaux écrivains, il est essentiel de ne pas oublier les plus anciens qui ont marqué leur temps et qui restent actuels. Après Les persécutés, suivi de Histoire d’un amour trouble d’Horacio Quiroga (éd. Quidam), ce printemps voit la nouvelle sortie de quatre livres qui méritent un coup de rétroviseur et qui promettent beaucoup de plaisir au nouveau lecteur comme au re-lecteur.

Photo : éditeurs de sauteurs présentés

Clarice Lispector

Les éditions des femmes – Antoinette Fouque ont sorti en novembre une édition complète de l’ensemble des nouvelles écrites par Clarice Lispector. Elles accompagnent ce monument de la réédition de son premier roman, Près du cœur sauvage. Elle n’a que 24 ans quand il est publié au Brésil et on y trouve déjà ce qui sera la force de ses œuvres suivantes, nouvelles ou romans : les idées, on pourrait presque dire les obsessions de la jeune femme, si le mot n’était pas aussi péjoratif, sa façon très personnelle de partager ses émotions, et surtout ce style qui n’appartient qu’à elle. Personne ne peut mêler avec autant de force remplie de grâce le matériel et l’abstrait. Un exemple, l’homme (père ou mari) et son emprise sur sa femme ou sa fille : «comment empêcher qu’il développe sur son corps et son âme ses quatre murs ?»

Les réflexions, toujours dites avec des mots courants mais souvent décalés, sont surprenantes de la part d’une si jeune femme, comme la maturité des idées, très en harmonie avec la pensée des premiers habitants d’Amérique («l’entrelacement de la mer, du chat, du bœuf avec elle-même»). Vraiment, Clarice Lispector est à part. Il y a beaucoup de réalisme, malgré les apparences dans ce qu’elle écrit, beaucoup de poésie aussi, et une grande dose irracontable, que les surréalistes auraient beaucoup aimé.

Adolfo Bioy Casares

Journal de la guerre au cochon est un des chefs d’œuvre d’Adolfo Bioy Casares, un des acteurs principaux de la vie culturelle argentine vers le milieu du XXe siècle, et ami proche de Jorge Luis Borges. Dans une ville qui ressemble beaucoup à Buenos Aires, l’ambiance se tend bizarrement entre les générations. Isidro Vidal, une petite soixantaine, ne cesse de se demander avec ses amis de toujours s’ils sont en train de devenir des vieillards. Il est plutôt ouvert, a des relations correctes avec son fils Isidorito avec lequel il vit, ils se sentent proches et s’aiment dans une certaine indifférence. Mais peu à peu des phénomènes inquiétants se manifestent dans le quartier et tournent à la guerre sans merci que font les jeunes aux plus de 60 ans. Avec son humour de toujours, un humour élégant et détaché, Adolfo Bioy Casares abordait, en 1969, des thèmes qui lui tenaient à cœur et qui sont restés d’une actualité troublante : le populisme et ses dangers, le harcèlement des machos, coutume très répandue dans ces contrées, qui devient pour les hommes mûrs une crainte de passer pour des détraqués, s’ils sourient seulement à une inconnue, ou les rapports père-fils.

Dans ce roman, Bioy Casares déployait son immense talent de conteur. Il était un des maîtres du «fantastique argentin», qui se caractérisait par un subtil glissement du réel le plus quotidien vers des situations étonnantes, qui pouvaient appartenir à notre monde ou en être complètement exclues. Et surtout il le faisait avec en permanence un humour amical mais piquant qui accompagne d’un sourire l’évocation de problèmes graves.

Copi

Dessinateur (la caustique «femme assise»), acteur et metteur en scène de théâtre, auteur de nombreuses pièces et de quelques textes en prose, Copi, d’origine argentine, a régné sur la culture marginale française entre les années soixante et 1987, date de sa mort. Ses pièces sont toujours jouées (ceux qui ont vu la reprise l’an dernier de la Journée d’une rêveuse par l’immense Marilu Marini ne sont pas près de l’oublier !) Les éditions Christian Bourgois publient une nouvelle édition de son théâtre et de trois textes en prose. Le volume intitulé Théâtre se compose de huit pièces essentielles de Copi accompagnées (quelle bonne idée) de commentaires très enrichissants de Michel Cournot ou de Jorge Lavelli, entre autres. Disons seulement que, ce qui n’est pas si fréquent en ce qui concerne le théâtre, la lecture de ces textes est presque aussi enthousiasmante que de les voir joués sur scène. La fantaisie débridée, les excès, les provocations permanentes sont aussi forts pour un lecteur que pour un spectateur.

Quant aux «Romans», en fait un roman et des nouvelles, ce sont deux-cents pages qui permettent de connaître l’écrivain dans toute l’étendue de sa particularité. L’Uruguayen, ce sont trente pages de délire absurde voisin du surréalisme où l’on croise des poules qui aussitôt sorties de l’œuf deviennent des poulets rôtis, une veuve ressuscitée, un chien borgne, dans lequel pourtant l’Argentin s’amuse très sérieusement à comparer Uruguay et Argentine et surtout leurs habitants. Le bal des folles, dont le titre, s’il dit clairement le décor et l’ambiance, ne révèle pas la douleur qui le parcourt, la fin tragique d’un amour homosexuel bien plus marquant pour l’auteur que ce qu’il veut bien avouer. Les boîtes de travestis parisiennes des années soixante semblent être des lieux où explosent dérision et joie colorée et artificielle, mais qui ne cachent pas toujours très bien des solitudes et des malaises. La crudité de certaines scènes s’achève dans un désespoir qu’on ne veut surtout pas extérioriser. Une langouste pour deux est une suite de courts récits volontairement choquants, publiés initialement dans Hara Kiri. 

                                                                                   Christian ROINAT

Près du cœur sauvage de Clarice Lispector, traduit du portugais (Brésil) par Regina Helena de Oliveira Machado, éd. des femmes– Antoinette Fouque, 256 p., 16,50 €. Journal de la guerre au cochon d’Adolfo Bioy Casares, traduit de l’espagnol (Argentine) par Françoise Rosset, éd. Robert Laffont, coll. Pavillons poche, 286 p., 9 €. Théâtre de Copi, éd. Christian Bourgois, 496 p., 20 €. Romans de Copi, éd. Christian Bourgois, 205 p., 15 €.

«La brave bête du coin» de João Gilberto Noll : un roman qui déroute et fascine

Encore inconnu en France, João Gilberto Noll, décédé l’an dernier, est une référence au Brésil. Auteur d’une vingtaine d’œuvres, romans et nouvelles, il a obtenu divers prix littéraires et plusieurs de ses textes ont été adaptés au cinéma. Les éditions do, dont le siège est à Bordeaux, permettent de le découvrir, enfin, en France, avec ce court roman étrange et ouvert.

Photo : João Gilberto Noll/Folha de Manhã

Le narrateur est un jeune homme qui vit avec sa mère à Porto Alegre. Au chômage depuis trois mois, il se laisse vivre, il déambule dans les rues de sa ville. Une séance de cinéma, une fille rencontrée par hasard, une étreinte rapide, sans plaisir, occupent ses heures.

C’est parti pour une sorte d’errance sans but avéré, pour une tranche de vie (la vie a-t-elle un but ?) dans Porto Alegre, puis à travers le Brésil. Le jeune homme écrit des poèmes, il fait des rencontres, parmi lesquelles un couple de vieux Allemands qui le recueillent après le départ de sa mère.

Hors de toute aventure, on voit le narrateur être témoin bien plus qu’acteur, c’est sa nature ; témoin d’une foule de spectacles, parfois anodins, parfois d’une grande importance pour lui. Ce qu’il voit, ce sont des manières de vivre ou d’être, très éloignées de la sienne et le lecteur, souvent de façon presque inconsciente, découvre la réalité brésilienne : activités de rues, sursauts politiques (on manque de peu Lula lui-même, il va intervenir dans un meeting), ambiances cariocas, que le jeune homme découvre aussi. D’autres réalités, plus universelles, apparaissent également : la maladie, la mort, le veuvage, la solitude ou la vie partagée…

Le lecteur lui aussi est témoin, essentiellement témoin… mais, à travers le non-dit, l’apparente banalité, il sent en lui d’abord de timides réactions par rapport à ce qui arrive au protagoniste, puis des réflexions qui peuvent naître (ou non, selon sa disponibilité), qui peuvent aller de l’adhésion au refus (je sais que certaines scènes qui, pourtant, ne dépassent pas les bornes, ont pu en choquer certains).

La richesse de La Brave Bête du coin tient précisément de la liberté absolue du lecteur à se laisser simplement porter, à se mettre à commenter les événements racontés ou à profiter du plaisir brut de la lecture.

Christian ROINAT

La Brave Bête du coin de João Gilberto Noll, traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec, éd. do, 96 p., 14 €. João Gilberto Noll en portugais : O quieto animal da esquina, Rio de Janeiro, Rocco, 1991.

«Notre monde mort», un recueil de nouvelles à l’étrangeté inquiétante par la Bolivienne Liliana Colanzi

On ne cesse de nous répéter que la nouvelle n’est pas (n’est plus) «porteuse» en France. Nous qui tentons de jouer notre rôle de passeurs, d’intermédiaires entre éditeurs et lecteurs, nous doutons de l’exactitude du propos : que la nouvelle se vende moins que le roman, c’est très probable. Mais qu’elle n’ait pas d’amateurs est une idée entièrement fausse, il suffit d’écouter les personnes qui assistent à nos rencontres des Belles latinas et qui régulièrement nous font part de leur frustration de ne pas en avoir plus à leur disposition. Alors merci aux éditions Buchet-Chastel qui, ce mois-ci, nous font découvrir une jeune auteure bolivienne et son premier ouvrage traduit en français.

Photo : Lourdes Plata

Liliana Colanzi, née en 1981, vit aux États-Unis où elle enseigne dans une université. Elle fait partie d’une génération de jeunes femmes qui partagent un même état d’esprit, une même conception de la littérature. Originalité et exigence sont probablement les mots qui les définissent le mieux. Elles redoutent la banalité plus que tout et demandent à leurs lecteurs d’accepter de les suivre, faute de quoi ils seront largués. Parmi les représentantes de ce qui deviendra peut-être un courant littéraire, on peut citer Samanta Schweblin, Valeria Luiselli, Lina Meruane et, bien sûr, Liliana Colanzi.

Ces huit nouvelles ont de quoi surprendre, d’abord par leur variété, qui va d’un presque classicisme («Météorite»), d’un presque fantastique («L’œil»), d’une presque science-fiction («Notre monde mort») au presque récit d’horreur («Alfredito»), ces presque s’imposant pour chacune, car elles sont toutes ancrées dans un réel entièrement quotidien.

Subtilement, Liliana Colanzi sort du quotidien pour nous plonger… dans le littéraire. Pourtant ce qu’elle écrit n’est pas franchement élitiste, exigeant mais pas élitiste. Cela ne l’empêche pas par exemple d’aborder des thèmes de société, comme l’expulsion violente d’Indiens pour installer sur leurs terres des plateformes pétrolières.

Si l’on attend des récits «raisonnables», on sera désorienté, frustré, avec l’impression qu’une lecture ne suffit pas pour absorber tout ce qui est offert par l’auteure (mais est-ce «raisonnable» d’attendre de la littérature du «raisonnable» ?). Si l’on veut bien accepter ce qui nous est ainsi proposé, si l’on veut bien accepter de découvrir une voix nouvelle, prometteuse, il faut se lancer, on ne pourra qu’y gagner !

Christian ROINAT

Notre monde mort de Liliana Colanzi, traduit de l’espagnol (Bolivie) par Juliette Barbara, Buchet-Chastel, 128 p., 13 €. Liliana Colanzi en espagnol : Nuestro mundo muerto, Eterna Cadencia, 2017.

Le tennis féminin des années 1990 au cœur de «La Perfection du revers» de Manuel Soriano

On peut lire des romans sur le monde du football ou sur les championnats d’échecs, comme récemment Une partie d’échecs avec mon grand-père d’Ariel Magnus (éd. Rivage). Sur le tennis, c’est plus rare, et c’est un autre Argentin, Manuel Soriano, qui nous y invite, avec cette biographie de la joueuse argentine Patricia Lukastic, jeune prodige dans les années 90 qui a dû renoncer à sa carrière à 21 ans et qui, vingt ans plus tard, demande à l’auteur de l’aider à rédiger ses mémoires.

Photo : éd. Actes Sud

Patricia Lukastic, connue sous son surnom de Luka, est une joueuse argentine à peu près oubliée de nos jours, qui a eu une période de gloire relative dans les années 90. En 1993, elle est tout de même arrivée à la 12ème place mondiale, à 19 ans. Elle a abandonné sa carrière à l’âge de 21 ans.

Une vingtaine d’années plus tard, retirée dans une propriété quelque part en Uruguay, elle contacte le narrateur, un journaliste, car elle «souhaite raconter une histoire», son histoire, probablement.

Sans transition, on plonge dans l’univers des compétitions et dans la vie privée des joueurs de haut niveau, disons plutôt dans l’absence de leur vie privée. D’un hôtel à l’autre, dans des chambres qui se ressemblent toutes, avec pour seule ouverture un ailleurs qui leur est interdit matérialisé par la vue d’un étage élevé sur une ville qui leur restera étrangère, inconnue, et pour seule présence celle, intermittente, du père, Elián.

Elián est lui-même le fils d’un immigrant polonais qui a tout fait pour que ses deux fils aux cheveux trop blonds en Argentine fassent oublier leurs origines. Son parcours, assez chaotique, sa passion pour la compétition (les échecs dans son cas), une passion qui n’a débouché sur rien de glorieux, se transforment en un besoin de revanche qui passera par sa fille : elle devra réussir ce qui chez lui n’a été qu’une ébauche.

Rien n’est occulté, le caractère solitaire, parfois ombrageux, de Luka, les frustrations de son père, la violence des années d’apprentissage et de préparation de la future athlète, visiblement très douée, mais qui n’est encore qu’une enfant, ce qui est volontairement ignoré de tous, à commencer par elle-même. Pour parvenir au niveau souhaité, il faut souffrir, et le dressage des chiots est d’ailleurs identique… et aussi efficace, une courte scène le montre parfaitement : il s’agit d’obtenir une agressivité qui serait à la fois impitoyable et civilisée.

Le passage vers une adolescence qui dans les faits ne peut pas se réaliser (un ou une jeune champion ou championne passe directement de l’enfance à une carrière d’adulte) est fait de hauts et de bas : un tournois gagné qui ne se répète pas peut être suivi par des mois de stagnation et de désespoir, plus encore pour le père que pour la fille. Il existe même un classement pseudo-officiel des pires parents de joueurs de tennis ! Il faut dire que, sans ressources particulières, les années d’entraînement, au moment où aucun sponsor ne s’est encore manifesté, coûtent une fortune.

On ne saura jamais ‒ et c’est heureux ‒ ce qui relève de la fiction, ce qui est authentique, ce que le temps a pu modifier des souvenirs probablement racontés par la vraie Patricia Lukastic au narrateur qui les aurait retranscrits et qui les offre sous cette forme romanesque. Ce qui est sûr, c’est que le lecteur a sous les yeux un superbe roman : la biographie d’une joueuse de tennis tombée dans l’oubli, un oubli général et une analyse très fine des relations entre une championne reconnue et son père, une recréation purement romanesque du récit d’une femme mûre, un document hyperréaliste sur la vie quotidienne d’une jeune vedette des courts. Un superbe roman, vraiment.

Christian ROINAT

La Perfection du revers de Manuel Soriano, traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin, éd. Actes Sud, 320 p., 22,50 € (version numérique 16,99 €). Manuel Soriano en espagnol : ¿Qué se sabe de Patricia Lukastic?, ed. Alfaguara, Buenos Aires.

Histoires de migraines dans «Anomalie des zones profondes du cerveau» de Laure Limongi

Si l’algie vasculaire de la face n’a pas empêché César de conquérir la Gaule, elle a aussi donné matière à Laure Limongi pour écrire un roman. Anomalie des zones profondes du cerveau constitue un témoignage original sur cette maladie, plus communément appelée « migraine du suicide », sur ses symptômes et les existences profondément marquées par cette « épée de Damoclès qui se plante dans le crâne, juste derrière l’œil, avec une certaine régularité ». Laure Limongi a participé en mars dernier aux 6e Bellas Francesas organisées par Espaces Latinos au Pérou et en Colombie.

Photo : ActuaLitté/Flickr

À la frontière entre science et littérature, de brefs récits aux contenus et aux tonalités multiples s’enchaînent et retracent l’histoire de cette maladie, « forme aiguë de céphalée », « affection rare concernant une à trois personnes pour mille – en population générale, selon les pays -, extrêmement douloureuse et invalidante. Elle se manifeste sur l’une des moitiés de la tête. Sans en connaître les causes, on évoque une anomalie des zones profondes du cerveau ».

Mais quelle est cette anomalie des zones profondes du cerveau qui constitue le fil conducteur du dernier roman de Laure Limongi ? Une maladie imperceptible à l’œil nu, malgré les nombreuses tentatives de la narratrice de l’apercevoir sur son visage, entre quelques prises au photomaton. Avoir l’air en bonne santé, alors que c’est pourtant « comme avoir un pic à glace enfoncé derrière l’œil ». Faire face aux crises sans traitement efficace. Il y a bien les drogues, mais…

Dès l’incipit, c’est un flot de paroles discontinu qui essaie de définir aveuglément les symptômes de la maladie : « Ça commence comme un orage », « comme une gêne du côté gauche », « ça prend la mâchoire », « on ne sait pas si ça va s’arrêter »… Georges Sand, André Gide, Franz Kafka, Guy de Maupassant, Roland Barthes, Gustave Flaubert, Antonin Artaud… sont autant d’auteurs qui en ont souffert. Laure Limongi explore ainsi la maladie sous tous ses aspects : son histoire, les périodes de crise, les traitements, ceux proposés par les laboratoires, inefficaces, et les effets positifs de diverses drogues.

Il existerait même une typologie du migraineux. Un certain Friedman remarque par exemple que les migraineux ont dû mal à exprimer leur agressivité. D’autres l’imaginent hyperactif, ordonné, méticuleux ou très anxieux, alors que la narratrice établit sa propre liste, du migraineux bordélique au migraineux manuel en passant par le migraineux apathique, hors de ces portraits aux traits caricaturés qui stigmatisent l’individu.

Les listes, d’ailleurs, ne manquent pas dans Anomalie des zones profondes du cerveau, au point de devenir, au fil des pages, un mode d’écriture récurrent mis en œuvre par Laure Limongi. Parmi elles, la liste des vingt-sept choses à savoir et des vingt-sept lieux à voir avant de mourir, d’après Internet.

Entre ces listes, des considérations en apparence désordonnées, les théories d’éminents scientifiques, qui se glissent entre les pages d’un récit en italique dans lequel la narratrice fixe quelques épisodes d’un séjour amoureux passé dans un chalet en Suisse, sur les rives du lac Léman. À tous ces propos enchaînés au sein d’une trame nerveuse aux multiples connexions synaptiques, des propos parfois drôles, parfois poétiques, un seul fil conduit la trame du roman : l’exploration de la maladie à travers une écriture fractionnée, soumise aux aléas des crises de migraine. Mais, à tous les migraineux, soyez sereins : « aujourd’hui, tout va bien. »

Marlène LANDON

Anomalie des zones profondes du cerveau, de Laure Limongi, éd. Grasset, 208 p., 17 €.

Originaire de Bastia, Laure Limongi a quitté l’île de beauté pour poursuivre ses études de lettres sur la métropole, d’abord à Aix-en-Provence puis à Paris. Écrivaine, éditrice, performeuse et professeur de création littéraire à l’École Supérieur d’Art et de Design du Havre, elle aime transmettre la littérature sous toutes ses formes. Auteure d’une dizaine d’ouvrages, ses écrits se suivent mais ne se ressemblent pas. En 2006, elle publie Fonction Elvis, une véritable fiction autour du mythe du King. En 2013, c’est au pianiste Glenn Gould qu’elle rend hommage avec son livre intitulé Soliste. Son dernier roman, Anomalie des zones profondes du cerveau, sorti en 2015, traite quant à lui de la migraine et a été sélectionné pour le Prix Médicis de la même année.

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