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Le roman « Bariloche », écrit en 1999, de l’Argentin Andrés Neuman vient de paraître en français…

Si on lui parle de sa carrière, Andrés Neuman se hérisse : ce mot ne veut rien dire du tout pour lui. Et il le prouve en publiant peu mais en se payant le luxe de soigneusement réviser une nouvelle édition d’un roman ancien, c’est le cas pour ce Bariloche, écrit entre 1996 et 1999 (il avait alors 19 ans !) et revu en 2015, ou pour Una vez Argentina qui s’est vu augmenté d’une bonne cinquantaine de pages dans son édition de 2014.

D’un roman à l’autre, il change de ton, de genre, de style. Et à chaque fois, il impose son immense talent. Bariloche était donc sa première œuvre narrative. Elle nous arrive enfin en français. Vider les poubelles dans un petit jour humide et froid à Buenos Aires et être ébloui en rêve par la splendeur de paysages naturels au pied des Andes, près de la ville de Bariloche, tel est le lot de Demetrio. Il vit seul, n’a comme « ami » que son collègue du camion à ordures, Negro, et passe ses heures libres à recomposer un puzzle qui représente des prairies fleuries, des montagnes et le ciel.

C’est son évasion. Et c’est plus que cela. Entre la vie maussade de Demetrio, de Negro et de quelques autres tout aussi misérables apparemment, et l’éden des montagnes enneigées, se développent les souvenirs d’adolescence de Demetrio, ses peurs et ses émois. Le passage d’un univers à l’autre se fait tout naturellement. Les contingences matérielles deviennent une belle occasion de rêver, de s’évader, d’écrire. Rêver, s’évader, écrire, Andrés Neuman le fait prodigieusement, transformant et sublimant ce qui  pourrait être une banale mise en abyme en un mouvement perpétuel, les pièces du puzzle se retrouvant dans le passé comme dans le présent, les limites sont abolies entre passé et présent, entre réalité mesquine et prosaïque et évocation immatérielle, peut-être idéalisée, mais qui  mérite d’être ressentie comme ayant été ou comme étant vécue. Les personnages, tous, sont (comme toujours chez Neuman) d’une humanité absolue, tout le contraire de la perfection mais émouvants dans leur sincérité, dans leur faiblesse et surtout dans la lueur optimiste qu’ils portent en eux. Peut-on mieux qu’Andrés Neuman, décrire le quotidien des petites gens, mensonges et trahisons compris, tout en gardant un perpétuel émerveillement envers l’être humain ?

Ces aventures, qui n’en sont pas vraiment (chaque jour faire la tournée des rues et finir à la décharge municipale…) se lisent d’un trait, on est plus que proches de Demetrio, de la femme de Negro ou du mendiant qui couche dans l’entrée d’un immeuble, on est eux, la façon de raconter y est pour beaucoup. Le style et le ton changent à chaque chapitre (toujours le puzzle !), la poésie fait place à l’argot. Par les mots et les images, le ramassage des ordures dans une ville où « l’aube avait progressé laborieusement » devient de la beauté, de la délicatesse, de la légèreté. Et la traduction d’Alexandra Carrasco rend parfaitement la virtuosité de l’auteur, dont il est essentiel de souligner qu’il avait à peine vingt ans quand il a conçu ce premier roman. On a du mal à se le rappeler devant tant de maîtrise et de maturité. Cette première œuvre était prometteuse : dès 2000, Roberto Bolaño le disait « touché par la grâce ». Et la promesse a été tenue : il faut absolument lire et relire tout Neuman !

Christian ROINAT

Bariloche de Andrés Neuman, traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco, éd. Buchet-Chastel, 184 p., 18 €. Andrés Neuman en  espagnol : les romans Bariloche / Una vez Argentina / El viajero del siglo (Premio Alfaguara de novela ), Alfaguara, Madrid / Hablar solos – les nouvelles Alumbramiento / Hacerse el muerto, Páginas de espuma, Madrid / les recueils de poésie El jugador de billar / La canción del antílope / No sé porqué y patio e locos, Pre Textos, Valencia (liste non exhaustive). Andrés Neuman en français : La voyageur du siècle, Fayard, éd. de poche : Libretto, 2017 / Parler seul , Buchet-Chastel.

L’édition économique « Libretto » propose deux romans d’Andrés Neuman et Guillermo Arriaga, à ne pas manquer…

La sortie de la version française de Bariloche est accompagnée par l’édition de poche Libretto d’un autre très grand roman de Andrés Neuman, Le Voyageur du siècle et du Le Bison de la nuit du Mexicain Guillermo Arriaga. Une très bonne occasion de découvrir ou de redécouvrir ces deux ouvrages et leur auteur.

 Le Bison de la nuit a été publié en 2002 au Mexique et en traduction française en 2005 pour la première fois. Manuel, le narrateur, à peine vingt ans, vient de perdre son meilleur ami, son alter ego, Gregorio qui s’est suicidé après des années de troubles de plus en plus graves. Leur proximité était bien réelle, malgré quelques accrocs : entre eux il y avait Tania, petite amie de l’un puis de l’autre, qui jouait de l’ambigüité de la situation. Tous les personnages principaux, qui appartiennent à la même génération, se retrouvent très mal armés face à un futur incertain qui les attend, très mal armés face aux complexités de l’esprit humain. Les adultes, pleins de bonne volonté et d’inquiétude, sont présents mais parfaitement inefficaces.

Alors que peuvent faire ces jeunes adultes encore adolescents ? Faire l’amour avec l’une ou l’autre est tout aussi désabusé, pour ne pas dire désincarné que d’échanger des banalités avec les parents ou une vague connaissance rencontrée par hasard. Et en plus on se trahit beaucoup, on manipule celui qui croyait être ami ou amoureux, on manipule de peur d’être manipulé, impossible de savoir à qui on peut faire confiance. Gregorio, mort depuis déjà plusieurs jours, semble tirer les ficelles depuis l’au-delà. Manuel a de quoi ne plus savoir se repérer. Suivra-t-il le chemin chaotique de son meilleur ami ? Ce roman, très fort et palpitant, est un mélange vraiment réussi de rudesse et de tendresse.

 Le voyageur du siècle, de Andrés Neuman, prix Alfaguara 2009 en poche, n’avait pas eu à sa parution en France, en 2011, la reconnaissance qu’il aurait méritée. Sa sortie en édition de poche est l’occasion rêvée d’en recommander la lecture. Soyons directs, ce roman est un chef d’œuvre. Nous sommes à Wandernburg,  une ville allemande imaginaire fuyante et mouvante que découvre Hans, le personnage principal. On ne saura presque rien de son passé, il y arrive par hasard pour y passer la nuit et y restera plusieurs mois, pris par cette espèce de sort qui fait qu’ « on ne quitte pas Wandernburg ». Il fait la connaissance de quelques habitants, se lie d’amitié avec un joueur d’orgue de Barbarie et avec une famille bourgeoise dont il fréquente tous les vendredis le salon, devient l’ami proche de Sophie, la jeune fille, fiancée à l’un des meilleurs partis de la région.

Le salon du vendredi est comme il se doit un lieu d’échanges d’idées, on y parle de tous les grands sujets de l’époque, de la notion d’étranger,  de nation, des origines de chacun, on y parle de la mode, des critères de la qualité littéraire, de religion et de laïcité, des grandes mutations économiques, du profond malaise que vit l’Europe déjà. En réalité, on y parle des grands sujets de notre époque, de notre XXIe siècle. Ce qu’on appelle mondialisation ne portait pas ce nom-là à ce moment-là, mais elle existait bel et bien, c’est ce que nous montre Andrés Neuman, entre autres, car son roman est d’une richesse exceptionnelle et il est tout sauf manichéen : on voit clairement que la mondialisation peut aussi être positive, dans le partage de l’intelligence et de la création, qui est en train de devenir une réalité (en Allemagne, dans les années 1820 ? actuellement ? on a très envie d’y croire !).

Mais les grands débats du vendredi ne sont qu’une partie de ce roman qui contient aussi sa part d’amour, de suspense (il y a même une enquête policière), d’analyse psychologique (tous les personnages, sans exception, ont une profondeur étonnante). La  sensibilité, la nuance sont partout, on regrette de ne pouvoir devenir physiquement l’ami de Hans ou de Sophie tant ils sont vrais et, en refermant le livre, on souffre de s’arracher à cette ville réelle et changeante, qu’on croit tenir et qui nous échappe, de s’arracher à ces personnages qu’on croit connaître et dont au fond on ne sait rien. Et quand Neuman qualifie la lecture d’ « enthousiasme immobile », on ne peut que se sentir les premiers concernés par cette jolie définition.

                                                                                              Christian ROINAT

Le voyageur du siècle d’Andrés Neuman et Le Bison de la nuit du Mexicain Guillermo Arriaga aux éditions Libretto (Buchet Chastel).

Le Jamaïcain Kei Miller avec un nouveau roman : « By the river of Babylon »

L’an dernier paraissait le premier roman traduit de l’écrivain jamaïcain Kei Miller, L’authentique Pearline Portious, remarquable portrait d’une île assez peu connue de ce côté de l’Atlantique. Avec By the river of Babylonia, Kei Miller confirme que désormais il faut compter avec lui.

Ma Taffy est une de ces femmes fortes qu’on ne peut qu’admirer et aimer. Aveugle depuis un accident, elle règne sur sa demeure, impose son autorité naturelle sur les lambeaux d’une famille qui ne l’a pas favorisée, autant que sur les petits délinquants du coin. Petits mais dangereux. Monsieur Saint-Josephs est l’instituteur du lieu. Il a ses petites habitudes, pas toutes des plus orthodoxes, a des relations étiolées avec sa femme, lit chaque matin la Bible puis Darwin. Il a aussi ses méthodes d’éducation. Alexandre Bedward, le « Pasteur volant » (qui a vraiment existé et a eu une influence non négligeable sur le pays) est, dans les années 1920, un pasteur de l’Église revivaliste, un personnage singulier : il lévite. Il proclame que, le 31 décembre, il va s’élever, se transformer en ange et Kingston par conséquent sera détruite. La foule est enthousiaste ! Il faut voir le prodige ! L’histoire n’est pas exactement en accord avec la légende, mais le symbole est bien là, l’homme mystérieux, qu’il ait eu des vertus particulières ou qu’il ait été un simple charlatan, s’est imposé à l’esprit de la population tout entière.

Un autre personnage à part entière est Augustown, une banlieue miséreuse de Kingston, ses mœurs, les liens entre ses habitants qui se connaissent tous et dont le cœur bat fort quand un événement brise le calme ‒ relatif, tout est loin d’être idyllique. Des années après son passage sur terre (au-dessus de la terre ?), Alexandre Bedward continue à faire planer son influence. Tout ce qu’on a peu à peu appris de la ville et de ses habitants, de leurs actes, mène inexorablement  vers l’autoclapse. L’autoclapse, apocalypse locale annoncée, pressentie par tous, qu’on sait proche, c’est l’aboutissement des deux premières parties du roman, une sorte de Pearline Portious d’Augustown, ce qui ne lui enlève rien de son aspect dramatique. Il se produit car il devait arriver, on en est prévenus très vite. Kei Miller nous offre un grandiose final, une fois toutes les pièces du puzzle ajustées. Il domine magistralement cette montée en puissance qui laisse atone. Ce qui se déroule, c’est une épopée à hauteur d’hommes.

Christian ROINAT

By the river of Babylon de Kei Miller, traduit de l’anglais (Jamaïque) par Nathalie Carré, éd. Zulma, 293 p., 20,50 €. L’authentique Pearline Portious sort le 7 septembre en collection de poche (Zulma).

Deux nouveaux titres de la Collection « Ida y vuelta / Aller-retour » aux éditions PUL à Lyon

La collection « Ida y vuelta / Aller-retour » se propose d’ouvrir des espaces de dialogue entre les cultures d’expression espagnole et française. Elle présente des textes encore inédits en français, principalement du domaine littéraire, en ne s’interdisant aucun genre (fiction, poésie, essai, critique). Viennent de paraître, deux livres étonnants.

Pour la collection « Ida y vuelta / Aller-retour », le choix des ouvrages est motivé par la nécessité de combler des lacunes, consenties par la logique de marché, pour rendre justice à la valeur novatrice ou subversive de ces textes. La collection est donc le fruit à la fois de la recherche et de l’action, individuelle et/ou collective, menées dans le cadre de projets universitaires. Une série est ouverte à la réflexion traductologique et à des textes à valeur patrimoniale ; une autre, bilingue, propose de sortir de l’ombre des auteurs ou des textes jugés significatifs dans le monde hispanique. La collection présente deux nouveaux titres.

Aucun lieu n’est sacré,
du Guatémaltèque Rodrigo Rey Rosa

Ce recueil de neuf nouvelles de Rodrigo Rey Rosa, inédit en français, traduction dirigée par Philippe Dessommes, a été composé durant son séjour à New York en 1998. Un paysage mental singulier y prend forme, opérant une synthèse entre l’évocation réaliste de la violence urbaine et de la solitude de l’exil, et la rémanence chez les personnages de sourds traumatismes transplantés depuis leur pays d’origine. Le génie de la concision suggestive de l’auteur nous permet ainsi d’entendre un furieux concert de voix et de deviner, à distance, un portrait du Guatemala.

Né en 1958 au Guatemala, Rodrigo Rey Rosa part vivre à New York en 1980, en raison de la guerre civile. Il y consacre deux ans à des études de cinéma tandis qu’il écrit, en admirateur de Jorge Luis Borges et Henri Michaux. Pendant une dizaine d’années, il voyage et vit en Europe et au Maroc, où il se lie d’amitié avec Paul Bowles qui le fait connaître en anglais. Rey Rosa alterne romans et nouvelles, écriture et traduction. Plusieurs de ses romans et recueils ont été traduits et publiés chez Gallimard, dont Un rêve en forêt, Le Temps imparti et autres nouvelles (1997), Pierres enchantées (2005), Les Sourds (2014), Le Matériau humain (2016).

Le rêve de monsieur le juge,
de l’Argentin Carlos Gamerro

Malihuel, petit village de gauchos de la Pampa argentine à la fin du XIXe siècle. Le juge de paix don Urbano Pedernera fait comparaître les uns après les autres les habitants pour des offenses commises dans ses rêves. La trame de ce roman, à la fois rigoureuse et farfelue, est servie par une écriture exigeante, au rythme parfois vertigineux, qui emporte le lecteur dans le tourbillon des aventures des villageois. L’humour est omniprésent, dans une Pampa teintée de magie où les croyances autochtones deviennent réalité. Carlos Gamerro revient ici sur des épisodes sanglants de l’histoire argentine, à la manière d’une parodie burlesque. Le récit offre une réflexion extrêmement originale sur le thème du pouvoir et de sa logique paranoïaque, et le rêve acquiert ainsi une dimension politique.

Carlos Gamerro, romancier et essayiste, est né à Buenos Aires en 1962. Traducteur de Graham Greene, de W.H. Auden et de Shakespeare, il écrit également des essais littéraires et des scénarios pour le cinéma. Dans ses romans, il interroge les rapports que l’Argentine entretient avec son histoire et ses mythes culturels et politiques. Tout ou presque sur Ezcurra, traduit en français en 2011 (Liana Levi), soulève la question délicate de la responsabilité des citoyens dans les disparitions orchestrées par l’État sous la dictature militaire.

Édition bilingue : texte original en espagnol et traduction française par Aurélie Bartolo, avec un prologue de María A. Semilla Durán.  La Collection est dirigée par Philippe Dessommes, José Carlos de Hoyos et Sylvie Protin.

« Ce qui n’a pas de nom », de la Colombienne Piedad Bonnett : Le désespoir, la colère, le silence d’une mère devant le suicide de son fils

Il est des sujets particulièrement difficiles à traiter. Piedad Bonnett, universitaire colombienne, poétesse et romancière, apprend par un coup de téléphone que son fils Daniel vient de se jeter du haut de l’immeuble qu’il habitait à New York. Il avait 28 ans. Une personne ordinaire a mille façons possibles de réagir face à un tel drame : le désespoir, la colère, le silence… Un écrivain est peut-être un peu mieux loti. Dans son cas l’a-t-elle décidé ? Lui est-ce venu tout naturellement ? Elle écrit.

Photo : éditions Métailié

Il y a tout d’abord les contingences matérielles à assumer : organiser en famille la cérémonie et l’après-cérémonie, le tout en double, New York puis Bogotá. S’occuper des « affaires » du fils disparu et, d’une certaine manière, violer son intimité. Puis viennent les questions, sur Daniel, sur les rapports entre le fils et la mère, au moins tel qu’elle les a ressentis, sur la maladie que chacun a de bonnes raisons de ne pas nommer. Pendant ses quatre dernières années, Daniel était schizophrène et les questions s’accumulent : les racines du mal étaient-elles discernables ? La mère, proche de son fils, aurait-elle pu entrevoir les éléments, peut-être symboliques qu’elle voit trop tard ? Daniel dessinait et peignait depuis son plus jeune âge, une analyse de ses sujets ou de son style aurait-il pu lui permettre de surmonter son trouble ? Facile à penser dix ou vingt ans plus tard.

Vient aussi la culpabilité, injustifiée vue de l’extérieur, mais absolument inévitable, des proches : ils auraient certainement, et sa mère en premier, dû pressentir le chaos. Pourtant pressentir, elle l’a fait constamment, et c’est alors le sentiment d’impuissance qui s’installe. L’évolution de la maladie du fils est décrite pas à pas, avec ses périodes d’amélioration et de rechute, mais pour la mère qui sent, qui sait, l’issue est inéluctable, et elle ne peut que rester dans le doute.

Avec une immense pudeur mais aussi une superbe lucidité, s’aidant des témoignages de ses amis et d’écrits de Julian Barnes ou de Vladimir Nabokov, Pilar Bonnett parvient malgré tout à faire reculer sa douleur grâce à l’écriture. Elle écrit et là, c’est bien une décision, elle publie, elle présente au public (c’est le mot) ce qui est si intime. La démarche est osée. Mais on ne peut qu’admettre qu’elle a eu raison de l’entreprendre, tout comme Anne-Marie Métailié a eu raison de le publier. On ne peut que remercier Piedad Bonnett de confier sans fard ces semaines et ces mois de sentiments désordonnés, fluctuants. Surtout on ne peut que la remercier de ne jamais faire de nous des voyeurs, c’est-à-dire de faire en sorte que ni l’auteure ni le lecteur, à aucun moment, ne s’abaisse.

Christian ROINAT

Ce qui n’a pas de nom de Piedad Bonnet, traduit de l’espagnol (Colombie) par Amandine Py, éd. Métailié, 144 p., 17 €.

Le roman de la Brésilienne Guiomar de Grammont, « Les Ombres de l’Araguaia » vient de paraître aux Éditions Métailié

Brésil, années soixante-dix, la dictature militaire semble devoir durer toujours. Un groupe d’étudiants utopistes tente de reproduire le modèle cubain : installer dans l’État de Pará, au nord-ouest du pays, une guérilla qui convaincrait les paysans de participer à une lutte qui mettrait fin aux injustices. Le bilan sera impitoyable pour les jeunes gens. Bien des années plus tard la sœur d’un des participants disparus tente de retrouver la trace de son frère disparu.

Photo : éd. Métailié

Ce serait une famille normale s’il ne manquait le fils, Leonardo. Étudiant et militant, il était passé très vite à la clandestinité et avait disparu. Le père se réfugie dans le silence et dans l’invention de jouets pour sa fille Sofia, la mère Luisa dans le souvenir et l’espoir de son retour et Sofia, encore enfant, grandit en apprenant tout doucement le sens du mot absence : le vide, le manque, mais aussi comme une présence en négatif qui finit par perturber son existence d’adolescente puis de jeune adulte. À la mort du père, en 1992, vingt ans après la disparition de Leonardo, elle ne peut que reprendre les vagues recherches entamées des années plus tôt.

Une soixantaine d’étudiants transformés en guérilleros dans la forêt amazonienne, entre cinq et dix mille militaires chargés de les éliminer, voilà la réalité historique qui est le fond du roman de Guiomar de Grammont ; une impressionnante inégalité des forces, des violences pratiquées des deux côtés, exploitées pour déstabiliser l’adversaire ; et, à la fin, la presque totalité des guérilleros tués par l’armée. Telle est la Guérilla de l’Araguaia dans toute sa brutalité. Sofia a récupéré de façon peu claire un cahier : deux voix, une masculine et une féminine, racontent la vie quotidienne des jeunes utopistes, leur générosité, leur espoir de convaincre les paysans voisins de l’utilité de leur lutte, les dangers naturels et humains, et aussi, sous-entendu mais omniprésent dans l’esprit de Sofia et celui du lecteur qui le connaissent d’avance, le dénouement sanglant et l’oubli : qui connaît encore au Brésil cette dérisoire épopée ? Tout a été fait pour que soit oubliée la longue période de dictature subie par le pays et ses conséquences. La grande habileté de Guiomar de Grammont est d’avoir fait alterner l’enquête de Sofia dans diverses régions brésiliennes et même à Cuba avec les longues citations du mystérieux cahier qui plonge au même titre Sofia et le lecteur dans la réalité des entraînements au cœur de la forêt équatoriale et dans les horreurs de la répression.

Le thriller que constitue la quête de Sofia prend une profondeur de tragédie, plus il avance, plus s’accentue la sensation du vide laissé par Leonardo et sa compagne. Guiomar de Grammont ne néglige aucun personnage, même secondaire : elle nous fait partager, dans un style à la fois assuré et délicat, sensible, l’esprit des parents du disparu et surtout de Sofia, parvenant à mettre sur un plan d’égalité les violences causées par l’Histoire et les pensées, les sentiments, la noblesse et les faiblesses de simples personnes qui toutes sont des victimes directes ou non. Avec cette enquête historique mais profondément humaine, Guiomar de Grammont non seulement réussit un roman émouvant, elle donne surtout une leçon d’histoire et d’humanité.

Christian ROINAT

Les ombres de l’Araguaia de Guiomar de Grammont, traduit du portugais (Brésil) par Danielle Schramm, éd. Métailié, 240 p., 18 €. Guiomar de Grammont sera en France en octobre pour présenter son premier livre en français notamment à la Fête du Livre de Saint-Étienne du 6 au 8 octobre prochain.

Le roman « Le corps des ruines », du Colombien Juan Gabriel Vásquez vient de paraître

Depuis Les dénonciateurs (2008), Juan Gabriel Vásquez a su rester fidèle à lui-même tout en évoluant doucement. Ses romans, déjà très riches dès ses débuts, prennent encore plus d’ampleur, les sujets abordés se diversifient tout en gardant comme axe central l’histoire de la Colombie. 

Photo : Thecitypaper-Bogota.com

Il le confirme une fois de plus avec la publication en français du Corps des ruines qui revient sur quelques « morts historiques » qui n’ont pas livré tous leurs secrets. Vásquez est l’auteur, mais l’auteur est également narrateur et protagoniste. En 1948, l’homme politique colombien Jorge Eliécer Gaitán est assassiné à Bogotá et en 1963 c’est John Fitzgerald Kennedy qui est tué à Dallas. Dans les deux cas, l’action, officiellement commise par un homme seul, est remise en cause par des enquêtes parallèles. Se rajoute une troisième affaire, datant de 1914, en Colombie elle aussi. Rafael Uribe Uribe, avocat, militaire et journaliste, est abattu par deux menuisiers. Si on ajoute que toute la première partie se déroule au moment précis où M, la femme de Juan Gabriel, va donner naissance à des jumelles, on aura deviné la prédominance du double qui construit le roman, pourtant multiple.

Au centre de tout, un personnage décalé du genre insupportable, Carlos Carballo, à qui Juan Gabriel, exaspéré, lance un verre en cristal lors de leur première rencontre « mondaine ». Au centre de tout également, la manipulation, celle permanente de Carlos Carballo, mais pas seulement : chaque personnage, Juan Gabriel compris, à un moment ou à un autre, manipule ses proches. Et que dire des « assassinats historiques » auxquels il est fait allusion ? Qui sont les véritables assassins de Gaitán, de Kennedy et d’Uribe Uribe ?

La deuxième moitié du Corps des ruines reprend l’enquête qu’entreprennent quelques tenants de la vérité. À partir de l’Histoire, en s’appuyant sur des réalités avérées mais utilisant (toujours à bon escient) son imagination et son intelligence, Juan Gabriel Vásquez fait la lumière sur ce qui aurait pu être. Mais, bien plus que la découverte progressive d’éléments cachés au grand public, il montre très brillamment comment, sans forcément utiliser d’énormes moyens, on peut déformer des événements réels, créer de fausses impressions qui finissent par s’imposer comme des évidences auprès de ce même grand public et recréer l’Histoire en la faussant. Cette série de manipulations malhonnêtes et habiles, est le lien direct avec notre époque et les abus, par exemple, des réseaux sociaux.

Juan Gabriel Vásquez est un passionné d‘histoire, celle qui a été et celle qui aurait pu être, il sait très bien décrire, outre les événements, les ambiances et les rapports entre les classes sociales qui se côtoient sans vraiment se mêler dans une Colombie qui n’a guère changé sur ce plan depuis 1914, avec, par exemple, dans les années 1930, les fantômes (pourtant bien vivants ailleurs dans le monde)  de Staline, Hitler ou Franco, qui ont réellement pesé directement jusqu’en Colombie. Et, bien qu’il soit, ou plus sûrement parce qu’il est un passionné d’histoire, il joue perpétuellement dans ce roman sur le changement de focale et de focalisation, ce qui oblige chaque lecteur à faire évoluer son point de vue sur l’Histoire et aussi sur les personnages croisés par le Juan Gabriel narrateur, ce qui rajoute énormément d’intérêt à ce qu’on est en train de lire. L’homme et son époque, l’homme et son pays, le lien unique et multiple qui les unit, Juan Gabriel Vásquez en a fait un roman trouble et troublant que l’on referme sans que de vaines réponses aient été trompeusement données. Pour le lecteur le sentiment de pouvoir avoir sa propre opinion et pour l’auteur de montrer une fois de plus sa virtuosité de créateur.

Christian ROINAT

Juan Gabriel Vasquez sera en France fin septembre afin de participer au festival de Cinéma et Culture d’Amérique latine de Biarritz.

Le corps des ruines de Juan Gabriel Vásquez, traduit de l’Espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 507 p., 23 €. Juan Gabriel Vásquez en Espagnol : Los amantes de todos los santos / Los informantes / Histoira secreta de Costaguana / El ruido de las cosas al caer / Las reputaciones / La forma de las ruinas, Alfaguara. Juan Gabriel Vásquez en français : Les dénonciateurs / Les amants e la Toussaint / Histoire secrète du Costaguana / Le bruit des choses qui tombent / Les réputations, Le Seuil.

 

Le roman de l’écrivain mexicain Emiliano Monge « Les terres dévastées », une nette volonté de transformer l’horreur des migrants en oeuvre littéraire…

Un roman, un récit, une photographie, Les terres dévastées du Mexicain Emiliano Monge est un peu tout ça, avec une nette volonté de transformer l’horreur vécue par des migrants et leurs accompagnateurs en œuvre littéraire à part entière.

Ce roman surprend, il peut même dérouter, c’est de toute évidence la volonté de l’auteur. On a un étrange dialogue ‒ dialogue de sourds ‒, un dialogue impossible, entre des hommes et des femmes qui sont à l’extérieur et des hommes et des femmes qui sont à l’intérieur. Sans explications, on doit découvrir peu à peu de quoi il s’agit. Extérieur et intérieur ? Il y a un (ou deux) camion, un bâtiment désaffecté. Dehors, ceux qui décident, qui agissent. Dedans, des migrants, étrangers, réduits à une totale passivité, qui témoignent, ils ne peuvent rien faire d’autre. Entre les deux univers, un mur étanche, aucune communication si ce n’est des éclairs de violence. La seule relation entre les deux c’est le lecteur qui voit les deux côtés du mur. Il voit et entend les dialogues et les plaintes, incapable parfois de faire le lien entre certains personnages, de comprendre l’enchaînement de certains événements, de découvrir la cause de certaines actions. Cela fait partie du « contrat » que propose Emiliano Monge : « Je donne des faits, mon rôle s’arrête là ».

Des pièces pourtant s’assemblent, le passé des personnages principaux se recompose. L’action, au présent et dans le présent, consiste en des ordres donnés répétés, obéis ou non, des coups de téléphone, des rapports de force entre supérieurs et exécutants. Le passé, ce sont des flashes qui donnent une autre réalité aux trois ou quatre protagonistes. L’essentiel, dans le présent, pour les deux personnages principaux, c’est l’amour qui les dévore dans la séparation. Mais l’amour est-il espérance ou course dans et vers le néant ?

Tout est très composé, le style hésite entre le naturel revendiqué ‒ et imposé ‒ des dialogues et des formules parfois inutilement recherchées, comme la façon de nommer les victimes par des phrases comme « ceux qui ne savent pas si leur cœur bat encore dans leur poitrine » ou « ceux qui n’espèrent plus rien du ciel parce que leur dieu les a abandonnés » (en italique dans le texte), qui détonnent par rapport à la réalité dépouillée des migrants.

Il y a des romans qui ne cherchent à aucun moment à séduire, leur sujet le leur impose. Les terres dévastées est de ceux-là. Des destins aux horizons bouchés (contrairement aux paysages de déserts infinis), des amitiés de façade, des trahisons d’une infinie cruauté ne peuvent pas faire une histoire souriante, certaines pages sont à la limite du supportable. En cela le « contrat » proposé par Emiliano Monge est respecté.

Christian ROINAT

Les terres dévastées, d’Emiliano Monge, traduit de l’espagnol (Mexique) par Juliette Barbara, éd. Philippe Rey, 348 p., 22 €. Emiliano Monge en Espagnol : Las tierras arrasadas / El cielo árido, Literatura Random House / Arrastrar esa sombra / Morirse de memoria, ed. Sexto Piso, Madrid.

 

« La distance qui nous sépare », roman de Renato Cisneros, poète et journaliste péruvien

Poète depuis son enfance, journaliste, présentateur de radio et de télévision, Renato Cisneros est aussi le fils d’un des dirigeants les plus durs de la dictature militaire qui a sévi au Pérou dans les années 1970. L’idée de ce qu’il appelle un roman s’est imposée à lui : tenter de reconstituer ce qu’il a vécu avec cet homme rigide, ami personnel de Raul Videla ou de Augusto Pinochet qui était avant tout son père. Renato Cisneros sera à la Maison de l’Amérique latine de Paris le lundi septembre prochain.

Et il réussit de façon magistrale. Comment parler à autrui d’une famille « multiple », dont la plupart des aïeux ont eu au moins deux descendances parallèles, dont la plupart de ces hommes ont eu un destin national dans la presse ou dans la politique et dont un des derniers rejetons, Renato, se retrouve en 2015 dans la plus grande perplexité par rapport à lui-même et à ses proches ? Écrire un roman (c’est ainsi qu’il qualifie son ouvrage) est pour lui la réponse évidente.

Pourtant rien n’est moins facile que d’écrire sur soi ou sur ses parents les plus proches. Surtout si le passé de son père est sulfureux, et celui du père de Renato Cisneros, le général Luis Federico Cisneros Vizquerra surnommé le Gaucho, est corsé : ami de Viola et de Videla (les dictateurs argentins dont il a été le compagnon à l’école militaire de Buenos Aires), de Pinochet entre autres tenants de manières fortes, passant sa retraite à tenter de mettre sur pied un deuxième 11 septembre chilien (le coup d’État de 1973), il était aussi un chef de famille rigoureux et un homme dont le fils découvre peu à peu les faiblesses.

Vers le milieu du XXe siècle, on disait d’un film sur la vie d’un grand musicien ou d’un souverain que le scénariste avait « romancé » la vérité historique. Le mot était gentiment péjoratif. Renato Cisneros rend ses lettres de noblesse au mot. En partant de témoignages et surtout de ses propres sensations, il fait de cette autofiction une œuvre d’art. Freud nous l’a dit et répété : Tuer son père ! C’est précisément ce que fait Renato Cisneros, mais pour le faire renaître autre : celui que le fils croyait avoir pour père, qui révèle sur des photos anciennes pouvoir être capable d’être soumis (à des amours passées) et même de sourire ; celui aussi, inconnu de sa famille, qui fréquentait ses « collègues » Videla ou Pinochet et partageait leurs idées.

Au fond de tout plane le mystère de la naissance, celle de Renato et celle de tout être humain : serait-il né si un amour de jeunesse frustré s’était réalisé ? Planent aussi tous les non-dits hérités du « grand-père bâtard » (comme l’est aussi d’une certaine façon Renato) avec les conséquences familiales et personnelles. La « distance » du titre est une de ces conséquences. Écrire une vaste fresque sur son pays, sa famille, son origine, son père en particulier, est sûrement la meilleure façon pour Renato Cisneros de s’élever, ou plus simplement de lutter victorieusement contre une forme de folie qui, après avoir menacé son ascendant, s’approche dangereusement de lui. Ce n’est pas un règlement de comptes qu’il nous propose ou, si c’en est un, il est universel, envers le Gaucho, envers l’auteur-narrateur, envers son pays.

La probité absolue est la base de ce récit ; le Renato Cisneros de 2015 (au moment de la rédaction) qui revient sur ce qu’écrivait huit ans plus tôt le journaliste Renato Cisneros est d’une lucidité qui n’épargne ni le général Cisneros ni le journaliste et donc ni le père ni le fils. Mais grâce à cet exercice auquel il s’est soumis et qu’il a poussé jusqu’à ses limites les plus extrêmes, Renato Cisneros a fait un immense pas en avant, essentiellement personnel mais pas seulement. On ne peut que le remercier de faire partager à ses lecteurs ce modèle d’honnêteté.

Christian ROINAT

La distance qui nous sépare, de Renato Cisneros, traduit de l’espagnol (Pérou) par Serge Mestre, éd. Christian Bourgois, 320 p., 23 €. Renato Cisneros en espagnol : La distancia que nos separa, Planeta / Dejarás la tierra, Planeta, 2017 / Nunca confíes en mí / Raro, Santillana.

« Le fils du héros », par la Cubaine Karla Suárez, « à l’écoute de toutes les voix de la société cubaine »

Ernesto, douze ans, apprend la mort de son père, soldat cubain envoyé en Angola. Il devient le fils du héros et perd l’innocence et les joies insouciantes de l’enfance. Devenu adulte, à Lisbonne, il remonte dans le passé et nous raconte son parcours et ses souvenirs jusqu’à l’âge adulte. Karla Suarez est née à Cuba en 1969, elle est ingénieur en informatique et vit actuellement à Lisbonne. Le fils du héros est le quatrième roman publié aux éditions Métailié. elle sera en France du 15 au 21 septembre  et elle sera à nouveau  en novembre au 16e festival Bellas Latinas.

Parallèlement à des étapes de l’histoire cubaine et de la vie quotidienne à La Havane, il nous confie sa quête de la vérité sur la mort de son père dont il ignore les détails et qui l’obsède de plus en plus, le tout mené de main de maître avec un mélange du passé et du présent dans chaque chapitre tout à fait réussi. Le récit commence donc à la mort du père envoyé comme soldat dans un contingent cubain en Angola. Ernesto a douze ans, des amis fidèles, une famille aimante et lumineuse. S’écroule alors pour lui le monde de l’insouciance, on lui interdit les larmes parce qu’un homme ne pleure pas. Il devient officiellement le fils du héros, en privé l’homme de la maison qui doit veiller sur la mère et la petite sœur. Il gagne en maturité mais reste obsédé par l’image de ce père si merveilleux pour lui, à la fois plein de fantaisie et de sérieux, ce père un peu déifié, sublimé, il n’a pas eu le temps de faire son Œdipe, la politique de Cuba et la guerre l’ont fait pour lui. C’est lourd à porter. Et le soulagement par des pleurs ne viendra que des années plus tard bien loin de l’île.

Peu à peu, dans chaque chapitre, Ernesto nous raconte ses souvenirs, dans une progression chronologique de l’enfance à la jeunesse, avec les contraintes, l’idéologie et l’encadrement strict imposé par l’état à l’école, au lycée, à l’université. En toile de fond, il déroule les grandes étapes de la Révolution et les événements internationaux qui ne sont pas sans conséquences pour la vie de l’île. Mais nous sommes aussi plongés dans un passé plus récent, avec ses années de jeune adulte à Berlin, puis à Lisbonne et sa recherche effrénée de la vérité sur la participation cubaine si longue dans la guerre qui a déchiré l’Angola. Nous suivons aussi les complications de sa vie de couple jusqu’à la rupture due à son caractère renfermé, incapable de légèreté. Nous découvrons la rencontre avec un Cubain, Berto, qui lui aussi s’est battu en Angola, qui pourrait devenir un père de substitution et qui se révèle un moteur de l’intrigue.

Dans chaque chapitre, le mixage des trois époques voire quatre (l’époque actuelle, années 2015-2016, dans l’avion qui emmène Ernesto à Luanda, les moments un peu plus lointains à Lisbonne, les années berlinoises, et le passé cubain) ce mixage donc est très réussi, les enchaînements se font naturellement et à aucun moment le lecteur n’est perdu. L’auteur par la voix d’Ernesto à la première personne laisse planer ce qu’il faut de mystère et de doute pour nous tenir en haleine. Les personnages sont tous attachants ; par leur humanité, leurs failles et leur vérité, ils nous permettent sans mélodrame, ni agressivité, ni exagération tragique de traverser cette Révolution cubaine et ses soubresauts jusqu’à notre époque.

Bref, beaucoup d’humanité et d’empathie, une réflexion intéressante sur l’Histoire de Cuba vécue par des citoyens cubains, une analyse psychologique très vraie sur la construction lente et difficile d’un être victime d’un traumatisme violent et d’une absence irréparable, une fabuleuse habileté à mêler les époques sans perdre le fil conducteur : en conclusion, une excellente lecture de rentrée !

Louise LAURENT

Le fils du héros, de  Karla Suárez, traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry, éd. Métailié, 272 p. 20 €. Voir site 
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