Archives des catégories :

Livres

Du sang dans le Cône Sud, le témoignage fictionnel de Saúl Ibargoyen autour de la dictature

Depuis la transition démocratique, une nouvelle génération d’écrivains perpétue une mémoire des luttes en donnant la parole aux victimes de la répression. Du sang dans le Cône Sud. Le fascisme est une hydre appartient à ce nouveau genre littéraire qui s’est considérablement développé en Amérique latine : la littérature de témoignage. Une édition bilingue de ce roman de l’Uruguayen Saúl Ibargoyen vient enrichir la collection «Ida y vuelta/Aller-retour» des Presses universitaires de Lyon (PUL).

Photo : Letralia/PUL

27 juin 1973. L’armée uruguayenne dissout le Congrès. Le président Juan María Bordaberry, du Parti colorado, suspend la Constitution et établit un régime dictatorial marqué par le sceau de la torture et de la répression. Plus de trente ans après, les cendres de la dictature uruguayenne sont encore chaudes.

«Se souvenir… c’est difficile, c’est dangereux. Pour moi, c’est un peu comme respirer à nouveau tout ça, avec mes deux poumons abîmés qui plus est, encombrés de flegmes récalcitrants…» Au cours d’un entretien réalisé au Mexique, terre d’exil de Saúl Ibargoyen, un narrateur raconte sa vie de militant communiste pourchassé, arrêté et torturé pendant la dictature qui a dévasté l’Uruguay de 1973 à 1985. À travers un récit fleuve plein de violence et de poésie, Saúl Ibargoyen érige en mémorial des disparus les traces laissées par un passé qui ne passe pas.

Né à Montevideo en 1930, Saúl Ibargoyen est un poète et romancier de la génération des écrivains qui ont pris le chemin de l’exil politique dans les années 1970 lors des dictatures militaires, et s’est depuis ancré dans la vie littéraire et éditoriale du Mexique. Une partie de son œuvre romanesque évoque la zone frontalière uruguayo-brésilienne, à l’image du roman Toute la terre (2000), traduit en français en 2013 (À plus d’un titre) ; l’autre est constituée d’une trilogie consacrée à la période dictatoriale uruguayenne : Sangre en el sur (2007), El torturador (2010) et Volver… volver (2011).

Dirigée par Philippe Dessommes, José Carlos de Hoyos et Sylvie Protin, la collection «Ida y vuelta/Aller-retour» des Presses universitaires de Lyon se propose d’ouvrir des espaces de dialogue entre les cultures d’expression espagnole et française. Elle présente des textes encore inédits en français, principalement du domaine littéraire, en ne s’interdisant aucun genre (fiction, poésie, essai, critique).

Après Aucun lieu n’est sacré, un recueil de neuf nouvelles de Rodrigo Rey Rosa, inédit en français, composé durant son séjour à New York en 1998, et un roman, à la fois rigoureux et farfelu, de Carlos Gamerro, Le Rêve de monsieur le juge, publiés en 2017, Du sang dans le Cône Sud est un des deux nouveaux titres en édition bilingue qui viennent enrichir la collection «Ida y vuelta/Aller-retour» des Presses universitaires de Lyon (PUL), avec un recueil de contes pour enfants de l’Argentine Ana María Shua, Contes du monde.

Marlène LANDON

Du sang dans le Cône Sud de Saúl Ibargoyen, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Philippe Dessommes, Alice Freysz et Émily Lombardero, de l’atelier de traduction hispanique de l’ENS de Lyon, avec un prologue de Fernando Aínsa et une introduction de Cecilia González, Presses universitaires de Lyon, 360 p., 15 €. Saúl Ibargoyen en espagnol : Sangre en el sur: el fascismo es uno solo, Mexico, Ediciones y Gráficos Eón, 2007.

Maître-Minuit, le nouveau roman de l’Haïtien Makenzy Orcel aux éditions Zulma

Cela ne fait aucun doute, la mer des Caraïbes est bien un lien physique et immatériel entre les diverses terres, iliennes ou continentales, qui la peuplent. Qu’on y parle ou qu’on y écrive en français, en espagnol, en anglais ou dans sa langue originelle, il y existe un esprit commun. Deux publications récentes des éditions Zulma le prouvent encore une fois, le superbe Mais leurs yeux dardaient sur Dieu de la Nord-Américaine Zora Neale Hurston, qui se situe pourtant en Floride, et ce Maître-Minuit de l’Haïtien Makenzy Orcel.

Photo : Librairie Mollat/Zulma

Comment grandir dans un des pays les plus pauvres du monde, sous une des dictatures les plus cruelles, quand on voit sa mère, qui n’est peut-être pas vraiment sa mère, passer ses journées à inhaler de la colle et que la seule chose que l’on sache de son père, c’est qu’il était un jeune marin de passage ?

Tout est pourri sur cette terre, sur ce morceau d’île dominé, écrasé par l’ombre de ce Papa-à-vie, de ce «diable en costume officiel». Alors sniffer de la colle est une solution que ne rejettent même pas les esprits vaudou qui assistent les humains à la dérive. Poto, le jeune narrateur, observe d’un œil neutre (pour lui tout est habituel, il ne peut comparer à rien le spectacle d’horreur que lui présente sa ville) les corps démembrés, les boutiques dévastées et les tontons macoutes qui sont partout.

Par moments, le roman s’évanouit derrière une virulente (mais justifiée) chronique engagée : les crimes du régime montrés au premier degré, des fêtes somptueuses au Palais, qui généralement ne manquent pas de se transformer en orgies, aux condamnations à mort sans jugement à cause d’un mot déplacé. Par moments encore, on voit un citoyen ordinaire devenir un sanguinaire tonton macoute (pléonasme !). Une «impératrice» s’auto-décrit, s’auto-analyse avec une bonne dose d’autosatisfaction. C’est du baroque à dominance tragique, proche et éloigné du baroque caraïbe dont on a beaucoup parlé au temps d’Alejo Carpentier, un baroque qui multipliait senteurs, couleurs et sons, alors qu’ici ce sont les atrocités, les viols des idéaux et des corps.

Du baroque, on passe à l’hyperréalisme, à la vie quotidienne dans la rue, sans ressources. La seule chose que Poto transporte avec lui sans jamais s’en défaire, c’est son sac à dos et ses dessins. Depuis tout petit, il a ce talent mais, en dehors de sa «mère», personne ne le sait. Ce sac fait aussi sa célébrité : Poto, c’est le fou avec son sac à dos, il devient un spectacle, il danse au milieu de la chaussée. Après le départ du dictateur en 1986, si le danger de mort est moins présent pour Poto, sa situation matérielle n’est pas meilleure : la faim, toujours la faim.

Makenzy Orcel ne nous invite pas à la facilité. Son récit, haché, est cahoteux, rugueux, comme ce qu’il montre et raconte : la vie (est-ce bien le mot ?) dans la rue, les années passées auprès d’un caïd proche du pouvoir, la solitude, toujours, une solitude qui ne le renferme pas sur lui-même, le très beau portrait d’une femme aimée et délaissée, avec ses douleurs et sa force, le prouve.

On peut lire ce roman comme de l’hyperréalisme, comme la description impitoyable d’une ville dans un éternel chaos ou comme la vision symbolique d’un pays à l’abandon livré à la folie. Tout est possible, aussi, pour le lecteur.

Christian ROINAT

Maître-Minuit de Makenzy Orcel, éd. Zulma, 320 p., 20 €.

Monsieur Pain, le roman parisien du célèbre écrivain chilien Roberto Bolaño

Monsieur Pain est le premier roman de Roberto Bolaño, même s’il avait auparavant déjà publié Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce, avec Antonio Porta. Il a remporté le prix du roman de la mairie de Tolède mais le livre, publié en tirage limité sous le titre La Senda de los Elefantes («Le sentier des éléphants»), est passé inaperçu. Monsieur Pain ne sera publié sous son titre définitif qu’en 1999, avec les premiers succès littéraires de son auteur.

Photo : Cavila/Christian Bourgois

«À l’époque, j’étais comme un peau-rouge qui chassait les buffles que les municipalités promènent chaque année dans les prairies de la littérature», a dit Bolaño sur cette époque de sa vie où il «chassait» des prix littéraires modestes qui lui permettaient de survivre ; ce qui est d’ailleurs le thème de sa nouvelle «Sensini», incluse dans son recueil  Appels téléphoniques.

Monsieur Pain est l’histoire d’un expert en mesmérisme (ensemble de pratiques thérapeutiques aujourd’hui disparues) qui essaie de guérir Vallejo, un poète péruvien dont la vie est menacée par de violentes attaques de hoquets (le personnage est inspiré par César Vallejo). Le protagoniste tombe amoureux de la séduisante femme du poète, qui se fait appeler «Mme Reynaud». Mais un groupe de fascistes espagnols, qui souhaite la mort de Vallejo, s’interpose et parvient à le soudoyer pour qu’il abandonne l’affaire. Pain accepte l’argent, s’enivre avec les Espagnols, passe la nuit dans une impasse et commence un voyage erratique dans Paris. Alors qu’il boit un café, il rencontre deux frères qui gagnent leur vie en reconstituant des catastrophes maritimes historiques dans des aquariums. Plus tard, il aperçoit un groupe de personnes déguisées pour une fête et il écoute les histoires de la propriétaire de l’appartement où il demeure…

Dans ce livre abondent les personnages ratés, les récits à logique onirique, les ambiances fantasmagoriques dans le style d’Edgar Allan Poe et les scènes rappelant Marelle, le roman parisien de Julio Cortázar. Le style polyphonique cher à Bolaño et que l’on retrouvera dans son roman le plus connu, Les Détectives sauvages, est absent. Mais le roman anticipe le mélange de personnages fictifs inspirés de la réalité. La fin est un épilogue qui narre les derniers jours de Pain et des autres personnages de l’histoire, à la manière des biographies fictives de La Littérature nazie en Amérique.

L’écrivain péruvien Fernando Iwasaki a vu dans Monsieur Pain une «brillante fiction littéraire», et pour la critique chilienne Patricia Espinosa, «c’est presque un roman policier, qui met en œuvre un style gothique à la Faulkner» ; pour le Hongrois Mihály Dés, il s’agit d’un roman qui suit toutes les règles de la littérature à mystère, pour y déroger à la fin ; quant à l’écrivain mexicain Jorge Volpi, il a qualifié ce roman d’«insupportable».

Monsieur Pain préfigure la polyphonie narrative du second roman de Roberto Bolaño, La Piste de glace, où l’on commence à découvrir les obsessions les plus caractéristiques de l’auteur, comme le thème des Latino-américains perdus en Europe et les souvenirs de la vie de l’auteur au Mexique, qui deviendra son paysage littéraire définitif, après la première et seule incursion dans les rues parisiennes qu’il réalise dans ce livre.

Enrique ESCALONA

Monsieur Pain de Roberto Bolaño, traduit de l’espagnol par Robert Amutio, éd. Christian Bourgois, 2013, 256 p., 6,50 €.

L’auteur argentin Hernán Diaz remporte le prix du jury du festival America de Vincennes

Du 20 au 23 septembre dernier, les amoureux de la littérature américaine anglophone et hispanophone ont pu assister avec joie au festival America, organisé à Vincennes. Après plusieurs jours de conférences, tables rondes et autres activités, les prix du jury et des lecteurs ont été attribués. L’auteur argentin Hernán Diaz, qui vit aux États-Unis, a été récompensé pour son premier roman, Au loin.

Photo : Festival America

Le festival America s’est déroulé il y a deux semaines. Le prix du Roman Page America a été attribué à l’auteur Hernán Diaz, natif argentin et résidant américain, pour son roman Au loin, publié chez Delcourt. Installé à New York depuis 20 ans maintenant, il est le directeur adjoint de l’Institut hispanique de l’université de Columbia. Le finaliste du prix Pulitzer 2018 fait ainsi une entrée fracassante dans les librairies françaises, avec son premier roman récemment traduit de l’anglais. Le public francophone aura le plaisir de découvrir l’histoire de Håkan, un paysan qui erre entre la Californie et New York pour retrouver son frère. Cela fait déjà vingt ans qu’a germé en lui l’idée de ce roman, qu’il a commencé à écrire en 2012. Avec Au loin, il réécrit l’Ouest américain, ce topique littéraire si présent outre-Atlantique.

À l’instar de sa vie, le roman de Diaz est bercé de voyages, de langues et d’errances. Le protagoniste, Håkan est suédois. Rien d’étonnant quand on sait qu’Hernán Diaz a passé son enfance à Stockholm, où il a emménagé à l’âge de 2 ans. Sa famille a en effet dû fuir l’Argentine en 1976, à la suite du coup d’État, car le père de l’auteur était très impliqué dans la vie politique et était donc en danger. Après sept ans sur le territoire suédois, ils sont retournés en Argentine, où l’auteur est resté jusqu’à son entrée à l’université à Londres, avant de déménager définitivement aux États-Unis.

Son oeuvre séduit la critique et les lecteurs, tout comme les combats qu’il mène aux États-Unis, notamment contre les discriminations. Hernán Diaz est en effet intervenu sur la question de la glottophobie, terme savant pour évoquer la discrimination linguistique, c’est-à-dire la question des accents. Fort de son expérience de vie itinérante, l’auteur s’érige en porte-parole de la cause car, quelque soit la langue dans laquelle il s’exprime, on lui reproche toujours un accent américain, espagnol ou suédois.

Il cherche à démontrer qu’il n’y a aucun souci à ne pas parler comme un local car après tout, «un accent est l’écho de la langue ou de l’intonation de celui qui parle une autre langue. […] Il est un rappel du fait qu’une langue n’appartient à personne, pas même aux locuteurs natifs. […] Et le fait qu’il y ait des accents est déjà une preuve que l’on peut se comprendre les uns les autres, malgré nos différences, ce qui est la preuve la plus solide de l’hospitalité au cœur de chacune des langues.»[1] Au loin est donc l’écriture d’un homme qui a fait l’expérience du monde et qui veut partager le sentiment de l’errance avec son lecteur, et Hernán Diaz est l’exemple d’un voyageur qui construit des ponts entre les cultures et les individus.

Nina MORELLI

[1] La citation est traduite de l’anglais par l’auteure.

Hommage à Pedro Lemebel à Lyon et rencontre avec Andrés Neuman à Villefranche-sur-Saône

Des changements importants sont à prévoir dans la programmation du 17e festival Belles Latinas. Le premier est l’ouverture du festival le mercredi 10 octobre à 20 h au Nouveau Théâtre du 8e à Lyon et le deuxième est le jeudi 11 octobre à 19 h à la librairie Develay à Villefranche-sur-Saône pour une rencontre avec l’écrivain argentin Andrés Neuman autour de son roman Bariloche publié aux éditions Buchet-Chastel.

Photo : Espaces Latinos

À l’initiative de la comédienne Manon Worms et grâce au soutien du Nouveau Théâtre du 8e (NTH8), nous organiserons pour l’ouverture du festival Belles Latinas une soirée hommage et découverte axée autour de l’auteur et artiste chilien Pedro Lemebel. Cette soirée se tiendra en deux temps : d’abord la performance Cœurs fugitifs, issue du projet Pedro et mise en scène par Manon Worms, qui sera ensuite suivie d’une discussion avec l’équipe du spectacle aisi que avec de Carolina Navarrete Higuera, maître des conférences de l’Université Lumière Lyon 2, spécialiste de l’oeuvre de Pedro Lemebel.

Artiste visuel, écrivain et chroniqueur à la radio, Pedro Lemebel est né à Santiago du Chili en 1952 et décédé dans la même ville en janvier 2015. Travesti, militant pour les droits des personnes homosexuelles, il est une immense figure populaire au Chili. À travers ses nombreux récits et chroniques, il raconte l’histoire de tout un pays, dans ses contrastes et dans ses drames les plus intenses : la dictature militaire, les crimes, les séquelles sociales, politiques et humaines. Sa voix est la mémoire vivante d’une société-mosaïque, et il construit par des récits une galerie de portraits l’image d’un Santiago résistant. Ses phrases et ses images peuplent les murs des villes et les fêtes du Chili.

Une médiathèque dans une librairie

Depuis cinq ans déjà, la Médiathèque municipale de Villefranche-sur-Saône soutient fidèlement notre festival littéraire Belles Latinas. Bien qu’en travaux cette année, grâce à une collaboration avec la librairie Develay, elle y recevra l’écrivain argentin Andrés Neuman qui vient une fois de plus à Belles Latinas pour présenter son nouveau roman en français, Bariloche, édité il y a peu par les éditions Buchet-Chastel.

Christian Roinat, un de nos chroniqueurs littéraires les plus assidus, signale dans sa présentation d’Andrés Neuman que «si on lui parle de sa carrière, Andrés Neuman se hérisse : ce mot ne veut rien dire du tout pour lui. Et il le prouve en publiant peu mais en se payant le luxe de soigneusement réviser une nouvelle édition d’un roman ancien, c’est le cas pour ce Bariloche, écrit entre 1996 et 1999 (il avait alors 19 ans !) et revu en 2015, ou pour Una vez Argentina qui s’est vu augmenté d’une bonne cinquantaine de pages dans son édition de 2014». Nous espérons, pour ces deux soirées qui lanceront les dix jours des Belles Latinas 2018, que le public sera au rendez-vous et qu’il nous aidera une fois de plus à diffuser les belles lettres latino-américaines grâce à sa créativité, sa diversité et sa passion.

J. E.

Lire les présentations de Pedro et de Bariloche.
Lire le programme complet des Belles Latinas.

La Fille du cryptographe, le nouveau roman de l’Argentin Pablo de Santis

Dans ce nouveau roman foisonnant, Pablo de Santis mêle habilement l’histoire argentine des années 1970-1980, les heures sombres de la dictature et une fiction intéressante autour de langues anciennes, de codage, de manipulation, de trahison et de l’éternel duo amour-haine. Le récit est confié au personnage principal, Miguel Dorey.

Photo : Guia cultural/Métailié

Le narrateur, Miguel, victime de troubles auditifs dans son enfance, a gardé une certaine distance entre le monde extérieur et lui, et s’est réfugié dans l’étude des civilisations anciennes. Fasciné par son vieux professeur de cryptographie, Ezéquiel Colina Ross, il crée avec quelques comparses et sa petite amie, Eleonora, le Cercle des cryptographes de Buenos Aires à vocation érudite.

Dans ces années 1970, l’agitation règne à la faculté et peu à peu des gens un peu mystérieux, Victor Cramer et ses complices, Lemos et Cimer, arrivent dans le cercle, s’imposent, prennent le pouvoir pour des actions moins innocentes, se servant de Miguel et des autres pour garder une façade de respectabilité. Eleonora tombe sous le charme de ces révolutionnaires et Miguel la perdra.

La lutte devient très dangereuse et, dès le coup d’État, Miguel arrêté retrouve Cramer, Lemos et Cimer dans un sordide sous-sol où l’armée exploite leurs talents de déchiffreurs. Miguel jusque-là assez passif, voire un peu lâche, en tout cas apeuré par ce monde violent, sera en réalité le seul du groupe à résister aux militaires en taisant la signification d’un message codé, malgré le harcèlement de l’officier et de Lemos.

Puis viendront le temps de la libération, le temps de l’exil, les retrouvailles avec Eleonora et la révélation de multiples secrets et zones d’ombre que le lecteur, de coup de théâtre en coup de théâtre, découvrira peu à peu.

En même temps que le récit, l’auteur nous livre un quasi documentaire sur ces années d’agitation, de fin de péronisme, sur les techniques magistrales des militaires pour contraindre, plonger dans la terreur et se faire obéir. On ressent très fortement la peur, la confusion et l’extrême tension qui suintent des pages. S’ajoute aussi cette analyse remarquable des comportements humains, la description des techniques de manipulation, du chantage, des mensonges, de la trahison, de la vengeance et des secrets des uns et des autres, y compris du professeur Colina Ross.

On apprend beaucoup aussi sur les différents systèmes de codage, sur les «langues oubliées», dont les fameuses tablettes crétoises qui dévoileront une vérité bien décevante par rapport aux attentes et aux fantasmes de leur déchiffreur.

Parlons-en de ce déchiffreur créé de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue : un Anglais, Alexander Maldany (ami de John Ventris, le vrai savant, petit clin d’œil au lecteur avisé), grand ami dans le passé avec Colina Ross, qui aurait donc décrypté le syllabaire minoen, et qui a joué un rôle important dans la vie du professeur et, par ricochet, dans celle de Miguel.

Et bien sûr, comme toujours dans les romans de Pablo de Santis, on apprécie les descriptions très suggestives des lieux rendus extrêmement réels jusque dans les odeurs ; on retrouve aussi l’atmosphère étrange, onirique, presque fantastique de certains décors comme la décadente maison du professeur Colina Ross et l’impressionnante mise en scène de la salle qu’il nomme «le temple des sels».

Voilà donc un grand roman découpé en cinq parties, les cinq actes de la tragédie mêlant le passé figé, le présent complexe, les jours noirs de la dictature, et les années grises qui suivirent, pendant lesquelles beaucoup de secrets enfouis refont surface dans une écriture précise, nerveuse et envoûtante : un roman donc à lire de toute urgence !

Louise LAURENT

La Fille du cryptographe de Pablo de Santis, traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, éd. Métailié, 380 p., 22 €. Pablo de Santis en espagnol : La hija del criptógrafo, ed. Planeta.

Moronga d’Horacio Castellanos Moya, prix Transfuge du meilleur roman d’Amérique latine 2018

Dans ses romans précédents, le Salvadorien Horacio Castellanos Moya a fait découvrir à ses lecteurs les périodes noires qui ont plongé le Honduras, le Salvador et le Guatemala dans des guerres civiles, des génocides et d’interminables périodes de violences. Les deux personnages principaux de Moronga sont bien originaires eux aussi d’Amérique centrale, mais ils vivent aux États-Unis. Leur passé ne semble pas avoir été de tout repos. Pourront-ils s’en détacher ?

Photo : Literal/Métailié

José, nouvel arrivant à Merlow City, tranquille petite ville universitaire du Nord-Est des États-Unis, mène la vie ordinaire du marginal déjà mûr : petits boulots, modeste colocation. Mais quelque chose est troublant dans cette existence banale, des détails créent un certain doute : pourquoi a-t-il toujours l’air aussi méfiant ? Pourquoi ne se déplace-t-il jamais sans un revolver caché dans sa chaussette ? On ne sait plus si ce qui nous est montré est ordinaire ou anormal, si les gens croisés ne sont pas des observateurs camouflés, dans un pays où chacun est observé par la police ou par des institutions officielles mais très discrètes. C’est d’ailleurs dans un de ces services que José trouve un petit emploi, payé quelques heures par jour pour détecter d’éventuelles bizarreries, politiques ou «morales», dans les messages envoyés et reçus par étudiants et professeurs. L’un d’eux, un Salvadorien, attire son attention. Il prépare un essai sur l’assassinat, en 1975, du poète Roque Dalton.

Les phrases courtes, détachées les unes des autres, d’une froideur polaire, distillent l’angoisse (ou la paranoïa). Les idées politiques du temps de la guerre civile se sont estompées et les rapprochements avec différentes mafias (armes et drogues) qui ont remplacé les échanges entre les groupes d’autrefois leur ressemblent étrangement, ce qui n’empêche pas José, parfois, d’éprouver de la nostalgie pour les luttes passées, plus propres à ses yeux.

Le ton change avec l’apparition du deuxième narrateur, le professeur salvadorien, au nom peut-être codé (les lecteurs français pourront penser à Bobby Lapointe et à son Aragon et Castille…), un personnage savoureux et complètement détraqué, dont l’expression est «pleine de circonvolutions», comme il le dit lui-même. Savoureux et pour le moins tortueux, pourvu d’une moralité toute personnelle. On l’avait déjà croisé dans Effondrement. Il est vraiment aussi tordu que ses idées. Et aussi parano que José, même si, dans cet environnement, courant dans ce grand pays, on peut en permanence se demander s’il n’y a pas de quoi l’être. C’est un des charmes de Moronga : le doute perpétuel qu’éprouvent les personnages est communiqué, subtilement, au lecteur.

Une fois de plus Horacio Castellanos Moya nous fait profiter de son humour dévastateur, ce qui ne l’empêche pas de réussir des descriptions profondes sur la lutte révolutionnaire, sur le difficile passage de l’adolescence à la maturité, sur la décadence des deux Amériques. Son humour est bien dévastateur, mais très pessimiste aussi.

Que l’on ne s’inquiète pas de l’apparent désordre de ce qui nous est conté : d’abord c’est bien la confusion qui existe dans la relation entre les ex-guérilleros. Le meurtrier échange de coups de feu final est lui aussi plus que confus, qui tire sur qui, qui est vraiment visé et qui est «victime collatérale» ? Même la brillante police des États-Unis ne s’y retrouve pas. Ils ne sauront jamais la vérité sur cette affaire, les flics yankees ! Nous oui, et nous serons les seuls. Génial épilogue d’un riche roman qui, autre plus, nous révèlera le (les) sens du mot Moronga !

Christian ROINAT

Moronga de Horacio Castellanos Moya, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 352 p., 22 €. Horacio Castellanos Moya en espagnol : Moronga, éd. Random House. L’essentiel de sa production est disponible chez Tusquets. Horacio Castellanos Moya en français : La servante et le catcheur / Le rêve du retour / Effondrement / Le dégoût. Thomas Bernhard à San Salvador, éd. Métailié.

María Sonia Cristoff et l’écriture de l’isolement en Patagonie dans Faux calme

María Sonia Cristoff est une auteure argentine qui a grandi en Patagonie avec sa famille d’origine bulgare. Adolescente, elle se rend compte que l’isolement est le trait le plus caractéristique de cette contrée lointaine et retirée, ce territoire qui compte parmi les moins peuplés au monde. Elle dresse dans Faux Calme, un livre de non-fiction récemment traduit en français, une série de portraits patagoniens qui illustrent différents aspects de cet isolement.

Photo : Revista Vísperas/Éditions du sous-sol

María Sonia Cristoff nous livre dans Faux calme des témoignages d’habitants de quatre villages-fantômes et d’une ville-fantôme. Les portraits proposent toujours un point de vue original, une unicité propre et sont parfois à la limite du champ de la science-fiction. Faux calme est en effet un livre de sciences sociales pétri de différentes influences qui relèvent du légendaire, du mystique, mais pas seulement. Les récits de voyage constituent la première source d’innutrition littéraire dans ces scènes descriptives. L’originalité du livre repose également sur l’alternance des récits avec les propres souvenirs de l’auteure, avec des coupures de presse qui appuient la chronologie des événements racontés, des extraits de romans…

María Sonia Cristoff illustre l’isolement en retraçant les histoires individuelles de personnes qui ne s’intègrent que peu dans l’histoire collective de la Patagonie. Les locaux qu’elle a fréquentés sont tous très différents les uns des autres, tous liés car ils sont à la marge du monde, même si leurs isolements respectifs ne prennent pas la même forme la plupart du temps. On retrouvera par exemple sur le même plan le récit de la vie d’un homme qui est passionné d’avion mais qui ne voyage pas et reste les pieds ancrés dans sa terre patagonienne, et le récit de la vie d’une femme dont l’histoire familiale et émotionnelle est chaotique depuis toujours, mais qui explique comment être heureuse.

Ces paroles innocemment énoncées et brillamment retranscrites interrogent sur l’état des grandes questions sociales dans les territoires patagoniens. Quid de l’éducation et de la survie des cultures amérindiennes ? À l’instar de l’œuvre magnifique La Place d’Annie Ernaux, María Sonia Cristoff pose la question de la culture intellectuelle face à la culture du sol, en prenant l’exemple des Mapuches dont la langue disparaît et pour qui la pratique d’activités traditionnelles telles que le tissage est un moyen de défendre leurs origines pour les descendants.

Quid du vernis social superficiel, de ces liens que l’on conserve en société et dont on se détache une fois isolé ? Sous couvert d’un travail d’enquêtrice, l’auteure montre l’abandon des discussions inutiles et du futile dans la Patagonie. Quid de la place de la femme au sein de son foyer et de sa famille ? Ce ne sont là que quelques-unes des thématiques abordées dans Faux calme. María Sonia Cristoff n’apporte aucun jugement ou aucune sentence définitive dans son récit. Il s’agit uniquement d’écouter ces voix lointaines enfin mises sur le devant de la scène et de recueillir leurs paroles.

Nina MORELLI

Méjico, le nouveau roman noir du Mexicain Antonio Ortuño aux éditions Christian Bourgois

L’histoire et la petite histoire se mêlent dans ce nouveau roman du Mexicain Antonio Ortuño, dont La file indienne avait attiré notre attention en 2016. Le Mexique de la fin du XXe siècle jusqu’à l’époque contemporaine, puis vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Espagne des années 1920, au moment de la dictature de Primo de Rivera ou de la guerre civile constituent le fond de ce récit multiple.

Photo : sinembargo.mx/Christian Bourgois

La première scène nous plonge dans un enchevêtrement de passions, de jalousies et de petits trafics. On est à Guadalajara en 1997. Tout s’éclaircit très vite, et très vite on comprend qu’on est loin des hauteurs de l’Olympe : les trafics minables autour du syndicat des cheminots sont vraiment pitoyables, comme les amours dérisoires et les jalousies qui en résultent mais qui pourtant se terminent en hécatombes.

L’ambiance qui règne parmi les Espagnols des années 1920 n’est pas plus noble. Les luttes politiques s’accompagnent davantage d’insultes personnelles que de querelles idéologiques, même si elles sont bien présentes aussi. C’est à cette époque que se font et se défont des relations personnelles avec comme toile de fond les grands drames qui se préparent, la guerre civile et quarante ans d’une dictature féroce. Les inimitiés qui naissent là ne s’éteindront pas. On change d’atmosphère en passant de Madrid bombardée à Guadalajara menacée par les violences. La vision par un Latino-américain d’une Espagne dominée par le fascisme est assez différente de celle d’un lecteur européen, plus habitué aux versions opposées, celle «officielle» du temps de Franco et celle, plus «historique», proposée par les chercheurs extérieurs au franquisme.

On change d’ailleurs constamment d’atmosphère, les genres littéraires se mêlent, cela pourrait ressembler à une saga, l’histoire de trois générations d’une famille, cela pourrait être un roman historique, et c’est un parfait thriller, un roman sur la violence quotidienne. La superposition de ces diverses couches fait la richesse et crée une belle originalité, ce qui fait ressortir le fond de ce qu’a voulu montrer Antonio Ortuño : la complexité, faite d’un empilement de paradoxes, des relations ente le Mexique et l’Espagne, la mère qui a apporté la destruction, les sentiments d’infériorité imposés, subis pendant des siècles, qui remontent à Cortés. Éternelle question : de qui descendent les Mexicains ? À qui doivent-ils leur identité ? Cette identité revendiquée existe-t-elle ? Désir et aversion ne s’ajoutent pas l’un à l’autre, ils se confondent. Méjico, qui se lit comme un bon roman noir, prouve qu’action et réflexion profonde ne sont pas ennemies, bien au contraire.

Christian ROINAT

Méjico de Antonio Ortuño, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls, éd. Christian Bourgois, 256 p., 18 €. Antonio Ortuño en français : La file indienne, éd. Christian Bourgois, 240 p., 18 €.

Leçon d’écriture dans Comment dessiner un roman du Mexicain Martín Solares

Martín Solares, né en 1970, a publié jusqu’à présent trois romans seulement, mais a consacré sa vie à la littérature dans ses activités d’enseignant, de critique et d’éditeur. Connaisseur sensible, il apporte dans ses écrits et ses interventions orales une distance non dépourvue d’humour. Il en fera bientôt profiter ses auditeurs, puisqu’il est l’invité en octobre de notre festival Belles Latinas.

Photo : Forbes México/Christian Bourgois

Dans Comment dessiner un roman, Martín Solares écrit et, comme le dit le titre, dessine, ce qu’est pour lui un roman. On peut prendre ce livre comme une leçon d’écriture, c’en est une, mais surtout comme une leçon de lecture. Le lecteur que nous sommes, assis, le livre entre les mains, a l’impression de sentir sur son épaule une main amicale ou fraternelle et, derrière lui, une ombre bienveillante qui lui glisse des conseils pour l’aider à mieux approcher du cœur de ce vice impuni dont se régalait Valery Larbaud, lire !

Sous les multiples exemples pris dans les œuvres d’auteurs américains ou européens pour la plupart se cachent des questions qui ressembleraient à «Tu as remarqué ceci ou cela ? Que peut-on ressentir si les premiers mots du roman sont : … ?».

Il existe un mot qui m’a personnellement toujours paru épouvantable lorsqu’il est appliqué à la création littéraire : la technique de l’écrivain. Je n’ai pourtant jamais trouvé de mot précis pour évoquer la façon de faire du créateur. Martín Solares ne parle que de cela, en faisant abstraction de tout ce que cela pourrait présenter de barbare. Tout est naturel sous sa plume : certains écrivent vite (et bien), d’autres pourraient ressembler à des tâcherons, peu importe si l’œuvre ainsi créée est bonne.

Autre richesse de cette étude, les multiples pistes données par des Umberto Eco, Gérard Genette ou Maurice Blanchot, qui ne donnent qu’une envie : les lire ou les relire. Pourtant, on ne pourra reprocher à Martín Solares aucune pointe de pédanterie, aucune supériorité qu’il nous imposerait : lui et nous sont ce qu’on pourrait appeler des «gens normaux, ordinaires», vous ou moi. Il reste jusqu’au bout le grand frère qui en sait tout de même un peu plus que nous mais qui ne cherche qu’à partager.

Par l’exemple de la longue et ardue rédaction de Pedro Paramo, le mythique roman de Juan Rulfo, il nous fait pénétrer au cœur des mystères réputés insondables de la création, nous montre comment à partir de presque rien on peut faire naître un chef d’œuvre.

On ne regrette qu’une chose, en lisant Comment dessiner un roman, c’est de ne pas avoir Martín Solares à proximité, on aimerait tant pouvoir réagir face à lui à certaines affirmations, lui poser quelques questions (les inévitables romanciers qui nous semblent indispensables et qui ne sont pas cités !), lui reprocher certaines prises de position, lui signaler nos sourires admiratifs en étudiant ses croquis-définitions de romans connus, lui faire part de notre adhésion globale !

Christian ROINAT

Comment dessiner un roman de Martín Solares, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, éd. Christian Bourgois, 160 p., 15 €.
Martín Solares en espagnol : Cómo dibujar una novela, Era / Los minutos negros / No manden flores, Random House.
Martín Solares en français : Les minutes noires / N’envoyez pas de fleurs, éd. Christian Bourgois.

Page 1 sur 33123...Last »

Inscription newsletter

Inscription newsletter

Articles par mois

Articles par catégorie