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« L’impensé – Inactualité de Parménide » du Mexicain Santiago Espinosa

Les latino-américains sont très connus en France : en tant que sportifs, musiciens et romanciers. Mais un latino-américain philosophe, écrivant dans la langue d’Henri Bergson, est chose rare. Voici donc Santiago Espinosa, né au Mexique, auteur de L’impensé. Inactualité de Parménide, Les Belles Lettres, collection Encre Marine, 2019.

Photo : A Due Voci

On doit avouer que le sous-titre nous a laissé perplexe car l’inactualité nous a tout de suite fait penser à Nietzsche et je savais, du moins je croyais savoir, que Nietzsche s’opposait manifestement à Parménide. J’étais ainsi, dès le départ, très curieux de savoir ce que l’auteur avait en tête. Le texte porte donc sur Parménide, né à Élée (actuelle Italie du sud), philosophe grec du Vesiècle avant notre ère. Il serait l’auteur d’un poème dont il ne reste que quelques fragments. Il est, avec Héraclite, l’un de deux plus grands penseurs d’avant Socrate et donc Platon, raison pour laquelle on appelle ces deux penseurs «présocratiques». La lecture faite par l’auteur s’attache à montrer que pratiquement toute l’histoire de la philosophie n’a pas compris Parménide, ou, pis encore, on a fait dire au texte du poème le contraire de ce qu’il disait !

Dans le sillage notamment de Friedrich Nietzsche et surtout Ludwig Wittgenstein, en passant par Henri Bergson et Clément Rosset, qui fut son maître et ami, l’auteur s’attache, dans sa lecture du poème -la seule que restituerait la vérité du texte- à montrer que l’idée maîtresse de Parménide est une tautologie : l’être (ou plus simplement la réalité) est. Il n’y a rien d’autre que ce qui se présente à notre perception. En fait, ce que l’auteur accomplit par cette (re)lecture de Parménide c’est une attaque en règle contre la philosophie considérée comme métaphysique. Cette pensée métaphysique a son origine chez Platon et s’étend jusqu’à Martin Heidegger même si ce dernier se veut le penseur du «dépassement de la métaphysique».

On s’interdira dans ces quelques lignes de rentrer dans le vif du sujet, et donc prendre position sur la lecture de Parménide et de la métaphysique en général proposé par l’auteur, tout d’abord parce qu’il faudrait beaucoup plus d’espace que celui imparti à ce bref compte-rendu, et surtout parce que notre revue n’est pas une revue pour des philosophes spécialistes. Mais rappelons grosso modo, la critique que l’auteur fait de la métaphysique considérant que la source de cette critique se trouve déjà chez Parménide, autrement dit, il aurait anticipé la dérive métaphysique de la philosophie, dérive dans laquelle nous serions encore empêtrés.

En quoi consiste donc la métaphysique? A penser, plutôt à croire, que, derrière la réalité il y a un autre monde, plus vrai, plus réel. C’est le monde des «formes intelligibles» de Platon, mais la pensée métaphysique s’exprime aussi dans la distinction entre l’être et le devoir-être, et celle chère à Heidegger, entre l’être et l’étant. Or, pour l’auteur, et selon sa lecture des fragments de Parménide, il n’y a qu’une seule réalité, celle que nous percevons, la situation dans laquelle nous nous trouvons, le monde dans lequel nous sommes. Il n’y a rien d’autre : il n’ y a pas d’autres mondes, d’autres «arrières-mondes» selon l’expression de Nietzsche. Cela implique qu’il faudrait suivre ce dernier dans ce qu’il appelle amor fati : il faut accepter le monde tel qu’il est, même si, et c’est souvent le cas, il n’est pas comme on voudrait qu’il soit. Il faut se résigner à accepter la réalité telle qu’elle est. Il faut donc en finir avec l’illusion, le désir d’un autre monde. Il n’y a que la réalité, ce qui est, et seulement ce qui est peut être véritablement pensé. Voilà l’explication du titre de l’œuvre ; ce qui n’existe pas, ne peut en aucun cas être pensé, c’est donc l’impensé.

Nous sommes partis de l’idée que Santiago Espinosa était mexicain, désormais nous savons qu’il a la nationalité française, mais à la lecture de son livre nous découvrons qu’en vérité il est grec![1]

Eduardo P. LOBOS


[1][…]s’il est vrai que devenir philosophe c’est avant tout devenir Grec -et par là élève d’Homère. op. cit. page 122.

« Amazonia » un nouveau roman de Patrick Deville, écrivain reconnu et grand voyageur

Patrick Deville, on le sait, est un romancier reconnu et un grand voyageur. L’Orient, l’Afrique et l’Amérique latine font partie de ses destinations de référence. Il y a moins de deux ans, il a décidé de reprendre non la route mais le fleuve et, en compagnie de son fils Pierre, de remonter l’Amazone jusqu’au-delà de ses sources, puisque le parcours s’est achevé sur une île du Pacifique.

Photo : Editions du Seuil

Cette remontée de l’Amazone ne se présente pas comme un banal récit de voyage, avec descriptions minutieuses, impressions et dialogues avec les gens rencontrés. Elle est un grand bric-à-brac, Patrick Deville ne dédaignant pas une certaine confusion, dans sa façon d’écrire comme dans les thèmes abordés. Si on veut bien franchir ce qui peut apparaître comme un obstacle pour un esprit rationnel, on découvrira nature et littérature, sentiments et sensations.

Il faut donc être armé d’une certaine culture historique et littéraire pour prendre place avec profit sur ce bateau, la Jangada et naviguer, non seulement sur le grand fleuve entre Santarém et Iquitos, mais aussi entre Montaigne et Milton Hatoum. Il faut aussi avoir d’emblée un rien de sympathie pour Patrick Deville, car il est bien le centre de ce «roman» (annoncé comme tel sur la couverture). Normal, il en est l’auteur.

Tout comme les eaux de l’Amazone qui a besoin de dizaines de kilomètres avant d’accepter d’enfin se mêler à celles de ses principaux affluents, la prose de Patrick Deville coule tantôt paresseusement, tantôt en accélérant et mélange détails minimes et grands moments historiques, à l’image de tout voyage où l’on aura oublié le lendemain un fait qui nous avait marqués, croyions-nous, et où nous revient à la mémoire un événement tout à fait secondaire. 

Le fil rouge du récit, ce sont les rapports père-fils, Patrick et Pierre remontent l’Amazone sans se quitter, et l’écrivain multiplie les parallèles, historiques et littéraires pour la plupart, avec sa propre situation, comme par exemple Theodor Roosevelt et son fils Karmit, ou Rudyard Kipling et son fils John. Mais l’impression qui demeure de ce long voyage est davantage une cohabitation amicale qu’une communion. Il y a bien quelques moments de complicité (l’échange de regards amusés à la fin de l’opéra entendu à Manaus, alors que le fils vient de tuer son père sur scène), mais dans l’ensemble les deux hommes ne font que partager les conditions matérielles du voyage. D’ailleurs les deux protagonistes ne semblent pas en souffrir.

La pensée humaine, en liberté, n’épouse jamais la ligne droite, pas plus que l’Ucayali ou le Marañón avant qu’ils ne rejoignent l’Amazone, celle de Patrick Deville prend ces mêmes formes, fort heureusement, il ne faut pas attendre de ce livre un Guide du routard ou un récit de voyage à la Théophile Gautier. La seule logique est la distance parcourue entre le départ et l’arrivée. À nous de nous laisser porter par les considérations historiques sur l’époque de la sanglante conquête, par l’épopée que fut le tournage d’un film, par le portrait d’un ami rencontré, par mille petits riens ou encore par ces détails inutiles ou obscurs (que peut bien être une «roue Ferris qui clignote jusqu’à minuit» ?? Allez, crachons le morceau : c’est une grande roue de foire !). Ce sont ces choses qui font tout ce qui demeure dans une mémoire.

En refermant Amazonia, on connaitra mieux les multiples expéditions sur un territoire qui a toujours, depuis sa «découverte», fasciné les Européens et motivé des hommes hors du commun, on saura qu’au début du XIXe déjà Humbolt avait tout compris de ce que serait l’évolution des sociétés des deux côtés de l’Atlantique, pour en arriver jusqu’à la triste situation dans laquelle nous sommes et nous serons.

Christian Roinat

Amazonia de Patrick Deville, éd. du Seuil, 304 p., 19 €.

«L’Amérique Ibérique, des découvertes aux indépendances» par Michel Bertrand

La «découverte» des Amériques par les Ibériques marque le début d’une confrontation entre deux mondes qui, jusqu’alors, s’ignoraient. Une telle situation, totalement inattendue, ne laisse indemne aucun des acteurs impliqués. De cette «rencontre» entre deux univers que tout distingue et vécue d’emblée comme un «choc», émerge progressivement un «monde nouveau». Michel Bertrand est professeur d’Histoire à l’Université de Toulouse, et directeur de la Casa Velázquez à Madrid.

Photo : Ed. Albin Colin

La phase de conquête –déléguée par les monarques de la Péninsule aux conquistadors via des capitulaciones– jette les bases d’une domination sans partage imposée aux vaincus avant de céder la place à une colonisation encadrée par les représentants aux Indes des deux couronnes. L’affirmation de ce monde colonial va de pair avec la stabilisation de structures –administratives, sociales, économiques, religieuses et culturelles– qui façonnent des sociétés originales dont les métissages constituent l’un des principaux traits. 

Les nouvelles orientations de l’histoire coloniale ibéro-américaine

Dans un passé pas si lointain, l’histoire coloniale ibérique a été l’objet de vastes synthèses. La perspective de la commémoration du cinquième centenaire de la «découverte» a été propice à ces publications. La plupart d’entre elles correspondent à d’amples œuvres collectives, dont la doyenne n’est autre que la remarquable Cambridge history of Latin America coordonnée par L. Bethel. Toutes gardent encore aujourd’hui leur pleine valeur scientifique et restent d’utile consultation tout spécialement en raison de l’état des lieux des connaissances qu’elles proposent. Dans le même temps, ces vastes synthèses collectives pèchent souvent par leur hétérogénéité interne, juxtaposant des contributions élaborées selon des approches et des problématiques souvent variées. Par ailleurs, ayant une trentaine d’années pour la plupart, elles sont le reflet d’une historiographie élaborée le plus souvent dans les années 70 et 80 du XXe siècle. Dans ce paysage éditorial exceptionnellement fécond, l’Histoire du Nouveau Monde couvrant, en 2 volumes, les années 1492 à 1640 (Claude Bernand et Serge Gruzinski, 1991 et 1993), fait indiscutablement exception. L’ouvrage repose en effet sur un choix méthodologique original qui associe dans sa démarche des questionnements anthropologiques à des reconstructions historiques «au ras du sol» restituant notamment une mosaïque de biographies d’acteurs et mobilisant une écriture à la dimension littéraire assumée.

Depuis la publication de ces synthèses consistantes, la manière d’aborder l’histoire a profondément évolué. La mise en cause de l’approche structurelle du passé a ouvert la porte à ce que Bernard Lepetit a qualifié de «tournant critique» (1989). Un solide dossier, publié en 1995 dans la revue Espace-Temps sous le titre «Le temps réfléchi. L’histoire au risque des historiens» sous la direction de François Dosse, témoigne de ce profond renouvellement historiographique. Dorénavant, comme le souligne le propos liminaire du dossier, au cœur de la démarche historienne se situe l’humain, l’acteur ou encore l’action, jusqu’alors renvoyés au statut de lucioles illusoires. En ce sens et même s’il n’y a plus de modèle historiographique hégémonique, ce sont en priorité les procédures d’appropriation, les représentations, les constructions des identités sociales elles-mêmes auxquelles l’histoire prête d’abord attention.

L’historiographie américaniste a inévitablement été affectée par ces évolutions, conformément à ce que l’Histoire du Nouveau Monde laissait entrevoir. À la faveur de l’émergence de l’histoire globale et connectée, elle a plus systématiquement porté son attention aux circulations entre les deux rives de l’Atlantique. Comme le soulignent Caroline Douki et Philippe Minard (2007), celle-ci peut se définir de deux façons. De manière instinctive, on peut la comprendre comme «un processus historique d’intégration mondiale qui se joue au niveau économique ou culturel». De manière plus approfondie, elle renvoie aussi «à un mode d’approche des processus historiques estimant nécessaire un décloisonnement du regard, intégrant une approche contextuelle parfois élargie à l’échelle planétaire». À ce titre, la globalisation que suppose cette approche des objets historiques renvoie d’abord à un mode d’étude du passé. Ce qui est sûr, c’est que le monde colonial ibéro-américain a été un terrain propice à ces nouveaux questionnements en provenance de cette histoire dite globale. Depuis Fernand Braudel et jusqu’à I. Wallenstein, on admet en effet que les constructions impériales ibériques sont la manifestation d’une première mondialisation économique avec la mise en place d’un «système-monde». Cette même approche se retrouve au niveau culturel notamment dans l’importance accordée à la catégorie de «métissage» au moment d’analyser les transformations imposées aux populations dominées dans le cadre des sociétés coloniales (S. Grusinski). Quant à la seconde acception accordée à l’histoire globale, elle se trouve être de plus en plus fréquemment mobilisée depuis une vingtaine d’années, ce dont témoigne tout spécialement Les quatre parties du monde : histoire d’une mondialisation, ouvrage centré précisément sur la mondialisation analysée à l’échelle de la Monarchie Catholique au temps de Philippe II (S. Gruzinski, 2004).

Pour partie, ces nouvelles approches rejoignent celles d’un autre courant historiographique qui, s’il est plus ancien, n’en connaît pas moins depuis la fin des années 80 un dynamisme important. Comme l’analyse Clément Thibaut, au moins deux des propos de l’histoire atlantique renvoient en effet à ceux de l’histoire globale : le premier concerne la prise en compte des relations, connexions et circulations entre les deux rivages alors que le second insiste sur la contextualisation systématique des faits observés sur une échelle d’analyse à minima atlantique quand ce n’est pas globale (Encyclopedia Universalis). Conformément aux objectifs qui ont prévalu à ses origines, c’est d’abord dans l’analyse des processus débouchant sur les indépendances ibéro-américaines que l’histoire atlantique a été le plus largement mobilisée sans pour autant se limiter à ce seul aspect d’histoire politique. Tel est le cas, par exemple, de la question de la traite «atlantique» longtemps abordée comme un «accident» dans la marche de l’Europe vers la modernité économique à compter du XVIIIe siècle. Dans son essai d’histoire globale portant sur la traite, en faisant le choix d’une mise en perspective planétaire de la traite atlantique, Olivier Pétré-Grenouilleau a contribué de manière décisive au renouvellement des questionnements relatifs à cette thématique aux enjeux mémoriels nombreux et objet de riches débats (2004).

En faisant le choix de dépasser le cadre géopolitique de chacun des empires coloniaux ibériques –approche rarement mise en œuvre, notamment dans les manuels disponibles chez des éditeurs français, plus fréquente chez les Anglo-Saxons–, le propos de ce livre est d’abord de rendre compte de ces évolutions historiographiques qui, en deux ou trois décennies, ont en partie renouvelé et surtout enrichi notre connaissance des mondes coloniaux ibéro-américains.

Armand Colin Éditeur

L’Amérique ibériquede Michel Bertrand, Ed.Armand Colin, 272 pages, 27euros (18,99 en numérique).

«Le poisson rouge» un essai incontournable de Bruno Patiño, directeur éditorial d’Arte France

La civilisation du poisson rouge, Petit traité sur le marché de l’attention, un livre de Bruno Patiño, qui vient de paraître sur la civilisation du poisson rouge, petit traité sur le marché de l’attention, aux édition Grasset. Meilleures ventes des dernières semaines.

Photo : Arte TV et éd. Grasset

Le poisson rouge tourne dans son bocal. Il semble redécouvrir le monde à chaque tour. Les ingénieurs de Google ont réussi à calculer la durée maximale de son attention : 8 secondes. Ces mêmes ingénieurs ont évalué la durée d’attention de la génération des millenials, celle qui a grandi avec les écrans connectés : 9 secondes. Nous sommes devenus des poissons rouges, enfermés dans le bocal de nos écrans, soumis au manège de nos alertes et de nos messages instantanés.

Une étude du Journal of Social and Clinical Psychology évalue à 30 minutes le temps maximum d’exposition aux réseaux sociaux et aux écrans d’Internet au-delà duquel apparaît une menace pour la santé mentale. D’après cette étude, mon cas est désespéré, tant ma pratique quotidienne est celle d’une dépendance aux signaux qui encombrent l’écran de mon téléphone. Nous sommes tous sur le chemin de l’addiction : enfants, jeunes, adultes.

Pour ceux qui ont cru à l’utopie numérique, dont je fais partie, le temps des regrets est arrivé. Ainsi de Tim Berners Lee, «l’inventeur» du web, qui essaie désormais de créer un contre-Internet pour annihiler sa création première. L’utopie, pourtant, était belle, qui rassemblait, en une communion identique, adeptes de Teilhard de Chardin ou libertaires californiens sous acide.

La servitude numérique est le modèle qu’ont construit les nouveaux empires, sans l’avoir prévu, mais avec une détermination implacable. Au cœur du réacteur, nul déterminisme technologique, mais un projet qui traduit la mutation d’un nouveau capitalisme : l’économie de l’attention. Il s’agit d’augmenter la productivité du temps pour en extraire encore plus de valeur. Après avoir réduit l’espace, il s’agit d’étendre le temps tout en le comprimant, et de créer un instantané infini. L’accélération générale a remplacé l’habitude par l’attention, et la satisfaction par l’addiction. Et les algorithmes sont aujourd’hui les machines-outils de cette économie…

Cette économie de l’attention détruit, peu à peu, nos repères. Notre rapport aux médias, à l’espace public, au savoir, à la vérité, à l’information, rien n’échappe à l’économie de l’attention qui préfère les réflexes à la réflexion et les passions à la raison. Les lumières philosophiques s’éteignent au profit des signaux numériques. Le marché de l’attention, c’est la société de la fatigue.

Les regrets, toutefois, ne servent à rien. Le temps du combat est arrivé, non pas pour rejeter la civilisation numérique, mais pour en transformer la nature économique et en faire un projet qui abandonne le cauchemar transhumaniste pour retrouver l’idéal humain.

Editions Grasset

La civilisation du poisson rouge – Petit traité sur le marché de l’attention par Bruno Patiño aux éd. Grasset, 180 p. 17 euros.

«Les derniers jours de l’amour» de Philippe Valeri sur le pays chilien

Santiago du Chili début du XXIè siècle. Le petit monde diplomatique mène une vie un peu routinière, délivrance de visas, réceptions, relations avec les collègues des autres pays représentés. Un nouvel attaché s’installe au poste de conseiller culturel et intrigue ses collaborateurs par son attitude peu communicative sur le pays chilien alors qu’il est censé donner une image d’ouverture et d’amitié de la France.

Photo : Philippe Valeri

Quand Geoffrey Courseuils prend son poste de conseiller culturel à l’Ambassade de France de Santiago, en 2008, sa déception est énorme : le pays lui semble éteint, la ville morne et sale, l’ambassade d’une tristesse inouïe et son travail ennuyeux. Il n’y a vraiment rien à sauver dans cette capitale qu’il découvre. C’est assez étrange chez un diplomate, en principe habitué aux changements et, il faut l’espérer, ouvert à d’autres façons de vivre. Trois ans plus tard, le même homme disparait mystérieusement au moment où il s’apprêtait à prendre un bateau à Valparaiso. Que s’est-il passé pendant cette période ? 

Geoffrey Courseuils est un héros à part. Sa vision du pays dans lequel il est en principe chargé de promouvoir la culture française est sans appel, il n’y a rien de positif dans ce désert culturel où les gens ne parlent pas, ne parlent pas entre eux, où personne n’est disposé à accueillir un étranger, où les Mexicains croisés pendant un cocktail officiel, eux-mêmes dans la diplomatie, haïssent les Chiliens qui n’apprécient pas trop les Argentins, etc. L’auteur a-t-il eu une expérience ratée avec le Chili ? Cette façon de tout dézinguer dans ce pays qui n’est pourtant pas le dernier des derniers en Amérique latine peut choquer non seulement les amoureux du Chili ou ses habitants, mais aussi les touristes occasionnels qui ont eu une impression très différente.

Le passé trouble, de l’homme et du pays, resurgit. Il y a un profond malaise chez ce Geoffrey Courseuils, et Philippe Valeri sait le transmettre au lecteur. Peu à peu, on en apprend davantage sur le personnage, par des retours en arrière qui, par bribes, sans tout dire, dévoilent des moments de sa vie chilienne et, si son passé reste dans l’ombre, ce qu’on sait de son séjour à Santiago permettra de comprendre cette attitude désespérée.

Les derniers jours de l’amour est un roman qui oblige le lecteur à réagir, qui le trouble et lui laisse une impression mitigée, correspondant bien au personnage principal.

Christian ROINAT

Les derniers jours de l’amour de Philippe Valeri, éd. L’Harmattan, 288 p., 24,50 €.

Cinéaste, conseiller technique et diplomatique, Philippe Valeri a séjourné dans plusieurs pays d’Europe et d’Amérique. Il partage désormais son temps entre la France et la Colombie. Auteur d’essais, de films documentaires (Objets trouvés, Paris à l’oeil, Cinémathèque de Paris), il écrit aussi des romans policiers. Avec Les derniers jours de l’amour, il signe ici un roman sur fond de crise mémorielle au Chili.

Une évasion idéale pour l’été : «La Cité des hommes saints» de Luis Montero Manglano

Dernière partie d’une trilogie (La Table du Roi Salomon et L’oasis éternelle), La Cité des hommes saints peut parfaitement se lire indépendamment. Un mystérieux manuscrit du temps des Wisigoths se trouve au cœur de ce roman, enquête policière et récit d’aventures. Tirso Alfaro, le narrateur, ex-enquêteur dans le Corps des quêteurs, une société secrète chargée de ramener en Espagne des œuvres perdues ou volées qui se sont retrouvées dans diverses parties du monde, fait maintenant partie d’Interpol.

Photo : Actes Sud

Le lecteur retrouve son âme adolescente en lisant les aventures du manuscrit wisigoth. La vraisemblance est parfois égratignée, les coups de théâtre permettent des retournements de situations audacieux, les situations ressemblent à du Tintin du meilleur cru, on se laisse porter par des dialogues un peu naïfs… et on a envie de continuer ! La tentaculaire organisation internationale avec à sa tête l’éternel ennemi du Bien ne manque pas à l’appel. Elle se nomme Voynich et a l’apparence d’une multinationale très généreuse dans un certain mécénat culturel.

Peu avant la conquête musulmane, au VIIIèmesiècle, quelques moines espagnols auraient mis à l’abri les trésors wisigoths éparpillés sur la péninsule ibérique. Une légende prétend que ce trésor aurait été transporté quelque part en Amérique et qu’il dormirait dans une ville mythique, Cibola. Tirso Alfaro arrive à la conclusion que le site devrait se situer dans le petit État du Valcabado, entre la Colombie et le Brésil. Cibola, si elle existe, est la Cité des hommes saints, convoitée par les méchants de chez Voynich, bien sûr.

Après une première partie qui se déroule entre Londres et Madrid, nous voilà au cœur de la forêt équatoriale de ce pays inhospitalier qu’est, comme chacun sait, le Valcabado. Des Indiens parqués dans des réserves inhumaines et décimées par des épidémies et des décisions gouvernementales, une dictature très portée sur l’appât du gain, de l’argent obtenu grâce à la générosité de multinationales elles-mêmes peu regardantes ou de cartels mafieux, ce pays nous est déjà familier. Il est un décor idéal pour des aventures palpitantes.

Mystères historiques, dangers mortels à chaque page, drames inattendus et retrouvailles imprévues se succèdent à un rythme qui ne faiblit pas, notre âme adolescente se réjouit de ces 600 pages, la meilleure lecture du temps des vacances !

Christian ROINAT

La Cité des hommes saintsde Luis Montero Manglano, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, 624 p., 24 € – 17,99 € en version numérique. Luis Montero Manglano en espagnol :Los buscadores : 1 La mesa del rey Salomón / 2 La cadena el profeta / 3 La Ciudad de los Hombres Santos, ed. Plaza y Janés. Luis Montero Manglano en français : La table du roi Salomon / L’oasis éternelle, éd. Actes Sud.

Né à Madrid en 1981 Luis Montero Manglano est professeur d’histoire de l’art et d’histoire médiévale, et l’auteur de deux romans inédits en français : El lamento de Cain et La Aventura de los principes de Jade. Chez Actes Sud ont parus : La Table du roi Salomon (2017) et L’Oasis éternelle (2018).

Le début des mémoires de l’écrivain chilien Pablo Neruda en version bilingue

Première partie des mémoires de Pablo Neruda publiées pour la première fois en 1974 et traduites en français l’année suivante, ce sont environ les 120 premières pages de ce livre mythique qui nous sont présentées en version bilingue.

Photo : IslaNegra

Celui qui s’appelle encore Ricardo Neftalí Reyes s’ouvre à la vie, à la nature dans le sud du Chili, région d’immenses forêts, de cris d’oiseaux et d’odeurs d’humus. La vie est calme dans cette famille modeste, l’enfant ressent une éternelle envie de découvrir qui ne le quittera jamais. Fort est le contraste avec l’étape suivante : à 16 ans, à Santiago, Ricardo est étudiant et poète famélique, terriblement «romantique» avec sa cape noire héritée de son père, avec le rejet répété par les auditeurs auxquels il propose ses vers. Mais il ne se décourage pas, et, au contraire, ses conquêtes féminines le motivent dans la conscience de lui-même. C’est aussi la période, non de la découverte, mais de la confirmation pour le poète, de l’évidence de la lutte politique.

On est très loin des Mémoires d’outre-tombe, Pablo Neruda raconte naturellement des épisodes de sa jeunesse, des rencontres, des ambiances, il ne s’agit pas de se faire valoir, mais de partager des petits ou des grands moments vécus dans un pays très original, pas seulement par sa géographie, mais avec une population et des conditions politiques très différentes de celles des états voisins.

Une étape à Buenos Aires, une autre à Lisbonne, une dernière à Madrid, et le voilà, à 23 ans dans le Montparnasse des artistes, encore des rencontres, des anecdotes. Ce n’est qu’une étape de plus, Paris est petit, comparé au monde. Ce sera l’Extrême-Orient, la Chine, le Japon, le terme du voyage de cette première partie.

Voilà une belle idée, d‘offrir la version bilingue et à un prix plus qu’abordable !

Christian ROINAT

J’avoue que j’ai vécu. Jeunesse de Pablo Neruda, traduit de l’espagnol (Chili) par Claude Couffon, éd. Gallimard, 256 p., 9 €.

Un peu de légèreté dans la province mexicaine : «Le Lecteur à domicile» de Fabio Morábito

Fabio Morábito est avant tout un poète (Ventanas encendidas, éd. Visor, Madrid, est une anthologie qui donne une bonne idée de ses vers), un essayiste, et il a publié plusieurs recueils de nouvelles et trois romans dont le dernier apporte un souffle d’humour et de subtilité bienvenus en ces périodes où domine la noirceur. Né à Alexandrie et italianophone, il vit à Mexico depuis une cinquantaine d’années et écrit exclusivement en espagnol.

Photo : éd. Corti

On rencontre des gens bizarres dans la Ville de l’éternel printemps, ces deux frères largement entrés dans le troisième âge dont l’un est muet et idiot, au dire du narrateur, mais qui donne ses ordres par la voix de fausset de l’autre qui, lui, est ventriloque. Ou encore cette famille assez nombreuse dont certains sont sourds et muets sans qu’on puisse vraiment savoir qui feint de l’être.

Eduardo nous raconte en détail sa nouvelle vie dans cette petite ville de province : de malheureuses circonstances ont fait qu’il a été condamné à des activités d’intérêt général qui, grâce à un ami prêtre, n’ont pas consisté à nettoyer des latrines à droite et à gauche, mais à faire la lecture à des gens défavorisés ou handicapés. C’est ainsi qu’il rencontre ces familles ou ces individus pour le moins originaux.

L’humour, savoureux, vient d’un très léger décalage de la réalité d’une vie quotidienne grise, banale, comme par exemple la mère du narrateur, commerçante en mobilier, qui tombe littéralement amoureuse d’un buffet vitré et qui oublie sa passion passagère au moment où elle découvre un deuxième exemplaire, rigoureusement identique, de la vitrine.

Les problèmes financiers se succèdent les uns aux autres, il y a quelques vols, du narcotrafic, un cancer bien avancé, mais tout cela se vit dans un climat détendu quoique respectueux. Fabio Morábito fait brusquement jaillir de la crasse une étincelle inattendue de drôlerie. Ah cette comparaison (absolument acceptable au demeurant) entre un livre de recettes de cuisine et un recueil de poésie !

Eduardo n’est pas Superman, ses amours ne sont pas inouïes, ses conversations volent en général au ras du sol mais, au détour d’un dialogue avec une serveuse de bar, il découvre que sa mère avait tout d’une princesse de conte de fée, qu’elle aurait pu être le modèle d’un recueil de poèmes dont il possède un exemplaire dédicacé à un libraire taciturne.

L’ombre de cette mystérieuse femme poète plane sur le récit, sur la ville, son génie semble immense et personne ne la connaît en dehors des trois au quatre protagonistes, tous habitants de la Ville de l’éternel printemps. Pourtant tout est loin d’être merveilleux à Cuernavaca, ville jamais nommée directement mais dont tout Mexicain connaît le surnom : on se fait racketter, on peut se faire détrousser en achetant un paquet de cigarettes, la mesquinerie est bien présente, même parmi les poètes locaux qui, tout en douceur, pousseront vers la porte et vers l’anonymat le poète concurrent. On est bien dans un Mexique «normal».

Il reste de la lecture du Lecteur à domicile des effluves très agréables, on a beaucoup souri, on a, en lisant, compris les bienfaits de la lecture, de la poésie qui, si à elle seule ne règle pas tout, au moins permet de réunir des gens très dissemblables et de s’élever personnellement et prouve au lecteur du roman qu’il n’a pas eu tort de s’y plonger.

Christian ROINAT

Le Lecteur à domicile de Fabio Morábito, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marianne Million, éd. Corti, 196 p., 20 €. Fabio Morábito en espagnol : El lector a domicilio, ed. Sexto Piso / Emilio, los chistes y la muerte , ed. Anagrama / Cuando las panteras no eran negras, ed. Siruela / La vida ordenada (cuentos), ed. Tusquets / Caja de herramientas, ed. Pre-Textos / El idioma materno, ed. Sexto Piso / Ventanas encendidas (antología de poesía), ed. Visor. Fabio Morábito en français : Les mots croisés / Emilio, les blagues et la mort, éd. Corti.

Né en 1955 à Alexandrie de parents italiens, Fabio Morábito a vécu à Milan jusqu’à l’âge de 15 ans, avant de partir pour Mexico où il vit depuis lors. Il a publié différents recueils de poésie dont Lotes Baldios en 1985, Terrains vagues, éd. Écrits des Forges, 2003, prix Carlos Pellicer 1995, De lunes todo el ano (Prix national de poésie Aguascalientes 1991) et Alguien de lava, 2002. Nouvelliste, il est également l’auteur de La lenta furia, La rida ordenada et También Berlin se olvida. Il a obtenu en 2019 le prix prestigieux Villaurrutia (qu’Octavio Paz notamment avait reçu) pour Le Lecteur à domicile.

«Mort contre la montre» de Jorge Zepeda Patterson, un suspense en roue libre

Dépaysons-nous un peu, lecteurs de romans latino-américains ! Sortons, le temps d’un livre, des forêts amazoniennes ou des bidonvilles de Lima, des violences généreusement répandues par les dictatures ! Le Mexicain Jorge Zepeda Patterson nous invite à suivre le tour de France comme nous ne l’avons jamais vu.

Photo : Acte Sud

Marc Moreau, coureur professionnel, est un oiseau rare : mère colombienne, père français. Ayant hérité des deux, il possède une capacité pulmonaire extraordinaire andine, et d’une musculature européenne bien entretenue. Lors de son passage à l’armée, qui lui a jadis été imposé par son père, il a été un temps policier militaire. Sur le Tour de France, il est un gregario (qu’on nomme aussi parfois équipier), celui qui s’efface pour laisser gagner le champion, celui qui prépare les victoires de la star en restant dans l’ombre. Son champion à lui s’appelle Steve Panata, il est Nord-Américain, un des meilleurs coureurs, mais pas forcément supérieur à Marc, et avec qui il forme un duo tellement proche que leurs liens sont devenus fraternels.

Cette année, il se passe des choses étranges sur le Tour, accidents difficilement explicables, intoxications alimentaires, un suicide, qui toutes touchent des prétendants au maillot jaune. Quand une enquête officielle quoique discrète est lancée, Marc est tout désigné pour y participer… et pour se retrouver comme dans la course, l’éternel second : c’est le commissaire Fabre qui est officiellement chargé de découvrir la vérité, Marc doit observer pendant la journée et faire son rapport le soir.

Les noms des cyclistes et des équipes sont inventés, mais tout est vrai, Jorge Zepeda Patterson nous fait pénétrer dans la tête de l’éternel deuxième, presque champion ou définitif ringard ? Autant physiquement que techniquement, il est meilleur que le champion désigné de l’équipe, et cette année, il a même des chances d’arriver parmi les meilleurs grâce à la disparition des têtes d’affiche. Ces défections sont-elles le fruit du hasard ? Qui en tire un intérêt ? Si on y réfléchit bien, c’est notre Marc ! Heureusement il n’est pas le seul, il y en a plusieurs autres.

On plonge dans l’exploit, celui des coureurs, avec les ascensions de légende, les descentes vertigineuses, mais l’exploit appartient aussi à l’auteur qui sait tout du Tour, et qui nous le livre comme un commentateur sportif, bien mieux en réalité, parce qu’il y rajoute beaucoup de sel et d’épices. On apprendra par exemple qu’il existerait un rapport entre le classement des cols à gravir et notre vieille et chère 2 CV !

Le suspense agit sur plusieurs plans (c’est une habitude chez Jorge Zepeda Patterson) : qui gagnera, comment pourront évoluer les relations entre les leaders et les seconds couteaux, qui sera la prochaine victime, arrivera-t-on à débusquer les responsables des accidents s’ils existent ?

Cela fonctionne à merveille. Il n’est absolument pas nécessaire d’être un connaisseur du sport en général et du cyclisme en particulier pour être pris par l’ambiance, l’auteur met à notre modeste portée les coulisses du spectacle annuel auquel il nous est difficile d’échapper, nous, les Français ! La mécanique du roman est aussi précise que celle des vélos.

Christian ROINAT

Mort contre la montre de Jorge Zepeda Patterson, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, éd. Actes Sud (Coll. Actes noirs), 331 p., 22,80 €. Jorge Zepeda Patterson en espagnol : Muerte en contrareloj / Los corruptores, ed. Destino / Milena o el fémur más bello del mundo, ed. Planeta. Jorge Zepeda Petterson en français : Les corrupteurs ; Milena ou le plus beau fémur du monde, éd. Actes Sud et Babel noir.

«Les Particules de Dieu», une pièce comique et grinçante du Mexicain Luis Ayhllón

Après la pièce Coragyps sapiens du Colombien Felipe Vergara Lombana, un second titre a enrichi la collection théâtre des éditions Zinnia, venu cette fois-ci du Mexique : Les Particules de Dieu du dramaturge Luis Ayhllón, traduit par Anne-Claire Huby. Cette pièce comique et grinçante a reçu le prix Sor Juana Inés de la Cruz en 2014, une récompense qui s’ajoute aux nombreuses reconnaissances obtenues au cours d’une carrière réussie avec plus de trente pièces.

Photo : cineNT/Zinnia

Tola, Pepa et Lupe sont «trois amies mémorables, presque des sœurs», pourtant bien différentes. «Sur le banc d’un parc, face à un McDonald’s», elles croisent le destin de Mister Douglas, un «Amerloque», professeur respectable de religion et de scolastique, bienfaiteur expert de Saint Thomas d’Aquin et propriétaire d’un établissement de restauration rapide. Après des années de mariage et de dévouement, Mister Douglas ne peut réfréner son attirance pour un homme noir qui vend des fruits au marché. Les trois femmes y voient l’opportunité de faire fortune et de réaliser ainsi leurs rêves en rendant service au prêtre de la communauté à qui Mister Douglas s’est confessé. Pour le remettre dans le droit chemin tracé par Dieu, la plus âgée décide alors de prostituer la plus jeune pour séduire l’Américain.

À partir de ces trois voix féminines, auxquelles s’ajoute un chœur de personnages qui servent de récits secondaires et de transition, Luis Ayhllón construit une comédie grinçante et très dynamique. Une pièce hybride qui combine recours diégétiques à travers la narration et recours mimétiques à travers l’interaction pour raconter l’histoire de trois femmes dont le but est de détourner un gringo prospère qui possède un McDonald’s.

Tola, Pepa et Lupe, les personnages principaux de la comédie, incarnent alors trois stéréotypes dans une histoire archétypique. Elles représentent trois tempéraments moraux et trois mécanismes de survie sociale facilement identifiables dans leur dichotomie : Tola, la libérale/la pragmatique ; Pepa, la conservatrice/la cynique ; et Lupe, l’ingénue/l’astucieuse. Les individualités prennent corps dans la relation que les circonstances établissent entre elles, une circonstance si absurde et erratique qu’elle parvient à être crédible, ponctuelle et unique.

Aux circonstances s’ajoutent les anecdotes d’un physicien théorique désabusé à la limite de l’ataraxie, qui fonctionnent comme leitmotiv dans un récit entièrement construit comme une analepse. «L’immensité ne sert à rien. On n’a pas cessé de nous bassiner avec l’immensité, alors que nous ne comprenons même pas le comportement des plus petites particules», s’exclame Mister Douglas dès les premières lignes d’un récit commençant par la fin de l’histoire.

En juillet 2012, le Cern, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, annonçait effectivement la découverte du «boson de Higgs», une particule dont l’existence avait été supposée en 1964 par trois chercheurs. Particule élémentaire, le boson donne à la matière sa masse et fait ainsi office de mètre pour la physique des particules.

«Ils ont inventé un accélérateur de particules pour prouver l’existence du boson de Higgs. C’est la particule de Dieu, qui n’existe que lorsque les autres s’en approchent. Elle n’est pas visible, mais elle existe. Elle existe dans la mesure où elle repousse les autres.» La particule de Dieu de la pièce, c’est Lupe qui, pour repousser le «mal» qui touche l’Américain, se déguise en Sóngoro Cosongo, l’homme du marché, et feint d’être désireuse de connaître les mystères de la scolastique.

Le texte recourt avec une grande efficacité à la violence, à la peur et à la honte, comme toute comédie, mais cette pièce le fait dans ce qui est le plus grotesque d’un réalisme caricaturé. Il ne s’agit pas d’une comédie complaisante comme celles qui coulent par la force des blagues faciles, le ridicule des «autres» et les vulgarités. Les Particules de Dieu vont dans la direction opposée. L’histoire de chacun des personnages est complexe et possible, trop proche de celle du lecteur : maltraitance intrafamiliale, alcoolisme, opportunisme, solitude, vieillesse, désenchantement, trahison, désespoir et véritable amitié dans sa manifestation la plus perverse. La maîtrise de l’auteur est couronnée par des rires répétés, parfois des rires nerveux qui germent devant son propre ridicule.

Mais ce qui est au cœur de la pièce, c’est bien la sexualité ou plutôt les sexualités. Le traitement que l’auteur en fait dans cette œuvre est impitoyable même avec un public habitué aux blagues vertes, à la vulgarité explicite ou au ridicule. Ici, la sexualité reçoit un traitement blessant, de l’épouse pieuse qui souffre des humiliations d’un mari alcoolique, à la prostitution familiale induite, en passant par l’homosexualité dans son stéréotype le plus grotesque. Leur mise en scène fait de l’œuvre une métaphore de la réalité latino-américaine des trente dernières années.

Avec Les Particules de Dieu, le dramaturge mexicain –neveu d’une des grandes dames du théâtre salvadorien, Mercy Flores– exerce l’art de choquer à travers une pièce surprenante portée sur les planches par le Mobydick Teatro, la compagnie pour laquelle elle a été écrite.

Marlène LANDON

Les Particules de Dieu de Luis Ayhllón, traduit de l’espagnol (Mexique) par Anne-Claire Huby, éditions Zinnia, 106 p., 9 €. Luis Ayhllón en français : Rose mexicain, Les Chameaux, Les Guerres blanches, 2013, éditions Kazalma.

Né en 1976, Luis Ayhllón est dramaturge, scénariste, metteur en scène et l’un des écrivains mexicains les plus primés de sa génération. Il a remporté le Prix national de littérature au Mexique en 2006, le Prix Oscar Liera de la meilleure dramaturgie en 2004, entre autres récompenses. Il a également travaillé comme scénariste pour des longs et courts métrages au Mexique, où il a été nominé pour le prix Ariel. Une quinzaine de ses textes ont été mis en scène dans différentes villes au Mexique, aux États-Unis et en Amérique latine.

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