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Livres

« L’Amérique ibérique : des découvertes aux indépendances » de Michel Bertrand

Michel Bertrand, professeur d’histoire et directeur de la Casa de Velázquez à Madrid, nous livre une somme dense et imposante sur la période allant de la découverte des Amériques aux indépendances, soit une période allant de 1492 à 1808.

Photo : bishopspalace.org

Dans cette histoire revisitée, les mots sont piégés. « Découverte » s’écrit avec des guillemets car lorsque les Européens mettent pied à terre, de manière inattendue, ils rencontrent un autre monde, des civilisations complexes et sophistiquées. En Europe, pour la commémoration du Vème centenaire de la découverte des Amériques, on a usé de l’expression « rencontre de deux mondes », outre-Atlantique on lui préfère celle du « choc » de deux mondes. 

En 1992, les célébrations du « Vème centenaire » de cette «  découverte  » ont été riches en hésitations, interrogations, débats, polémiques, tant il est vrai que des deux côtés de l’Atlantique, il s’agissait de renommer les choses pour ne pas ajouter aux malheurs des amérindiens vaincus après une longue domination sans partage. 

Un tournant historiographique 

Les commémorations de 1992 ont donc eu le grand mérite d’ouvrir un tournant historiographique critique et de bousculer les approches européo-centrées. L’histoire coloniale ibéro-américaine s’en est trouvée enrichie de nombreuses synthèses mais surtout l’approche de cette histoire a évolué  : «  au cœur de la démarche historienne se situe l’humain, l’acteur ou encore l’action, jusqu’alors renvoyés au statut de lucioles illusoires  ». 

En outre, les travaux de Serge Gruzinski, en particulier, ont décloisonné les regards, élargi les horizons, porté l’attention sur les circulations et les connexions entre les deux rives de l’Atlantique. Après l’économie, la nouvelle histoire prenait à son compte le concept de globalisation pour relire le passé de la «  quatrième partie du monde  », ainsi nommée en 1507 par Martin Waldseemüller, un cartographe de Saint-Dié. 

Une approche globale

Michel Bertrand aborde de manière très précise les différentes étapes de la découverte d’un continent, de sa colonisation et de sa gestion aux plans spirituel, économique, politique, culturel et anthropologique. Mais il ouvre le champ en situant l’expansion coloniale au cœur des enjeux atlantiques européens qui opposent, au XVIIIe siècle, l’Angleterre et la France. Enfin, les processus indépendantistes sont revisités à partir de travaux récents, selon une approche globale, à distance des  récits patriotiques ou des épopées anticolonialistes. 

Ce manuel a le mérite d’offrir à ses lecteurs un large panorama des évolutions historiographiques les plus récentes, de rendre compte des débats nouveaux qui animent la communauté des américanistes depuis une vingtaine d’années. Il propose aussi des descriptions très documentées par des approches micro-historiques sur les modes de sociabilité, les motivations des acteurs et les réseaux sociaux, spirituels, familiaux et financiers dans le monde des élites coloniales de plus en plus métissées. 

On dispose désormais d’un ouvrage de référence pour aborder, dans leurs profondeurs historiques, les sociétés de l’Amérique ibérique d’hier et d’aujourd’hui, avec des schémas d’étude renouvelés.

Maurice NAHORY

L’Amérique ibérique. Des découvertes aux indépendances de Michel Bertrand, Ed. Armand Colin, 272 p., 27€ 

L’édition complète des « Chroniques » de Clarice Lispector

Antoinette Fouque, la créatrice des éditions Des Femmes, s’est de tout temps intéressée à l’œuvre de Clarice Lispector, une des plus grandes créatrices du Brésil, dont l’influence ne s’est jamais tarie dans son pays et dans le reste de l’Amérique. En dehors de sa correspondance, qui sera peut-être publiée un jour, Des Femmes peut se glorifier de proposer désormais aux lecteurs français ses œuvres complètes, nouvelles, romans et aujourd’hui ces chroniques publiées dans divers organes de presse entre 1967 et 1977. 

Photo : Lithub.com / Ed. Des Femmes

Elle parle de tout, ou presque, dans ces chroniques qui fuient systématiquement les règles généralement imposées par le genre. Une chronique doit ‒ devrait ‒ traiter d’un sujet unique qui est la base des réflexions de l’auteur. Elle doit ‒ devrait ‒ entrer dans un cadre, toujours le même d’une semaine, ou d’un jour, à l’autre  : tant de lignes, un style reconnaissable, ce qui pousse le lecteur vers un certain confort (il se retrouve facilement dans ses habitudes) qui peut finir par ressembler à une paresse intellectuelle. Or Clarice Lispector brise cela  : parfois un seul texte occupe la livraison de la semaine, parfois ils sont trois ou quatre, courts, sans aucun lien entre eux. Elle jouit de la liberté que lui ont donnée les responsables éditoriaux, et qu’ils en soient remerciés  ! Comme l’esprit de l’auteure est non seulement libre mais particulièrement ouvert, c’est un régal d’une richesse inouïe qu’elle offre généreusement à ses lecteurs des années 60 ou 70, un régal qui n’a pas pris une ride. 

S’il y a un sujet sur lequel elle évite de s’attarder, c’est l’actualité, la politique, à une époque où le Brésil était en grande souffrance. Il lui arrive néanmoins de faire exception si des êtres humains sont concernés, des Indiens d’Amazonie en danger par exemple. Ailleurs, elle dit son impossibilité d’écrire sur le Vietcong, non, elle se sent trop hors de ces réalités. Belle honnêteté à une époque où chacun avait son avis sur le sujet  ! Ce n’est probablement pas une espèce d’autocensure, cela permet en outre de laisser hors du temps ses considérations sur la littérature, sur la création, sur les petits bonheurs ou malheurs du quotidien. Ainsi, quand elle fait le portrait d’une voisine, d’un chauffeur de taxi, dix ou quinze lignes, quelques phrases, un court dialogue, et cinquante ans plus tard, sur un autre continent (et dans une autre langue) la personne évoquée est vivante sous nos yeux. 

Alors, comment lire ces plus de cinq cents chroniques  ? Premièrement avoir 24 heures sur 24, nuit comprise, le volume à portée de main. Ensuite, de temps en temps viendra l’envie, le besoin de l’ouvrir au hasard de préférence. Mais la démarche peut s’avérer dangereuse  : il est facile de se laisser prendre au piège. On est parti pour lire deux, trois chroniques et on ne  peut arrêter avant la vingtième  ! C’est un danger tellement rempli de promesses qu’il faut l’affronter sans retenue  ! 

Christian ROINAT 

Chroniques. Édition complète de Clarice Lispector, traduites du portugais (Brésil) par Claudia Poncioni, Didier Lamaison, Jacques et Teresa Thériot, avec une préface de Marina Colasanti et une postface de Pedro Karp Vasquez. Ed. Des Femmes, 473 p., 25 €. 

« Civilizations » de Laurent Binet, prix du roman de l’Académie française, une relecture du XVIe siècle

À travers ce formidable récit d’aventures qui traverse le XVIe siècle, Laurent Binet nous entraîne dans une relecture originale de l’histoire européenne et une réflexion sur la complexité de l’espèce humaine. Ce livre lui vaudra le prix du roman de l’Académie française, récompense tout à fait méritée. 

Photo : Editions Grasset

Le parti pris original de l’auteur consiste à reconstruire l’Histoire à rebours : vers l’an mille, des Vikings descendent vers le sud et apportent aux Indiens le fer, les chevaux et l’immunité contre certaines épidémies. Puis Christophe Colomb découvre Cuba, mais vaincus par les autochtones, ni lui ni ses compagnons ne reverront les côtes espagnoles, on les croit disparus en pleine mer et l’Europe se désintéresse de cette conquête improbable. 

Enfin, fuyant une guerre fratricide pour le pouvoir, l’Inca Atahualpa appareille avec sa cour de Cuba et débarque à Lisbonne. Il conquiert toute l’Europe affaiblie par ses querelles, il imposera partout les règles de justice et de tolérance de la société inca. Mais, bien sûr, tout se compliquera… Et le récit se finira par une dernière partie nommée « Les aventures de Cervantès » qui consiste en un périple dangereux à travers une Europe redevenue intolérante. Nous arriverons à la bataille de Lépante et ses conséquences pour le destin de Miguel. 

Ce récit haut en couleur, c’est aussi l’occasion pour l’auteur de nous décrire cette horrible Europe du XVIe siècle. Le regard des Incas est naïf, plein d’incompréhension, comme celui des Persans de Montesquieu quelques siècles plus tard. Ils découvrent le fanatisme des inquisiteurs, l’intolérance violente de Luther, les luttes perpétuelles entre les royaumes exsangues avec la menace constante du Turc aux frontières. Ils s’effraient de l’oppression des faibles, de la misère et de la famine qui règnent, des épidémies récurrentes qui ravagent les populations. 

Atahualpa va conquérir par la guerre et par une habile diplomatie puis il va remodeler la société selon le modèle collectiviste inca, profitant d’échanges commerciaux intenses avec son frère resté dans les Andes et avec qui il s’est réconcilié : envoi de livres et de poudre contre or et argent si utiles en Europe par exemple. Grâce au partage des terres et des biens, à la justice, à la tolérance religieuse, il y aura quelques années prospères et presque idylliques. Mais tout a une fin et l’humanité retombera dans ses vieux travers. 

Ce récit très bien écrit et très agréable à lire nous fournit l’évasion à travers temps et espace, nous divertit et nous renvoie à une vision peu flatteuse de l’Europe. Mais l’intention est plus sérieuse, le propos plus profond. Cette fiction soulève plusieurs interrogations : qui sont les Barbares ? Ces Indiens brillants, tolérants, aussi cruels et belliqueux que les Blancs certes mais ayant un sens aigu de la justice ou ces Européens imbus d’eux-mêmes, sans scrupule, fanatiques et ivres de pouvoir ? 

L’humanité est-elle capable de vivre dans la sérénité et l’harmonie à long terme ou est-elle condamnée à retomber toujours dans ses vieux défauts, les luttes religieuses masquant l’appétit de gains, de pouvoir et l’ambition démesurée. L’art est-il une échappatoire par le rêve et l’imaginaire ? Les créateurs peuvent-ils aider à civiliser et raffiner les sociétés ? 

Tel est l’intérêt de ce roman : au-delà du divertissement et de l’admiration que suscitent certaines trouvailles astucieuses de l’auteur, on reste perplexe et pensif, et on ne peut s’empêcher de réfléchir sur l’humanité et sur soi-même sans réel optimisme. 

Louise LAURENT

Civilizations de Laurent Binet, France, éd. Grasset, 378p., 22 euros. 

Un journal de bord en Colombie de Cédric Rutter aux éditions La Guillotine

« La Colombie (sans Ingrid ni Pablo) » est un livre où alternent impressions d’un Européen et conversations avec des Colombiens et des Colombiennes. Un journal très personnel, pas une énième analyse scientifique aride ni un pamphlet politico-dramatique. Un outil de formation et de sensibilisation selon l’avis d’un éducateur colombien. Nous présentons ici la préface de Lode Vanoost, ancien membre de la Chambre des représentants de Belgique.

Photo : Auteur et éd. La Guillotine

Dans ce pays « touristique, le seul d’Amérique latine qui se trouve à la fois sur l’Atlantique et sur l’océan Pacifique, vous pouvez voir des villes splendides, d’impressionnants espaces naturels et des étendues de plages sans fin. Le gouvernement colombien fait d’ailleurs tout son possible pour améliorer son image. Il est parfaitement possible de visiter la Colombie et de ne pas remarquer la terrible réalité sociale qui se cache derrière la version carte postale. Ce n’est pas ce que Cédric a fait.

Il s’était bien préparé. Mais ce pays immense, beau, fascinant et cruel l’a saisi et bouleversé. Pas seulement à cause des terribles conditions de vie dans les villages et les bidonvilles, des routes boueuses impraticables, des bus délabrés, de la mauvaise alimentation, de la peur constante de la répression, des familles, des amis, des collègues assassinés ou « disparus » et des arrestations qui s’accompagnent toujours de mauvais traitements. Mais aussi pour la détermination avec laquelle des milliers de Colombiens continuent malgré tout à résister, à s’organiser et à faire entendre leur voix. 

On ne peut pas faire autrement que de ressentir de l’admiration et du respect pour ces braves gens. Mais comment tiennent-ils le coup ? Avec son livre, Cédric Rutter lève un bout du voile. Le Colombien ordinaire a en fait deux choix, se soumettre à la violence semi-féodale de l’élite colonisatrice, ou résister. Certains ont choisi la confrontation armée – ce qui a conduit à une répression encore plus atroce. D’autres continuent de choisir la résistance non violente et démocratique. Cédric Rutter a écouté ces derniers et a pris note.

Les termes « féodalisme » et « colonisation » sont justifiés dans ce contexte. Dans les années 1960, le gouvernement central utilisait littéralement le terme « colonisation » dans ses documents des programmes de « développement rural ». Ce récit de voyage montre les faits, et au XXIe siècle, c’est à ce mot que cela se résume encore. Les multinationales unissent leurs forces à celles de l’élite locale et financent des milices armées privées pour terroriser et chasser les gens de leurs villages et de leurs propriétés, après quoi, l’exploitation à grande échelle, minière, forestière ou agricole, peut commencer « sans entraves ».

Ce livre a représenté pour moi un flash-back, un retour émotionnel à la période où j’ai moi-même visité le pays. En 1998, 1999, 2001 et 2002, alors que j’étais encore membre de la Chambre des représentants de Belgique, j’ai pu m’entretenir avec des défenseurs des droits de l’homme, des militants syndicaux, des journalistes et des représentants des peuples indigènes. Ils nous avaient expliqué que le tout nouveau Plan Colombie du président Bill Clinton n’était ni plus ni moins qu’une stratégie visant à étouffer toute résistance sociale dans l’œuf. « Cette soi-disant lutte contre le trafic de drogue est un écran de fumée. Il s’agit de militariser les campagnes et d’éradiquer toute résistance démocratique, me répétait-on. » Dix ans plus tard, Cédric Rutter conclut que cette analyse était correcte. Tous ses témoins confirment que tout s’est déroulé comme les opposants à ce plan l’avaient prédit.

J’avais eu l’occasion de parler aux membres de l’organisation Nunca Más (Plus jamais ça) qui avait dressé la liste des victimes de violences politiques, des disparitions, des exécutions sommaires, des tortures et des peines d’emprisonnement sans aucune forme de procès. Le rapport montrait que la grande majorité des morts avaient été victimes de violences de la part de l’armée, de la police et des paramilitaires, et non des guérillas. Ensuite, j’avais rencontré le ministre de la Justice, le commandant en chef de l’armée et le président Samper. Au cours de nos discussions, les officiels avaient clairement indiqué que Nunca Más était pour eux, comme tous les autres défenseurs des droits de l’homme, des « agitateurs terroristes » – une rhétorique identique à celle ressassée durant la guerre froide, remplacez uniquement « communiste » par « terroriste », le reste ne change pas. Le fait que Nunca Más ait réalisé exactement le même type d’inventaire des violences causées par les groupes rebelles ne fut d’aucune utilité pour faire accepter leur travail. Le ministre et le président nous expliquèrent tous deux que « l’histoire étrangère » selon laquelle, en Colombie, l’appareil d’État lui-même serait à l’origine de la terreur représentait une absurdité. Ils ne montrèrent aucun signe d’impulsion au dialogue, ni à la compréhension des revendications sociales.

Comme Cédric, je me demandais sans cesse : « Comment ces gens résistent-ils dans ces circonstances, contre tant de refus, contre tant de cruauté brutale ? » Au cours de sa visite, Cédric admire la persévérance infatigable avec laquelle les Colombiens continuent d’exiger des éclaircissements pour les massacres, dont certains ont été commis dix années avant ma première visite. Dix ans après, ce livre reste d’actualité.

La Colombie nous concerne tous. Là-bas, le pétrole et les autres matières premières qui sont extraits et les produits d’alimentation qui sont cultivés sont ensuite vendus aux consommateurs européens et américains par des entreprises canadiennes, françaises, espagnoles, américaines… Appelez ça du capitalisme ou du néolibéralisme, ça n’a pas d’importance. La Colombie montre ce qu’est réellement le système économique mondial, un système basé sur une exploitation épouvantable et une concentration du pouvoir et de l’argent entre les mains du plus petit nombre possible. Ce ne sont pas là les excès d’un système intrinsèquement bon devenu incontrôlable, mais l’essence même de l’économie mondiale. La réaction la plus facile serait de critiquer l’élite compradore colombienne et de s’en tenir là. Cependant, cette élite ne peut faire ce qu’elle fait que parce qu’elle sert les intérêts économiques occidentaux.

Au moment où j’écris ces lignes, plus de 300 assassinats politiques ont déjà été commis en Colombie au cours du premier semestre 2019. Les organisations de défense des droits de l’homme désignent l’armée, la police et les groupes paramilitaires, comme en 1999, comme en 2010, comme en 2019. En même temps, le gouvernement de Washington tente de « restaurer » la démocratie et les droits de l’homme au Venezuela. Les États-Unis souhaitent le faire depuis le pays voisin, la Colombie, le pays le plus cruel d’Amérique latine, et ce, depuis plus de 50 ans. L’hypocrisie est immense.

Pourtant, ce n’est pas un livre cynique. Au contraire, vous pouvez lire ici comment les Colombiens continuent et n’abandonnent pas le combat. Ils méritent notre respect et notre appui. Ils comptent là-dessus. « Sans protestation internationale, nous ne pourrons jamais rien changer par nous-mêmes ».  Mais on a besoin de plus que de solidarité internationale. Le monde entier doit changer et vivre différemment, pour le bien du climat, contre la folie nucléaire des superpuissances et pour une existence digne, y compris en Colombie.

Lode VANOOST

La Colombie (Sans Ingid ni Pablo) par Cédric Rutter, 220 p. 12 euros aux éditions La Guillotine. SITE

Lode Vanoost, ancien membre de la Chambre des représentants de Belgique (1995-2003), est journaliste pour le site d’informations progressiste DeWereldMorgen.be.

« Sur la route des extrêmes – Une traversée de l’Amérique du Sud » par Alfred de Montesquiou, présenté par Arte éditions et Gallimard Voyages

L’auteur est journaliste. Correspondant pour Associated Press puis Paris-Match, il a couvert la plupart des grands conflits du Moyen-Orient. Il a obtenu le prix Albert Londres 2012 pour son travail sur la chute du colonel Kadhafi en Libye. Une traversée de l’Amérique du Sud – De l’Argentine à l’Équateur en passant par la Bolivie ou le Brésil, une aventure humaine et écologique est son dernier ouvrage. Nous vous présentons ici l’introduction de l’auteur à son dernier ouvrage et nous remercions Arte Magazine et les éditions Gallimard de leur autorisation. 

LUCHANDO E LA VICTORIA

Photo : Gallimard et

Ce livre est une enquête écologique. C’est une traversée de l’Amérique du Sud qui vise à explorer l’avenir. L’eau, la montagne, le désert… chaque voyage vers un biotope singulier y est pris comme la variante d’un scénario d’évolution possible de notre planète. Car les extrêmes de la Terre ne racontent pas seulement les marges du monde habité. Bombardements d’UV, tempêtes inhumaines, air raréfié, inondations massives : c’est aussi l’avenir d’une planète en crise qu’ils peuvent nous aider à comprendre.

Ces défis ne sont pas des fables alarmistes de futurologues ou d’experts climatiques. Ce sont des phénomènes actuels, courants, que je suis allé observer de mes yeux. L’Amérique du Sud est en effet le continent des extrêmes et celui des plus radicales variations de biotopes. Il abrite la plus vaste forêt au monde, le plus grand fleuve, la chaîne de montagnes la plus longue, mais aussi le désert le plus sec et la terre la plus australe… Avec mes camarades de voyage, j’ai parcouru ce continent de l’équateur au cap Horn, en passant par l’Amazonie, le désert d’Atacama et une bonne partie des Andes afin de réaliser une série documentaire pour Arte.

À chaque étape, nous avons pris comme fil rouge un écosystème, en cherchant à l’explorer dans sa logique la plus extrême. Ces territoires sont toujours les plus fragiles, donc les plus vulnérables aux aléas du changement climatique. Les parcourir aujourd’hui est une manière de sonder ce à quoi pourra ressembler notre avenir si nous laissons l’environnement s’effondrer. À chaque étape de notre voyage, la problématique était locale mais les enjeux mondiaux, illustrant l’interconnexion du climat terrestre et l’urgence des signaux qu’il émet.

Le récit de ce voyage vise à décrypter comment l’homme s’adapte aux défis du milieu et comment en retour il façonne les écosystèmes. Pour le pire, mais aussi parfois pour le meilleur. C’est d’ailleurs la grande leçon de cette exploration : non pas seulement un reportage à travers la misère d’un continent pour en constater les dégâts mais aussi, à sa manière, un voyage initiatique.

L’écologie n’est pas qu’une science abstraite, un débat de chiffres et d’experts qui se répètent de sommets internationaux en promesses creuses. C’est aussi une aventure humaine, au contact quotidien de la nature, empreinte de modestie. Ils sont nombreux, à travers l’Amérique du Sud, à se souvenir encore que l’homme demeure un animal comme les autres, incapable de vivre s’il détruit l’univers qui l’a vu naître.

Nous façonnons le monde par la force de notre intelligence. Nous avons pensé le progrès, l’avons mis en œuvre. Ce progrès matériel a permis aux hommes de prospérer jusqu’à compter plus de 7 milliards de membres. Mais il montre à présent ses limites : l’extinction massive des autres espèces du règne animal ou végétal, le bouleversement des écosystèmes et la menace de notre propre autodestruction. Or les mesures internationales énoncées pour prévenir un tel effondrement paraissent jusqu’à présent dérisoires ou largement insuffisantes.

Ce long chemin à travers l’Amérique du Sud m’a personnellement convaincu qu’une adaptation à la hauteur des défis ne sera possible qu’en changeant radicalement de paradigme. Opérer une révolution verte : renouveler la manière dont nous nous racontons nos vies et notre rapport au monde, non pas pour mépriser les agréments du progrès, mais pour reconnaître combien les richesses naturelles participent à notre bien-être global. Percevoir la vraie valeur de la nature – sanitaire, économique, sociale, voire spirituelle –, cesser d’y puiser à sa guise, ne pas la souiller des rebuts de notre activité, lui reconnaître des droits égaux aux nôtres, rétablir avec elle la notion d’échange.

Malgré les contrastes violents du continent, ils sont nombreux en Amérique du Sud à répondre à cet appel de la nature. Ils sont surtout nombreux à décider d’agir. Dans la « jungle des nuages » du nord Pérou, j’ai ainsi rencontré un fermier, Ricardo Gueiler, qui depuis trente ans replante pied à pied les arbres sur son flanc de montagne. On l’a d’abord pris pour un fou. À présent, ses voisins admirent et envient le petit éden qu’il a su recréer. Don Ricardo ne pense pas sauver la planète à lui tout seul, mais il est animé par la certitude que chacun peut y contribuer, et qu’il faut agir d’urgence. C’est un nouveau combat qui s’ouvre. Il risque d’être âpre et complexe. Mais comme le professe Ricardo : « Luchando e la victoria »« lutter, c’est déjà une victoire ».

Une nouvelle génération se lève aujourd’hui pour dénoncer la manière dont ses aînés dilapident le monde. Elle sèche les cours pour manifester, pétitionne les politiques et boycotte les pollueurs. Elle veut croire possible d’écrire une nouvelle histoire pour notre planète, et donc pour l’espèce qui en a la charge. Ce livre lui est dédié.

Alfred DE MONTESQUIOU
1er mai 2019

Alfred de Montesquiou 

Il fait ses premiers pas de journaliste en 2004 à l’agence Associated Press comme correspondant en Haïti et au Moyen-Orient, où il couvre la plupart des grands conflits de la région, notamment le génocide du Dar­four, puis comme correspondant de guerre, notamment en Afghanistan et en Irak. En 2010, il rejoint le magazine Paris Match, pour lequel il couvre la plupart des révolutions du Printemps Arabe. En 2012, il obtient le prix Albert Londres pour sa couverture de la chute du colonel Kadhafi en Libye et, en 2013, le prix Nouveau-Cercle Interallié pour son livre Oumma, récit de voyage et de reportage sur le Moyen-Orient. En 2017, il part pour ARTE sur les routes de la soie, de Venise à Xian, ancienne capitale de Chine, traversant six pays et d’innombrables étapes sur 12 000 kilomètres (la série documentaire La route de la soie et autres merveilles).te Terre. 

Sur la route des extrêmes. Une traversée de l’Amérique du Sud de Alfred de Montesquiou, coédition Gallimard Loisirs / ARTE Éditions, 256 p., 29,90€.

« Sonate pour Haya » de l’auteure brésilienne Luize Valente

L’auteure brésilienne Luize Valente fait plonger son lecteur dans le drame de la Shoah à travers une famille juive berlinoise dont seuls une jeune femme et son bébé survivront. Elle nous interroge aussi sur le poids du passé, le silence et le secret que maintiennent certaines familles pendant des années soit par dégoût (passé nazi) soit pour protéger les survivants et leur descendance (passé juif). Elle met en valeur également l’humanité inattendue de certains et la lâcheté d’autres, bref la complexité de l’âme humaine. 

Photo : Editions Les Escales

C’est un roman en quelque sorte historique qui apprend entre autres à un public brésilien bien loin de l’Europe la tragédie engendrée par le IIIème  Reich. A travers le parcours d’une famille de notables berlinois, les Eisen, elle retrace les humiliations, la lente et cruelle déchéance, la nuit de Cristal en 1938 et les étapes de la mort programmée qui s’enchaînent. Peu de rescapés par famille : des Eisen il ne restera qu’Adele enceinte à son arrivée au camp. 

En parallèle apparaît le capitaine SS Friedrich Schmidt, pur produit de l’Allemagne aryenne et nazie, de la propagande du régime et de l’endoctrinement dès l’enfance. C’est un brillant pilote de la Luftwaffe jusqu’à la blessure qui le rend incapable de voler. On lui confie alors un autre genre de mission qui lui fera prendre conscience de la face sombre du nazisme… 

Tous les renseignements fournis par l’auteure sont minutieux, relèvent d’une véritable recherche historique, bien documentée. 

Mais cette histoire ne nous est pas racontée au premier degré, elle passe par la recherche de la vérité et du passé familial d’une jeune femme, Amalia. Nous sommes en 1999, au Portugal. Amalia par pur hasard surprend une conversation téléphonique qu’elle n’aurait pas dû entendre : le refus de son père de rencontrer Frida, l’aïeule à Berlin, père qui a toujours refusé de parler du passé allemand de ses propres parents. Elle décide d’aller en cachette à Berlin rencontrer son arrière grand-mère centenaire et proche de la mort. Elle en reviendra bouleversée par les révélations de Frida et partira à Rio sur les traces d’Haya, le bébé juif né au camp et sauvé par Friedrich alors capitaine SS et grand père d’Amalia. 

C’est à Rio qu’elle retrouvera facilement Haya, la cinquantaine épanouie, et également sa mère Adele. Haya ne sait pas elle aussi grand-chose du passé de ses parents et par respect pour eux n’a jamais posé de questions. 

Assises l’une à côté de l’autre sur un divan, pendant un long après midi, Haya et Amalia vont découvrir l’histoire bouleversante d’Adele et de sa famille. Le long récit plonge Amalia d’abord dans la honte puis dans la confusion quand elle apprendra le rôle de son grand père dans le sauvetage d’Haya. Elle découvrira le pardon et la résilience, tout comme elle acceptera le secret d’Enoch, mari d’Adele, survivant lui aussi des camps. 

Voici un roman inspiré d’une histoire vraie qui dévoile son aspect historique parfaitement documenté et précis jusque dans les détails (comme par exemple le règlement point par point du ghetto de Nagyvarad où échouent Adele et sa famille). Et ce n’est pas le récit aride et sec d’un historien car nous vivons cette tragédie à travers le destin de personnages incarnés, humains et complexes. 

Grâce à la distance due au temps, plus de cinquante ans après les faits, à l’éloignement (Amalia n’a pas connu cette période, ni les protagonistes de cette histoire. Haya toute petite s’est retrouvée, sans souvenir réel transplantée au Brésil) il n’y a pas de jugement de valeur, ni de rancœur, ni de haine, mais il reste des regrets et de la douleur. Même si le récit frôle parfois l’invraisemblance et le mélodrame, le traitement de la rédemption sonne juste et nous met, lecteurs, face à une question essentielle : qui sommes-nous pour juger du bien fondé de telle ou telle attitude prise dans des circonstances extrêmes ? 

Louise LAURENT 

Une sonate pour Haya de Luize Valente, traduit du portugais (Brésil) par Daniel Matias, éd. Les Escales, 390 p. 21,90 euros. 

Eduardo Halfon : « Halfon, Boy » une nouvelle au design soigné aux éditions Table Ronde

Une perle inédite, dans un très joli mini-écrin, la nouvelle collection des éditions de la Table Ronde, la « nonpareille » : une seule nouvelle qui occupe un petit livre au design soigné. Sylvia Plath a inauguré la série et Emma Cline suit immédiatement Eduardo Halfon.

Photo : éd. Table Ronde

La paternité, un sujet inépuisable. Ici, la réussite c’est de faire tenir l’inépuisable en une trentaine de pages à peine. Le narrateur, « allergique, déséquilibré, chauve et névrosé », vit dans le Nebraska où il est traducteur et, probablement, auteur. Il n’a pas envie d’avoir un enfant, mais voilà que se pointe un grain de raisin qui s’appellera Leo.

L’achèvement de la traduction entreprise correspond à la date prévue pour la naissance. Curieusement l’auteur qu’il traduit, le poète nord-américain William Carlos Williams, avait vécu exactement la même situation (lui traduisait du Lope de Vega vers l’anglais).

Accompagner la future naissance, du grain de raisin à l’accouchement, reprendre le texte d’un autre pour le faire sien, puis l’offrir au monde, est-ce tellement différent ?

Il paraît (tous les éditeurs le disent) que la nouvelle, le cuento hispano-américain ou espagnol, n’intéresse pas les Français. Quand on lit Halfon, Boy on ne peut que le regretter (si la chose est bien vraie). Passer à côté d’un tel bijou n’est pas tolérable !

Christian ROINAT

Halfon, Boy d’Eduardo Halfon, traduit de l’espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg, éd. La Table Ronde, 48 p., 4,50 €. Eduardo Halfon en français : Saturne, éd. Verdier / La pirouette / Monastère / Le boxeur polonais / Signor Hoffmen / Deuils, éd. La Table Ronde.

« Trafalgar »d’Angélica Gorodischer écrivaine argentine connue par ses nouvelles de science fiction

Chez Angélica Gorodischer, on se rencontre dans un salon de thé avec des tables en vrai bois, des nappes blanches et des services en porcelaine, et notre interlocuteur, entre deux cafés noirs bien serrés et non sucrés, nous raconte son récent séjour sur Veroboar où il vend discrètement de la Cafiaspirine dont on a découvert la vertu locale  : pour les Veroboariens la Cafiaspirine est un puissant stupéfiant. 

Photo : Editions La Volte

Trafalgar Medrano vit, comme Angélica Gorodischer, notre narratrice, dans la provinciale Rosario, au nord-ouest de Buenos Aires. Elle aime bien écouter en buvant de l’eau minérale son ami Trafalgar lui raconter ses voyages sur des planètes bizarres. Qu’ils sont beaux et inquiétants ces mondes visités par l’infatigable Trafalgar, cet Anandaha-A où, la nuit, rien ne peut briller car « l’obscurité avale tout », où les montagnes sont plates et où les gens ne sont pas tout à fait des gens, mais presque quand même ! Ces mondes ressemblent au nôtre sans l’être tout en l’ayant été ! 

On n’est parfois pas loin du tout de Jorge Luis Borges, l’étrange se confond avec le rationnel, Angélica Gorodischer joue beaucoup avec l’esprit mais, bien plus que le Maître, elle garde le plus souvent les pieds bien sur terre. Trafalgar voyage beaucoup d’une planète à l’autre. Il y en a de bien curieuses, Uunu, par exemple, sur laquelle la chronologie est légèrement bousculée : on se réveille non le lendemain, mais à une date indéterminée et pour revenir au cours « normal » du temps, il faudra attendre des jours ou des semaines avant enfin de repartir dans une cohérence qui est la nôtre. En un mot, le temps est constant, simultané, pas successif. C’est probablement le cas pour nous, pauvres mortels, qui avons tendance à l’ignorer (ou à l’oublier), mais sur Uunu ça se voit, ça se vit. Troublant et envoûtant ! 

Pas « intello », du reste, Angélica Gorodischer s’amuse beaucoup. L’humour est très présent, sur le langage surtout  : le Grand Livre officiel qui raconte l’Histoire de la Nation d’Aleiçarga, sur laquelle, malheureusement pour le lecteur, il ne s’est jamais rien passé, ou le portrait que ce très mal embouché de Trafalgar fait d’Isabelle la Catholique qu’il a fréquentée pendant un de ses voyages, sont pure réjouissance. 

Angélica Gorodischer, qui jamais ne se prend au sérieux, ne se moque pas pour autant de ses lecteurs, les grands bénéficiaires de ces fantaisies surnaturelles et pourtant si réalistes  ! 

Christinan ROINAT

Trafalgar de Angélica Gorodischer, traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, éd. La Volte, 2018 p., 20 €.  Angélica Gorodischer en espagnol : Trafalgar, ed. El Cid, Buenos Aires, 1979 / Kalpa Imperial, ed. Minotauro, 1983 – Angélica Gorodischer en français : Kalpa Imperial, éd. La Volte, Clamart 

« Le soleil sur ma tête », treize courts récits du Brésilien Geovani Martins

Rio de Janeiro et ses favelas. De jeunes garçons grandissent, mûrissent dans ce cadre. Les plages lumineuses, les reflets de l’océan au loin, les planches mal jointes, les déchets, les violences tout près. À moins de trente ans, Geovani Martins se fait connaître avec ces treize courts récits dont les héros sont des garçons ordinaires qui n’ont qu’une seule ambition : sortir de cette situation qui leur a été imposée. 

Photo : Gallimard et Fohja AUC

On a ici une vision très éloignée de celle de la Cité de Dieu de Paulo Lins, les deux étant aussi réalistes l’une que l’autre. Les jeunes garçons, les jeunes hommes et les adultes de Geovani Martins sont évidemment conscients de la misère qui les entoure, qui s’étale sous leurs yeux ; ils connaissent les agressions dans leur ruelle, dans la maison voisine, ils savent ce que c’est de perdre un proche tué par d’autres jeunes. Pourtant ‒ conséquence de leur éducation ?, nous n’aurons pas d’explication ‒ ils ont gardé une sorte de naïveté bienvenue qui leur permettra de vivre pleinement dans un contexte aussi dur. 

Malgré les différences de situation et d’âge entre les « héros » de ces nouvelles, tous aspirent avant tout à simplement exister et, si possible, à être admis, mieux encore, à être respectés. Mais, comme partout, le respect se mérite. Et dans la favela, c’est le plus souvent à sens unique : pas de problème majeur entre les « potes » qui depuis leur naissance partagent les mêmes galères. On ne peut pas en dire autant des « keufs », des « condés » qui, eux, n’hésitent pas à racketter plus malheureux qu’eux. 

Le soleil sur ma tête, ce sont des morceaux de vie entre récit et documentaire. Aucune nouveauté dans ce qu’on lit, sinon une authentique confiance en l’être humain. 

Christian ROINAT

Le soleil sur ma tête de Geovani Martins, traduit du portugais (Brésil) par Mathieu Dosse, éd. Gallimard, 135 p., 15 €. Geovani Martins en portugais : O sol na cabeça, ed. Companhia das Letras. 

Caryl Férey nous propose un nouveau roman « Paz » dans la série noire Gallimard

La Colombie loin des clichés touristiques et des visions folkloriques sur les cartels et les champs de coca, une Colombie meurtrie, dure, dont les blessures se referment très lentement, où l’on oscille entre désir de paix et violence extrême, où l’on tente de récupérer les ex-guérilleros et d’oublier les paramilitaires, où règnent encore politiques corrompus et cartels qui sèment la terreur : voilà le nouveau roman que nous offre Caryl Férey après Condor et Mapuche dans son exploration de l’Amérique latine.

Photo : Gallimard

Sur plus de 500 pages, l’auteur promène son lecteur à travers toute la Colombie, de la ville à la jungle du Narino, de Bogotá à Carthagène en passant par Medellín. Il reconstitue à la perfection les paysages et les ambiances, le trait est juste, le vocabulaire précis et incisif. Comme un peintre, il dresse sous nos yeux dans une fresque remarquable le tableau de ce pays contrasté.Mais il ne s’agit pas d’une promenade touristique et esthétique. La beauté de certains lieux côtoie l’horreur et la laideur de la nature défigurée et de la misère insoutenable. Nous accompagnons les personnages dans des lieux dangereux, épouvantables, que ce soit en ville ou dans les montagnes perdues où sévissent coupeurs de coca et sicarios achetés par les cartels, ou encore la jungle où traînent des guérilleros réfractaires qui refusent la paix.

De plus, l’auteur de façon habile et très maîtrisée nous restitue peu à peu, en la mêlant au récit, l’histoire de la Colombie. Il explique l’horreur dès les années cinquante de la Violencia, la naissance des FARC et des milices paramilitaires, la guerre civile d’une sauvagerie inimaginable. Enfin, il parle du travail sur la réconciliation nationale et la réinsertion des guérilleros des FARC.

Justement, dans ce contexte un peu trouble de paix fragile, le côté thriller du récit entre en scène avec la découverte à Bogotá même et dans tout le pays de cadavres atrocement mutilés, aux membres découpés et éparpillés : qui a intérêt à réveiller la terreur, qui organise ces boucheries ? C’est le problème à régler au plus vite. Et nous allons vivre les péripéties en cascade avec toute une galerie de personnages plus ou moins sympathiques dont les destins vont se croiser : au plus haut de la hiérarchie, Saul Bagader, ex-conseiller du président Uribe, devenu procureur général, qui a supervisé aussi le plan « réconciliation nationale », un homme dur et sans état d’âme. Sous ses ordres, son fils aîné, Lautaro, ex-chef des Forces spéciales qui a combattu impitoyablement les FARC, maintenant chef de la police criminelle, solitaire sans beaucoup d’empathie pour l’espèce humaine et bras droit infaillible de son père. Et dans cette famille de grands bourgeois apparaît Angel, le fils cadet qui a basculé dans l’autre camp, celui de la guérilla et qui l’a payé très cher à la fin du conflit. Lui aussi a dû se soumettre à la volonté du père et végéter sous une fausse identité près de Carthagène, au début du roman. Car rapidement les lignes vont bouger.

L’enfance des deux frères a été marquée par la rivalité, la jalousie de Lautaro envers le cadet, le préféré de la mère. Puis tous deux jeunes adultes ont vécu la perte violente de leur compagne et Lautaro est resté très seul, très désabusé et incapable de compassion pour ses semblables. Le tour de force de l’auteur, aucun manichéisme ! Tantôt on hait Lautaro, tantôt on le plaint et on éprouve de la pitié pour lui. On voit les failles de chacun, le ratage de leur vie privée.

Les autres personnages, de milieu plus modeste, ont tous dans leur enfance subi la violence du pays : père assassiné, viol, village martyrisé par les paramilitaires, ou enfance subie dans un quartier où l’on n’existe que par la force et la brutalité.Diana la journaliste d’investigation opiniâtre et téméraire, Flora travailleuse sociale courageuse, qui ira au devant du danger pour l’amour d’Angel : voilà de beaux portraits de femmes qui se battent pour la paix et la justice.

Nous n’en dirons pas plus, pas question de dévoiler l’intrigue qui se déroule de surprise en surprise, et de découverte en écœurement, car rien ne nous sera épargné jusqu’au dénouement digne d’une tragédie grecque.

Voilà donc Paz, un grand roman qui, en plus de ses aspects documentaires et historiques développe une analyse fine de la psychologie humaine, une vision noire de la Colombie contemporaine et de l’espèce humaine avec toutefois une petite lueur d’espoir finale. On ne sort pas indemne de ce livre au souffle puissant. Je le recommande vivement.

Louise LAURENT

Paz de Caryl Férey, éd. Gallimard, 534 p., 22 €.

Caryl Férey est un écrivain et un scénariste français.  Il a grandi en Bretagne après que sa famille se fut installée à Montfort-sur-Meu près de Rennes en 1974. Grand voyageur, il a parcouru l’Europe à moto, puis a fait un tour du monde à 20 ans. Il a notamment travaillé pour le Guide du Routard. En 1994 paraît chez Balle d’Argent son premier roman « Avec un ange sur les yeux ». Il sort la même année son premier polar, « Delicta Mortalia : péché mortel », puis quatre ans plus tard le très remarqué « Haka » (1998). « Mapuche » (Série noire, 2012) obtient le Prix Landerneau Polar 2012 ainsi que le Prix Ténébris en 2013. En 2015, il est le parrain de la 11e édition du salon Lire en Poche. Son site : http://www.carylferey.com/ 

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