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Le roman « Fugue mexicaine » de Chloe Aridjis fille de l’écrivain et diplomate Homero Aridjis

À 17 ans Luisa, étudiante plutôt sérieuse, a quitté la demeure familiale pour suivre Tomás, un garçon qu’elle connaît à peine, fascinée plus que séduite par ce jeune homme original. Elle est la fille d’un professeur parfois un peu pesant et d’une mère traductrice un peu trop absente. On est en 1988, trois ans après le tremblement de terre qui a détruit des quartiers entiers de Mexico et laissé presque intacte la petite maison occupée par la famille. Comment Luisa a-t-elle franchi le pas ?

Photo : the-tls

La plage de la côte pacifique au bord de laquelle elle traîne peut passer pour un de ces « endroits paradisiaques » que vantent les agences de voyages, elle peut aussi sembler menaçante : ses courants à drapeaux rouges, son nom même, dont on a oublié la véritable étymologie, Plage des Morts ou Lieu à papillons ? Luisa n’arrive pas à se faire une idée. Elle en est au même point que Tomás qui l’a entraînée là. Les eaux du Pacifique sont-elles pures ? Renferment-elles des monstres ? Ressemblent-elles à celles de Cythère qui, elles, on le sait, renferment des statues grecques échouées lors d’un naufrage il y a des milliers d’années ? Et ces nains ukrainiens dont les journaux ont parlé sont-ils tout à côté de ce couple bizarre que forment, ou ne forment pas, Luisa et Tomás ?

Pour la jeune fille, rien n’est fixé, solide. Les phrases, souvent poétiques, de Chloe Aridjis, donnent ce vertige doux, doucement coloré, qui permet au lecteur de partager les doutes de Luisa, la plongée qui pourrait être brutale dans une soirée de lutte libre (mais n’est-on pas dans les jeux de la Rome antique ?) ou dans une discothèque mexicaine branchée (qui n’est pas loin de l’orgie romaine) en sont des exemples.

À travers ces images si fortes, l’auteure crée un tableau hyperréaliste de la petite bourgeoisie mexicaine de ces années 1980. Le désenchantement est partout, la mort est proche, overdose d’une fille, agression nocturne d’un prostitué, envie de vivre réduite à presque rien. Alors quel rôle peut avoir Tomás dans la vie de Luisa ?

Il n’y a rien de mieux qu’un séjour à deux pour découvrir l’autre, surtout si c’est un presque inconnu, mais aussi, peut-être pour se découvrir soi-même. La découverte, des êtres humains, des lieux, des atmosphères, est par essence double, les hésitations de Luisa en sont le reflet, et Chloe Aridjis le montre puissamment en mêlant poésie, étrange, naïveté, celle de l’adolescente, et éventuelle rouerie, celle de Tomás, dont le côté fuyant ne reflète que le ressenti de Luisa.

Le ressenti de Luisa, c’est justement ce que nous avons sous les yeux, elle est troublante, cette fille paumée et volontaire, attirante et décourageante, qui expose avec pas mal de candeur ses hésitations. Pourquoi cette fugue ? Trouvera-t-elle la réponse ? La découvrirons-nous à son insu ?

« Au maximum c’était la moitié d’une histoire », conclut Luisa vers la fin du roman. Mais pour le lecteur, l’histoire est bien complète, riche, subtile. Chloe Aridjis, la fille d’Homero Aridjis, grand écrivain mexicain et d’une mère nord-américaine, qui écrit pour le moment en anglais, est en train de se faire un solide nom dans les Lettres, américaines ou mexicaines puisqu’elle domine les deux langues et les deux civilisations.

                                                                                                       Christian ROINAT

Fugue mexicaine de Chloe Aridjis, traduit de l’anglais par Antoine Bargel, éd. Mercure de France, 175 p., 21 €.

« La fille de l’Espagnole » de la journaliste Karina Sainz Borgo aux éd. Gallimard

Caracas, époque actuelle. Dans les magasins tout manque, même l’essentiel. Dans les rues, la tension monte. Les «  personnes ordinaires  » continuent de vivre, font semblant de pouvoir le faire, alors que des coups de feu résonnent de plus en plus souvent, alors qu’une autre «  personne ordinaire  » qui vous ressemble ne répond plus à une question banale, simplement par peur. C’est le cadre de ce roman composé par une journaliste vénézuélienne réfugiée à Madrid. 

Photo : Lisbeth Salas

Adelaida, la narratrice, voit mourir sa mère qui l’a élevée seule et avec laquelle elle faisait une très belle équipe. Peu après, un commando de femmes portant l’uniforme des milices révolutionnaires «  réquisitionne  » son appartement. 

On devine chez Adelaida les regrets d’avoir perdu, en plus de tout bien être matériel et de tout nécessaire vital, une certaine supériorité sociale dont elle a  ‒ un peu ‒ bénéficié dans les temps anciens et qui, parfois, peut faire penser à un mépris de classe  : ces femmes révolutionnaires ne sont pas de son monde et ne l’ont jamais été. C’est un de ces éléments qui rendent quasiment impossible de parler sereinement du Venezuela actuel. Si l’on n’est pas Vénézuélien, on constate la ruine épouvantable de tout un pays, on comprend la colère de ceux qui vivaient correctement «  avant  ». Mais on peut aussi admettre que ceux qui, «  avant  » n’avaient rien, gardent une nostalgie des espoirs déçus, ce qui n’excuse pas la violence. 

C’est bien une société fracturée, et peut-être sans remède, que montre Karina Sainz Borgo  : la violence partout, la faim quotidienne, la peur pour tous, la solitude puisqu’aucune confiance n’est désormais possible. Plus rien d’ailleurs n’est possible, Adelaida est consciente d’être arrivée au bout de tout, c’est cette dépression absolue que l’auteure nous fait partager et elle y parvient très bien  : se débarrasser d’un cadavre devient un accouchement, vie et mort ne sont plus que la même notion. 

La nostalgie des années perdues où l’on vivait en paix, où l’on mangeait à sa faim, est étouffée par la violence que la jeune femme a constamment  sous les yeux et dans les oreilles. Ce que l’auteure veut communiquer est parfois un peu brouillé par la multiplicité des points de vue (le chaos qu’affronte la population, l’intimité des rapports mère-fille, l’engagement militant des étudiants, l’adaptation, autrefois, des familles espagnoles sur le nouveau continent et quelques autres). Le lecteur fera le tri et rejoindra celui qui lui convient le mieux. 

Il y a de toute évidence le souhait de soigner une forme originale, un choc de mots et de formules pour créer des sensations fortes chez le lecteur. Malheureusement d’assez nombreuses erreurs formelles dans la traduction empêchent souvent le lecteur d’apprécier vraiment cette volonté  de l’auteure.

Plusieurs romans sur les énormes difficultés actuelles que connaît le Venezuela ont été publiés ces derniers temps. La fille de l’Espagnole apporte une vision très personnelle d’un pays en très grande détresse. 

Christian ROINAT 

La fille de l’Espagnole de Karina Sainz Borgo, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Stéphanie Decante, éd. Gallimard, 239 p., 20 €. 

Karina Sainz Borgo en espagnol : La hija de la española, ed. Lumen. 

« Frontières, limites, échanges dans l’œuvre du poète chilien Raúl Zurita » publié en espagnol par les éditions universitaire de Toulouse (PUM)

Sous la direction du maître de conférences Benoît Santini, les éditions de Presse universitaires de Toulouse, dans la collection Hespérides, publient un ouvrage entièrement en espagnol dédié à l’œuvre du poète chilien Raúl Zurita que nous avons invité à nos Belles Latinas en novembre 2015 et dont la présence reste gravée comme un moment fort de notre manifestation.

Raúl Zurita est né le 20 janvier 1950 à Santiago. Ingénieur civil de profession, il suit des études d’Ingénierie Civile à l’Université Federico Santa María de Valparaíso ; c’est là qu’il commence à écrire. Son incarcération et les tortures qu’il subit au début de la Dictature militaire, en 1973, ainsi que le traumatisme de cette période marquent de leur empreinte tant sa vie que son œuvre. Son poème, « Prison Stade du Chili », en garde, par exemple, la trace : « Lorsque nous entrâmes par le couloir des eaux ouvertes et / en nous traînant vîmes les casernes de planches traversées / entre les deux murs du Pacifique et au-dessus de lui les gradins / brisés du Stade du Chili blanchissant sous la neige comme/une gigantesque cordillère de bâtons emprisonnant l’horizon. »

L’écriture de Raúl Zurita, si singulière, torturée et douloureuse, est finalement un chant d’espoir, d’amour à la vie, aux espaces naturels et à la poésie : “Je sais que vivent les vallées / une couleur nouvelle chantait / les plaines médusées / Où touchés au-dessus du Chili le joli petit ciel ne faisait qu’un / avec les pâturages fleuris et cieux étaient ainsi leurs visages / en extase face aux vallées :  la couleur nouvelle qu’il chantait”. Aujourd’hui, sa poésie atteint enfin fleuves et mers, vallées et pâturages, les montagnes de France, paysages que le torrent des vers de Zurita parvient comme dans un rêve à déplacer et émouvoir.

La collection « Hespérides » réunit les ouvrages consacrés au domaine ibérique et ibéro-américain : essais, études critiques, ouvrages collectifs, mais aussi textes en langue espagnole et éditions bilingues. Elle a vocation à témoigner de la vitalité d’un champ de recherches et de création vaste, multiple et en pleine expansion. Elle s’adresse aux hispanistes et au public de plus en plus nombreux que sollicitent les cultures hispaniques.

Fondée à l’origine comme une collection consacrée à la linguistique, Interlangues s’est progressivement ouverte à la rencontre des langues dans les domaines de la littérature, de la civilisation et, ultérieurement, à l’édition de textes en édition bilingue. La collection est aujourd’hui partagée entre ces deux axes fondateurs : d’une part Inter langues-Linguistique qui demeure un outil privilégié pour les spécialistes du domaine de la linguistique dans sa définition ouverte d’étude du langage ; d’autre part, Interlangues-LLCER (Langues, littératures et civilisations étrangères et régionales) qui offre à un public plus large, de spécialistes de domaines variés et de curieux, des textes et des études de textes touchant diachroniquement à toutes les aires linguistiques de la littérature et de la civilisation avec l’objectif de faire se rencontrer les chercheurs de ces spécialités autour d’un projet commun, celui de s’éclairer les uns les autres.

Les vingt textes de cet ouvrage se centrent autour des frontières, des échanges et des limités, termes et concepts polysémiques dans l’œuvre de Raúl Zurita, avec une multiplicité de regards et d’échanges, sur les frontières linguistiques et génériques, le traitement singulier des frontières spéciales et physiques se créant une géographie anomale et difforme…

Benoît Santini est maître de conférences en civilisation latino-américaine à l’université du Littoral Côte d’Opale, membre de l’unité de recherche H.L.L.I. (Histoire, les Langues, les Littératures & l’Interculturel). Spécialiste de l’œuvre de Raúl Zurita, il a écrit une thèse de doctorat et publié divers articles sur celui-ci, co-traduit plusieurs de ses poèmes et coordonné une œuvre critico-générique Raúl Zurita. Obra poética (1979-1994). Par ailleurs, il s’intéresse plus largement à la poésie chilienne (Lira popular, Gabriela Mistral, poésie et dictature, jeunes poètes du XXIe siècle), au roman chilien (Ramón Díaz EterovicDaniel BelmarSalvador Reyes), à la poésie latino-américaine (poètes de l’Indépendance, Salomón de la SelvaCésar Moro) et aux nouvelles voix émergentes de la poésie d’Amérique latine. Il a coordonné avec Laëtitia Boussard l’ouvrage collectif Chile en el siglo XXI: ¿Nuevos recorridos artísticos, nuevos caminos históricos? (Mago Editores, 2013).

Benoît SANTINI

Fronteras, lÍmites, intercambios en la obra de Raúl Zurita. Un viaje por los meandros de la creación poética. Ed. PUM. Auteur : Benoît SANTINI (dir.) N° ISBN : 978-2-8107-0660-0. Prix : 28 €.  Prix souscription : 22.50 €. Format et nombre de pages : 13,5 × 22 cm – 348 p. Année : 2019. Réf. : HES 68

Histoire(s) de chercheurs d’or en Guyane : « Les gens de l’or » de Michèle-Baj Strobel

On y parle créole, français, brésilien, on y est noir, blanc, métissé, on s’y croise plus qu’on ne cohabite, l’existence de chacun n’est qu’à lui ou à elle, de toute manière leur vie est rude, instable, riche de cette instabilité. Michèle-Baj Strobel, ethnologue mais avant tout observatrice généreuse, fait exister pour nous des dizaines de ces aventuriers.

Presse : Université de Guyane

Michèle-Baj Strobel arrive en 1981 avec ses deux enfants à Maripasoula, petite ville de Guyane, pour rejoindre son mari médecin. Au bord du fleuve Maroni, la bourgade ressemble à une île au cœur de la forêt équatoriale. Jeune ethnologue, elle découvre une Amérique qu’elle était loin d’imaginer, un mélange extraordinaire de langues et de peuples, Amérindiens, Noirs, Créoles et quelques rares Blancs, tous ou presque fonctionnaires français. Portée par une envie de découvrir, professionnelle et encore plus humaine, elle publie la première version des Gens de l’or en 1998. L’orpaillage étant revenu fortement dans l’actualité (dramatique et politique), les éditions Plon ont eu la très bonne idée de rééditer le livre, augmenté d’un avant-propos qui, plus que l’actualiser, lui donne une profondeur supplémentaire.

Les relents coloniaux et esclavagistes sont toujours bien là, dans les années 1980, la hiérarchie raciale a toujours cours malgré l’égalité républicaine. Plusieurs langues se côtoient, reflet des origines et des classes sociales, des classes sociales qui se jalousent et s’envient mutuellement. Peu à peu, Michèle-Baj Strobel découvre ce nouveau monde, les paysages et surtout ses habitants. Peu à peu, elle sent naître l’envie de découvrir plus en profondeur la vie et la réalité des gens de l’or, orpailleurs, leurs amis et leurs familles. Comme le dit un chamane : « Lorsque l’or reste enfoui sous la terre, tout va bien. Il n’est pas dangereux (… »).

Michèle-Baj Strobel alterne naturellement, pourrait-on dire, mais en réalité c’est de la virtuosité, chapitres sur l’histoire de la chasse à l’or depuis la conquête, passages techniques détaillés sur l’extraction, descriptions lyriques et d’une beauté saisissante de la forêt superbe et mortifère, et portraits criants de vérité de personnages, hommes et femmes qui parfois acceptent de parler de ce qui a été leur vie. Ce patchwork se révèle passionnant, on est dans un roman du XIXème siècle, dans un western et dans un recueil poétique, l’intérêt ne se dément pas au long de ces presque 500 pages pourtant bien denses. En prime, on apprendra des bribes de langue créole, savoureuse elle aussi.

La vie et la mort sont évidemment au cœur de l’ouvrage. La disparition rapide d’un magasin sur le bord du Maroni donne lieu, parmi d’autres exemples, à un récit d’anthropologie et d’humanisme poignant : l’homme qui le tenait après une vie d’errance, de constants changements d’état, d’activité, meurt de vieillesse dans sa « boutique » désordonnée où l’on peut acheter singe boucané, poisson séché et plusieurs marques prestigieuses de champagne français. En quelques mois tout a disparu, la grande case s’est effondrée, ne restent que des souvenirs que le vieil homme a pu laisser à ses clients et à ses connaissances.

Le temps est essentiel pour la recherche de l’or, puis pour l’exploitation, puis pour l’éventuelle rentabilité. Il en va de même pour l’auteure, il lui faut plusieurs années pour sentir qu’elle commence à dominer son sujet, à connaitre la réalité de ces hommes et de ces femmes. Dans son livre, elle réussit à nous faire admettre cette progressivité des découvertes, ce lent passage des apparences vers une vérité que nous aussi finissons par partager.

Rappelons que ce texte a été publié une première fois en 1998 (éditions Ibis Rouge). Un avant-propos de 2019 (que nous avons préféré lire après le texte original) remet la découverte d’origine dans la perspective actuelle, assez déprimante : qu’a apporté la mondialisation, sinon des nouveaux riches en 4×4 de luxe, la multiplication des suicides chez les tout jeunes Amérindiens locaux et la destruction de la nature par les orpailleurs clandestins dont les Indiens sont les principales victimes ?

La collection Terre Humaine (Jean Malaurie, Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacarrière et même Émile Zola) est en soi prestigieuse. Ces Gens de l’or en sont désormais un de ses joyaux.                                                                                       

Christian ROINAT

Les gens de l’or de Michèle-Baj Strobel, éd. Plon, collection Terre Humaine, 528 p., 27 €.

« L’Amérique ibérique : des découvertes aux indépendances » de Michel Bertrand

Michel Bertrand, professeur d’histoire et directeur de la Casa de Velázquez à Madrid, nous livre une somme dense et imposante sur la période allant de la découverte des Amériques aux indépendances, soit une période allant de 1492 à 1808.

Photo : bishopspalace.org

Dans cette histoire revisitée, les mots sont piégés. « Découverte » s’écrit avec des guillemets car lorsque les Européens mettent pied à terre, de manière inattendue, ils rencontrent un autre monde, des civilisations complexes et sophistiquées. En Europe, pour la commémoration du Vème centenaire de la découverte des Amériques, on a usé de l’expression « rencontre de deux mondes », outre-Atlantique on lui préfère celle du « choc » de deux mondes. 

En 1992, les célébrations du « Vème centenaire » de cette «  découverte  » ont été riches en hésitations, interrogations, débats, polémiques, tant il est vrai que des deux côtés de l’Atlantique, il s’agissait de renommer les choses pour ne pas ajouter aux malheurs des amérindiens vaincus après une longue domination sans partage. 

Un tournant historiographique 

Les commémorations de 1992 ont donc eu le grand mérite d’ouvrir un tournant historiographique critique et de bousculer les approches européo-centrées. L’histoire coloniale ibéro-américaine s’en est trouvée enrichie de nombreuses synthèses mais surtout l’approche de cette histoire a évolué  : «  au cœur de la démarche historienne se situe l’humain, l’acteur ou encore l’action, jusqu’alors renvoyés au statut de lucioles illusoires  ». 

En outre, les travaux de Serge Gruzinski, en particulier, ont décloisonné les regards, élargi les horizons, porté l’attention sur les circulations et les connexions entre les deux rives de l’Atlantique. Après l’économie, la nouvelle histoire prenait à son compte le concept de globalisation pour relire le passé de la «  quatrième partie du monde  », ainsi nommée en 1507 par Martin Waldseemüller, un cartographe de Saint-Dié. 

Une approche globale

Michel Bertrand aborde de manière très précise les différentes étapes de la découverte d’un continent, de sa colonisation et de sa gestion aux plans spirituel, économique, politique, culturel et anthropologique. Mais il ouvre le champ en situant l’expansion coloniale au cœur des enjeux atlantiques européens qui opposent, au XVIIIe siècle, l’Angleterre et la France. Enfin, les processus indépendantistes sont revisités à partir de travaux récents, selon une approche globale, à distance des  récits patriotiques ou des épopées anticolonialistes. 

Ce manuel a le mérite d’offrir à ses lecteurs un large panorama des évolutions historiographiques les plus récentes, de rendre compte des débats nouveaux qui animent la communauté des américanistes depuis une vingtaine d’années. Il propose aussi des descriptions très documentées par des approches micro-historiques sur les modes de sociabilité, les motivations des acteurs et les réseaux sociaux, spirituels, familiaux et financiers dans le monde des élites coloniales de plus en plus métissées. 

On dispose désormais d’un ouvrage de référence pour aborder, dans leurs profondeurs historiques, les sociétés de l’Amérique ibérique d’hier et d’aujourd’hui, avec des schémas d’étude renouvelés.

Maurice NAHORY

L’Amérique ibérique. Des découvertes aux indépendances de Michel Bertrand, Ed. Armand Colin, 272 p., 27€ 

L’édition complète des « Chroniques » de Clarice Lispector

Antoinette Fouque, la créatrice des éditions Des Femmes, s’est de tout temps intéressée à l’œuvre de Clarice Lispector, une des plus grandes créatrices du Brésil, dont l’influence ne s’est jamais tarie dans son pays et dans le reste de l’Amérique. En dehors de sa correspondance, qui sera peut-être publiée un jour, Des Femmes peut se glorifier de proposer désormais aux lecteurs français ses œuvres complètes, nouvelles, romans et aujourd’hui ces chroniques publiées dans divers organes de presse entre 1967 et 1977. 

Photo : Lithub.com / Ed. Des Femmes

Elle parle de tout, ou presque, dans ces chroniques qui fuient systématiquement les règles généralement imposées par le genre. Une chronique doit ‒ devrait ‒ traiter d’un sujet unique qui est la base des réflexions de l’auteur. Elle doit ‒ devrait ‒ entrer dans un cadre, toujours le même d’une semaine, ou d’un jour, à l’autre  : tant de lignes, un style reconnaissable, ce qui pousse le lecteur vers un certain confort (il se retrouve facilement dans ses habitudes) qui peut finir par ressembler à une paresse intellectuelle. Or Clarice Lispector brise cela  : parfois un seul texte occupe la livraison de la semaine, parfois ils sont trois ou quatre, courts, sans aucun lien entre eux. Elle jouit de la liberté que lui ont donnée les responsables éditoriaux, et qu’ils en soient remerciés  ! Comme l’esprit de l’auteure est non seulement libre mais particulièrement ouvert, c’est un régal d’une richesse inouïe qu’elle offre généreusement à ses lecteurs des années 60 ou 70, un régal qui n’a pas pris une ride. 

S’il y a un sujet sur lequel elle évite de s’attarder, c’est l’actualité, la politique, à une époque où le Brésil était en grande souffrance. Il lui arrive néanmoins de faire exception si des êtres humains sont concernés, des Indiens d’Amazonie en danger par exemple. Ailleurs, elle dit son impossibilité d’écrire sur le Vietcong, non, elle se sent trop hors de ces réalités. Belle honnêteté à une époque où chacun avait son avis sur le sujet  ! Ce n’est probablement pas une espèce d’autocensure, cela permet en outre de laisser hors du temps ses considérations sur la littérature, sur la création, sur les petits bonheurs ou malheurs du quotidien. Ainsi, quand elle fait le portrait d’une voisine, d’un chauffeur de taxi, dix ou quinze lignes, quelques phrases, un court dialogue, et cinquante ans plus tard, sur un autre continent (et dans une autre langue) la personne évoquée est vivante sous nos yeux. 

Alors, comment lire ces plus de cinq cents chroniques  ? Premièrement avoir 24 heures sur 24, nuit comprise, le volume à portée de main. Ensuite, de temps en temps viendra l’envie, le besoin de l’ouvrir au hasard de préférence. Mais la démarche peut s’avérer dangereuse  : il est facile de se laisser prendre au piège. On est parti pour lire deux, trois chroniques et on ne  peut arrêter avant la vingtième  ! C’est un danger tellement rempli de promesses qu’il faut l’affronter sans retenue  ! 

Christian ROINAT 

Chroniques. Édition complète de Clarice Lispector, traduites du portugais (Brésil) par Claudia Poncioni, Didier Lamaison, Jacques et Teresa Thériot, avec une préface de Marina Colasanti et une postface de Pedro Karp Vasquez. Ed. Des Femmes, 473 p., 25 €. 

« Civilizations » de Laurent Binet, prix du roman de l’Académie française, une relecture du XVIe siècle

À travers ce formidable récit d’aventures qui traverse le XVIe siècle, Laurent Binet nous entraîne dans une relecture originale de l’histoire européenne et une réflexion sur la complexité de l’espèce humaine. Ce livre lui vaudra le prix du roman de l’Académie française, récompense tout à fait méritée. 

Photo : Editions Grasset

Le parti pris original de l’auteur consiste à reconstruire l’Histoire à rebours : vers l’an mille, des Vikings descendent vers le sud et apportent aux Indiens le fer, les chevaux et l’immunité contre certaines épidémies. Puis Christophe Colomb découvre Cuba, mais vaincus par les autochtones, ni lui ni ses compagnons ne reverront les côtes espagnoles, on les croit disparus en pleine mer et l’Europe se désintéresse de cette conquête improbable. 

Enfin, fuyant une guerre fratricide pour le pouvoir, l’Inca Atahualpa appareille avec sa cour de Cuba et débarque à Lisbonne. Il conquiert toute l’Europe affaiblie par ses querelles, il imposera partout les règles de justice et de tolérance de la société inca. Mais, bien sûr, tout se compliquera… Et le récit se finira par une dernière partie nommée « Les aventures de Cervantès » qui consiste en un périple dangereux à travers une Europe redevenue intolérante. Nous arriverons à la bataille de Lépante et ses conséquences pour le destin de Miguel. 

Ce récit haut en couleur, c’est aussi l’occasion pour l’auteur de nous décrire cette horrible Europe du XVIe siècle. Le regard des Incas est naïf, plein d’incompréhension, comme celui des Persans de Montesquieu quelques siècles plus tard. Ils découvrent le fanatisme des inquisiteurs, l’intolérance violente de Luther, les luttes perpétuelles entre les royaumes exsangues avec la menace constante du Turc aux frontières. Ils s’effraient de l’oppression des faibles, de la misère et de la famine qui règnent, des épidémies récurrentes qui ravagent les populations. 

Atahualpa va conquérir par la guerre et par une habile diplomatie puis il va remodeler la société selon le modèle collectiviste inca, profitant d’échanges commerciaux intenses avec son frère resté dans les Andes et avec qui il s’est réconcilié : envoi de livres et de poudre contre or et argent si utiles en Europe par exemple. Grâce au partage des terres et des biens, à la justice, à la tolérance religieuse, il y aura quelques années prospères et presque idylliques. Mais tout a une fin et l’humanité retombera dans ses vieux travers. 

Ce récit très bien écrit et très agréable à lire nous fournit l’évasion à travers temps et espace, nous divertit et nous renvoie à une vision peu flatteuse de l’Europe. Mais l’intention est plus sérieuse, le propos plus profond. Cette fiction soulève plusieurs interrogations : qui sont les Barbares ? Ces Indiens brillants, tolérants, aussi cruels et belliqueux que les Blancs certes mais ayant un sens aigu de la justice ou ces Européens imbus d’eux-mêmes, sans scrupule, fanatiques et ivres de pouvoir ? 

L’humanité est-elle capable de vivre dans la sérénité et l’harmonie à long terme ou est-elle condamnée à retomber toujours dans ses vieux défauts, les luttes religieuses masquant l’appétit de gains, de pouvoir et l’ambition démesurée. L’art est-il une échappatoire par le rêve et l’imaginaire ? Les créateurs peuvent-ils aider à civiliser et raffiner les sociétés ? 

Tel est l’intérêt de ce roman : au-delà du divertissement et de l’admiration que suscitent certaines trouvailles astucieuses de l’auteur, on reste perplexe et pensif, et on ne peut s’empêcher de réfléchir sur l’humanité et sur soi-même sans réel optimisme. 

Louise LAURENT

Civilizations de Laurent Binet, France, éd. Grasset, 378p., 22 euros. 

Un journal de bord en Colombie de Cédric Rutter aux éditions La Guillotine

« La Colombie (sans Ingrid ni Pablo) » est un livre où alternent impressions d’un Européen et conversations avec des Colombiens et des Colombiennes. Un journal très personnel, pas une énième analyse scientifique aride ni un pamphlet politico-dramatique. Un outil de formation et de sensibilisation selon l’avis d’un éducateur colombien. Nous présentons ici la préface de Lode Vanoost, ancien membre de la Chambre des représentants de Belgique.

Photo : Auteur et éd. La Guillotine

Dans ce pays « touristique, le seul d’Amérique latine qui se trouve à la fois sur l’Atlantique et sur l’océan Pacifique, vous pouvez voir des villes splendides, d’impressionnants espaces naturels et des étendues de plages sans fin. Le gouvernement colombien fait d’ailleurs tout son possible pour améliorer son image. Il est parfaitement possible de visiter la Colombie et de ne pas remarquer la terrible réalité sociale qui se cache derrière la version carte postale. Ce n’est pas ce que Cédric a fait.

Il s’était bien préparé. Mais ce pays immense, beau, fascinant et cruel l’a saisi et bouleversé. Pas seulement à cause des terribles conditions de vie dans les villages et les bidonvilles, des routes boueuses impraticables, des bus délabrés, de la mauvaise alimentation, de la peur constante de la répression, des familles, des amis, des collègues assassinés ou « disparus » et des arrestations qui s’accompagnent toujours de mauvais traitements. Mais aussi pour la détermination avec laquelle des milliers de Colombiens continuent malgré tout à résister, à s’organiser et à faire entendre leur voix. 

On ne peut pas faire autrement que de ressentir de l’admiration et du respect pour ces braves gens. Mais comment tiennent-ils le coup ? Avec son livre, Cédric Rutter lève un bout du voile. Le Colombien ordinaire a en fait deux choix, se soumettre à la violence semi-féodale de l’élite colonisatrice, ou résister. Certains ont choisi la confrontation armée – ce qui a conduit à une répression encore plus atroce. D’autres continuent de choisir la résistance non violente et démocratique. Cédric Rutter a écouté ces derniers et a pris note.

Les termes « féodalisme » et « colonisation » sont justifiés dans ce contexte. Dans les années 1960, le gouvernement central utilisait littéralement le terme « colonisation » dans ses documents des programmes de « développement rural ». Ce récit de voyage montre les faits, et au XXIe siècle, c’est à ce mot que cela se résume encore. Les multinationales unissent leurs forces à celles de l’élite locale et financent des milices armées privées pour terroriser et chasser les gens de leurs villages et de leurs propriétés, après quoi, l’exploitation à grande échelle, minière, forestière ou agricole, peut commencer « sans entraves ».

Ce livre a représenté pour moi un flash-back, un retour émotionnel à la période où j’ai moi-même visité le pays. En 1998, 1999, 2001 et 2002, alors que j’étais encore membre de la Chambre des représentants de Belgique, j’ai pu m’entretenir avec des défenseurs des droits de l’homme, des militants syndicaux, des journalistes et des représentants des peuples indigènes. Ils nous avaient expliqué que le tout nouveau Plan Colombie du président Bill Clinton n’était ni plus ni moins qu’une stratégie visant à étouffer toute résistance sociale dans l’œuf. « Cette soi-disant lutte contre le trafic de drogue est un écran de fumée. Il s’agit de militariser les campagnes et d’éradiquer toute résistance démocratique, me répétait-on. » Dix ans plus tard, Cédric Rutter conclut que cette analyse était correcte. Tous ses témoins confirment que tout s’est déroulé comme les opposants à ce plan l’avaient prédit.

J’avais eu l’occasion de parler aux membres de l’organisation Nunca Más (Plus jamais ça) qui avait dressé la liste des victimes de violences politiques, des disparitions, des exécutions sommaires, des tortures et des peines d’emprisonnement sans aucune forme de procès. Le rapport montrait que la grande majorité des morts avaient été victimes de violences de la part de l’armée, de la police et des paramilitaires, et non des guérillas. Ensuite, j’avais rencontré le ministre de la Justice, le commandant en chef de l’armée et le président Samper. Au cours de nos discussions, les officiels avaient clairement indiqué que Nunca Más était pour eux, comme tous les autres défenseurs des droits de l’homme, des « agitateurs terroristes » – une rhétorique identique à celle ressassée durant la guerre froide, remplacez uniquement « communiste » par « terroriste », le reste ne change pas. Le fait que Nunca Más ait réalisé exactement le même type d’inventaire des violences causées par les groupes rebelles ne fut d’aucune utilité pour faire accepter leur travail. Le ministre et le président nous expliquèrent tous deux que « l’histoire étrangère » selon laquelle, en Colombie, l’appareil d’État lui-même serait à l’origine de la terreur représentait une absurdité. Ils ne montrèrent aucun signe d’impulsion au dialogue, ni à la compréhension des revendications sociales.

Comme Cédric, je me demandais sans cesse : « Comment ces gens résistent-ils dans ces circonstances, contre tant de refus, contre tant de cruauté brutale ? » Au cours de sa visite, Cédric admire la persévérance infatigable avec laquelle les Colombiens continuent d’exiger des éclaircissements pour les massacres, dont certains ont été commis dix années avant ma première visite. Dix ans après, ce livre reste d’actualité.

La Colombie nous concerne tous. Là-bas, le pétrole et les autres matières premières qui sont extraits et les produits d’alimentation qui sont cultivés sont ensuite vendus aux consommateurs européens et américains par des entreprises canadiennes, françaises, espagnoles, américaines… Appelez ça du capitalisme ou du néolibéralisme, ça n’a pas d’importance. La Colombie montre ce qu’est réellement le système économique mondial, un système basé sur une exploitation épouvantable et une concentration du pouvoir et de l’argent entre les mains du plus petit nombre possible. Ce ne sont pas là les excès d’un système intrinsèquement bon devenu incontrôlable, mais l’essence même de l’économie mondiale. La réaction la plus facile serait de critiquer l’élite compradore colombienne et de s’en tenir là. Cependant, cette élite ne peut faire ce qu’elle fait que parce qu’elle sert les intérêts économiques occidentaux.

Au moment où j’écris ces lignes, plus de 300 assassinats politiques ont déjà été commis en Colombie au cours du premier semestre 2019. Les organisations de défense des droits de l’homme désignent l’armée, la police et les groupes paramilitaires, comme en 1999, comme en 2010, comme en 2019. En même temps, le gouvernement de Washington tente de « restaurer » la démocratie et les droits de l’homme au Venezuela. Les États-Unis souhaitent le faire depuis le pays voisin, la Colombie, le pays le plus cruel d’Amérique latine, et ce, depuis plus de 50 ans. L’hypocrisie est immense.

Pourtant, ce n’est pas un livre cynique. Au contraire, vous pouvez lire ici comment les Colombiens continuent et n’abandonnent pas le combat. Ils méritent notre respect et notre appui. Ils comptent là-dessus. « Sans protestation internationale, nous ne pourrons jamais rien changer par nous-mêmes ».  Mais on a besoin de plus que de solidarité internationale. Le monde entier doit changer et vivre différemment, pour le bien du climat, contre la folie nucléaire des superpuissances et pour une existence digne, y compris en Colombie.

Lode VANOOST

La Colombie (Sans Ingid ni Pablo) par Cédric Rutter, 220 p. 12 euros aux éditions La Guillotine. SITE

Lode Vanoost, ancien membre de la Chambre des représentants de Belgique (1995-2003), est journaliste pour le site d’informations progressiste DeWereldMorgen.be.

« Sur la route des extrêmes – Une traversée de l’Amérique du Sud » par Alfred de Montesquiou, présenté par Arte éditions et Gallimard Voyages

L’auteur est journaliste. Correspondant pour Associated Press puis Paris-Match, il a couvert la plupart des grands conflits du Moyen-Orient. Il a obtenu le prix Albert Londres 2012 pour son travail sur la chute du colonel Kadhafi en Libye. Une traversée de l’Amérique du Sud – De l’Argentine à l’Équateur en passant par la Bolivie ou le Brésil, une aventure humaine et écologique est son dernier ouvrage. Nous vous présentons ici l’introduction de l’auteur à son dernier ouvrage et nous remercions Arte Magazine et les éditions Gallimard de leur autorisation. 

LUCHANDO E LA VICTORIA

Photo : Gallimard et

Ce livre est une enquête écologique. C’est une traversée de l’Amérique du Sud qui vise à explorer l’avenir. L’eau, la montagne, le désert… chaque voyage vers un biotope singulier y est pris comme la variante d’un scénario d’évolution possible de notre planète. Car les extrêmes de la Terre ne racontent pas seulement les marges du monde habité. Bombardements d’UV, tempêtes inhumaines, air raréfié, inondations massives : c’est aussi l’avenir d’une planète en crise qu’ils peuvent nous aider à comprendre.

Ces défis ne sont pas des fables alarmistes de futurologues ou d’experts climatiques. Ce sont des phénomènes actuels, courants, que je suis allé observer de mes yeux. L’Amérique du Sud est en effet le continent des extrêmes et celui des plus radicales variations de biotopes. Il abrite la plus vaste forêt au monde, le plus grand fleuve, la chaîne de montagnes la plus longue, mais aussi le désert le plus sec et la terre la plus australe… Avec mes camarades de voyage, j’ai parcouru ce continent de l’équateur au cap Horn, en passant par l’Amazonie, le désert d’Atacama et une bonne partie des Andes afin de réaliser une série documentaire pour Arte.

À chaque étape, nous avons pris comme fil rouge un écosystème, en cherchant à l’explorer dans sa logique la plus extrême. Ces territoires sont toujours les plus fragiles, donc les plus vulnérables aux aléas du changement climatique. Les parcourir aujourd’hui est une manière de sonder ce à quoi pourra ressembler notre avenir si nous laissons l’environnement s’effondrer. À chaque étape de notre voyage, la problématique était locale mais les enjeux mondiaux, illustrant l’interconnexion du climat terrestre et l’urgence des signaux qu’il émet.

Le récit de ce voyage vise à décrypter comment l’homme s’adapte aux défis du milieu et comment en retour il façonne les écosystèmes. Pour le pire, mais aussi parfois pour le meilleur. C’est d’ailleurs la grande leçon de cette exploration : non pas seulement un reportage à travers la misère d’un continent pour en constater les dégâts mais aussi, à sa manière, un voyage initiatique.

L’écologie n’est pas qu’une science abstraite, un débat de chiffres et d’experts qui se répètent de sommets internationaux en promesses creuses. C’est aussi une aventure humaine, au contact quotidien de la nature, empreinte de modestie. Ils sont nombreux, à travers l’Amérique du Sud, à se souvenir encore que l’homme demeure un animal comme les autres, incapable de vivre s’il détruit l’univers qui l’a vu naître.

Nous façonnons le monde par la force de notre intelligence. Nous avons pensé le progrès, l’avons mis en œuvre. Ce progrès matériel a permis aux hommes de prospérer jusqu’à compter plus de 7 milliards de membres. Mais il montre à présent ses limites : l’extinction massive des autres espèces du règne animal ou végétal, le bouleversement des écosystèmes et la menace de notre propre autodestruction. Or les mesures internationales énoncées pour prévenir un tel effondrement paraissent jusqu’à présent dérisoires ou largement insuffisantes.

Ce long chemin à travers l’Amérique du Sud m’a personnellement convaincu qu’une adaptation à la hauteur des défis ne sera possible qu’en changeant radicalement de paradigme. Opérer une révolution verte : renouveler la manière dont nous nous racontons nos vies et notre rapport au monde, non pas pour mépriser les agréments du progrès, mais pour reconnaître combien les richesses naturelles participent à notre bien-être global. Percevoir la vraie valeur de la nature – sanitaire, économique, sociale, voire spirituelle –, cesser d’y puiser à sa guise, ne pas la souiller des rebuts de notre activité, lui reconnaître des droits égaux aux nôtres, rétablir avec elle la notion d’échange.

Malgré les contrastes violents du continent, ils sont nombreux en Amérique du Sud à répondre à cet appel de la nature. Ils sont surtout nombreux à décider d’agir. Dans la « jungle des nuages » du nord Pérou, j’ai ainsi rencontré un fermier, Ricardo Gueiler, qui depuis trente ans replante pied à pied les arbres sur son flanc de montagne. On l’a d’abord pris pour un fou. À présent, ses voisins admirent et envient le petit éden qu’il a su recréer. Don Ricardo ne pense pas sauver la planète à lui tout seul, mais il est animé par la certitude que chacun peut y contribuer, et qu’il faut agir d’urgence. C’est un nouveau combat qui s’ouvre. Il risque d’être âpre et complexe. Mais comme le professe Ricardo : « Luchando e la victoria »« lutter, c’est déjà une victoire ».

Une nouvelle génération se lève aujourd’hui pour dénoncer la manière dont ses aînés dilapident le monde. Elle sèche les cours pour manifester, pétitionne les politiques et boycotte les pollueurs. Elle veut croire possible d’écrire une nouvelle histoire pour notre planète, et donc pour l’espèce qui en a la charge. Ce livre lui est dédié.

Alfred DE MONTESQUIOU
1er mai 2019

Alfred de Montesquiou 

Il fait ses premiers pas de journaliste en 2004 à l’agence Associated Press comme correspondant en Haïti et au Moyen-Orient, où il couvre la plupart des grands conflits de la région, notamment le génocide du Dar­four, puis comme correspondant de guerre, notamment en Afghanistan et en Irak. En 2010, il rejoint le magazine Paris Match, pour lequel il couvre la plupart des révolutions du Printemps Arabe. En 2012, il obtient le prix Albert Londres pour sa couverture de la chute du colonel Kadhafi en Libye et, en 2013, le prix Nouveau-Cercle Interallié pour son livre Oumma, récit de voyage et de reportage sur le Moyen-Orient. En 2017, il part pour ARTE sur les routes de la soie, de Venise à Xian, ancienne capitale de Chine, traversant six pays et d’innombrables étapes sur 12 000 kilomètres (la série documentaire La route de la soie et autres merveilles).te Terre. 

Sur la route des extrêmes. Une traversée de l’Amérique du Sud de Alfred de Montesquiou, coédition Gallimard Loisirs / ARTE Éditions, 256 p., 29,90€.

« Sonate pour Haya » de l’auteure brésilienne Luize Valente

L’auteure brésilienne Luize Valente fait plonger son lecteur dans le drame de la Shoah à travers une famille juive berlinoise dont seuls une jeune femme et son bébé survivront. Elle nous interroge aussi sur le poids du passé, le silence et le secret que maintiennent certaines familles pendant des années soit par dégoût (passé nazi) soit pour protéger les survivants et leur descendance (passé juif). Elle met en valeur également l’humanité inattendue de certains et la lâcheté d’autres, bref la complexité de l’âme humaine. 

Photo : Editions Les Escales

C’est un roman en quelque sorte historique qui apprend entre autres à un public brésilien bien loin de l’Europe la tragédie engendrée par le IIIème  Reich. A travers le parcours d’une famille de notables berlinois, les Eisen, elle retrace les humiliations, la lente et cruelle déchéance, la nuit de Cristal en 1938 et les étapes de la mort programmée qui s’enchaînent. Peu de rescapés par famille : des Eisen il ne restera qu’Adele enceinte à son arrivée au camp. 

En parallèle apparaît le capitaine SS Friedrich Schmidt, pur produit de l’Allemagne aryenne et nazie, de la propagande du régime et de l’endoctrinement dès l’enfance. C’est un brillant pilote de la Luftwaffe jusqu’à la blessure qui le rend incapable de voler. On lui confie alors un autre genre de mission qui lui fera prendre conscience de la face sombre du nazisme… 

Tous les renseignements fournis par l’auteure sont minutieux, relèvent d’une véritable recherche historique, bien documentée. 

Mais cette histoire ne nous est pas racontée au premier degré, elle passe par la recherche de la vérité et du passé familial d’une jeune femme, Amalia. Nous sommes en 1999, au Portugal. Amalia par pur hasard surprend une conversation téléphonique qu’elle n’aurait pas dû entendre : le refus de son père de rencontrer Frida, l’aïeule à Berlin, père qui a toujours refusé de parler du passé allemand de ses propres parents. Elle décide d’aller en cachette à Berlin rencontrer son arrière grand-mère centenaire et proche de la mort. Elle en reviendra bouleversée par les révélations de Frida et partira à Rio sur les traces d’Haya, le bébé juif né au camp et sauvé par Friedrich alors capitaine SS et grand père d’Amalia. 

C’est à Rio qu’elle retrouvera facilement Haya, la cinquantaine épanouie, et également sa mère Adele. Haya ne sait pas elle aussi grand-chose du passé de ses parents et par respect pour eux n’a jamais posé de questions. 

Assises l’une à côté de l’autre sur un divan, pendant un long après midi, Haya et Amalia vont découvrir l’histoire bouleversante d’Adele et de sa famille. Le long récit plonge Amalia d’abord dans la honte puis dans la confusion quand elle apprendra le rôle de son grand père dans le sauvetage d’Haya. Elle découvrira le pardon et la résilience, tout comme elle acceptera le secret d’Enoch, mari d’Adele, survivant lui aussi des camps. 

Voici un roman inspiré d’une histoire vraie qui dévoile son aspect historique parfaitement documenté et précis jusque dans les détails (comme par exemple le règlement point par point du ghetto de Nagyvarad où échouent Adele et sa famille). Et ce n’est pas le récit aride et sec d’un historien car nous vivons cette tragédie à travers le destin de personnages incarnés, humains et complexes. 

Grâce à la distance due au temps, plus de cinquante ans après les faits, à l’éloignement (Amalia n’a pas connu cette période, ni les protagonistes de cette histoire. Haya toute petite s’est retrouvée, sans souvenir réel transplantée au Brésil) il n’y a pas de jugement de valeur, ni de rancœur, ni de haine, mais il reste des regrets et de la douleur. Même si le récit frôle parfois l’invraisemblance et le mélodrame, le traitement de la rédemption sonne juste et nous met, lecteurs, face à une question essentielle : qui sommes-nous pour juger du bien fondé de telle ou telle attitude prise dans des circonstances extrêmes ? 

Louise LAURENT 

Une sonate pour Haya de Luize Valente, traduit du portugais (Brésil) par Daniel Matias, éd. Les Escales, 390 p. 21,90 euros. 

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