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Un témoignage universel contre la barbarie dans « Mourir après le jour des Rois » de Manuel de la Escalera

Manuel de la Escalera (1895-1994), né à San Luis Potosí de parents espagnols, revenu en Espagne entre 1906 et 1910 avant de repartir pour le Mexique, puis la France et de regagner l’Espagne jusqu’à sa mort à 99 ans, a été cinéaste, sculpteur, fondateur et animateur de ciné-clubs et, dans la dernière partie de sa vie, traducteur de l’anglais. Peut-il être considéré comme un écrivain latino-américain alors qu’il était espagnol, bien que né au Mexique, et qu’il n’a que très peu écrit ? Peu importe, Mourir après le jour des Rois est un œuvre assez exceptionnelle qui témoigne de la barbarie dans l’Espagne catholique, apostolique et romaine du général Franco.

Photo : Club de Traductores Literarios de Buenos Aires/éd. Christian Bourgois

Être condamné à mort et attendre son exécution, subir un interminable enfermement, raconter sa captivité, décrire ses compagnons d’infortune, le moral qui tient bon ou qui chute brusquement, cela a déjà donné lieu à de très grands textes : Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo, le témoignage de Carlos Liscano ou le sublime Souvenirs de la maison des morts de Dostoïevski. Encore inconnu en France, voici leur égal, écrit en cachette par un artiste à plusieurs facettes condamné à mort par un tribunal franquiste, puis gracié.

Manuel de la Escalera a passé vingt-trois ans enfermé, entre 1937 et 1962. Il a 50 ans au moment où il attend l’exécution prochaine, qui doit intervenir un peu après le Jour des Rois, après la trêve de Noël pendant laquelle on suspend toute exécution. Il a une vision sereine de sa situation. Pour fêter Noël (« seul le vin fut un peu limité »), ceux qui n’ont plus que quelques jours d’espérance de vie rient et organisent un véritable banquet. Il faut tout oublier et la pudeur de chacun est de rigueur.

Les jours passent, du 15 décembre 1944 à la mi-janvier. Les souvenirs se mêlent au quotidien : comment Manuel est arrivé à ce cachot d’Alcalá de Henares, sa vie clandestine à Madrid et Barcelone, son arrestation dans les Asturies, les tortures. Il n’aime pas les fioritures, son témoignage est brut, sincère. Sans le moindre pathos, il décrit les sinistres sous-sols de la Direction Générale de la Sécurité, le tristement célèbre bâtiment à la tour de l’horloge de la Puerta del Sol, les moments de confrontation avec ceux qui interrogent les « rouges ».

À Alcalá, c’est l’interminable attente du moment où, en pleine nuit, on vient chercher ceux pour qui c’est la fin. Qui vient-on emmener ce matin ? Manuel de la Escalera, par le dépouillement de son style, fait ressortir la dignité de ces hommes qui font tout pour se montrer à la hauteur de leurs idées. La vraie noblesse espagnole : « Adieu, les amis » sont à peu près les seuls mots entendus dans le noir, avec quelques « Vive l’Espagne ! ». La lumière du jour naissant après ces moments d’angoisse et d’horreur est « le don de ceux qui vivent ».

Le journal ayant dû être interrompu par prudence, l’auteur a rajouté plus tard, une fois enfin libéré, quelques portraits des compagnons condamnés croisés en prison et un récit d’évasion. Tous présentent les mêmes qualités de sobriété, de profondeur et d’honnêteté. Il montre une réalité très particulière mais hélas universelle qu’il est indispensable de faire connaître inlassablement.

Christian ROINAT

Mourir après le jour des Rois de Manuel de la Escalera, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marie-Blanche Requejo Carrió, éd. Christian Bourgois, 208 p., 15 €.

Manuel de la Escalera en espagnol : Muerte después de Reyes, éd. Akal, Madrid et éd. Forma, Madrid.

Silvina Ocampo et Horacio Quiroga : les deux classiques indispensables de cette rentrée

Les lecteurs français amateurs de littérature latino-américaine ont la chance de bénéficier d’un éventail éditorial très large. Au moment de la deuxième « rentrée littéraire » de l’année, celle de septembre – octobre étant considérée comme la première ‒, nous en avons la preuve avec un grand nombre de sorties dont nous essayons à Nouveaux Espaces latinos de vous tenir informés, et aussi, parallèlement, avec la parution de textes d’auteurs devenus des classiques et que nous aurions bien tort d’oublier. Voici deux exemples parlants d’écrivains indispensables, Silvina Ocampo et Horacio Quiroga.

Photo : Infobae/éd. des femmes-Antoinette Fouque

La Silvina Ocampo de Sentinelles de la nuit, c’est l’auteure en pleine possession de sa liberté. Elle ne cherche pas à séduire, à intriguer, à émouvoir, à faire sourire, à choquer, à apprendre ou à enseigner. En posant ses phrases, c’est pourtant ce qu’elle fait, comme ça, sans plus. Ce sont des phrases à déguster à petites gorgées : « Les yeux des flammes inspirent un amour légendaire » ou « Nous mettons plus de temps à nous habituer à nous-mêmes qu’aux autres ». Il faut en prendre quelques unes, en oublier certaines, en relire d’autres et les voir différentes de ce qu’on avait estimé, en recopier quelques unes, en envoyer à un ami.

Poétiques, philosophiques (la vie et la mort sont très présentes), moraux, troublants, on a forcément à glaner dans ces aphorismes lâchés, heureusement, sans la moindre logique. Et pourtant certains nous obligent à nous arrêter un instant au moins pour les méditer : « Nous sommes masochistes avec nos souvenirs et sadiques avec l’avenir ». Au-delà de la beauté ou de la profondeur de telle ou telle phrase, Silvina Ocampo offre aussi un très bel autoportrait, elle confie, avec et sans pudeur, ses doutes, les reproches qu’elle se fait à elle-même, de façon peut-être inconsciente (non, bien sûr, elle avait trop de lucidité !).

Une partie est consacrée aux nouvelles qu’elle aurait pu écrire, nous laissant curieux et quand même frustrés : il lui arrive dans son œuvre de jouer parfois les sadiques envers ses chers lecteurs ! Voilà un livre qu’on devrait garder en permanence sur sa table de chevet ou sur la table de son salon, à rouvrir de temps en temps pour cinq minutes ou pour une heure. À noter que la publication des Sentinelles de la nuit s’accompagne de la version en CD MP3 du texte intégral de La promesse, roman de Silvina Ocampo sorti aux mêmes éditions en avril dernier, le texte intégral lu par Florence Delay.

Dès qu’on entre dans un texte de Horacio Quiroga, on est frappé par la modernité de la forme. Écrits il y a presque un siècle, on ne voit pas comment tant de temps nous en sépare. La façon de raconter, la forme des phrases, le rythme, les libertés prises avec le classicisme, parfois avec le bon goût, rien chez lui ne jure avec notre époque. C’est par ailleurs ce que, peu de temps après, Roberto Arlt reprendra avec une force qui laissera bouche bée une bonne partie du public. Il explique même, en 1923, ce qu’est une psychosomatique et comment la guérir !

Dans Histoire d’un amour trouble, une centaine de pages seulement, c’est aussi avec la morale qu’il joue. Rohán, jeune homme bien sous tout rapport, fréquente la famille Elizade pourvue d’un père absent, d’une mère dominante et bienveillante, et de trois filles dont une mariée. Toutes déductions faites, il reste donc deux options envisageables. Le problème qui se pose pour lui, mais qu’il ne se pose pas vraiment, est d’une simplicité absolue : qui aimer et comment ?

On peut prendre ce roman comme du pur marivaudage ou comme un drame qui couve. Horacio Quiroga se garde bien d’imposer sa vision, les intermittences sentimentales sont consolidées ou atténuées par des rapprochements subtils avec l’être aimé ou par de cruels revirements : il semble tellement aimable de faire souffrir celui ou celle qui semble attiré ! La discrète cruauté se cache dans chaque salon ou sous la table de la salle à manger où un escarpin écrase un pied d’homme.

Qui est prédateur, qui est victime, et la supposée victime n’est-elle pas au moins consentante ? En ces temps où s’étale partout ce genre de questions, on est frappés de voir qu’Horacio Quiroga les posait déjà il y a un siècle, avec une immense finesse, et il serait fort, celui qui en sortirait avec une certitude ! Ce qui est certain chez lui, en revanche, c’est bien que la malignité est humaine… et n’a pas de sexe défini. La tonalité change, à mesure qu’avance l’intrigue, rose, verte, grise, franchement noire, la cruauté diffuse agit avant de se retourner sur elle-même. C’est elle dont on gardera le souvenir en refermant ce roman plein de nuances mais très noir, en définitive.

Christian ROINAT

Sentinelles de la nuit de Silvina Ocampo, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, avant-propos de Ernesto Montequin, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 135 p., 13 €.

La promesse de Silvina Ocampo, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, CD MP3, 3 h 32, lu par Florence Delay, musique originale de Pablo Nemirovsky, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 22 €.

Les persécutés. Histoire d’un amour trouble de Horacio Quiroga, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antonio Werli, éd. Quidam, 159 p., 16 €

« Satanas » et les trois âmes tourmentées du dernier roman du Colombien Mario Mendoza

Il était une fois… trois personnes à Bogotá dans les années 1980 : un jeune peintre talentueux, doué pour les portraits ; un prêtre ouvert aux autres, qui prend très au sérieux les confessions qu’il écoute ; une jeune fille qui vend des boissons chaudes dans les quartiers populaires et qui souffre de la misère qui ne l’a pas quittée depuis sa naissance. Des vies qui pourraient être banales. Mais la routine de chacun des trois est brisée par un événement qui les emmène de plus en plus loin vers l’inconnu…

Photo : Eva Sala, CírculodeBellasArtes/Éditions Asphalte

Dans un style qui pourrait avoir pour équivalent en peinture Edward Hopper ou, mieux encore, les maîtres naïfs, Mario Mendoza dissèque froidement des tranches de leurs vies. María accepte de servir d’appât pour dépouiller sans violence des dragueurs friqués ; Ernesto, le prêtre, est troublé par quelques confessions qui jettent le doute sur sa foi et Andrés, le peintre, se découvre des pouvoirs maléfiques.

Mais il est trompeur, celui qui nous raconte tout ça ! Il nous fait nous enfoncer dans un mal qui serait (qui est) banal, un mal sournois. On boit de la limonade, au presbytère, entre prêtres, tout en commentant l’assassinat d’une femme et de ses deux filles par le père de famille. Insensiblement va se poser la question de l’origine du mal ou celle de savoir jusqu’à quel point chacun peut sentir une pointe de responsabilité dans sa diffusion.

Les racines du mal, sont-elles en l’homme, naturelles en quelque sorte, ou surnaturelles ? Le mal rôde-t-il dans les rues de nos villes, comme à Bogotá en 1986, comme le montre Mario Mendoza ? L’argent, le sexe ou la morale qui nous est enseignée sont des milieux favorables pour qu’après un long sommeil, il finisse par se réveiller, s’épanouir et se ruer sur les humains pour les détruire de l’intérieur. Peut-on le fuir, lui résister, lui échapper ?

On suit donc les trois personnages, chacun confronté à sa manière à une forme de mal, sans savoir s’ils seront acteurs ou s’ils succomberont aux tentations ou aux bourreaux. Il est impossible d’en dire plus sans risquer de trop en dire.

Satanas est l’un des romans les mieux construits, tous genres confondus, depuis longtemps. Mario Mendoza se montre implacable dans sa façon de faire, le malaise grandit imperceptiblement, mais on sait parfaitement que tous ces destins ne déboucheront pas sur un happy end.

Amateurs de romans d’horreur ou de terreur qui croyez avoir tout lu, découvrez d’urgence Satanas, vous verrez qu’il vous manquait l’essentiel !

Christian ROINAT

Satanas de Mario Mendoza, traduit de l’espagnol (Colombie) par Cyril Gay, éd. Asphalte, 304 p., 22 €.

Mario Mendoza en espagnol : Satanas / El viaje del loco Tafur / Los hombres invisibles / Buda blues, Seix Barral, Barcelone.

Mario Mendoza en français : Seul le prix du sang, éd. L’Atinoir, Marseille.

Un monde rongé par la peur de la cécité dans « Un regard de sang » de la Chilienne Lina Meruane

Enfermée dans une cécité peut-être passagère si son ophtalmologue parvient à régler son problème, et confrontée aux réactions de ses proches, une jeune femme décrit ses sensations, ses découragements, ses espoirs. Elle profite de son analyse pour régler quelques comptes avec elle-même et avec son entourage. Et surtout, elle fait de sa réflexion un texte unique.

Photo : FIL Mexique

Pendant une fête animée entre amis, dans un gratte-ciel de Manhattan, Lina Meruane sent brusquement que sa vision s’obscurcit. Une hémorragie sévit à l’intérieur d’un de ses yeux, peut-être des deux. Elle les savait menacés, mais la brutalité de l’attaque la laisse désarmée, d’autant plus que son compagnon Ignacio et elle doivent déménager à deux jours de là.

La consultation d’urgence chez son ophtalmologue débouche sur un verdict strict : une opération, si toutefois elle est possible, ne pourra être tentée qu’un mois plus tard, le temps que se résorbent les caillots de sang. Que faire d’ici-là, étant pratiquement aveugle ? « Allez donc dans votre famille, au Chili », lui conseille le médecin. La malheureuse, qui voyage seule, découvre dans l’aéroport new-yorkais, puis dans l’avion, la vie sans la vue. Cela donne lieu à quelques scènes cocasses immédiatement suivies de découragement, parfois de désespoir.

La description précise des actes et des pensées de Lina prend une épaisseur saisissante grâce aux apartés qu’elle confie au lecteur. Humour noir et autodérision donnent au récit une vision multiple, cruelle pour tous, pour la narratrice, les membres de sa famille et les autres personnages, mais surtout pour le lecteur. Elle joue constamment avec le vocabulaire, multipliant les mots en rapport avec la vision, en en parsemant sur chaque page, ce qui rend évident l’importance extrême de la vue, pour chacun… le lecteur étant le premier visé !

Le séjour dans la famille, à Santiago, se fait au milieu d’une brume lourde, massive, comme le sont les relations entre ces gens qui s’aiment, mais qui s’aiment mal, qui ne savent pas le faire mieux. Lina Meruane reste caustique, emprisonnée qu’elle est dans un univers clos, fermé sur lui-même, mais qu’elle voudrait partager. Un tour en voiture dans le centre de la ville devient une suite de fausses visions fantomatiques : elle ne voit pas ce qui défile derrière les fenêtres de l’automobile ; elle se souvient des monuments, des places, des angles de rues de sa jeunesse.

Entre noir désespoir et rire intérieur parfois retenu, parfois éclatant, Lina Meruane se libère (un peu) de ses angoisses et communique ses désillusions, ses frustrations et ses quelques espoirs dans une prose grise et irisée. Avec cette façon de s’exprimer qui n’est qu’à elle, une façon d’exprimer tout ce qu’elle vit, elle s’empare du pouvoir de rendre poétique un quotidien brumeux et par conséquent ce « roman », brut et doux, drôle et tragique. Une expérience unique pour celle qui l’a vécue, l’a écrite et offerte à ses lecteurs, et aussi pour ceux qui la reçoivent.

Christian ROINAT

Un regard de sang de Lina Meruane, traduit de l’espagnol (Chili) par Serge Mestre, éd. Grasset, collection « En lettres d’ancre », 224 p., 19 €.  Lina Meruane en espagnol : Sangre en el ojo / Volverse Palestina / Contra los hijos Random House, Barcelona.

Le parcours de Júlio Santana retracé par le Brésilien Klester Cavalcanti dans « 492. Confessions d’un tueur à gages »

On en a vu des dizaines, au cinéma. En général, ils se ressemblent tous beaucoup, mais qu’est-ce qu’un tueur à gages, un vrai ? Comment « entre-t-on dans la carrière » ? Quand on a 17 ans, qu’on vit dans un village perdu au milieu de la forêt amazonienne ? Les « débuts » de Júlio Santana doivent beaucoup à un concours de circonstances, ce qui ne l’empêchera pas de devenir le plus grand tueur professionnel, du moins pour ce que l’on en sait, au monde.

Photo : Éditions Métailié

L’auteur, Klester Cavalcanti, est grand reporter pour la presse brésilienne. Il a passé des années à approcher Júlio Santana, puis à le convaincre de lui parler et enfin à recueillir, par téléphone, ses étonnantes « confessions », entre 1999 et 2006 pour être précis. Dans 492, il raconte, à la troisième personne, de l’extérieur donc, toute une vie, celle d’un jeune homme né dans la forêt vierge dont il connaît tous les secrets, au sein d’une famille modeste, attentive au bien-être de ses trois enfants, respectueuse de la tradition et de la morale.

À 17 ans, au début des années 70, Júlio souffre profondément au moment d’exécuter sa première cible. Il connaît sa victime, en plus : un voisin pêcheur, comme son père. Mais il le fait, et il le fait bien. Sa deuxième mission l’emmène dans la région de l’Araguaia. Difficile début : connaissant parfaitement la forêt vierge, il est chargé de guider les militaires qui recherchent les « communistes » et il est obligé d’assister, puis de participer, aux séances de tortures des guérilleros qu’il a aidé à capturer.

La machine est lancée. Malgré son profond malaise, l’adolescent timide et ignorant entre dans l’engrenage de ce qui deviendra sa routine. En collant au plus près avec l’évolution du jeune homme, Klester Cavalcanti rend poignant ce qui pourrait être effarant. Il n’excuse rien, il prouve en toute simplicité mais avec un indéniable talent que le hasard préside à toute destinée.

Sans aucun effet inutile, il nous conduit dans la profondeur de la psychologie de cet homme banal qui a lui-même du mal à comprendre ce qui lui arrive et ce qu’il fait. Il ne s’agit d’ailleurs pas de comprendre, mais de constater et de ressentir.

La conclusion n’est pas forcément évidente pour le lecteur : quels sentiments peut-on avoir quand on a sous les yeux un homme ordinaire qui a été capable d’abattre froidement (la première qualité du tueur, le détachement) 492 personnes, parfois des enfants, et qui a soigneusement recensé ses actes dans un cahier avec un Donald sur la couverture ?

En ouvrant ce livre, on croit qu’on va trouver un témoignage journalistique, et ce qu’on découvre est bien plus que cela : une véritable œuvre littéraire, surprenante, prenante, impressionnante. La vie de Júlio Santana prend souvent des allures de roman, mais Simenon lui-même n’aurait pas pu imaginer mieux. C’est vrai, au cinéma, on a vu des dizaines de tueurs à gages. Mais là, grâce à Klester Cavalcanti, on a connu un homme, pas un personnage.

Christian ROINAT

492. Confessions d’un tueur à gages de Klester Cavalcanti, traduit du brésilien par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 224 p., 18 €. – Un film (O nome da morte, titre original), sera bientôt distribué en Europe sous le titre 492. Un lecteur passionné par 492 devrait enchaîner avec la lecture (ou la relecture) du très beau roman de Guiomar de Grammont, Les ombres de l’Araguaia, publié en septembre dernier aux éditions Métailié, qui traite du même sujet que la première partie de 492 : la guérilla dans les années 70 dans cette région amazonienne, et qui donne le point de vue exactement inverse, celui des guérilleros.

Drôles de thérapeutes et univers onirique dans « Les miniatures » de la Brésilienne Andréa del Fuego

Il est étrange, cet Institut Midoro Filho, installé dans le centre de São Paulo. Les médecins ou les psychothérapeutes qu’on penserait y trouver sont des onirocrites : ils agissent sur les rêves de leurs patients à l’aide d’objets divers, ou plus exactement de reproductions en miniatures d’objets divers tels que serpents, voitures ou trompettes, d’où le titre du roman.

Photo : Éditions de l’Aube

Les onirocrites sont donc des professionnels chargés de guider, d’orienter les rêves de leurs patients. Le patient en question entre dans l’Institut alors qu’il est déjà endormi, en train d’entrer dans un de ses rêves et son onirocrite l’accompagne dans ses voyages oniriques. Comme, de plus, certains médecins (des vrais) sont persuadés que rêver régulièrement allonge la durée de la vie, ils conseillent à leurs propres patients de fréquenter l’Institut Midoro Filho.

Curieusement, dans cet univers dans lequel rien n’est rationnel, tout est rigoureusement codifié (on peut d’ailleurs en dire autant d’un cabinet de psychiatre). On se meut beaucoup dans les rêves des deux patients habituels de l’onirocrite narrateur, une mère, la quarantaine, chauffeur de taxi, et son fils de seize ans. Mais où finit le rêve et où commence la « vraie vie » ? C’est bien le quotidien des deux personnes qui obsède le pseudo thérapeute, plus que leurs rêves. Et c’est bien leur quotidien qu’on voit défiler sous nos yeux de lecteurs. Dans son métier, c’est une faute et un danger. Il se met à faire une véritable fixation sur ce qu’il voit changer dans leur existence de tous les jours, dans leurs relations.

Le lecteur en sait beaucoup plus que lui, il connaît en détail une bonne partie de la vie de la mère et du fils, des scènes hyperréalistes qui contrastent fortement avec le monde onirique auquel lui a accès, puisqu’il travaille dans un environnement plutôt décalé, rêve oblige.

Andréa del Fuego joue avec ce glissement entre le réel et le fantasme onirique, la certitude n’existe plus, ce à quoi on assiste est-il rêve ou réalité, et cette ambivalence donne un charme à ce récit qui, sans se prendre au sérieux, offre une évasion vers l’irréel.

Christian ROINAT

Les miniatures d’Andréa del Fuego, traduit du portugais (Brésil) par Cécile Lombard, Éd. de l’Aube, 191 p., 17 €.

« La poésie de Parra est habitée par une mort joyeuse dont la gymnastique nous prépare à cette échéance absurde », Felipe Tupper

À l’occasion de la parution des splendides Poèmes et antipoèmes de Nicanor Parra, l’écrivaine Claire Tencin a interrogé pour Diacritik Felipe Tupper, le maître d’œuvre de cette indispensable anthologie bilingue qui vient de paraître au Seuil dans la collection de Maurice Olender. Tencin et Tupper s’interrogent ici sur les arcanes de l’œuvre clef du poète chilien de 103 ans, enfin traduite en français par Bernard Pautrat.

Photo : Proceso Mexique

Claire Tencin : « Moi la littérature me fait chier… autant ou + que l’antilittérature. » Pour planter le personnage, je commencerais par cette phrase-électrochoc d’un poème de Parra. Comment pourriez-vous définir le poète chilien : un provocateur, un génie ou un visionnaire ? 

Felipe Tupper : Parra réunit ses trois conditions. ll a réussi une entreprise de rupture et d’innovation qui touche les fondements de l’identité littéraire, pas seulement celle de la poésie. Il a ouvert des portes, réinstauré la force de la langue parlée dans toutes ses dimensions polyphoniques. Provocateur aussi, bien sûr, désacralisateur. Son entreprise a été considérée comme un “art de démolition”. Tout ce qui s’institutionnalise perd son sens originel. L’antipoésie dans les années 50 a secoué l’impasse où se trouvaient les avant-gardes. C’était une action complètement novatrice. Évidemment Parra a le sens de l’auto-dérision, il est conscient de sa débandade langagière, en rejetant le culte de l’anti-poésie et en prenant le lecteur comme le témoin permanent de sa propre remise en question. Il a compris très tôt la décomposition de son époque, de la politique, la fragilité des convictions.

L’auteur chilien Bolaño a campé la figure de Parra dans une formule qui est devenue célèbre : « Parra écrit comme s’il allait être électrocuté le lendemain ». Le poète est-il un condamné à mort en sursis ?

Oui, il n’y a plus de temps à perdre puisqu’on est condamné à mourir. La poésie de Parra est habitée par la mort, une mort joyeuse, l’écriture est une gymnastique pour nous préparer à cette échéance absurde. Bolaño dit aussi qu’il y a dans la poésie de Parra « des cercueils, des cercueils et des cercueils ».

Comment avez-vous été amené, Felipe Tupper, à entreprendre cette édition des œuvres complètes de Parra en français alors que le poète refuse aujourd’hui toute entrevue et « tourne le dos à la postérité » comme il le prétend ? L’avez-vous rencontré à las Cruces où il vit ? 

En 2011, Parra a célébré ses 97 ans et a reçu le prix Cervantes en Espagne, un prix aussi important pour la littérature hispanophone que le prix Nobel. Quand il a été interviewé lors de cet événement il a déclaré : « Je dois bien ça à Bolaño ! ». Ça m’a rappelé une phrase que Bolaño avait prononcée une année avant sa mort prématurée alors qu’on le questionnait sur son rapport avec Nicanor Parra : « Je dois tout à Parra ». Nicanor doit la publication de ses œuvres complètes en espagnol au romancier chilien et au critique espagnol Ignacio Echevarría qui s’étaient associés en 2001 pour amadouer Parra. À l’instar de Borges, Parra croyait que les œuvres complètes allaient signer son arrêt de mort, qu’il allait mettre un pied dans son cercueil. C’était aberrant, malgré quelques tentatives avortées au début des années soixante, Parra n’était toujours pas publié en France.

J’ai voulu moi-même imiter mes prédécesseurs et créer les circonstances pour le faire publier en français. J’avais co-écrit et produit il y a quelques années alors que j’étais attaché culturel à l’Ambassade du Chili à Paris, une performance à la Fondation Cartier où les deux poètes Bolaño et Parra s’entretenaient dans un dialogue imaginaire. Pour moi, c’était une première étape pour faire connaître Parra en France. Avec ce premier coup d’essai, avec la Maison de l’Amérique Latine – François Vitrani en tête, nous avons proposé la publication de son œuvre à Maurice Olender aux éditions du Seuil qui a accueilli avec enthousiasme le projet. Il faut dire que je l’ai proposé aussi avec la traduction de Bernard Pautrat, qu’il avait entreprise il y a vingt ans sans réussir à le faire publier non plus. Mais il restait à convaincre Parra. Le poète n’ouvre pas sa porte facilement et son rapport avec la France a toujours été ambigu. J’ai obtenu finalement un rendez-vous et j’ai fait le trajet de Santiago à Las Cruces dans une incertitude totale et avec la peur au ventre. Oui, j’avais peur de rencontrer ce personnage. Les écrivains et les amis qui l’avaient déjà rencontré évoquaient le processus par lequel ils avaient été transformés comme dans un chaudron alchimique. J’avais la hantise de son ironie, la hantise de son âge – il allait avoir cent ans. En arrivant chez lui, il écoutait « la cueca apianá » (la cueca-piano), sous-genre de la musique traditionnelle chilienne ; elle semblait le captiver plus que ma visite. Cette musique populaire, se joue dans les bars malfamés où se réunit la pègre. Il avait un vieil appareil à cassette comme il n’en existe plus. Il tambourinait et chantait et j’ai essayé de l’accompagner, bien maladroitement je dois l’avouer. Il me testait. J’avais conscience d’être ridicule mais j’ai joué le jeu. Il m’a provoqué en me demandant si je savais danser la cueca et je lui ai répondu très mal. Il s’est mis debout et a commencé à danser. J’étais mal à l’aise, je craignais qu’il ne tombe par terre en raison de son âge. Après cet exercice saugrenu, on a pu enfin entrer dans le vif du sujet. Après cinq heures de discussion, je suis reparti avec la sensation d’avoir avalé une drogue, la sensation d’avoir été transformé par son intelligence, son habilité à raconter les évènements de sa vie comme si c’était la première fois qu’il les racontait.

J’avais l’impression d’être un privilégié, un intime, d’avoir entendu les confessions d’un ami. On a très peu parlé du livre, il l’a contourné constamment. Je lui ai pourtant apporté le livre Poèmes humains de Cesar Vallejo, poète péruvien de référence pour Parra, publié dans cette collection avec un bandeau sur lequel était inscrit : « César Vallejo, le plus grand poète du XXè siècle en langue espagnole », signé Jorge Semprún. Il l’a regardé comme une provocation. J’ai enlevé le bandeau et lui ai tendu : « ça, c’est du marketing littéraire… et vous, vous êtes le plus grand expert en marketing littéraire ! » On a continué à parler sans aborder la publication puis enfin en lui montrant le livre je lui ai demandé ce qu’on allait faire. Il a frappé le livre et il a déclaré : « Quoi d’autre que d’aller de l’avant. »

Vous avez eu l’impression d’écouter un ami, dites-vous. Dans la poésie de Parra, le lecteur est constamment interpellé comme si le poète voulait le prendre à partie de la chose qui s’écrit. Comment l’interprétez-vous ? 

Parra parle à la solitude du lecteur avec une ampleur de registres où inévitablement il va se reconnaître. Dans ce sens, c’est une sorte de face à face qui s’opère dans la lecture. Son rapport à la poésie et à l’écriture est extrêmement terre à terre, concret, connecté aux éléments qui nous habitent au quotidien et nous préoccupent.

Son recueil Poemas y antipoemas publié en 1954 marque une rupture dans l’œuvre de Parra. Comment est né ce concept d’« anti-poésie » ?Donne-t-il suite à son engagement dans le mouvement qui s’était créé dans les années 30 pour mener « la guerre à la métaphore » ? 

Parra avait publié un seul livre, Cancionero sin nombre, 17 ans auparavant, ce livre était dans la lignée de la poésie des années trente, très marqué par l’influence de Garcia Lorca, primé et reconnu, mais cela a provoqué la crise qui l’a mené à rechercher sa propre voie. Il a mis tout de même 17 ans à la trouver, si on peut dire. Au Chili, il y avait déjà eu un antécédent avec le magistral poète Huidobro qui se qualifiait lui même d’ « anti-poète » dans son célèbre poème « Altaigle ». Quand Parra entreprend la rédaction de ses antipoèmes entre 1938 et 1950, il n’a pas conscience qu’il est en train de créer quelque chose qui va devenir une sorte de concept. Il est dans un mouvement, dans une quête. Par la suite, il a formalisé sa démarche en expliquant que la poésie avait échoué dans une impasse dans les années 30 après les avant-gardes. La poésie hispanophone de ces années-là était devenue pour Parra une rhétorique qui tournait en rond et la prolonger conduirait tout droit au néant personnel. Il a entamé des recherches pour savoir d’où était issue cette poésie « de cour » et il l’avait située à la Renaissance. En remontant le temps, il a enfin retrouvé la vitalité de la poésie directe qu’il cherchait dans la poésie du Moyen-Âge, celle qui se pratiquait dans les foires. Mais le concept d’antipoème serait né devant une vitrine d’Oxford lorsqu’il a vu le livre d’un poète français Henri Pichette intitulé « Apoèmes ». Parra s’est dit qu’« antipoèmes » serait bien plus efficace.

Quels ont été les rapports de Parra avec le mythique et très célèbre poète chilien Pablo Neruda qui a obtenu le prix Nobel de la littérature en 1971 et plus largement avec les poètes de sa génération dont il semblait vouloir se démarquer ?

On pourrait écrire un roman sur les rapports ambivalents entre ces deux hommes. Neruda, de dix ans son aîné, monstre sacré universel, représentait aussi le point culminant de la tradition littéraire qui touchait à sa fin, selon Parra. Le Chili a été un laboratoire des guerrillas littéraires de toutes les tendances avant-gardistes, souvent provinciales. Il y avait des petits chef de gangs et deux ou trois grandes figures qui se disputaient la place de César : Vicente Huidobro, Pablo de Rokha et Pablo Neruda. Parra faisait déjà partie de la génération suivante et il s’est débrouillé pour passer entre les mailles des filets, dans l’ombre, jusqu’à moment où il a pu imposer ses propres repères antipoétiques dans les années 50.

La poésie de Parra emploie une langue très oralisée, et quand je dis « employer » c’est parce que le poète revendique cet emploi de la langue qui circule dans la rue. Des formules, des stéréotypes, de la matière brute dont il s’empare pour les tordre et en déjouer le sens en les affectant ou plutôt en les infectant de son ironie, de son humour, de son cynisme souvent jusqu’à l’absurde. Pourriez-vous développer le travail de l’écrivain ? 

Je crois que toute sa démarche consiste à écrire cette poésie en directe. Comme un dialogue avec l’homme de la rue, un dialogue entre celui qui écoute et celui qui dit, ce qu’il appelle la poésie populaire. Cette poésie-là est vivante à tout instant et partout. La poésie de tout le monde. Parra était attentif à toutes les phrases et expressions parlées qui pouvaient déployer leur polyphonie et il a commencé à construire un univers en déconstruisant un autre univers. Le langage de tous les jours versus les signes hermétiques ou cabalistiques. La métaphore stylistique n’avait plus lieu d’être car la langue était déjà une métaphore en soi. Il utilise aussi n’importe quelle écriture publique. Il réclame dans un poème qu’on lui octroie le Prix Nobel de Lecture, lui l’éternel candidat au Prix Nobel de Littérature. Il se proclame lecteur idéal « des enseignes lumineuses », « des murailles de toilettes » ou « des pronostics du Tiercé ».

Mais sa poésie est aussi très sophistiquée. Il dit avoir compris que dans la langue espagnole le hendécasyllabe, le vers à onze syllabes, représente le rythme naturel de la langue parlée. Tout est déjà là, à disposition. Alors il se met à tout mélanger, à introduire dans sa poésie tout ce qui traîne en le confrontant à un jeu de sens-non sens. C’est le traitement basique auquel il soumet la langue qu’il écrit. Mais le jeu qu’il impose est beaucoup plus complexe, car un antipoème n’est pas autre chose qu’un poème.

Felipe Tupper devant le Musée des Beaux Arts de Santiago (DR)

Le coq à l’âne est son dada, si je puis dire. Il saute d’un sujet à l’autre sans rapport logique. Est-ce seulement un jeu auquel se livre Parra pour désarçonner son lecteur ?

Parra appartient à une société ou une époque où la force de l’instabilité est permanente. Sa poésie exploite à l’extrême limite les comportements contradictoires de notre monde. Il faut apprendre à vivre dans la contradiction sans conflit, dit-il, c’est une condition pour pouvoir survivre. Parra est professeur de mathématiques et de physique. Il a exercé à l’université pendant trente ans. Il a appliqué à sa poésie les principes de l’indétermination et de la relativité de la physique quantique, que, disait-il, l’on devrait aussi appliquer à la philosophie et à la politique. Il a aussi adapté et adopté pour son écriture des théorèmes mathématiques simples : « économie de langage et économie de moyens ; obtenir le maximum avec le minimum ». Sa phrase se réduit à un théorème de la complexité de l’existence. C’est une poésie concrète et insaisissable comme le mouvement de l’existence. La menace de la matérialité est permanente ; le travail, le monde social, lapauvreté, et aussi l’amour et la mort questionnent tout simplement notre impossibilité à être.

Parra s’est beaucoup inspiré de la poésie anglaise. Qu’a-t-il reconnu en elle qu’il n’a pas reconnu dans la poésie française – qu’il critique d’ailleurs sans ménagement, et dans la poésie hispanophone. 

Pour Parra, le verbe du peuple c’est le verbe de Shakespeare. Quand il a séjourné en Angleterre pour étudier la cosmologie entre 1949 et 1951, il a commencé paradoxalement à s’éloigner de la physique de Newton car il est tombé dans la marmite de la poésie anglaise. Il fait souvent référence aux poètes métaphysiques, particulièrement à John Donne et au vers de son sonnet « Death, be not proud » (« Rabaisse ton orgueil, mort ») également à William Blake, Pound ou Elliot. Il a été happé par la force de cette poésie dont il entendait le parler familier à son oreille. Il a découvert une vitalité dans la poésie anglaise qui n’était plus dans la poésie espagnole ni d’ailleurs dans la poésie française. Je crois que c’est ce qui l’a subjugué. T.S. Eliot par exemple avec son mélange d’espace quotidien et de détournement spirituel. Il a même, bien plus tard, traduit Shakespeare en espagnol et sa traduction est considérée comme un monument dans le genre, réécrite dans une langue simple et puissante, audible à tout le monde. En 1963, il a écrit El Manifiesto une espèce d’art poétique humaniste, libertaire et une déclaration de guerre où il explique toute sa conception de la poésie. Mais après la publication des Poèmes et antipoèmes en 1954, il perd les mots. Il devient aphone pendant quelques années. Il a expliqué par la suite en bégayant : je-ne-pouvais-pas-parler-d’un-trait. Les mots étaient coupés les uns des autres. Il a vu un psychiatre, il a suivi une thérapie. Quand il a eu la certitude que ses poèmes pouvaient être lus et entendus, que sa poésie avait inauguré une conversation avec le lecteur, alors il a récupéré la parole. Après avoir été reconnu par le public comme une force de frappe conversationnelle, il a pu enfin reparler.

Parra a produit également dans les années 70 des « artefacts », des images associées à des phrases lapidaires, dont l’humour et la provocation semblent vouloir dépasser la déconstruction de la langue qu’il a déjà entreprise dans ses antipoèmes. N’était-ce qu’un divertissement ou véritablement un outil supplémentaire pour poursuivre sa recherche poétique ?

Loin d’un divertissement, Parra, en désespoir de cause, a toujours innové d’un livre à l’autre son rapport conflictuel avec le sujet poétique. Ce sont 242 cartes postales qui rompent avec la structure traditionnelle du livre comme avec le discours antipoétique lui-même. Chaque carte postale porte dans son recto un « artefact » où fusionnent un texte et un dessin de l’artiste Juan Tejeda. Ces cartes postales devaient être utilisées comme telles et par là elles marquaient un pas définitif vers la dissolution de l’identité du moi dans le discours. On ne sait pas qui parle, qui envoie ce message, et le but est de générer un degré maximal de tension entre l’auteur et le récepteur de ce moi désincarné. C’est une subversion du concept de livre, mais aussi l’altération du système de diffusion, du fait qu’il était possible de les disperser comme cartes postales partout dans le monde. Cet ensemble, textes et images, dépasse son caractère circonstanciel, il atteint le lecteur comme « des éclats de grenade », selon Parra lui-même, « c’est l’explosion de l’antipoème ». Il suffit de citer pour exemple « La gauche et la droite unies jamais ne seront vaincues ». Dans les années 70 dans le contexte politique chilien et mondial, cette déclaration était d’une audace folle. Dans son œuvre, les Artefacts représentent la pointe de l’iceberg du versant de sa “poésie visuelle”. Parra est considéré comme l’un des grands poètes visuels de la langue.

Bernard Pautrat, le traducteur de Parra a réalisé un travail remarquable. Pourtant il déclare que Parra est au fond intraduisible. Vous avez participé à la relecture de cette traduction, pourriez-vous expliquer quelles sont les difficultés que soulèvent une écriture comme celle de Parra ?

C’est intraduisible et pourtant il a été traduit. Je considère que c’est une très belle traduction pour rendre la langue parlée de Parra en français. Bernard Pautrat a connu Parra dans les années 90 dans des circonstances privées et il a exprimé au poète son désir de le traduire. Parra l’a nommé son traducteur officiel en français et Pautrat s’est pris au jeu de ce défi. Pendant 20 ans, il a travaillé à cette traduction avec une maîtrise parfaite de la technicité de la poésie.

Mais les difficultés se sont surtout dressées devant le contenu de la langue parlée de Parra. Cela a impliqué par exemple de revoir l’usage du passé simple espagnol qui est très familier et le passé simple français qui est plutôt désuet dans la langue parlée. Il faut être extrêmement attentif, la moindre tournure peut produire un contresens. Il y a énormément d’ambiguïté sémantique dans la poésie de Parra, de double sens, de l’argot, sous une apparence de simplicité totale. Dans la phrase espagnole, on peut entendre plusieurs sens que l’on n’a pas pu forcément restituer en français. Lorsque Parra écrit « La poesía terminó conmigo » on entend 1) La poésie avec moi, c’est fini. 2) La poésie m’a tué 3) La poésie a rompu avec moi. C’est la première solution qui a été retenue. Cette ambiguïté sémantique est très riche et déstabilise le lecteur qui la perçoit. Parra a changé la destinée de la poésie qu’il a déconstruite pour la reconstruire, de la même façon que Cervantes dans le Don Quichotte démonte la réthorique de la tradition chevaleresque pour libérer la langue littéraire. Parra a buté bien évidemment sur pas mal d’obstacles. Les avant- gardes étaient entrées au musée, il ne voyait plus comment combattre le musée. En tant que poète populaire, il s’est donné la mission de sauvegarder la parole du peuple en dehors du musée. C’est une démarche finalement politique.

Le cinéaste franco-chilien Raoul Ruiz a parlé de « degré zéro de la chilénité » en évoquant l’œuvre de Parra. Pourriez-vous clarifier ce propos ? 

Il faudrait se demander alors ce qu’est la « chilénité » et moi je suis incapable de répondre à ça. Le style de Parra justement est celui d’une écriture libre ou libérée de son histoire, même s’il est profondément lié à cette chose insaisissable qu’est la chilénité. C’est dans ce rapport à la langue qu’on peut entendre Parra, il fait table rase d’un passé, et dans ce sens là il peut être considéré comme le « degré zéro de la chilénité ». Il a inventé un langage qui pourtant a toujours été là. Dans ce sens, il ne peut pas échapper à la notion de style, mais son style est intrinsèquement lié à l’état des choses et du vécu. Sa poésie est cosmopolite. Il s’inscrit dans un présent dont il prend pleinement possession. Parra ne parle pas d’un monde imaginaire mais du monde tel qu’il est.

Cependant il a écrit le poème « l’homme imaginaire ».

Oui, c’est très intéressant. Il y a énormément d’auto-portraits dans son œuvre qui sont en vérité des faux semblants, pour se rendre insaisissable. Mais dans ce poème-là, il décrit une situation très générale ou universelle, et le lecteur s’identifie à cet homme imaginaire qui n’est au fond qu’un homme ordinaire. Parra a écrit ce poème noyé dans le marasme, il a 64 ans, il achète une maison pour disparaître, suite à une histoire d’amour qui s’est mal terminée. Il est dans un état de désespoir absolu. Ce qui l’a sauvé, c’est l’écriture de ce texte qu’il dit avoir écrit avec un pistolet sur le bureau.

Bolaño dit que Parra écrit « sur les mots condamnés à se disperser comme la tribu est condamnée elle aussi à se disperser ». Dans votre postface, vous-même vous écrivez que le poète ne s’est jamais écarté des « mots  de la tribu ». Pourriez-vous clarifier le sens de votre formule et pour reprendre la citation de Bolaño expliquer en quoi les mots de la tribu sont-ils condamnés à disparaître.

Qu’est-ce qui va rester de la poésie ? de la littérature ? La postérité de la littérature est un non-sens… Il y a 600 nouveaux romans dans cette rentrée littéraire ! Est-ce qu’il y en aura en ou deux parmi eux, qui perdureront dans 5, 30 ou 50 ans ? Comme disait Henry Miller “ Le cancer du temps nous dévore, on doit marcher vers la prison de la mort ”. Parra incarne les mots de sa tribu et de son époque, il sera encore lu dans 100 ans, c’est fort probable. Mais il a le culot de nous asséner une vérité : “ La première condition de tout chef-d’œuvre, passer inaperçu ». Nous ne sommes plus dans le XIXe siècle des magnifiques auteurs de feuilletons mais dans le XXIe siècle de la robotique et des séries B. Enfin, on est même pas sûr que dans 200 ans l’homme sera encore sur cette terre.

Parra est-il finalement un poète populaire ? Lisible, j’entends ?

Il y a des exemples de poètes qu’on peut appeler populaires comme Neruda, très reconnu, admiré, et engagé… mais sa poésie est héroïque, lyrique, distante même si elle se veut « la voix du peuple ». L’antipoésie est une opération énorme. Dans ce sens, elle incarne littéralement la voix du peuple, sa parole, l’humour noir propre au chilien et la dérision de notre condition humaine. Parra est admiré au Chili comme une star de foot tout autant que l’Académie qui l’a sacralisé. Mais il est difficile de cerner s’il est largement lu. Dans le Chili d’aujourd’hui, on lit peu, les indices de lecture sont parmi les plus faibles du continent latino-américain, tandis que c’est le pays qui se porte sans doute le mieux d’un point de vue économique. Parra malgré son apparente simplicité a un discours très élaboré. Mais malgré sa popularité est-il véritablement lu ? C’est une autre histoire. Dans tous les cas il continue à influencer en permanence l’écriture des nouvelles générations. Parra est salutaire pour la littérature en général, pour la poésie et pour la vie tout court. L’humour a pris sa place dans la poésie, ce qui impose une distance salutaire avec le pathos d’un « je » lyrique. C’est comme s’il voulait nous dire « on va pas se prendre au sérieux quand même ! ».

Claire TENCIN

Nicanor Parra, Poèmes et antipoèmes. Anthologie, Préface de Philippe Lançon, traduction de l’espagnol (Chili) de Bernard Pautrat, édition de Felipe Tupper, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », juin 2017, 684 pages, 34 €. – Claire Tencin, auteure de Je suis un héros, j’ai jamais tué un bougnoul, éd. Le Relief en 2012, Aimer et ne pas l’écrire, Montaigne et Marie en 2014 et Le silence dans la peau en 2016, éd. Tituli.  – Site : Diactritik ici

« Canne à sucre en Caraïbe. Héritages et recompositions » : une étude coordonnée par Modesta Suárez et Jean-Christian Tulet

Revue consacrée à l’aire culturelle latino-américaine, Caravelle se veut résolument interdisciplinaire ; ses pages sont donc ouvertes aux historiens, aux géographes, aux sociologues, aux linguistes, aux historiens de la littérature et, en général, à tous les spécialistes des sciences de l’homme et du langage. Caravelle présente dans chacun de ses numéros des articles critiques, des résultats de recherches, des interviews d’écrivains, ainsi que des textes inédits dus aux plus grands noms des lettres de l’Amérique latine. Le numéro 109 est consacré à la production de canne à sucre en Caraïbe et à ses représentations.

Photo : Caravelle/People Bokay

Associées à un système particulièrement coercitif, peu de spéculations agricoles ont engendré une configuration socio-spatiale aussi spécifique que celle de la canne à sucre. Produit pondéreux, relativement bon marché, mais à forte demande, les coûts de productions devaient, et doivent, donc se situer au plus bas possible, avec des points d’exportations les plus proches des lieux de production. Les conditions historiques, tout autant que les conditions de production (avec des règles strictes, excluant tout autre activité) ont fait que cette canne a été un des produits permettant la mise en place de la grande plantation esclavagiste, la main d’œuvre africaine s’avérant la moins onéreuse. Ce système dérive de celui mis en place dans le monde méditerranée et cela dès le Moyen Âge. Toutefois son expansion, on peut même dire son épanouissement, n’a jamais été aussi évident que dans la Caraïbe. C’est là qu’il a engendré des rapports sociaux spécifiques, profondément inégalitaires, et une culture génératrice de discours, d’images, de représentations, qui vont du politique au littéraire.

Modesta Suárez est professeure de littérature latino-américaine, membre de Framespa (UMR 5136), université Toulouse – Jean Jaurès. Spécialiste de littérature contemporaine et, en particulier, de poésie, elle a publié, entre autres, Trillar lo invisiblePoesía y pintura en la obra de Blanca Varela (Universidad Veracruzana, 2012).

Jean-Christian Tulet, directeur de recherche émérite, ancien membre de Géode (UMR 5602), université Toulouse – Jean Jaurès, est géographe, spécialiste du monde rural tropical et, en particulier, latino-américain. Il a publié, entre autres, un Atlas élémentaire du monde rural latino-américain (PUM, 2006) et plus de cent cinquante articles, ouvrages ou chapitres d’ouvrages.

D’après la revue Caravelle

Les histoires sombres de la dictature argentine dans « Double fond » d’Elsa Osorio

En 2000, Luz ou le temps sauvage avait marqué une date dans la création argentine. Après plusieurs romans réussis, Elsa Osorio provoque un nouveau choc, littéraire mais aussi émotionnel, avec Double fond, une histoire en rapport avec la période sombre des années 80 en Argentine, qui touche ce qu’il y a de plus humain en chaque lecteur. Entre 1976 et 2006, entre Buenos Aires, la Bretagne et Paris, la romancière crée une atmosphère trouble qu’elle fait parfaitement partager à ses lecteurs.

Photo : Infobae/Éditions Métailié

1984 : une militante montonera est séquestrée avec Matías, son fils de trois ans, dans la sinistre ESMA, le centre de détention de l’armée argentine alors au pouvoir. Elle est torturée et « retournée » contre la promesse de garder son enfant en vie. Devenue agent double, dont tout le monde se méfie, elle est envoyée en France pour espionner un groupe d’opposants à la dictature.

2004 : un corps de femme est retrouvé sur une plage française, près de Saint-Nazaire. Muriel, jeune journaliste attachée aux faits divers, prise de doute sur l’éventuel accident, se plonge dans l’histoire récente de l’Argentine, pensant voir un très lointain rapport avec les origines du docteur Le Boullec, la noyée de la plage.

Le début du roman semble confus : on doit naviguer parmi les noms, les surnoms et les pseudos des militants, mais on se retrouve vite littéralement aspiré par les mystères qui s’empilent, le passé de Marie Le Boullec, celui de Soledad (que cache ce prénom ?), celui d’une autre femme qui interfère dans les recherches de Muriel. Le mystère est multiple, beaucoup de points ne sont compris ni des personnages qui enquêtent, ni du lecteur… Mais le lecteur a un avantage : il sait que, en avançant dans sa lecture, tout se clarifiera.

Double fond est un roman exigeant : il demande à son lecteur une attention sans faille. Il lui faut bien identifier les multiples personnages, les lieux qui se succèdent, les faux semblants, simulés ou réels, de la protagoniste, qui n’est qu’une des victimes de l’amiral Massera, l’un des membres de la junte militaire, une de ces victimes qu’il a voulu « retourner », pour les associer à son projet politique. La mystérieuse protagoniste centrale, esclave ou consentante, a participé à cette action, qui a même impliqué un temps Valéry Giscard d’Estaing quand il était président de la République. Politique et psychologie se rejoignent dans le destin de ces victimes comme dans le roman.

Peu à peu, en découvrant les activités de la femme en Argentine et en France, on se rapproche d’elle, même si elle garde une bonne part d’opacité (qui est un des atouts du roman), qu’elle est bien obligée de conserver pour survivre. On se rapproche aussi de Muriel, la journaliste bretonne, et de son cercle immédiat, ceux qui l’aident dans ses enquêtes et tentent de lever le mystère de l’existence multiple de la morte pendant les vingt dernières années.

Tout bien sûr se résout dans les derniers chapitres, ce qui laisse une forte impression d’avoir navigué à travers les années noires de l’Argentine, mais sans quitter la partie humaine, douloureuse, sensible, des faits. La souffrance des êtres enfoncés dans les horreurs de la dictature ne leur ôte pas leur volonté de vivre, au contraire, belle leçon pour chacun de nous.

Christian ROINAT

Double fond de Elsa Osorio, traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, éd. Métailié, 400 p., 21 €.

Elsa Osorio en français : Luz, ou le temps sauvage / Tango / Sept nuits d’insomnie / La Capitana, éd. Métailié.

« Evangelia » du Mexicain David Toscana, la première bonne surprise littéraire de 2018

Et si on avait mal compris les textes saints ? Si on était passés à côté de leur véritable enseignement ? Le Mexicain David Toscana nous invite, dans un roman rempli d’humour, à les revoir légèrement décalés, presque tels qu’ils sont, en ne changeant qu’un détail infime : que se serait-il passé si l’ange Gabriel avait omis de préciser cet unique détail ?

Photo : David Toscana, Memorias de Nomada/Zulma

Eh bien oui, c’est Emmanuelle, pas Jésus, qui naît à Bethléem en cette nuit de Noël, et cela complique considérablement les desseins du Tout-Puissant. À partir de là, beaucoup de choses vont être modifiées dans ce qu’on connaît des bases de la religion dominante en Occident. David Toscana revisite sereinement l’histoire, ce qui l’amène à se poser un certain nombre de questions comme celle de savoir s’il n’aurait pas été plus commode d’organiser une Descension à la place de notre Ascension. Cela aurait réglé des problèmes délicats que des siècles et des siècles n’ont pas permis de clarifier. La virginité de Marie est de ceux-là.

Il s’amuse visiblement beaucoup à transgresser – sans la moindre agressivité, bien au contraire – les mythes bibliques, et il se pose des questions, fondamentales ou non, par exemple sur le buisson ardent, ou il compare la valeur littéraire des textes sacrés aux fables d’Ésope, « bien plus fines et subtiles » (c’est Dieu le Père qui le dit !), ce qui n’est pas faux. L’Éternel lui-même se met d’ailleurs à organiser des soirées littéraires, entouré de ses anges, pour tester ses capacités de conteur. L’Éternel qui éprouve des difficultés à convaincre les misérables humains à croire en Lui : les peuples sont (déjà) de plus en plus détachés de la notion du divin et Il se sent parfois impuissant à relever le défi.

Cette réécriture des textes sacrés en suivant sa propre logique prend des tours d’un comique parfois mordant mais d’une efficacité implacable : notre Emmanuelle ne pouvant pas décemment vivre seule (on sait ce qu’on pensait des filles qui restaient célibataires à cette époque) fera mine d’épouser (sans consommation, n’oublions pas qu’il est un ange !) le premier venu à sa portée, Gabriel, forcément. Ayant pris en quelque sorte la place du Jésus que nous connaissons, il lui arrive de lâcher des phrases sibyllines, comme lui, mais elle est beaucoup plus « humaine » (puis-je employer ce mot ? Je me pose la question !), étant femme, évidemment.

Sainement et gentiment irrespectueuses, ces divagations permettent de déplacer le point de vue traditionnel pour donner une autre notion du sacré, et c’est sacrément drôle ! David Toscana va même jusqu’à avancer quelques variations américaines de la divine légende, une version mexicaine qui ne jure pas avec le reste. Indirectement mais fermement, il fait ressortir le machisme universel : Les Actes des Apôtres, ce titre a de la gueule, qu’en serait-il si on devait avoir comme référence les Actes des Filles ? Et, toujours gentiment, il met le doigt sur des contradictions, morales surtout, que renferment les textes sacrés. Sacrés, mais humains tout de même.

En ces temps où la vigilance envers tout ce que l’on dit ou écrit est devenue obligée, ce livre en choquera-t-il quelques-uns ? Souhaitons que non, il n’y a pas matière, si on reste lucide ; bien au contraire, il ouvre, sainement, une belle réflexion qui ne se prend pas au sérieux bien qu’elle le soit. Et surtout, il garde en permanence un réel respect pour ce que les textes fondateurs ont apporté à des siècles d’humanité, au moins dans une partie du monde. Quelle morale en tirer, rien n’est imposé, chacun trouvera la sienne, qui ne sera pas très différente de celle des Évangiles, des vrais (?) !

Christian ROINAT

Evangelia de David Toscana, traduit de l’espagnol (Mexique) par Inés Introcaso, éd. Zulma, 431 p., 22,50 €.
David Toscana en français : El último lector / Un train pour Tula / L’armée illuminée, éd. Zulma.

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