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La galerie personnelle de l’Argentine María Gainza dans «Ma vie en peinture»

L’Argentine María Gainza est critique d’art et journaliste à Buenos Aires. Dans ce premier ouvrage, elle a voulu mêler sa vaste culture et des confidences plus personnelles, mettant en évidence son talent de conteuse. Le résultat, ce sont onze nouvelles, chacune à partir d’un tableau qui sert de base à une histoire, un morceau de la vie de l’auteure, le portrait d’un membre de sa famille ou d’un ami proche, qu’elle relie finement avec un véritable cours sur le tableau ou la vie du peintre. Une grande originalité faite de simplicité.

Photo : Gallimard/El Cultural

Le Greco, Hubert Robert (le «peintre des ruines»), le Douanier Rousseau, Toulouse-Lautrec et des artistes moins connus de ce côté de l’Atlantique sont au rendez-vous, sur un plan d’égalité, car il ne s’agit pas de donner des bons ou des mauvais points. Leurs œuvres sont la base des onze textes, à partir d’un tableau, dont María Gainza décrit les grandes lignes et des détails soigneusement choisis. Le tableau évoque un événement ou une personne dont elle fait le protagoniste principal de ce qui pourrait être une nouvelle.

L’art et l’intimité familiale se rejoignent quand elle évoque par exemple son oncle Marion, riche excentrique très doué pour apprécier les esthétiques nouvelles ‒nous sommes au début du XXe siècle. Encore très jeune, il a l’autorisation de faire aménager son salon privé par le peintre catalan Josep Maria Sert qui, sans jamais traverser l’Atlantique, crée les plans de surfaces délirantes couvertes d’ «arlequins, de bouddhas et de travestis». Près du peintre, sa femme, Misia, amie de Proust et de Bonnard, dont la vie fut, elle aussi, un roman que María Gainza se plaît à raconter.

Elle réussit de jolies correspondances inattendues et profondes, comme par exemple sa phobie de l’avion qui l’empêche d’aller voir à Saint-Pétersbourg ou à New York quelques chefs d’œuvre, qu’elle rapproche de la montgolfière que le Douanier Rousseau a vue, émerveillé, survoler les lignes allemandes pour se poser à Paris en 1870 et qui apparaît dans d’autres décors sur quelques tableaux.

Elle va jusqu’à nous offrir des dialogues avec l’au-delà et des visites dans un fantastique directement en prise avec notre monde : est-elle le modèle de onze ans, peint en 1929 par Augusto Schiavoni, un peintre argentin peu connu en Europe mais exposé dans les musées à Buenos Aires ? Elle est persuadée, elle qui est née en 1975, d’être cette fillette qui aurait rencontré, dans une autre vie, le portraitiste à la mode des décennies plus tôt qui finit lui-même par communiquer avec les morts et enfermé dans un asile.

Les remarques sur l’art, sobres et solides, apportent une lumière sur les peintures sans jamais être pesantes. La critique d’art fait entendre ses idées et ses opinions sans concessions, qu’elles portent sur l’art, sur les artistes, sur des amis, des frères ou sur elle-même, qui sont prenantes : même sans connaître les tableaux (dont les reproductions, pour la plupart, figurent dans le livre) et encore moins les personnes concernées, on est obligé de suivre María Gainza dans son univers, ou plutôt dans ses deux univers, la peinture qui est son métier et les gens dont elle a envie de nous parler. Ces deux univers sont dans l’ensemble plutôt sombres malgré les couleurs des tableaux cités. Les dernières lignes de Ma vie en peinture révéleront la cause de cette douce noirceur.

                                                                                   Christian ROINAT

Ma vie en peinture de María Gainza, traduit de l’espagnol (Argentine) par Gersende Camenen, Gallimard, 181 p., 18 €. María Gainza en espagnol : El nervio óptico, éd. Mansalva, Buenos Aires/éd. Anagrama, Barcelona.

«Personne n’est obligé de me croire», le nouveau roman du Mexicain Juan Pablo Villalobos

Les éditions Buchet Chastel publieront en septembre prochain le nouveau roman en français de Juan Pablo Villalobos, Personne n’est obligé de me croire, qui a reçu en 2016 en Espagne le prestigieux prix Herralde. L’auteur mexicain sera en France pour la promotion de son nouveau roman, ainsi que lors du festival littéraire Belles Latinas en octobre prochain.

Photo : Ámbito cultural/Buchet Chastel

Mexico, 2004. Juan Pablo, le narrateur, reçoit une bourse pour partir suivre son doctorat à Barcelone. Valentina, sa fiancée, sera également du voyage. Mais quelques jours avant leur départ, son cousin, qui a le don de se fourrer dans des histoires pas possibles, lui donne rendez-vous : il veut lui proposer de participer à un soi-disant «projet de haut niveau».

Juan Pablo regrettera de s’y être rendu. Entraîné malgré lui dans un réseau criminel mafieux, son voyage en Europe se transforme peu à peu en un truculent roman noir… Dans un Barcelone foisonnant, on croise une galerie de personnages hauts en couleur : de terrifiants truands, des Laia à la pelle dont l’une est la fille d’un politicien corrompu, une enfant poète. «Je ne demande à personne de me croire», répètent, comme une litanie, les voix de ce roman : Juan Pablo, dans le récit de ses aventures incroyables, sa mère, dans les lettres désespérées qu’elle lui envoie, et Valentina, dans son journal intime.

Dans un jeu permanent entre fiction et réalité, usant d’une série de mises en abîme, de jeux de langue, de style, de genres et d’une intertextualité débordante (sous la figure tutélaire de Roberto Bolaño et de ses Détectives sauvages), Villalobos livre ici une captivante réflexion sur les procédés littéraires. On y retrouve son excellente plume, et surtout son désopilant humour noir…

D’après les éditions Buchet Chastel

Personne n’est obligé de me croire, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, Paris, Buchet Chastel, 288 p., 20 €. 

Juan Pablo Villalobos est né à Guadalajara (Mexique) en 1973. Écrivain, critique, et traducteur, il est l’auteur de cinq livres, dont trois ont été traduits en France chez Actes Sud.

Clarice Lispector, Adolfo Bioy Casares et Copi : trois auteurs latinos réédités

À côté de la découverte de nouveaux écrivains, il est essentiel de ne pas oublier les plus anciens qui ont marqué leur temps et qui restent actuels. Après Les persécutés, suivi de Histoire d’un amour trouble d’Horacio Quiroga (éd. Quidam), ce printemps voit la nouvelle sortie de quatre livres qui méritent un coup de rétroviseur et qui promettent beaucoup de plaisir au nouveau lecteur comme au re-lecteur.

Photo : éditeurs de sauteurs présentés

Clarice Lispector

Les éditions des femmes – Antoinette Fouque ont sorti en novembre une édition complète de l’ensemble des nouvelles écrites par Clarice Lispector. Elles accompagnent ce monument de la réédition de son premier roman, Près du cœur sauvage. Elle n’a que 24 ans quand il est publié au Brésil et on y trouve déjà ce qui sera la force de ses œuvres suivantes, nouvelles ou romans : les idées, on pourrait presque dire les obsessions de la jeune femme, si le mot n’était pas aussi péjoratif, sa façon très personnelle de partager ses émotions, et surtout ce style qui n’appartient qu’à elle. Personne ne peut mêler avec autant de force remplie de grâce le matériel et l’abstrait. Un exemple, l’homme (père ou mari) et son emprise sur sa femme ou sa fille : «comment empêcher qu’il développe sur son corps et son âme ses quatre murs ?»

Les réflexions, toujours dites avec des mots courants mais souvent décalés, sont surprenantes de la part d’une si jeune femme, comme la maturité des idées, très en harmonie avec la pensée des premiers habitants d’Amérique («l’entrelacement de la mer, du chat, du bœuf avec elle-même»). Vraiment, Clarice Lispector est à part. Il y a beaucoup de réalisme, malgré les apparences dans ce qu’elle écrit, beaucoup de poésie aussi, et une grande dose irracontable, que les surréalistes auraient beaucoup aimé.

Adolfo Bioy Casares

Journal de la guerre au cochon est un des chefs d’œuvre d’Adolfo Bioy Casares, un des acteurs principaux de la vie culturelle argentine vers le milieu du XXe siècle, et ami proche de Jorge Luis Borges. Dans une ville qui ressemble beaucoup à Buenos Aires, l’ambiance se tend bizarrement entre les générations. Isidro Vidal, une petite soixantaine, ne cesse de se demander avec ses amis de toujours s’ils sont en train de devenir des vieillards. Il est plutôt ouvert, a des relations correctes avec son fils Isidorito avec lequel il vit, ils se sentent proches et s’aiment dans une certaine indifférence. Mais peu à peu des phénomènes inquiétants se manifestent dans le quartier et tournent à la guerre sans merci que font les jeunes aux plus de 60 ans. Avec son humour de toujours, un humour élégant et détaché, Adolfo Bioy Casares abordait, en 1969, des thèmes qui lui tenaient à cœur et qui sont restés d’une actualité troublante : le populisme et ses dangers, le harcèlement des machos, coutume très répandue dans ces contrées, qui devient pour les hommes mûrs une crainte de passer pour des détraqués, s’ils sourient seulement à une inconnue, ou les rapports père-fils.

Dans ce roman, Bioy Casares déployait son immense talent de conteur. Il était un des maîtres du «fantastique argentin», qui se caractérisait par un subtil glissement du réel le plus quotidien vers des situations étonnantes, qui pouvaient appartenir à notre monde ou en être complètement exclues. Et surtout il le faisait avec en permanence un humour amical mais piquant qui accompagne d’un sourire l’évocation de problèmes graves.

Copi

Dessinateur (la caustique «femme assise»), acteur et metteur en scène de théâtre, auteur de nombreuses pièces et de quelques textes en prose, Copi, d’origine argentine, a régné sur la culture marginale française entre les années soixante et 1987, date de sa mort. Ses pièces sont toujours jouées (ceux qui ont vu la reprise l’an dernier de la Journée d’une rêveuse par l’immense Marilu Marini ne sont pas près de l’oublier !) Les éditions Christian Bourgois publient une nouvelle édition de son théâtre et de trois textes en prose. Le volume intitulé Théâtre se compose de huit pièces essentielles de Copi accompagnées (quelle bonne idée) de commentaires très enrichissants de Michel Cournot ou de Jorge Lavelli, entre autres. Disons seulement que, ce qui n’est pas si fréquent en ce qui concerne le théâtre, la lecture de ces textes est presque aussi enthousiasmante que de les voir joués sur scène. La fantaisie débridée, les excès, les provocations permanentes sont aussi forts pour un lecteur que pour un spectateur.

Quant aux «Romans», en fait un roman et des nouvelles, ce sont deux-cents pages qui permettent de connaître l’écrivain dans toute l’étendue de sa particularité. L’Uruguayen, ce sont trente pages de délire absurde voisin du surréalisme où l’on croise des poules qui aussitôt sorties de l’œuf deviennent des poulets rôtis, une veuve ressuscitée, un chien borgne, dans lequel pourtant l’Argentin s’amuse très sérieusement à comparer Uruguay et Argentine et surtout leurs habitants. Le bal des folles, dont le titre, s’il dit clairement le décor et l’ambiance, ne révèle pas la douleur qui le parcourt, la fin tragique d’un amour homosexuel bien plus marquant pour l’auteur que ce qu’il veut bien avouer. Les boîtes de travestis parisiennes des années soixante semblent être des lieux où explosent dérision et joie colorée et artificielle, mais qui ne cachent pas toujours très bien des solitudes et des malaises. La crudité de certaines scènes s’achève dans un désespoir qu’on ne veut surtout pas extérioriser. Une langouste pour deux est une suite de courts récits volontairement choquants, publiés initialement dans Hara Kiri. 

                                                                                   Christian ROINAT

Près du cœur sauvage de Clarice Lispector, traduit du portugais (Brésil) par Regina Helena de Oliveira Machado, éd. des femmes– Antoinette Fouque, 256 p., 16,50 €. Journal de la guerre au cochon d’Adolfo Bioy Casares, traduit de l’espagnol (Argentine) par Françoise Rosset, éd. Robert Laffont, coll. Pavillons poche, 286 p., 9 €. Théâtre de Copi, éd. Christian Bourgois, 496 p., 20 €. Romans de Copi, éd. Christian Bourgois, 205 p., 15 €.

«La brave bête du coin» de João Gilberto Noll : un roman qui déroute et fascine

Encore inconnu en France, João Gilberto Noll, décédé l’an dernier, est une référence au Brésil. Auteur d’une vingtaine d’œuvres, romans et nouvelles, il a obtenu divers prix littéraires et plusieurs de ses textes ont été adaptés au cinéma. Les éditions do, dont le siège est à Bordeaux, permettent de le découvrir, enfin, en France, avec ce court roman étrange et ouvert.

Photo : João Gilberto Noll/Folha de Manhã

Le narrateur est un jeune homme qui vit avec sa mère à Porto Alegre. Au chômage depuis trois mois, il se laisse vivre, il déambule dans les rues de sa ville. Une séance de cinéma, une fille rencontrée par hasard, une étreinte rapide, sans plaisir, occupent ses heures.

C’est parti pour une sorte d’errance sans but avéré, pour une tranche de vie (la vie a-t-elle un but ?) dans Porto Alegre, puis à travers le Brésil. Le jeune homme écrit des poèmes, il fait des rencontres, parmi lesquelles un couple de vieux Allemands qui le recueillent après le départ de sa mère.

Hors de toute aventure, on voit le narrateur être témoin bien plus qu’acteur, c’est sa nature ; témoin d’une foule de spectacles, parfois anodins, parfois d’une grande importance pour lui. Ce qu’il voit, ce sont des manières de vivre ou d’être, très éloignées de la sienne et le lecteur, souvent de façon presque inconsciente, découvre la réalité brésilienne : activités de rues, sursauts politiques (on manque de peu Lula lui-même, il va intervenir dans un meeting), ambiances cariocas, que le jeune homme découvre aussi. D’autres réalités, plus universelles, apparaissent également : la maladie, la mort, le veuvage, la solitude ou la vie partagée…

Le lecteur lui aussi est témoin, essentiellement témoin… mais, à travers le non-dit, l’apparente banalité, il sent en lui d’abord de timides réactions par rapport à ce qui arrive au protagoniste, puis des réflexions qui peuvent naître (ou non, selon sa disponibilité), qui peuvent aller de l’adhésion au refus (je sais que certaines scènes qui, pourtant, ne dépassent pas les bornes, ont pu en choquer certains).

La richesse de La Brave Bête du coin tient précisément de la liberté absolue du lecteur à se laisser simplement porter, à se mettre à commenter les événements racontés ou à profiter du plaisir brut de la lecture.

Christian ROINAT

La Brave Bête du coin de João Gilberto Noll, traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec, éd. do, 96 p., 14 €. João Gilberto Noll en portugais : O quieto animal da esquina, Rio de Janeiro, Rocco, 1991.

«Notre monde mort», un recueil de nouvelles à l’étrangeté inquiétante par la Bolivienne Liliana Colanzi

On ne cesse de nous répéter que la nouvelle n’est pas (n’est plus) «porteuse» en France. Nous qui tentons de jouer notre rôle de passeurs, d’intermédiaires entre éditeurs et lecteurs, nous doutons de l’exactitude du propos : que la nouvelle se vende moins que le roman, c’est très probable. Mais qu’elle n’ait pas d’amateurs est une idée entièrement fausse, il suffit d’écouter les personnes qui assistent à nos rencontres des Belles latinas et qui régulièrement nous font part de leur frustration de ne pas en avoir plus à leur disposition. Alors merci aux éditions Buchet-Chastel qui, ce mois-ci, nous font découvrir une jeune auteure bolivienne et son premier ouvrage traduit en français.

Photo : Lourdes Plata

Liliana Colanzi, née en 1981, vit aux États-Unis où elle enseigne dans une université. Elle fait partie d’une génération de jeunes femmes qui partagent un même état d’esprit, une même conception de la littérature. Originalité et exigence sont probablement les mots qui les définissent le mieux. Elles redoutent la banalité plus que tout et demandent à leurs lecteurs d’accepter de les suivre, faute de quoi ils seront largués. Parmi les représentantes de ce qui deviendra peut-être un courant littéraire, on peut citer Samanta Schweblin, Valeria Luiselli, Lina Meruane et, bien sûr, Liliana Colanzi.

Ces huit nouvelles ont de quoi surprendre, d’abord par leur variété, qui va d’un presque classicisme («Météorite»), d’un presque fantastique («L’œil»), d’une presque science-fiction («Notre monde mort») au presque récit d’horreur («Alfredito»), ces presque s’imposant pour chacune, car elles sont toutes ancrées dans un réel entièrement quotidien.

Subtilement, Liliana Colanzi sort du quotidien pour nous plonger… dans le littéraire. Pourtant ce qu’elle écrit n’est pas franchement élitiste, exigeant mais pas élitiste. Cela ne l’empêche pas par exemple d’aborder des thèmes de société, comme l’expulsion violente d’Indiens pour installer sur leurs terres des plateformes pétrolières.

Si l’on attend des récits «raisonnables», on sera désorienté, frustré, avec l’impression qu’une lecture ne suffit pas pour absorber tout ce qui est offert par l’auteure (mais est-ce «raisonnable» d’attendre de la littérature du «raisonnable» ?). Si l’on veut bien accepter ce qui nous est ainsi proposé, si l’on veut bien accepter de découvrir une voix nouvelle, prometteuse, il faut se lancer, on ne pourra qu’y gagner !

Christian ROINAT

Notre monde mort de Liliana Colanzi, traduit de l’espagnol (Bolivie) par Juliette Barbara, Buchet-Chastel, 128 p., 13 €. Liliana Colanzi en espagnol : Nuestro mundo muerto, Eterna Cadencia, 2017.

Le tennis féminin des années 1990 au cœur de «La Perfection du revers» de Manuel Soriano

On peut lire des romans sur le monde du football ou sur les championnats d’échecs, comme récemment Une partie d’échecs avec mon grand-père d’Ariel Magnus (éd. Rivage). Sur le tennis, c’est plus rare, et c’est un autre Argentin, Manuel Soriano, qui nous y invite, avec cette biographie de la joueuse argentine Patricia Lukastic, jeune prodige dans les années 90 qui a dû renoncer à sa carrière à 21 ans et qui, vingt ans plus tard, demande à l’auteur de l’aider à rédiger ses mémoires.

Photo : éd. Actes Sud

Patricia Lukastic, connue sous son surnom de Luka, est une joueuse argentine à peu près oubliée de nos jours, qui a eu une période de gloire relative dans les années 90. En 1993, elle est tout de même arrivée à la 12ème place mondiale, à 19 ans. Elle a abandonné sa carrière à l’âge de 21 ans.

Une vingtaine d’années plus tard, retirée dans une propriété quelque part en Uruguay, elle contacte le narrateur, un journaliste, car elle «souhaite raconter une histoire», son histoire, probablement.

Sans transition, on plonge dans l’univers des compétitions et dans la vie privée des joueurs de haut niveau, disons plutôt dans l’absence de leur vie privée. D’un hôtel à l’autre, dans des chambres qui se ressemblent toutes, avec pour seule ouverture un ailleurs qui leur est interdit matérialisé par la vue d’un étage élevé sur une ville qui leur restera étrangère, inconnue, et pour seule présence celle, intermittente, du père, Elián.

Elián est lui-même le fils d’un immigrant polonais qui a tout fait pour que ses deux fils aux cheveux trop blonds en Argentine fassent oublier leurs origines. Son parcours, assez chaotique, sa passion pour la compétition (les échecs dans son cas), une passion qui n’a débouché sur rien de glorieux, se transforment en un besoin de revanche qui passera par sa fille : elle devra réussir ce qui chez lui n’a été qu’une ébauche.

Rien n’est occulté, le caractère solitaire, parfois ombrageux, de Luka, les frustrations de son père, la violence des années d’apprentissage et de préparation de la future athlète, visiblement très douée, mais qui n’est encore qu’une enfant, ce qui est volontairement ignoré de tous, à commencer par elle-même. Pour parvenir au niveau souhaité, il faut souffrir, et le dressage des chiots est d’ailleurs identique… et aussi efficace, une courte scène le montre parfaitement : il s’agit d’obtenir une agressivité qui serait à la fois impitoyable et civilisée.

Le passage vers une adolescence qui dans les faits ne peut pas se réaliser (un ou une jeune champion ou championne passe directement de l’enfance à une carrière d’adulte) est fait de hauts et de bas : un tournois gagné qui ne se répète pas peut être suivi par des mois de stagnation et de désespoir, plus encore pour le père que pour la fille. Il existe même un classement pseudo-officiel des pires parents de joueurs de tennis ! Il faut dire que, sans ressources particulières, les années d’entraînement, au moment où aucun sponsor ne s’est encore manifesté, coûtent une fortune.

On ne saura jamais ‒ et c’est heureux ‒ ce qui relève de la fiction, ce qui est authentique, ce que le temps a pu modifier des souvenirs probablement racontés par la vraie Patricia Lukastic au narrateur qui les aurait retranscrits et qui les offre sous cette forme romanesque. Ce qui est sûr, c’est que le lecteur a sous les yeux un superbe roman : la biographie d’une joueuse de tennis tombée dans l’oubli, un oubli général et une analyse très fine des relations entre une championne reconnue et son père, une recréation purement romanesque du récit d’une femme mûre, un document hyperréaliste sur la vie quotidienne d’une jeune vedette des courts. Un superbe roman, vraiment.

Christian ROINAT

La Perfection du revers de Manuel Soriano, traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin, éd. Actes Sud, 320 p., 22,50 € (version numérique 16,99 €). Manuel Soriano en espagnol : ¿Qué se sabe de Patricia Lukastic?, ed. Alfaguara, Buenos Aires.

Histoires de migraines dans «Anomalie des zones profondes du cerveau» de Laure Limongi

Si l’algie vasculaire de la face n’a pas empêché César de conquérir la Gaule, elle a aussi donné matière à Laure Limongi pour écrire un roman. Anomalie des zones profondes du cerveau constitue un témoignage original sur cette maladie, plus communément appelée « migraine du suicide », sur ses symptômes et les existences profondément marquées par cette « épée de Damoclès qui se plante dans le crâne, juste derrière l’œil, avec une certaine régularité ». Laure Limongi a participé en mars dernier aux 6e Bellas Francesas organisées par Espaces Latinos au Pérou et en Colombie.

Photo : ActuaLitté/Flickr

À la frontière entre science et littérature, de brefs récits aux contenus et aux tonalités multiples s’enchaînent et retracent l’histoire de cette maladie, « forme aiguë de céphalée », « affection rare concernant une à trois personnes pour mille – en population générale, selon les pays -, extrêmement douloureuse et invalidante. Elle se manifeste sur l’une des moitiés de la tête. Sans en connaître les causes, on évoque une anomalie des zones profondes du cerveau ».

Mais quelle est cette anomalie des zones profondes du cerveau qui constitue le fil conducteur du dernier roman de Laure Limongi ? Une maladie imperceptible à l’œil nu, malgré les nombreuses tentatives de la narratrice de l’apercevoir sur son visage, entre quelques prises au photomaton. Avoir l’air en bonne santé, alors que c’est pourtant « comme avoir un pic à glace enfoncé derrière l’œil ». Faire face aux crises sans traitement efficace. Il y a bien les drogues, mais…

Dès l’incipit, c’est un flot de paroles discontinu qui essaie de définir aveuglément les symptômes de la maladie : « Ça commence comme un orage », « comme une gêne du côté gauche », « ça prend la mâchoire », « on ne sait pas si ça va s’arrêter »… Georges Sand, André Gide, Franz Kafka, Guy de Maupassant, Roland Barthes, Gustave Flaubert, Antonin Artaud… sont autant d’auteurs qui en ont souffert. Laure Limongi explore ainsi la maladie sous tous ses aspects : son histoire, les périodes de crise, les traitements, ceux proposés par les laboratoires, inefficaces, et les effets positifs de diverses drogues.

Il existerait même une typologie du migraineux. Un certain Friedman remarque par exemple que les migraineux ont dû mal à exprimer leur agressivité. D’autres l’imaginent hyperactif, ordonné, méticuleux ou très anxieux, alors que la narratrice établit sa propre liste, du migraineux bordélique au migraineux manuel en passant par le migraineux apathique, hors de ces portraits aux traits caricaturés qui stigmatisent l’individu.

Les listes, d’ailleurs, ne manquent pas dans Anomalie des zones profondes du cerveau, au point de devenir, au fil des pages, un mode d’écriture récurrent mis en œuvre par Laure Limongi. Parmi elles, la liste des vingt-sept choses à savoir et des vingt-sept lieux à voir avant de mourir, d’après Internet.

Entre ces listes, des considérations en apparence désordonnées, les théories d’éminents scientifiques, qui se glissent entre les pages d’un récit en italique dans lequel la narratrice fixe quelques épisodes d’un séjour amoureux passé dans un chalet en Suisse, sur les rives du lac Léman. À tous ces propos enchaînés au sein d’une trame nerveuse aux multiples connexions synaptiques, des propos parfois drôles, parfois poétiques, un seul fil conduit la trame du roman : l’exploration de la maladie à travers une écriture fractionnée, soumise aux aléas des crises de migraine. Mais, à tous les migraineux, soyez sereins : « aujourd’hui, tout va bien. »

Marlène LANDON

Anomalie des zones profondes du cerveau, de Laure Limongi, éd. Grasset, 208 p., 17 €.

Originaire de Bastia, Laure Limongi a quitté l’île de beauté pour poursuivre ses études de lettres sur la métropole, d’abord à Aix-en-Provence puis à Paris. Écrivaine, éditrice, performeuse et professeur de création littéraire à l’École Supérieur d’Art et de Design du Havre, elle aime transmettre la littérature sous toutes ses formes. Auteure d’une dizaine d’ouvrages, ses écrits se suivent mais ne se ressemblent pas. En 2006, elle publie Fonction Elvis, une véritable fiction autour du mythe du King. En 2013, c’est au pianiste Glenn Gould qu’elle rend hommage avec son livre intitulé Soliste. Son dernier roman, Anomalie des zones profondes du cerveau, sorti en 2015, traite quant à lui de la migraine et a été sélectionné pour le Prix Médicis de la même année.

Des héros donquichottesques et une plume tendre dans «La Nuit de l’Usine» d’Eduardo Sacheri

Auteur du roman, puis du scénario du film oscarisé en 2009 Dans ses yeux, Eduardo Sacheri publie peu, occupé par son métier de professeur de collège. Les deux romans déjà sortis en France (Petits papiers au gré du vent et Le bonheur c’était ça) nous avaient séduits. La Nuit de l’Usine, Prix Alfaguara 2016, confirme les immenses qualités de cet homme discret. Humour sensible, suspense, ambiance de polar classique et de crise sociale, tout cela fait de ce roman une des grandes révélations de l’année.

Photo : éd. Héloïse d’Ormesson

Tout commence la nuit de la Saint-Sylvestre de l’an 2000… L’Argentine se débat dans une de ses pires crises économiques. À O’Connor, un village perdu de la province de Buenos Aires, près de General Villegas (où est né le grand Manuel Puig), on parle de pesos au cours du dollar, de désertification rurale et d’une possible création d’emplois. À l’échelle des mille habitants du lieu, si l’on crée une coopérative, ce ne sera sûrement pas des centaines de postes nouveaux, au mieux quinze ou vingt… Le ton est donné : ce n’est pas une épopée qui va commencer. Et pourtant… Une épopée serait-elle réservée aux héros glorieux et irréprochables ? Eduardo Sacheri démontre que non !

Huit voisins décident d’investir dans le rachat d’une usine abandonnée pour sortir de la misère. Mais lorsqu’ils découvrent quelques mois plus tard qu’ils ont été la cible d’une vaste escroquerie orchestrée par un homme d’affaires local, ils n’ont plus qu’une idée en tête : obtenir justice. Commence alors une épopée abracadabrante pour récupérer leurs biens, à l’heure où l’Argentine plonge dans la détresse sociale…

L’Argentine s’enfonce dans la crise, la télévision montre les clients qui frappent les rideaux de fer des banques car ils n’ont désormais plus le droit de retirer plus de 250 dollars par semaine. Eduardo Sacheri montre les ravages de la crise chez les plus modestes, ceux qui possédaient un petit revenu qui leur est à présent interdit. Dans le village, la majorité souffre et quelques uns, un en fait, nommé Manzi, fait mieux que survivre, ses relations, ses informateurs lui sont d’une grande aide. Pour Manzi, la lutte pour la vie est inévitable, nécessaire, naturelle. Quand il provoque la ruine de quelques concitoyens, il ne fait qu’appliquer la loi naturelle : survivre. Ce qu’il n’a pas imaginé, c’est que ses huit victimes n’accepteront pas de se laisser plumer.

Le modeste meneur est un ancien footballeur qui a eu son heure de gloire autrefois et qui est revenu dans son village pour tenir une station service qui lui permet de vivre, avec sa femme et son fils, jusqu’à ce que Manzi ouvre la sienne, miraculeusement au bord d’une rocade qui n’existe pas encore, mais qui ne va pas tarder, Manzi est un des rares à le savoir. Ses compagnons lui ressemblent, deux frères fusionnels, pleins de bonne volonté mais à l’intelligence carrément limitée, un petit patron et son fils dont il méprise la nonchalance et un brave homme inadapté socialement.

On va trouver des méchants vraiment méchants et des gens bien, et même très bien, pourtant Eduardo Sacheri refuse la caricature : chacun a ses problèmes, ses zones d’ombre et de lumière. Même à des milliers de kilomètres de O’Connor, on se sent forcément chez soi, à côté de ces malheureux qui, d’une façon ou d’une autre, nous ressemblent par leurs faiblesses, leur optimisme et leurs doutes. Les huit hommes n’ont vraiment rien de surhommes, mais en faisant fonctionner leur cerveau, et surtout en mettant en commun leurs idées, leurs erreurs et leurs questions, ils avanceront sur un chemin parsemé d’obstacles. Jusqu’où ? Le roman sait rester réaliste et surtout il est rempli d’un humour tendre, plein d’empathie pour ces personnages, uniquement des hommes, comme dans les grands films hollywoodiens qui débordent de testostérone, sauf qu’ici, elle est curieusement détournée : la virilité réelle ne consiste pas qu’à rouler des mécaniques ! Et les efforts quasi surhumains eux aussi du « méchant » pour défendre son bien mal acquis sont un régal supplémentaire.

En refermant le livre, on a énormément de mal à quitter ce groupe d’amis, à les laisser continuer à vivre une vie ordinaire qui a été illuminée par des aventures dignes des plus grands. Il est rare que soient réunies autant de qualités dans un roman qui ne cherche au départ qu’à faire passer un bon moment à ses lecteurs. Contrat parfaitement réussi.

Christian ROINAT

La Nuit de l’Usine d’Eduardo Sacheri, traduit de l’espagnol (Argentine) par Nicolas Véron, éd. Héloïse d’Ormesson, 441 p., 22 €. Eduardo Sacheri en espagnol : El secreto de sus ojos / Papeles en el viento / La noche de la Usina, ed. Alfaguara / Los traidores y otros cuentos, ed. RBA, Barcelone. Eduardo Sacheri en français : Petits papiers au gré du vent / Le bonheur c’était ça, éd. Héloïse d’Ormesson.

«La conspiration des médiocres», le dernier roman noir d’Ernesto Mallo

Le dernier roman noir traduit en français d’Ernesto Mallo (qui a participé au festival Belles Latinas en 2009) nous offre une plongée dans l’Argentine des années soixante-dix, juste avant le coup d’État des militaires. On y côtoie les milices d’extrême droite de la triple A et leurs méthodes de voyous, un policier intègre aidé d’un légiste et d’une jeune traductrice : ils veulent la vérité sur la mort d’un vieil Allemand. Tout ceci nous entraîne dans de palpitantes scènes d’action et une belle histoire d’amour tragique.

Photo : Diario Público/éd. Rivages

Roman noir, oui ! Tout est sombre, oppressant, la ville de Buenos Aires a peur, les gens se terrent, les rues se vident à la nuit tombée, on se réfugie devant la télévision. Des policiers armés jusqu’aux dents sillonnent la ville à bord de leur Falcon, tuent, montent des opérations punitives contre les étudiants, arrêtent et torturent dans des entrepôts clandestins. Parmi les opposants, certains résistent, préparent des attentats, les réussissent ; ce qui déchaîne davantage colère et violence vengeresse.

L’écriture est très cinématographique. Par petites séquences, on suit les actions des uns et des autres, l’auteur désigne par leurs patronymes les policiers, les commissaires, les « terroristes », rendant l’ensemble très réaliste et très vivant. Le style est haché, nerveux, très percutant, et le rythme donné s’avère très efficace.

Apparaissent aussi des personnages attachants dont Lascano, le policier intègre qui agace ses chefs et ses collègues moins scrupuleux, et le légiste Fuseli qui traque la vérité. Et Lascano rencontre Marisa, une jeune juive traductrice qui va l’aider dans son enquête.

Et heureusement, il y a la belle histoire d’amour qu’elle vit avec Lascano, des moments de détente dans le delta du Tigre qui permettent au couple et à nous, lecteurs, de souffler un peu. Cependant, l’actualité reprend vite le dessus, les événements se précipitent, Lascano est dans le collimateur de ses chefs et va indirectement mettre Marisa en danger.

La fin sera double : historique avec le récit complet de la débâcle de la triple A et plus confidentielle avec la destinée du couple. Nous refermons le roman sur une très belle page émouvante. Quant à la mort du vieil Allemand, Böll, il faut relire le premier chapitre pour résoudre l’énigme : la solution était sous nos yeux, mais introuvable à la première lecture !

Voilà un roman très intéressant : suspense, scènes d’angoisse, lourde atmosphère générale, sensation que tout bascule dans la corruption et la violence et en contrepoint les personnages positifs et courageux pour qui l’on tremble tout au long du récit, tant ils semblent seuls et fragiles face à la meute de tueurs.

Cette fiction se révèle aussi un bon reportage sur ces sombres années qui précèdent un avenir encore plus funeste pour l’Argentine.

Louise LAURENT

La conspiration des médiocres d’Ernesto Mallo, traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton, éd. Rivages, 135 p. ,18 €.

«Aucune pierre ne brise la nuit», regards croisés sur l’Argentine post-dictatoriale

Ce nouveau roman de Frédéric Couderc (écrivain invité à Bellas Francesas au printemps 2017, puis à Belles Latinas à l’automne de la même année), par le biais d’une fiction très originale et parfaitement maîtrisée, nous transporte en France et en Argentine dans les années 1998, soit une vingtaine d’années après les horreurs de la dictature. Le tableau exposé au Havre d’un Français vivant en Argentine, un Argentin exilé et une Française femme de diplomate le contemplant en même temps, rencontre improbable et décisive, voilà le point de départ d’une formidable quête autour des disparus et d’une plongée dans les eaux sombres de cette terrible dictature des années soixante-dix.

Photo : Heloise D’Ormesson

Tout commence donc avec un tableau assez médiocre, représentant le port de Buenos Aires, ses grues et six dockers, assorti d’un mystérieux commentaire. Le peintre est un Français, Ferdinand Constant, qui vit depuis les années soixante en Argentine. Nous découvrirons peu à peu le passé de cet homme et des six dockers qui ne sont pas anodins, ses liens avec Gabriel, l’exilé qui regarde la peinture, la reconnaît et replonge dans son douloureux passé : l’arrestation et la perte, en 1977, de sa compagne, la fille de ce Constant complice des militaires depuis l’Algérie et l’OAS.

Face à Gabriel, Ariane qui a vécu également en Argentine en 1977, expatriée, femme de diplomate, dans sa bulle de privilégiée. Tous deux se revoient à Paris : coup de foudre et coup de théâtre pour chacun. Ariane découvre que sa fille, Clara, adoptée à Buenos Aires est en fait une enfant volée par les militaires auxquels son mari l’a achetée. Gabriel de son côté apprend que sa compagne Véro a été exécutée dans un vol de la mort après son accouchement en prison et que le bébé a, bien sûr, disparu. Gabriel ignorait tout de cette grossesse.

À partir de là, l’intrigue se resserre, se complexifie, chacun doit assumer des choix, prendre des décisions douloureuses. Et nous, lecteurs, sommes emportés dans un tourbillon étourdissant de péripéties, d’informations, de suspense angoissant. Certaines scènes sont dignes d’un thriller palpitant, car il faut ajouter à la double enquête d’Ariane et de Gabriel, la vengeance de Constant, père de Véro, qui se sent trahi par ses anciens camarades d’une bien sale période. Il est resté un tueur sans scrupule et ira jusqu’au bout de sa vendetta haineuse.

Sur un ton très juste, l’auteur analyse également les états d’âme de ses héros : tous les scrupules d’Ariane, sa peur de perdre sa fille et de bouleverser son avenir, d’être elle-même accusée de vol d’enfant.  Il met en valeur son courage et sa détermination à aller jusqu’au bout, en faisant voler en morceaux sa vie confortable et en affrontant l’inconnu. Il nous livre aussi la souffrance de Gabriel, ses doutes sur la force du pardon, sur la capacité de la justice à réparer les tragédies. Certains passages sont rendus véritablement poignants par l’écriture sobre, précise et pleine d’émotion de Frédéric Couderc.

Reste la belle histoire d’amour au milieu de ces fantômes, ce formidable coup de foudre qui régénère Ariane et Gabriel malgré leurs différences et leur passé aux antipodes et qui leur donne la force d’affronter la réalité. Et derrière le récit, les péripéties, les coups de théâtre, le lecteur découvre l’Histoire, comment des militaires français ont appris la torture à des militaires argentins envoyés en stage en Algérie, puis comment ils se sont réfugiés là-bas quand, ex-OAS, ils sont devenus des parias, et comment ils ont continué à «aider».

L’auteur nous dévoile aussi les pratiques des militaires, le mode d’emploi inhumain pour voler les bébés des prisonnières et les revendre ; nous suivons dans un chapitre bouleversant tout le martyre de Véro depuis son arrestation jusqu’à sa mort. Le ton est si juste qu’on en a les larmes aux yeux. Mais, lueur d’espoir vingt ans plus tard, il y a aussi la description de l’organisation sans faille des grands-mères de la place de Mai, leur travail de fourmis pour retrouver ces bébés volés. L’auteur pose aussi les problèmes soulevés par la révélation d’une nouvelle identité pour ces jeunes confrontés à un passé qu’ils ne soupçonnaient pas et à l’amour qu’ils portent à leurs parents adoptifs. Il y a enfin la description fabuleuse de la ville de Buenos Aires, les rues, les décors, les ambiances, les traces du passé et les blessures occasionnées par le passage de la dictature qui a fait beaucoup de dégâts. On marche dans les pas d’Ariane et de Gabriel en partageant les sensations exactes qu’ils nous livrent.

Voilà donc un formidable récit foisonnant où s’entremêlent une belle passion amoureuse, des personnages très attachants, des dialogues et des introspections tout à fait justes, des scènes de reconstitution du passé très fortes et des renseignements précieux sur la dictature et ses conséquences actuelles. S’y ajoute une réflexion philosophique sur le pardon, la foi en la justice et la compassion qui redonne un peu d’optimisme. N’oublions pas de souligner l’angle d’attaque très original et inédit jusqu’alors pour aborder ce thème douloureux de la dictature.Vraiment, c’est un excellent roman à découvrir au plus vite !

Louise LAURENT

Aucune pierre ne brise la nuit de Frédéric Couderc, éd. Héloise d’Ormesson, 320 p., 19 euros.

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