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Un nom à retenir : Jorge Comensal et son premier roman, « Les mutations » aux éditions Les Escales

La mort heureuse ? Pourquoi pas ? Rien ne va plus pour Ramón, avocat bien installé à Mexico, à l’aise dans son métier et, globalement, dans sa famille, le jour où on lui apprend qu’on doit l’amputer de… la langue, son gagne-pain. Alors parler d’assurance-santé, d’adolescences difficiles, de familles à la dérive et surtout de cancers rares en ne laissant jamais de côté le côté sérieux de la chose tout en faisant sourire ou même rire franchement, c’est ce que réussit ce Mexicain de trente deux ans.

Photo : ABC

Pour Ramón, l’ablation de la langue est devenue la seule option. Désormais privé de parole, il va devoir s’adapter, tout comme tentent de le faire de leur côté sa psychanalyste Teresa, portée sur un cannabis qu’elle qualifie de professionnel, le docteur Aldama, qui rêve de devenir une star dans son domaine. Un perroquet très mal élevé lui sera d’une aide précieuse.Personnages remarquablement bien dessinés, situations pleines d’un réalisme teinté d’humour cruel, Jorge Comensal n’a pas son pareil pour parler de la société mexicaine, mais pas seulement d’elle : son sens de l’observation est si affûté qu’on se retrouve, de ce côté de l’Atlantique, comme le frère ou la sœur de ces êtres.

Certaines pages atteignent des sommets, comme la définition par l’auteur des oncologues en général, le mariage de prétendus bourgeois pendant lequel le médecin ‒ réflexe professionnel ‒ traduit un miracle de Jésus en diagnostic (c’est un peu l’Évangile pour les nuls) ou les séances de psychothérapie avec un jeune hypocondriaque sadomasochiste et autodestructeur.

Et, miracle, cela n’empêche à aucun moment la profondeur : le fond est sombre, très sombre, on fait même une excursion dans la province profonde mexicaine et on n’est plus du tout dans la comédie. Mais au premier plan, superficiel peut-être mais salutaire, Jorge Comensal maintient cet humour, « politessedu désespoir » comme l’a si bien dit Chris Marker. Ce faisant, il sort ‒ et nous fait sortir ‒ de cette espèce de manichéisme de la maladie : malgré l’horreur objective de sa situation (les finances familiales sont en chute libre), Ramón saura réagir, l’histoire dira de quelle façon.

En prime Jorge Comensal donne une intéressante définition de la psychanalyse (lacanienne) qui réconcilierait le plus déterminé des opposants à cette intrusion dans le privé que sont aussi ces coûteuses séances. Cela sans perdre encore une fois cet humour qui semble être sa marque de fabrique.

L’approche de la mort, la déchéance et même la préparation à la mort peuvent ne pas être démoralisantes. Eh bien non, grâce à la maturité de la pensée autant que par la drôlerie des événements, Les mutations est un roman franchement optimiste. Bien sûr l’optimisme est souvent un peu benêt. Ici il est lucide, comme est lucide son protagoniste, direct et il fait un bien fou au lecteur !

Christian ROINAT

Les mutations de Jorge Comensal, traduit de l’espagnol (Mexique) par Isabelle Gugnon, éd Les Escales, 207 p., 19,90 €.

« Histoire d’une baleine blanche » par l’écrivain chilien Luis Sepúlveda

Au large de la Patagonie une baleine blanche est chargée de protéger les morts mapuches puis, lorsque la fin des temps sera venue, de guider toutes les âmes au-delà de l’horizon. Tout est prévu et écrit dans le temps des mythologies. Cependant l’homme vit dans un monde où tout bouge et, au XIXesiècle, la chasse à la baleine se développe. La baleine blanche va devoir défendre son monde immobile contre ces prédateurs, en particulier le baleinier « Essex » du capitaine Achab. Elle va livrer une guerre sans merci aux baleiniers et devenir un grand mythe de la littérature.

Photo : éditions Anne-Marie Métailié

Luis Sepúlveda nous raconte cette histoire du point de vue de la baleine blanche qui nous explique comment elle vit et s’intègre dans l’ordre du monde, ce qu’elle découvre des hommes, sa mission secrète, puis sa guerre et les mystères qu’elle protège. Enfin, c’est la mer qui nous parle. Un texte beau et fort, avec un souffle épique. Du grand Sepúlveda. Les images superbes de Joëlle Jolivet magnifient cette histoire.

« En 1992, notre rencontre a radicalement changé nos vies. Pour Luis, l’immense succès en France du Vieux qui lisait des romans d’amour, porté par les libraires et les lecteurs, en a fait un best-seller mondial. Ce même succès a transformé le destin de ma maison d’édition. Mais surtout cette rencontre a marqué le début d’une amitié au long cours construite sur les galères hilarantes de nos premières tournées à travers la France, le plaisir de conduire de Luis, sa générosité de lecteur exceptionnel qui a enrichi notre catalogue, et sur les voyages en Amérique latine où arriver avec Luis, c’est être accueillie par tous les amis de Luis. Il m’a révélé une amitié qui se passe des paroles et s’exprime par les actes. Dans laquelle les crises peuvent se résoudre en préparant un dîner, dans le plaisir partagé qu’offre souvent ce cuisinier exceptionnel. Luis aime les Asturies et la Patagonie. Il aime être au milieu de ses nombreux enfants et petits-enfants aux côtés de sa femme, la poète Carmen Yánez. Il aime s’asseoir autour d’une table avec ses amis et raconter des histoires. Et jouer avec son chat. » (Anne-Marie Métailié).

Service de presse éd. Métailié

Histoire d’une baleine blanche, Editions AM Métailié, dessins de Joëlle Jolivet et traduit de l’espagnol (Chili) par Anne-Marie Métailié. 128 pages / 12€

« Hôtel Brasil » de Frei Betto traduit pour la première fois en français

Bien sûr, il y a pour commencer la découverte d’un cadavre, décapité, qui gît dans un couloir d’une pension modeste, on pourrait dire minable, de Rio de Janeiro. L’homme assassiné vendait (trafiquait ?) des pierres précieuses mais n’avait aucun ennemi connu et menait une vie paisible. Le commissaire Del Bosco est chargé de l’enquête, il a soigneusement lu le Manuel imposé par sa hiérarchie et n’a pas la moindre intention de sortir des règles officielles qui y sont développées. Pour réussir son examen d’entrée, il a dû potasser le Manuel (avec majuscule), il s’agit maintenant d’appliquer !

Photo : Goodread

Pourtant très vite on se rend compte que ce n’est pas l’enquête en soi qui intéresse Frei Betto. Dans une première partie, il fait défiler devant le commissaire, mais bien davantage devant le lecteur, une série de personnages, les habitants de la pension, ce qui donne des portraits d’une grande richesse, drôles ou émouvants. Parmi eux une midinette qui rêve de devenir star, un journaliste, un attaché parlementaire qui n’a pas su doubler ou tripler sa maigre fortune comme ses patrons, un travesti et un homme sans profession définie, qui aide les jeunes paumés qui traînent dans les rues… et qui ressemble un peu à l’auteur.

On sortira de la pension, et c’est toute la société brésilienne des dernières années du XXème siècle qui est décrite, des policiers véreux aux enfants des rues qui s’entretuent pour survivre, des bourgeois bien installés qui découvrent par hasard l’instabilité de leur propre situation aux intellectuels arrogants qui pensent avoir tout compris et qui sont aussi désarmés que n’importe qui face à la cruauté de la société dans laquelle ils vivent.

Formellement, si l’on s’en tient aux normes, Hôtel Brasil est un peu bancal. C’est un polar qui n’en est pas un, un roman social qui se prend pour un polar, un roman psychologique entre deux scènes de violence. Mais au diable les normes, au diable l’éventualité d’être formellement correct, comme on dit politiquement correct ! Frei Betto nous fait cadeau d’un roman plein de vie (la vie quotidienne est-elle équilibrée ?), dont les personnages sont de vraies personnes, qu’il a probablement croisées et qu’il montre sans masque. Tout le bénéfice de ce pseudo désordre est pour le lecteur qui se sent immergé dans ce Rio de Janeiro frappant de réalisme.

À noter que Hôtel Brasil a été publié dans sa version originale en 1999 et dans sa version française, par les éditions de l’Aube en 2004, cette réédition est la bienvenue ! Frei Betto, né en 1944 est frère dominicain, proche de la Théologie de la Libération, militant politique. Il a passé plusieurs années en prison, a vécu dans une favela, été proche de Luiz Inácio Lula. Il est l’auteur d’une œuvre très variée, souvenirs, récits pour la jeunesse, chroniques, etc

Christian ROINAT

Hôtel Brasil de Frei Betto, traduit du portugais (Brésil) par Richard Roux, postface du traducteur, 344 p., 14 €.

Mémoires d’Edgar Morin : « Les souvenirs viennent à ma rencontre »

Installé dans le centre historique de Montpellier depuis 2018, où il dit avoir retrouvé «une vie de village », Edgar Morin – né Edgar Nahoum à Paris le 8 juillet 1921 – publie ses mémoires : «Les souvenirs viennent à ma rencontre». Dans cette ville, riche d’une grande et ancienne tradition universitaire, l’intellectuel infatigable et enthousiaste multiplie les séminaires, conférences, classes magistrales, rencontres et voyages de par le monde. Il y a quelques mois seulement, il s’est rendu au Brésil où on lui a rendu hommage. 

Photo : La Croix – Fayard

Dans ses mémoires, Edgar Morin a choisi de réunir tous les souvenirs qui lui sont revenus aléatoirement. «Ils sont venus à ma rencontre selon l’inspiration, les circonstances. S’interpellant les uns les autres, certains en ont fait émerger d’autres de l’oubli» a-t-il déclaré. A presque cent ans, celui qui se décrit comme «un vieux jeune» garde une mémoire intacte qui lui permet de retracer des moments forts de sa vie personnelle, professionnelle, de ses engagements militants et des grands évènements qui ont marqué l’Histoire. Dans ce récit se mêlent l’histoire de sa vie, les voyages et les rencontres ainsi que l’Histoire.

Le premier chapitre de l’œuvre s’ouvre sur les conditions tragiques de sa naissance. «Je suis mort-né» raconte-t-il. Grâce à l’obstination du médecin qui a fait accoucher sa mère, il est revenu à la vie. Il nous émeut lorsqu’il parle de sa mère, de sa maladie au cœur et de sa mort prématurée quand il n’avait que dix ans. Il revient sur son engagement dans la résistance, loue la fraternité qu’il y trouvait. Puis il rend hommage à la tradition humaniste. Il déclare : «Je crois que j’ai été dès le début un omnivore intellectuel».

Edgar Morin est un homme engagé. Tout d’abord en 1936 durant la guerre civile en Espagne. Puis en 1941 quand il entre au Parti Communiste Français, qu’il quitte en 1953. En 1942, il résiste et prend le pseudonyme Morin. Pendant la guerre, il obtient une licence d’histoire-géographie et une de droit. À la Libération, il publie son premier ouvrage « L’An zéro de l’Allemagne » et s’investit dans le journalisme en créant la revue Arguments en 1956. Edgar Morin fut aussi un des premiers intellectuels à s’engager dans le combat écologique. Le «grand problème» est celui «de notre devenir humain, planétaire», a-t-il déclaré.

Dans un entretien sur France culture, Edgar Morin se confie sur sa personnalité : «Je suis embarrassé quand on me demande une vision globale et simple de moi.» Après la guerre, il s’est intéressé à l’étude de phénomènes marginaux qui lui «semblaient annonciateurs d’une crise» à venir. En 1950 Edgar Morin entre au CNRS et étudie essentiellement les phénomènes considérés comme mineurs par les élites intellectuelles d’alors. Il publie Le Cinéma ou l’homme imaginaire en 1956, Commune en France : La Métamorphose de Plodemet en 1965 ou encore La Rumeur d’Orléans en 1967. Il deviendra Directeur de recherche au CNRS en 1970. Finalement, en 1982, il élabore la «pensée complexe» et se lance dans l’écriture de La Méthode, œuvre majeure, écrite entre 1977 et 2004. Il adopte le terme «reliance» pour désigner le besoin de relier ce qui a été séparé, disjoint, morcelé, compartimenté, classé… en disciplines, écoles de pensée, etc. Il envisage les choses dans une combinaison de confrontation, complémentarité, concurrence, coopération ; toutes en étroite synergie dynamique.

Il accorde beaucoup d’importance à la culture populaire. Selon lui, le roman est sa «première nourriture». «Je suis très content d’être un bâtard culturel, je suis très content d’être de la race des orphelins… Alors quand je reviens maintenant à tous ces problèmes de déviance, de marginalité, ce sont des choses dans lesquelles finalement j’ai puisé ma propre force, ma propre vérité.»

Le rapprochement d’Edgar Morin avec l’Amérique latine date des années 1960, lorsque la «pensée métisse» et les grands mythes des civilisations précolombiennes ont commencé à l’intéresser. C’est le Brésil – le pays de la diversité humaine par excellence- qui fascine le sociologue. Il y découvre une société où existent les plus dramatiques et fascinantes contradictions.

Dans les années 90 au Brésil, des groupes de réflexion autour de la Pensée complexe se sont formés. La politique du Service social du Commerce (SESC). Cette entité brésilienne, fondée en 1946, dans le domaine de la production culturelle l’a rapprochée du penseur Edgar Morin. Celui-ci préconise de dépasser les dichotomies entre culture populaire et classique. La culture doit être prise comme expression des manifestations collectives. Plus encore, les produits culturels sont vus comme des instruments privilégiés de perception de la réalité et de l’identité humaine. Le SESC y ajoute une conscience écologique. Edgar Morin en est donc devenu une référence. À la tête d’initiatives originales et diversifiées visant le bien-être du travailleur, le SESC est en phase avec les prémisses de Morin.

Invité dans nombreux pays d’Amérique latine (Brésil, Chili, Mexique, Pérou, Bolivie, Venezuela, Colombie, Cuba), il s’est imprégné de la culture et y a rencontré des intellectuels, chercheurs, écrivains et artistes locaux. Il a donné des cours à la Flacso au Chili (Faculté de sciences sociales). Il a également mené une vie sociale intense. Dans ses mémoires, il raconte les fêtes, les soirées où il a dansé et goûté les erizos (oursins) et les bons vins chiliens. Venu en 1963 au Chili il s’est aussi intéressé au sort des indiens Alacalufes, des nomades de la mer qu’il aurait voulu faire témoigner lors d’un prochain voyage. Aujourd’hui, à cause de la politique de «civilisation», les Alacalufes ne sont plus qu’une dizaine au Port Eden en Patagonie.

Edgar Morin est Docteur honoris causa dans de nombreuses universités dans le monde. Il fut au départ déconsidéré en France. Sa pensée et ses théories «déviantes» sont regardées avec méfiance dans un pays cartésien où la spécialisation est le maître mot. Il évoque son rapport avec le sociologue Pierre Bourdieu, dont l’œuvre «arrogante» et «dominatrice» était omniprésente. «En fait, tout ce que je pense vient de quelque part. Au sens strict du terme, je n’ai rien inventé. C’est juste ma façon de rassembler les idées qui est originale. Je ne suis pas contre la spécialisation ; en effet, si je puis me dire transdisciplinaire, c’est que j’ai besoin des disciplines, mais de disciplines qui communiquent pour traiter des grands problèmes. Sinon, on n’a que des rapports d’experts : bien souvent, les experts s’enferment dans leur limitation bureautico-technique», déclare-t-il.

Pour l’auteur de la théorie de la pensée complexe, nous traversons une crise planétaire. Celle-ci plonge ses racines dans un paradigme de civilisation bâti sur l’individualisme, l’appât du gain, la concurrence, le consumérisme irresponsable et l’exclusion sociale. Dans ce cadre, il se penche sur le rôle de l’éducation. Morin valorise les contributions provenant de ce qu’il appelle le Sud, compris ici comme une référence socioculturelle. Le Sud représente une pensée anti-hégémonique capable d’effectuer un retour aux pratiques solidaires au détriment des pratiques individuelles, de valoriser la diversité en tant qu’élément formateur et de reconnaître le lien indissociable qui unit tout être humain à un réseau complexe formant une communauté planétaire.

A la fin du chapitre sur l’Amérique latine, Edgar Morin écrit : «Je caresse le rêve d’une despedida (un adieu) globale, qui me prendrait quelques mois, où, d’étape en étape, je ferai ma visite d’adieu à ce cher continent. (…) Aujourd’hui, je m’attriste de la grande régression qui, atteignant les uns après les autres divers pays de la planète, affecte gravement l’Amérique latine, on ne sait pour combien de temps. L’Amérique latine reste présente en moi et j’aime en retrouver la langue en parlant avec mes amis latinisés, Alain Touraine et Régis Debray.»

Edgar Morin, intellectuel visionnaire avec son ouvrage «Terre-Patrie», écrit en 1993, (avec Anne-Brigitte Kern), appelle à une «prise de conscience de la communauté du destin terrestre», est une véritable conscience planétaire avant l’heure. Dans la suite discontinue de ses mémoires l’humaniste éclairé dévoile le plus intime de sa vie, ses convictions, son savoir. «Je ne suis pas de ceux qui ont une carrière, mais de ceux qui ont une vie», dit-il. Ces mots d’Edgar Morin rappellent ceux du poète Pablo Neruda : «Confieso que he vivido» (J’avoue que j’ai vécu) et donnent une idée d’une vie dédiée à «expérimenter le monde» et de son intense travail de chercheur. Son influence et la portée de sa pensée marqueront l’histoire de la pensée contemporaine. 

Olga BARRY

Edgar Morin aux édition Fayard 

Une saga historico-farfelue : « Ce prince que je fus » de Jordi Soler

De l’empire aztèque aux salons du général Franco, de Motzorongo (3900 habitants), près de Veracruz, à Toloríu (un peu moins de 200 habitants), dans la province de Lérida, ce roman nous mène sur des sentiers sinueux dans un passé plein de promesses. Dans l’église de ce même Toloríu se sont mariés le baron de Toloríu, qui faisait partie de la troupe de Hernán Cortés et une des filles de Moctezuma, Xipaguacin (rebaptisée María). Il n’en a pas fallu davantage à Jordi Soler pour imaginer une suite… 

Photo : Editions Contre-allée

Une princesse aztèque nommée Xipaguacin ou María, selon le pays qu’elle habite, et son époux, petit noble catalan possesseur d’un domaine trop réduit pour être connu, une Altesse Impériale qui s’est elle-même attribué le titre, sous les traits d’un quinquagénaire tirant sur le bellâtre et un narrateur, banquier retraité qui n’a rien de mieux à faire que de fouiller inlassablement dans de vieilles paperasses : ce sont les personnages de ce roman baroque bien que contemporain. 

Je ne dévoilerai rien de l’intrigue, il faut la découvrir dans ses méandres, être agacé ou amusé par les hésitations de l’ex-banquier qui le plus souvent donne l’impression de se perdre dans les mensonges qu’il a lus mais qu’il reproduit et qui en est conscient. L’intrigue, dont la seule chose que je dirai est qu’elle est superbement menée, nous conduit de la conquête du Mexique aux Montagnes pyrénéennes en passant par les salons austères du palais du Prado d’où Franco gouverna l’Espagne durant presque 40 ans. 

Le narrateur de toute évidence n’est pas un professionnel, il s’embrouille, voulant bien faire, il se contredit, fait avancer son histoire de façon chaotique. Sa bonne volonté est touchante, on oublie volontiers que sa volonté première est tout de même de s’approprier le trésor de Moctezuma ! 

Cela donne un récit plein d’humour (l’auteur, lui, est loin d’être un amateur !), plein de deuxième degré qui rend le lecteur complice : les trous dans la chronologie, les informations données pour originales mais sur lesquelles plane un réel doute, bref la piètre fiabilité de ce qu’il sait sont un véritable régal, on met les pieds, lui et nous, sur un sol sans cesse mouvant, mais comme c’est le seul matériau dont on dispose, on est bien obligés, lui et nous, d’avancer. La description minutieuse des symboles cachés dans le M majuscule qui est devenu le blason de l’Altesse Impériale et qu’on ne verra jamais (et pour cause !) est irrésistible. Il y a quelques victimes collatérales de cet humour ambiant : Camilo José Cela, le général France et Madame, avec leurs ministres nains. Pas sûr qu’on ait envie de les plaindre ! 

Une farce peut prendre des allures de fable, c’est bien le cas ici. Folie des grandeurs (apparemment contagieuse), prestige qui ne vaut que pour soi-même, noblesse dont l’origine n’est due qu’à quelques pesos, bref, vanité des vanités, vanité des deux côtés de l’Atlantique… C’est drôle et tristement humain. 

L’auteur partage avec son narrateur une dose non négligeable d’humour, on l’a dit, c’est le lecteur qui en profite, d’autant que le traducteur est lui-même entré dans le jeu, et on peut deviner le sourire sur les quatre visages réunis, narrateur, auteur, traducteur et lecteur. Que demander de plus ? 

Christian ROINAT

Ce prince que je fus de Jordi Soler, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre-allée, 303 p., 20 €. Jordi Soler en espagnol : Ese príncipe que fui, ed. Alfaguara. Jordi Soler en français : Les exilés de la mémoire / La dernière heure du dernier jour : La fête de l’ours / Dis-leur qu’ils ne sont que cadavres / Restos humanos, éd. Belfond et 10/18. 

Un premier roman mexicain  : « Parmi d’étranges victimes » de Daniel Saldaña París

Un premier roman est le plus souvent regardé avec curiosité par le public et les critiques  : comment évoluera le jeune auteur  ? Corrigera-t-il ce qui est apparu comme défauts de jeunesse, confirmera-t-il l’originalité de ses phrases et de ses idées  ? Parmi d’étranges victimes est un peu hors du temps. Il est moderne (si ce mot veut dire quelque chose  !) et fait penser aux romans nord-américains de la grande époque hippie tout en se situant dans un Mexique plus vrai que le vrai.  

Photo : Editions Métailié

Un homme dont le principal souci est de décider qui l’emportera, de la poule qui erre sur le terrain vague voisin de chez lui ou de la secrétaire un peu rébarbative par son physique et son caractère, mais disposée à un rapprochement sentimental, cet homme ne peut être fondamentalement mauvais. Un peu bizarre peut-être. 

Rodrigo Saldívar, qui aurait pu briguer des postes prestigieux, est resté modeste « administrateur de connaissances » (c’est lui qui a créé le terme) dans un musée de Mexico, sans chercher à s’élever, cela ne l’intéresse pas du tout. D’ailleurs, que veut dire « s’élever »  ? Tout est tellement relatif. Sa petite vie lui convient, il collectionne les sachets de thé usagés et pratique au quotidien l’observation affectueuse de la poule d’à côté. 

Rodrigo est le rejeton de parents séparés qui vécurent, après le drame d’octobre 1968, le massacre des étudiants de la Place des Trois Cultures, la grande libération post-soixante-huitarde. Il en est l’exact opposé, et père et mère, mère surtout, ne comprennent pas ce « retour en arrière ». 

Assez vite, une longue parenthèse nous éloigne de cette atmosphère étouffante, une bouffée d’air frais et international qui présente des personnages jusque là inconnus qu’on retrouvera bientôt dans le contexte d’origine, le Mexique de ce pauvre Rodrigo. 

La province mexicaine vue par Daniel Saldaña París n’est pas plus enthousiasmante que la capitale. Le séjour du malheureux Rodrigo (mais est-il vraiment malheureux, au fond  ?) s’éternise dans une vague université perdue au milieu du désert, ce qui lui permet de nouer des liens, un peu lâches c’est vrai, avec des personnages sortant de son ordinaire et de découvrir une hypnose pas du tout catholique. 

Roberto Bolaño a laissé des traces au Mexique  : sa généreuse influence semble se manifester chez Daniel Saldaña París, par exemple l’apparente banalité de la surface qui recouvre une profondeur certaine de ce qui est évoqué (vie quotidienne et psychologie qui ne sont jamais décrites ou commentées mais seulement énoncées parmi des actes ou des pensées), ou cette façon de faire vivre sous nos yeux des personnages secondaires, comme ces universitaires dont on a du mal à séparer la vacuité et la richesse ou encore les longues parenthèses dans le récit qui sont de véritables petits romans à l’intérieur du roman. 

Les contradictions qui caractérisent tous les personnages du roman, rendues très visibles par l’auteur mais dont ils sont inconscients, ne sont-elles pas une définition possible de tout humain  ? Chacun de nous est-il capable de découvrir la « trame de [son] existence », comme se demande Rodrigo  ? 

Parmi d’étranges victimes est un de ces premier romans qui, parce qu’il est tellement prometteur et original, oblige à attendre la suite  : El nervio principal, publié l’an dernier, a été chaleureusement accueilli par la critique mexicaine. 

Christian ROINAT 

Parmi d’étranges victimes de Daniel Saldaña París, traduit de l’espagnol (Mexique) par Anne Proenza, 288 p., ed. Métailié, 20 €. 

Daniel Saldaña París en espagnol  : En medio de extrañas víctimas / El nervio principal, ed. Sexto Piso, Madrid. 

Une colonie mennonite en Bolivie, au coeur du dernier roman de Miriam Toews

Dans une colonie mennonite, quelque part en Bolivie, entre 2005 et 2009, huit hommes ont drogué femmes, adolescentes et même enfants pour les violer. On expliquait ensuite à ces femmes analphabètes (leur religion le leur imposait) que c’était l’œuvre du diable et la rançon de leurs péchés. À partir de ces horreurs, Miriam Toews, elle-même née dans une communauté mennonite canadienne, a imaginé comment, les jours qui ont suivi l’arrestation des coupables, et en attendant leur probable retour grâce à une caution payée par les autres hommes, certaines victimes se réunissent secrètement pour envisager leur futur.

Photo : Carol Loewen

August Epp est né dans la colonie, mais ses parents en ont été exclus, ce qui a permis au garçon d’apprendre d’autres langues que le plantdietsh, celle parlée exclusivement sur place, mélange médiéval de langues d’Europe centrale, puis de faire des études universitaires, avant de réintégrer la colonie. Il est donc le seul homme à pouvoir noter, puis transcrire en anglais les paroles échangées par les femmes au cours de leur conseil secret.

Livrées pour la première fois à elles-mêmes, elles parlent sans lignes clairement tracées, de choses et d’autres, sans omettre les trois options qui s’ouvrent à elles : rester sans rien changer, au retour des hommes, quarante-huit heures plus tard, quitter la colonie ou y rester et se venger. Mais la décision est bien trop lourde pour être prise en quelques heures. Les deux jours seront nécessaires.

Comme le dit l’une d’elles, ce sont « des femmes sans voix (…), des femmes en dehors du temps et de l’espace », elles ne parlent même pas la langue du pays qu’elles habitent. La prise de conscience est lente, presque douloureuse, toute leur existence a été organisée pour qu’elles soient sans existence. Découvrir soudain que c’est faux est source d’une immense angoisse.

Qu’il est difficile de faire craquer le carcan d’une éducation aussi réductrice: elles ont beau vouloir s’évader (au moins par l’esprit), leur acquis refait surface : les hommes sont faits pour labourer la terre, les femmes pour se taire. Alors soudain prendre son envol semble inimaginable. August, qui ne sait pas labourer, qui n’a ni femme ni enfants, n’étant pas véritablement un homme, peut sans problème être présent dans cette assemblée exclusivement féminine.

Dans ce beau texte austère, sont évoqués l’obéissance, la culpabilité, l’éducation, l’espoir, la résilience, la prédestination, la responsabilité et, bien sûr, la foi. Autant dire qu’il parle en profondeur à chacune, à chacun de nous.

Christian ROINAT

Ce qu’elles disent de Miriam Toews, traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, éd. Buchet-Chastel, 232 p., 19 €.

Miriam Toews est née en 1964 dans une communauté mennonite du Manitoba, au Canada. Elle est l’autrice de plusieurs romans et a été lauréate de nombreux prix littéraires, notamment du Governor General’s Award. Elle vit au Canada. Ce qu’elles disent est son premier roman à paraître chez Buchet/Chastel, et le troisième à paraître en France après Drôle de tendresse (Seuil, 2006) et Pauvres petits chagrins (Bourgois, 2015).

Archives des enfants perdus, le nouveau roman de Valeria Luiselli

Valeria Luiselli est une des voix les plus originales d’Amérique latine. Née au Mexique, elle vit désormais aux États-Unis. Après avoir écrit et publié en espagnol, c’est maintenant en anglais qu’elle s’exprime littérairement.

Photo : Espaces Latinos / L’Olivier

Il y a d’abord la narratrice, d’origine mexicaine, elle a une fille (5 ans au début du roman), née d’une relation précédente sur laquelle on en dit le moins possible. Et il y a son mari, lui-même père d’un garçon (10 ans) dont la mère est morte au moment de l’accouchement et dont on ne parlera pas plus. On ne se pose plus la question de savoir qui est à qui, eux quatre formant une famille de quatre personnes.

Leur «travail» a réuni la narratrice et son époux, chargés d’enregistrer les sons de New-York, chacun avec sa propre conception. Il va à l’aventure, saisissant ce que la grande ville lui offrait de sons divers, elle ayant conservé l’esprit de la journaliste qu’elle n’avait cessé d’être. La mission s’était achevée et, dans un moment charnière de leur vie personnelle, elle vient de décider d’adapter ses projets personnels pour le suivre dans le sud des États-Unis. C’est cette longue errance à quatre que Valeria Luiselli décrit dans ces petits détails quotidiens avec, en particulier, ses pensées sur le couple, la famille, la place des enfants et le rapport de tout cela avec la littérature, les prédécesseurs marquants comme Kerouac qui a rôdé dans des endroits semblables, ou le roman pour enfants qu’on lit à la fillette.

Leur «travail» continue d’être un lien entre eux, lui est sur la piste des Apaches, plus par attirance personnelle que pour le rapport avec ses recherches, elle qui se rapproche du Sud, de la frontière avec le Mexique, où elle devrait faire avancer une enquête à propos des migrants en général, et en particulier de deux fillettes mexicaines séparées de leur mère qui a lancé un cri d’alarme : faute d’obtenir l’autorisation de séjour aux États-Unis où travaille pourtant la maman, elles ont été refoulées et on a perdu toute trace d’elles.

Avec une minutie d’entomologiste, Valeria Luiselli observe chaque minuscule changement dans l’attitude des enfants, du mari ou d’elle-même, pour en déduire le plus souvent que le groupe pourrait se défaire, mais en réalité Archives des enfants perdus possède plusieurs axes, la longue et lente traversée des États-Unis, les questions sur la famille et surtout ces enfants qu’on sait perdus (les petites victimes de l’émigration vers le Nord), ceux qu’on a crus capables de vaincre (les Guerriers Aigles, chez les Apaches, autrefois) et, qui sait, le garçon et la fillette, obligés de subir une vie absolument pas tragique dans sa forme, mais qui pourrait avoir de graves conséquences pour leur avenir personnel.

Chacun à sa manière est un archiviste en dehors de la fillette, trop jeune (encore qu’elle soit aussi en train de se créer ses souvenirs personnels) : le père qui enregistre les sons, la mère qui accumule les références pour ses fiches-reportages, et le garçon qui photographie le présent sans bien savoir ce qu’il fera de ses Polaroids.

L’histoire intercalée d’un groupe de 7 enfants (au tout début de leur tragique odyssée), qui se rapprochent, guidés par un «responsable», du Nord rempli de promesses, passe parfois au premier plan, créant un doute pour le lecteur : où est la fiction ? Le garçon et la fillette sont-ils plus ou moins réels que les enfants qui voyagent sur le toit des wagons ? Tout finit par se réunir pour se fondre en une grave élégie.

Un peu puzzle, un peu tragédie, un peu roman d’apprentissage, un peu dénonciation d’injustices parmi les plus graves, l’offense faite à l’enfance, Archives des enfants perdus est une œuvre grandiose, parfaitement réussie.

Christian ROINAT

Archives des enfants perdus de Valeria Luiselli, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, éd. de l’Olivier, 480 p., 24 €. Valeria Luiselli en français : Des êtres sans gravité, éd. Actes Sud / L’histoire de mes dents / Raconte-moi la fin, éd. de l’Olivier.

Valeria Luiselli est née en 1983 à Mexico. Elle est l’auteur d’un roman, Des êtres sans gravité (Actes Sud, 2013), ainsi que d’un recueil d’essais et de récits encore inédit en français, Papeles falsosL’Histoire de mes dents (Éditions de l’Olivier, 2017) a reçu le Los Angeles Times Prize, le Azul Prize et a été finaliste du National Book Critic Circle Award, et a fait de son auteur l’un des écrivains les plus prometteurs de sa génération. En 2017, elle publie aux États-Unis Raconte-moi la fin, un essai consacré à son expérience d’interprète dans les tribunaux américains de l’immigration. Ce livre rencontre un très grand succès critique et public, et paraît en 2018 aux Éditions de l’Olivier dans la collection de non-fiction, « Les Feux ».  Valeria Luiselli vit dorénavant à Harlem et écrit en anglais.

Un premier roman prometteur : Cadavre exquis de Agustina Bazterrica

Et si ?… Si une terrible et soudaine épidémie avait exterminé toute espèce vivante non animale et qu’elle avait rendu impropre à la consommation l’ensemble de notre alimentation ?… S’il avait bien fallu remplacer la nourriture animale par une autre sorte de viande ?… Si des «savants» avaient démontré qu’en créant une nouvelle catégorie à partir de gènes humains on pouvait donner à manger à l’humanité ?… Agustina Bazterrica nous invite à entrer dans un monde terrifiant, au fond si proche du nôtre.

Photo : Flammrion / Rubén Digilio

Marcos Tejo, le narrateur, a un métier tout à fait en rapport avec l’actualité : il est «étourdisseur» (on n’a plus le droit, depuis la Transition, d’utiliser certains mots comme «tuer» ou «assassiner»). La Transition a suivi la GGB, la Grande Guerre Bactériologique, qui s’est achevée avec l’interdiction de consommer toute viande animale, contaminée par un virus. Tejo vit très seul, sa femme s’est temporairement installée chez sa mère, son père est devenu fou (il faut dire qu’il a toujours été intègre, sa folie est donc explicable), il a bien une sœur à qui il rend parfois visite, mais elle cache sa profonde indifférence sous une bienveillance de pacotille qui ne trompe personne. Son métier lui prend presque tout son temps. Mais les choses vont changer le jour où un gros client lui offre un cadeau royal, pure amabilité ou tentative de corruption qui ne dit pas son nom ? Le cadeau, c’est une jeune «tête», autrement dit une femme dont le destin aurait dû être d’être dégustée.

Agustina Baztarrica, sans concession, on pourrait dire naturellement, partage avec nous des scènes quotidiennes, des moments si semblables à ce qu’on connaît déjà, semblables à notre propre vie, avec de minuscules différences : on a vu, forcément, des images d’abattoirs de porcs ou de bœufs, ce sont les mêmes ici, mais les «victimes» sont autres. La vie en ville est banale, on va prendre un verre avec des copains, on a des difficultés avec son conjoint, on fait la bise à sa collègue. On croise même des nouveaux riches insupportables.

La visite de l’abattoir est un documentaire qui, en déclinant les opérations successives qui permettent aux «têtes», c’est-à-dire aux produits, de devenir consommables, nous entraîne dans une expérience de lecteur unique, nous plonge dans des impressions mouvantes, des réactions qui nous forcent à nous poser des questions sur nous-mêmes. Ou sur ceux qui nous entourent. Ou encore sur le monde dans lequel nous vivons. L’auteure nous emmène loin, très loin, et pourtant ce que nous lisons nous est familier et étranger à la fois : officiellement, dans cette société-là, les sentiments n’ont pas lieu de se manifester, mais malgré tout l’humain reste humain, et Marcos le reste vraiment. C’est susceptible de devenir source de problèmes.

Je le répète, l’incomparable mérite d’Agustina Bazterrica est de nous mettre, de force mais sans violence, face à nous-mêmes. Nous nous sommes probablement déjà posé les questions qu’elle nous pose, mais elle le fait de telle façon que ses questions deviennent encore plus essentielles sous nos yeux. Un premier roman aussi maîtrisé est une splendide promesse pour l’avenir.

Christian ROINAT

Cadavre exquis d’Agustina Bazterrica, traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud, éd. Flammarion, 295 p., 19 €. Agustina Bazterrica en espagnol : Cadaver exquisito, ed. Alfaguara.

Né en Argentine en 1974, Agustina Bazterrica est une auteure qui a remporté pour son premier roman, Cadavre exquis, le prix Clarín en 2017.

« L’impensé – Inactualité de Parménide » du Mexicain Santiago Espinosa

Les latino-américains sont très connus en France : en tant que sportifs, musiciens et romanciers. Mais un latino-américain philosophe, écrivant dans la langue d’Henri Bergson, est chose rare. Voici donc Santiago Espinosa, né au Mexique, auteur de L’impensé. Inactualité de Parménide, Les Belles Lettres, collection Encre Marine, 2019.

Photo : A Due Voci

On doit avouer que le sous-titre nous a laissé perplexe car l’inactualité nous a tout de suite fait penser à Nietzsche et je savais, du moins je croyais savoir, que Nietzsche s’opposait manifestement à Parménide. J’étais ainsi, dès le départ, très curieux de savoir ce que l’auteur avait en tête. Le texte porte donc sur Parménide, né à Élée (actuelle Italie du sud), philosophe grec du Vesiècle avant notre ère. Il serait l’auteur d’un poème dont il ne reste que quelques fragments. Il est, avec Héraclite, l’un de deux plus grands penseurs d’avant Socrate et donc Platon, raison pour laquelle on appelle ces deux penseurs «présocratiques». La lecture faite par l’auteur s’attache à montrer que pratiquement toute l’histoire de la philosophie n’a pas compris Parménide, ou, pis encore, on a fait dire au texte du poème le contraire de ce qu’il disait !

Dans le sillage notamment de Friedrich Nietzsche et surtout Ludwig Wittgenstein, en passant par Henri Bergson et Clément Rosset, qui fut son maître et ami, l’auteur s’attache, dans sa lecture du poème -la seule que restituerait la vérité du texte- à montrer que l’idée maîtresse de Parménide est une tautologie : l’être (ou plus simplement la réalité) est. Il n’y a rien d’autre que ce qui se présente à notre perception. En fait, ce que l’auteur accomplit par cette (re)lecture de Parménide c’est une attaque en règle contre la philosophie considérée comme métaphysique. Cette pensée métaphysique a son origine chez Platon et s’étend jusqu’à Martin Heidegger même si ce dernier se veut le penseur du «dépassement de la métaphysique».

On s’interdira dans ces quelques lignes de rentrer dans le vif du sujet, et donc prendre position sur la lecture de Parménide et de la métaphysique en général proposé par l’auteur, tout d’abord parce qu’il faudrait beaucoup plus d’espace que celui imparti à ce bref compte-rendu, et surtout parce que notre revue n’est pas une revue pour des philosophes spécialistes. Mais rappelons grosso modo, la critique que l’auteur fait de la métaphysique considérant que la source de cette critique se trouve déjà chez Parménide, autrement dit, il aurait anticipé la dérive métaphysique de la philosophie, dérive dans laquelle nous serions encore empêtrés.

En quoi consiste donc la métaphysique? A penser, plutôt à croire, que, derrière la réalité il y a un autre monde, plus vrai, plus réel. C’est le monde des «formes intelligibles» de Platon, mais la pensée métaphysique s’exprime aussi dans la distinction entre l’être et le devoir-être, et celle chère à Heidegger, entre l’être et l’étant. Or, pour l’auteur, et selon sa lecture des fragments de Parménide, il n’y a qu’une seule réalité, celle que nous percevons, la situation dans laquelle nous nous trouvons, le monde dans lequel nous sommes. Il n’y a rien d’autre : il n’ y a pas d’autres mondes, d’autres «arrières-mondes» selon l’expression de Nietzsche. Cela implique qu’il faudrait suivre ce dernier dans ce qu’il appelle amor fati : il faut accepter le monde tel qu’il est, même si, et c’est souvent le cas, il n’est pas comme on voudrait qu’il soit. Il faut se résigner à accepter la réalité telle qu’elle est. Il faut donc en finir avec l’illusion, le désir d’un autre monde. Il n’y a que la réalité, ce qui est, et seulement ce qui est peut être véritablement pensé. Voilà l’explication du titre de l’œuvre ; ce qui n’existe pas, ne peut en aucun cas être pensé, c’est donc l’impensé.

Nous sommes partis de l’idée que Santiago Espinosa était mexicain, désormais nous savons qu’il a la nationalité française, mais à la lecture de son livre nous découvrons qu’en vérité il est grec![1]

Eduardo P. LOBOS


[1][…]s’il est vrai que devenir philosophe c’est avant tout devenir Grec -et par là élève d’Homère. op. cit. page 122.

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