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Les mystères de Panama dans San Perdido du Français David Zukerman

Encore un Français qui s’intéresse à l’Amérique latine ! David Zukerman est né à Créteil. Il décrit dans le premier roman qu’il publie un bidonville panaméen, San Perdido, et réussit un curieux mélange de documentaire et de quasi fantastique en suivant l’évolution d’un étrange personnage sorti de nulle part.

Photo : Éditions Calmann-Lévy

Nul ne sait d’où est venu ce garçon d’une dizaine d’années à la peau très noire, aux yeux très bleus, aux mains impressionnantes et qui ne parle pas. Felicia, qui a autour de 70 ans, arrivée bébé du Ghana, entame une relation de confiance absolue avec celui qu’elle a nommé La Langosta à cause de ces mains qui semblent avoir une force extraordinaire et qui savent tout faire.

On est vers la fin des années 1940, La Langosta grandit, isolé de tous, sans qu’on apprenne quoi que ce soit, sinon que sa seule présence éloigne tous les animaux et fait taire les oiseaux, et qu’on voit quelques injustices mystérieusement punies en silence.

La Langosta devient un grand adolescent, impressionne par son regard, par son silence et parce qu’il est rigoureusement impossible de deviner ce qu’il ressent, sauf, parfois, fugacement.

S’il est au centre du récit, le jeune Noir aux yeux si bleus est loin d’être seul : on voyage beaucoup dans San Perdido, non pour parcourir de grandes distances, mais à travers la société panaméenne. Du bidonville à la résidence du gouverneur qui n’a pas volé son surnom (Taureau panaméen), de la «maison» de Madame au cabinet de consultation du timide docteur Portillo-López, on croise des personnages souvent hauts en couleurs, tous très humains : les jeunes prostituées de chez Madame ont l’espoir, qui se réalise le plus souvent, d’un riche mariage avec un propriétaire terrien ou un commerçant de la ville, la vieille habitante du quartier le plus pauvre survit comme elle le peut, le récit linéaire devient puzzle.

Le réseau des relations entre ces personnages, qui appartiennent à toutes les classes sociales, du gouverneur aux Cimarrons, les descendants des esclaves noirs révoltés contre les «maîtres» européens, se tisse sous nos yeux, en même temps que croissent les tensions, que surgissent les violences. Mais le meilleur du roman, c’est la touche de mystère apportée par le grand Noir aux yeux bleus qui fait taire les oiseaux. On a tous, au fond de nous, l’espoir de croiser un jour LE redresseur de torts pur, fort, beau. Pourtant, le destin de celui-ci sera inattendu.

On pourra reprocher à David Zukerman de parfois s’éparpiller, quelques personnages sont superflus. Certes. Mais il fait vivre toute une communauté de façon si convaincante qu’on oubliera volontiers des passages un peu trop longs, un peu trop détaillés pour profiter du suspense et pour apprécier les tableaux et les portraits, tous réussis.

Bien qu’écrit en français par un Français, ce San Perdido pourrait être une très bonne prise de contact avec la littérature latino-américaine, la meilleure. Tout y est : réalisme mâtiné de fantastique, jeux de pouvoir avec la corruption comme moyen d’échanges, luttes sociales et amours tropicales. Une belle réussite.

Christian ROINAT

San Perdido de David Zukerman, éd. Calmann-Lévy, 450 p., 19,90 €.

Né en 1960 à Créteil, David Zukerman a été successivement ouvrier spécialisé, homme de ménage, plongeur, contrôleur dans un cinéma, membre d’un groupe de rock, comédien et metteur en scène. Pendant toutes ces années, il a également écrit une quinzaine de pièces de théâtre, dont certaines furent diffusées sur France Culture, et quatre romans qu’il n’a jamais voulu envoyer à des éditeurs. San Perdido fait partie des cinq finalistes du Grand Prix RTL-Lire 2019 (remporté par Joseph Ponthus).

Le nouvel Atlas de l’Amérique latine aux éditions Autrement désormais en librairie

Avec plus de 80 titres constamment remis à jour, et une dizaine de nouveautés annuelles, les atlas Autrement forment une bibliothèque de référence à la fois unique et indispensable. Écrits par les plus grands spécialistes et illustrés par les meilleurs cartographes, les atlas abordent l’histoire, la géopolitique ou les grandes questions sociétales de manière claire, pédagogique et moderne. Ce mercredi 17 avril est dans toutes les bonnes librairies un nouvel Atlas de l’Amérique latine. Un continent en pleine turbulence.

Photo : Atlas de l’Amérique latine

Ce nouvel Atlas est sous la direction d’Olivier Dabène, de Frédéric Louault et d’Aurélie Boissière. Olivier Dabène est professeur à Sciences Po Paris et président de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes. Frédéric Louault est professeur de sciences politiques à l’université libre de Bruxelles, chercheur au Cevipol de l’ULB et co-directeur du Centre interdisciplinaire d’études des Amériques. Enfin, Aurélie Boissière est géographe-cartographe indépendante et collabore régulièrement aux atlas des éditions Autrement.

Cette cinquième édition présente et analyse les défis auxquels l’Amérique latine doit faire face aujourd’hui. Les 120 cartes et infographies offrent un panorama complet de la situation du continent, dont sa croissance ralentie et ses populations ébranlées. L’Atlass’intéresse aussi à des problématiques telles que la possibilité ou non d’un retour à la stabilité politique et aussi à la place de l’Amérique latine dans la mondialisation.

Pour vous donner un avant-goût de cette nouvelle édition, s’en suit l’introduction de l’ouvrage intitulée «La naissance hasardeuse de l’Amérique latine» : «Le continent américain doit son nom à une série de hasards et d’approximations. La déformation du prénom d’un modeste navigateur florentin est à l’origine de la grande comédie des méprisesdu début du XVIe siècle, selon l’élégante expression de Stefan Zweig (Amerigo, 1941), qui aboutit à dépouiller Christophe Colomb des mérites d’avoir accosté le premier un monde qu’il confondit avec les Indes. Évoquant en 1503 dans ses récits de voyage un Nouveau Monde (mundus novus) et non les Indes, Albericus Vespucius apparaît rapidement aux yeux de ses contemporains comme un découvreur.»

«Lorsqu’un éditeur de Saint-Dié publie en 1507 une Introduction à la cosmographie, où est suggéré que le nouveau monde s’appelle America puisque c’est Amerigo qui l’a découvert, les cartographes, astronomes et érudits, puis le grand public, contribuent au baptême collectif du continent. L’expression Amérique latine, pour sa part, a été inventée en 1856 par un Chilien et un Colombien vivant à Paris et fréquentant les milieux politiques attachés à la dimension latine (français, espagnol et italien) de leur combat pour la république. L’expression est reprise à peine quelques années plus tard sous le Second Empire, et sert l’ambition stratégique de Napoléon III qui souhaite aider les nations latines d’Amérique et positionner la France contre l’Espagne, la Grande-Bretagne et les États-Unis. Sa conquête du Mexique avec l’empire de Maximilien (1863-1867) est l’éphémère concrétisation de ce rêve.»

«Les errements des voyageurs du XVIe siècle et les stratégies concurrentes des puissances européennes trois siècles plus tard ne relèvent pas de la simple anecdote. Elles illustrent le mode de formation historique du continent. À partir de la rencontre entre deux mondes, empreinte de violence destructive et spoliatrice, le destin de l’Amérique latine s’est souvent joué depuis l’extérieur. L’Atlas de l’Amérique latine revient aux origines historiques et géographiques d’un mode de développement inégal et excluant qui a engendré de profondes disparités sociales. Il s’attache aussi à mettre en lumière les expressions culturelles et religieuses qui ont accompagné les trajectoires historiques des pays et modèlent aujourd’hui leur identité.»

«L’Amérique latine est depuis ses origines le continent des contrastes. Aux degrés élevés de frustration sociale ne répondent que peu de mouvements sociaux d’envergure ; aux taux de violence élevés, peu de guerres. Le modernisme architectural reconnu côtoie un habitat précaire, la compétitivité de l’agrobusiness est aux antipodes de la détresse des paysans sans terre, le métissage culturel et le racisme sont présents. Des styles politiques traditionnels (clientélisme, populisme, enclaves autoritaires) et des pratiques de démocratie participative innovantes cohabitent. Au premier abord, les rencontres entre archaïsme et modernité peuvent surprendre, voire déstabiliser. Comprendre l’Amérique latine contemporaine, c’est pourtant accepter de l’appréhender dans sa pluralité, son dynamisme, sa complexité.»

«Cet atlas donne à voir les contrastes à travers l’histoire, la géographie, les ressources, la démographie, le développement, la dimension culturelle et politique, ainsi que les rapports de l’Amérique latine avec le monde. Le XXIe siècle s’est ouvert en Amérique latine dans un climat d’optimisme. Le continent se caractérisait par une communauté de valeurs et de pratiques démocratiques. La croissance économique accompagnée de politiques redistributives a engendré des progrès sociaux sans précédent. Après une décennie euphorique, l’Amérique latine a pourtant de nouveau basculé dans une période de crise et de polarisation politiques qui assombrissent son avenir.»

D’après les éditions Autrement

Un roman mexicain : l’affaire Florence Cassez, le nouveau livre de Jorge Volpi

Après Examen de mon père, publié en 2016 (édition française en 2018), remarquable et émouvante réflexion sur la personnalité du chirurgien reconnu et du père exigeant de l’auteur, Jorge Volpi revient avec ce Roman mexicain qui a obtenu le prestigieux prix du roman Alfaguara 2018. Curieusement, exactement comme en France en 2017 où le prix Goncourt (Éric Vuillard) et le Renaudot (Olivier Guez) sont davantage des récits historiques que de purs romans, cet ouvrage, malgré son titre, est essentiellement une chronique judiciaire et politique.

Photo : Tania Victoria-Secretaría de Cultura CDMX/Seuil

L’affaire Florence Cassez ‒en réalité Cassez-Vallarta‒, Israel Vallarta étant le nom du Mexicain, ex-compagnon de Florence, arrêté en même temps qu’elle et toujours incarcéré au moment de la publication originale, a fait grand bruit à partir de 2009 (date du voyage de Nicolas Sarkozy au Mexique) et jusqu’à la retentissante libération de la Française.

Jorge Volpi s’est saisi de l’affaire qui l’a particulièrement attiré, lui qui a toujours considéré la France comme sa deuxième patrie. Après des mois d’enquête très poussée, aidé par ses qualités d’écrivain reconnu et par des études de droit entamées dans sa jeunesse, il a voulu faire connaître une vérité extrêmement embrouillée depuis le début.

Dès l’arrestation de Florence Cassez et d’Israel Vallarta, tout est confus, à commencer par la date de l’arrestation qui n’est pas la même pour les suspects que pour la police : un jour d’écart entre les deux versions ! Tant que l’affaire reste au seul niveau crapuleux (le rapt de trois personnes dont un enfant par une bande organisée), on s’en tient à la divergence des points de vue. S’ajoutent les mensonges avérés de la police et de la justice mexicaines.

L’enquêteur, en s’appuyant sur la malhonnêteté générale qui a dominé à l’origine de l’affaire (la mise en scène par deux chaînes de télévision d’une fausse arrestation de présumés coupables sans qu’à aucun instant soit respectée toute présomption d’innocence), démarre ses recherches, comme le fit Voltaire pour Calas, avec la ferme volonté de défendre Israel Vallarta mais surtout Florence Cassez et de démontrer leur innocence, ce qui est probablement le cas sur le fond, aucune preuve, dans un sens ou dans l’autre n’ayant été apportée.

Tout se complique encore quand la politique fait son entrée. Deux présidents égolâtres, Felipe Calderón au Mexique et Nicolas Sarkozy en France, s’affrontent, la vérité s’efface devant ce que l’enquêteur qualifie de «combat de coqs». La maladresse de Nicolas Sarkozy et les provocations répétées doublées d’impolitesses multiples de sa ministre Michèle Alliot-Marie font capoter l’Année du Mexique en France, grande manifestation culturelle, et retardent de plusieurs années le transfert de la Française vers son pays d’origine.

L’enquête est pointilleuse et, même si en son temps on a suivi depuis la France l’affaire de près, on découvre quantité d’informations. Les manques des autorités policières, judiciaires et politiques sont manifestes et très coupables, s’opposant à deux personnalités (Israel et Florence) plutôt faibles et encore affaiblies par les circonstances dans lesquelles elles sont involontairement plongées.

Ce qui demeure à la fin de la lecture, c’est beaucoup d’amertume envers une justice mexicaine qui à l’époque (qu’en est-il aujourd’hui ?) a ostensiblement montré ses faiblesses, envers des hommes et des femmes politiques qui, des deux côtés de l’Atlantique, ont fait preuve de légèreté coupable, envers un déséquilibre judiciaire (Florence a été libérée en 2013, son «complice» mexicain est toujours emprisonné).

Demeure aussi une question troublante : où se cache le roman annoncé jusque dans le titre, dans cet excellent document, recherche fouillée et extrêmement précise, qui cite au mot près les rapports policiers et les minutes des différents procès, mais dans lesquelles les seules et rares interventions de l’auteur consistent à imaginer comment a pu réagir Florence face à telle décision des policiers ou des juges ? Ne tenons pas compte du titre et plongeons dans l’examen d’une affaire judiciaire complexe, pour paraphraser le précédent ouvrage de Jorge Volpi.

Christian ROINAT

Un roman mexicain : l’affaire Florence Cassez de Jorge Volpi, traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli, éd. Le Seuil, 384 p., 22 €. Jorge Volpi en espagnol : Una novela criminal, ed. Alfaguara, Prix Alfaguara 2018 / En busca de Klingsor / El fin de le locura, ed. Seix Barral / No será la tierra / Memorial del engaño / Las elegidas / Examen de mi padre, ed. Alfaguara. Jorge Volpi en français : À la recherche de Klingsor / La Fin de la folie, éd. Plon / Le Temps des cendres / Le Jardin dévasté / Les Bandits. Opéra-bouffe en trois actes / Examen de mon père, éd. Le Seuil.

Jorge Luis Volpi Escalante, né le 10 juillet 1968 à Mexico, est membre, avec Ignacio Padilla, Eloy Urroz, Pedro Angel Palou, Ricardo Chávez Castañeda et Vicente Herrasti, de la «Génération du crack» qui se veut en rupture avec le Boom latino-américain.

Hyperréaliste et sensible : Sous la grande roue, le nouveau roman de l’Argentine Selva Almada

On avait découvert son originalité en 2014 avec Avant l’orage. Puis Les jeunes mortes, mi-reportage, mi-roman, avait en 2015 fait ressortir encore davantage le talent qu’elle a de naviguer entre réalisme cruel et sensations d’étrangeté dominées par une question qui revient en permanence : qu’est-ce que l’être humain ? L’Argentine Selva Almada revient avec son deuxième roman dans lequel se confirme encore sa force et sa sensibilité.

Photo : NODAL Cultura/Métailié

Deux moribonds gisent au pied de la grande roue d’une fête foraine, dans un village ignoré de tous, sauf de ses habitants. Ce sont deux jeunes gens, tout juste sortis de l’adolescence. La bagarre a mal tourné. Depuis leur brouillard, dans la confusion de leur cerveau, se reconstituent leurs courtes existences, tellement semblables. On a toute une série de magnifiques portraits de gens modestes qui peuvent tour à tour être misérables et magnifiques : la reine de beauté locale qui rêve du grand amour et le jeune artisan qui aime un peu trop jouer et parier, on entre dans les familles qui ressemblent à des milliers d’autres.

Ce sont les femmes qui s’en sortent le mieux, dignes, intelligentes, efficaces. La beauté de ces portraits vient en particulier de leur normalité ; elles hausseraient les sourcils, étonnées, si on leur disait qu’elles sont les «héroïnes» d’un roman. Et pourtant elles le sont.

Les chapitres, très courts, très denses, font alterner dans une construction rigoureuse les sensations des six personnages principaux, les deux adolescents et leurs parents. Chaque page est une scène familiale volée à l’intimité qui met sous un éclairage froid un bref geste de tendresse filiale ou un mouvement de violence soudaine d’un mari qui pourtant est au fond un brave homme.

Les deux adolescents sont nés le même jour dans le même village, leurs pères eux aussi se connaissent depuis toujours. Ils ne savent plus ce qui avait motivé la haine réciproque qui les a opposés toute une vie et qui s’est maintenue au fil du temps. Les jeunes gens, après des années d’amitié innocente, ont fini par adopter le schéma imposé.

Selva Almada nous emmène dans un tableau hyperréaliste de la province argentine, mais qui pourrait être ailleurs, presque partout en fait, tant elle va en profondeur pour décrire non seulement Marciano et Pajarito, les deux ados, leurs parents et leurs frères et sœurs, mais tout jeune défavorisé, toute famille de quartier ou de village pauvre, tout être humain, jeune ou vieux qui lutte pour exister et qui le fait sans panache, sans orgueil et sans complexe, naturellement. Il y a aussi quelque chose de la tragédie antique dans ce roman : le destin inexorable qui s’acharne, mais ce n’est pas sur des dieux, des demi-dieux ou des «héros», c’est sur des gens ordinaires, et ils subissent peut-être avec plus de dignité que les protagonistes d’Eschyle ou de Sénèque.

Selva Almada, qui s’est penchée sur les terribles cruautés faites aux filles et aux femmes et qui continue à militer sans répit contre toute violence machiste, prouve une nouvelle fois avec Sous la grande roue qu’elle compte parmi les très grands créateurs argentins.

Christian ROINAT

Sous la grande roue de Selva Almada, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba, éd. Métailié, 176 p., 18 €. Selva Almada en espagnol : Ladrilleros, ed. Mardulce, Buenos Aires / Chicas muertas / El mono en el remolino (notas de rodaje), ed. Literatura Random House / El viento que arrasa, ed. Mardulce, Madrid. Selva Almada en français : Après l’orage / Les jeunes mortes, éd. Métailié.

Selva Almada est née en 1973 à Villa Elisa (Entre Ríos) et a suivi des études de littérature à Paraná, avant de s’installer à Buenos Aires, où elle anime des ateliers d’écriture. Son premier roman, Après l’orage (Métailié), a reçu un excellent accueil critique.

Il fait Partiellement nuageux sur le territoire chilien dans le nouveau roman d’Antoine Choplin

Après Radeau, Héron de Guernica, Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar ou La Nuit tombée, pour lequel il a reçu le prix France Télévisions en 2012, Antoine Choplin revient avec Partiellement nuageux, un court roman plein de poésie qui pose la question de la mémoire et de la reconstruction face à l’orage de la dictature chilienne –l’un de ces passés «qui ne passe pas»– à laquelle les non-dits d’une écriture intime n’apportent pas de réponse, seulement des accalmies entre deux tempêtes pour essayer d’avancer.

Photo : La fosse aux ours/Antoine Choplin

Chili. Santiago. Musée de la mémoire. Salle du 11 septembre 1973. Murmures de chars et bruits d’avions. Le palais de la Moneda est en flammes. Les bougies s’agitent devant le Mur des disparus. Salle de la documentation, Ernesto Guttierez rencontre Ema. Une femme aux longs cils noirs, une fossette en haut de la joue.Ernesto est astronome en territoire mapuche. Il est à Santiago pour une demande de subvention afin d’obtenir une lame de Schmidt et ainsi redonner vie à Walter, son télescope. Le portrait de Pauline le fixe des yeux. Mais Ema, que fait-elle ici, un gros classeur d’archives dans les bras ? Rencontre de deux âmes solitaires fragilisées par la dictature. Mais chacun a ses blessures et ses fantômes. De retour à Quidico, le visage d’Ema face à l’océan, Ernesto se remet à écrire des poèmes et à griffonner sur son cahier d’oiseaux.

À l’image des interactions entre les deux personnages, des regards échangés sans trop parler, «quelques mots sans suite le plus souvent bredouillés avec l’élan d’un élément de paysage», l’écriture de Partiellement nuageux est comme ces nuages épars qui se dessinent dans un ciel plus ou moins bleu. Des petites touches de poésie, des renseignements qui apparaissent en transparence entre deux averses, et un ciel encore lourd qui laisse ainsi planer le mystère sur le passé de chacun, mais sur l’avenir aussi. Des non-dits dangereux pour les personnages, pleins de saveur pour le lecteur.

Dans ce roman, tantôt les nuages sont cette masse qui assombrit pour signaler une menace, des soucis venant troubler le bonheur ou du moins esquisser une légère inquiétude ; tantôt ce sont ces étoffes couleur gris clair dont la transparence est seulement obscurcie par quelques impuretés avant de laisser place à de superbes percées de bleu. Telle est la narration imprécise, mais juste, de ce roman. Un récit fragmenté, aussi, à l’image de l’histoire tumultueuse du Chili. Des nuages sur la vérité, des nuages dans l’écriture car l’orage déclenché ce 11 septembre-là est encore si proche que, si bas, ils semblent vouloir écraser les générations suivantes.

À travers la rencontre de ces deux personnages profondément marqués par la grande histoire qui se mêle à la leur, l’auteur met en scène les conséquences de ce trouble passé, de ces non-dits, en faisant l’économie des mots, et rappelle que le travail de mémoire, au Chili comme dans les autres pays du Cône Sud, est long et difficile.

Partiellement nuageux, c’est également une écriture parlée, murmurée, chuchotée, pensée, qui suggère à la fois le trouble, la pudeur, les réflexions de deux personnages encore submergés par des interrogations restées sans réponse. Et la réponse n’est pas dans les étoiles. Ema et Ernesto doivent tracer ensemble le chemin possible vers la paix, leur paix. Un chemin délicat que l’écriture d’Antoine Choplin mime et ne dévoile qu’à moitié. Comme si les mots étaient comptés.

Marlène LANDON

Partiellement nuageux d’Antoine Choplin, La fosse aux ours, 134 p., 16 €.

Antoine Choplin, né en 1962, est depuis 1996 l’organisateur du festival de l’Arpenteur, en Isère, événement consacré au spectacle vivant et à la littérature. Il vit près de Grenoble, où il concilie son travail d’auteur, ses activités culturelles et sa passion pour la marche en montagne. Il est également l’auteur de plusieurs livres parus aux éditions de La fosse aux ours, notamment Radeau (2003, Prix des librairies Initiales), Léger fracas du monde (2005) et L’Impasse (2006).

Après les Belles Latinas d’octobre prochain, il figurera parmi les invités des Bellas Francesas de 2020.

«La mine hier et aujourd’hui en Amérique latine», le nouveau numéro de la revue Caravelle

Pluridisciplinaire, la revue Caravelle, fondée en 1963 par Frédéric Mauro, Paul Mérimée et Jean Roche, a pour objets principaux les études littéraires, l’histoire sociale et culturelle et les autres champs des sociétés et de la culture hispano-américaines. Trilingue (français, espagnol, portugais), elle publie des numéros thématiques, soit sur l’ensemble latino-américain, soit sur un pays ou un groupe de pays du sous-continent. À raison de deux numéros par an, elle publie en avril son 111e numéro consacré aux activités minières en Amérique latine.

Photo : Pérou/Jean-Claude Gerez

Au tournant du troisième millénaire, la reprise des activités minières dans de nombreux pays latino-américains fait écho à l’importance que ce secteur a pu avoir durant la période coloniale, aussi bien sur un plan social et économique que géopolitique.

La question des retombées en termes de développement des espaces concernés, d’impacts environnementaux et d’amélioration (ou pas) des conditions de vie des populations locales, s’articule avec celle du rôle joué par les autorités (quel que soit le niveau territorial de gestion politique) et par les entreprises étrangères qui pilotent les sites miniers et, ce faisant, bien souvent, la vie socio-économique locale.

Ce triptyque d’acteurs –État, entreprises, populations locales– constitue la pierre angulaire de l’organisation matérielle et politique de l’activité minière. Cette dernière interroge la relation aux ressources locales et à leur exploitation, qui dépendent de schémas socio-culturels très divers et dont les enjeux sont profitables ou subis selon le groupe d’acteurs.

Les jeux de pouvoir et les liens qui unissent ces acteurs se situent entre résistance et légitimation, appui et rejet ; ils sont portés à la fois par les discours et les actions qui configurent les modalités de l’activité minière et ses retombées socio-spatiales.

Martine Guibert, qui a coordonné ce nouveau numéro de la revue Caravelle, est maître de conférences au département de géographie – aménagement – environnement de l’université Toulouse Jean Jaurès. Elle est aussi membre du laboratoire de recherche Dynamiques rurales, UMR 104 UTM / INP-ENSAT / ENFA.

D’après Caravelle

Revue Caravelle, N°111, 2018 – Presses universitaires du Midi PUM

Imaginer le père dans Mon citronnier, le premier roman de Samantha Barendson

À quarante ans, après avoir connu l’expérience de la maternité et avoir surmonté un cancer, la narratrice de Mon citronnier, le roman autofictionnel de Samantha Barendson, prend conscience de la profondeur du vide que la disparition précoce de son père a laissé dans sa vie. Elle avait deux ans lorsqu’il est mort et n’en garde aucun souvenir. Quelques photos jaunies et une réticence à en parler de la part de la famille la poussent à chercher des réponses, à poser de nouvelles questions, à recueillir des témoignages. L’enquête devient quête existentielle, les non-dits y opposent une opacité persistante, mais l’obstination de la fille finira par percer le secret. Elle est un de nos écrivains invités aux prochaines Belles Latinas d’octobre 2019.

Photo : J. C. Lattès/Tanguy Guézo

Une petite fille d’abord, une adolescente rebelle ensuite, une femme aussi forte que fragile enfin. Une famille d’origine italienne, une histoire nomade, transitant par l’Espagne, l’Argentine, le Mexique, la France. Des langues qui se croisent, des lieux qui se succèdent. Et une quête qui traverse la vie. «Il paraît que, lorsqu’il est mort, il est allé au cimetière puis dans un jardin. Il paraît que, lorsqu’il est mort, il est devenu un citronnier.»

Texte choral, polyphonique, où la voix de la fille en convoque d’autres, multiples, qui se relèvent pour construire –pour reconstruire– la figure du disparu, le roman est avant tout une sorte d’impossible conversation intime entre une fille et son père, un dialogue fantasmatique où elle l’imagine une et mille fois, se demande quelles étaient ses habitudes, ses goûts, ses gestes. Quels auraient été ses mots s’il avait pu les lui dire, ses rêves et ses espoirs. Les grands-mères, les oncles, les tantes, sa femme, les amis : chacun apporte sa touche au portrait d’un homme beau, séduisant, joueur, volage, rieur et, néanmoins, angoissé par le futur de sa famille et qui ne finit pas de trouver sa voie.

La mort, accidentelle, le surprend pendant son sommeil et loin de tous ; et les étranges circonstances qui l’entourent cachent une vérité que la fille ne découvrira qu’à la fin de sa recherche. Entre-temps, le travail de mémoire oblige à repenser les liens qui unissent les membres de la famille, à dire ce qu’ils ne pouvaient ou ne savaient pas dire, à s’aimer autrement. Le père absent est aussi, en quelque sorte, le catalyseur qui les révèle les uns aux autres.

Samantha personnage, à l’égal de Samantha autrice et de Samantha personne historique qui n’obtiendra jamais de réponse à toutes ses questions, mais à la fin du parcours, elle aura récupéré des objets, des enregistrements, des documents, des récits, des vérités qui donnent au père absent une matérialité, une réalité nouvelles ; elle aura perforé les silences et les oublis, délibérés ou pas, et trouvé une paix jusqu’alors esquive.

La littérature argentine contemporaine est riche en récits d’enfants à la recherche de leurs parents. Et pour cause, dans un pays où la dictature des années 1970 a fait disparaître 30 000 personnes, la plupart jeunes, dont beaucoup avaient des enfants. Ces orphelins racontent aujourd’hui le drame de la disparition, et les formes que cette littérature adopte ne sont pas si différentes de celles choisies par Samantha Barendson. Son père n’est pas un desaparecido pour des raisons politiques, quoiqu’il aurait pu l’être. Mais l’expérience de ce vide fondateur n’est pas, en soi, si différente ; le texte s’intègre sans heurts dans ce corpus qui constitue déjà un sous-genre et au sein duquel on trouve aussi bien des histoires réelles que des histoires fictives.

La structure est, comme dans les autres cas, celle de l’enquête ; mais Samantha Barendson en fait quelque chose d’autre, plus intime et plus poétique. C’est le ton du discours qui se révèle d’une force et d’une efficacité remarquables : lucide, nostalgique, moqueur et lyrique à la fois. Elle trouve les mots pour le dire, elle trouve les mots pour se dire. Et cela, avec une sorte de sagesse et de liberté que seul l’amour peut produire ; car «il est trop tard pour combler mes vides mais il est encore temps pour stopper la déchirure et suturer enfin notre histoire familiale».

María A. SEMILLA DURÁN

Mon citronnier de Samantha Barendson, J. C. Lattès, Paris, 2017, 200 p., 17 €.

Née en 1976 en Espagne, de père italien et de mère argentine, Samantha Barendson vit aujourd’hui à Lyon. Elle travaille dans le monde scientifique, a publié des recueils de poèmes. Elle aime déclamer sur scène, un peu frustrée de n’être pas une chanteuse de tango.

Le Brésil par une Italienne : Au pays qui te ressemble de Lisa Ginzburg

On le sait bien, la littérature n’a pas de frontières. Lisa Ginzburg, philosophe, traductrice (de Shakespeare, entre autres) et journaliste, née en Italie et exerçant en France, raconte une histoire d’amour, de passion et de malheur avec un danseur brésilien. L’autobiographie n’est pas loin, mais Au pays qui te ressemble est un roman, parfaitement écrit, élégant et poignant et l’une des meilleures descriptions du Brésil provincial, quotidien, vivant et étouffant.

Photo : Sophie Bassouls/Éditions Verdier

La narratrice, une Italienne qui travaille en France pour des chaînes de télévision, amoureuse absolue mais lucide de Ramos, un danseur brésilien de candomblé, va à la rencontre de la famille, du quartier, du pays de l’homme qu’elle aime. Pedra Forte, la favela poussiéreuse de son enfance, a façonné le jeune garçon qui a grandi parmi ses neuf frères et sœurs dans l’ombre de la religion afro-brésilienne. Des mères, il en a eu plusieurs, Yvonne, la «vraie», débordée avec ses dix enfants, Maria, la sœur aînée qui avait un temps remplacé, plus qu’aidé, Yvonne, et Helena, mãe do santo, espèce de prêtresse du candomblé à qui Yvonne avait confié l’enfant qui montrait des dons divers qui se confirment plus tard.

La jeune femme subit une véritable fascination pour Ramos et autant pour son univers, un pays débordant de vitalité dans lequel la mort n’est jamais éloignée. Tout est compliqué pour elle, cette découverte multiple, les quartiers, les gens, la famille du mari, les façons de vivre, et puis sa situation : au cours de plusieurs séjours toujours trop brefs, elle n’est pas seulement dans le pays de son mari pour des raisons personnelles, elle doit en même temps préparer un futur documentaire sur le frevo, une forme de samba. Comment trier dans tout cela, et faut-il trier ?, se demande-t-elle. Ramos se montre souvent fuyant quand il est dans son milieu, c’est ce qu’elle ressent, mais elle-même est-elle naturelle ? Il n’est plus du tout le même homme qu’en Europe. Qu’il est difficile d’aimer, dit la chanson canadienne. Oui, mais elle veut aimer Ramos. Y parviendra-t-elle ?

En parlant de la famille de Ramos, elle dit qu’elle souhaite rester neutre, «être à l’extérieur, à condition de rester à l’intérieur», sans même voir la contradiction. Et elle agit de la même façon avec le pays tout entier : malgré son honnêteté, elle sera toujours une Italienne amoureuse perdue dans un univers qui n’est pas le sien.

Elle vit plongée dans les sensations et se demande tout le temps comment les transposer : voilà peut-être la grande réussite de ce roman, transposer une cruelle réalité, c’est justement ce qu’elle fait pour nous.

Comment se délite un amour-passion, lentement, par des riens qui s’ajoutent les uns aux autres, d’une féroce crise de jalousie injustifiée à de longs moments d’apaisement, voilà ce que montre Lisa Ginzburg, avec énormément de sensibilité mais sans la moindre mièvrerie.

Je le disais, on voit bien, dans Au pays qui te ressemble l’universalité de la littérature : aux manières de vivre, au Brésil et en Europe s’ajoute une grande richesse de thèmes (mieux vaut ne pas en dire plus), Lisa Ginzburg  passe de l’un à l’autre avec élégance pour réussir un roman profond et émouvant.

Christian ROINAT

Au pays qui te ressemble de Lisa Ginzburg, traduit de l’italien par Martin Rueff, éd. Verdier, 224 p., 19,50 €.

Lisa Ginzburg est née en 1966. Elle vit et travaille à Paris. Au pays qui te ressemble est son premier roman traduit en français.

Petites histoires poétiques dans Un petit oiseau de la Péruvienne Claudia Ulloa Donoso

«Que tout soit un participe présent de pulsations, de respirations, de mouvements», c’est l’invitation de l’écrivaine péruvienne Claudia Ulloa Donoso, à travers ces trente histoires hétéroclites, bien souvent cruelles mais surtout loufoques, contenues dans Un petit oiseau et d’autres histoires publié aux éditions L’Atinoir.

Photo : Libero America/L’Atinoir

Trente histoires, six recueils et des définitions, froides, poétiques, crues et rêveuses tout à la fois, qui entrecoupent les récits. On passe d’un petit oiseau blessé qu’une jeune femme retient dans sa main –pour l’étouffer ou pour le sauver ?–, à la névrose d’un collectionneur de vis ou encore à l’obsession meurtrière d’une marionnettiste.

Entre-deux, entre la vie et la mort, entre le rire et les larmes. Sadisme innocent –ou non ?–, dans Un petit oiseau et d’autres histoires, on danse sur un fil, au fil des narrateurs et des regards froids qui ne s’échangent pas mais se répondent.

Entre «ici» et «là», aussi, entre Lima et la Norvège, le pays d’adoption de l’auteure. Les odeurs de poissons du souvenir se mêlent au froid du présent, au sang, à cette maladie contemporaine qu’est la solitude, tandis que des figures de femmes d’un ailleurs familier se revendiquent. Entre deux langues, aussi. De ce qui ne peut pas se dire, de ce qui ne pourra jamais se dire.

C’est la poésie qui surgit de l’instant : on libère l’oiseau qui s’élève au milieu des travailleurs d’un monde dit premier, ébahis. Le récit s’interrompt, on le suit des yeux sans respirer. Jusqu’où ira-t-on ? Vers les entrailles d’un chat au nom d’oiseau où l’on nous invite à voyager !

Entre poésie et pieds-de-nez aux conventions, le rire, finalement, domine, et, avec lui, la vie.

Clémence DEMAY

Un petit oiseau et d’autres histoires de Claudia Ulloa Donoso, traduit de l’espagnol (Pérou) par Jacques Aubergy, éditions L’Atinoir, 151 p., 14 €. À paraître en mars.

Claudia Ulloa Donoso (Lima, 1979) a étudié le tourisme au Pérou, la philologie hispanique en Espagne et la sociologie en Norvège. Elle est l’auteure de El pez que aprendió a caminar (Estruendomudo, 2006), Septima Madrugada (Estruendomudo, 2007) et Pajarito (Los Laurel Books, 2015, Laguna Libros, 2016 et Pumpkin Nuggets, 2018). Elle réside actuellement à Bodø, en Norvège.

Le retour de Mascaró, le chasseur des Amériques de l’Argentin Haroldo Conti

Mascaró, le chasseur des Amériques a obtenu le Prix Casa de las Américas à La Havane en 1975. Moins d’un an plus tard, son auteur, Haroldo Conti, était enlevé chez lui à Buenos Aires par la dictature militaire. On n’a plus eu de nouvelles de lui. Homme aux multiples activités (il fut instituteur, pilote d’avion, scénariste de films et auteur de romans et de nouvelles), il a dans ses œuvres montré des gens simples amoureux de la vie et de la liberté, c’est probablement ce qui l’a rendu suspect aux yeux de la dictature.

Photo : Pangea/La dernière goutte

Joli présage : c’est sur un rafiot nommé Le Lendemain que s’embarque Oreste, le personnage principal de ce beau roman qu’est Mascaró, le chasseur des Amériques. Il laisse derrière lui son village de pêcheurs, peu d’habitants mais plein d’amis, ceux qu’on rencontre dans le seul bar, tenu par Lucho, animé par quelques musiciens et dont on ressort à point d’heure sans pouvoir marcher droit. Au moment d’embarquer vers Palmares, au moment de faire ses adieux, on ne veut pas donner l’impression d’être émus, mais on se frotte les yeux. À cause de la cheminée du Lendemain qui crache une fumée irritante ? Peut-être, après tout…

Oreste est en bonne compagnie sur ce bateau décrépit, outre le capitaine s’y trouvent le Prince et le cavalier noir. Le Prince Patagon n’a de prince que le nom sur des affiches un peu décolorées et le cavalier noir se nomme Mascaró. Autant le prince est bavard et un rien fanfaron, autant le cavalier est silencieux et discret, et même mystérieux, et le restera jusqu’à la fin de l’histoire. Quand le Lendemain se met en panne au beau milieu de la mer, moteur brisé, on se demande si Palmares n’est pas un mythe et si on est bien soi-même de chair et d’os.

Tous sont d’accord, sans réserve, pour dire que «la vie, il faut la vivre en libations». L’alcool et les cigares ne sont pas les seules libations, il y a aussi la poésie, la musique et les rires. Quelques bateaux fantômes se laissent admirer quelques minutes, parfois, les jours se ressemblent, en l’absence de vent et de mouvement.

Oreste et le Prince, enfin à Palmares, se lancent dans de nouvelles aventures en compagnie de trois ou quatre sympathiques comparses. Le Prince, avant d’avoir été Prince, avoue avoir été un scélérat, et ce qu’il a fait pour changer, il en fait profiter les autres, Oreste est le premier à appliquer ses préceptes. Soigner son corps pour qu’il nous serve, savoir deviner ce que la pire crapule a de lumière en elle, aimer les gens, qui qu’ils soient, telles sont les leçons distillées par le Prince, artiste misérable dont le succès n’est connu que de lui, qui finit par devenir, pour le lecteur et pour Oreste, un lumineux modèle dans sa modestie autant que dans ses excès.

Malheureusement, et même si rien dans le roman ne permet de dater l’action, il a été écrit au tout début des années de la terrible dictature militaire argentine et déjà «l’altération de l’ordre naturel conduit à celle de l’ordre établi», on commence à voir partout la subversion. Le grand oiseau qui survole les villages (en réalité un rêveur bricoleur qui a su créer une merveilleuse machine volante dont il est lui-même le moteur) est chassé de son village : les autorités ont décidé justement qu’il était subversif de faire rêver le commun des mortels. Il est vrai aussi que«l’art est une conspiration à lui tout seul», comme le souligne le Prince.

Haroldo Conti est le chantre des petits, des modestes. Vus par lui ils se métamorphosent en seigneurs, ils apprennent à être eux-mêmes, à être heureux malgré la laideur qui les entoure, qui les encercle et les enferme, ils imposent leur liberté. Quelle leçon, surtout venant d’un homme qui n’a jamais prétendu à la gloire et qui a disparu de façon aussi injuste. Mascaró était-il prémonitoire ?

Christian ROINAT

Mascaró, le chasseur des Amériques de Haroldo Conti, traduit de l’espagnol (Argentine) par Annie Morvan, éd. La dernière goutte, 380 p., 21 €. Haroldo Conti en espagnol : Mascaró, el cazador americano / La balada del alamo carolina / Sudeste, ed. Alfaguara / En la vida, ed. Barral Editores, Barcelone. Haroldo Conti en français : La Ballade du peuplier carolin, éd. La dernière goutte.

Haroldo Conti, dont Gabriel García Márquez a dit qu’il était l’un des plus grands écrivains argentins, est né en 1925 à Chacabuco dans la Province de Buenos Aires. Enlevé dans la nuit du 4 au 5 mai 1976 par des hommes à la solde du régime dictatorial, il est porté disparu depuis cette date. Mascaró, le chasseur des Amériques, son dernier roman, a obtenu en 1975 le prestigieux prix Casa de las Américas.

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