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Amérique latine

En décembre prochain vingt mille participants sont attendus à la COP 25 au Chili

Du 2 au 13 décembre, le Chili tiendra la vingt-cinquième Conférence mondiale sur le climat à Santiago de Chili. D’après le sous-secrétaire de l’Intérieur Rodrigo Ubilla, l’événement attend une fréquentation de plus de vingt mille participants internationaux et d’environ cent mille participants chiliens aux activités du forum sur l’environnement.

Photo : Climate Chance

Différents fonctionnaires de l’État seront mobilisés tout au long de la conférence afin d’assurer la sécurité. Le ministère de la Santé, les carabiniers, la police judiciaire et les douaniers y seront notamment présents. « Sept commissions surveilleront la conférence pendant les vingt jours de son déroulement avec des standards de sécurité » affirme Ubilla. Celui-ci a également déclaré que le Chili est un pays qui subit régulièrement des catastrophes naturelles telles que les tremblements de terre ou les éruptions volcaniques. Les délégations internationales seront donc informées des risques liés à ces phénomènes. « Le Chili est prêt » a-t-il affirmé. Les services publics de santé seront également prévus en cas d’épidémies spéciales.

Par ailleurs, le Chili promet d’avancer dans la protection des océans et de l’Antarctique en tant que pays hôte de la conférence, ainsi que dans l’électro mobilité, les énergies renouvelables, l’économie circulaire et la préservation des forêts, des écosystèmes et de la biodiversité. D’ailleurs, le président chilien, Sebastián Piñera, a déclaré en juin qu’il mènera un plan de fermeture de huit centrales à charbon pour 2024 et leur retrait total pour 2040 afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Il souhaite encourager la production d’énergies renouvelables.

De plus, pour encourager les alternatives écologiques et durables, trente-six jeunes européens se rendront à la Conférence à Santiago de Chili en passant par la mer. Leur voyage durera sept semaines. Cette initiative sera subventionnée par le Ministère néerlandais des transports, des travaux publics et de la gestion des eaux ainsi que par la compagnie ferroviaire ProRail. Ils partiront de Scheveningen aux Pays-Bas le 2 octobre et arriveront à Rio de Janeiro à bord d’un voilier. Ils finiront le trajet en bus jusqu’à Santiago. 

Le Chili tend à être le pays à neutralité carbone d’ici 2050 et, de la même manière, à utiliser l’énergie électrique dans la totalité du transport public d’ici 2040 au lieu de 2050. 

Andrea RICO

L’Amérique latine et ses soldats : hétérogénéité de la place accordée au militaire

Le parlement chilien a brisé, mercredi 24 juillet 2019, un tabou. La fin de l’affectation automatique de 10 % des revenus tirés de l’exportation de cuivre aux trois branches des forces armées. La Colombie, au même moment, annonçait un appel d’offre pour renouveler ses forces aériennes. Et le Mexique mettait en ordre de marche un nouveau corps de défense, la Garde nationale. Tandis que le Brésil et le Venezuela accentuaient la place accordée aux militaires pour gérer le pays.

Photo : Ministerio de la Defensa de Chile

Paradoxe ? Peut-être, si l’on considère l’Amérique latine comme un bloc relativement homogène. En tous cas, il y a là une évolution contradictoire signalant un changement d’époque. Dans les années 1970-80 il y avait un dénominateur commun latino-américain : le rôle d’arbitre politique reconnu et acquis de façon semblait-il durable par les militaires.

Le constat que l’on peut faire aujourd’hui est celui d’une diversification des comportements nationaux sur le plan militaire. Ici les forces armées maintiennent une influence, au Brésil, en Colombie, au Mexique, au Venezuela. Et là, en Argentine, au Chili, au Panama et en Uruguay elles perdent leur légitimité interventionniste, voire leur intérêt social.

Les faits sont sur la table. Un tiers des ministres au Brésil comme au Venezuela sont des militaires de haut rang ou ont en charge des entreprises et des services publics. En Colombie, les forces de l’ordre perpétuent une influence sociale et budgétaire forte. En effet, la Colombie est le pays qui consacre aux armées et à la police la part du PIB la plus élevée du continent, environ 4 %. Les autorités élues le 1er juillet 2018 au Mexique ont quant à elles, décidé de constituer un corps d’élite appelé Garde nationale. Dotée de ressources importantes cette Garde nationale a été mise en place en quelques mois.

À l’inverse, suivant l’exemple précurseur du Costa-Rica, le Panama a supprimé ses forces armées. L’Argentine, en leur coupant les vivres, les a réduites à l’inutilité militaire, politique et sociale. La disparition du sous-marin San Juan en 2017, a dramatiquement révélé les conséquences d’un abandon budgétaire et collectif. Le Chili a pris plus tardivement ce chemin, le 24 juillet dernier en adoptant une loi redirigeant l’argent du cuivre directement dans les coffres du Trésor public. La nation au terme du débat budgétaire, décidera ainsi à l’avenir, souverainement de l’effort qu’elle consent pour sa défense.

Plusieurs pistes pour comprendre la perte de légitimité fiscale et institutionnelle des militaires en Argentine, au Chili et en Uruguay. L’impact social laissé par les années de dictature a détérioré de façon durable l’image du soldat. Reflet du sentiment général exprimé dans les urnes, les gouvernements démocratiques d’Argentine, du Chili et d’Uruguay, sorties des dictatures militaires, ont, à échéances variables, mené des politiques réduisant la place institutionnelle et les dotations des forces armées. Les conditions de sortie de la dictature, couplant une exigence populaire sur une défaite militaire face à un ennemi extérieur, permettent de comprendre pourquoi les choses ont été plus rapides en Argentine. Au Chili, la mauvaise gestion des fonds perçus de façon automatique grâce à la loi du cuivre de 1958, génératrice de corruption, a permis de débloquer en 2019, un projet de loi dormant depuis 2011 dans les tiroirs du Congrès des députés.  

Le Brésil a vécu la plus longue des dictatures militaires de la région. La Colombie, le Mexique et le Venezuela ont, en revanche, vécu sans dictatures mais en démocraties imparfaites, avec des moments de grandes violences : les répressions de la place de Tlateloco en 1968 à México, le Caracazo de 1989 au Venezuela, un long conflit civil intérieur, non résolu à ce jour en Colombie. Dans ces quatre pays, de traditions militaires et politiques différentes, les forces armées gardent une place et un rôle institutionnel fort. Dans l’incapacité de donner une réponse démocratique aux contradictions sociales, par ailleurs génératrices d’insécurité, les gouvernements de ces pays, ont recours à la force pour contenir la délinquance au Mexique, maintenir l’ordre social et libéral en Colombie, et celui bolivarien au Venezuela. On ajoutera pour le Brésil, que la transition démocratique s’est faite sans mea culpa des militaires, facilitant ainsi leur retour aux commandes d’un État débordé. 

Ce bref balayage sur la condition institutionnelle des militaires en Amérique latine, confirme, s’il en était besoin, le caractère incontournable du double regard. Un regard continental qui valorise les points communs, un regard particulier sur la réalité différentielle de chacun des pays.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

L’accord de libre-échange avec le Mercosur : un cheval de Troie en Europe ?

Le nouveau traité de libre-échange, censé faire économiser plus de 4 milliards d’euros en droits de douane, a été accueilli avec inquiétude par les écologistes et les producteurs du Vieux Continent. Après la Pologne et la Roumanie, voici la crainte des produits sud-américains…

Photo : FranceInfos – Osaka

C’est sans aucun doute un accord «historique», selon Cécile Malmström, la commissaire européenne au commerce, Phil Hogan, son collègue à l’agriculture, et Jorge Faurie, le ministre argentin des Affaires étrangères. Le 28 juin, après vingt ans de négociations, l’Union européenne et les quatre économies émergentes de l’Amérique du Sud (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay) ont signé le texte final de la très controversée alliance commerciale. Celle-ci devrait entrer en vigueur en 2022, à condition d’être entérinée à l’unanimité par les vingt-sept États membres de l’Union européenne, et par le Parlement, dans les prochains mois.

Cet accord apparaît crucial à de nombreux titres, alors que le monde est confronté à des défis majeurs concernant le réchauffement climatique. En effet, jugé trop risqué pour l’environnement, l’accord sème la discorde même dans les hautes sphères du pouvoir. Ainsi le ministre de l’Agriculture français, Didier Guillaume, déclarait : «Je ne serai pas le ministre qui aura sacrifié l’agriculture française sur le trait d’un accord international.» De son côté, Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat, estime que cet accord «est une double capitulation, sociale et environnementale». Et pour l’ex-ministre de l’Écologie Nicolas Hulot, l’accord avec le Mercosur est «complètement antinomique avec nos ambitions climatiques et le libre-échange est à l’origine de toutes les problématiques écologistes».

Voila le sentiment partagé par tous : on est en train d’ouvrir les portes à des pays qui n’ont pas le même niveau d’exigence en matière de santé publique et donc leurs produits ne sont pas traités de façon égalitaire face à l’Union européenne. En outre, on va avoir un déversement de tonnes de produits qui vont évidemment affaiblir les agriculteurs européens, et c’est la raison pour laquelle certains pensent encore que ce projet n’aboutira pas.

Cependant, Emmanuel Macron a rappelé sa volonté de mettre en place le traité car il «est bon, compte tenu du fait que les préoccupations de la France ont été intégralement prises en compte», a déclaré le chef de l’État tout en soulignant le fait que le Brésil s’est engagé à respecter l’accord de Paris sur le climat. Cet accord apporte donc son lot d’inquiétudes et d’interrogations. Interrogations sur une éventuelle invasion de viande, de céréales, de bois et de sucre sud-américains, mais aussi sur la continuité du soutien aux producteurs européens et les politiques en matière d’environnement.

Et ces questions, les pays du Mercosur n’ont nul besoin d’y répondre dans un contexte de croissance molle et dans un moment de sortie de crise, tandis qu’en Europe l’application du traité de libre-échange, avec la suppression de quasiment tous les droits de douane, apparaît dans une certaine mesure comme une sanction envers ses agriculteurs (même si le rapport est dérisoire : 160 000 tonnes de bœuf exportées par le Mercosur, contre 7,8 millions de tonnes produites chaque année dans l’UE).

Il a en effet été beaucoup question d’inquiétude en matière de concurrence déloyale, une inquiétude confirmée par l’utilisation de pesticides et l’impact des émissions de gaz à effet de serre liées à la production et au transport des marchandises. Les experts s’interrogent sur les conséquences à plus ou moins long terme, rappelant que les trois-quarts des produits phytosanitaires utilisés au Brésil sont interdits en France. Toutefois, en regardant de plus près le problème, sans oublier la déforestation massive de l’Amazonie, un accord de libre-échange est un moyen de faire pression sur ces pays. Monsanto en est l’illustration parfaite.

Dans les années 2000, confondant production et qualité, séduits par l’idée de créer des gains de productivité permanents, les agriculteurs sud-américains se sont lancés dans l’utilisation de pesticides et de grains transgéniques. En 2012, tandis qu’en Europe le scandale des effets de ses produits sur la santé l’éclaboussait, la firme étasunienne était considérée en Amérique comme une solution miraculeuse, comme le préconisait la publicité de l’époque : «Les experts disent que la productivité agricole devrait être doublée d’ici 2050 pour survenir à la croissance démographique. C’est un défi, mais un défi majeur à l’égard du changement climatique. La provision abondante et accessible de la nourriture implique donc de fournir aux agriculteurs des graines issues de la plus haute technologie

Aujourd’hui, Monsanto en Europe n’est plus au premier plan. Reste à savoir si l’accord UE-Mercosur peut s’avérer un instrument de poids pour aider les pays du sud à suivre cette voie. C’est un processus lent, certes, mais inéluctable. Un processus avec lequel un nouvel ordre mondial est en train de se redessiner, en accord avec les impératifs environnementaux qui désormais devraient encadrer la conscience collective de nos dirigeants.

Eduardo UGOLINI

Une Amérique latine ballotée par la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis 

Donald Trump, à l’approche des élections présidentielles nord-américaines, a décidé de changer de braquet avec la Chine. Il a ouvert le feu des droits de douane imposés à Pékin. La Chine a relevé le défi. Au risque de provoquer l’un et l’autre des dommages collatéraux ici, en Asie et là, en Europe ou en Amérique latine.

Photo : ELA

La Chine, en effet, est aujourd’hui un acteur central du développement économique de l’Amérique latine. Avec ou à côté des Etats-Unis, et de plusieurs pays européens.  La Chine est devenue le deuxième, et même parfois le premier partenaire de la quasi totalité des Latino-américains. Faute de pouvoir préserver autonomie et souveraineté les sujets de la société internationale partagent  les vassalités. Le «nassérisme» économique et diplomatique a été pratiqué en Amérique latine  bien avant l’Egypte. Tant est naturelle chez les Etats «périphériques» l’option des dépendances concurrentielles.

Toutes choses supposées en temps normal créer un climat accélérateur d’investissement. Tout en préservant les autonomies nationales. Les Latino-américains ont bénéficié à plein d’un tel contexte dans les années 2000/2016. Une pluie de dollars, euros, yens et yuans a irrigué le sous-continent du Mexique au Chili. Ces temps-là seraient-ils révolus ? La crise à deux temps des dix dernières années avait ralenti les flux. La guerre tarifaire déclenchée par Donald Trump va-t-elle porter un coup fatal à une manne aujourd’hui nécessaire aux équilibres commerciaux, financiers des Amériques latines ?

Le Président colombien Ivan Duque a exprimé le 23 mai 2019, une sourde inquiétude partagée par tous. L’idéal, et la sagesse bien entendue devraient conduire Donald Trump à trouver un terrain d’entente avec Xi Jinping. Le Brésil de Jair Bolsonaro partage le même réalisme prudent qui a été matérialisé par la visite des fils du Chef de l’Etat brésilien à Taïwan, suivie de celle du vice-président Hamilton Mourão, à Pékin. Un éventuel compromis Washington-Pékin, pourrait en effet se conclure sur le dos des exportateurs brésiliens de soja .. Le souhait et la prudence exprimés sont compréhensibles. Mais leur concrétisation relève pour l’instant du vœu pieux.

D’autres responsables ibéro-américains se sont frotté les mains, estimant que la circonstance Trump leur ouvrait des perspectives inédites. Le patron de BMW Mexique, José Oriol, a considéré que le Mexique pourrait se substituer aux fournisseurs chinois entravés par la hausse des tarifs douaniers nord-américains. Un cadre de Huawei, le 13 juin 2019, a depuis le Mexique signalé que dans les pays «où elle reste bienvenue», l’entreprise « récompenserait ». Panama a inauguré en avril 2019 un vol direct avec Pékin. Panama négocie depuis quelques mois un traité bilatéral de commerce avec la Chine populaire, malgré les avertissements venus du Département d’Etat nord-américain. En dépit du caractère «délicat» du moment sino-américain, les autorités de la République Dominicaine ont considéré qu’elles pouvaient se rapprocher de Pékin, «deuxième puissance économique du monde», en restant amies de Washington. Elles ont le 30 avril 2019 rompu avec Taïwan, et donc reconnu Pékin comme seul Etat chinois disposant de la légitimité internationale. Chili, Pérou et Uruguay ont participé fin avril à un forum sur la Route de la soie, organisé par et à Pékin. Les trois pays ont confirmé leur intérêt faisant la sourde oreille aux avertissements communiqués personnellement par le Secrétaire d’Etat de Donald Trump, Mike Pompeo, en avril dernier au Chili, au Paraguay et au Pérou. «65% de nos échanges», a commenté, le 12 avril 2019, l’ex-président chilien Eduardo Frei, «se font avec les Asiatiques, (..) Le Chili ne peut accepter les pressions de qui que ce soit».  ». Au Mexique le 12 avril c’est Wilbur Ross, Secrétaire au commerce, qui a fait le déplacement dans le Yucatan, à Merida, pour demander aux autorités locales de refuser les investissements chinois.

Il y a enfin les inquiets, ceux qui pèsent le pour et le contre. Un laboratoire d’idées mexicain se félicite que le Mexique, ait «volé», aux Chinois la place de deuxième partenaire commercial des Etats-Unis. Tout en ajoutant que cela est la conséquence partielle d’un regain d’investissements chinois au Mexique afin de bénéficier des retombées du nouvel accord nord-américain ayant pris la suite de l ‘ALENA, le T-MEC. Donc attention ajoutent-ils avec raison, il ne faudrait pas que Washington en prenne ombrage et adopte des mesures restrictives. La levée des droits imposés à l’acier et à l’aluminium mexicain et canadien, rappellent-ils, a été conditionnée à l’interdiction d’une entrée aux Etats-Unis de produits chinois instrumentalisant le T-MEC.

L’imprévisibilité imposée par Donald Trump perturbe les prises de décision, en Amérique latine comme ailleurs. La menace de sanctions tarifaires plane sur tous les gouvernements soupçonnés de comportements contraires aux intérêts des Etats-Unis. Et ce bien au delà du commercial avec la Chine. La puissance, l’influence et le rang des Etats-Unis sont l’enjeu de cet «affolement» diplomatique.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Autoritarisme et désinformation, danger pour la liberté de la presse en Amérique latine

Le dernier rapport annuel de Reporters sans frontières (RSF) sur la liberté de la presse révèle une préoccupante détérioration de la situation de la liberté de la presse en Amérique latine. Les conditions de travail pour la presse se sont dégradées dans la plupart des pays de la zone, où les journalistes sont encore régulièrement confrontés aux violences, aux pressions et à la censure d’État.

Photo : La prensa Mexico periodistas

La légère embellie observée lors de la précédente édition du Classement RSF aura été de courte durée en Amérique latine. L’environnement dans lequel évoluent les journalistes de la région est de plus en plus hostile, et la couverture de sujets sensibles s’accompagne d’une augmentation des violences, intimidations et pressions en tout genre. C’est ainsi que la tenue d’élections au Mexique (144e, +3), au Brésil (105e, -3), au Venezuela (148e, -5), au Paraguay (99e, +8), en Colombie (129e, +1), au Salvador (81e, -15) ou encore à Cuba (169e, +3) en 2018 a engendré une recrudescence d’attaques contre les journalistes, perpétrées notamment par la classe politique, les fonctionnaires et les cybermilitants. Ces incidents ont contribué à renforcer un climat de défiance, parfois de haine, généralisé contre la profession.

Censure d’État et dérives autoritaires 

Avec un plongeon de 24 places, le Nicaragua enregistre la plus forte baisse du continent et se retrouve au 114e rang du Classement. La répression du gouvernement de Daniel Ortegacontre la presse indépendante a pris un nouveau virage en avril 2018 avec l’aggravation de la crise politique et les protestations massives de l’opposition dans le pays. La profession de journaliste est désormais constamment stigmatisée et est régulièrement la cible de campagnes de harcèlement et de menaces de mort, sans compter les arrestations arbitraires. Lors des manifestations, les reporters nicaraguayens, considérés comme des opposants, sont fréquemment agressés, et nombre d’entre eux ont été contraints à l’exil pour ne pas être, comme certains de leurs confrères, accusés de terrorisme et jetés en prison.

La situation est tout aussi préoccupante au Venezuela (148e), qui perd cinq nouvelles places et se rapproche dangereusement de la zone noire du Classement. La dérive autoritaire de l’administration du gouvernement Maduro, au pouvoir depuis 2013, semble ne plus avoir de limites. En 2018, la répression s’est intensifiée contre la presse indépendante, et RSF a enregistré un nombre record d’arrestations arbitraires et de violences perpétrées par les forces de l’ordre et les services de renseignement vénézuéliens. Parallèlement, la Commission nationale des télécommunications (Conatel) a privé des radios et télévisions trop critiques de leurs fréquences de diffusion, tandis que plusieurs journalistes étrangers ont été arrêtés, interrogés, ou même expulsés du territoire. La dégradation de la situation a poussé de nombreux journalistes à quitter leur pays pour fuir les menaces et préserver leur intégrité physique.

C’est également pour échapper au contrôle permanent de l’information et à la répression que les journalistes cubains, considérés comme trop critiques, prennent le chemin de l’exil. Malgré une progression de trois places de Cuba par rapport à 2018, due notamment à l’amélioration progressive de la couverture internet sur l’île permettant aux voix indépendantes et aux blogueurs de se faire entendre, le régime castriste, désormais incarné par le président Díaz-Canel, reste le pire élève de la région pour la 22e année consécutive, à la 169e position.

La situation de la Bolivie (113e, -3), mieux placée dans le Classement, n’en est pas moins alarmante. Suivant le modèle cubain, le gouvernement du président Evo Morales, en place depuis 2006, contrôle l’information et parvient à censurer et réduire au silence les voix trop critiques du pays, générant une forte autocensure parmi les journalistes.

La peur et l’autocensure

Ce phénomène se retrouve dans de nombreux pays de la zone, confrontés à des niveaux de violence et de corruption dramatiques. C’est notamment le cas en Amérique centrale, comme au Salvador, qui enregistre la seconde plus forte baisse de la zone (-15) pour se retrouver au 81e rang du Classement. Les conditions de travail pour la presse, qui est régulièrement la cible d’attaques armées, de pressions et de tentatives d’intimidations de la part de la classe politique, s’y sont passablement dégradées en 2018. La situation est similaire au Honduras (146e, -5) et au Guatemala (116e), pays minés par la corruption et le crime organisé. Les journalistes de la presse d’opposition et des médias communautaires qui osent dénoncer les malversations des responsables politiques et des élus sont régulièrement agressés, menacés de mort, contraints à l’exil ou assassinés.

Le pays le plus dangereux du continent pour la profession reste cependant le Mexique (144e), avec au moins 10 journalistes assassinés en 2018. La collusion entre le crime organisé et les autorités politiques et administratives corrompues, notamment au niveau local, menace gravement la sécurité des acteurs de l’information et entrave le fonctionnement de la justice à tous les niveaux du pays. L’arrivée au pouvoir du président Andrés Manuel López Obrador le 1er décembre 2018, après une campagne électorale marquée par d’innombrables agressions de journalistes à travers tout le pays, a quelque peu apaisé les relations entre les pouvoirs publics et la presse mexicaine. Cette transition politique, couplée à une relative diminution du nombre d’assassinats dans le pays, justifie la légère progression du Mexique (+3).

Désinformation et cyberharcèlement 

Le Brésil se rapproche de la zone rouge et perd trois positions au Classement 2019, reculant à la 105e position. L’année 2018 y a été particulièrement mouvementée, puisque marquée par quatre assassinats de journalistes et une vulnérabilité toujours plus grande des reporters indépendants qui couvrent les thèmes liés à la corruption, aux politiques publiques ou au crime organisé dans les petites et moyennes villes du pays. Surtout, l’élection de Jair Bolsonaro en octobre 2018, après une campagne marquée par les discours de haine, la désinformation, les violences à l’égard de journalistes et le mépris des droits humains, augure d’une période sombre pour la démocratie et la liberté de la presse.

Dans un pays où les eux tiers de la population s’informent sur les réseaux sociaux, le système de messagerie WhatsApp a joué un rôle central dans la campagne. Étant la source d’information privilégiée pour une large majorité (61 %) des électeurs de Bolsonaro, particulièrement méfiante envers la presse nationale, WhatsApp s’est substitué aux sources d’information classiques. C’est sur cette application que les fausses informations, visant notamment à décrédibiliser le travail des journalistes critiques du candidat, les campagnes de dénigrement et autres théories complotistes se sont structurées puis ont été largement relayées et partagées. Dans ce contexte tendu, les journalistes brésiliens sont devenus une cible de choix, et sont régulièrement attaqués par des groupes haineux et partisans de Bolsonaro, notamment sur les réseaux sociaux.

Ces attaques en ligne contre les journalistes, une tendance en hausse sur l’ensemble de la région, ont également été très virulentes au Honduras, au Nicaragua et surtout en Colombie (129e, +1). Dans ce pays où les agressions, menaces de mort (notamment sur Twitter) et kidnappings de journalistes restent fréquents, l’élection du président conservateur Iván Duqueen août dernier n’a pas été accompagnée de signes encourageants pour améliorer la situation de la liberté de la presse.

Parmi les autres mouvements significatifs de ce nouveau Classement, le Chili (46e) perd huit places. En 2018, le secret des sources y a été régulièrement mis à mal, et RSF a déploré de nombreux cas de poursuites judiciaires abusives contre des journalistes abordant des thèmes sensibles comme les revendications des communautés mapuches ou la corruption de la classe politique. La situation s’est également dégradée en Argentine (57e, -5), et en Équateur (97e, -5). L’apaisement des tensions entre le pouvoir équatorien et de nombreux médias privés entamé depuis l’élection du président Lenín Morenoen mai 2017 a été éclipsé en 2018 par l’enlèvement puis l’assassinat de l’équipe de journalistes du quotidien El Comercio à la frontière colombienne. Ce tragique épisode a par ailleurs soulevé de nombreuses questions sur la sécurité et sur les méthodes de travail dans ces zones de conflit échappant à tout contrôle des pouvoirs publics. 

Dans ce tableau régional assez sombre, le Costa Rica, qui demeure le pays le mieux placé du continent avec sa 10e place au Classement, n’en fait que davantage figure d’exception.

D’après Reporters sans frontières

Le Chili donne le coup d’envoi au Prosur sur la dépouille de l’Unasur pour l’avenir de la région

Le vendredi 22 mars 2019, sept chefs d’État réunis à Santiago du Chili ont ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire de la construction de l’Amérique latine. Le PROSUR, le «Progrès de l’Amérique du Sud», parviendra-t-il à renforcer l’ensemble des moyens qui soutiennent ces sociétés en matière d’énergie, de santé, de sécurité et de lutte contre le crime ?

Photo : DW

En présence du président chilien Sebastián Piñera et d’Iván Duque, président de la Colombie, –initiateurs du projet– les présidents du Brésil, Jair Bolsonaro, de l’Argentine, Mauricio Macri, de l’Équateur, Lenín Moreno, du Paraguay, Mario Abdo, du Pérou, Martín Vizcarra, ainsi que l’ambassadeur du Guyana au Chili, George Talbot, ont présenté les grandes lignes de ce que pourrait être le XXIe siècle pour la région.  «Le Prosur sera un forum ouvert à tous les pays d’Amérique du Sud, un forum sans idéologie qui respectera la diversité et les différences que chaque peuple décidera lors du choix de son gouvernement, un forum sans bureaucratie excessive et un forum pragmatique qui réalise des résultats.» Tels sont les termes dans lesquels s’est exprimé le président du Chili, Sebastián Piñera, après la signature de la Déclaration de Santiago.

C’est au moins l’objectif que les dignitaires se sont fixé avec la signature de cet accord, qui ouvre une perspective plus large pour les rapports bilatéraux, avec l’intégration d’autres pays qui ne font pas partie du Mercosur, le marché commun entre le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay. Le Prosur est en quelque sorte une évolution de l’Alliance du Pacifique, le bloc économique qui unit le Chili, la Colombie, le Pérou et le Mexique. En même temps, cet accord met fin à son prédécesseur, l’Unasur.

En réalité, la naissance du Prosur résulte d’une transformation progressive du panorama politique latino-américain depuis ces dernières années. En effet, les pays où la gauche a régné durant les années 2000, c’est-à-dire pratiquement sur tout le sous-continent, ont amorcé depuis 2015 un net virage à droite comme conséquence de l’échec fracassant du populisme démagogique, dont l’exemple le plus spectaculaire a été la récente élection de M. Bolsonaro à la tête du Brésil.

Rappelons que, à l’époque où les gouvernements de gauche avaient le vent en poupe, grâce notamment à un contexte commercial mondial très favorable, Hugo Chávez, Néstor Kirchner et Lula da Silva, portés par leur enthousiasme, annoncèrent en 2004 un tournant radical dans la région : la création de l’Unasur. L’Union des nations sud-américaines, mise en place en 2008, comptait également avec l’adhésion du président bolivien Evo Morales et de Rafael Correa, l’ancien président de l’Équateur.

Cette entité politique militait pour le renforcement des coopérations régionales, bien sûr, mais avait aussi comme objectif essentiel l’émancipation de l’Amérique latine face aux États-Unis. Or d’emblée, l’erreur a été de vouloir opposer le vieux et illusoire rêve guévariste à ce que beaucoup considèrent comme un mal endémique et inéluctable, ancré profondément dans la vie sociale et politique de l’Amérique latine. C’est la raison pour laquelle Sebastián Piñera, réaliste, a déclaré que l’Unasur avait échoué en raison de son «excès d’idéologie».

Pour le président chilien, le Prosur «devrait être progressivement mis en œuvre […] avec un mécanisme décisionnel agile qui permettra à l’Amérique du Sud de progresser dans la compréhension et les programmes d’intégration concrets». Selon la déclaration signée à Santiago, les priorités de ce nouveau bloc régional seront «l’intégration en matière d’infrastructures, d’énergie, de santé, de défense, de sécurité et lutte contre le crime, de prévention et gestion des catastrophes naturelles».

Ce sont de bonnes intentions, certes, mais le plus dur reste à faire. Dans les pays déstabilisés par les intérêts économiques personnels, les luttes intestines pour le pouvoir obligent le Prosur à plus de moyens de décision et de contrôle démocratique. C’est pourquoi le Venezuela n’a pas été invité ; sur ce point, voici les conditions énumérées dans la déclaration d’adhésion au Prosur : «la pleine validité du processus démocratique et des ordres constitutionnels respectifs, le respect du principe de la séparation des pouvoirs de l’État et la promotion, la protection le respect et la garantie des droits de l’homme et des libertés fondamentales».

Par ailleurs, la Bolivie d’Evo Morales et l’Uruguay de Tabaré Vázquez n’ont pas envoyé leurs représentants à Santiago. La non-adhésion de certains pays pourrait s’expliquer par le fait qu’ils voient le Prosur comme un arrangement entre gouvernements de droite afin de trouver des positions consensuelles qui facilitent les relations avec les États-Unis. En bref, ils considèrent que les pays signataires sont unis par une commune allégeance à Washington. Or, pour ne pas commettre le même vice rédhibitoire du passé, il faudrait rappeler les termes de la doctrine de James Monroe (1758–1831) à ceux qui naïvement pensent encore tenir tête au grand gendarme nord-américain.

Eduardo UGOLINI

Rapport d’Amnesty International sur la situation des droits humains dans le monde en 2018

L’ONU a fêté en 2018 le 20e anniversaire de l’adoption de la Déclaration sur les défenseurs des droits de l’Homme et pourtant, ceux qui s’engagent pour les défendre ont dû en subir les pires conséquences. La lutte pour les droits humains est toutefois de plus en plus tenace dans le monde entier. Les citoyens ne relâchent pas leurs forces et leur persévérance pour avoir accès à leurs droits malgré les difficultés.

Photo : Amnesty International

Le rapport annuel d’Amnesty International 2018 révèle une augmentation des discours de haine et, de la même façon, des mobilisations pour les combattre. En effet, au fil du temps, certains dirigeants ont même attaqué leur peuple en les privant des droits humains, notamment les citoyens qui les défendaient. C’est le cas de Nicolás Maduro, Vladimir Poutine, Donald Trump et Xi Jinping.

Au lieu de progrès, il y a eu une régression des droits humains en tant que droits économiques, droits sociaux et droits culturels. Ainsi, l’accès au logement, à l’éducation, à l’alimentation ou aux soins est de plus en plus difficile pour les populations, déclenchant violences et inégalités. Malheureusement, cette bataille contre les injustices de l’État a conduit à la détention arbitraire, à la maltraitance et à l’amendement des manifestants pacifiques, défenseurs des droits, journalistes, entre autres. En Angola, en République démocratique du Congo ou au Venezuela, les pouvoirs publics font preuve d’une intolérance à la contestation. Ce dernier pays compte en effet de nombreuses victimes qui manifestaient contre la hausse de l’inflation et la pénurie de produits alimentaires et médicaux.

Par ailleurs, il y a eu un accroissement des migrants dans les pays les plus riches qui voient les réfugiés comme des problèmes à éluder, et non comme des êtres humains. C’est le cas du gouvernement de Donald Trump avec l’interdiction de l’entrée aux États-Unis de la population musulmane, uniquement à cause de sa religion, entraînant haine et discrimination. De plus, des gouvernements comme l’Autriche, la France, l’Allemagne et les Pays-Bas affirment que les enjeux sociaux et économiques sont dus aux migrants, aux réfugiés et aux minorités religieuses, accroissant le sentiment d’insécurité et les inégalités.

D’autre part, la politique d’austérité concerne aussi les droits de l’Homme dans la mesure où la recherche d’une réduction de la dette de l’État implique de payer plus de taxes et plus chers les produits de première nécessité pour la population, surtout la plus pauvre. D’ailleurs, cette politique a non seulement des répercussions sur l’économie, mais aussi sur l’éducation, la santé, la sécurité sociale et le logement. Par exemple, l’Espagne, la Grèce, le Royaume-Uni et la Serbie sont des pays qui pratiquent ces mesures d’austérité.

Le rapport d’Amnesty International insiste particulièrement sur les violences perpétrées à l’encontre des manifestants et des défenseurs des droits humains. En outre, la stagnation des initiatives politiques pour résoudre les conflits a conduit à des crimes envers des civils, voire à des actes de torture, qui tous, pourtant, sont restés impunis. L’Afrique du Nord, de son côté, a été privée de liberté d’expression, de religion et de conviction. Cependant, les mouvements féministes ont pu modifier des lois relatives à la discrimination et à la violence envers la femme. Malgré ces actions, la discrimination demeure, ainsi que celle exercée envers les homosexuels, considérés comme en infraction pénale dans certains pays d’Afrique.

En ce qui concerne les Amériques, elles se caractérisent par les homicides, les disparitions forcées et les détentions arbitraires, dont la cible était les défenseurs des droits humains. Tel est le cas de la Colombie avec les homicides d’autochtones et de dirigeants afro-colombiens, qui remettent en cause le processus de paix amorcé par le pays. De plus, les indigènes sont la proie de discriminations en termes de droits économiques, sociaux et culturels comme celui de la terre. Cette discrimination s’adresse aussi aux femmes, filles, lesbiennes, gays et personnes LGBTI.

Quant à l’Asie, les défenseurs et militants des droits de l’Homme ont aussi été la cible de la répression de l’État de diverses manières : de la liberté d’expression en Chine, par les disparitions forcées au Bangladesh et au Pakistan. L’impunité demeure pour les actes de torture et les homicides illégaux. De la même manière, il y a eu une augmentation des réfugiés à cause des violations telles que les homicides, raisons pour lesquelles les appels au respect des droits humains se sont multipliés.

En dépit des difficultés pour faire respecter les droits humains, la population a eu et persévère dans sa volonté de mettre un terme à la violence et ne cesse de s’exprimer, quitte à en payer le prix, pour dénoncer les injustices. Il est temps de promouvoir l’égalité et la dignité des populations.

Andrea M. RICO PARRA
D’après Amnesty International

Les Cahiers des Amériques latines fêtent leurs cinquante ans avec un nouveau numéro

Fondée en 1968, la revue des Cahiers des Amériques latines fête aujourd’hui cinquante ans de passion pour les sciences humaines et sociales de l’Amérique latine. Cinquante ans de pluridisciplinarité «scientifique mais vivante» selon l’expression qu’emploie Pierre Monbeig dans le premier édito de la revue. Cinquante ans de dévouement et d’opiniâtreté des équipes directrices pour en faire une publication de premier rang. Des historiens, des géographes, un politiste et actuellement une anthropologue, issus de l’IHEAL, de l’EHESS, de l’IRD et de l’université de Lyon 2 n’ont eu de cesse de faire dialoguer et progresser leurs disciplines comme le latino-américanisme. Nous reproduisons ici l’édito du dernier numéro des Cahiers intitulé «Naissances et politiques publiques».

Photo : Cahiers des Amériques latines

Cinquante ans, c’est l’occasion pour la revue d’interroger son identité. Faut-il conserver dans le titre «Cahiers» et «Amériques latines» ? Ne faudrait-il pas s’appeler Cahiers des Amériques ? Ou Cahiers des Amériques latines et caribéennes ? Ou Revue internationale des Amériques latines ? La question se pose depuis plusieurs années en comité. «Cahier» serait suranné et trop institutionnel. De fait, l’appellation Cahier vient d’une première mouture irrégulière de la revue, les Cahiers de l’IHEAL, qui auraient été dirigés par Denise Douzant-Rosenfeld [Berthe, 1998, p. 16].

L’expression «Amérique latine» est certes une catégorie de l’action publique internationale, mais n’est plus une catégorie analytique. Elle structure encore des institutions de recherche (comme le Clas, le Center of Latin American Studies à Cambridge), des congrès comme celui du Lasa (Latin American Studies Association), des portails de revues (scielo, redalyc, etc.) et évidemment l’Institut des hautes études d’Amérique latine qui porte la revue.

Pourtant, jamais les soupçons n’ont été plus forts autour de cette dénomination dans les sciences sociales. Soupçon qui s’applique par ailleurs aux aires culturelles en général, que ce soit la Mésoamérique, les sociétés amazoniennes, «lo andino», les Amériques noires ou indiennes. Certains auteurs la récusent, lui préférant celles d’Amérique lusophone, hispanophone, ibérique, sociétés américaines post-esclavagistes ou plus récemment de «nuestra América» [Mara Viveros, 2018]. D’autres choisissent de penser les Amériques dans leur ensemble, comme le Creda et l’Institut des Amériques. Enfin nombre d’entre nous s’habituent à regarder les espaces bleus des atlas sous les labels d’atlantique noir ou d’histoire atlantique tandis que certains s’attachent à croiser ou connecter les histoires impériales. Alors, faut-il encore garder l’expression ?

L’histoire de l’expression «Amérique latine» est aujourd’hui mieux connue et nuancée. Elle remonte au milieu du xixe siècle, lorsque les États-Unis se construisent comme puissance politique au détriment du Mexique, qui au même moment repousse les invasions napoléoniennes… Français qui développent alors le latinisme pour mieux contrer le germanisme. Loin d’être seulement née comme une catégorie de l’impérialisme français des années 1860, elle est aussi et surtout une catégorie que mobilisent les auteurs hispano-américains eux-mêmes, dès les années 1850, pour distinguer les destins différenciés du nord et du sud du continent [Ardao, 1965 ; Rojas Mix, 1986 ; Quijada, 1998 ; Marcilhacy, 2015].

Cette catégorie pourrait bien continuer à rassembler des chercheur.e.s qui s’identifient à un passé, un présent et un avenir spécifiques aux suds… expression qui ne fait pas moins débat [Gervais-Lambony et Landy, 2007]. À l’heure où le président Trump redonne vigueur aux pensées racistes des suprématistes blancs des États-Unis et où le futur président brésilien Bolsonaro réactive l’idée des vertus du blanchiment de la race au Brésil, revendiquer des Amériques plurielles et latines garde un certain sens. Parce que des questions et des traditions de pensées communes, surgies des terres du sud animent et agrègent des communautés d’argumentation vivantes.

Comme dans la plupart des revues multidisciplinaires axées sur une région du monde, les Cahiers articulent des connaissances aréales et des questionnements théoriques propres aux sciences sociales, tout en favorisant des débats académiques transnationaux. Le premier dossier thématique des Cahiers est ainsi consacré aux «Mouvements de femmes en Amérique latine : nouveaux espaces de lutte» en 1982. Les démocratisations des années 1980 et 1990 nourrissent ainsi des débats plus généraux sur la citoyenneté, le multiculturalisme, la mémoire des violences.

Les crises sociales s’accompagnent de réflexions sur le lien entre inégalités et démocratie, sur les formes de violence sociale, sur l’articulation paradoxale entre néopopulisme et néolibéralisme, sur les modèles de politiques de développement, la lutte contre la pauvreté, les relations de genre. La crise environnementale interroge la gouvernance des ressources, en particulier minières. Le «tournant à gauche» qui s’amorce au tournant des années 2000 nourrit des analyses sur la démocratie participative, sur les liens entre le pouvoir et les mouvements sociaux, sur les formes de personnalisation des régimes, sur les possibilités et les limites des démocraties dites radicales. Il ne serait pas étonnant que les évolutions politiques en cours dans des pays comme le Brésil ouvrent à leur tour de vifs débats sur les liens entre justice et politique, sur les nouvelles formes d’autoritarismes institutionnels de légitimation de la violence et de la répression ou sur les processus de construction des opinions.

Dans l’édito qui ouvrait la deuxième série des CAL, en 1985, Guy Martinière se félicitait du poids du latino-américanisme dans les sciences sociales françaises (800 spécialistes) et souhaitait renforcer la présence de nos collègues latino-américains dans la revue. L’analyse systématique menée vingt ans plus tard met en valeur la diversité et l’équilibre des disciplines (la géographie, l’histoire et la sociologie étant plus représentées que l’anthropologie, la science politique ou l’économie) et montre que 36 % des auteurs sont rattachés à des institutions latino-américaines et 52 % à des institutions françaises [Compagnon, 2010 ; Garibay et Hoffmann, 2015].

Il nous restait à mieux cerner le lectorat des Cahiers. Nous remercions Hervé Théry qui a cartographié cette année les consultations des pages des CAL à partir des données fournies par le site d’OpenEdition. La carte visualise la force de certains liens européens (Belgique, Pays-Bas, Allemagne) et atlantiques, en particulier avec les pays caribéens, le Chili, l’Argentine, la Colombie et le Canada (qui compte moins de lecteurs en chiffres absolus que les États-Unis) mais plus de vues en chiffres relatifs.

Cinquante ans, c’est l’occasion pour l’équipe actuelle des CAL de prendre des décisions fortes. La revue sera désormais uniquement publiée sous format numérique sur la plateforme d’OpenEdition Journals. Il y a vingt ans, la revue offrait sur cédérom un surplus et une diversification de ses informations. Dix ans plus tard, l’édition en ligne s’ajoutait à la publication papier. Aujourd’hui, la numérisation rend le papier superflu, voire lent et encombrant. Le papier serait presque trop ancré dans un territoire particulier et une langue nationale pour être réellement à la hauteur de l’actuelle circulation mondiale des idées.

La digitalisation rend possibles –mais non automatiques– des relations plus horizontales, plurilingues et internationales. On aimerait cependant faire l’éloge d’une certaine lenteur. Par rapport aux revues nativement numériques comme Nuevo Mundo Mundos Nuevos ou Ideas qui ont d’emblée adopté des procédures, une réactivité et une créativité propres à l’édition en ligne, les Cahiers des Amériques latines héritent et souhaitent faire vivre les savoir-faire de l’édition papier, avec une attention particulière donnée au format page et à sa numérotation, en particulier pour les dossiers.

Nous continuerons donc à organiser des dossiers sur des pays et des problématiques contemporaines, mais aussi sur des concepts et auteurs qui font débat afin de favoriser le dialogue entre les disciplines des sciences humaines et sociales. L’équilibre est subtil puisqu’il s’agit de publier des articles très bien évalués dans leurs disciplines d’origines (évaluations anonymes) mais aussi lisibles au-delà des cercles de spécialistes (évaluation par le comité de rédaction, pluridisciplinaire).

L’équipe aura désormais à cœur d’intégrer plus largement des collègues de toutes générations et nationalités et de publier davantage d’articles dans leur langue originale, que ce soit en espagnol, en anglais ou en portugais dans les numéros à venir : en 2019 sur le Paraguay, trente ans après la chute de la dictature de Stroessner, les hiérarchies ethno-raciales en Guyane, les migrations ; en 2020 sur prohibitions, pluralisme juridique, «Bourdieu dans les Amériques» et en 2021 sur sexualités, arts, christianismes amérindiens… Heureux hasard que le dossier de ce numéro anniversaire soit consacré aux naissances en Amérique latine.

Capucine BOIDIN & David GARIBAY
D’après les Cahiers des Amériques latines

Verbi Lervi ON Radio, une voix de l’Amérique latine : rencontre avec le cinéaste chilien Edison Cájas

En février 2018, le réalisateur chilien Edison Cájas a fait réfléchir le public lyonnais autour de la question de l’accès à l’éducation supérieure au Chili, une problématique qui fait partie de l’héritage de Pinochet et que les Chiliens ressentent encore dans l’actualité. À l’occasion de cette rencontre, Verbi Lervi Prod a alors fermé les yeux et bien tendu l’oreille pour écouter, enregistrer et produire un podcast sur le mouvement des étudiants chiliens en 2011, un document sonore combatif.

Photo : Verbi Lervi

Pour créer et habiller cette émission, Verbi Lervi Prod s’est inspirée de l’ambiance sonore du film en reprenant les thèmes musicaux principaux qui y régnaient. On peut alors y écouter la chanson militante Gimme tha power (1997) du groupe mexicain Molotov et celle emblématique du groupe engagé Los Prisoneros, El baile de los que sobran (1986). Mais également entendre des extraits sonores du film, avec l’atmosphère des manifestations et certaines interventions orales des protagonistes.

En faisant cela, Verbi Lervi ON Radio souhaite replonger l’auditeur dans l’univers du film tout en écoutant les commentaires du réalisateur sur son œuvre. Edison Cájas, par ses réflexions, nous apporte des réponses sur les volontés qui l’ont poussées à réaliser ce film.

Le réalisateur du documentaire El vals de los inutiles (2013) a présenté son film au sein des Nouveaux Espaces Latinos. À l’occasion de cette rencontre, Verbi Lervi Prod a alors fermé les yeux et bien tendu l’oreille pour écouter, enregistrer et produire un podcast sur le mouvement des étudiants chiliens en 2011, un document sonore combatif

L’aventure radio de Verbi Lervi Prod

Verbi Lervi ON Radio est la déclinaison dédiée au son de cette association de production audiovisuelle Verbi Lervi Prod. En créant une chaîne podcast sur Internet, l’équipe de créateurs met un pied dans la vague numérique de la WebRadio. Par cette initiative, ils souhaitent montrer leurs capacités à s’adapter à tous types de médias et ainsi donner vie à des univers imaginaires entièrement sonores. En faisant cela, ils s’ouvrent à un nouvel espace pour traiter le documentaire et le reportage, en alliant créativité et regard artistique singulier pour la radio.

Nouveaux Espaces Latinos organise chaque année les festivals culturels : Primavera Latina, Bellas Francesas, Belles Latinas et Documental. Quatre opportunités de rencontrer des écrivains, cinéastes, poètes, journalistes et artistes venus d’horizons divers en vue d’échanger avec le public français. Quatre opportunités pour Verbi Lervi Prod, pour Verbi Lervi ON Radio de réitérer cette aventure et de créer de nouvelles émissions pour Nouveaux Espaces Latinos.

Pour la petite histoire

Verbi Lervi Prod est une structure associative localisée à Lyon, gérée par les réalisateurs Joan Coste et José Ostos. Elle se consacre essentiellement à la réalisation de films, ainsi qu’à de la production photographique. Elle collabore avec les Nouveaux Espaces Latinos depuis 2017, en enregistrant certaines de leurs activités culturelles afin de réaliser de courts documentaires et de permettre leurs diffusions à travers le Web, via leur site Internet et les réseaux sociaux.

Thamara BRYSON

Retrouvez Verbi Lervi ON Radio sur Audioblog arte radio et Soundcloud

Conversation avec Mario Vargas Llosa autour de l’Amérique latine au Monde festival 2018

Dans le cadre du Monde festival, dont la 25e édition se tiendra du 5 au 7 octobre 2018 à Paris, le Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa conversera avec le journaliste du Monde chargée du suivi de l’Amérique latine, Paulo Paranagua. Une conversation sur le thème de l’Amérique latine, entre populisme et libéralisme. La rencontre aura lieu samedi 6 octobre 2018 au Palais Garnier, de 15 h 30 à 16 h 30.

Photo : Fronteiras do Pensamento

Prix Nobel de littérature, l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa n’a pas trouvé son inspiration uniquement dans son pays natal, mais aussi dans d’autres nations d’Amérique latine, comme le Brésil ou la République dominicaine, sans oublier des figures universelles, comme le peintre Paul Gauguin et la féministe Flora Tristan. Son œuvre romanesque, disponible aussi bien dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade qu’en livre de poche, évoque les vieux démons latino-américains, les dictateurs, les guérilleros, les populistes, les élans révolutionnaires et messianiques ou encore le militarisme. Chroniqueur infatigable de l’actualité, son dernier ouvrage rend hommage aux libéraux qui l’ont influencé. Avec lui, nous parlerons aussi bien de littérature que de politique : comment peut-on être latino-américain ?

D’autres rencontres se tiendront du 5 au 7 octobre dans le cadre du Monde festival, avec Barbara Hannigan, Juliette Armanet, la tribu Guédiguian, Chimamanda Ngozi Adichie, Charline Vanhoenacker, Pierre de Villiers, Pierre Hermé, Roberto Saviano, Kamel Daoud et bien d’autres…

Aimer ! C’est le thème de la 5e édition du Monde Festival qui s’ouvre le 5 octobre à Paris avec le cinéaste japonais Hirokazu Kore-eda et son dernier film, Une affaire de famille, Palme d’or 2018 à Cannes. Deux autres films seront projetés en avant-première : Un amour impossible, de Catherine Corsini et, pour clôturer le festival, En liberté !, le nouvel opus de Pierre Salvadori.

Les 6 et 7 octobre laisseront la place aux débats : sur les nouvelles relations amoureuses (Le big data va-t-il tuer le hasard des rencontres ? Aux origines de #metoo), les technologies (Intelligence artificielle et émotions : un amour de robot ?) l’école (Donner l’envie d’apprendre, un jeu d’enfant ?) l’environnement (Pour l’amour de ma Terre, S’aimer comme des bêtes ), l’économie, les médias (Comment informer sous la présidence d’Emmanuel Macron ?), la politique (Y a-t-il une vie après la politique ?)… Et samedi soir, rendez-vous à La Nuit de l’amour aux théâtre des Bouffes du Nord, avec André Comte-Sponville, Barbara Cassin, Carolin Emcke…

D’après le Monde festival

Retrouvez la programmation du festival et achetez vos billets

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