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Amérique latine

« Revue du Crieur » – Enquêter sur les idées et la culture aux éditions La Découverte

En 2015, Mediapart et La Découverte créaient « La Revue du Crieur » destinée à marier le journalisme d’investigation et l’édition d’idées engagées. L’alliage est rare. La revue fait peau neuve avec le n°14 paru en octobre 2019. Les sujets abordés et les concepts avancés dérangent sans aucun doute la réflexion convenue. Dossier central du numéro d’octobre 2019, l’approche des soulèvements sociaux par l’architecture et l’urbanisme est originale.

Photo : La Découverte

Le monde académique et intellectuel a ses rites, ses espaces et ses lecteurs confinés. Quant au journalisme d’investigation, il est assez peu fréquent quand il est fait d’enquêtes de terrain. En l’occurrence, l’investigation porte sur la vie des idées et de la culture. Elle prend même le parti de faire une place aux idées d’ailleurs. En se distinguant des médias réactifs et saturés d’actualités, La Revue du Crieur entend éviter les simplifications et explorer les idées neuves. Donner à voir et à « penser notre temps » en prenant le temps d’articles longs est une belle ambition. Comprendre les nouveaux défis, donner de l’appétit pour des idées de traverse, cela devrait dépayser. 

En octobre 2019, La Revue du Crieur, à l’occasion de son 14e numéro, veut faire peau neuve. Tient-elle ses promesses ? Sur la diversité des disciplines, assurément  : architectes, philosophes, historiens, ethnologues, journalistes, réalisateurs, photographes apportent leur contribution… 

bats et controverses 

Les sujets abordés et les concepts avancés dérangent sans aucun doute la réflexion convenue. Dossier central du numéro d’octobre 2019, l’approche des soulèvements sociaux par l’architecture et l’urbanisme est originale. Le rond-point comme forme urbanistique « destinée à discipliner le mouvement au sein des villes occidentales est devenu le lieu de leur délitement »1. Le point de départ des révolutions arabes se fait sur un rond-point. Les ronds-points occupés par les gilets jaunes en France semblent confirmer la force attractive de cette forme. 

Autre article  : un entretien avec Bruno Latour sur « la politique à venir ». La désorientation contemporaine aurait un nom  : « la crise de l’engendrement ». Engendrement  ? Il ne s’agit pas seulement, en l’occurrence, de la reproduction des générations. Les symptômes de cette crise sont multiples, confie Bruno Latour dans l’entretien : les luttes contre le droit à l’avortement, la question du sol et du peuple, le rejet des migrants, les fantasmes du «grand remplacement», le retour imaginaire à l’État-nation, la disparition des espèces, le climato-scepticisme, les politiques de l’identité… Toutes les anciennes positions politiques seraient ébranlées par ces symptômes. L’intuition de Bruno Latour est que « l’épopée de la modernisation est terminée ».2

Se poserait à présent la question de l’engendrement  : engendrer, c’est « échapper autant à la production qu’à la reproduction. C’est déplacer le moment où se pose la question de la justice  : elle ne se trouve pas après le problème de la répartition des biens de la production, mais avant »3. Il ne s’agirait plus de faire rentrer le nouveau régime climatique dans les termes anciens de la production et de la reproduction mais de changer de modèle explicatif et de redéfinir les classes sociales dans les termes de la « géosocialité », pour « savoir où l’on vit ». À suivre. 

Les ressorts de l’antisémitisme 

Un autre sujet est abordé, plus convenu mais néanmoins explosif : celui des ressorts actuels de l’antisémitisme. Qu’est-ce qui maintient active la haine ancestrale des juifs dans les sociétés contemporaines  ? La France, puisque c’est d’elle qu’il s’agit dans l’article, a connu récemment une multiplication d’actes antisémites (+74 % en 2018). 

L’article est documenté, parfois émaillé d’affirmations surprenantes telles que  celle-ci  : « La police perquisitionne les mosquées mais protège les synagogues »4. 

Cet article s’adresse à la gauche, et spécifiquement à la gauche française qui n’est pas immunisée contre l’antisémitisme et mal à l’aise avec les termes du débat sur le sionisme et l’antisionisme, lexique parfois manipulé pour un camouflage non délictueux de l’antisémitisme. In fine, l’article conclut par une prise de position politique sur l’abolition désirable de tout État-nation, « mais il n’incombe pas prioritairement aux Juifs de l’atteindre »5. Cette exigence à l’endroit du seul Israël est devenue suspecte, comme l’est l’exigence d’antisionisme demandée aux Juifs pour qu’ils soient fréquentables. 

D’autres rubriques traitent de questions philosophiques, historiques et politiques passionnantes. Elles s’adressent toutes à un lectorat déjà nourri de solides lectures, apte à se situer dans les vifs débats intellectuels, idéologiques, politiques contemporains et peu disposé aux accommodements avec le monde tel qu’il va. 

Maurice NAHORY

Le Crieur – La Découverte site 

Pierre Kalfon vient de décéder à Paris, après de longues années au service des dialogues franco-latinos

Ancien correspondant du Monde au Chili sous la présidence de Salvador Allende, témoin privilégié du coup d’État du général Pinochet, écrivain et diplomate, grand passeur entre l’Amérique latine et la France, après avoir contribué au rayonnement de la culture française dans le sous-continent, Pierre Kalfon est mort le lundi 14 octobre, à Paris, à l’âge de 89 ans. Il avait collaboré durant plusieurs années avec notre rédaction et était intervenu à plusieurs reprises à nos différents festivals.

Photo : Wikicommons

Dans son appartement près de la Grande Mosquée de Paris, il a encadré la « une » du Monde où il annonçait l’imminence d’un putsch militaire contre la gauche chilienne au pouvoir depuis 1970. Les Français suivent alors avec grand intérêt cette expérience d’union de la gauche. Directeur de l’Alliance française à Santiago depuis 1967, professeur à l’université du Chili et à l’Université catholique, Pierre Kalfon est sollicité à la fois par Le Monde et Le Nouvel Observateur (dans l’hebdomadaire, il signe ses correspondances avec un pseudonyme). L’empathie avec laquelle il couvre les événements ne l’empêche pas de rester lucide. Après le coup d’État du 11 septembre 1973, il prend des risques et aide des amis poursuivis à trouver refuge dans une ambassade. Il finit par être arrêté et expulsé du pays. Pierre Kalfon reste à tout jamais marqué par le Chili, et songe même à bâtir une maison dans le désert d’Atacama. Il en tire deux ouvrages : Allende, Chili 1970-1973 (Atlantica, 1998), traduit en espagnol et porté à l’écran par Patricio Henriquez (Le Dernier Combat de Salvador Allende, 1998) ; L’Encre verte de Pablo Neruda : Chroniques chiliennes (Terre de brume, 2003 ; Démopolis, 2008).

Souffle romanesque

Né à Oran le 1er avril 1930, dans une famille juive, Pierre Kalfon « monte » à Paris pour faire hypokhâgne au lycée Lakanal, où il s’approche du Parti communiste français. Outre des études supérieures de lettres, il s’inscrit à Sciences Po. Sa découverte de l’Amérique du Sud commence à Buenos Aires, où il dirige l’Alliance française. Ce coup de foudre se traduit par un premier livre, Argentine (Seuil, 1967), pétillant d’intelligence, dans la collection « Petite Planète » dirigée par Chris Marker.

A l’instar du Chili, l’Argentine reste une terre d’élection, comme le prouve son unique roman, Pampa (Seuil, 2007, prix Joseph-Kessel), un western sud-américain au souffle romanesque soutenu par une plume élégante, aussi documenté que ses autres ouvrages. Il est inspiré par l’histoire véridique d’un Français tenu en captivité par les Indiens, au XIXe siècle.

L’Unesco et des postes d’attaché culturel lui permettent d’effectuer de nouveaux séjours et missions en Uruguay, en Colombie, au Nicaragua et au Guatemala. Il a le plaisir de retrouver un poste à l’ambassade à Santiago du Chili, après le retrait de Pinochet. Ainsi, il vit vingt-cinq ans en Amérique latine. Il cosigne Les Amériques latines en France (Gallimard, 1992).

« L’alchimie particulière » du Che

Enfin, Che : Ernesto Guevara, une légende du siècle (1997 et 2017), traduit en espagnol et italien, s’attaque à l’icône latino-américaine par excellence. Sa recherche est à la base du documentaire El Che, réalisé par Maurice Dugowson (1997). Cette copieuse biographie, puisée à des sources écrites et à des témoignages, veut éviter l’hagiographie, sans pour autant renoncer à la bienveillance. Certes, l’auteur prend ses distances à l’égard des théories du guérillero et dirigeant de la révolution cubaine, qu’il assimile à la logomachie marxiste. Son radicalisme lui semble à la fois une force et une faiblesse. Et son esprit de sacrifice est trop janséniste à son goût. Mais il admire « l’alchimie particulière » qui aurait permis au Che de réconcilier Marx et Rimbaud.

Pierre Kalfon est un conteur inné, qui transforme la matière pour mieux la transmettre à ses lecteurs ou à ses interlocuteurs. Chez lui, la gouaille méditerranéenne se mêle à des mots d’espagnol dès qu’on convoque ses souvenirs. Il suffit d’un rien pour le rendre intarissable : « J’ai assisté à l’arrivée des troupes américaines à Oran pendant la seconde guerre mondiale. J’emmenais les GI au bordel sans savoir ce qu’ils y faisaient, j’étais trop petit. En échange, je recevais du chewing-gum et des bonbons… »

Il y a quelques mois, il nous avait téléphoné pour nous demander de lui transmettre par mail des copies de ses contributions dans Nouveaux Espaces Latinos car il voulait laisser un dossier complet de son travail de médiateur à ses petits-enfants pour qu’ils soient fiers del abuelo… La conversation nous a fait beaucoup rire.

J. E. et Dépêches

Pierre Kalfon en quelques dates : 1er avril 1930 Naissance à Oran / 1967 « Argentine » / 1973 Couvre pour « Le Monde » le coup d’État militaire au Chili / 1997 « Che : Ernesto Guevara, une légende du siècle » / 14 octobre 2019 Mort à Paris.

Zinemaldía : Le cinéma latinoaméricain a un problème de promotion extérieure

Le directeur du Festival du Cinéma de San Sebastián (Donostia Zinemaldia), José Luis Rebordinos, assure que le cinéma latinoaméricain est « très fort d’un point de vue créatif », mais il pense que certains pays font face à un « grave problème » en ce qui concerne la promotion de leurs films à l’étranger.

Photo Cinecita Neews

Dans une interview avec EFE le directeur du festival Donostia affirme : « Il y a six ou huit ans, les choses semblaient s’être stabilisées, la production paraissait avoir de la force et l’argent ne pas manquer pour s’exporter au monde. Le problème qu’a aujourd’hui l’Amérique latine est politique, social et économique ». Il cite la situation de l’Argentine où, malgré le maintien des aides pour donner une ampleur internationale aux films, « ils souffrent de la dévaluation de la monnaie ». Et ils viennent de recevoir une information selon laquelle, au Brésil, « il semblerait que les aides aux directeurs et producteurs pour participer aux différents festivals soient suspendues ».

« Quand, dans un pays, les aides dédiées au cinéma s’amenuisent, ses cinématographies ont moins de force », ajouteRebordinos, qui situe le Chili dans une situation opposée, « avec un organisme qui fonctionne très bien et fait la promotion du cinéma chilien, dont la présence internationale est brutale ».

Dans le cas du Festival de San Sebastián, les films chiliens participent dans pratiquement toutes les sections du festival, ce qui est aussi le cas des films argentins ; qu’il présente dans la Section Officielle, dans une projection spéciale hors concours, « L’odyssée des empotés », de Sebastián Borensztein, incarné par Ricardo et Chino Darín.

Le prix le plus prestigieux, la Coquille d’Or, est visé par « La mort viendra et elle aura tes yeux » (« Vendrá la muerte y tendrá tus ojos« ), du chilien José Luis Torres Leiva, et la réalisation mexicaine « Main d’oeuvre » (« Mano de obra« ), premier long-métrage de David Zonana, que Rebordinos qualifie de « surprenant ».

Il affirme que la participation des films latino-américains à la 67e édition du Festival de San Sebastián, qui se tient du 20 au 28 septembre, est similaire à celle observée lors des éditions précédentes.

« J’ai l’impression que nous vivons une période d’impasse. Nous verrons bien ce que donnent les élections argentines et le régime de Bolsonaro. C’est un moment compliqué », commente le directeur de ce festival, qui insiste sur la qualité des propositions créatives de ces cinématographies.

«Peut-être que, parmi les plus fortes, certains industries du cinéma ont perdu un peu de puissance. Toutefois, des pays à production réduite -mais celle qu’ils ont est intéressante- commencent à sortir du lot, tel que le Costa Rica », explique-t-il.

« De plus, c’est un cinéma très pluriel, on y produit des films commerciaux destinés au marché interne, des productions commerciales que l’on peut voir dans n’importe quel pays, et des films plus radicaux », souligne-t-il.

Inès JACQUES
D’après EFE

Traduction d’un article d’EFE publié dans El Diario le 14 septembre 2019.

Le 27 octobre 2019 : chute de bulletins de vote en Amérique latine…

Argentine, Bolivie, Colombie, Uruguay le 27 octobre. Les citoyens de ces quatre pays latino-américains sont invités à faire leur devoir électoral. Les uns, en Argentine, en Bolivie, en Uruguay, pour choisir leur président, et tout ou partie des parlementaires. Les autres, en Colombie, pour renouveler leurs représentants locaux et régionaux. Cette « chute de bulletins de vote », loin d’être anodine, interpelle.

Photo : El Sol

À première vue RAS, rien à signaler. Ces consultations respectent le calendrier. Les différents postulants ont pu faire acte de candidature et défendre leurs programmes. On imprime les bulletins. On révise l’état des urnes. La presse suit avec plus ou moins d’attention, selon les pays, mais suit tout de même le déroulement de la campagne électorale dans chacun des États concernés.

Pourtant. Pourtant, comme très souvent en Amérique latine, l’atmosphère électorale est lourde d’incertitude. Au point de laisser percer un parfum de malaise, ici et là. Détournement constitutionnel en Bolivie, assassinats de candidats en Colombie, rumeurs d’alternatives déstabilisantes sur les deux rives du Rio de la Plata, constituent une toile de fond qui modère l’optimisme démocratique.

Optimisme démocratique oui, bien sûr. Le rituel des consultations est sur les rails depuis que les dictateurs, civils ou militaires, ont été remerciés dans les années 1980. La rupture démocratique est admise, reconnue. Et ses valeurs sont revendiquées de droite à gauche. Cela dit, schismes et hérésies ont fait leur apparition. Et on assiste à un détournement des principes fondateurs. Au nom de la démocratie, telle que l’entend tel ou tel parti, on constate en 2016 des ajustements, altérant débats et concurrences « à la loyale ».

Evo Morales, en Bolivie, va se représenter. Pour la quatrième fois. En dépit de la Constitution qu’il a fait adopter et qui empêche la réélection indéfinie. En dépit de sa tentative référendaire d’en faire admettre le bien fondé… mais qui avait été rejetée par une majorité des électeurs le 23 février 2016.

La Colombie, depuis 2016 – date de la signature de l’accord FARC/Gouvernement – hésite à confirmer la voie de la paix. Démobilisés des FARC, militants associatifs, ils sont depuis trois ans la cible d’assassinats au goutte à goutte. Plusieurs centaines quand même au jour d’aujourd’hui. La campagne des municipales, reflet de ce doute, est l’une des plus mortifères de ces dernières années. Les candidats en sont les victimes aujourd’hui privilégiées dans les régions en dispute.

L’Argentine, bousculée par l’une de ces crises cycliques, qui la met à plat, s’apprête à tourner le dos au sortant de droite, Mauricio Macri, dans un climat de fin de règne et de désordre humanitaire qui menace d’emporter l’Uruguay, dont l’économie est largement tributaire de ses grands voisins, Argentine et Uruguay, tous deux en décroissance avancée. Certes, la gauche, le Frente Amplio, a de beaux restes. Mais la grisaille du quotidien apporte un « plus » aux candidatures traditionnelles, voire à celle de l’ancien chef d’État-major des armées, Guido Manini Rios.

Finalement, en dépit d’un contexte qui interpelle la pratique et les fondamentaux de la vie démocratique, le résultat est aussi porteur potentiel d’une géopolitique en mouvement. Les observateurs, disons rapides, portent souvent des jugements qualitatifs reposant sur la convergence fortuite de résultats allant dans le même sens. Il y aurait eu ainsi un cycle de gauche de 2000 à 2014. Suivi d’un moment des droites, toujours actuel. Ces convergences, qu’elles soient le fruit du hasard ou d’un cycle difficile à rationnaliser, ont en tous les cas créé les conditions de coopérations interaméricaines contrastées. D’esprit nationaliste et souverainiste, avec les gauches au pouvoir. Phase marquée par la création de l’ALBA (Alliance bolivarienne de notre Amérique), de la CELAC (Communauté des États latino-américains et de la Caraïbe), de l’UNASUR (Union des Nations d’Amérique du sud). D’esprit libre-échangiste et conservateur ensuite, diplomatiquement matérialisé par la suspension des institutions antérieures, remplacées par l’Alliance du Pacifique, le Groupe de Lima et Prosur.

À supposer que l’Argentine bascule vers le péronisme kichnériste, ce que laissent prévoir les sondages, qu’Evo Morales soit réélu, ce qui est l’hypothèse la plus probable et qu’à l’arraché le candidat du Frente amplio uruguayen perpétue la présence de la gauche au sommet de l’État, l’Amérique latine serait non pas de nouveau « à gauche ». Mais elle ne serait plus majoritairement « à droite ».

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Rodrigo Mundaca récompensé dans son combat pour l’accès à l’eau en Amérique latine

Le jury, composé de Gilbert Mitterrand, Christiane Taubira, Philippe Starck, Agnès B, Hindou Oumarou Ibrahim et Jacqueline Madrelle, a désigné Rodrigo Mundaca comme lauréat de la 7e édition du prix Danielle Mitterrand. Une récompense décernée à tout acteur de la société civile portant les valeurs de résistance au néolibéralisme, et d’expérimentation de solutions alternatives au modèle en place. 

Photo : France Libertés

En 2010, Rodrigo Mundaca co-fonde le Movimiento de Defensa por el acceso al Agua, la Tierra y la Protección del Medioambiente (Mouvement de défense pour l’accès à l’eau, la terre et la protection de l’environnement), Modatina. À sa création, Modatina défend les droits des agriculteurs, travailleurs et habitants de la région de Petorca, victimes depuis les années 1990 du vol et de l’accaparement de l’eau par des entreprises de l’agrobusiness, en connivence avec les politiques. La revendication d’une «justice de l’eau» est apparue face aux abus commis par les puissants, qui sont aujourd’hui couverts par les garanties constitutionnelles relatives au droit de propriété ainsi que par le Code de l’eau qui permet la privatisation de l’eau du pays. Le Chili est ainsi l’un des États du monde qui va le plus loin dans la marchandisation et la privatisation de ses eaux. Cela empêche de nombreuses personnes de jouir du droit à l’eau pourtant reconnu en 2010 par les Nations Unies. 

Modatina cherche à donner de la visibilité aux conflits de l’eau dans la province de Petorca mais aussi au niveau national. La lutte prend de multiples formes : dénonciation au Parlement par la participation à diverses instances, mobilisations et marches internationales pour la réappropriation de l’eau et de la vie, participation à des forums universitaires, des débats avec des experts, des organisations sociales et environnementales et avec les populations des différentes régions du Chili. 

Le mouvement se déploie dans tout le pays à partir de 2015. Depuis le Forum Alternatif Mondial de l’Eau de 2018 au Brésil, Modatima fait partie de la Red Vida.Ce Réseau de la vie regroupe des organisations de tout le continent américain qui luttent pour la réappropriation de l’eau et la défense des territoires. 

Un activiste criminalisé et menacé 

«La réponse à la lutte pour le droit à l’eau dans la province de Petorca a été la criminalisation, la persécution, la censure et l’intimidation, alors que le droit fondamental à l’accès à l’eau est bafoué en toute impunité, ce qui met en péril la vie des habitants». Rodrigo Mundaca. Il a commencé en 2012 à dénoncer les atteintes aux droits humains commises par des responsables politiques locaux et des entreprises qui ont eu des incidences sur l’accès à l’eau des populations rurales. 

Au cours des trois années suivantes, les autorités chiliennes ont engagé quatre procédures pénales à son encontre parce qu’il avait dénoncé publiquement l’exploitation illégale de l’eau dans la province de Petorca. Il a été condamné à 61 jours de prison pour diffamation à l’issue de l’une de ces procédures. Sa peine a été assortie d’un sursis à condition qu’il se présente à la police chilienne tous les mois pendant un an et paye une amende. 

En mars 2015, Rodrigo a été agressé physiquement et en mars 2017, il a reçu un appel téléphonique lors duquel son interlocuteur a déclaré : «On va te tuer enfoiré, on va te tuer.» En 2017, Amnesty International a intégré Rodrigo Mundaca dans le cadre de sa campagne mondiale Soutenez leur courage, qui vise à renforcer la reconnaissance et la protection des défenseurs des droits humains dans le monde. 

Le prix Danielle Mitterrand récompense, chaque année, un acteur de la société civile ayant contribué à la construction d’un monde plus juste. Pour Gilbert Mitterrand, Président de la Fondation Danielle Mitterrand et membre du jury, «c’est un choix qui vient du cœur. L’engagement de Rodrigo Mundaca est radical et humaniste, comme l’était celui de Danielle Mitterrand». Pour Jérémie Chomette, le directeur de la Fondation Danielle Mitterrand, «l’action de Rodrigo Mundaca est une source d’inspiration pour la construction d’un monde plus juste.Nous sommes fiers de lui remettre ce prix». 

France Libertés

La cérémonie de remise du Prix Danielle Mitterrand se déroulera le mercredi 20 novembre 2019, entre 16h30 et 19h30, à la Bellevilloise, 19-21 rue Boyer, 75020 Paris. 

En décembre prochain vingt mille participants sont attendus à la COP 25 au Chili

Du 2 au 13 décembre, le Chili tiendra la vingt-cinquième Conférence mondiale sur le climat à Santiago de Chili. D’après le sous-secrétaire de l’Intérieur Rodrigo Ubilla, l’événement attend une fréquentation de plus de vingt mille participants internationaux et d’environ cent mille participants chiliens aux activités du forum sur l’environnement.

Photo : Climate Chance

Différents fonctionnaires de l’État seront mobilisés tout au long de la conférence afin d’assurer la sécurité. Le ministère de la Santé, les carabiniers, la police judiciaire et les douaniers y seront notamment présents. « Sept commissions surveilleront la conférence pendant les vingt jours de son déroulement avec des standards de sécurité » affirme Ubilla. Celui-ci a également déclaré que le Chili est un pays qui subit régulièrement des catastrophes naturelles telles que les tremblements de terre ou les éruptions volcaniques. Les délégations internationales seront donc informées des risques liés à ces phénomènes. « Le Chili est prêt » a-t-il affirmé. Les services publics de santé seront également prévus en cas d’épidémies spéciales.

Par ailleurs, le Chili promet d’avancer dans la protection des océans et de l’Antarctique en tant que pays hôte de la conférence, ainsi que dans l’électro mobilité, les énergies renouvelables, l’économie circulaire et la préservation des forêts, des écosystèmes et de la biodiversité. D’ailleurs, le président chilien, Sebastián Piñera, a déclaré en juin qu’il mènera un plan de fermeture de huit centrales à charbon pour 2024 et leur retrait total pour 2040 afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Il souhaite encourager la production d’énergies renouvelables.

De plus, pour encourager les alternatives écologiques et durables, trente-six jeunes européens se rendront à la Conférence à Santiago de Chili en passant par la mer. Leur voyage durera sept semaines. Cette initiative sera subventionnée par le Ministère néerlandais des transports, des travaux publics et de la gestion des eaux ainsi que par la compagnie ferroviaire ProRail. Ils partiront de Scheveningen aux Pays-Bas le 2 octobre et arriveront à Rio de Janeiro à bord d’un voilier. Ils finiront le trajet en bus jusqu’à Santiago. 

Le Chili tend à être le pays à neutralité carbone d’ici 2050 et, de la même manière, à utiliser l’énergie électrique dans la totalité du transport public d’ici 2040 au lieu de 2050. 

Andrea RICO

L’Amérique latine et ses soldats : hétérogénéité de la place accordée au militaire

Le parlement chilien a brisé, mercredi 24 juillet 2019, un tabou. La fin de l’affectation automatique de 10 % des revenus tirés de l’exportation de cuivre aux trois branches des forces armées. La Colombie, au même moment, annonçait un appel d’offre pour renouveler ses forces aériennes. Et le Mexique mettait en ordre de marche un nouveau corps de défense, la Garde nationale. Tandis que le Brésil et le Venezuela accentuaient la place accordée aux militaires pour gérer le pays.

Photo : Ministerio de la Defensa de Chile

Paradoxe ? Peut-être, si l’on considère l’Amérique latine comme un bloc relativement homogène. En tous cas, il y a là une évolution contradictoire signalant un changement d’époque. Dans les années 1970-80 il y avait un dénominateur commun latino-américain : le rôle d’arbitre politique reconnu et acquis de façon semblait-il durable par les militaires.

Le constat que l’on peut faire aujourd’hui est celui d’une diversification des comportements nationaux sur le plan militaire. Ici les forces armées maintiennent une influence, au Brésil, en Colombie, au Mexique, au Venezuela. Et là, en Argentine, au Chili, au Panama et en Uruguay elles perdent leur légitimité interventionniste, voire leur intérêt social.

Les faits sont sur la table. Un tiers des ministres au Brésil comme au Venezuela sont des militaires de haut rang ou ont en charge des entreprises et des services publics. En Colombie, les forces de l’ordre perpétuent une influence sociale et budgétaire forte. En effet, la Colombie est le pays qui consacre aux armées et à la police la part du PIB la plus élevée du continent, environ 4 %. Les autorités élues le 1er juillet 2018 au Mexique ont quant à elles, décidé de constituer un corps d’élite appelé Garde nationale. Dotée de ressources importantes cette Garde nationale a été mise en place en quelques mois.

À l’inverse, suivant l’exemple précurseur du Costa-Rica, le Panama a supprimé ses forces armées. L’Argentine, en leur coupant les vivres, les a réduites à l’inutilité militaire, politique et sociale. La disparition du sous-marin San Juan en 2017, a dramatiquement révélé les conséquences d’un abandon budgétaire et collectif. Le Chili a pris plus tardivement ce chemin, le 24 juillet dernier en adoptant une loi redirigeant l’argent du cuivre directement dans les coffres du Trésor public. La nation au terme du débat budgétaire, décidera ainsi à l’avenir, souverainement de l’effort qu’elle consent pour sa défense.

Plusieurs pistes pour comprendre la perte de légitimité fiscale et institutionnelle des militaires en Argentine, au Chili et en Uruguay. L’impact social laissé par les années de dictature a détérioré de façon durable l’image du soldat. Reflet du sentiment général exprimé dans les urnes, les gouvernements démocratiques d’Argentine, du Chili et d’Uruguay, sorties des dictatures militaires, ont, à échéances variables, mené des politiques réduisant la place institutionnelle et les dotations des forces armées. Les conditions de sortie de la dictature, couplant une exigence populaire sur une défaite militaire face à un ennemi extérieur, permettent de comprendre pourquoi les choses ont été plus rapides en Argentine. Au Chili, la mauvaise gestion des fonds perçus de façon automatique grâce à la loi du cuivre de 1958, génératrice de corruption, a permis de débloquer en 2019, un projet de loi dormant depuis 2011 dans les tiroirs du Congrès des députés.  

Le Brésil a vécu la plus longue des dictatures militaires de la région. La Colombie, le Mexique et le Venezuela ont, en revanche, vécu sans dictatures mais en démocraties imparfaites, avec des moments de grandes violences : les répressions de la place de Tlateloco en 1968 à México, le Caracazo de 1989 au Venezuela, un long conflit civil intérieur, non résolu à ce jour en Colombie. Dans ces quatre pays, de traditions militaires et politiques différentes, les forces armées gardent une place et un rôle institutionnel fort. Dans l’incapacité de donner une réponse démocratique aux contradictions sociales, par ailleurs génératrices d’insécurité, les gouvernements de ces pays, ont recours à la force pour contenir la délinquance au Mexique, maintenir l’ordre social et libéral en Colombie, et celui bolivarien au Venezuela. On ajoutera pour le Brésil, que la transition démocratique s’est faite sans mea culpa des militaires, facilitant ainsi leur retour aux commandes d’un État débordé. 

Ce bref balayage sur la condition institutionnelle des militaires en Amérique latine, confirme, s’il en était besoin, le caractère incontournable du double regard. Un regard continental qui valorise les points communs, un regard particulier sur la réalité différentielle de chacun des pays.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

L’accord de libre-échange avec le Mercosur : un cheval de Troie en Europe ?

Le nouveau traité de libre-échange, censé faire économiser plus de 4 milliards d’euros en droits de douane, a été accueilli avec inquiétude par les écologistes et les producteurs du Vieux Continent. Après la Pologne et la Roumanie, voici la crainte des produits sud-américains…

Photo : FranceInfos – Osaka

C’est sans aucun doute un accord «historique», selon Cécile Malmström, la commissaire européenne au commerce, Phil Hogan, son collègue à l’agriculture, et Jorge Faurie, le ministre argentin des Affaires étrangères. Le 28 juin, après vingt ans de négociations, l’Union européenne et les quatre économies émergentes de l’Amérique du Sud (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay) ont signé le texte final de la très controversée alliance commerciale. Celle-ci devrait entrer en vigueur en 2022, à condition d’être entérinée à l’unanimité par les vingt-sept États membres de l’Union européenne, et par le Parlement, dans les prochains mois.

Cet accord apparaît crucial à de nombreux titres, alors que le monde est confronté à des défis majeurs concernant le réchauffement climatique. En effet, jugé trop risqué pour l’environnement, l’accord sème la discorde même dans les hautes sphères du pouvoir. Ainsi le ministre de l’Agriculture français, Didier Guillaume, déclarait : «Je ne serai pas le ministre qui aura sacrifié l’agriculture française sur le trait d’un accord international.» De son côté, Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat, estime que cet accord «est une double capitulation, sociale et environnementale». Et pour l’ex-ministre de l’Écologie Nicolas Hulot, l’accord avec le Mercosur est «complètement antinomique avec nos ambitions climatiques et le libre-échange est à l’origine de toutes les problématiques écologistes».

Voila le sentiment partagé par tous : on est en train d’ouvrir les portes à des pays qui n’ont pas le même niveau d’exigence en matière de santé publique et donc leurs produits ne sont pas traités de façon égalitaire face à l’Union européenne. En outre, on va avoir un déversement de tonnes de produits qui vont évidemment affaiblir les agriculteurs européens, et c’est la raison pour laquelle certains pensent encore que ce projet n’aboutira pas.

Cependant, Emmanuel Macron a rappelé sa volonté de mettre en place le traité car il «est bon, compte tenu du fait que les préoccupations de la France ont été intégralement prises en compte», a déclaré le chef de l’État tout en soulignant le fait que le Brésil s’est engagé à respecter l’accord de Paris sur le climat. Cet accord apporte donc son lot d’inquiétudes et d’interrogations. Interrogations sur une éventuelle invasion de viande, de céréales, de bois et de sucre sud-américains, mais aussi sur la continuité du soutien aux producteurs européens et les politiques en matière d’environnement.

Et ces questions, les pays du Mercosur n’ont nul besoin d’y répondre dans un contexte de croissance molle et dans un moment de sortie de crise, tandis qu’en Europe l’application du traité de libre-échange, avec la suppression de quasiment tous les droits de douane, apparaît dans une certaine mesure comme une sanction envers ses agriculteurs (même si le rapport est dérisoire : 160 000 tonnes de bœuf exportées par le Mercosur, contre 7,8 millions de tonnes produites chaque année dans l’UE).

Il a en effet été beaucoup question d’inquiétude en matière de concurrence déloyale, une inquiétude confirmée par l’utilisation de pesticides et l’impact des émissions de gaz à effet de serre liées à la production et au transport des marchandises. Les experts s’interrogent sur les conséquences à plus ou moins long terme, rappelant que les trois-quarts des produits phytosanitaires utilisés au Brésil sont interdits en France. Toutefois, en regardant de plus près le problème, sans oublier la déforestation massive de l’Amazonie, un accord de libre-échange est un moyen de faire pression sur ces pays. Monsanto en est l’illustration parfaite.

Dans les années 2000, confondant production et qualité, séduits par l’idée de créer des gains de productivité permanents, les agriculteurs sud-américains se sont lancés dans l’utilisation de pesticides et de grains transgéniques. En 2012, tandis qu’en Europe le scandale des effets de ses produits sur la santé l’éclaboussait, la firme étasunienne était considérée en Amérique comme une solution miraculeuse, comme le préconisait la publicité de l’époque : «Les experts disent que la productivité agricole devrait être doublée d’ici 2050 pour survenir à la croissance démographique. C’est un défi, mais un défi majeur à l’égard du changement climatique. La provision abondante et accessible de la nourriture implique donc de fournir aux agriculteurs des graines issues de la plus haute technologie

Aujourd’hui, Monsanto en Europe n’est plus au premier plan. Reste à savoir si l’accord UE-Mercosur peut s’avérer un instrument de poids pour aider les pays du sud à suivre cette voie. C’est un processus lent, certes, mais inéluctable. Un processus avec lequel un nouvel ordre mondial est en train de se redessiner, en accord avec les impératifs environnementaux qui désormais devraient encadrer la conscience collective de nos dirigeants.

Eduardo UGOLINI

Une Amérique latine ballotée par la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis 

Donald Trump, à l’approche des élections présidentielles nord-américaines, a décidé de changer de braquet avec la Chine. Il a ouvert le feu des droits de douane imposés à Pékin. La Chine a relevé le défi. Au risque de provoquer l’un et l’autre des dommages collatéraux ici, en Asie et là, en Europe ou en Amérique latine.

Photo : ELA

La Chine, en effet, est aujourd’hui un acteur central du développement économique de l’Amérique latine. Avec ou à côté des Etats-Unis, et de plusieurs pays européens.  La Chine est devenue le deuxième, et même parfois le premier partenaire de la quasi totalité des Latino-américains. Faute de pouvoir préserver autonomie et souveraineté les sujets de la société internationale partagent  les vassalités. Le «nassérisme» économique et diplomatique a été pratiqué en Amérique latine  bien avant l’Egypte. Tant est naturelle chez les Etats «périphériques» l’option des dépendances concurrentielles.

Toutes choses supposées en temps normal créer un climat accélérateur d’investissement. Tout en préservant les autonomies nationales. Les Latino-américains ont bénéficié à plein d’un tel contexte dans les années 2000/2016. Une pluie de dollars, euros, yens et yuans a irrigué le sous-continent du Mexique au Chili. Ces temps-là seraient-ils révolus ? La crise à deux temps des dix dernières années avait ralenti les flux. La guerre tarifaire déclenchée par Donald Trump va-t-elle porter un coup fatal à une manne aujourd’hui nécessaire aux équilibres commerciaux, financiers des Amériques latines ?

Le Président colombien Ivan Duque a exprimé le 23 mai 2019, une sourde inquiétude partagée par tous. L’idéal, et la sagesse bien entendue devraient conduire Donald Trump à trouver un terrain d’entente avec Xi Jinping. Le Brésil de Jair Bolsonaro partage le même réalisme prudent qui a été matérialisé par la visite des fils du Chef de l’Etat brésilien à Taïwan, suivie de celle du vice-président Hamilton Mourão, à Pékin. Un éventuel compromis Washington-Pékin, pourrait en effet se conclure sur le dos des exportateurs brésiliens de soja .. Le souhait et la prudence exprimés sont compréhensibles. Mais leur concrétisation relève pour l’instant du vœu pieux.

D’autres responsables ibéro-américains se sont frotté les mains, estimant que la circonstance Trump leur ouvrait des perspectives inédites. Le patron de BMW Mexique, José Oriol, a considéré que le Mexique pourrait se substituer aux fournisseurs chinois entravés par la hausse des tarifs douaniers nord-américains. Un cadre de Huawei, le 13 juin 2019, a depuis le Mexique signalé que dans les pays «où elle reste bienvenue», l’entreprise « récompenserait ». Panama a inauguré en avril 2019 un vol direct avec Pékin. Panama négocie depuis quelques mois un traité bilatéral de commerce avec la Chine populaire, malgré les avertissements venus du Département d’Etat nord-américain. En dépit du caractère «délicat» du moment sino-américain, les autorités de la République Dominicaine ont considéré qu’elles pouvaient se rapprocher de Pékin, «deuxième puissance économique du monde», en restant amies de Washington. Elles ont le 30 avril 2019 rompu avec Taïwan, et donc reconnu Pékin comme seul Etat chinois disposant de la légitimité internationale. Chili, Pérou et Uruguay ont participé fin avril à un forum sur la Route de la soie, organisé par et à Pékin. Les trois pays ont confirmé leur intérêt faisant la sourde oreille aux avertissements communiqués personnellement par le Secrétaire d’Etat de Donald Trump, Mike Pompeo, en avril dernier au Chili, au Paraguay et au Pérou. «65% de nos échanges», a commenté, le 12 avril 2019, l’ex-président chilien Eduardo Frei, «se font avec les Asiatiques, (..) Le Chili ne peut accepter les pressions de qui que ce soit».  ». Au Mexique le 12 avril c’est Wilbur Ross, Secrétaire au commerce, qui a fait le déplacement dans le Yucatan, à Merida, pour demander aux autorités locales de refuser les investissements chinois.

Il y a enfin les inquiets, ceux qui pèsent le pour et le contre. Un laboratoire d’idées mexicain se félicite que le Mexique, ait «volé», aux Chinois la place de deuxième partenaire commercial des Etats-Unis. Tout en ajoutant que cela est la conséquence partielle d’un regain d’investissements chinois au Mexique afin de bénéficier des retombées du nouvel accord nord-américain ayant pris la suite de l ‘ALENA, le T-MEC. Donc attention ajoutent-ils avec raison, il ne faudrait pas que Washington en prenne ombrage et adopte des mesures restrictives. La levée des droits imposés à l’acier et à l’aluminium mexicain et canadien, rappellent-ils, a été conditionnée à l’interdiction d’une entrée aux Etats-Unis de produits chinois instrumentalisant le T-MEC.

L’imprévisibilité imposée par Donald Trump perturbe les prises de décision, en Amérique latine comme ailleurs. La menace de sanctions tarifaires plane sur tous les gouvernements soupçonnés de comportements contraires aux intérêts des Etats-Unis. Et ce bien au delà du commercial avec la Chine. La puissance, l’influence et le rang des Etats-Unis sont l’enjeu de cet «affolement» diplomatique.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Autoritarisme et désinformation, danger pour la liberté de la presse en Amérique latine

Le dernier rapport annuel de Reporters sans frontières (RSF) sur la liberté de la presse révèle une préoccupante détérioration de la situation de la liberté de la presse en Amérique latine. Les conditions de travail pour la presse se sont dégradées dans la plupart des pays de la zone, où les journalistes sont encore régulièrement confrontés aux violences, aux pressions et à la censure d’État.

Photo : La prensa Mexico periodistas

La légère embellie observée lors de la précédente édition du Classement RSF aura été de courte durée en Amérique latine. L’environnement dans lequel évoluent les journalistes de la région est de plus en plus hostile, et la couverture de sujets sensibles s’accompagne d’une augmentation des violences, intimidations et pressions en tout genre. C’est ainsi que la tenue d’élections au Mexique (144e, +3), au Brésil (105e, -3), au Venezuela (148e, -5), au Paraguay (99e, +8), en Colombie (129e, +1), au Salvador (81e, -15) ou encore à Cuba (169e, +3) en 2018 a engendré une recrudescence d’attaques contre les journalistes, perpétrées notamment par la classe politique, les fonctionnaires et les cybermilitants. Ces incidents ont contribué à renforcer un climat de défiance, parfois de haine, généralisé contre la profession.

Censure d’État et dérives autoritaires 

Avec un plongeon de 24 places, le Nicaragua enregistre la plus forte baisse du continent et se retrouve au 114e rang du Classement. La répression du gouvernement de Daniel Ortegacontre la presse indépendante a pris un nouveau virage en avril 2018 avec l’aggravation de la crise politique et les protestations massives de l’opposition dans le pays. La profession de journaliste est désormais constamment stigmatisée et est régulièrement la cible de campagnes de harcèlement et de menaces de mort, sans compter les arrestations arbitraires. Lors des manifestations, les reporters nicaraguayens, considérés comme des opposants, sont fréquemment agressés, et nombre d’entre eux ont été contraints à l’exil pour ne pas être, comme certains de leurs confrères, accusés de terrorisme et jetés en prison.

La situation est tout aussi préoccupante au Venezuela (148e), qui perd cinq nouvelles places et se rapproche dangereusement de la zone noire du Classement. La dérive autoritaire de l’administration du gouvernement Maduro, au pouvoir depuis 2013, semble ne plus avoir de limites. En 2018, la répression s’est intensifiée contre la presse indépendante, et RSF a enregistré un nombre record d’arrestations arbitraires et de violences perpétrées par les forces de l’ordre et les services de renseignement vénézuéliens. Parallèlement, la Commission nationale des télécommunications (Conatel) a privé des radios et télévisions trop critiques de leurs fréquences de diffusion, tandis que plusieurs journalistes étrangers ont été arrêtés, interrogés, ou même expulsés du territoire. La dégradation de la situation a poussé de nombreux journalistes à quitter leur pays pour fuir les menaces et préserver leur intégrité physique.

C’est également pour échapper au contrôle permanent de l’information et à la répression que les journalistes cubains, considérés comme trop critiques, prennent le chemin de l’exil. Malgré une progression de trois places de Cuba par rapport à 2018, due notamment à l’amélioration progressive de la couverture internet sur l’île permettant aux voix indépendantes et aux blogueurs de se faire entendre, le régime castriste, désormais incarné par le président Díaz-Canel, reste le pire élève de la région pour la 22e année consécutive, à la 169e position.

La situation de la Bolivie (113e, -3), mieux placée dans le Classement, n’en est pas moins alarmante. Suivant le modèle cubain, le gouvernement du président Evo Morales, en place depuis 2006, contrôle l’information et parvient à censurer et réduire au silence les voix trop critiques du pays, générant une forte autocensure parmi les journalistes.

La peur et l’autocensure

Ce phénomène se retrouve dans de nombreux pays de la zone, confrontés à des niveaux de violence et de corruption dramatiques. C’est notamment le cas en Amérique centrale, comme au Salvador, qui enregistre la seconde plus forte baisse de la zone (-15) pour se retrouver au 81e rang du Classement. Les conditions de travail pour la presse, qui est régulièrement la cible d’attaques armées, de pressions et de tentatives d’intimidations de la part de la classe politique, s’y sont passablement dégradées en 2018. La situation est similaire au Honduras (146e, -5) et au Guatemala (116e), pays minés par la corruption et le crime organisé. Les journalistes de la presse d’opposition et des médias communautaires qui osent dénoncer les malversations des responsables politiques et des élus sont régulièrement agressés, menacés de mort, contraints à l’exil ou assassinés.

Le pays le plus dangereux du continent pour la profession reste cependant le Mexique (144e), avec au moins 10 journalistes assassinés en 2018. La collusion entre le crime organisé et les autorités politiques et administratives corrompues, notamment au niveau local, menace gravement la sécurité des acteurs de l’information et entrave le fonctionnement de la justice à tous les niveaux du pays. L’arrivée au pouvoir du président Andrés Manuel López Obrador le 1er décembre 2018, après une campagne électorale marquée par d’innombrables agressions de journalistes à travers tout le pays, a quelque peu apaisé les relations entre les pouvoirs publics et la presse mexicaine. Cette transition politique, couplée à une relative diminution du nombre d’assassinats dans le pays, justifie la légère progression du Mexique (+3).

Désinformation et cyberharcèlement 

Le Brésil se rapproche de la zone rouge et perd trois positions au Classement 2019, reculant à la 105e position. L’année 2018 y a été particulièrement mouvementée, puisque marquée par quatre assassinats de journalistes et une vulnérabilité toujours plus grande des reporters indépendants qui couvrent les thèmes liés à la corruption, aux politiques publiques ou au crime organisé dans les petites et moyennes villes du pays. Surtout, l’élection de Jair Bolsonaro en octobre 2018, après une campagne marquée par les discours de haine, la désinformation, les violences à l’égard de journalistes et le mépris des droits humains, augure d’une période sombre pour la démocratie et la liberté de la presse.

Dans un pays où les eux tiers de la population s’informent sur les réseaux sociaux, le système de messagerie WhatsApp a joué un rôle central dans la campagne. Étant la source d’information privilégiée pour une large majorité (61 %) des électeurs de Bolsonaro, particulièrement méfiante envers la presse nationale, WhatsApp s’est substitué aux sources d’information classiques. C’est sur cette application que les fausses informations, visant notamment à décrédibiliser le travail des journalistes critiques du candidat, les campagnes de dénigrement et autres théories complotistes se sont structurées puis ont été largement relayées et partagées. Dans ce contexte tendu, les journalistes brésiliens sont devenus une cible de choix, et sont régulièrement attaqués par des groupes haineux et partisans de Bolsonaro, notamment sur les réseaux sociaux.

Ces attaques en ligne contre les journalistes, une tendance en hausse sur l’ensemble de la région, ont également été très virulentes au Honduras, au Nicaragua et surtout en Colombie (129e, +1). Dans ce pays où les agressions, menaces de mort (notamment sur Twitter) et kidnappings de journalistes restent fréquents, l’élection du président conservateur Iván Duqueen août dernier n’a pas été accompagnée de signes encourageants pour améliorer la situation de la liberté de la presse.

Parmi les autres mouvements significatifs de ce nouveau Classement, le Chili (46e) perd huit places. En 2018, le secret des sources y a été régulièrement mis à mal, et RSF a déploré de nombreux cas de poursuites judiciaires abusives contre des journalistes abordant des thèmes sensibles comme les revendications des communautés mapuches ou la corruption de la classe politique. La situation s’est également dégradée en Argentine (57e, -5), et en Équateur (97e, -5). L’apaisement des tensions entre le pouvoir équatorien et de nombreux médias privés entamé depuis l’élection du président Lenín Morenoen mai 2017 a été éclipsé en 2018 par l’enlèvement puis l’assassinat de l’équipe de journalistes du quotidien El Comercio à la frontière colombienne. Ce tragique épisode a par ailleurs soulevé de nombreuses questions sur la sécurité et sur les méthodes de travail dans ces zones de conflit échappant à tout contrôle des pouvoirs publics. 

Dans ce tableau régional assez sombre, le Costa Rica, qui demeure le pays le mieux placé du continent avec sa 10e place au Classement, n’en fait que davantage figure d’exception.

D’après Reporters sans frontières

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