Il y a 50 ans, le coup d’État du 24 mars 1976 a été bien plus qu’un crime d’État

C’est toute une classe sociale qui est montée en première ligne, avec ses chiens de garde, ses comptables, ses juges, ses évêques, ses éditorialistes et ses généraux. C’est la terreur, organisée d’en haut qui a remis chacun à sa place. Il ne s’agissait pas de « défendre les institutions », ni même de restaurer la « paix sociale ». Encore moins la « République ». À sa place : les propriétaires commandent, la majorité obéit et, tête baissée, travaille plus pour gagner moins, parle à voix basse en détournant le regard pendant qu’ils enlevaient les meilleurs d’entre nous.

C’est pourquoi le coup d’État du 24 mars 1976 a été bien plus qu’un crime d’État. Ce fut une véritable contre-révolution sociale menée avec une précision chirurgicale : une boucherie planifiée pour arracher jusqu’à l’idée même que l’ordre pouvait être contesté par en bas. Il est faux de dire qu’ils sont venus avant tout pour mater une guérilla, comme le ressasse la fange négationniste, hier comme aujourd’hui. Ils sont venus briser une force sociale. Ils ont visé la classe ouvrière organisée, les commissions internes, les délégués combatifs, le mouvement étudiant, les intellectuels critiques, les coordinations — tout ce qui laissait entrevoir, même confusément, que l’usine, l’université, les quartiers populaires et la rue puissent cesser d’être des territoires soumis au commandement patronal.

Ils sont venus, au fond, parce qu’il y avait trop de la classe ouvrière et trop du peuple qui étaient déjà entrés dans l’histoire. On ne peut pas comprendre la férocité du génocide sans mesurer la peur de classe qui l’a nourri. On n’enlève pas, on ne torture pas, on ne fait pas disparaître, on ne vole pas des bébés, on ne met pas en place un réseau clandestin d’extermination à l’échelle d’un pays pour résoudre un simple désaccord politique. On en arrive là quand ceux d’en haut sentent le sol se dérober sous leurs pieds, quand leurs « biens » risquent de ne plus être intouchables, quand leur propriété, leur autorité et leurs privilèges sont remis en cause, non dans les livres, mais dans la vie elle-même.

Louise Michel, enseignante, poétesse et anarchiste, racontait la répression de la Commune de Paris. Elle a saisi ce moment avec la lucidité de celle qui a regardé la bête dans les yeux. Elle a combattu dans les rues de Paris avant d’en témoigner. Elle parle des morts au combat, mais aussi de la bestialité qui a suivi le massacre lorsque les propriétaires, terrifiés à l’idée de perdre ce qu’ils ont, arrachent leur masque et révèlent ce qu’ils sont vraiment. Surgissent alors ces créatures « vêtues avec luxe », écrit-elle, qui marchent dans les pas de l’armée victorieuse, insultent les prisonniers, profanent les morts et infligent aux corps des vaincus leur satisfaction obscène et revancharde. Cette image ne renvoie pas seulement au Paris de 1871 : c’est une scène universelle de la lutte des classes. Quand ceux d’en bas se soulèvent, quand les exploités interrompent l’ordre habituel des choses, les maîtres du monde découvrent que leur raffinement n’était qu’un vernis recouvrant la haine.

Chez nous aussi, il y a eu une semaine sanglante – qui a duré des années. Des dames de la bonne société, des hommes d’affaires, des noms illustres, des écrivains réactionnaires ont ressenti du soulagement lorsque la tuerie a commencé. Ce n’était pas une dérive militaire isolée : c’était le moment où la classe dominante argentine et son pouvoir en crise ont choisi de gouverner par la gégène, la cagoule, les Falcon et le fleuve. D’où cette cruauté si profonde. Tuer ne suffisait pas : il fallait faire disparaître. Effacer les corps, supprimer les tombes, priver de deuil, de nom. Briser les solidarités, instiller la peur sur chaque lieu de travail, faire entrer la terreur dans les repas de famille, dans les couloirs des écoles, jusque dans le souffle d’une génération. Il fallait plus qu’une victoire militaire : une défaite durable, une défaite historique.

C’est sans doute là une clé pour comprendre les cinquante dernières années. La dictature ne s’est pas vraiment achevée avec le départ des dictateurs. Sa forme la plus visible a disparu, mais ses effets, ceux qui en ont bénéficié en même temps que ses limites sont restées. Alejandro Horowicz le dit justement : nous avons vécu dans une démocratie de la défaite. Une démocratie construite sur la terre ravagée par le génocide. Un régime où les libertés démocratiques sont bien le fruit des luttes populaires, mais aussi le leg d’un rapport de forces forgé au cours d’un massacre.

Cela éclaire beaucoup de choses. Pourquoi le grand capital est sorti presque indemne. Pourquoi les groupes économiques, qui se sont enrichis sous la dictature, ont continué à peser lourdement sur les orientations du pays. Pourquoi la structure profonde de la dépendance de l’Argentine s’est maintenue, en même temps que la concentration du capital et les inégalités. Et pourtant, même sous ce régime, ceux d’en haut n’ont jamais vraiment pardonné qu’il y ait eu de la lutte, des escraches, des mères, des grands-mères, des organisations, des survivants et des enfants – une mémoire tenace qui refuse de se taire. Ils n’ont jamais accepté que le pays refuse d’oublier le génocide avec une indifférence administratrice. Voilà pourquoi le négationnisme revient. Voilà pourquoi ils parlent de « l’accomplissement de la mémoire », réduisent l’horreur à une comptabilité sordide, relativisent les 30 000 disparus et recyclent la théorie des deux démons. Le négationnisme n’est jamais innocent. Quand le pouvoir minimise le génocide, ironise sur les disparus, remet en circulation le langage de la guerre intérieure, diabolise les luttes sociales et glorifie la répression, il ne s’agit pas une simple dérive idéologique. C’est une leçon infligée à la société et un rappel : contester l’ordre a un coût.

Cinquante ans après le coup d’État, il n’y a pas de mémoire neutre. Elle doit prendre parti. Elle doit dire clairement qu’en Argentine, la classe dominante a préféré exterminer ses opposants plutôt que de perdre son pouvoir. La mémoire doit nommer les complices – les patrons, l’Église, la justice, les médias. Elle doit rappeler que les 30 000 disparus ne sont pas des « victimes » abstraites, mais des militants ouvriers, des étudiants, des gens du peuple, des révolutionnaires. Une génération qui a tenté d’élargir le champ du possible et qui a été punie pour cela avec une violence exemplaire.

Ce qui se joue aujourd’hui, cinquante ans plus tard, ce n’est pas seulement la manière de se souvenir des morts. C’est l’usage que l’on fait de la vérité qu’ils nous lèguent. Cette vérité ne tient ni dans les cérémonies officielles ni dans des slogans creux. Elle est dérangeante : la barbarie n’est pas un accident, mais une méthode ; la terreur n’est pas venue de l’extérieur de la société, elle est sortie de son cœur même, du cœur de la propriété.

Louise Michel parlait des « vampires de l’ordre » en France. Nous les connaissons aussi. Ils portent des noms respectables, ont les manières des plateaux de télévision, le sourire des conseils d’administration. Ils parlent de liberté tout en exigeant la répression. Ils parlent d’avenir tout en pillant le présent. Ils parlent de République tout en justifiant le massacre sur lequel ils ont fondé leur pouvoir. Ce sont les mêmes, simplement sous d’autres masques. Cinquante ans après le coup d’État, se souvenir ne suffit pas. Il faut en tirer des leçons. Honorer les 30 000 disparus ne suffit pas : il faut reprendre le fil qui les relie aux luttes d’aujourd’hui. Dénoncer les génocidaires ne suffit pas : il faut aussi désigner la classe qui les a rendus possibles.

Car l’histoire argentine a déjà montré jusqu’où la classe dominante peut aller lorsqu’elle sent que le peuple peut entrer en scène. Elle a aussi montré autre chose : malgré la terreur, la défaite, les compromis et les silences, il existe une mémoire rebelle qui ne se laisse pas apprivoiser. Cette mémoire ne voit pas le passé comme une ruine, mais comme une promesse restée inachevée. La mémoire ne suffit pas si elle ne devient pas conscience. La conscience ne suffit pas si elle ne devient pas force d’organisation. Et l’organisation ne suffit pas si elle ne se donne pas pour objectif de réaliser ce que la terreur a voulu empêcher : que la vie sociale, la richesse produite collectivement et le destin d’un pays cessent d’être dans les mains d’une minorité.