Le 1er Mai 2026 en Amérique latine, conjuguer les luttes sociales au présent

En 1886, des milliers d’ouvriers entamèrent des grèves à Chicago pour exiger la journée de travail de huit heures. Ce mouvement cu lmina dans les Violences de Haymarket et l’exécution de militants syndicalistes et anarchistes, entrés dans la mémoire comme les Martyrs de Chicago. Pour leur faire honneur, c’est en 1889 lors de la Deuxième Internationale, que le 1er mai est choisi comme journée de mobilisation internationale des travailleurs, ancrant définitivement la date dans la tradition et la mémoire du mouvement ouvrier international.

En Amérique latine, la date entre donc dans la fin du XIXe siècle dans une région marquée par un contexte socio-économique et politique néocolonial d’oligarchie politique, d’économies de plantation, d’exploitation minière, de la domination du capital étranger, et d’exclusion racialisée des travailleurs. Dans des pays du Cône Sud, les immigrants italiens, allemands et espagnols apportent des traditions anarchistes et socialistes qui contribuent à façonner l’organisation syndicale et ouvrière naissante. Au Mexique, la date révèle dès le départ une tension propre à la région. En effet, à mesure que les syndicats s’intégrèrent au monde politique légitime, le 1er mai est parfois pointé du doigt comme un rituel contrôlé par l’État. C’est bien cette ambiguïté entre mobilisation autonome et récupération institutionnelle qui demeure un prisme de lecture pertinent des mobilisations du 1er mai 2026.

D’abord, au Mexique, la journée revêt un double caractère. D’un côté, la présidente de gauche Claudia Sheinbaum s’est concentrée sur le discours social en réunissant les principaux dirigeants syndicaux du pays pour célébrer ce qu’elle a qualifié de “primavera laboral”. Elle a annoncé dans son discours officiel la publication d’un accord constitutionalisant la journée de 40 heures, et promis que les travailleurs de l’État percevraient désormais au moins le salaire moyen de l’IMSS (avec des revalorisations au-dessus de l’inflation). La CTM, la CNTE et le Syndicat des Mineurs ont exprimé leur soutien à la présidente, mais le discours officiel a rapidement débordé du cadre strictement social pour s’aventurer en géopolitique. De fait, les dirigeants syndicaux ont transformé l’événement en démonstration d’unité nationale face aux pressions de Washington, en particulier après les accusations judiciaires étasuniennes visant le gouverneur de Sinaloa. D’un autre côté, une frange plus combative du mouvement ouvrier a choisi la dissidence face à un discours présidentiel jugé trop lisse. Par exemple, le Frente Combativo, Campesino y Proletario a défilé dans la capitale du Paseo de la Reforma au Zócalo, annonçant un mouvement de grève nationale en juin, à l’ouverture du Mondial de football, sous le slogan “Si no hay solución, no rodará el balón”. 

En Argentine, la mobilisation s’est structurée par la confrontation entre la CGT et le gouvernement d’extrême-droite de Javier Milei. La centrale syndicale a encadré une nouvelle marche à la Plaza de Mayo, en pleine dispute judiciaire autour de la mise en œuvre de la réforme du travail promulguée par le gouvernement. Rappelons rapidement le contexte de grandes tensions sociales qui animent le pays depuis le début du gouvernement Milei : sur la seule année 2025, 88 800 emplois formels ont été détruits dans le secteur privé. En réaction, les trois secrétaires généraux du triumvirat de la CGT ont durci leur discours, déclarant que “la patience est épuisée”, tout en laissant ouverte la possibilité d’un appel à la grève générale, le cinquième depuis l’arrivée de Milei au pouvoir.

En Colombie, la journée internationale pour les droits des travailleuses et des travailleurs a pris une dimension inédite et symboliquement forte. En effet, le gouvernement de Gustavo Petro a signé ce jour-là un décret historique de “réparation collective” en faveur du mouvement syndical, reconnaissant des décennies de violence, de persécution et de stigmatisation contre les travailleurs organisés. Il s’appuie pour cela sur 180 actions de mise en œuvre, construites conjointement avec les syndicats de tout le pays. Cette décision s’inscrit dans un contexte de fin de mandat pour Petro, et il serait bien malvenu de ne pas y voir un coup politique (aussi légitime et réparateur soit-il) en faveur de son camp, alors que la Colombie s’apprête à élire son prochain président fin mai.

Si la vitalité du 1er mai 2026 témoigne de la résistance des mouvements sociaux, c’est l’arbre qui cache la forêt, dans la mesure où ces mouvements évoluent dans un environnement particulièrement contraignant. Le premier obstacle structurel est sans doute la fragmentation syndicale, qui limite la capacité des organisations à peser sur les politiques gouvernementales. Celle-ci visible aussi bien au Mexique, où coexistent une centrale officielle et un mouvement révolutionnaire en rupture, qu’en Argentine, où le Frente de Sindicatos Unidos (FRESU) dispute la représentativité à une CGT jugée trop conciliante. On pourrait au contraire interpréter cette fragmentation comme un signe de vitalité démocratique et sociale : les nombreux syndicats représentent bien la diversité des aspirations et des orientations socio-politiques des travailleuses et des travailleurs. D’autant que cette vitalité peut se voir dans l’évolution et la redéfinition des revendications, intégrant des thèmes tels que la précarisation des secteurs du numérique, le travail sur les plateformes uberisées et l’absence de protection sociale dans ces nouvelles formes d’emploi. 

En revanche, partout la variable étasunienne s’est imposée comme fil rouge de la journée de mobilisation. La Fédération Syndicale Mondiale a par exemple consacré sa déclaration du 1er mai à dénoncer les guerres impérialistes et ses déclinaisons, visant en particulier l’opération étasunienne au Venezuela et les menaces contre Cuba, et appelant les syndicats à refuser la soumission face à la “barbarie du système du profit et de la guerre”. Comme expliqué précédemment, au Mexique, les pressions diplomatiques du président orange accentuées par les accusations de narcotrafic visant des responsables politiques mexicains, ont conduit les syndicats à coupler leurs revendications d’un discours sur la souveraineté nationale. En Argentine, Javier Milei, allié inconditionnel de Donald Trump et aligné sur l’agenda MAGA, a choisi de s’absenter du pays le jour même face à la force du mouvement social, témoignant encore de son grand courage. Aux États-Unis, des organisations comme la SEIU, la AFL-CIO et la National Day Laborer Organizing Network ont organisé des marches à Los Angeles, Chicago et New York, avec des consignes en faveur de la régularisation des immigrés et d’une orientation politique nettement plus sociale. Un écho direct aux mobilisations latino-américaines, et une démonstration que la polarisation continentale autour de Trump traverse désormais non-seulement les frontières nationales, mais aussi bien les frontières idéologiques des divers syndicats.

Le 1er mai 2026 dessine plusieurs lignes de fracture dont les développements méritent notre attention dans les mois qui viennent. En Argentine, suivons si la réforme du travail de Milei résiste à la contestation judiciaire qui, dans le cas contraire, entraînera une nouvelle grève générale : l’escalade paraît probable. Au Mexique, l’annonce d’une grève nationale en juin par le Frente Combativo, coïncidant avec le Mondial, pourrait constituer un tournant politique dangereux pour la présidente Sheinbaum. Car son concept de “primavera laboral” sera mise à l’épreuve de sa capacité à répondre aux demandes des secteurs que les structures syndicales institutionnelles ne représentent pas. En Colombie enfin, l’élection présidentielle du 31 mai ouvre une période décisive. Le Secrétaire d’Etat étasunien Marco Rubio surveille attentivement l’émergence d’Iván Cepeda, candidat de la gauche qui arrive en tête des sondages, dans un pays que Washington considère comme le prochain terrain d’affrontement avec la gauche régionale après le Venezuela. 

Ainsi, l’Amérique latine a vu ce 1er mai 2026 non seulement les revendications traditionnelles coexister avec de nouveaux agendas qui répondent aux transformations du monde du travail contemporain, mais cela révèle aussi un contexte régional où la géopolitique pèse désormais directement sur les choix tactiques des mouvements sociaux. On assiste ainsi à une double tendance, entre d’un côté, le renouveau des mobilisations syndicales dans un contexte de montée des inégalités et des offensives néolibérales ; et de l’autre, un accaparement croissant de la date par des gouvernements progressistes soucieux de consolider leur base sociale face aux pressions étasuniennes. 140 ans après les grèves de Chicago, le 1er mai 2026 en Amérique latine montre un exemple, certes contraint mais véritable, de lutte pour la dignité des travailleurs et des travailleuses qui ne s’arrête ni aux frontières ni aux discours officiels.