Gustavo Petro à Caracas, premier test de la diplomatie post-Maduro

Il y a quelques semaines encore, à Barcelone, Gustavo Petro avait lancé, non sans ironie : « Si Mahomet ne vient pas à moi, j’irai à la montagne. Et donc j’irai à Caracas. » La formule, prononcée lors d’un forum de leaders de gauche, avait le mérite de la franchise. Un premier sommet, prévu le 13 mars à Cúcuta, avait été annulé à la dernière minute par Miraflores, officiellement pour des raisons de sécurité. C’est donc le président colombien qui a fait le déplacement, atterrissant le 24 avril à l’aéroport international Simón Bolívar de Maiquetía, avant d’être accueilli à l’entrée du palais présidentiel par Delcy Rodríguez elle-même.

La rencontre, formellement désignée comme la IIIe Réunion de la Commission de voisinage et d’intégration Colombie-Venezuela, a duré un peu plus de deux heures, d’abord à huis clos puis en délégations élargies. Du côté colombien, le ministre de la Défense Pedro Sánchez et la chancelière Rosa Villavicencio encadraient Petro. Caracas avait, quant à elle, mobilisé Diosdado Cabello, ministre de l’Intérieur, et le chancelier Yván Gil. Une présence militaire et sécuritaire marquée, qui dit l’essentiel sur le cœur de l’agenda.

Cette frontière commune d’environ 2 220 kilomètres est l’une des zones les plus complexes du sous-continent. En effet, elle concentre à la fois un commerce bilatéral estimé à 1 170 millions de dollars en 2025, des flux migratoires massifs, la présence de l’ELN et des dissidences des FARC, ainsi que des réseaux de trafic de drogue, d’armes et d’or illicite. La région du Catatumbo, à cheval entre le Norte de Santander et l’État vénézuélien de Táchira, a été désignée par Petro comme priorité absolue : « Si l’intelligence ne guide pas les frappes, les bombes tombent là où il ne le faut pas », a-t-il déclaré, soulignant la nécessité d’une coordination rigoureuse entre les services de renseignement et les actions militaires pour éviter les dommages collatéraux dans les populations civiles.

À l’issue du sommet, les deux chefs d’État ont annoncé une coopération militaire inédite. Gustavo Petro parle d’un effort « profondément coordonné » pour « libérer les peuples de la frontière des mafias se consacrant à diverses économies illégales ». Delcy Rodríguez a pour sa part annoncé la mise en place immédiate de mécanismes d’accélération de la coopération entre les deux armées sur le renseignement. Par ailleurs, le sujet tendu de la coopération énergétique a été abordé. En effet, Rodríguez décrit l’interconnexion électrique entre la Colombie et l’ouest du Venezuela (zone particulièrement touchée par les coupures) comme « sur le point d’aboutir », de même que l’interconnexion gazière. 

La portée symbolique de la visite dépasse l’agenda sécuritaire, pourtant apparemment au cœur des débats. Le choix de Petro comme premier chef d’État reçu officiellement depuis la prise de fonctions de Rodríguez envoie un signal politique soigneusement calibré. Car la présidente par intérim, qui a succédé à Nicolás Maduro après son arrestation par des forces spéciales américaines, conduit depuis lors une profonde restructuration de l’appareil d’État : dix-sept ministres remplacés, plusieurs entrepreneurs liés à l’ancien régime arrêtés, une réorganisation militaire profonde, etc. Tout cela sous l’œil attentif de Washington, dont les émissaires comme le directeur de la CIA John Ratcliffe ou les secrétaires Burgum et Wright, qui avaient déjà fait le chemin jusqu’à Miraflores. C’est dans ce jeu d’équilibriste périlleux que s’inscrit sans doute le choix de Petro comme premier visiteur officiel, dans la mesure où le président colombien incarne une forme de contestation de Washington, sans en être non plus un ennemi.

Rodríguez n’a pas manqué de remercier Petro publiquement : « Vous avez été l’une des premières personnes à nous appeler ce 3 janvier, dans ces moments si difficiles, pour exprimer votre solidarité ». Une loyauté que le président colombien avait effectivement manifestée en condamnant la capture de Maduro comme une « atteinte à la souveraineté » de l’Amérique latine, avant de modérer par la suite sa posture après un entretien avec Donald Trump à Washington.

Derrière les sourires de façade du palais de Miraflores, la question de l’influence réelle de Bogotá dans la transition vénézuélienne reste entière. Geoff Ramsey de l’Atlantic Council le formule sans détour : « Il serait juste de dire que la Colombie a été marginalisée de la transition au Venezuela, si tant est qu’elle ait jamais joué un rôle actif. Petro n’a jamais réussi à servir de médiateur dans un dialogue entre Maduro et Trump. » De fait, c’est Washington qui tient les rênes du processus, et la relation pragmatique que Rodríguez entretient avec l’administration Trump n’incite guère les États-Unis à précipiter une transition démocratique.

La principale coalition de l’opposition vénézuélienne, la Plataforma Unitaria Democrática, a d’ailleurs adressé une lettre à Petro avant le sommet, lui demandant de porter la question de la cessation des persécutions et de la libération des acteurs politiques emprisonnés. Elle a estimé que « la Colombie peut jouer un rôle utile si elle accompagne, sans ambiguïtés, une route de transition pacifique, constitutionnelle et vérifiable ». Une injonction à la démocratie que l’agenda officiel du sommet n’a, semble-t-il, pas intégrée.

La visite de Petro à Caracas illustre surtout les contradictions dans lesquelles est prise la gauche gouvernementale latinoaméricaine face à la nouvelle donne vénézuélienne. Ancien allié de Maduro, Petro a su adapter son discours. En effet, il plaide toujours pour une solution dialoguée, une forme de « cogouvenance » transitoire entre le chavisme et l’opposition avant des élections libres, tout en consolidant des accords pragmatiques sur la sécurité et l’énergie. Une posture d’équilibre que le contexte électoral colombien, avec les présidentielles en approche, rend plus périlleuse encore.

Pour l’heure, les deux pays se projettent vers un échange bilatéral de 1 600 millions de dollars à horizon fin 2026. Des millions de familles partagées de part et d’autre d’une frontière poreuse dépendent de la stabilisation de cet espace. Et c’est peut-être là, dans cette interdépendance structurelle, que réside la seule certitude d’une relation qui, quelles que soient les turbulences politiques, est condamnée à durer.