Delcy Rodríguez : cent jours pour redessiner le pouvoir vénézuélien

Les cent premiers jours de Delcy Rodríguez à la tête du Venezuela s’inscrivent dans un contexte de rupture brutale. Le 3 janvier 2026, l’arrestation de Nicolás Maduro par les États-Unis précipite une crise institutionnelle inédite. Deux jours plus tard, la vice-présidente est investie présidente par intérim afin d’assurer la continuité de l’État. Depuis, elle tente d’imposer sa propre ligne politique, à la croisée de l’héritage chaviste et d’un repositionnement stratégique. Dès ses premières prises de parole, Rodríguez adopte un ton volontariste. « J’ai souhaité m’adresser au Venezuela après ces cent jours au cours desquels nous avons posé des bases solides vers la consolidation d’un nouveau moment historique pour notre pays », déclare-t-elle en dressant le bilan de son action. Elle insiste également sur le caractère fondateur de cette période, qui ne serait « pas un aboutissement, mais le début d’une nouvelle étape », tournée vers la reconstruction du pays et la jeunesse.

Sur le plan économique, la rupture est plus visible. La présidente par intérim assume une stratégie d’ouverture destinée à relancer une économie fragilisée. « Nous ouvrons nos portes au monde avec la conviction que nous pouvons avancer sans jamais renoncer à la souveraineté sur nos ressources », affirme-t-elle. Cette ligne se traduit notamment par la réforme des secteurs stratégiques : « Avec la réforme de la loi sur les hydrocarbures et de la loi sur les mines, le Venezuela entre dans une nouvelle phase, avec des règles claires pour attirer les investissements, la technologie, le développement productif et la création de nouveaux emplois. » Ces mesures s’inscrivent dans une volonté d’attirer les capitaux étrangers et de diversifier un modèle longtemps dépendant du pétrole. Ce tournant économique s’accompagne d’un repositionnement international. Les États-Unis ont levé certaines sanctions et renoué des relations économiques avec Caracas, ouvrant la voie à une reprise des échanges et à un accès partiel aux marchés internationaux. Cette dynamique confère à Rodríguez une légitimité extérieure nouvelle, mais alimente aussi les critiques d’une dépendance accrue aux intérêts étrangers.

Sur le plan politique, en revanche, la continuité domine. Si une loi d’amnistie a permis la libération de plusieurs prisonniers politiques, de nombreuses organisations dénoncent le maintien d’un système autoritaire. L’absence d’élections dans les délais constitutionnels et le contrôle des institutions renforcent l’idée d’une transition inachevée, voire confisquée. Comme le soulignent plusieurs analyses, les réformes engagées semblent davantage relever d’une adaptation du régime que d’une transformation démocratique en profondeur.

Dans ce contexte, la visite du président colombien Gustavo Petro à Caracas ce vendredi 24 avril marque un moment clé du repositionnement régional. « Si Mahomet ne vient pas à moi, j’irai à la montagne. Et donc j’irai à Caracas », avait-il déclaré pour justifier ce déplacement, initialement prévu à la frontière mais reporté pour des raisons de sécurité. Au cœur des discussions figure la question de la sécurité sur une frontière longue de plus de 2 000 kilomètres, marquée par la présence de groupes armés et de trafics illicites. Petro a ainsi souligné la nécessité d’un « plan conjoint » et d’une « coopération étroite en matière de renseignement » entre les deux pays, dans un contexte où la stabilité frontalière demeure un enjeu central des relations bilatérales.

Ainsi, après cent jours au pouvoir, Delcy Rodríguez apparaît comme une figure de compromis entre changement et continuité. Son discours mêle souveraineté nationale et ouverture économique, tandis que sa pratique du pouvoir reste marquée par les structures héritées du chavisme. Plus qu’une rupture, ces premiers mois dessinent les contours d’un nouvel équilibre : celui d’un régime qui se réinvente sans se renier.