Depuis son accession à la présidence en octobre 2024, Claudia Sheinbaum incarne la continuité de la Cuarta Transformación, grande réforme de l’État mexicain initiée par son prédécesseur Andrés Manuel López Obrador, tout en lui imprimant une marque propre, plus technocratique et féministe. Climatologue de formation et première femme à diriger le Mexique, elle gouverne dans un contexte de fortes pressions extérieures.
Depuis son arrivée au pouvoir, l’administration Donald Trump multiplie les menaces tarifaires et les provocations, contraignant Mexico à une diplomatie de l’équilibre. On peut citer comme exemples de cet équilibre les concessions faites sur la sécurité aux frontières et la politique volontaire d’extradition de narcotrafiquants, surtout dans un souci de préservation des acquis commerciaux de l’ACEUM. C’est dans ce contexte de contraintes que la présidente Claudia Sheinbaum a choisi d’accélérer sur le terrain social, là où Trump est le plus vulnérable à la comparaison.
Le système de santé mexicain traverse en effet un moment critique. Aux problèmes structurels d’accessibilité, de personnel médical insuffisant et de précarité professionnelle, s’ajoutent les défis budgétaires d’un système fondé sur la fragmentation institutionnelle. Trois grandes institutions publiques coexistent sans véritable coordination : l’IMSS (Institut mexicain de la sécurité sociale), l’ISSSTE (pour les fonctionnaires) et l’IMSS-Bienestar (pour les populations sans emploi formel). L’accès à une médecine de qualité reste intimement lié au statut professionnel des citoyens, créant une profonde inégalité entre travailleurs du secteur formel et du secteur informel. Rappelons que le taux d’informalité professionnelle au Mexique est d’environ 55 % au quatrième trimestre de 2025. Le nouveau projet entend justement combler cette fracture.
C’est donc ce 7 avril 2026, lors de la conférence matinale au Palais nationale la capitale mexicaine, que la présidente a annoncé la création du Servicio Universal de Salud (SUS). L’objectif est ambitieux et entend fusionner les institutions jusqu’alors fractionnées. Concrètement, lorsque le gouvernement actuel quittera ses fonctions, n’importe quel Mexicain pourra se rendre dans n’importe quelle institution de santé publique (IMSS, ISSSTE ou IMSS-Bienestar) pour y être soigné, quelle que soit son affiliation d’origine. Publié au Journal officiel de la Fédération le 17 avril, le décret présidentiel établit un mécanisme obligatoire de coordination entre les grandes institutions publiques, avec comme horizon la garantie d’un service médical publique, universel, gratuit, et sans discrimination.
La mise en œuvre du projet suit un calendrier échelonné. Ainsi, le 13 avril débute le projet national, d’abord pour les personnes de 85 ans et plus, dans 2 059 modules de la Secretaría del Bienestar répartis dans tout le pays, avec une estimation de deux millions d’inscrits pour cette première phase. La credential délivrée aura valeur de pièce d’identité officielle, au même titre que la carte électorale ou le passeport. Accompagnant la mise en place de la credential et à partir de 2027, une application mobile permettra de consulter en temps réel la couverture, de localiser les unités médicales disponibles, d’accéder aux résultats de laboratoire et en zone isolée, aux téléconsultations.
Prévue pour le 1er janvier 2027, la première étape opérationnelle couvrira huit domaines jugés prioritaires, à savoir les urgences, le suivi des grossesses à haut risque, protocoles « Code Infarctus » et « Code Cerveau », cancer du sein, continuité des traitements en insuffisance rénale, cancers et transplantations, et vaccination. Dans les faits, le système reposerait sur un mécanisme de compensation financière entre institutions, c’est-à-dire que lorsqu’un patient est soigné par une autre institution que la sienne, la structure d’origine rembourse celle qui a assuré la prestation.
L’ensemble du projet s’appuie sur un investissement public supérieur à 90 milliards de pesos consacrés à l’infrastructure hospitalière, à la digitalisation et au renforcement des soins primaires. Depuis son entrée en fonction en 2024, Sheinbaum s’emploie à défaire les effets des politiques néolibérales. En effet, elle a déjà imposé une semaine de travail de 40 heures, augmenté le salaire minimum de 13 %, et lancé un programme de construction de 1,8 million de logements. Le SUS s’inscrit dans cette logique de reconstruction de l’État social. En janvier 2026, si la présidente recueillait 69 % d’opinion favorable, sa politique sociale obtient 66 % d’avis positifs (contre seulement 16 % pour sa gestion du crime organisé).
Cependant, malgré l’ambition du projet, prudence est de mise car les oppositions sont nombreuses. Les critiques de la droite et de certains acteurs de gauche se concentrent sur un des angles morts du projet : son financement. Car si chaque personne peut désormais accéder à n’importe quelle institution, il n’est pas établi si les prestations seront uniformisées ou si chacun conservera les droits de son institution d’origine. Une couverture universelle sans ressources supplémentaires reviendrait en pratique à faire subventionner le reste du système par les cotisants de l’IMSS et de l’ISSSTE. En clair, ce projet représente un système de redistribution qui ne plaît pas vraiment à la droite.
Par ailleurs, le SUS ne s’appliquera qu’aux 24 États adhérents à l’IMSS-Bienestar. Des États importants comme le Jalisco, le Chihuahua, le Nuevo León ou le Guanajuato, qui disposent de leurs propres systèmes de santé et majoritairement gouvernés par l’opposition en resteront exclus, au moins dans un premier temps. On peut également souligner l’absence d’infrastructure informatique nationale intégrée et l’insuffisance du financement pour garantir la viabilité du projet à grande échelle, notamment en zones rurales. La promesse d’interopérabilité des dossiers médicaux se heurte en outre à des questions non résolues de protection des données personnelles.
Dans la région, la réforme de Sheinbaum s’inscrit dans un moment de recomposition des gauches latino-américaines face à la pression trumpiste. En effet, le contraste avec la politique américaine est saisissant. Tandis que l’administration Trump augmente de 2,48 % pour 2027 les paiements aux assureurs privés de Medicare Advantage,le Mexique choisit quant-à-lui d’étendre le service public de santé à l’ensemble de sa population. On assiste donc à une sorte de compétition entre les deux modèles de part et d’autre du Rio Grande, s’influençant mutuellement. Des voix progressistes aux États-Unis voient déjà dans la réforme mexicaine un argument concret en faveur du Medicare for All, et plusieurs candidats aux législatives de mi-mandat 2026 en ont d’ailleurs fait un axe de campagne.
Enfin, la réforme de Claudia Sheinbaum est pressentie pour avoir un retentissement important pour les gouvernements de gauche du continent, du Brésil de Lula à la Colombie de Petro, sur la possibilité de tenir une autre voie que celle prônée par la super-puissance étasunienne. La création du Servicio Universal de Salud est, quoi qu’il en soit, l’une des réformes sociales les plus ambitieuses menées en Amérique latine de la décennie. Elle représente une tentative de rompre avec l’héritage néolibéral qui fait de l’accès aux soins un privilège lié au contrat de travail plutôt qu’un droit constitutionnel. Or, les résistances de l’opposition en interne et celles des États opposants complexifient sans aucun doute la mise en œuvre du projet.
Maël ALI-GUECHI


