Alex Saab, de bras droit de Nicolás Maduro à monnaie d’échange diplomatique

Le 3 janvier 2026, l’armée américaine capture le président du Venezuela Nicolás Maduro à Caracas et le transfert aux États-Unis pour sa détention et sa comparution devant la justice américaine, accompagné de sa femme, Cilia Flores. La présidence est alors endossée par Delcy Rodriguez, vice-présidente, qui s’engage dans une entreprise de renouvellement de l’administration, comme le reflète le remplacement des ministres de Maduro. L’illustration la plus récente de cette quête de rupture est la déportation aux États-Unis de l’homme d’affaires colombien Alex Saab, considéré comme le bras droit du président vénézuélien déchu. Déportation, et non extradition : le SAIME, l’autorité migratoire vénézuélienne, a ainsi contourné l’interdiction constitutionnelle (article 69) d’extrader des ressortissants vénézuéliens en qualifiant Saab de simple citoyen colombien, et non de vénézuélien.

Ce déplacement hors du territoire intervient après plusieurs mois de détention dans les prisons nationales. Saab avait en effet été arrêté dans le sillage de la chute de Maduro, en plus de la destitution de ses fonctions gouvernementales initiée par Delcy Rodriguez. Les causes exactes de son emprisonnement étaient restées peu documentées. Son expulsion a finalement été officialisée le 16 mai 2026 dans un communiqué du SAIME : « La décision d’expulsion a été prise compte tenu du fait que le citoyen colombien en question est impliqué dans la commission de divers délits aux États-Unis d’Amérique, comme cela est de notoriété publique et a été largement relayé par les médias. »

C’est une rupture nette avec l’administration Maduro, qui avait au contraire longtemps défendu l’homme d’affaires dans ses accrochages avec la justice, au titre de sa nationalité vénézuélienne et de l’immunité diplomatique découlant de son statut d’envoyé spécial. Dès 2019, Saab est en effet sanctionné puis inculpé par les États-Unis pour blanchiment d’argent et corruption, avant d’être arrêté lors d’une escale au Cap-Vert en juin 2020, puis extradé aux États-Unis en octobre 2021. Il est alors accusé à Miami, avec son partenaire Alvaro Pulido, d’avoir orchestré un vaste réseau de détournement de fonds publics vénézuéliens. Dans le viseur ? Le transfert présumé de 350 millions de dollars du Venezuela vers des comptes qu’ils contrôlaient aux États-Unis et dans d’autres pays, via notamment des contrats liés au programme social CLAP de distribution subventionnée de denrées alimentaires. Maduro avait à l’époque dénoncé cette extradition comme un « kidnapping ».

En décembre 2023, le président Joe Biden accordait à Saab une grâce présidentielle sur l’acte d’accusation qui l’accablait. En contrepartie, Caracas libérait dix ressortissants américains, ainsi qu’un entrepreneur américain fugitif connu sous le nom de « Fat Leonard ». Ce pardon ne couvrait toutefois qu’un seul acte d’accusation : d’autres enquêtes fédérales, portant notamment sur des présumées conspirations de corruption liées aux contrats d’importation alimentaire, demeuraient actives.

Ces épreuves avaient forgé à Saab l’image d’un héros du chavisme. Ce mouvement, né sous la présidence d’Hugo Chávez (1999–2013) et perpétué par Maduro, s’inscrit dans la révolution bolivarienne : un projet politique alliant émancipation nationale, affirmation des mouvements sociaux et fort ancrage dans l’institution militaire, Chávez étant lui-même issu de l’armée. En décembre 2023, Saab rentrait donc au Venezuela, triomphant. Un an plus tard, il était nommé ministre de l’Industrie, une fonction nécessitant la citoyenneté vénézuélienne.

Redevenu simple ressortissant colombien aux yeux de la loi vénézuélienne, Saab incarne désormais une grande désillusion pour le camp chaviste. Il avait pourtant joué un rôle central dans les coulisses du régime : intermédiaire clé pour les acquisitions d’aliments, de médicaments et de produits destinés aux raffineries, principalement via l’Iran et la Russie, il avait contribué à façonner une véritable « route iranienne » permettant à Caracas de contourner les sanctions américaines sur le pétrole vénézuélien.

Pourtant, Saab est à présent une monnaie d’échange entre Caracas et Washington, abandonné par le mouvement chaviste et le nouveau gouvernement vénézuélien, tandis que Delcy Rodriguez s’emploie à normaliser ses relations avec la puissance américaine. Cette figure controversée représente un intérêt majeur pour la justice étasunienne : témoin potentiel de l’architecture financière du régime, il pourrait jouer un rôle déterminant dans le procès de Maduro, actuellement en attente de jugement à Manhattan sur des charges de narcotrafic.