« Dégel » de la chilienne Manuela Martelli : une parabole glaçante sur les disparitions sous la dictature de Pinochet présentée au festival de Cannes

Porté par un duo de jeunes comédiennes, le film est présenté en sélection officielle « Un certain regard » à Cannes. Nous avons rencontré la cinéaste, préoccupée par le retour ce 2026 de l’extrême droite au pouvoir au Chili. C’est l’histoire d’une petite fille esseulée. Loin de ses parents, partis inaugurer le pavillon chilien à l’Exposition universelle de Séville en 1992, elle manque terriblement d’attention et de compagnie. Du moins, c’est ce que l’on croit, avant de comprendre, comme si une brume se dissipait, que le second film de Manuela Martelli, actrice et réalisatrice chilienne, évoque bien autre chose : les disparitions forcées qui ont suivi le coup d’État perpétré par le général Pinochet contre le président socialiste Salvador Allende en septembre 1973. « Ce sujet reste une blessure profonde dans notre pays, confie la cinéaste de 43 ans. Un jour, quelqu’un m’a demandé si le film parlait des fantômes chiliens. Cette question est restée gravée dans mon esprit avec l’idée que nous vivions entourés de fantômes.« 

La petite histoire, aux accents de drame familial et d’intrigue policière, est ici emboîtée dans la grande, comme deux poupées gigognes. La cinéaste sème des indices tout au long de son film, notamment des images d’archives, difficiles à décrypter pour un public européen n’ayant pas traversé ces années noires de l’histoire chilienne. La dictature n’a pris fin qu’en 1990 après 17 ans de régime militaire. Elle situe justement l’action du film dans cette période de transition, au début des années 1990, les années du dégel. « Ce titre, El deshielo en espagnol, m’est venu très tôt, raconte Manuela Martelli. Le mot évoque pour moi quelque chose qui va être révélé, dévoilé. »

L’action se déroule dans un hôtel de montagne, avec de longs couloirs qui ne sont pas sans rappeler ceux de Shining, le thriller de Stanley Kubrick. Peut-être le clin d’œil d’une réalisatrice cinéphile ? L’Hôtel des Volcans appartient à la grand-mère d’Ines, petite brune d’une dizaine d’années qui parle remarquablement anglais et l’aide à traduire les demandes des clients. Plongée dans un monde d’adultes, trop occupés pour lui prêter attention, elle épie les conversations et visite parfois les chambres des clients. La nuit, pour ne pas dormir seule, elle trouve souvent refuge chez un couple d’employés de sa grand-mère.

Une équipe de jeunes skieurs allemands, encadrés par leur entraîneur, loge dans l’établissement. Ines se rapproche d’Hanna, une athlète prometteuse de 14 ans. Rencontre de deux solitudes. Comme les siens, ses parents sont à l’autre bout du monde. « Dès qu’il neige quelque part, on y va« , confie-t-elle à Ines. Hanna semble lassée par la vie nomade et épuisante des sportifs de haut niveau et fait de petites entorses au régime d’ascète que lui impose son entraîneur, afin de vivre comme les filles de son âge. Ines se glisse un soir dans sa chambre, la voit flirter avec son cousin Sebastián et finit par s’endormir. Le lendemain, Hanna a disparu. Derrière ce mot, bat le cœur du film. Que sait réellement Ines ? Que doit-elle dire, que doit-elle taire ? D’invisible, la petite fille passe au statut de témoin clé.

Quand la mère d’Hanna, ancienne patineuse d’un pays lui aussi disparu, arrive au Chili, elle veut absolument participer aux recherches, convaincue que les Chiliens ne font pas suffisamment d’efforts pour la retrouver. Elle utilise la petite Ines comme traductrice et tente, de façon parfois violente, de lui tirer les vers du nez. Dans ce rôle de mère perdue entre rage impuissante et culpabilité sourde, la comédienne allemande Saskia Rosendahl est formidable d’intensité. Elle incarne le désarroi de tous ces Chiliens qui ont vu des proches disparaître, se heurtant au silence des autorités.

« Le film a été tourné dans trois régions différentes du Chili parce que nous n’avons pas pu trouver un seul hôtel où faire tout ce dont nous avions besoin, raconte Manuela Martelli. Le tournage a été difficile. Il y avait de la neige. Nous tournions avec des jeunes. Et la météo, un peu comme les enfants, est imprévisible. On a eu beaucoup d’impondérables. »

La réalisatrice explique que trouver la fillette dont elle rêvait pour le rôle principal s’est révélé compliqué. « Un des films qui m’ont le plus influencée dans ma vie, c’est Cria Cuervos de Carlos Saura. J’avais l’image d’Ana Torrent », confie-t-elle. « Quand on a mentionné dans le casting qu’il fallait qu’elle parle bien anglais, on a eu que des filles blondes », raconte-t-elle. Elle l’explique par le fait que les classes sociales restent très marquées au Chili. « Je voulais une petite fille qui ait l’air d’une Chilienne et pas d’une Allemande pour que l’on sente le contraste. Et en même temps, elle devait appartenir à une classe sociale éduquée. C’était très compliqué. Nous avons vu 500 filles, un nombre énorme ».

Son choix s’est finalement porté sur Maya O’Rourke« Elle est tellement, tellement forte, dit-elle. Elle a une telle présence. Je dis souvent que c’est une guerrière. Le tournage était émotionnellement difficile mais c’est elle qui voulait le faire. Elle n’était pas poussée par ses parents comme le sont certains enfants. Il faisait froid. On essayait de la garder au chaud mais c’était un tournage vraiment super dur ».

Dégel est un film d’atmosphère au rythme lent. Comme les héros du film, le spectateur est pris dans un brouillard qui se dissipe peu à peu. La réalisatrice crée une tension et installe par sa mise en scène un climat oppressant, amplifié par la musique. Les gens sont-ils ce qu’ils donnent à voir ? Par un beau travail sur l’image et les valeurs de plans, notamment des jeux de miroirs, Manuela Martelli pose subtilement la question : qui croire dans un monde de faux semblants ?

Le dégel marque la fin d’une période et le début d’une autre, ce qu’a vécu le Chili en 1990. Des corps ensevelis sont réapparus. La violence reste hors champs mais n’en est pas moins palpable. « Aujourd’hui, avec toutes ces guerres dans le monde, combien d’enfants vivent ce type de choses ? s’interroge la réalisatrice pour qui « l’humanité a tellement de mal à apprendre de ses erreurs« . Pour elle, l’élection à la présidence de José Antonio Kast, le candidat d’extrême droite, 51 ans après le coup d’état de Pinochet, en est la preuve. « Pour moi, c’est une conséquence directe, estime-t-elle. Je pense que l’on a construit un système où l’éducation et les droits élémentaires des citoyens ne sont pas au centre de nos politiques. On ne leur donne pas les outils pour savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas ». Et elle conclut avec pessimisme : « Il y a tellement de fake news, de manipulations de l’info. C’est très dur d’avoir la capacité de lire et de décrypter ces tonnes d’informations« .