L’héritage écologique de Pablo Escobar

Le lundi 13 avril, le gouvernement colombien a autorisé l’euthanasie de 80 hippopotames, descendants des quatre spécimens introduits illégalement par Pablo Escobar. À l’époque, le baron de la drogue avait fait construire un zoo privé dans son hacienda Nápoles, en Colombie (exploitation agricole), important clandestinement de nombreuses espèces sauvages. Après sa mort en 1993, les hippopotames, difficiles à capturer et à déplacer, sont laissés en liberté, et fuient près du bassin du fleuve Magdalena.

Depuis, les animaux se sont reproduits à une vitesse spectaculaire. En l’absence de prédateurs naturels et grâce aux conditions favorables du bassin, leur population n’a cessé d’augmenter, atteignant environ 98 individus en 2020. Selon une étude publiée dans le journal Biological Conservation, la population pourrait dépasser les 1400 individus d’ici 2040 si aucune mesure forte n’est prise. 

En 2022, ces animaux ont même été classés comme “espèce exotique invasive”, en raison des dommages causés à la biodiversité. Leurs excréments modifient la composition chimique de l’eau, favorisant le développement de bactéries toxiques et l’eutrophisation des cours d’eau. Leur présence menace également certaines espèces locales avec la dégradation des habitats naturels. En plus des conséquences environnementales, leur agressivité constitue un risque pour les habitants de la région : plusieurs incidents ont déjà été signalés, notamment des attaques contre des pêcheurs. 

Face à cette prolifération, le gouvernement colombien va mettre en place une mesure radicale : abattre 80 hippopotames d’ici la fin de l’année. La somme de 1,5 millions d’euros devrait être investie dans cette opération. La ministre de l’Environnement, Irene Vélez Torres, a assuré que seule l’euthanasie serait efficace. “Si nous ne prenons pas cette mesure, nous ne pourrons pas contrôler la population”, a-t-elle affirmé. “Nous devons agir pour préserver nos écosystèmes”. Une proposition également défendue depuis quelques années par la biologiste colombienne Natalie Castelblanco. 

Selon elle, les méthodes mises en œuvre jusqu’à présent (stérilisation ou transfert vers des zoos) se sont révélées trop coûteuses et infructueuses. Certains spécialistes rappellent également que le retour des hippopotames vers leur habitat d’origine en Afrique reste impossible : nés en Colombie, ils pourraient transmettre des maladies aux populations animales locales et présentent des risques génétiques liés à la forte consanguinité du groupe fondateur. 

Cette décision suscite néanmoins une vive polémique. Les organisations de défense des droits des animaux, dont la sénatrice et militante Andrea Padilla, dénoncent une mesure « cruelle” et “simpliste ». 

Le mardi 28 avril, un nouveau rebondissement vient relancer le débat. Anant Ambani, fils du milliardaire indien Mukesh Ambani, propriétaire de la plus grande raffinerie de pétrole du monde, propose de transférer les animaux. Il souhaiterait accueillir les hippopotames dans son centre mondial de conservation Vantara, situé à Jamnagar, dans l’État du Gujarat en Inde. Dans une lettre adressée au gouvernement colombien, il affirme pouvoir prendre en charge la capture, le transport et les soins à vie des animaux. 

Mais cette proposition soulève elle aussi des interrogations. Plusieurs enquêtes internationales pointent du doigt le manque de transparence concernant les transferts d’animaux vers cette structure privée. Si le complexe Vantara se présente comme un refuge pour les animaux victimes du trafic, certaines associations pour le bien-être animal soupçonnent le zoo de participer à des transferts massifs espèces sans véritable logique de conservation. 

L’affaire des « hippopotames de la cocaïne » de Pablo Escobar illustre donc les conséquences durables du trafic d’animaux et des caprices d’un homme autrefois considéré comme l’un des plus riches du monde. Entre protection animale et protection de la diversité, la Colombie se retrouve face à un véritable dilemme environnemental et éthique, sans solution idéale.