La traduction du roman Dégel de l’écrivaine et journaliste brésilienne Lucrecia Zappi paraîtra en librairie le 6 mai. À cette occasion, l’autrice revient sur son livre, à la croisée du fait divers et d’un travail plus intime sur la mémoire. Elle en propose une analyse fine, explorant la violence sans rédemption.
“Je regrette, même si je n’éprouve aucun remords”. Les propos du personnage principal, Ana, expriment cette contradiction qui traverse le livre : celle d’un passé qui hante la jeune femme sans pour autant lui inspirer la moindre rédemption. Ce passé est partagé avec une autre jeune femme, Éléonore. La seule nuit où elles se sont rencontrées, adolescentes à peine, elles ont commis un crime qui a secoué l’opinion publique brésilienne : elles ont brûlé vif un indigène dans les rues de São Paulo. Les souvenirs “gelés” de cet acte remontent à la surface dans ce récit, révélant la puissance d’irradiation qu’un événement peut exercer sur une vie.
Écrire le temps plutôt que l’espace
Lucrecia Zappi est née à Buenos Aires en 1972. Elle a passé son enfance entre São Paulo et Mexico, puis a étudié les arts et la philosophie à Bruxelles. Elle a travaillé comme journaliste pour le quotidien Folha de S. Paulo et a obtenu un master en écriture créative à la New York University. Elle vit aujourd’hui à New York, où elle continue d’écrire. Ce parcours international nourrit véritablement son texte, qui se présente d’abord comme un roman de voyage.
Dégel débute dans la galerie Národní, à Prague, puis se déploie à travers les souvenirs du Brésil mêlés aux retrouvailles des deux jeunes femmes et à leur traversée des Etats-Unis. Pourtant, il s’agit moins d’un déplacement dans l’espace que d’une réflexion sur le temps. “Ce qui m’intéressait, c’est une forme de névrose liée au temps, explique l’écrivaine, une sorte de ‘recherche du temps perdu’, ce désir de revenir à un lieu auquel on n’appartient plus, ou qui n’existe plus.” Ainsi, chez Lucrecia Zappi, on retrouve cette impression d’un présent toujours fragile, instable,constamment hanté par le passé.
Un événement extérieur devenu matière intérieure
Librement inspiré d’un fait divers survenu en 1997 à Brasília, Dégel opère un déplacement subtil : l’événement cesse d’être un fait social pour devenir une expérience intérieure. Le récit se concentre sur le difficile retour à la société de la protagoniste, écrasée sous le poids de la stigmatisation liée à son statut de criminelle. Ce retour s’accompagne d’une réflexion intime sur le rapport à soi, au passé, aux lieux qui se transforment sous le poids de cet événement.
Bien que les jeunes femmes ne comprennent pas pleinement l’ampleur de leur geste, devenu un symbole dans la lutte pour la reconnaissance des communautés autochtones, elles explorent l’univers de l’homme qu’elles ont tué. Cette démarche apparaît comme une forme d’hommage, ou plutôt de protection face au crime lui-même. “L’univers indigène devient un espace où l’on cherche des formes de retrait, des armes pour se protéger, pour ne pas exister sous le regard des autres, où l’on cherche aussi l’idée d’un retour : mais à quoi, et vers quel lieu ? C’est une question qui me traverse moi-même par moments, car, au fond, nous sommes faits des lieux dont nous venons, mais aussi de ceux que nous transformons – parfois même à travers un crime.”
Interroger le monde
Le roman interroge également, en creux, la part de violence qui réside en chacun de nous. À travers le récit d’une nuit furieuse à Sao Paulo, aux côtés d’une jeunesse habituée à repousser les limites, l’écrivaine s’intéresse à une violence adolescente, collective. “Il y a en nous une part de violence, de territorialité que l’on retrouve souvent, de manière très nette, à l’adolescence. Ce moment agit presque comme un rite de passage, où la question devient : qui est le plus fort, qui prend le dessus ? C’est cela que j’ai voulu saisir dans cette nuit avec les trois jeunes : quelque chose de compulsif, de désordonné, mais aussi de très révélateur.”
Cette violence sans explication s’inscrit dans une construction narrative qui refuse la réparation ou le pardon. Une opacité morale essentielle pour l’autrice. “Je ne pense pas le roman comme un récit moral, au sens où il ne chercherait ni à juger ni à offrir une forme de rédemption. Peut-être parce que, malheureusement, les êtres humains ne fonctionnent pas ainsi.”
Le personnage d’Ana, dont on a du mal à percer l’intériorité, évoque inévitablement Meursault, figure centrale de L’Étranger de Camus. Ce rapprochement semble pertinent pour l’écrivaine : l’absence de remords du personnage traduit “une forme de dissociation, ou une incapacité à relier ses actes à une conscience morale stable, comme on retrouve dans L’Étranger.” Mais la comparaison s’arrête là. “Là où Camus inscrit cette position dans une forme d’absurde j’ai le sentiment qu’Ana n’appartient pas à une position philosophique, mais plutôt à un symptôme : aujourd’hui, chez certains jeunes, cette position naît d’un vide, d’une désillusion précoce. C’est peut-être une autre forme d’étrangeté : non plus face au monde, mais face à soi-même.”
Avec Dégel, Lucrecia Zappi propose une expérience de lecture qui refuse les cadres habituels et laisse, après la lecture, un sentiment d’incertitude. Pas de morale, pas de réponses simples. Une manière aussi de rappeler que la littérature n’est pas toujours là pour expliquer, mais pour questionner, pour intriguer.
Lola ALFARO


