Lionel Jospin est décédé dimanche 22 mars à l’âge de 88 ans. Ancien Premier ministre, figure centrale du socialisme français et candidat malheureux à la présidentielle de 2002, il aura marqué la cinquième République par une tentative rare : gouverner sans renier ses convictions, quitte à en payer le prix politique. Le président Emmanuel Macron présidera le jeudi 26 mars un hommage national.
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La Fondation Jean Jaurès a réuni le 4 décembre 2018 une journée avec des historiens et témoins à l’occasion d’une journée d’études consacrée au Parti socialiste et à l’international durant les années soixante-dix, période charnière tant pour le socialisme français que pour la mondialisation économique et politique. Matthieu Trouvé revient sur l’intérêt certain porté par le Parti socialiste à l’Amérique latine durant cette décennie, à la fois modèle, source d’inspiration et sujet de nombreux combats politiques et de solidarités internationales.
L’Amérique latine occupe une place primordiale dans la politique internationale du Parti socialiste français dans les années 1970. Il suffit de rappeler que le premier voyage hors d’Europe du premier secrétaire François Mitterrand est effectué au Chili dès novembre 1971. Si des contacts entre les socialistes français et leurs homologues sud-américains existent dans les années 1950-1960, les années 1970 sont marquées par un très net accroissement des liens et des références à l’Amérique latine au sein d’un nouveau Parti socialiste qui cherche à s’internationaliser et à se doter d’une image tiers-mondiste. À l’indifférence de la SFIO à l’égard de l’Amérique latine succéderait ainsi une « vague latino-américaine forte au sein du PS », ou du moins un fort tropisme latino-américain de ce parti.
Cette idée d’une volonté des socialistes français de rompre avec un certain éloignement vis-à-vis de l’Amérique latine doit à la fois être nuancée et replacée dans un contexte géopolitique plus large. En effet, François Mitterrand n’est ni hispanophone ni lusophone et il ne connaît pas bien l’Amérique latine. Le seul voyage qu’il effectue dans cette aire géographique avant d’arriver à la tête du Parti socialiste le conduit au Brésil en 1946, dans un cadre privé, à l’invitation de Roger Gouze, alors en fonction à l’Alliance française. L’horizon extrême-occidental et latino-américaine du premier secrétaire reste encore assez flou en 1971, même si l’on note des références à Cuba ou à Ernesto « Che » Guevara, y compris dans sa correspondance privée. C’est surtout l’entourage de François Mitterrand et certains cadres et secteurs du Parti socialiste qui se montrent portés vers tout ce qui se passe en Amérique latine, laquelle devient un laboratoire politique, un sujet d’étude pour le PS, en particulier le Chili, Cuba et l’Amérique centrale. Ainsi, on note une grande production d’archives sur les liens entre Parti socialiste et Amérique latine tout au long des années 1970-1990, aujourd’hui consultables à la Fondation Jean-Jaurès.
Les années 1970 sont capitales dans l’histoire d’une Amérique latine marquée par des années de plomb, la violence des militaires et les luttes révolutionnaires dans un contexte de guerre froide. L’Amérique latine demeure sous l’influence de Washington qui en a fait sa chasse gardée depuis le XIXe siècle en vertu de la doctrine Monroe. L’arrivée au pouvoir de Fidel Castro et la crise de Cuba ont contribué à durcir la politique américaine. Au nom de la lutte contre la propagation et la « subversion » communistes, les États-Unis en viennent à soutenir des régimes dictatoriaux dans les années 1960, comme au Brésil où des militaires prennent le pouvoir à la suite d’un coup d’État en 1964. La mise en place et le renforcement de dictatures militaires proaméricaines se poursuivent dans les années 1970, en Uruguay et au Chili (1973), et en Argentine (1976). L’arrivée au pouvoir de Jimmy Carter change un peu la donne : le nouveau président américain (1977-1980) met en avant une politique de respect des droits de l’homme, ce qui laisse envisager une ouverture. Quelques pays amorcent une timide démocratisation, comme le Brésil à partir de 1979, tandis que d’autres s’enfoncent dans la violence ou la guérilla (Argentine, Amérique centrale). Dans cet ensemble instable, le régime de Fidel Castro offre un modèle à part et Cuba est perçue par la presse socialiste de l’époque comme une expérience socialiste originale, distincte du communisme soviétique, ce qui rompt alors radicalement avec le discours de la SFIO sur le régime cubain.
La France tente d’entretenir une politique de coopération avec l’Amérique latine depuis les années 1960 et les deux tournées du général de Gaulle en 1964 (Mexique en mars, Amérique du Sud en septembre-octobre). Mais les liens entre ce continent et la France restent faibles. Si Valéry Giscard d’Estaing essaie de renforcer les relations avec quelques pays qui apparaissent comme de futures puissances économiques, tel le Brésil où il se rend en voyage officiel en 1978, la politique étrangère française est surtout orientée vers l’Europe, le couple franco-allemand et même l’Afrique.
L’Amérique latine permet ainsi au Parti socialiste d’occuper un espace quelque peu délaissé par la politique étrangère française et d’exercer une influence politique. Après des années au cours desquelles la gauche française non communiste, à l’exception de quelques militants, a été peu familière avec l’histoire ou la politique latino-américaines, les années 1970 marquent la véritable entrée en contact du PS avec l’Amérique latine, qui devient une source d’inspiration, de lutte et d’optimisme. C’est donc la question de la place de l’Amérique latine dans la politique étrangère du Parti socialiste qui est posée. Comment expliquer la passion latino-américaine de la gauche socialiste française ? Comment se manifeste-t-elle ? Dans quelle mesure contribue-t-elle au positionnement et à la stratégie politique du parti ?
De l’indifférence au tropisme latino-américain du Parti socialiste
Quatre facteurs permettent de mesurer et de comprendre le tropisme latino-américain du Parti socialiste français. Le premier d’entre eux est ce que l’on pourrait appeler « le charme discret de la révolution cubaine ». L’arrivée au pouvoir des castristes à Cuba en 1959 a exercé une fascination en Europe dans certains milieux de la gauche et sur des intellectuels. Les images des révolutionnaires cubains barbus triomphant à La Havane font le tour du monde et subjuguent toute une génération de baby-boomers, de militants critiques à l’égard de l’hégémonie soviétique, de leaders tiers-mondistes et socialistes. Elles confèrent à cette révolution un aspect romantique de lutte populaire et militante. Mais les socialistes sont loin d’être unanimes sur Cuba. Guy Mollet prend ses distances à l’égard du régime de Fidel Castro, tout comme de nombreux leaders de la SFIO, aux mieux indifférents. Quelques voix à gauche ou parmi les intellectuels se déclarent favorables à Cuba dans la seconde moitié des années 1960, à l’instar de Claude Estier, qui s’y rend en 1966, d’Antoine Blanca, et surtout de Régis Debray qui s’engage dans la guérilla aux côtés du Che. Dans Le Nouvel Observateur, François Mitterrand rend hommage en 1967 au guérillero mort en Bolivie et salue le combat de « Che » Guevara, qui est « celui des hommes libre ». De nombreux militants des jeunesses socialistes et du Parti socialiste unifié s’enthousiasment également pour la révolution castriste et la figure du Che devient une icône dans les milieux universitaires soixante-huitards et post-soixante-huitards. À partir de 1971, le Parti socialiste de François Mitterrand se rapproche de Cuba. Le premier secrétaire du PS rencontre une première fois Fidel Castro à Santiago en 1971, puis une délégation socialiste française conduite par François Mitterrand se rend officiellement à Cuba en 1974, preuve d’une plus grande sensibilité pour « l’expérience cubaine ». Celle-ci est perçue sinon comme un modèle, du moins comme une expérience positive de résistance et de liberté, au moment où le Parti socialiste se situe dans une optique plus tiers-mondiste, en rupture avec l’atlantisme de la vieille SFIO et contre l’impérialisme américain. La naissance d’un discours cubanophile, s’il ne fait pas l’unanimité au sein du PS, donne à ses dirigeants une image plus tiers-mondiste et plus gauchiste. Mais Cuba n’est pas la seule référence latino-américaine du Parti socialiste.
L’arrivée au pouvoir de Salvador Allende au Chili par la voie légale et la formation d’un gouvernement d’Unité populaire rassemblant socialistes, communistes et autres formations de la gauche chilienne sont un deuxième élément clé permettant de comprendre le tropisme latino-américain du PS. Le gouvernement d’Allende offre un modèle pour la gauche socialiste française. Dès 1971, François Mitterrand souligne lui-même les ressemblances entre les cas chilien et français : « On est très frappé quand on arrive au Chili par les similitudes de situations, de comportements, des relations des partis politiques entre eux. Beaucoup de partis, donc une infinité de nuances, les mêmes dénominations, les mêmes alliances. Je dirais même qu’au Chili, il y a encore, je crois, une plus grande richesse de la gamme. Cependant au Chili, ils sont arrivés autour d’un pacte d’unité populaire à dessiner un programme d’action. Et ça fait maintenant un an que ce programme d’action est exécuté par le gouvernement issu de l’élection du président Salvador Allende. Alors pour un socialiste français et surtout pour le responsable du Parti socialiste, il y a une riche expérience à tirer. D’abord, comment est-ce que socialistes et communistes, pour ne parler que de ceux-là, en sont arrivés au programme commun ? Ensuite, dans la pratique, comment au-delà de leurs discussions inévitables, parviennent-ils à maintenir une discipline d’action, sans que l’un déborde sur l’autre ? Enfin, et c’est ce que je dirais presque le principal, comment parviennent-ils à maintenir les libertés publiques ? Car je crois que personne ne discute cela. Les libertés publiques sont très scrupuleusement respectées dans le Chili moderne de l’expérience de gauche. »
Miroir politique de la situation de la gauche française, le Chili d’Allende est un objet de réflexion pour tous les partis de gauche et à l’intérieur même du PS. Une abondante littérature s’interroge au sein du Parti socialiste sur les leçons de l’expérience chilienne, sur la stratégie d’unification de la gauche, sur la nécessité ou non d’imposer le socialisme face au capitalisme par la voie légale et sur l’ampleur du programme des nationalisations d’entreprises. Le gouvernement chilien d’Unité populaire est perçu comme un laboratoire ou un exemple justifiant la stratégie d’alliance de la gauche voulue par François Mitterrand, justifiant également la dénonciation de l’impérialisme américain et la crise du capitalisme, même si les dirigeants du Parti socialiste soulignent dans le même temps les différences entre le Chili et la France. Ils finissent par proposer, dans le Programme commun de juin 1972 – interprété comme la version française du Programa básico de gobierno de la Unidad de 1969 –, un programme de nationalisations moins ambitieux qu’au Chili. Mais le Chili d’Allende est aussi synonyme d’échec. L’assassinat du président chilien le 11 septembre 1973 constitue un choc émotionnel pour toute la gauche socialiste française.
La présence d’exilés latino-américains sur le territoire français à partir des années 1970-1980 est décisive dans l’intérêt croissant du Parti socialiste à l’égard de l’Amérique latine. Chassés de leur pays pour des raisons politiques, ces exilés, militants de la démocratie, pas forcément tous socialistes, trouvent refuge en Europe, tout particulièrement en France, en Grande-Bretagne et, dans une moindre mesure, en Allemagne. Certains de ces exilés entrent en contact avec le PS, soit en raison de liens militants antérieurs, soit en créant de nouveaux liens lors de leur exil en France. Ils jouent un rôle de passeurs et d’intermédiaires entre leur mouvement et un Parti socialiste français qui se fait le porte-parole de leur combat. De là naissent des réseaux et des initiatives communes en faveur de la lutte contre les dictatures latino-américaines. Autour de ces exilés gravitent, en effet, des comités de solidarité ou d’action avec l’Amérique latine, des cercles ou des organismes de militantisme des droits de l’homme. Certains exilés ont des liens directs avec le Parti socialiste et interviennent comme consultants ou spécialistes de l’Amérique latine. Plusieurs d’entre eux sont sollicités par le PS pour rédiger des notes, rapports d’information à l’attention du secrétariat aux relations internationales du PS.
C’est d’abord le cas des réfugiés chiliens, une des communautés les plus importantes et les plus actives en France, avec des dizaines de « comités Chili » créés par des militants de différents partis, syndicats et mouvements de gauche dans toute la France. Ainsi, plusieurs membres du Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (CEDETIM) et des intellectuels proches du Parti socialiste comme Alain Joxe sont à l’origine du Comité de soutien à la lutte révolutionnaire du peuple chilien. On note aussi l’exemple de la famille d’Alain Touraine, qui a vécu au Chili et est marié à une Chilienne, Adriana Arenas Pizarro, dont la maison devient « un point de ralliement des réfugiés chiliens » où beaucoup de dirigeants socialistes français se pressent. La mobilisation est aussi officielle : l’État français décide de prendre en charge l’accueil des réfugiés, accordant en grande majorité aux demandeurs d’asile le statut de réfugiés politiques.
C’est le cas aussi pour les exilés brésiliens, dont la communauté est aujourd’hui mieux connue grâce à des travaux d’historiens. On compte entre 1000 et 2000 réfugiés brésiliens qui se sont établis en France depuis le milieu des années 1960, et dont l’activisme est contrôlé par la police. Parmi ces exilés, Violeta Arraes Gervaiseau s’est établie en France dès 1964, au lendemain du coup d’État des militaires. Mariée à Pierre Gervaiseau, économiste diplômé de HEC et militant socialiste, elle est la sœur de Miguel Arraes, député travailliste et ex-gouverneur de l’État du Pernambouc au Brésil, en prison de 1964 à mai 1965, lui-même en exil au Chili puis en Algérie. La maison de Violeta Gervaiseau devient un centre de rassemblement pour les victimes de la dictature brésilienne, y compris des hommes politiques, intellectuels et artistes. Violeta Gervaiseau entretient des liens non négligeables avec le secrétariat des relations internationales du Parti socialiste, et notamment avec Lionel Jospin.
On relèvera enfin la présence en France à partir de 1976 de réfugiés argentins – dont, là aussi, la communauté est mieux connue grâce à des études scientifiques récentes. Certains de ces réfugiés bénéficient de l’appui du Parti socialiste durant leur exil forcé. C’est le cas de Hipólito Solari Yrigoyen, militant socialiste argentin, exilé en France après avoir été séquestré, torturé et jeté en prison. Réfugié en région parisienne, il entre en contact avec le maire socialiste de Bondy, Claude Fuzier, qui l’aide matériellement. Yrigoyen poursuit son militantisme aux côtés et avec l’aide du Parti socialiste : il fait paraître des publications, participe à plusieurs manifestations politiques et culturelles avec des dirigeants socialistes français tout au long des années 1976-1980.
Le dernier élément permettant d’expliquer le tropisme du Parti socialiste à l’égard de l’Amérique latine, ce sont les acteurs mêmes de la politique latino-américaine et ce que l’on pourrait appeler le latino-américanisme des dirigeants du nouveau Parti socialiste. Si, avant 1971, certains militants se sont montrés intéressés par les questions latino-américaines de manière ponctuelle et à la lumière des combats tiers-mondistes, en revanche, au cœur du nouveau Parti socialiste né du congrès d’Épinay, plusieurs cercles d’acteurs latino-américanistes se constituent autour du premier secrétaire du parti et participent peu ou prou à la politique latino-américaine du Parti socialiste tout au long des années 1971-1981.
Le premier cercle de ce latino-américanisme socialiste est celui des « politiques », composé de personnalités plus ou moins proches de François Mitterrand, mais qui ont participé au resserrement des liens entre Parti socialiste et partis socialistes latino-américains, ou bien qui réfléchissent sur un plan doctrinal à la place de l’Amérique latine dans le monde et au sein de la politique étrangère du PS. Où l’on retrouve Claude Estier, hispanophone, ancien militant anticolonialiste, proche des milieux communistes, et qui est de plusieurs voyages en Amérique latine. Personnage clé, Claude Estier est celui qui fait découvrir à François Mitterrand le Chili d’Allende. On peut citer également Alain Vivien ou encore Jean-Pierre Cot qui, sans être des voyages des délégations socialistes françaises en Amérique latine, prennent régulièrement position au nom du parti sur les questions latino-américaines. Député de Savoie, membre de la commission des Affaires étrangères, Jean-Pierre Cot intervient assez régulièrement à l’Assemblée nationale pour critiquer la politique de Valéry Giscard d’Estaing et s’émouvoir du sort des Français disparus en Argentine. Militant du Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste (Ceres) de Jean-Pierre Chevènement, éphémère responsable du parti sur les questions du tiers-monde et des pays en voie de développement (1973-1975) avant d’être remplacé par Lionel Jospin, Didier Motchane apparaît comme un idéologue sur les questions des liens avec l’Amérique latine et le tiers-monde. Il est l’auteur de nombreux articles sur le thème.
Un deuxième cercle est constitué par les responsables du parti qui ont directement en charge le secteur des relations internationales et, partant, des relations avec l’Amérique latine : Robert Pontillon (1971-1979), Lionel Jospin, d’abord responsable des relations avec le tiers-monde (1977-1979), puis en charge des relations internationales (1979-1981), Jacques Huntzinger (1981-1985), auxquels s’ajoutent leurs adjoints, notamment Yves Lebas, proche de Lionel Jospin, et Nicole Bourdillat, assistante au Centre d’analyse comparative des systèmes politiques de l’Université de Paris 1, auteure de nombreuses notes sur l’Amérique centrale. Ces gestionnaires de la politique latino-américaine du Parti socialiste sont à l’origine d’une grande production de rapports, comptes rendus, notes écrites et communiqués sur l’Amérique latine. Ils conseillent le premier secrétaire, organisent matériellement les déplacements, reçoivent les délégations latino-américaines en France, assurent le suivi des relations entre le PS et les « partis frères » latino-américains. L’étude des archives révèle la place croissante de Lionel Jospin, qui professionnalise la fonction de responsable du secteur international du Parti socialiste.
Un autre cercle est formé par les « accompagnateurs », qui suivent François Mitterrand dans ses voyages en Amérique latine, à l’image de Gaston Defferre, André Rousselet ou Antoine Andrieux, vieux militant de la SFIO, qui accompagne le premier secrétaire du PS au Mexique, au Costa Rica et au Venezuela. Bien que leur rôle soit plus discret, ils ne sont pas pour autant passifs et, par leur présence, cautionnent la politique latino-américaine du parti. Notons également la présence de Danielle Mitterrand, dont les liens importants avec Cuba apparaissent au grand jour dans les années 1980 et à travers l’association France Libertés.
Le cercle des « spécialistes » est particulièrement important. Il comprend des responsables politiques, politologues, experts, spécialistes de l’Amérique latine, régulièrement consultés, ayant de nombreux contacts avec les dirigeants et hommes politiques latino-américains, auteurs de notes pour le secrétariat des relations internationales du parti. Parmi eux, on distingue les figures d’Antoine Blanca, Alain Rouquié, Renée Fregosi et Jean-Jacques Kourliandsky. Ils ont voyagé dans de nombreux pays d’Amérique latine – Blanca fait partie de la délégation de l’Internationale socialiste qui se rend au Chili au lendemain du coup d’État de septembre 1973 –, ont une très bonne connaissance du « terrain » politique latino-américain, écrivent de nombreux ouvrages sur la vie politique en Amérique latine.
Enfin, dernier cercle latino-américaniste, celui des « influenceurs », en dehors du parti proprement dit, qui regroupe en quelque sorte des « compagnons de route » de la politique latino-américaine et tiers-mondiste du Parti socialiste. C’est le cas des écrivains, intellectuels sensibles aux questions latino-américaines, comme Régis Debray, Alain Touraine, Alain Joxe – frère de Pierre Joxe, sociologue, chercheur spécialisé dans les questions de paix, auteur d’un livre sur le système politique chilien – ou encore Gabriel García Márquez, que François Mitterrand rencontre à plusieurs occasions dans les années 1970. Ce cercle inclut également des mouvements syndicaux proches du PS qui suivent de très près la situation en Amérique latine (Fédération de l’Éducation nationale, CFDT), et que l’on retrouve aux côtés du PS dans les manifestations contre les dictatures latino-américaines. On peut, enfin, intégrer à ce cercle les mouvements de jeunesse socialistes qui ont des contacts avec des secteurs argentins, péronistes et montoneros, ou encore celui des Français de l’étranger où l’on trouve, dans les milieux culturels et les Alliances françaises, énormément de militants ou de sympathisants socialistes à l’origine parfois de la création de sections locales du Parti socialiste en Amérique latine.
On retrouve plusieurs de ces acteurs dans la politique étrangère française des années 1980, dans les cercles du pouvoir et dans les entourages politiques de François Mitterrand, du Premier ministre ou du ministre des Affaires étrangères. Régis Debray est conseiller pour le tiers-monde et l’Amérique latine à l’Élysée, organisateur du voyage de François Mitterrand à Mexico et à l’origine du discours dit « de Cancún » en octobre 1981 ; Antoine Blanca est conseiller de Pierre Mauroy, puis ambassadeur itinérant pour l’Amérique latine ; Jean-Pierre Cot est un éphémère ministre de la Coopération ; Jacques Huntzinger est chargé de mission au Quai d’Orsay à partir de 1989. Bien que ces différents cercles soient nombreux et rassemblent une pléiade d’acteurs variés, les figures les plus importantes et les plus engagées dans les liens entre le Parti socialiste et l’Amérique latine dans les années 1971-1981, véritables chevilles ouvrières de la politique latino-américaine du PS, sont incontestablement Claude Estier, Lionel Jospin, Antoine Blanca et Régis Debray, dont les noms apparaissent le plus, non seulement dans les archives, mais aussi à travers les textes et articles publiés dans la presse socialiste de l’époque.
Matthieu TROUVÉ*
Agrégé d’histoire, maître de conférences en histoire contemporaine à Sciences Po Bordeaux.


