Archives quotidiennes :

9 avril 2019

La politique agricole argentine au cœur du film Le Grain et l’ivraie réalisé par Fernando Solanas

Fernando Solanas voyage caméra aux poings à travers sept provinces argentines à la rencontre des populations locales, d’agriculteurs et de chercheurs. Le film Le Grain et l’ivraie raconte alors les conséquences sociales et environnementales du modèle agricole argentin : agriculture transgénique et utilisation intensive des agro-toxiques (glyphosate, épandages, fumigations) ont provoqué l’exode rural, la déforestation, la destruction des sols mais aussi la multiplication des cas de cancers et de malformations à la naissance.

Photo : Nour films

Fernando E. Solanas, prénommé familièrement Pino, a commencé sa carrière durant la dictature militaire (1976-1983) par le film révolutionnaire L’Heure des brasiers coréalisé avec Octavio Gaetino en 1968. La projection devait durer toute une journée en alternant avec des temps de discussions. Exilé en France, il réalise entre autres Tangos, l’exil de Gardel en 1985. Après son retour, ce seront Le Sud en 1988, puis Le Voyage en 1992 qui verront le jour au cinéma. En 1991, le réalisateur est victime d’un attentat alors qu’il siégeait comme député du parti de centre gauche Frepaso. Aujourd’hui, il est sénateur. Parallèlement à sa carrière politique, il réalise des films documentaires et politiques sur la crise économique argentine. Seuls ses premiers films ont été projetés en France, Mémoire d’un saccage et La Dignité du peuple en 2004.

Cette fois, son film porte sur la dénonciation et la corruption de la politique agricole. Son récit met également en lumière l’alternative d’une agriculture écologique qui permet de produire de manière saine et rentable des aliments pour tous, sans pesticides, pour reconquérir et préserver nos milieux naturels.  

Pour présenter un documentaire, rien de mieux que de laisser la parole à son auteur. «La culture intensive du soja ainsi que l’utilisation incontrôlée d’agrotoxiques a eu d’importantes conséquences sociales et environnementales en Argentine, telles que la déforestation de millions d’hectares de forêts, la monoculture et l’exode rural. La population a été exposée et contaminée par l’épandage aérien. Les contrôles sanitaires dans notre pays sont inexistants. Nous manquons également de programmes de recherche dans les hôpitaux et les universités pour étudier les effets des agrotoxiques sur notre organisme. Les témoignages recueillis sont la preuve qu’une partie de la population a été intoxiquée par les produits utilisés dans l’agriculture, auxquels il faut ajouter les effets néfastes de la nourriture produite avec des produits chimiques tels que les conservateurs, les colorants, les antibiotiques ou les hormones. Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les céréales qui sont produites avec des pesticides, mais également les fruits et les légumes. Une salade en apparence inoffensive a été pulvérisée avec dix à quinze pesticides.»

«Les publicités vendent les aliments pour leur apparence et non pour ce qu’ils sont en réalité. Les consommateurs achètent de la nourriture sans savoir ce qu’ils mangent. Même si vous consommez du fait-maison, le danger d’être contaminé existe quand même. Tous les aliments que nous mangeons, y compris la viande, contiennent des conservateurs, des arômes, des colorants, des hormones. Et s’il n’y a pas d’hormones, il y a des antibiotiques et des pesticides. Personne ne sait vraiment comment ni avec quoi notre nourriture a été produite. Au cours de mon enquête et de mon tournage, j’ai pu constater la désinformation absolue et le manque de contrôle sur la fabrication des aliments que nous mangeons.» 

«Tous mes films sont un travail de recherche avec un objectif précis, mais ils se construisent au fur et à mesure : ici, tout s’est d’abord fait lors des repérages, des prises de contact avec les victimes, les agriculteurs, les professionnels, c’est-à-dire avec les personnages du film. Ce n’est que plus tard que nous sommes revenus les voir pour tourner. Tout ce processus enrichit et modifie le film en permanence.»

«Depuis mon premier film L’Heure des brasiers, nous avons pris le parti de défendre les marginaux, ceux qui se font exploiter, ceux qui ont été agressés, ceux que l’on entend jamais. La voix de ceux qui ont le pouvoir, de ceux qui jouent avec la santé de la population, nous l’entendons tous les jours à la télévision ou dans les journaux. Mes films documentaires ne sont pas vus à la télévision en Argentine, ni dans les multiplexes commerciaux de mon pays, et sortent uniquement dans les salles indépendantes de l’Institut du Cinéma (INCAA). La majeure partie de leur diffusion a lieu dans des circuits culturels ou institutionnels : ils sont montrés dans les écoles, les universités, les syndicats et les ONG…»

«Depuis des siècles les peuples autochtones souffrent de tous les types d’injustice et la plus grave d’entre elles est la dépossession de leurs terres. Les indigènes sont les meilleurs gardiens de nos forêts parce qu’ils y habitent et y trouvent leur nourriture. Leurs terres sont vendues et on les expulse. Ils sont les victimes d’un génocide silencieux. Le modèle industriel agricole-transgénique-agrotoxique que nous subissons ici en Argentine est le même que celui de l’ensemble des peuples d’Amérique latine, d’Europe, du Canada ou des États-Unis. Cela fait plus d’un demi-siècle que l’industrie chimique a envahi l’industrie alimentaire avec ses conservateurs, colorants, exhausteurs de goût, antibiotiques, …»

Solanas veut aussi que ses documentaires soient du cinéma. «La décolorisation des images, les optiques et l’écriture de la caméra font partie d’une proposition cinématographique et d’un goût. Ce n’est évidemment jamais tout à fait la même chose à chaque film même si je me suis toujours défini avec la famille des optiques grand-angle. Concernant les images désaturées, elles me paraissaient les plus pertinentes pour aller au cœur de la tragédie dans laquelle le film nous amène. J’appartiens à une génération qui s’est formée dans les salles de cinéma et qui partageait collectivement les émotions d’une projection. J’aime le cinéma et je fais des films pour le grand écran même si aujourd’hui cela va à contre sens de ceux qui voient les films sur un téléphone portable. Un auteur de cinéma, comme un peintre ou un poète, s’identifie grâce aux couleurs qu’il utilise, aux formes, aux mots, à l’univers, aux sujets et aux personnages qu’il convoque. La langue que j’ai choisie pour ma série de longs-métrages documentaires qui a débuté avec Mémoire d’un saccage en 2004 est une fusion de genres cinématographiques : j’ai utilisé les méthodes propres au cinéma direct, au témoignage documentaire et celles de la fiction.» 

Bien entendu, le film s’adresse d’abord au peuple argentin. Contrairement à la France où de nombreux documentaires ou films peuvent nous ouvrir les yeux, l’Argentine n’a pas cette étendue d’œuvres éclairantes sur des questions écologiques. Le Grain et l’ivraie, au cinéma le 10 avril. 

Alain LIATARD

Le Grain et l’ivraie de Fernando Solanas, Documentaire, Argentine, 1 h 37 – Voir la bande annonce

Qui trop embrase mal éteint ? : le Mexique demande des excuses à l’Espagne colonisatrice

Andrés Manuel López Obrador, surnommé AMLO, président du Mexique depuis le 1er décembre 2018, a demandé à l’Espagne des excuses publiques concernant la période de la colonisation espagnole au Mexique. De 1521 jusqu’à l’indépendance de Tenochtitlan en 1821, des torts ont été commis par le peuple espagnol. AMLO a écrit le 1er mars au Roi Philippe VI pour lui demander un geste de réconciliation, permettant de solder l’invasion et la colonisation. Demande «rejetée avec fermeté» par Josep Borrell, ministre espagnol des Relations extérieures.

Photo : TV azteca noticias

Personne ne sait ce que dit la lettre de tentative de réconciliation d’AMLO. Or celui-ci en a donné l’essence dans un message vidéo filmé sur les ruines préhispaniques de Comalcalco, sur ses terres de Tabasco. «J’ai envoyé cette lettre pour qu’un pardon soit transmis aux peuples originaires, pour les violations de ce qu’on appelle aujourd’hui les droits de l’homme, les tueries de la prétendue conquête […] l’excommunication des pères de la patrie.»

Pourquoi cette initiative que rien ne laissait soupçonner ? Pourquoi seule l’Espagne est-elle visée ? Y aurait-il un contentieux entre les deux pays qui permettrait de comprendre cette initiative inamicale ? Pourquoi Paris et Washington n’ont-ils pas reçu une missive identique ? Les États-Unis et la France ont-ils eux aussi gravement bousculé l’intégrité territoriale du Mexique ?

Les rapports entre anciens colonisés et colonisateurs restent marqués par ce péché originel. Le colonisateur est condamné à la mauvaise conscience. Le colonisé, à l’exaltation de son geste indépendantiste. La mémoire collective des uns, les Mexicains, et des autres, les Espagnols, reflète une vision croisée. L’histoire officielle, véhiculée par les manuels scolaires en porte la trace. Le Mexique se veut indien, et même aztèque. Il a relégué les restes du «conquistador» Hernán Cortés, dans le quasi-anonymat d’une petite église de sa capitale. Les Espagnols souvent contestent, comme le romancier Arturo Pérez-Reverte, la réalité d’une légende noire. Mieux ou pire, Pablo Casado, responsable du Parti populaire, a revendiqué ce moment comme «le plus brillant de l’histoire de l’humanité».

L’Espagne et le Mexique avaient déjà fait l’expérience de cette incompréhension mutuelle pour commémorer 1992. Cette date était-elle l’année du cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique comme le proposaient les Espagnols ? Ou était-elle l’an I d’une légende noire comme cela était avancé au Mexique ? Au terme de négociations ardues, 1992 aura été finalement le cinquième centenaire de la rencontre entre deux mondes. Juste après la tenue du premier sommet ibéro-américain en 1991, dans la ville mexicaine de Guadalajara. Alors que les Espagnols auraient préféré à Séville, en 1992.

Cependant, ce courrier a surpris. Philippe VI, présent pour sa prise de fonction, avait salué AMLO le 1er décembre 2018. Le Président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a effectué une visite officielle à Mexico le 29 janvier 2019. Ces deux contacts bilatéraux s’étaient déroulés sans incident. 2021 sera une année de manifestations destinées à contribuer au rappel d’un passé, et à partager amitié et coopérations.

Les incompréhensions récentes pourront sans doute être surmontées dans les prochains mois. Comme cela avait été le cas en 1992. Cette lettre présidentielle mexicaine adressée au monarque ibérique n’était sans doute pas nécessaire. Plusieurs voix ont signalé en Espagne, mais aussi au Mexique, que les Indiens n’ont pas été bien traités par les gouvernants du Mexique indépendant, plus «espagnols» qu’indigènes. Certains historiens mexicains, comme José Maria Murria, Antonio García de León et Carlos Martínez Assad, mais aussi leur collègue espagnol, José Álvarez Junco, ont rappelé que les générations espagnoles actuelles ne pouvaient être considérées coupables et comptables de crimes commis il y a plusieurs siècles. Les opposants mexicains au président AMLO ont dénoncé une initiative électoraliste, dommageable aux rapports bilatéraux avec l’Espagne. Ceux de Pedro Sánchez ont critiqué son «ami gauchiste» AMLO.

Finalement, le Pape François interpellé par une missive parallèle a répondu en jésuite par la voix de son porte-parole : «Le Saint-Père aurait été enchanté de se rendre au Mexique pour commémorer en 2021 500 ans d’évangélisation des Amériques. Mais il a déjà visité le Mexique. D’autres pays espèrent sa venue.»

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Texaco, et pourtant nous vaincrons, bande dessinée choc portée par Amnesty International

Texaco, et pourtant nous vaincrons livre le récit de l’une des plus grandes catastrophes écologiques et humaines de l’histoire en bande dessinée. Édité par Les Arènes BD et Amnesty International, cet ouvrage à trois voix réalisé par la journaliste Sophy Tardy-Joubert, l’Équatorien Pablo Fajardo et le dessinateur Damien Roudeau, est à découvrir, partager et faire connaître.

Photo : Les Arènes BD

Depuis 25 ans l’avocat équatorien Pablo Fajardo se bat contre l’industrie pétrolière texane Chevron. En 2001, cette entreprise racheta Texaco qui, entre 1967 et 1993, exploitât sauvagement l’or noir de ce bout d’Amazonie, laissant derrière elle une terre polluée par 70 millions de litres de résidus toxiques et une population plus qu’ailleurs affectée par les cancers de l’utérus, de l’estomac, des leucémies, fausses couches et malformations de nouveau-nés. Une condamnation à une amende record de 9 milliards de dollars en 2011 n’arrête pas le combat, la multinationale refusant de reconnaître ses torts, de s’acquitter du moindre centime et considérant la justice équatorienne incompétente en la matière.

À travers la bande dessinée, Pablo Fajardo raconte son histoire, depuis son enfance, puis son combat, assisté pour le scénario de la journaliste free-lance Sophie Tardy-Joubert (Les Petites Affiches, XXI, Elle, ARTE, France 3), lauréate en 2012 du Prix France 3 du meilleur reportage. Quant au dessin, il est confié à Damien Roudeau, illustrateur spécialisé depuis quinze ans dans le reportage graphique, en immersion, pour différentes associations et ONG et qui signe là sa première BD.

Né en 1971, dans la province de Sucumbios, région amazonienne de l’Équateur appelée «Oriente», Pablo Fajardo grandit avec la présence quotidienne de Texaco. Il travaillera d’ailleurs quelque temps pour l’entreprise. Il s’indigne alors de cette exploitation méprisant toutes les règles humanitaires, écologiques, politiques, éthiques ou tout simplement acceptables, sauf par des êtres sans états d’âme ni scrupules, rappelant les mouches de «La United Fruit Co» de Pablo Neruda dans son Canto General.

Aidé dans son enseignement par des pères franciscains puis avec leur soutien et celui de plus de 30 000 de ses compatriotes représentant les communautés amazoniennes concernées, il devient avocat et attaque la multinationale texane. Malgré les menaces du FBI, les intimidations, l’assassinat de son frère, l’affaire commence à faire du bruit, relayée dans les médias internationaux (Vanity Fair, Le Monde, El País, CNN). Certaines célébrités comme Brad Pitt, Angelina Jolie ou encore Sting, accompagnent le mouvement des «Afectados» ainsi nommé depuis 1993. Les prix CNN Hero en 2007 et Goldman en 2008 (l’équivalent d’un Nobel de l’écologie) confirment l’empathie pour ce désastre méconnu et étouffé depuis des décennies jusqu’à la condamnation historique de 2011.

Le récit est prenant, chronologique, alternant sur 132 pages les planches colorées aux cadrages divers et les grandes illustrations à l’aquarelle. Il est agrémenté d’un dossier reprenant les faits, l’histoire du procès toujours en cours et le portrait de ses principaux protagonistes. Les pages de garde, reproduisant une carte du District de l’Audience de Quito de 1779, raviront les amateurs.

Il est souhaitable que cet ouvrage interpelle les consciences, nous rappelle aussi que d’autres «Texaco» existent de par le monde et que le combat continue, pour vaincre.

Fabrice BONNEFOY

En savoir plus sur Texaco, et pourtant nous vaincrons

Filmer le drame vénézuélien à hauteur d’hommes dans La Familia

Avec son premier long métrage qui sort en salle le 10 avril, Gustavo Rondón Córdova nous livre le portrait d’un pays meurtri. Alors qu’une partie du monde a les yeux rivés sur la crise économique et politique qui secoue le Venezuela depuis plusieurs années, le réalisateur choisit de traiter ce drame en filmant ses conséquences directes, à travers le récit d’un jeune garçon et son père.

Photo : Tamasa distribution

Pedro, 12 ans, erre avec ses amis dans les rues violentes d’une banlieue ouvrière de Caracas. Quand il blesse gravement un garçon du quartier lors d’un jeu de confrontation, son père, Andrés, le force à prendre la fuite avec lui. Andrés découvre son incapacité à le contrôler mais cette nouvelle situation rapprochera père et fils…

Dans le cadre, les corps sont transpirants, les habitations délabrées. La caméra à l’épaule et l’absence de musique appuient un traitement réaliste à la limite du documentaire au cœur des barres d’HLM dans la périphérie de Caracas. Pour le spectateur, le décor est fixé en quelques minutes : la Crise apparaît dans chaque coin d’immeubles à travers les pénuries de biens alimentaires et la violence.

Dans ce quartier vivent des êtres désenchantés, brutaux et vulgaires, à l’image de cette bande de gamins dans laquelle Pedro tue le temps. Le réalisateur a confié à Reggie Reyes le soin d’incarner à l’écran ce gosse au regard fiévreux et toujours défiant. Une attitude à la trop grande assurance qui rend difficile l’estimation de son âge, que seul son corps frêle trahit.

Fuir pour survivre

Pour son premier rôle à l’écran, l’acteur non professionnel envoûte par sa facilité à incarner la froideur et la lassitude d’un enfant devenu adulte trop vite. À ses côtés, on retrouve Giovanny García (El Amparo), père absent, perpétuellement inquiet, qui décide d’entraîner son fils en dehors des quartiers pour se protéger. Entre les deux hommes, autour desquels va se construire l’intrigue, jamais d’effusion de sentiments. Les rapports se font dans la force ou dans les silences d’une communication tronquée, les inquiétudes du fils trouvant pour seule réponse la lassitude d’un adulte autant dépassé que lui par un contexte dangereux.

Pour se protéger, la fuite est constante pour ces deux hommes. Fuir le danger du quartier d’abord, la pauvreté qui les rattrape ensuite. Et en quittant «el bloc», la périphérie, ils plongent ainsi dans une vie d’incertitude nomade. L’arrivée de Pedro en ville forme en ce sens une étape presque initiatique : il y découvre des quartiers différents du sien, où les Vénézuéliens qui luttent pour survivre servent littéralement les familles aisées. Il importe ainsi au réalisateur de nous rappeler qu’il existe encore des havres de paix et d’opulence à Caracas, comme autant d’îlots isolés dans une mer houleuse de destins fatigués.

Reconstruire une famille, reconstruire un pays

Mais c’est une parenthèse acide qui choque et accentue la réalité plus pressante : au Venezuela, tout est à reconstruire. La ville, comme en témoignent toutes ces habitations en travaux, mais aussi et surtout les familles, à la manière de celle formée par Pedro et Andrés. Pour Gustavo Rondón Córdova, la reconstruction du pays passe inévitablement par la recomposition d’un tissu familial : «La violence sociale, morale et économique est une conséquence politique. Si nous réussissons à ce que ce cercle de relations saines s’étende, c’est utopique mais on peut espérer que cela atteigne les politiques et qu’ensemble les individus créent une société moins hostile.» Si les problèmes de crise et de violence sont politiques, la volonté des hommes est pourtant la seule à pouvoir changer la situation.

Avec justesse, La Familia suit la construction d’une famille privée de figure féminine et maternelle. Dans leur tentative de fuite, le père et le fils comprennent le rôle essentiel que forme leur union même si elle conduit à un exil qui semble rester une fatalité indépassable. La performance des deux protagonistes est au rendez-vous et il la fallait juste pour rappeler au spectateur la puissance que jouent les destins individuels dans un pays depuis trop longtemps pris en otage par son actualité géopolitique.

Kévin SAINT-JEAN

La Familia de Gustavo Rondón Córdova, Drame, Venezuela-Chili-Norvège, 1 h 22 – Voir la bande annonce

Le jeu du chat et de la souris se poursuit entre le président de l’Équateur et Julian Assange

Après la diffusion de ses photos, vidéos et conversations privées sur divers réseaux sociaux, Lenín Moreno a dénoncé les tentatives de déstabilisation de son gouvernement : «Avec WikiLeaks, nous avons vu des preuves d’espionnage, d’intervention dans des conversations privées au téléphone, y compris des photos de ma chambre à coucher, de ce que je mange, de comment ma femme, mes filles et mes amis dansent.»

Photo : Peter Nicholls

Mais le plus grave contre le chef d’État équatorien concerne la révélation de documents connexes, surnommés «INA papers». Ces informations, publiées par le portail web inapapers.org, impliqueraient Lenín Moreno et ses plus proches collaborateurs, dont son frère, dans des affaires de corruption. L’intéressé a rejeté en bloc ces accusations en affirmant, sans le nommer, que celui qui représente le degré le plus extrême de son inimitié, à savoir son ex-allié Rafael Correa, en est à l’origine.

«Nous savons qui paie cela. Nous le savons parfaitement. Il est lié à ceux qui ont détourné des milliards de dollars au cours de la décennie passée.» Ainsi Moreno, qui a qualifié Julian Assange de «hacker» et de «problème hérité» qui constitue «plus qu’un tracas», a accusé l’ancien président Correa (2007-2017), l’un des poids lourds de la gauche sud-américaine, connu par sa position «anti-étasunienne». Justement, pour narguer l’Oncle Sam, Correa avait offert l’asile au fondateur de WikiLeaks le 19 juin 2012.

À présent, le cas «Assange», est devenu l’enjeu politique du combat déclaré entre l’actuel président Lenín Moreno et l’ex-chef de l’État qui depuis juillet 2017 réside à Bruxelles avec son épouse belge et a été convoqué par la justice équatorienne car il est soupçonné d’avoir commandité une tentative d’enlèvement d’un opposant politique en 2012. De toute évidence, M. Moreno essaye d’attiser le feu de ce combat à des fins politiques, et se débarrasser de l’encombrant hôte australien semble être une priorité.

De ce fait, la semaine dernière, lors d’un entretien avec des radios locales, M. Moreno a déclaré que «M. Assange a trop souvent réitéré ses violations de l’accord auquel [ils étaient] parvenus avec lui et son conseil juridique.» Et, en ce qui concerne la diffusion de ses données personnelles, parmi lesquelles le contenu de son compte Gmail, il a ajouté que«ce n’est pas qu’il ne peut parler librement, ce n’est pas qu’il ne peut s’exprimer librement, c’est qu’il ne peut mentir et encore moins pirater ou intercepter des comptes ou des téléphones privés». Par ailleurs, le gouvernement équatorien a porté plainte auprès du Rapporteur spécial de l’ONU sur la vie privée.

Cependant, d’après le site du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), «Moreno et son gouvernement n’ont présenté aucune preuve de leurs allégations. Ils savent très bien qu’Assange n’a pas d’accès à Internet, le gouvernement l’ayant fermé en mars dernier. La seule preuve de liens de WikiLeaks avec les INA papers, fournie par les partisans de Moreno, est que le compte Twitter de l’organisation, qu’Assange ne contrôle pas, a tweeté des informations et des articles sur ces révélations».

Pour le CIQI, il n’y a pas de doutes : Moreno utilise la publication des «INA papers» comme excuse pour accélérer l’expulsion du désormais célèbre activiste de l’ambassade londonienne. C’est précisément ce que confirme le consul d’Équateur résidant à Londres jusqu’en 2018. Selon Fidel Narvez, le chef de l’État équatorien «cherche un prétexte pour mettre fin à l’asile et à la protection de Julian Assange». À lire entre les lignes : sous la pression de Washington, comme l’a laissé entendre de façon brutale M. Correa en qualifiant Lenín Moreno de «traître» et de «mouton des États-Unis».

C’est dans cette déliquescence politique, après la décennie sans dialogue de l’ère Correa, que s’inscrit la position pro-étasunienne de Moreno. En effet, depuis son élection, l’actuel président tente de construire des ponts avec le grand voisin du nord sur une base d’intérêts commerciaux, sécuritaires, et migratoires. Rappelons que Mike Pence, le vice-président de Donald Trump, est arrivé en juin dernier à Quito pour rencontrer le président équatorien après sa visite au Brésil, lors de sa tournée latino-américaine centrée sur l’alarmante situation politique vénézuélienne, conséquence de la réélection de Nicolás Maduro.

Or, si Moreno cède aux supposées pressions des États-Unis, Assange risque la réclusion à perpétuité, voire la peine de mort, pour la publication par WikiLeaks de centaines de milliers de documents diplomatiques top secret détaillant les actions de la Maison Blanche dans différents pays du Moyen-Orient, mais aussi des dossiers secrets sur les détenus de Guantánamo. Les craintes d’Assange sont bien fondées, surtout depuis que l’administration Trump avait affirmé, en avril 2017, que son arrestation était une «priorité». Et le directeur de la CIA, Mike Pompeo, avait qualifié WikiLeaks «de service de renseignement non étatique hostile», après la publication d’outils d’espionnage utilisés par la Central Intelligence Agency.

De son côté, le Premier ministre australien Scott Morrison a catégoriquement rejeté les nouveaux appels de la famille et des partisans du fondateur de WikiLeaks. Ces derniers demandent au gouvernement de garantir le droit du citoyen australien de rentrer chez lui, à l’abri de la menace d’extradition aux États-Unis. Parmi les nombreux témoignages de soutien, Christine Assange a regretté sur YouTube que son fils soit la victime d’un «assassinat lent et cruel», avant d’ajouter que «les médecins qui l’ont examiné ont averti que ces conditions mettaient sa vie en danger».

Mais le gouvernement de coalition australien, comme le gouvernement travailliste précédent, est bien décidé à rester ferme sur la situation du lanceur d’alerte. Le journaliste Mike Head est de cet avis, et il précise que l’administration Morrison «est déterminée à voir Assange enfermé à vie ou même exécuté aux États-Unis, parce que son travail courageux […] a permis de mettre au jour les crimes de guerre, la surveillance de masse et les machinations antidémocratiques des États-Unis et de leurs alliés».

En attendant la suite, après sept années d’enfermement, on pourrait se demander si l’affaire Assange fournira de nouveaux éléments pour élucider ce scandale diplomatique inouï. Mais aussi, et surtout, s’il apportera des réponses aux maintes questions posées par l’ampleur de l’abîme existant entre la liberté d’expression, la transparence de l’information et les obscurs mobiles employés pour construire un prétendu monde meilleur, sous les impératifs de sécurité de Washington et les barreaux de sa zone d’influence.

Eduardo UGOLINI

La Chute de Montesinos, un film du Péruvien Eduardo Guillot au cœur d’un réseau de corruption

La publication d’une vidéo compromettante impliquant l’ancien conseiller et chef du renseignement Vladimiro Montesinos fait ouvrir en 1989 une enquête confiée au jeune avocat José Ugaz qui met en cause la dictature du président Alberto Fujimori. Ce contexte donnera l’idée du film La Chute de Montesinos au réalisateur péruvien Eduardo Guillot.

Photo : La Chute de Montesinos

Dans cette affaire, il a de sérieuses raisons de penser que le président et le gouvernement sont impliqués dans des crimes. Pour le prouver, José Ugaz devra affronter un réseau de corruption tissé pendant les années 1990. Alors que Montesinos s’est enfui au Panama pour demander l’asile, Ugaz décide de prendre les risques de ce défi dangereux dans l’intérêt d’un changement politique au Pérou.

Caiga quien caiga – La Chute de Montesinos est un film qui se fonde sur les événements réels les plus marquants de la situation politique péruvienne sous la dictature de Fujimori. Le film parle des derniers moments du pouvoir, de la chute et de la capture de Montesinos. Revenons quelques instants sur sa «carrière». Ancien agent de la CIA, il est connu dès les années 1980 comme l’avocat des «barons de la cocaïne» du Pérou et de Colombie, gagnant la confiance de divers narcotrafiquants. En avril 1990, en aidant le candidat présidentiel Alberto Fujimori à débloquer une vente peu licite d’immeubles, il en devient son «premier conseiller».

Quand Fujimori est élu Président du Pérou en juin 1990, Montesinos assume un rôle majeur et favorise les ambitions du président pour se débarrasser du Congrès. Après le coup d’État contre leur propre gouvernement en avril 1992, Montesinos gagne encore plus d’influence et se dresse en véritable chef des services de renseignement du Pérou. Il effectue alors une répression violente contre les rebelles du Sentier lumineux (faction armée du parti communiste du Pérou) n’hésitant pas à tuer les civils.

Vladimiro Montesinos est aujourd’hui incarcéré dans la prison hyper sécurisée de Callao, ville portuaire donnant sur le Pacifique. Plus d’une centaine de procédures ont été ouvertes à son égard. Il est accusé de génocide et d’actes de torture pour avoir été l’instigateur du massacre de Barrios Altos en 1991. Ce massacre est une expédition meurtrière menée par les forces armées péruviennes qui avaient pris pour cible des civils au lieu de membres du Sentier lumineux. La justice l’a pour l’instant condamné à une quinzaine d’années d’emprisonnement pour trafic d’influence, vente d’armes illégale, abus de biens publics, association de criminels et corruption. 

Le film se veut le récit de la lutte constante contre la corruption. Corruption de ceux qui cherchent le contrôle de l’État à des fins criminelles contre ceux qui essaient de continuer à croire en la justice et la liberté d’un pays kidnappé. Ces adeptes de l’équité ont abouti à l’arrestation de Fujimori. Condamné à 25 ans de prison, Fujimori est placé dans une prison dorée.

La Chute de Montesinos rappelle donc une époque dramatique du Pérou. La réalisation est correcte, même si l’interprétation est un peu théâtrale. Un film utile, car la corruption continue… Sur les écrans le 10 avril.

Alain LIATARD

La Chute de Montesinos d’Eduardo Guillot, Thriller judiciaire, Pérou, 1 h 38 – Voir la bande annonce

Les Oiseaux de passage, un film colombien de Cristina Gallego et Ciro Guerra

Dans les années 1960, en Colombie, une famille d’indigènes wayuu se retrouve au cœur de la vente florissante de marijuana à la jeunesse américaine quand Rafa, pour payer la dot de sa cousine qu’il veut épouser, se lance dans le narcotrafic. Quand l’honneur des familles tente de résister à l’avidité des hommes, la guerre des clans devient inévitable et met en péril leurs vies, leur culture et leurs traditions ancestrales. C’est la naissance des cartels de la drogue.

Photo : Les Oiseaux de passage

Quatrième long métrage de Ciro Guerra après L’Étreinte du serpent (2015) où l’on remontait l’Orinoque jusqu’à la période coloniale, ce troisième film co-réalisé avec son épouse et productrice fit un beau succès lors de l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes 2018.L’originalité  de son nouveau film est de retracer la naissance et le développement de l’empire du narcotrafic en l’enracinant dans les mythes des clans wayuu de la pointe nord de la Colombie.

Ciro Guerra explique la démarche et la portée de son film : «Pour moi, c’est un film noir, un film de gangsters. Mais il peut aussi être à la fois un western, une tragédie grecque et un conte de Gabriel García Márquez. D’une certaine façon, les genres sont devenus les archétypes mythiques de notre temps. Depuis la nuit des temps, l’être humain a essayé de se servir du mythe pour donner un ordre et un sens à une existence chaotique et dont le sens nous échappe. C’est la fonction des genres aujourd’hui : ils prédéterminent notre compréhension du monde et nous annoncent dans quel territoire une histoire va se déplier»

«Entre 2006 et 2007, nous nous sommes installés sur la côte du nord de la Colombie pour préparer notre film Los viajes del viento. L’une des scènes du film se passait pendant la bonanza marimbera [période d’exportation de cannabis aux États-Unis pendant les années 1970 et 1980, particulièrement dans le désert de la Guajira, où Les Oiseaux de passage a été tourné]. Nous avons fait des recherches en interrogeant les populations locales. La Guajira est une terre aride, sauvage, un territoire difficile où rien n’est acquis et rien ne vous est dû…»

«Nous avons été confrontés à de vraies intempéries, à une tempête de sable et un orage monumental, le plus important depuis six ans, qui a totalement détruit deux de nos plateaux de tournage. C’est un film où l’on a dû se battre pour chaque plan. Chez les Wayuu, complète Cristina Gallego, les femmes s’occupent du commerce et de la politique. En même temps, c’est une société très machiste. Pendant le travail de recherche pour écrire l’histoire, beaucoup de gens niaient que les femmes aient participé au narcotrafic. Elles sont restées à la maison, nous disait-on. On a évidemment découvert que ce n’était pas tout à fait vrai. Je voulais que ce ne soit pas l’histoire d’un autre parrain, mais plutôt d’une marraine. D’où le personnage de la matriarche joué par Carmina Martínez, une actrice de théâtre qui n’avait jamais travaillé au cinéma.»

«Au départ, nous voulions tourner avec des acteurs originaires de ce territoire, mais il n’existe pas de comédiens professionnels qui parlent la langue des Wayuu… On a organisé un long casting, mais on ne les a pas trouvés. En outre, c’était important que les acteurs qui jouent les personnages principaux portent le poids de leurs rôles, subissent une transformation physique et supportent le passage du temps dans le film. Nous avons donc fini par faire appel à des professionnels pour les rôles principaux, dont certains viennent quand même de la région de la Guajira, comme Carmina Martínez ou José Acosta

«C’est une façon intéressante de travailler ajoute Ciro Guerra, car les acteurs professionnels apportent leur rigueur et leur discipline, et de leur côté, les non professionnels enrichissent le tournage de leur expérience, de tout ce qu’un comédien professionnel ne peut pas jouer, cela faisant appel au vécu… Après une longue recherche, nous avons trouvé des acteurs non professionnels dans plusieurs rancherías, les résidences traditionnelles des Wayuu de la Guajira.»

Entre la réalité et l’imaginaire, entre le monde des croyances et des coutumes, entre le surnaturel et la magie face au narcotrafic, c’est un monde des origines et celui d’aujourd’hui qui s’affrontent.  À signaler le remarquable travail effectué non seulement sur les couleurs, mais aussi sur le son par Carlos García et Claus Lynge. Un film à ne pas manquer, en salle à partir du 10 avril.

Alain LIATARD

Les Oiseaux de passage de Cristina Gallego et Ciro Guerra, Drame-Thriller, Colombie, 2 h 05 – Voir la bande annonce

Au Venezuela, Juan Guaidó reste fermé aux tentatives de dialogues de Nicolás Maduro

Samedi dernier, les partisans de Maduro et ceux de Guaidó ont de nouveau manifesté par milliers dans les rues de Caracas et d’autres villes. Le journal Le Devoir de Québec met à la une du samedi 6 avril des informations sur les déclarations du chef de l’opposition vénézuélienne, Juan Guaidó. Celui-ci a déclaré avoir lancé la «phase définitive» de l’éviction du président Nicolás Maduro.

Photo : Carlos Garcia Rawlins

Juan Guaidó, président intérimaire reconnu par plus de cinquante pays, dont les États-Unis, était présent lors de la manifestation dans l’est de la capitale. Devant des milliers de partisans de la «liberté», il a déclaré : «On est là et on va y rester ! Tous dans la rue, pour la phase définitive qui mettra fin à l’usurpation !» L’un des manifestants, Marcel Rouaix, a déclaré à l’AFP : «On est en mode survie, c’est ce à quoi nous oblige cette dictature.»

Vendredi, Guaidó, président du Parlement, avait annoncé «la montée en pression la plus grande de l’histoire» à propos de ce contexte particulier. Pour faire évoluer l’avenir du Venezuela, Guaidó souhaite garder active cette vague de mobilisation. Il a donc appelé le peuple à de nouvelles manifestations mercredi prochain. De son côté, Maduro a posté cet appel sur Twitter : «Ensemble, toujours mobilisés, continuons à défendre la paix et l’indépendance nationale. Halte à l’ingérence !»

À Maracaibo, la deuxième ville du Venezuela, les forces de l’ordre ont dispersé une manifestation de manière violente. Deux députés de l’opposition, Renzo Prieto et Nora Bracho, ont alors été arrêtés puis détenus. Dans les autres villes du pays, les manifestations se sont déroulées dans le calme.

Ne voulant pas laisser la rue à l’opposition, le pouvoir chaviste a fait mobiliser des milliers de fidèles vêtus de rouge contre l’«impérialisme». Devant une foule de ses partisans, Maduro a appelé plusieurs pays de la région en soutien : «Le Venezuela demande un soutien et un accompagnement pour un grand dialogue de paix, d’entente.»

En janvier, le Mexique et l’Uruguay avaient proposé de faciliter un dialogue entre Maduro et Guaidó. Samedi, le président socialiste a sollicité la Bolivie et les pays des Caraïbes. «Avec l’accompagnement du Mexique, de la Bolivie, de l’Uruguay et de la Caraïbe, le Venezuela peut organiser au plus tôt une table de dialogue avec tous les secteurs», a déclaré Maduro. Or Guaidó rejette toute discussion avec celui-ci, car leur désaccord est profond. Maduro rend les sanctions américaines responsables des problèmes économiques du Venezuela,  tandis que Guaidó estime que la corruption du gouvernement est à blâmer.

Pour discuter de la crise humanitaire au Venezuela, le Conseil de sécurité des Nations unies doit se réunir mercredi 10 avril en présence du vice-président américain Mike Pence.

Eulalie PERNELET
D’après Le Devoir

Un roman mexicain : l’affaire Florence Cassez, le nouveau livre de Jorge Volpi

Après Examen de mon père, publié en 2016 (édition française en 2018), remarquable et émouvante réflexion sur la personnalité du chirurgien reconnu et du père exigeant de l’auteur, Jorge Volpi revient avec ce Roman mexicain qui a obtenu le prestigieux prix du roman Alfaguara 2018. Curieusement, exactement comme en France en 2017 où le prix Goncourt (Éric Vuillard) et le Renaudot (Olivier Guez) sont davantage des récits historiques que de purs romans, cet ouvrage, malgré son titre, est essentiellement une chronique judiciaire et politique.

Photo : Tania Victoria-Secretaría de Cultura CDMX/Seuil

L’affaire Florence Cassez ‒en réalité Cassez-Vallarta‒, Israel Vallarta étant le nom du Mexicain, ex-compagnon de Florence, arrêté en même temps qu’elle et toujours incarcéré au moment de la publication originale, a fait grand bruit à partir de 2009 (date du voyage de Nicolas Sarkozy au Mexique) et jusqu’à la retentissante libération de la Française.

Jorge Volpi s’est saisi de l’affaire qui l’a particulièrement attiré, lui qui a toujours considéré la France comme sa deuxième patrie. Après des mois d’enquête très poussée, aidé par ses qualités d’écrivain reconnu et par des études de droit entamées dans sa jeunesse, il a voulu faire connaître une vérité extrêmement embrouillée depuis le début.

Dès l’arrestation de Florence Cassez et d’Israel Vallarta, tout est confus, à commencer par la date de l’arrestation qui n’est pas la même pour les suspects que pour la police : un jour d’écart entre les deux versions ! Tant que l’affaire reste au seul niveau crapuleux (le rapt de trois personnes dont un enfant par une bande organisée), on s’en tient à la divergence des points de vue. S’ajoutent les mensonges avérés de la police et de la justice mexicaines.

L’enquêteur, en s’appuyant sur la malhonnêteté générale qui a dominé à l’origine de l’affaire (la mise en scène par deux chaînes de télévision d’une fausse arrestation de présumés coupables sans qu’à aucun instant soit respectée toute présomption d’innocence), démarre ses recherches, comme le fit Voltaire pour Calas, avec la ferme volonté de défendre Israel Vallarta mais surtout Florence Cassez et de démontrer leur innocence, ce qui est probablement le cas sur le fond, aucune preuve, dans un sens ou dans l’autre n’ayant été apportée.

Tout se complique encore quand la politique fait son entrée. Deux présidents égolâtres, Felipe Calderón au Mexique et Nicolas Sarkozy en France, s’affrontent, la vérité s’efface devant ce que l’enquêteur qualifie de «combat de coqs». La maladresse de Nicolas Sarkozy et les provocations répétées doublées d’impolitesses multiples de sa ministre Michèle Alliot-Marie font capoter l’Année du Mexique en France, grande manifestation culturelle, et retardent de plusieurs années le transfert de la Française vers son pays d’origine.

L’enquête est pointilleuse et, même si en son temps on a suivi depuis la France l’affaire de près, on découvre quantité d’informations. Les manques des autorités policières, judiciaires et politiques sont manifestes et très coupables, s’opposant à deux personnalités (Israel et Florence) plutôt faibles et encore affaiblies par les circonstances dans lesquelles elles sont involontairement plongées.

Ce qui demeure à la fin de la lecture, c’est beaucoup d’amertume envers une justice mexicaine qui à l’époque (qu’en est-il aujourd’hui ?) a ostensiblement montré ses faiblesses, envers des hommes et des femmes politiques qui, des deux côtés de l’Atlantique, ont fait preuve de légèreté coupable, envers un déséquilibre judiciaire (Florence a été libérée en 2013, son «complice» mexicain est toujours emprisonné).

Demeure aussi une question troublante : où se cache le roman annoncé jusque dans le titre, dans cet excellent document, recherche fouillée et extrêmement précise, qui cite au mot près les rapports policiers et les minutes des différents procès, mais dans lesquelles les seules et rares interventions de l’auteur consistent à imaginer comment a pu réagir Florence face à telle décision des policiers ou des juges ? Ne tenons pas compte du titre et plongeons dans l’examen d’une affaire judiciaire complexe, pour paraphraser le précédent ouvrage de Jorge Volpi.

Christian ROINAT

Un roman mexicain : l’affaire Florence Cassez de Jorge Volpi, traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli, éd. Le Seuil, 384 p., 22 €. Jorge Volpi en espagnol : Una novela criminal, ed. Alfaguara, Prix Alfaguara 2018 / En busca de Klingsor / El fin de le locura, ed. Seix Barral / No será la tierra / Memorial del engaño / Las elegidas / Examen de mi padre, ed. Alfaguara. Jorge Volpi en français : À la recherche de Klingsor / La Fin de la folie, éd. Plon / Le Temps des cendres / Le Jardin dévasté / Les Bandits. Opéra-bouffe en trois actes / Examen de mon père, éd. Le Seuil.

Jorge Luis Volpi Escalante, né le 10 juillet 1968 à Mexico, est membre, avec Ignacio Padilla, Eloy Urroz, Pedro Angel Palou, Ricardo Chávez Castañeda et Vicente Herrasti, de la «Génération du crack» qui se veut en rupture avec le Boom latino-américain.

Le Festival du cinéma brésilien de Paris, un événement unique du 9 au 16 avril 2019

Le festival du cinéma brésilien de Paris est le plus grand événement célébrant la créativité cinématographique du Brésil à l’étranger. Véritable vitrine du cinéma brésilien en France, le festival a présenté plus de 300 films depuis 21 éditions, regroupant ainsi plus de 46 000 spectateurs. Le 21e festival du cinéma brésilien aura lieu au cinéma de l’Arlequin à Paris du 9 au 16 avril 2019. Pour cette nouvelle édition, le festival s’inscrit dans une démarche d’égalité et d’innovation.

Photo : Ma mauvaise réputation

La soirée d’ouverture lancera le festival avec un concert du groupe brésilien Banda Ponte Sonora. Percussion, guitare, voix viendront ouvrir les trois jours du festival qui seront rythmés par le passage d’une vingtaine d’invités brésiliens venant présenter leurs films sélectionnés. Le film d’ouverture, Le Baiser sur l’asphalte de Murilo Benício, présente la vie de Nélson Rodrígues, dramaturge brésilien. Cette première européenne se fera en présence de Sonia Rodrígues, la gestionnaire de l’œuvre de Nélson Rodrígues. Par la suite, plus de vingt films et documentaires seront présentés au public.

Lors de cette nouvelle édition, le festival lancera la plateforme Jangada VOD, catalogue numérique de 80 films. Elle est consacrée exclusivement aux productions brésiliennes et à leur diffusion en France. La production cinématographique brésilienne compte environ 160 œuvres de fiction et de documentaires chaque année. Or le cinéma brésilien reste méconnu et peu accessible au public étranger. Jangada permet alors de donner davantage de visibilité aux films brésiliens en France. De plus, la plateforme numérique rassemble également des coproductions euro-brésiliennes, ainsi que les films européens portant sur le Brésil.

Pour clôturer le festival, le documentaire Amazônia Groove de Bruno Murtinho sera présenté le 16 avril. Ce film artistique met en valeur les musiciens du nord du Brésil. Le même jour aura lieu le deuxième forum audiovisuel à l’Ambassade du Brésil. Événement célébrant les 50 ans de la signature de l’accord de coproduction cinématographique entre la France et le Brésil. Le forum sera aussi le moyen de faire un appel aux dons au plus grand fonds de financement audiovisuel au monde, le Fonds sectoriel de l’audiovisuel.

Alors que le monde du cinéma présente parfois des inégalités de genre, ce festival tient à représenter l’égalité entre les hommes et les femmes. Pour ce fait, la sélection des réalisateurs et réalisatrices respecte la parité. Dans cette démarche de mise en avant des femmes, le festival présentera le documentaire de Daniela Kallmann sur la vie de Marcia Haydée, ballerine brésilienne, connue comme «la Callas de la danse».

Eulalie PERNELET

Retrouvez toutes les informations de l’événement sur le site du festival.

Inscription newsletter

Inscription newsletter depuis le 11 mars

Articles par mois

Articles par catégorie