« Mexico Médée » une version mexicaine du tragique aux éditions du Sous-sol

Dahlia de la Cerda est née en 1985 à Aguascalientes, au Mexique. Diplômée en philosophie, elle a d’abord travaillé dans une usine, comme serveuse dans un bar ou comme vendeuse sur un marché aux puces, avant de se consacrer à la littérature. Après Chiennes de garde (2019), Mexico Médée (initialement publié sous le titre Medea me cantó un corrido en 2024) est son deuxième recueil de nouvelles traduit en français. Également activiste, elle codirige le collectif féministe Morras Help Morras.

Mexico Médée est une œuvre vraiment déroutante. Voilà pourquoi, pour la décrire, il nous faut d’abord souligner l’évidence : il s’agit a priori d’un recueil de six nouvelles. Du moins, c’est sous cette composition que Dahlia de la Cerda choisit de représenter la réalité sociale de son pays, à travers les histoires successives de femmes marginales, toutes entourées d’hommes jeunes recrutés par le crime organisé. Ce sont autant de vies gangrénées par le narcotrafic et ses conséquences, que la perspective offerte soit celle d’une mère, d’une fille sous emprise et séquestrée dans une prison dorée ou d’un fils devenu tueur à gage :  discours de ce monde ou discours d’outre-tombe. Mais, entrelacés, ces récits forment bien a posteriori un ensemble, une seule et même tragédie, celle du Mexique d’aujourd’hui, de sa violence qui prend irrémédiablement au piège tous les habitants de San Miguelito, écrasés entre des narcotrafiquants sans foi ni loi et des militaires cruels et brutaux. Mais, à la croisée de toutes ces trames narratives, toutes les destinées tombent sur une certaine Médée.

Pourquoi Médée ? Que peut-elle bien venir faire, incongrue, au Mexique, brisant les lois de la vraisemblance ?Comme toute œuvre de fiction, Mexico Médée, part d’une spéculation ou, plutôt, d’une possibilité : imaginer comment serait l’expérience de la mythique Médée au cœur du Mexique. Figure mythologique moralement « polémique », puisque meurtrière vengeresse de ses enfants, elle renaît fantasquement sous la plume de Dahlia de la Cerda au volant d’une Jetta rutilante, toute vêtue de noir et parée de tresses africaines. Mais, ce n’est que pour mieux, sans doute, lui offrir l’occasion de se racheter : elle n’hésitera pas à aider certaines à avorter, d’autres à accoucher, quelques-unes à chercher et à localiser le cadavre de leurs enfants. À coups d’actes de bravoure et de réconfort, faisant resurgir l’espoir dans son sillage, l’ancienne héroïne tragique pourra elle-même trouver la rédemption et un peu de paix dans un destin marqué par la fatalité : réécrire la mythologie peut dès lors sous-tendre un véritable cri de résistance.

Pour lire Mexico Médée, il faut donc adhérer à l’incongruité apparente et accepter d’entrer dans un monde quelque peu délirant. San Miguelito, le petit village qui sert de décor aux récits est dit se situer à Aztlán, « une terre de guerre, une terre sanguinaire, une terre sans espoir » et pourtant « une terre magnifique » composée « de toutes sortes de paysages ». Or, Aztlán est une terre mythique, la ville sacrée des Aztèques, et devient une terre-symbole. Dans ce jeu de réécriture et de réinterprétations, théoriser les réalités sociales mexicaines n’aurait pas de sens et n’évoquerait pas suffisamment la magnitude des drames vécues quotidiennement par les petites gens. C’est pourquoi Dahlia de la Cerda préfère les métaphores et les symboles de la fiction pour donner une portée mythifiant à son récit. Mexico Médée est évidemment un exercice de style pour réactualiser les classiques, c’est aussi un mélange surprenant d’éléments mythologiques et de culture populaire, mais il s’agit finalement surtout de métamorphoser les six nouvelles de sa composition première en un drame emblématique, en six actes d’une tragédie hautement collective.

Mexico Médée n’est donc pas une simple réinterprétation féministe du mythe de Médée : c’est une véritable diatribe contre un système et une société. Les oubliés et les invisibilisés de la société, grâce à l’aide auxiliaire de Médée, prennent la parole et accèdent au rang de héros, de protagonistes de leur propre vie. Le livre de Dahlia de la Cerda est aussi perturbant pour cela et l’humour noir devient un acte de rébellion contre l’irrévocable fatalité dont témoigne le texte dans son ensemble. Au contraire des corridos traditionnels, comme ultime transgression, ce ne sont plus les narcos ni même les militaires qui sont glorifiés, mais bien des femmes et des hommes humbles ou encore, allégoriquement, la maternité désirée ou non, l’amour au temps de la violence et des conflits armés, les luttes constantes contre le spectre ubiquitaire de la mort.

Dans Mexico Médée, le style est percutant et innovant ; le discours ne l’est pas moins. Si l’écriture de Dahlia de la Cerda tend à rompre les conventions littéraires, c’est pour mieux briser les silences autour des inégalités de genre, des horreurs et des conséquences de la pauvreté, racine hideuse de tous les maux, de la violence généralisée et structurelle de l’État mexicain. La modernité de sa langue est un choix et se veut donc le reflet de son engagement politique radical. A l’image de son anti-héroïne Médée, symbole provocateur de rébellion, Dahlia de la Cerda, en rupture avec les normes d’un système qui normalise la violence sans réellement la condamner, propose de nouveaux modèles pour tous ceux qui protagonisent au quotidien leur propre tragédie. Paru le 15 janvier 2025 en librairie, Mexico Médée de Dahlia de la Cerda est disponible aux Éditions du sous-sol.