« Minuit à bord » le dernier roman de Laura Alcoba, publie chez Gallimard, en librairie de cette semaine

En résidence face à la mer dans le fameux hôtel du Belvédère à Cerbère, Laura Alcoba enquête sur la vie de Benjamin Fondane, poète et cinéaste mort en déportation, auteur d’un film unique et membre d’un trio indestructible formé avec sa femme et sa sœur. Poète et cinéaste, Benjamin Fondane a disparu à Auschwitz en 1944. Il avait connu Tristan Tzara et André Breton, s’en était bientôt éloigné lorsqu’au début des années 1930, les deux poètes avaient perdu une partie de leur liberté. Liberté que Fondane admirait chez René Clair, cinéaste filmant Entracte, Man Ray L’Étoile de mer, Buñuel Un chien andalou : toute une avant-garde attachée au cinéma muet. Les poèmes de Benjamin Fondane ont été rassemblés en un recueil chez Verdier. « Un visage d’homme », bouleversant, est disponible en ligne[1].

Laura Alcoba, romancière, notamment autrice de ManègesPetite histoire argentine (Gallimard, 2007) et de Par la forêt (Gallimard, 2022), a mené une enquête romanesque sur la mystérieuse disparition de Tararira, film tourné en 1936 par Benjamin Fondane lors d’un séjour en Argentine. Minuit à bord relate cette histoire. L’enquêtrice s’installe en résidence à l’hôtel Belvédère de Cerbère, dont une photo apparaît en bandeau. Cette sorte de vaisseau Art déco, construit dans les années 1930, servait de lieu de transit aux riches voyageurs qui se rendaient en Espagne. Il a connu une longue période de désaffection. Quand la romancière y habite, elle est seule. C’est à la fois « une chance et une épreuve », selon Elsa Osorio, son amie également écrivaine qui lui a donné l’adresse. Le lieu, qu’elle aura l’occasion de visiter avec une guide, est hautement romanesque. Face à la romancière, comme d’un promontoire perché sur le vide, la Méditerranée.

Laura Alcoba a apporté ses galletas marineras, des biscuits typiquement argentins, et un cahier Air France, très cher payé dans un avion. Détails ? Oui et non. Le livre a sa dimension autobiographique, genre que l’autrice a pratiqué pour Les Rives de la mer douce (Mercure de France, 2023). Elle crée une relation familière avec le lecteur à qui, parfois, elle s’adresse. Une complicité certaine l’unit à Benjamin Fondane, proximité entre des êtres simples, des rêveurs et des êtres affectueux. La première chose qui frappe en effet chez le poète natif de Jassy, en Roumanie, est le lien puissant qui l’unit à sa famille et à sa sœur, Line, en particulier. Lorsque celle-ci perd son jeune mari, il lui écrit : « Dans le vide qui nous entoure, on est deux à nous tenir la main pour ne pas tomber ». Ce « nous » inclura bientôt Geneviève, l’épouse de Benjamin, lorsqu’il arrive à Paris. Sa sœur rejoindra le couple dans leur appartement de Paris, et quand Benjamin Fondane, en séjour à Buenos Aires pour tourner son film, leur écrit, le « nous » est constant. Les lettres sont collectives et transparentes, écrites à la main.

La narratrice se l’imagine tandis qu’il raconte et mime par des gestes le film Entracte à l’écrivaine Victoria Ocampo. Le roman s’ouvre sur la rencontre entre la richissime héritière argentine et lui, dans l’appartement de Léon Chestov, philosophe d’origine russe et véritable maitre de Benjamin Fondane. Victoria Ocampo est une figure cosmopolite qui a œuvré en mécène des deux côtés de « la flaque » (oui, c’est ainsi que les Argentins surnomment l’Atlantique). Elle persuade Benjamin Fondane de tourner son film à Buenos Aires, payant son voyage en cabine de luxe sur le paquebot Florida. Ensuite, c’est moins clair. Victoria Ocampo disparaît quelque peu de la circulation, mais Benjamin Fondane a trouvé, grâce à elle, des producteurs : les frères Machinandiarena. Un nom abracadabrantesque pour une mystérieuse intrigue. Le film est tourné, des bobines et images existent, on peut les voir sur YouTube.

Le roman expose la manière dont la narratrice enquête, entre Buenos Aires et Paris, d’un café fameux près du Río de la Plata, à un autre aussi célèbre, dans la capitale française. Une galerie défile, constituée de personnages aussi hauts en couleur les uns que les autres. La romancière a pu connaître le récit de la seule projection du film grâce à un dernier témoin : Gloria Alcorta, elle aussi écrivaine, qui a donc vu le film avant qu’il ne soit détruit. Laura Alcoba le raconte au conditionnel passé puisque Gloria est décédée longtemps avant qu’elles puissent se rencontrer : « À Cerbère, dans la mallette, au milieu de mes trésors, parmi les fantômes et les maux, j’aurais trouvé le cahier contenant mon entrevue avec Gloria. J’aurais relu les mots prononcés par Gloria Alcorta pour les reprendre ici, dans ce livre. Et pour vous les transmettre à vous qui lisez. »

Le conditionnel passé de l’écrivaine est aussi le temps (ou mode) qui va avec les « si ». Benjamin Fondane aurait pu échapper à son sort tragique. En 1936, il songeait à ramener Line et Geneviève dans la capitale argentine. Il sentait bien qu’un mauvais vent soufflait sur l’Europe. Victoria Ocampo aussi. Ils en avaient parlé en 1939 lors de leur dernière rencontre ; elle a repris dans ses mémoires les mots de son ami. Peut-être qu’en écrivant les derniers mots que Fondane lui a adressés, la chaîne des « si » s’est réveillée en elle. « Si son film était sorti, si Benjamin Fondane avait de nouveau traversé l’océan, si Benjamin, Line et Geneviève avaient pu s’installer à Buenos Aires ? » En 1944, à Drancy, Benjamin refusa de se séparer de Line, malgré les soutiens dont il disposait dans le milieu littéraire en cette presque fin de guerre : « Dans le vide qui les entourait, Benjamin a refusé de lâcher la main de sa sœur. »