Élection présidentielle au Costa Rica : victoire de Laura Fernández Delgado

Le scrutin présidentiel et législatif du 1er février 2026 marque une rupture historique pour le Costa Rica. Longtemps perçu comme un modèle de stabilité institutionnelle, de bipartisme modéré et de compromis social, ce petit pays d’Amérique centrale (environ 5,3 millions d’habitants) a validé dans les urnes une recomposition profonde de son paysage politique. La victoire de Laura Fernández Delgado, héritière politique du président sortant Rodrigo Chaves Robles, consacre l’installation durable d’un populisme conservateur centré sur la sécurité, l’efficacité exécutive et la défiance envers les contre-pouvoirs traditionnels.

Le mandat de Rodrigo Chaves (2022-2026) à la tête du pays s’achève sur un contraste saisissant. Ciblé par de multiples enquêtes judiciaires et accusé d’autoritarisme, il conserve pourtant une popularité proche de 60 %, soit une des plus élevées d’Amérique latine. Cette adhésion repose sur une communication directe, agressivement anti-élites, et sur des résultats macroéconomiques tangibles.

En 2025, le chômage est en effet tombé à 7 %, son plus bas niveau depuis plusieurs années. De son côté, le taux de pauvreté est passé de 18 % à 15,2 %, tandis que l’inflation est restée contenue. Enfin, les investissements directs étrangers ont progressé de manière continue, portés par une politique de discipline budgétaire et de simplification administrative ainsi que par l’attraction de grands groupes technologiques. Ces indicateurs ont nourri un sentiment de solidité et renforcé la crédibilité internationale du pays. Un tel bilan est toutefois contesté.

Le Centre de Recherches et d’Études politiques (CIEP) de l’Université du Costa Rica souligne que ce bilan a été obtenu au prix de coupes sévères dans les budgets sociaux et sanitaires. Dans un pays qui demeure un des plus inégalitaires de la région et où le coût de la vie est le deuxième plus élevé d’Amérique latine après l’Uruguay, ces choix ont alimenté un ressentiment social que Rodrigo Chaves a habilement redirigé contre les institutions.

La présidence Chaves a par ailleurs été jalonnée de conflits avec le pouvoir judiciaire et la presse. Dès 2023, le parquet costaricain ouvre des enquêtes pour abus de pouvoir et trafic d’influence à l’encontre du chef d’État. Le point culminant de cette course judiciaire remonte au 1er juillet 2025, lorsque la Cour suprême demande la levée de l’immunité présidentielle pour une affaire de corruption portant sur 32 000 dollars liés au financement illégal présumé d’un conseiller en communication. Parallèlement, Chaves entretient une relation hostile avec les médias indépendants, accusés de freiner l’action gouvernementale. De plus, le refus de ratifier l’accord d’Escazú (2021) sur la protection de l’environnement est interprété comme un signal clair en faveur des intérêts privés, surtout dans une nation où la nature est aussi protégée qu’au Costa Rica.

Malgré tout, une partie de l’électorat perçoit ces procédures et accusations comme des tentatives de déstabilisation venues de l’« ancien système », renforçant l’adhésion à un homme fort. La Constitution costaricienne de 1949 interdit la réélection immédiate : le président est élu pour quatre ans et doit attendre huit ans après la fin de son mandat avant de pouvoir se représenter. Cette règle, assouplie en 2005, mais toujours restrictive, empêchait donc Rodrigo Chaves de briguer un second mandat en 2026. Son camp s’est alors tourné vers Laura Fernández, déjà à la tête de plusieurs ministères depuis 2022, afin d’assurer la continuité sans violer la lettre constitutionnelle.

Le scrutin de 2026 se distingue par une fragmentation inédite : vingt candidats se présentent, symptôme clair de l’effondrement du bipartisme traditionnel. Face à eux, Laura Fernández incarne la continuité sécuritaire et économique. Son programme assume une « inspiration salvadorienne » : renforcement du contrôle territorial, construction d’une prison de haute sécurité et recours possible à l’état d’exception dans les zones gangrenées par le trafic de drogue, à la manière du président Nayib Bukele.

Sur le plan économique, Laura Fernández promet libéralisation, modernisation des ports et attractivité accrue pour les capitaux étrangers tout en adoptant une ligne conservatrice sur les questions sociétales. Ses principaux rivaux, issus du Parti de Libération nationale (formation centriste emmenée par Álvaro Ramos Chaves) ou de coalitions de centre-gauche, peinent à dépasser leurs bases initiales. L’incapacité de l’opposition à s’unir laisse le champ libre à la candidate officielle.

Avec plus de 800 homicides en 2025, soit un quasi-record historique, la sécurité devient l’enjeu central du scrutin. Or, Laura Fernández sait capitaliser sur la peur face à cette tendance, promettant rapidité et fermeté face à des bandes perçues comme hors de contrôle. Jusqu’à la fin de la campagne, près d’un tiers des électeurs se déclarent indécis, mais la dynamique de fin de course, conditionnée par la criminalité, favorise clairement la continuité. De fait, les sondages du CIEP montrent une progression nette pour la candidate adoubée par Rodrigo Chaves : 25 % en octobre 2025, 40 % en décembre de la même année, puis 43,8 % à dix jours du scrutin.

Le 1er février 2026, Laura Fernández recueille 48,5 % des suffrages, loin devant son principal adversaire, Álvaro Ramos Chaves (33,3 %). La participation atteint quant à elle 66,96 %, en nette hausse par rapport à 2022. Le système électoral costaricien prévoit une victoire au premier tour dès 40 % des voix et aucun second tour n’est donc nécessaire. De leur côté, les élections législatives confirment l’ampleur du basculement. Le parti Peuple souverain (PPSO) de Fernández obtient trente sièges sur 57. Les formations historiques (Parti de Libération nationale, Parti d’Action citoyenne) se voient reléguées à l’opposition. Le nouveau pouvoir dispose ainsi d’une marge de manœuvre considérable pour gouverner.

La présidente élue hérite en somme d’un exécutif fort et d’une majorité parlementaire solide. Reste à savoir si la promesse sécuritaire pourra être tenue sans éroder l’État de droit. La construction de méga-prisons et l’usage potentiel de l’état d’exception risquent effectivement de susciter des résistances de multiples natures. Sur le plan social, la baisse de la pauvreté devra s’accompagner d’une réduction réelle des inégalités, faute de quoi le mécontentement pourrait rapidement resurgir.

L’ombre de Rodrigo Chaves plane également sur le nouveau mandat et l’opposition redoute une présidence « téléguidée ». Il faut ajouter que la victoire de Fernández s’inscrit dans une dynamique continentale. Après Nayib Bukele au Salvador, Javier Milei en Argentine ou encore José Antonio Kast au Chili, le Costa Rica consolide ainsi le camp des pays misant sur l’ordre et la fermeté. Cette nouvelle droite partage des traits communs, à savoir le rejet des élites, la priorité absolue donnée à la sécurité et l’usage intensif des réseaux sociaux pour contourner les médiations classiques.

L’élection de 2026 restera en conséquence comme le moment où le Costa Rica a accepté de remettre en question son image d’exception démocratique en Amérique ibérique. Face à la violence et au trafic de drogue, une majorité d’électeurs a privilégié l’efficacité et l’autorité à la prudence institutionnelle. Laura Fernández dispose désormais des leviers nécessaires pour transformer en profondeur son pays. La question centrale demeure néanmoins : jusqu’où cette transformation ira-t-elle sans rompre l’équilibre démocratique qui faisait, hier encore, la singularité de « la Suisse de l’Amérique latine » ?