« Palabra Pública » revue culturelle éditée par l’Université du Chili depuis 2016

Elle contribue notamment au dialogue nécessaire à la construction d’une démocratie forte et diffuse et promeut la pensée critique au Chili et en Amérique latine. Palabra Pública est devenue un média multiplateforme qui, outre la revue imprimée, comprend un site web, une communauté sur les réseaux sociaux et, depuis 2019, une émission de radio diffusée sur Radio Universidad de Chile (102.5 FM). Sa mission repose sur le droit à la communication et la liberté d’expression. Les opinions exprimées n’engagent que leurs auteurs. Nous venons de recevoir la dernière édition de Palabra Publica N° 36 sous le titre « La realidad y sus límites » (Novembre-décembre 2025) et nous vous proposons de lire ci-dessous sa présentation.

« Un grand édifice, à mon sens, doit naître de l’immesurable, passer par des moyens mesurables lors de sa conception, et finalement retourner à l’immesurable », disait l’architecte américain Louis Kahn. Ce principe fondamental pour tous ceux qui ont étudié sa discipline nous permet de comprendre le monde : ce que nous touchons, observons et ce qui nous entoure est né d’abord d’une idée, d’une impulsion, d’une intuition invisible. Avant le mur, il y avait le désir de se réfugier ; avant l’objet, le besoin ; avant l’œuvre d’art, l’imagination. L’intangible est à l’origine de toute forme, mais il est aussi sa destinée : lorsque ce qui est créé – une maison, un tableau, un livre – devient expérience, il retourne au domaine de l’immesurable.

Toute la réalité humaine naît de ce double mouvement. Lorsque nous avons décidé de consacrer un numéro à la dichotomie entre le tangible et l’intangible, nous souhaitions avant tout explorer une question qui nous anime depuis la création de Palabra Pública : pourquoi continuer à imprimer un magazine sur papier à l’heure où tout semble se dissoudre dans le numérique ? Mais nous voulions aussi interroger le présent : une ère où la mémoire est stockée dans des nuages invisibles, où l’argent – plus que jamais – circule comme une abstraction, où converser avec l’intelligence artificielle est devenu un geste quotidien, tandis que le toucher s’estompe.

Des arts à la littérature, des sciences à l’économie, nous avons invité différents auteurs à réfléchir à la manière dont, dans un contexte de virtualité croissante, le matériel et l’immatériel coexistent, dialoguent, se contredisent et se réinventent. L’illustration de couverture, réalisée par María Gabriela Prat, suggère précisément que les frontières qui délimitent ce que nous considérons aujourd’hui comme réel entremêlent de plus en plus le tangible et l’intangible. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que nombre d’auteurs abordant ces lignes, issus de différentes disciplines, l’impact de l’intelligence artificielle et ses enjeux : cette « pensée désincarnée » – selon l’expression de l’essayiste Paz López – qui « ne doute pas, elle calcule ; elle ne désire pas, elle prédit » ; « une pensée aseptisée, coupée de l’expérience, où, d’après Pilar Barba, vice-rectrice à la formation continue et à la communication de l’Université du Chili, l’erreur et le préjudice ont été remplacés par le pouvoir prédictif de l’algorithme ».

Du point de vue de la théorie des nouveaux médias, le penseur finlandais Jussi Parikka nous rappelle, dans un entretien, que derrière les technologies qui transforment notre quotidien se cache une réalité matérielle bien concrète : immenses centres de données, infrastructures énergivores et consommatrices d’eau, pollution et extractivisme constituent le revers visible de l’univers supposément immatériel. Paradoxalement, la promesse de progrès véhiculée par ces technologies est de plus en plus quantitative et tangible – écrans, gadgets, biens de consommation – et de moins en moins qualitative, comme le soutient le philosophe Sergio Rojas dans ce numéro : un progrès sans récit, sans idées, où les avancées technologiques nous mènent vers un avenir que nous sommes incapables d’imaginer.

Ce phénomène se manifeste clairement en politique, et notamment dans la rhétorique populiste, où les discours se tournent progressivement vers le concret, le mesurable et l’immédiat ; vers des promesses et des solutions tangibles, au détriment de l’imagination et des visions collectives. Dans cette transition, la politique semble avoir perdu sa capacité à construire des récits inspirants ; elle se limite à gérer l’ordre établi, sans pouvoir imaginer le possible. Comme le souligne la philosophe Eva Meijer dans ces pages, écouter les voix – humaines et non humaines – absentes du débat public peut permettre à la politique de retrouver sa capacité à imaginer des mondes différents, avant même de les construire.

Face à cette crise des idées, les espaces de réflexion critique et de création de connaissances, tels que les universités, sont plus nécessaires que jamais. Non seulement pour leur capacité à susciter la réflexion, mais aussi pour leur mission de la partager et de la diffuser, de l’ouvrir à la société afin que nous puissions imaginer ensemble – en communauté – de nouvelles manières d’habiter et d’affronter les défis de notre époque.

Telle est la mission de Palabra Pública, et c’est là que réside l’importance de son existence : peut-être qu’à l’avenir, comme le suggère la chercheuse Lucía Melloni, les intelligences artificielles atteindront la conscience ; mais en attendant, penser aux idées – véritablement y penser – demeure un acte profondément humain.