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Nicaragua

«Je suis prêt à voir Trump à l’ONU» : entretien exclusif avec Daniel Ortega signé France 24

Daniel Ortega, président du Nicaragua, a accordé un entretien exclusif à France 24, alors que son pays traverse une crise profonde depuis cinq mois. Le chef de l’État nicaraguayen nie avoir orchestré une répression meurtrière des manifestations et refuse les appels à des élections anticipées. Il dénonce à nouveau le rôle des États-Unis, mais se dit toutefois prêt à rencontrer prochainement le président américain, Donald Trump.

Photo : France 24

Dans un entretien exclusif accordé à France 24 à Managua, le président du Nicaragua, Daniel Ortega, nie avoir orchestré une répression meurtrière du mouvement de protestation qui secoue son pays depuis le 18 avril. En cinq mois, plus de 320 personnes ont été tuées dans les violences, selon les organisations de défense des droits de l’Homme. Le gouvernement nicaraguayen fait, lui, état de 198 morts.

Interrogé par Marc Perelman sur le récent rapport, accablant, du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU sur les violations des droits humains survenues au cours des manifestations entre le 18 avril et le 18 août, le président Ortega déplore «une infamie». Le rapport de l’ONU fait notamment état d’«exécutions extrajudiciaires», de «disparitions forcées» ou encore de «torture et mauvais traitements». Le président Ortega dénonce un «rapport politique» et affirme que l’organisme onusien est aux ordres de Washington. Il nie farouchement que la police ou des paramilitaires pro-gouvernementaux aient commis des crimes, ajoutant qu’aucun policier ne fait l’objet d’une enquête.

Le président du Nicaragua accuse par ailleurs les États-Unis d’avoir fomenté un «coup d’État» contre lui. Il affirme que la CIA a entraîné et financé des «groupes militaires» pour tenter de le renverser et ajoute qu’il n’exclut pas une intervention militaire américaine pour y parvenir. «Venant des États-Unis, on peut s’attendre à tout !», affirme-t-il.

«Respect des institutions»

Alors que des milliers de personnes ont à nouveau manifesté dimanche 9 septembre à Managua, la capitale, pour exiger la libération des «prisonniers politiques» et le départ du président Ortega, au pouvoir depuis 2007, le chef de l’État assure que la situation est normalisée. Il précise être en discussion avec l’ONU et des pays européens, comme l’Allemagne et l’Espagne, pour relancer un dialogue, qui est au point mort. L’ancien guérillero attaque au passage l’Église catholique nicaraguayenne, qui s’était posée en médiatrice, d’avoir pris le parti de l’opposition, l’accusant vivement d’être, elle aussi, aux ordres de Washington.

Le président Ortega, qui a déjà dirigé le Nicaragua entre 1979 et 1990, refuse les appels à organiser des élections anticipées avant la fin de son mandat en 2021 – principale demande des opposants – et n’exclut pas de briguer un nouveau mandat. «Des élections anticipées seraient graves pour le Nicaragua», affirme le chef de l’État, qui appelle à «défendre le respect des institutions».

Enfin, l’ancien guérillero annonce que pour la première fois depuis des années, il a l’intention de se rendre à l’Assemblée générale des Nations unies à New York, qui s’ouvre le 25 septembre, et se déclare prêt à y rencontrer le président américain Donald Trump. «Je pense que le principe de l’échange, du dialogue, entre une puissance comme les États-Unis et le Nicaragua, et plus généralement, toute l’Amérique latine, est nécessaire et incontournable», affirme Daniel Ortega. L’Assemblée générale de l’ONU «pourrait être une occasion», conclut-il.

D’après France 24
Par Marc PERELMAN

Tribune de Delphine Lacombe : «Au Nicaragua, les féministes ont vu venir la dictature actuelle»

Dès l’accession du président Daniel Ortega au pouvoir, le mouvement féministe a mis en garde contre le risque d’un basculement du régime dans la dictature, relève dans une tribune au Monde Delphine Lacombe, sociologue chargée de recherche au CNRS, dont nous reproduisons ici les propos.

Photo : RTVE

Depuis quatre-vingt-dix jours, Daniel Ortega et son épouse, Rosario Murillo, répriment dans le sang la population nicaraguayenne opposée à leur dictature. Le week-end dernier, à Managua, deux étudiants ont été tués d’une balle dans la tête, dans une église où ils s’étaient réfugiés avec une centaine de leurs camarades. Les 15 et 16 juillet, une nouvelle opération de terreur a été menée dans plusieurs villes proches de la capitale, ajoutant au moins dix personnes à la liste des trois cent cinquante tuées depuis fin avril. 

Force est de constater que quelques témoins et observateurs avaient précocement compris que le retour au pouvoir de Daniel Ortega (chef de l’État de 1984 à 1990) n’était que l’aboutissement d’une stratégie de réascension politique à des fins dictatoriales. Il suffisait d’écouter nombre de féministes pour comprendre la genèse de la tyrannie actuelle.

Dès 1994, au moment où Daniel Ortega finit par s’imposer seul à la tête du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), la journaliste et sociologue Sofía Montenegro rappelle dans un article intitulé «le FSLN est-il révolutionnaire ?» («¿Es Revolucionario el FSLN?»voir le lien PDF) que cette organisation s’est toujours donnée pour principales vertus l’autoritarisme et l’obéissance, certes confortées par la polarisation guerrière des années 1980.

Si la «mystique révolutionnaire» a pu fomenter une énergie collective tournée vers la dignité nationale, elle a aussi été une «mystique de la négation, négation des individus et de la vie même», tant le fait d’exprimer un désir de libération personnelle et collective, notamment en tant que femmes, pouvait être marqué au sceau de l’égoïsme et du déviationnisme idéologique.

Elle affirmait que, sans un véritable aggiornamiento, le FSLN serait voué à reproduire à nouveaux frais ce modèle, proclamateur de vœux révolutionnaires tout en niant les individus, et la vie même. L’auteure se faisait alors l’écho d’une rupture de la plupart des féministes vis-à-vis d’un parti perçu comme le relais d’une culture patriarcale jamais questionnée, et mobilisée pour exclure les voix dissidentes.

Ce sont aussi les féministes qui, les premières, réprouvent dès 1998 le système d’impunité qui permet à Ortega d’échapper à la justice, après que la fille de Murillo et sa fille adoptive, Zoilamérica Narváez, l’eut dénoncé pour viols commis contre elle tout au long de l’enfance.

Lorsque le scandale éclate, le FSLN resserre les rangs autour de son «lider máximo», tandis que ce dernier, député, pactise avec la droite et avec le président d’alors, Arnoldo Alemán (président de 1997 à 2002, accusé de corruption. Ils négocient ensemble une impunité mutuelle et le partage du pouvoir sur les principales institutions du pays.

Accusé de viols et chef d’État

Ce marchandage a fini par diviser la droite, et par donner vainqueur un Daniel Ortega réélu dès le premier tour de l’élection présidentielle en 2006. Son alliance forgée au cours des années précédentes avec l’Église catholique a aussi été le lieu de la contestation des féministes, qui ont dénoncé la mise en scène du mariage catholique de Murillo avec Ortega, faisant office d’absolution pour les crimes commis contre leur fille.

Ensuite, la pénalisation totale de l’avortement fut pour l’Église le prolongement législatif de son magistère moral, et pour Ortega et Murillo une manière de mettre en minorité les féministes dont la capacité de nuisance contre le couple était réelle. C’est d’ailleurs pour continuer de les marginaliser que Murillo a réussi à coopter une partie du mouvement LGBT, pour mieux diviser tout un champ de revendications sur l’égalité de genre et permettre à Ortega d’afficher provisoirement une présidence «gay friendly».

Le Mouvement autonome des femmes (MAM) du Nicaragua, constitué à partir de 2004, avait pourtant dès cette date lancé l’alerte sur la dangerosité d’Ortega. Outre le fait que ses militantes s’inquiétaient de voir un homme accusé de viols redevenir chef d’État, elles soulignaient les premières que le nouveau visage du FSLN, s’affichant en lutte contre la pauvreté, ne pouvait que rendre plus efficace et pervers le contrôle du parti sur la société.

À leurs yeux, ce scénario politique était le pire de tous, car Ortega se maintiendrait au pouvoir par tous les moyens. Elles condamnaient aussi, dès 2007, l’établissement des «conseils du pouvoir citoyens», un maillage communautaire parapartidaire pyramidal, inspiré du modèle bolivarien, dirigé par Murillo. Quelque temps plus tard, au moment de la fraude électorale de 2008, ces féministes furent l’objet, avec d’autres ONG, de campagnes d’appel au lynchage à l’instigation de la présidence.

Modèle corporatiste

La suite des événements est aujourd’hui connue. Ortega et Murillo ont structuré leur pouvoir autour d’un modèle corporatiste associant le patronat. Ils ont détourné à leur profit les fonds de la coopération vénézuélienne, tout en les utilisant pour financer des programmes sociaux clientélaires. Ils ont trouvé un accord avec le FMI non sans faire participer le Nicaragua au traité de libre commerce avec les États-Unis (accord de libre-échange entre les États-Unis, cinq pays d’Amérique centrale et la République dominicaine, connu sous l’acronyme anglais de Cafta – Central American Free Trade Agreement).

Sous la surface de cette mise en ordre politique, il est intéressant de saisir la morphologie locale de ce pouvoir, dont les traits familialistes ont été le calque du modèle d’impunité du couple présidentiel lui-même.

En 2013, Ortega et Murillo, tout en faisant mine de soutenir une loi cadre de lutte contre les violences faites aux femmes, ont en réalité fini par en altérer le contenu par décret, en promouvant la médiation pour conflits conjugaux et familiaux, dans les «unités de la famille, de la communauté, et de la vie». Celles-ci, composées de représentants communautaires dont religieux, se sont substituées à tous les dispositifs jusque-là en place pour accompagner les femmes et les enfants victimes de violence de genre.

Outre le moindre intérêt international actuel pour l’Amérique centrale, au moins deux formes de cécité ont fonctionné de pair pour entraver la compréhension de ces phénomènes. La croyance aveugle en l’autoproclamation émancipatrice «de gauche», et le manque de considération à l’égard d’une analyse féministe antidictatoriale, capable de saisir la conjonction des formes publiques et privées de la tyrannie.

Delphine LACOMBE
Sociologue chargée de recherche au CNRS
Tribune publiée dans Le Monde

Chronologie de la crise au Nicaragua : un dialogue impossible ?

Trois mois après les manifestations de protestation contre le gouvernement du président sandiniste Daniel Ortega, le Nicaragua traverse une grave crise qui a provoqué jusqu’à aujourd’hui la mort de plus de 350 personnes, plus de mille blessés et des centaines d’arrestations. Le 19 juillet 1979, à la tête de l’insurrection qui fait chuter le dictateur Anastasio Somoza, Daniel Ortega devient un héros au Nicaragua. Trente-neuf ans après, il gouverne en tyran, avec son épouse Rosario Murillo, réprimant les manifestants qui réclament son départ.

Photo : Contraegemoniaweb

Le 18 avril 2018 a éclaté au Nicaragua un conflit social et politique qui ne semble pas trouver d’issue. Ce 18 avril, sur recommandation du Fonds monétaire international (FMI), le gouvernement a annoncé un projet de réforme des retraites qui prévoit la hausse des cotisations ainsi que la diminution des pensions de 5%. Cette annonce a provoqué dans les principales villes des manifestations initiées par des étudiants. Quatre jours plus tard, Daniel Ortega, sous la pression de la rue, déclare renoncer à la réforme, mais la répression a fait vingt-cinq morts en cinq jours. Le 23 avril, des dizaines de milliers de personnes, salariés, étudiants, paysans et entrepreneurs, ont manifesté à Managua, capitale du pays, pour dénoncer cette répression.

Le conflit social et politique et la violence ne cessent depuis plus de 90 jours. L’Association nicaraguayenne de défense des droits humains dénonce le fait que, dans la journée du 17 juillet, plusieurs personnes ont trouvé la mort dans la ville de Masaya, la principale ville rebelle du pays, à la suite de l’assaut des forces gouvernementales : la police et des paramilitaires. Le 14 juillet, une attaque des forces pro-gouvernementales contre une église de la ville de Managua dans laquelle 200 étudiants se sont retranchés pendant 20 heures a fait deux morts. Selon un étudiant, les paramilitaires étaient armés de fusils d’assaut AK47, de fusils de sniper et de grenades face à leurs «barricades».

Le directeur de Human Right Watch pour les Amériques, José Miguel Vivanco, a communiqué depuis Washington à un journal latino-américain qu’Ortega et sa femme Rosario Murillo, actuelle vice-présidente du pays, avaient décidé «de résoudre la crise qui secoue le pays dans un bain de sang».

Consulté sur une comparaison entre l’ancien dictateur Anastasio Somoza, que l’ancien leader révolutionnaire Ortega avait par ailleurs combattu, M. Vivanco a répondu que le contexte actuel n’était pas comparable, mais que pour lui «il est clair que le Nicaragua n’est plus une démocratie, mais une tyrannie dirigée par un couple qui administre le pays comme s’il s’agissait d’une “finca” privée». Des dix enfants, certains d’unions précédentes, la plupart occupent des postes importants dans la politique, l’économie et les médias ; de quoi réveiller les mauvais souvenirs dans ce pays habitué aux dynasties familiales.

Le couple Ortega-Murillo gouverne sous la terreur et, pour ce faire, ils n’hésitent pas à recourir, outre les forces de police, à des groupes de truands fortement armés et cagoulés qui tirent depuis leurs motos sur la foule qui manifeste, avec une cruauté inédite. Ces groupes armés tirent également sur les établissements universitaires, contre les églises, laissant ainsi des centaines de victimes. Ces agissements ne se limitent pas à Managua, la capitale, mais ont lieu dans diverses régions du pays. Ainsi à Masaya, ancien bastion sandiniste de la résistance, situé à une trentaine de kilomètres au sud-est de Managua (ville symbole où est né le leader Augusto Sandino et où, en 1979, les rebelles sandinistes ont mis fin à la dictarue de Somoza), cette révolte populaire se soulève contre l’«orteguismo». De son côté, le gouvernement accuse l’opposition de vouloir organiser un coup d’État.

La Conférence épiscopale du Nicaragua a dénoncé le fait que des groupes de choc, sous les ordres du gouvernement, attaquent et envahissent les églises et menacent avec des armes les prêtres et les fidèles. Le 9 juillet dernier, alors que le clergé nicaraguayen œuvre depuis le début de la crise à une conciliation entre le président Daniel Ortega et la population réclamant son départ, trois prélats ont été agressés par des partisans du régime. Le nonce apostolique, Mgr Waldemar Stanislaw Sommertag, le cardinal de Managua, Mgr Leopoldo Brenes, et l’évêque auxiliaire de la capitale, Mgr Silvio José Báez, se trouvaient en visite à quelques kilomètres de la capitale pour apporter leur soutien au clergé local. Alors qu’ils souhaitaient entrer dans la basilique San Sebastián de Diriamba, les prélats se sont faits bousculer et encercler par une centaine de personnes soutenant le président. Un groupe d’hommes masqués et armés a réussi à les suivre dans l’église, blessant Mgr Silvio José Báez au bras et le frappant à l’estomac. Une autre église a été saccagée par des paramilitaires, à quelques kilomètres de là, selon L’Osservatore Romano. Le 13 juillet, des groupes armés ont assiégé de leurs tirs une église où se réfugiaient des dizaines de jeunes de l’université autonome de Managua.

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a lancé lundi 16 juillet un appel à l’arrêt des violences au Nicaragua — des violences qui ont fait plus de 282 morts en trois mois de manifestations —, et pour la reprise du dialogue entre pouvoir et opposition. «Il est absolument essentiel que cesse immédiatement la violence et que soit relancé le dialogue national, parce que seule une solution politique est acceptable pour le Nicaragua», a déclaré António Guterres à San José lors d’une intervention au côté du président du Costa Rica, Carlos Alvarado, soulignant «un nombre de morts qui est absolument choquant».

Les pressions diplomatiques s’intensifient sur le président du Nicaragua, Daniel Ortega. Après trois mois de manifestations violemment réprimées qui ont causé la mort de centaines de personnes, la communauté internationale réclame de toutes parts l’arrêt de la répression. L’ONU, treize pays d’Amérique latine, les États-Unis et l’Union européenne exhortent le président du Nicaragua, Daniel Ortega, à mettre fin aux violences alors que dimanche 15 juillet, une dizaine de personnes ont été tuées dans la ville rebelle de Masaya.

La voix des Nations unies n’est pas la seule à se faire entendre. Depuis Bruxelles, où se tient une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne (UE) et de la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC), treize pays d’Amérique latine ont demandé lundi 16 juillet dans une déclaration commune «la cessation immédiate des actes de violence» au Nicaragua. L’Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, le Honduras, le Mexique, le Panama, le Paraguay, le Pérou, l’Uruguay et l’Équateur condamnent la «répression» des autorités contre les étudiants et civils et réclament «le démantèlement des groupes paramilitaires».

L’Union européenne a demandé mardi la «fin immédiate» de la violence au Nicaragua et exigé le démantèlement des groupes armés irréguliers, dans une déclaration publiée au cours d’une réunion avec les pays de la Communauté des États d’Amérique Latine et des Caraïbes.

L’UE a annoncé une aide humanitaire de 300 000 euros pour «faciliter l’accès aux soins préhospitaliers et le transport des blessés lors des violences» et a décidé de renforcer son soutien aux défenseurs des droits de l’homme. Federica Mogherini a souligné la disponibilité de l’UE pour participer à un processus de réconciliation, tout en rappelant les conditions préalables : «mise en œuvre de toutes les recommandations de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) et des commissions convenues dans le cadre du dialogue, notamment la Commission sur la vérification et la sécurité et celles sur la justice et la démocratisation».

L’impossible dialogue

Le 16 mai, un mois après le début de la crise, une tentative de dialogue national a eu lieu avec des représentants du gouvernement et de l’opposition, notamment pour obtenir justice pour les victimes de la répression et pour une démocratisation du pays. Ce dialogue a compté sur la présence de la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) et le Haut-commissariat des Nations unies pour les droits humains. Ces deux commissions organisent des enquêtes sur les morts violentes depuis le 18 avril afin de désigner les responsables. Trois commissions ont ainsi été créées : une commission de vérification et sécurité, une commission judiciaire pour les effets des investigations, et une commission électorale pour aborder l’agenda de la démocratisation et les élections anticipées au mois de mars 2019. Mais ce dialogue initial reste au point mort sans la volonté politique du gouvernement Ortega.

À ce stade, la situation économique de ce pays, l’un des plus pauvres d’Amérique latine, se dégrade, la chute des investissements, le chômage et la baisse de la production ainsi que la forte inflation n’augurent qu’un avenir très difficile pour cette population déjà très châtiée. La question aujourd’hui est d’arrêter l’escalade de la violence, de faire cesser la répression et d’organiser un retour à la démocratie, obligatoirement avec des élections anticipées. Mais le Nicaragua a-t-il aujourd’hui une personnalité qui puisse représenter l’opposition démocratique ? Le président Ortega voudra-t-il se soumettre à la demande populaire et anticiper la tenue des élections (alors que son mandat va jusqu’à mars 2021) ?

Le prix Nobel de la paix Oscar Arias, dans une entrevue au journal espagnol El País, se montre un peu sceptique : «Je ne crois pas que Daniel Ortega accepte l’organisation des élections en mars 2019. Les dictateurs s’accrochent au pouvoir…» Alors que s’achève la rédaction de cet article, les réseaux sociaux signalent une alerte émise par la ville de Masaya où les forces de police et paramilitaires fouillent maison par maison à la recherche d’opposants.

Olga BARRY

Comment évolue la crise politique au Nicaragua ? Reprise des négociations

La crise se poursuit au Nicaragua. Les négociations restent très difficiles entre l’opposition et le gouvernement, et le pays s’enfonce dans une spirale de violence, avec une recrudescence des combats de rue entre milices paramilitaires et opposants au régime de Daniel Ortega.

Photo : Marcha de las flores/T13

L’opposition nicaraguayenne a appelé à une grève générale le jeudi 14 juin, afin de faire pression sur le gouvernement du président Daniel Ortega, pour qu’il reprenne le dialogue, et mette fin aux violences qui ont fait 220 morts en deux mois de protestations. «Ce sera une grève civique et pacifique qui touchera tout le pays et toutes les activités économiques, à l’exception des services vitaux et de base», avait indiqué dans un communiqué l’Alliance citoyenne pour la justice et la démocratie, qui regroupe des étudiants, des chefs d’entreprise et des représentants de la société civile.

Reprise du dialogue le 15 juin

Cette grève a effectivement poussé Ortega à la reprise du dialogue, le 15 juin. Contre toute attente, un accord surprise y a été conclu entre le gouvernement et l’opposition, en autorisant des observateurs des droits de l’homme à venir enquêter sur les violences perpétrées depuis deux mois. En échange, les représentants de l’opposition avaient accepté une demande clef du pouvoir du président Daniel Ortega : un plan visant à lever les blocages qui entravent les routes pour empêcher les forces anti-émeutes de passer. 

Suspension du dialogue le 16 juin

Mais le 16 juin, huit personnes ont été tuées à Managua. Six des nouvelles victimes étaient des membres d’une même famille dont le domicile a été incendié par un groupe d’hommes encagoulés, accusé par l’opposition d’être soutenu par la police, qui ont lancé un cocktail Molotov. Une femme et un enfant ont survécu au sinistre mais ont été grièvement blessés en se jetant dans le vide depuis un balcon. Le secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA), Luis Almagro, a dénoncé sur Twitter un «crime contre l’humanité qui ne peut rester impuni». Ce drame a été condamné aussi bien par l’opposition que par le gouvernement, qui s’en sont rejetés mutuellement la responsabilité au moment où leurs représentants renouaient les fils d’un fragile dialogue.

Les deux parties ont suspendu leurs discussions le soir même, en annonçant qu’elles les reprendraient le lundi 18 juin. Elles devaient alors examiner une proposition formulée par l’Église catholique –qui joue dans cette crise le rôle de médiateur– prévoyant d’organiser des élections générales anticipées en mars 2019, soit deux ans avant l’échéance prévue, mais également une réforme constitutionnelle qui entrerait en vigueur dès cette année et empêcherait le chef de l’État de briguer un nouveau mandat. Ce dernier s’est dit prêt à s’orienter vers une démocratisation du pays, mais n’a pas dit s’il consentirait à écourter son mandat, valable théoriquement jusqu’en janvier 2022. «Nous réitérons notre volonté totale d’écouter toutes les propositions entrant dans un cadre institutionnel et constitutionnel», a-t-il seulement commenté.

Reprise des négociations le 18 juin, interrompues le soir même

Encore une fois, la Conférence épiscopale du Nicaragua a suspendu le soir du 18 juin le dialogue, exigeant que le gouvernement tienne ses engagements et invite les organisations internationales de défense des droits de l’homme dans le pays. «Quand le gouvernement nous enverra une copie de ces invitations et que les organisations internationales nous enverront leur réception», les groupes de travail et la session plénière seront appelés à reprendre, ont déclaré les évêques. Le non-respect de cet accord a contraint l’Alliance citoyenne pour la justice et la démocratie, de l’opposition, à quitter la table des négociations, où les questions électorales, de justice et de sécurité devaient être abordées.

Mais les jours se suivent et se ressemblent au Nicaragua où les autorités continuent de durement réprimer les protestataires et, le 19 juin, c’est la ville de Masaya, l’épicentre en quelque sorte de cette contestation, qui a subi une forte répression. D’après l’Association nicaraguayenne pro-droits de l’homme, une ONG locale, plusieurs personnes auraient succombé à des tirs et de nombreux manifestants auraient également été blessés.

Reprise du dialogue le 25 juin

Enfin, après plusieurs jours d’incertitudes, les représentants de l’Union européenne, du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) et de la Commission inter-américaine des droits de l’homme (CIDH) ont confirmé, le mercredi 20 juin, qu’ils avaient été conviés à enquêter sur la situation nicaraguayenne. Ainsi, malgré un climat de violence, le dialogue national instauré entre l’opposition et le gouvernement du président Daniel Ortega a repris lundi 25 juin. La Commission inter-américaine des droits de l’homme (CIDH) est arrivée dimanche 24 juin à la capitale Managua, ainsi que des fonctionnaires du HCDH pour enquêter sur ces violences, après que de nouvelles confrontations aient eu lieu le 23 juin, dans la capitale notamment, où des attaques menées conjointement par la police, les unités anti-émeutes et des paramilitaires ont fait huit morts, dont un enfant de 14 mois qui a reçu une balle en pleine tête, selon le Centre nicaraguayen des droits de l’homme (CENIDH). Le lendemain a été un peu plus calme, malgré quelques attaques et des manifestations antigouvernementales dans le nord du pays.

Les évêques attendent de Daniel Ortega une réponse rapide sur la tenue d’élections anticipées qui devraient avoir lieu en mars 2019 au lieu de fin 2021, car ils estiment qu’elle est essentielle à la poursuite du dialogue national, et les opposants au gouvernement espèrent que cette présence internationale incitera le président Ortega, qui est au pouvoir depuis 2007, après une première période de 1979 à 1990, à mettre un frein, si ce n’est un terme, à la répression et à la violence.

Une «Marche des fleurs» a réuni le samedi 30 juin des milliers de Nicaraguayens à Managua, réclamant justice pour les victimes mineures de la répression. Par ailleurs, le Parlement du Nicaragua a autorisé la venue dans le pays de militaires de plusieurs pays de juillet à décembre, ce qui suscite des critiques de l’opposition. Il s’agit officiellement d’exercices de lutte antidrogue et d’aide humanitaire ?…

L’économie du Nicaragua pâtit lourdement de la crise politique

Le tourisme dans le pays le plus pauvre d’Amérique centrale souffre intensément de la paralysie du pays depuis deux mois et demi. La fermeture de nombreux commerces prive déjà d’emploi quelque 200.000 personnes et, sans sortie rapide de la crise, «1,3 million de Nicaraguayens risquent de tomber dans la pauvreté», soit un habitant sur cinq, s’inquiète la Fondation nicaraguayenne pour le développement (Funides). Si la crise se prolonge, l’ardoise pour le pays pourrait dépasser les 900 millions de dollars, selon la Fondation. 

Catherine TRAULLÉ

Mobilisation au Nicaragua contre le régime répressif : «Daniel doit partir !»

C’est la demande de milliers de paysans et d’étudiants qui se mobilisent dans les rues de Managua et de tout le Nicaragua depuis fin avril. Que Daniel Ortega, son épouse Rosa Murillo et tout le gouvernement s’en aillent. Bien qu’Ortega ait renoncé à son plan de réforme des pensions, le peuple nicaraguayen n’a pas cessé de se mobiliser. Un processus révolutionnaire est en cours qui pourrait provoquer la chute du régime répressif.

Photo : El Especial

Le peuple nicaraguayen crie dans les rues «Ortega, Somoza sont la même chose». C’est la fin de ceux qui, il y a près de 40 ans, avaient mené une révolution pour renverser le dictateur Somoza. À Masaya, Matagalpa, León, Estelí et dans toutes les villes qui étaient la base sociale du sandinisme, il y a eu des barrages routiers ou des barricades. La même chose se produit dans les universités. Des milliers de paysans ont marché jusqu’à Managua où un raz-de-marée humain a défilé. La police et les groupes armés de l’orteguisme n’ont pas cessé de réprimer et de tuer. On estime qu’à la mi-mai 53 personnes sont mortes, des centaines ont été blessées et certaines ont été portées disparues.

Les étudiants sont à l’avant-garde. Jusqu’à présent, aucune nouvelle direction politique et aucune nouvelle organisation n’a vu le jour. Mais le processus peut conduire à l’émergence des nouvelles directions. Entre-temps, il y a un débordement de masse. La bourgeoisie, l’Église et l’armée s’inquiètent de l’approfondissement de la mobilisation et de la chute d’Ortega au milieu d’une révolution qu’ils ne contrôlent pas. Qu’il y ait quelque chose de semblable à ce qui a été la fin de Kadhafi en Libye et d’autres dictatures pseudo-populaires en Afrique du Nord en 2011.

C’est pourquoi l’Église catholique et sa Conférence Épiscopale du Nicaragua (CEN), alliée de longue date d’Ortega, cherchent une «table de dialogue» pour sauver le régime ou pour trouver une solution concertée qui doit empêcher la poursuite de la mobilisation révolutionnaire. Quelque chose de similaire à ce que le Vatican a fait et des gens comme le social-démocrate espagnol José Luis Zapatero au Venezuela. Tables de «dialogue» qui ont aidé à sauver Maduro de sa chute. Les Forces armées elles-mêmes se sont distancées d’Ortega, en exigeant de ne pas s’engager dans la répression et exigeant le dialogue. Il est symptomatique que l’ancien commandant et ancien chef d’armée Humberto Ortega, frère de Daniel et retraité de la politique depuis des années, a mis en garde contre le danger d’un «effondrement». On dit que Humberto, «qui a critiqué le gouvernement de son frère à plusieurs reprises, a envoyé il y a quelques jours une lettre au Commandement du Sud des États-Unis, au Département d’État et aux chefs de la défense d’Amérique centrale, dans laquelle il mettait en garde contre le danger d’un «effondrement» dans le pays et contre la nécessité «pour l’armée nicaraguayenne de rester ferme dans son caractère professionnel non partisan et patriotique» (reproduit de Clarin, Argentine, 14/5).

Les étudiants et une grande partie de la population se méfient logiquement du résultat de ce dialogue. Beaucoup ont signalé leur opposition, même dans les rues avec des banderoles disant : «Il n’y a pas de dialogue sans justice.» C’est déjà une manœuvre pour démobiliser et chercher un nouveau pacte avec Ortega ou un remplaçant pour le sauver de ses crimes et continuer avec un Nicaragua au service des capitalistes. La voie à suivre est de poursuivre la mobilisation révolutionnaire populaire, en reniant le dialogue tricheur, jusqu’à ce que les patrons et le régime répressif d’Ortega soient renversés et que nous luttions pour obtenir un gouvernement des opprimés, de la classe ouvrière, des paysans et des jeunes.

Miguel SORANS

Miguel SORANS est membre de la brigade de combat latino-américaine Simón Bolívar qui a combattu contre la dictature de Somoza en 1979 et leader de la Gauche socialiste/FIT d’Argentine et de l’UIT-QI.

Des dizaines de morts à l’origine du rassemblement «pour la paix et la justice» au Nicaragua

Le président de gauche, Daniel Ortega, a dû faire face à la plus violente mobilisation sociale depuis son retour au pouvoir, il y onze ans. Dans un climat de rage et de saccage, les émeutes populaires ont été férocement réprimées par la police et se sont achevées dans un bain de sang dont le bilan provisoire est de 43 morts et une centaine de blessés. Un rassemblement «pour la paix et la justice» a eu lieu le samedi 28 avril à Managua.

Photo : Nodal

Lancé au départ par les étudiants contre une réforme des retraites, l’explosion sociale avait commencé le 18 avril dans plusieurs villes du pays et s’est transformée rapidement en une mobilisation générale. Accusés de corruption, de «confiscation du pouvoir» et d’assassinats, l’ancien guérillero sandiniste et son épouse, la vice-présidente Rosario Murillo, ont été la cible du désormais célèbre cri d’indignation populaire adopté par les sociétés latino-américaines depuis la crise argentine de 2001 : Que se vayan ! («Qu’ils s’en aillent !»).

Dans les actes de violence de ces derniers jours, le gouvernement est le responsable d’«une violation massive des droits de l’homme lors des manifestations, y compris la mort et la torture des jeunes pour décourager leur mobilisation», a déclaré Vilma Nuñez, directrice du Cenidh (Centre nicaraguayen des droits de l’homme). «Nous avons été torturés […] Plus nous pleurions, plus nous étions battus», a témoigné Gilbert Altamirano, un jeune emprisonné lors des répressions policières. Après les actions les plus meurtrières, l’annonce tant attendue par les manifestants est arrivée le dimanche 22 avril : le chef de l’État fait marche arrière dans la mise en place de sa réforme, qui prévoyait de diminuer de 5% le montant des retraites afin de réduire le déficit de la Sécurité sociale (76 millions de dollars).

Mais, si l’application du décret présidentiel sur cette réforme très controversée a été suspendue, l’inquiétude généralisée reste claire et présente. Ce qui tourmente le plus les Nicaraguayens, selon les analystes, c’est «la hausse permanente des tarifs d’électricité et du carburant, les suppressions de postes dans le secteur public et la réduction des mesures d’aide sociale», sans oublier le manque de liberté d’expression. Mais, le plus grave est l’absence d’un projet de croissance capable de remettre sur pied la société toute entière. Et on voit mal comment le gouvernement Ortega pourra prendre les difficiles décisions qu’attend son peuple, sans que la désobéissance civile et la violence s’intensifient dans l’imbroglio institutionnel et politique qui paralyse le pays.

«Le gouvernement est totalement d’accord pour reprendre le dialogue pour la paix, pour la stabilité, pour le travail, afin que notre pays ne soit pas confronté à la terreur que nous vivons en ces moments», a déclaré Daniel Ortega à la télévision nationale. Selon lui, derrière les émeutes se trouvent les États-Unis.

Il n’y a de quoi s’étonner. Un bref aperçu historique montre que les griffes étasuniennes ont marqué le Nicaragua – comme le reste de l’Amérique du Sud – depuis le milieu du XIXe siècle, soit à l’aube des structures fédérales qui ont posé les bases de toutes les républiques latino-américaines. À cette époque, les États-Unis et la Grande-Bretagne s’intéressèrent à la position stratégique du Nicaragua sur la route de l’isthme, le lien indiscutable entre l’océan Pacifique et l’Atlantique. En 1909, le dictateur libéral José Santos Zelaya fut renversé par une rébellion conservatrice financée par les États-Unis. Les «marines» restèrent au Nicaragua jusqu’en 1933, combattus et expulsés par la guérilla nationaliste du général César Augusto Sandino (d’où la «révolution sandiniste»). Après avoir déposé les armes, avec l’intention de sceller la réconciliation nationale, Sandino fut trahi par le gouvernement proétasunien de Juan Bautista Sacasa (1933-1936), assuré de la protection des officiers de la Garde nationale formée par les États-Unis : Anastasio Somoza, chef de la Garde, fait assassiner le héros national et prend le pouvoir en 1936. Dès lors la dynastie de Somoza, allié indéfectible des États-Unis, règne par la terreur sur le Nicaragua jusqu’en 1979, lorsque le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), soutenu majoritairement par la population, prend le pouvoir. Vainqueur aux élections de 1984, et influencé par l’expérience cubaine et soviétique, le FSLN suscite l’inquiétude du gouvernement de Ronald Reagan, qui finance la guérilla antisandiniste.

Seize ans après avoir dû céder le pouvoir à son adversaire de droite – Violeta Chamorro – après une défaite électorale en 1990, Daniel Ortega, le candidat du Front sandiniste de libération nationale qui a présidé le Nicaragua de 1979 à 1990, est arrivé en tête des élections. À présent, l’ancien ennemi communiste de l’administration Bush accuse les organisations extrémistes des États-Unis de financer les groupes politiques opposés à son gouvernement[1], parmi lesquels se trouverait une grande partie des manifestants : leur but est de «semer la terreur, semer l’insécurité et détruire l’image de Nicaragua après 11 ans de paix, afin de prendre le pouvoir», a-t-il déclaré.

Curieuse coïncidence ou le résultat des enjeux géopolitiques ? À l’égard des faits historiques, on pourrait se demander si, en effet, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump marque la rupture de la vague socialiste qui a gouverné pendant les deux dernières décennies la plupart des pays du dit «Cône sud», cette partie du continent qui semblait vouloir rompre avec le schéma néolibéral imposé par le FMI et prendre ses distances avec le grand voisin du Nord.

Quoi qu’il en soit, la crise sociale qui secoue le Nicaragua, à laquelle s’ajoutent le mécontentement, le manque de confiance dans les institutions et la persistance de la pauvreté dans la plupart des pays du continent, semble être le coup d’envoi d’une mutation considérable d’une partie de l’Amérique du Sud en pleine ébullition. Alors, si depuis quelque temps nous assistons à la chute du mythe socialiste, et considérant les propos précédents, peut-on extrapoler d’un continent à l’autre et parler d’un Printemps latino à l’état embryonnaire, à l’instar des manifestations populaires à l’origine du «Printemps arabe» ?

Eduardo UGOLINI

[1] Dans différents pays, «Wall Street décide qui sera président». (Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie)

Ortega annule la réforme à l’origine de violentes manifestations au Nicaragua

Le président du Nicaragua, Daniel Ortega, a renoncé dimanche à sa réforme controversée des retraites, point de départ de violentes manifestations qui ont fait au moins 25 morts, les plus violentes depuis l’arrivée au pouvoir de Daniel Ortega il y a onze ans. Nous reproduisons ici un article publié par Radio Canada.

Photo : Teletica

Lors d’une rencontre avec des chefs d’entreprise, le chef d’État de gauche a annoncé que l’Institut nicaraguayen de sécurité sociale (INSS) ne mettrait finalement pas cette réforme en œuvre. Celle-ci devait équilibrer le système de retraites en augmentant les contributions des salariés comme des employeurs et en diminuant de 5 % le montant des pensions, le tout sur recommandation du Fonds monétaire international (FMI).

«Le gouvernement est totalement d’accord pour reprendre le dialogue pour la paix, pour la stabilité, pour le travail, afin que notre pays ne soit pas confronté à la terreur que nous vivons en ces moments», avait déclaré un peu plus tôt Daniel Ortega à la télévision nationale.

Toutefois, selon le président, les manifestants sont soutenus par des groupes politiques opposés à son gouvernement et financés par des organisations extrémistes des États-Unis. Leur but est de «semer la terreur, semer l’insécurité et détruire l’image du Nicaragua après 11 ans de paix, afin de prendre le pouvoir», avait-il martelé.

Le président Ortega n’avait pas encore fait de sortie publique depuis le début de la crise. À la suite du premier discours d’Ortega, des centaines de jeunes avaient à nouveau violemment affronté les forces de l’ordre dans la capitale, Managua.

Population exaspérée

Le Centre nicaraguayen des droits de l’homme (CENIDH) a fait état de la mort de 24 personnes à l’AFP, qui a obtenu confirmation auprès des familles des victimes. Parmi les victimes figurent des étudiants, des policiers et de jeunes sympathisants du Front sandiniste au pouvoir, accusés de s’être attaqués aux manifestants. Une centaine de personnes ont aussi été blessées dans ces manifestations, les plus violentes depuis que Daniel Ortega a été porté au pouvoir, il y a 11 ans.

Les troubles ont débuté mercredi dans un grand nombre de villes du pays. La population du Nicaragua est exaspérée par les hausses permanentes des tarifs de l’électricité et du carburant, les suppressions de postes dans le secteur public et la réduction des mesures d’aide sociale, ont expliqué des analystes.

Les rues de Managua étaient jonchées de débris dimanche, selon des journalistes de l’AFP sur place, qui ont aussi assisté à des scènes de pillage. Les habitants se pressaient vers les magasins et supermarchés pour se faire des provisions. Les files d’attente s’allongeaient devant les stations d’essence.

Dans les villes voisines de Leon et Masaya, des bâtiments publics ont été mis à sac, des véhicules incendiés et des centres commerciaux pillés, selon le gouvernement. Des soldats armés de fusils ont été déployés devant les bâtiments administratifs.

Appels au calme

Washington a condamné dimanche «la violence et la force excessive utilisées par la police et d’autres personnes contre les civils qui exercent leur droit constitutionnel à la liberté d’expression et de réunion».

Pendant ce temps, l’Union européenne affirmait que «la violence est inacceptable», que «les manifestations doivent se dérouler pacifiquement» et que «les forces de l’ordre doivent intervenir avec la plus grande retenue».

Le pape François a de son côté affirmé son inquiétude, appelant à la fin des violences et à un règlement pacifique de la crise.

D’après Radio Canada

La violence légitime de l’État nicaraguayen comparée à l’abus de force de l’ancienne garde nationale

Le 8 février dernier, un groupe de mères du Mouvement de Rénovation Sandiniste (MRS, gauche), parmi lesquelles sa présidente, Suyen Barahona, a déposé une plainte contre le président du Nicaragua Daniel Ortega et le Général Cesar Aviles, chef des armées, pour « assassinat » et « abus d’autorité » à la suite du décès de deux jeunes garçons lors d’une fusillade avec une patrouille militaire en novembre dernier.

Photo : Daniel Ortega

La mobilisation fait suite à une opération militaire datée de novembre 2017 où six personnes supposées appartenir à des bandes criminelles, dont deux enfants de 12 et 16 ans, ont été assassinées à La Cruz del Rio Grande, région autonome du sud des Caraïbes. Sept femmes, Daysi Tamara Dávila Rivas, Suyén Barahona Cuan, Marlen Auxiliadora Chow Cruz, Virginia Eugenia Vijil Icaza, Luisa del Carmen Molina Cabezas, Lucia Marilea Reynosa Mercado et Mayra Sirias, demandent la clarification des faits et une investigation exhaustive à propos de la fusillade, de même que la remise des corps qui se trouvent actuellement dans une fosse commune.

Mme Chow se défend à propos de commentaires malsains de la part de la presse et de l’opinion publique à cause des photos qui circulent sur les réseaux sociaux où les deux mineurs sont présentés avec des armes de feux. Elle explique que les photos ne sont pas réelles et qu’aujourd’hui, avec les facilités technologiques, les clichés peuvent être photoshopées. Si c’est le cas, on est dans une situation extrêmement grave et on est face à un nouveau cas en Amérique latine de « faux positif » où des citoyens civils sont assassinés par l’armée et présentés aux médias comme criminels.

De plus, Mme Chow, membre du MRS, exprime son mécontentement, sa peur et sa méfiance envers le gouvernement de Daniel Ortega du fait de son abus de pouvoir, et le compare aux abus de force de la garde nationale contre les guérillas du FSNL. Elle s’explique ainsi : « que ces photographies soient vérifiées ou non, le gouvernement n’a pas le droit de prendre la vie des gens aussi impunément comme le fait le président Daniel Ortega. Je veux simplement leur rappeler que, pendant ces années, des guérilleros ont été tués de la même manière. Les demandes exigeaient d’une justice faite et ordonnée par les autorités compétentes. La garde nationale a été tuée comme le fait l’armée du Nicaragua ».

Jusqu’à ce que la justice fasse son travail et puisse clarifier les faits, le mouvement MRS continue de dénoncer l’inefficacité et la corruption du système judiciaire, de même que les critiques contre le gouvernement du FSLN. Ensuite, le gouvernement se trouve dans une situation très compliquée et, de l’extérieur, est encore perçu comme un gouvernement de gauche en Amérique qui utilise l’abus de la force pour maintenir le pouvoir.

Daniel Ortega se trouve dans son troisième mandat consécutif, obtenu avec 72,4 % de voix et presque 50 % d’abstention. Paradoxalement avec le cumul de mandats et la nomination de son épouse comme vice-présidente de la nation, Ortega est en train de créer une « dynastie » dans le pays, comparable d’une certaine manière à la dictature de Somoza, qu’il a aidé à écraser. Ce n’est pas étrange alors que l’opposition ou même les citoyens civils commencent à se méfier de plus en plus du président et trouvent qu’Ortega détient plus de pouvoir que ce qu’il devrait avoir. Sans parler d’une situation extrême, les cas d’abus de force des armées sont une conséquence claire, et mettent en péril le système démocratique du pays.

Jonathan Z. CORONEL

« Toujours sandiniste, le Nicaragua ? » un nouveau livre édité par le CITRI en Belgique

Le sociologue et journaliste Bernard Duterme pose la question dans ce petit livre en rappelant que si le Nicaragua des années 1980 l’était assurément avec le FSLN (Front sandiniste de libération nationale), « une parenthèse révolutionnaire chahutée, parce qu’anti-impérialiste et socialiste », la question mérite d’être posée aujourd’hui. Ci-dessous, des extraits de l’introduction au livre.

Photo : CITRI

« Oui » pour les uns, « non » pour les autres

Les Somoza (dictateurs de père en fils avec le soutien des États-Unis) fuirent le pays en juillet 1979, les sandinistes perdirent les élections en février 1990. Depuis 2007, le drapeau rouge et noir flotte à nouveau sur le Nicaragua. Aux commandes, le FSLN et son secrétaire général, Daniel Ortega, président de la République. À l’entame d’un quatrième mandat en tant que chef du gouvernement national, l’ancien guérillero perpétue de la sorte le règne du sandinisme nicaraguayen, bien au-delà de celui qui en avait inspiré le nom, le rebelle Augusto Sandino, assassiné par le premier Somoza en 1934 sous l’égide des États-Unis. Le sandinisme du XXIe siècle puise-t-il toujours son sens et ses valeurs dans celui du XXe ? Officiellement, “oui”. Le pouvoir s’affiche résolument “chrétien, socialiste et solidaire”. “Non” par contre, aux yeux de la majorité des dirigeants et intellectuels sandinistes d’hier qui ont quitté l’épopée, déçus ou déchus. Ils le taxent eux de “néolibéral, autocratique et conservateur”. À tort ou à raison ?

Quelle place des petites économies dans le marché mondial ?

L’examen des choix politiques, économiques et sociaux de l’actuelle administration Ortega aide à trancher. Au-delà, la question de la viabilité d’un projet de développement national, réellement alternatif au modèle dominant des petites économies centro-américaines dans le marché mondial, revient sur le tapis. S’il a boosté la croissance dans la région ces dernières années, le rebond “extractiviste” – l’essor du “capitalisme de prédation” – a aussi induit une plus forte concentration des richesses, une hausse de la dénutrition dans les populations les plus vulnérables et une aggravation du saccage de l’environnement.

Analyses du « pour » et du « contre »

Le livre vise à caractériser le sandinisme actuel dans ses différentes dimensions. Le premier chapitre porte sur les principales étapes et les mécanismes tant de la reconquête du pouvoir politique par le FSLN, seize ans après la défaite de 1990, que de la consolidation de l’hégémonie sandiniste, si pas “ortéguiste”, sur la société nicaraguayenne. Le deuxième examine le modèle économique déployé par l’administration Ortega, des conditions de la forte croissance de ces dernières années jusqu’aux impacts des politiques et alliances engagées par le gouvernement. Le troisième chapitre enfin fait place aux analyses polarisées du “sandinisme du XXIe siècle” par quatre intellectuels nicaraguayens, dissidents du FSLN ou toujours fidèles à ses orientations en cours. L’auteur Bernard Duterme est directeur du Centre tricontinental (CETRI, Louvain-la-Neuve en Belgique), auteur ou coordinateur de plusieurs ouvrages sur les mouvements sociaux et politiques en Amérique latine.

Jac FORTON *

* Texte de l’introduction du livre, adapté par Jac Forton. « Toujours sandiniste, le Nicaragua ? », éditions CETRI, à commander à CETRI, 10 € envoi postal compris.

Large victoire du Front sandiniste de libération nationale : Daniel Ortega pour un troisième mandat consécutif

Victoire sans surprise du président Daniel Ortega et son épouse comme vice-présidente. L’enjeu majeur : l’étendue réelle de son soutien populaire. Les chiffres de l’abstention controversés. L’opposition dénonce une « farce électorale ». Selon les dernières informations du Conseil suprême électoral, le Front sandiniste l’emporte largement devant son plus proche opposant, le Parti libéral constitutionnaliste. Les résultats : FSLN 72,5 % ; Parti libéral constitutionnaliste (PLC) 15 % ; Parti libéral indépendant  (PLI) 4,5 % ; Alliance libérale nicaraguayenne (ALN) 4,5% ; Parti conservateur (PC) 2,3 %, et Alliance pour la République (APRE) 1,4 %.

Les candidats et partis en présence.  José Alvarado du PLI représente la seconde force politique et la principale opposition au gouvernement depuis les élections de 2006.  Le PLC de Maximino Rodríguez est un parti contrôlé par Arnoldo Alemán, élu président en 1996, condamné ensuite pour malversations de fonds publics (il s’est retrouvé dans les Panama Papers), puis en alliance avec le FSLN « pour le partage du contrôle des institutions » selon des accusations de l’opposition. Rodríguez est un ancien commandant de la Contra (1). Saturnino Cerrato de l’ALN est un pasteur évangélique de l’Assemblée de Dieu, accusé par le PLI de s’être vendu au FSLN. Le PC de Erick Cabezas   revendique être le plus vieux parti du pays, avec pour devise « Dieu, Ordre, Justice ». Il a signé  des alliances avec d’autres partis d’opposition mais a décidé de se présenter seul. Carlos Canales de l’APRE est accusé par l’opposition de n’exister que pour présenter une façade pluraliste aux élections et favoriserait le FSLN. Enfin, Daniel Ortega du FSLN se présentait pour un troisième mandat consécutif.

« Invités » ou « Observateurs » ?  L’opposition politique accuse le président Ortega de ne pas accepter d’observateurs internationaux. Or le gouvernement a mis sur pied un Groupe d’invités électoraux composé d’une centaine de parlementaires, d’ex-présidents, de membres d’ONG, d’experts électoraux et fonctionnaires d’organismes régionaux. Parmi eux, les ex-présidents Manuel Zelaya du Honduras, Fernando Lugo du Paraguay, Alvaro Colóm et Vinicio Cerezo du Guatemala… Également présents, une délégation de l’Organisation des États américains (OEA), des parlementaires et des experts venus de l’Argentine, du Salvador, de l’Uruguay, du Chili, du Brésil et du Mexique. Dire que ces élections ne sont pas valables parce qu’il n’y a pas d’observateurs internationaux n’est donc pas la stricte vérité. Ce que l’opposition regrette, c’est que le gouvernement n’a pas accepté d’observateurs états-uniens ou européens, comme si c’étaient les seuls « impartiaux »…

L’étrange problème du PLI.  Eduardo Montealegre, président du Parti libéral indépendant était arrivé en deuxième place lors des élections de 2006 (24 députés sur 91 au Congrès). Mais depuis 2011, ce parti est l’objet de différents internes et s’est divisé en quatre tendances antagonistes. Le Conseil suprême électoral nicaraguayen avait, il y a plusieurs années, reconnu Indalecio Rodriguez comme président officiel du PLI. À sa mort, le parti passe sous le contrôle de Eduardo Montealegre. Les tendances menées par Valmore Valladares, Venancio Berrios et Pedro Reyes contestent son  leadership et déposent en 2012 un recours d’inconstitutionnalité contre lui devant la Chambre constitutionnelle de la Cour suprême de Justice (CSJ). En juin 2016, celle-ci, sur base des résultats de l’assemblée des délégués PLI de février 2012, retire le pouvoir des mains de Montealegre pour le remettre à Pedro Reyes. La tendance Montealegre accuse la CSJ d’être manipulée par le président Ortega « pour éliminer la vraie opposition au profit d’un groupe collaborationniste  car nous terrifions [Ortega]… (2)» Les 28 députés du PLI- Montealegre sont remplacés par 28 députés du PLI-Reyes. La grande presse crie « à la fin de la démocratie ».

Pourquoi un tel soutien populaire au président Ortega ?   Le taux d’abstention  ou un vote massif pour l’opposition devaient montrer la vraie popularité du gouvernement. Les partis d’opposition n’ayant pas percé, que dit le taux d’abstention ? Selon l’opposition politique, il serait de 80 %. Selon le Conseil électoral, il serait de 40 %, c’est-à-dire dans la grande moyenne des élections latino-américaines. Ce n’est donc ni un raz-de-marée pour le gouvernement ni une franche victoire de l’opposition. À noter que le candidat Ortega a reçu plus de voix cette année que lors des élections précédentes en 2006. Alors, pourquoi cet abîme entre ce que disent les journaux nicaraguayens, occidentaux et  latino-américains (« dictateur », « dynastie », fin de la démocratie, etc.) et les 72 % de soutien populaire ?

« Daniel m’a donné un toit ».   Une lecture de témoignages d’électeurs des secteurs populaires est édifiante. « Daniel m’a donné un toit de zinc, il ne pleut plus dans ma maison ». « La rue a été pavée, ce n’est plus un courant de boue comme avant ». « Je ne suis rien mais mon fils va à l’université gratuite »… Le sociologue Orlando Nuñez, dans une interview donnée au  journaliste Sergio Ferrari, rappelle que « le gouvernement sandiniste a hérité en 2007 du second pays le plus pauvre d’Amérique latine après 17 ans de néo-libéralisme (devant Haïti)… Aujourd’hui, la croissance est de 4,5 %, il y a des avances dans la construction de routes, électrification massive des villages, éducation et santé publique gratuites, plans sociaux divers… (3) ». De plus, il existe au Nicaragua une sécurité citoyenne inconnue chez les voisins hondurien et guatémaltèque (4). La Banque mondiale aussi a son explication : « le Nicaragua se distingue pour maintenir des niveaux de croissance supérieurs à la moyenne de l’Amérique line… En 2016, la croissance pourrait atteindre les 4,4 %… Entre 2009 et 2014, la pauvreté ‘est réduite de 8 points ». Ces avances sociales et économiques réelles seraient le résultat d’alliances normales  pour un gouvernement dit de gauche (mouvements sociaux et politiques, syndicats) mais aussi assez improbables telles les Églises catholiques et évangéliques, le patronat, les investisseurs internationaux…

Les menaces des États-Unis.   Ami de Cuba, de l’Équateur et du Venezuela, le gouvernement nicaraguayen déplait bien sûr souverainement aux États-Unis qui emboitent  le pas de l’opposition et « s’inquiètent de ce qu’il se passe » au Nicaragua. Des députés US envisagent déjà des représailles économiques. Un projet de « Loi de conditionnalité des investissements » connue comme  « Loi Nica », vient d’être présenté au Congrès. Elle permettrait d’interdire les prêts que la Banque mondiale et la BID (Banque interaméricaine du développement) octroient au Nicaragua pour financer ses infrastructures. Le projet a déjà été adopté par la Chambre basse et se trouve maintenant au Sénat. Reste à attendre le résultat de l’élection des 90 députés nationaux et des 20 représentants au Parlasur pour évaluer si l’opposition parlementaire a réussi là où les partis politiques ont échoué.

Jac FORTON

(1) ‘Contra’ : membre de la contrerévolution organisée depuis le Honduras et le Costa Rica par les États-Unis pour renverser les gouvernements sandinistes des années 1980.   (2) En conférence de presse citée par le site 20minutes.com  le 7 novembre 2016.   (3) Un article publié dans le journal suisse Le Courrier repris par ALAI-net le 6 novembre 2016.   (4) En 2015, le taux d’assassinats au Honduras était de 60 pour 100 000 habitants, au Guatemala 30, au Nicaragua 8.
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