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Nicaragua

Interdiction de manifester au Nicaragua proclamée par le gouvernement de Daniel Ortega

Le président Daniel Ortega et son épouse et vice-présidente Rosario Murillo continuent de régner d’une main de fer sur le Nicaragua. Plusieurs organismes internationaux, dont l’ONU, ont constaté l’ampleur de la répression contre la population. Rencontre avec opposants et sympathisants d’Ortega à travers la reproduction d’un article de France Culture.

Photo : Sputnik-News

Depuis que le président Daniel Ortega a violemment fait dissoudre les manifestations qui ont débuté en avril dernier contre la réforme de la sécurité sociale, plusieurs organismes internationaux, dont l’ONU, ont constaté l’ampleur de la répression contre la population. Les organismes de défense des droits de l’homme chiffrent le bilan à 330 morts, en majorité des étudiants, même si certains évoquent plus de 500 morts. Pour sa part, le régime d’Ortega reconnaît 198 morts, presque tous des policiers selon la version officielle, et se présente en victime d’une tentative de coup d’État.

Ces dernières semaines, le gouvernement, associé à des groupes paramilitaires, exécute une véritable chasse aux opposants : les étudiants qui ont pris part aux manifestations sont arrêtés massivement et emprisonnés. Plusieurs d’entre eux ont dénoncé des tortures et mauvais traitements en prison. Toute trace des protestations a été gommée des rues de Managua. Dans la capitale et dans tout le pays, le pouvoir s’est arrogé le monopole des manifestations. Les militants du Front sandiniste, le parti officiel, et les travailleurs de l’État occupent les ronds-points de la capitale. Toute la ville murmure que ces manifestations ne sont pas spontanées mais rémunérées.

Aujourd’hui, seuls les graffitis à la gloire du couple présidentiel sont admis. Comme les morts, les prisonniers politiques sont ignorés par le discours officiel. Beaucoup de jeunes Nicaraguayens vivent désormais dans la clandestinité pour éviter d’être capturés. Ces derniers jours, les manifestations express contre le régime se sont popularisées, ainsi que les rassemblements dans les églises, afin de contourner l’interdiction de manifester proclamée par le gouvernement.

D’après France Culture

Parution d’un nouveau numéro des Cahiers des Amériques latines consacré au Nicaragua

Les Cahiers des Amériques latines sont une publication de référence dans le paysage latino-américaniste international depuis la fin des années 1960. Ouverte à toutes les sciences humaines et sociales, la revue constitue un support de transmission des savoirs universitaires, mais aussi un espace de réflexion et de débat sur l’actualité latino-américaine. Le dernier numéro en date est consacré au Nicaragua et à la situation actuelle du pays notamment.

Photo : IHEAL

Depuis le printemps 2018, le Nicaragua vit une crise politique d’une ampleur sans précédent. Des manifestations qui ont éclaté mi-avril à la suite de l’annonce d’une réforme des retraites ont été suivies d’une répression politique massive, et ceci, alors même qu’à la tête du pays se trouve Daniel Ortega, figure centrale de la révolution sandiniste des années 1980, revenu au pouvoir en 2007. Pour qui se rappelle du symbole progressiste qu’a représenté cette révolution, il est difficile de comprendre ces évènements…

En décortiquant les dessous de la rhétorique de gauche du régime actuel, et en explorant différentes sources d’opposition internes, ce dossier, rédigé sous la direction de Maya Collombon et Dennis Rodgers, dévoile la matrice d’un sandinisme version «2.0». Il fait ressortir son agenda économique foncièrement néolibéral, fondé sur un pacte oligarchique avec les élites traditionnelles du pays mais aussi des politiques d’extraction et d’exploitation des ressources naturelles et minières, soutenu par un projet de renforcement d’un État autoritaire.

Au sommaire également de ce nouveau numéro consacré au Nicaragua, El Relevo, un poème de Gioconda Belli, une introduction au Sandinisme 2.0, entre reconfigurations autoritaires du politique, nouvel ordre économique et conflit social, par Maya Collombon et Dennis Rodgers. Florence E. Babb étudie quant à elle les «sandalistes» recyclés : de la révolution aux stations balnéaires dans le nouveau Nicaragua. Pamela Neumann s’est intéressée à la violence de genre et à l’État patrimonial au Nicaragua, et a étudié les avancées et les reculs de la Loi 779. Entre mobilisation sociale et tactiques de contrôle dans le néosandinismo, Luciana Chamorro et Emilia Yang traitent du cas de #OcupaINSS, suivi d’une analyse des conflits autour du projet de canal interocéanique au Nicaragua –framing, counterframing et stratégies gouvernementales– par Anne Tittor.

Vous trouverez également dans ce numéro une étude de Marion Di Méo intitulée Contester en situation post-autoritaire : le « mouvement étudiant » chilien (années 2000), ainsi qu’une analyse de l’utilisation politique de la catastrophe dans les médias (Chili, 1906-2010) par Mauricio Onetto Pavez et enfin le travail de Xavier Calmettes autour des relations entre le Venezuela et Cuba, au-delà des discours, du poids de l’histoire et des réalités étatiques (1958-2015).

D’après les Cahiers des Amériques latines

Le gouvernement du Nicaragua refuse l’entrée à un ancien dessinateur de Charlie Hebdo

Un ancien caricaturiste de Charlie Hebdo, Jul, s’est vu interdire l’entrée au Nicaragua alors qu’il devait participer à un forum d’écrivains. Le Nicaragua n’en est pas à son coup d’essai.

Photo : RTL

Le caricaturiste français Jul s’est vu refuser l’entrée au Nicaragua par le gouvernement alors qu’il devait participer à un forum d’écrivains, a affirmé mercredi Sergio Ramirez, promoteur de la rencontre. «Cela me semble un acte lamentable, inexplicable, le gouvernement ne nous a offert aucune raison pour avoir refusé l’entrée à Jul», de son vrai nom Julien Berjeaut, a déclaré Sergio Ramirez.  
 
La troisième édition du forum d’écrivains «Centroamérica Cuenta» a été inaugurée mardi par un hommage au journal satirique français Charlie Hebdo, cible le 7 janvier dernier d’un attentat qui a décimé sa rédaction. Ex collaborateur de cet hebdomadaire satirique, Jul devait arriver lundi à Managua pour participer à ce forum, mais il s’est vu refuser l’entrée au Nicaragua par les autorités. 

«Nous ne comprenons pas, nous sommes surpris et bien sûr nous rejetons ce genre de mesures contre un caricaturiste de grand prestige mondial qui venait enrichir Centroamérica Cuenta par sa participation», a regretté Sergio Ramirez, lui-même écrivain. Selon lui, l’ambassade de France au Nicaragua a essayé, sans succès, de faire revenir les autorités sur leur décision afin que Jul puisse assister au forum, qui réunit 70 écrivains d’Amérique et d’Europe.   

«Je regrette la décision du gouvernement de ne pas le laisser entrer au Nicaragua», a indiqué l’ambassadeur français, Antoine Joly, lors du forum mardi, expliquant que Jul venait dans la région pour participer également à d’autres événements culturels au Costa Rica et au Salvador. Jul, qui a collaboré avec de nombreux médias français comme Libération et L’Humanité, a confirmé dans une vidéo présentée lors du forum que «les autorités (nicaraguayennes) n’ont pas voulu que je sois à Managua».  

C’est le troisième étranger en une semaine à être refoulé à son arrivée au Nicaragua, après le Péruvien Luis Carlos Boub et l’Espagnole Marta Gonzalez, militants de l’ONG Centre pour la justice et le droit international (CEJIL), qui venaient participer à l’anniversaire d’un organisme local de défense des droits de l’homme. 

Rédaction numérique RTL

«Je suis prêt à voir Trump à l’ONU» : entretien exclusif avec Daniel Ortega signé France 24

Daniel Ortega, président du Nicaragua, a accordé un entretien exclusif à France 24, alors que son pays traverse une crise profonde depuis cinq mois. Le chef de l’État nicaraguayen nie avoir orchestré une répression meurtrière des manifestations et refuse les appels à des élections anticipées. Il dénonce à nouveau le rôle des États-Unis, mais se dit toutefois prêt à rencontrer prochainement le président américain, Donald Trump.

Photo : France 24

Dans un entretien exclusif accordé à France 24 à Managua, le président du Nicaragua, Daniel Ortega, nie avoir orchestré une répression meurtrière du mouvement de protestation qui secoue son pays depuis le 18 avril. En cinq mois, plus de 320 personnes ont été tuées dans les violences, selon les organisations de défense des droits de l’Homme. Le gouvernement nicaraguayen fait, lui, état de 198 morts.

Interrogé par Marc Perelman sur le récent rapport, accablant, du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU sur les violations des droits humains survenues au cours des manifestations entre le 18 avril et le 18 août, le président Ortega déplore «une infamie». Le rapport de l’ONU fait notamment état d’«exécutions extrajudiciaires», de «disparitions forcées» ou encore de «torture et mauvais traitements». Le président Ortega dénonce un «rapport politique» et affirme que l’organisme onusien est aux ordres de Washington. Il nie farouchement que la police ou des paramilitaires pro-gouvernementaux aient commis des crimes, ajoutant qu’aucun policier ne fait l’objet d’une enquête.

Le président du Nicaragua accuse par ailleurs les États-Unis d’avoir fomenté un «coup d’État» contre lui. Il affirme que la CIA a entraîné et financé des «groupes militaires» pour tenter de le renverser et ajoute qu’il n’exclut pas une intervention militaire américaine pour y parvenir. «Venant des États-Unis, on peut s’attendre à tout !», affirme-t-il.

«Respect des institutions»

Alors que des milliers de personnes ont à nouveau manifesté dimanche 9 septembre à Managua, la capitale, pour exiger la libération des «prisonniers politiques» et le départ du président Ortega, au pouvoir depuis 2007, le chef de l’État assure que la situation est normalisée. Il précise être en discussion avec l’ONU et des pays européens, comme l’Allemagne et l’Espagne, pour relancer un dialogue, qui est au point mort. L’ancien guérillero attaque au passage l’Église catholique nicaraguayenne, qui s’était posée en médiatrice, d’avoir pris le parti de l’opposition, l’accusant vivement d’être, elle aussi, aux ordres de Washington.

Le président Ortega, qui a déjà dirigé le Nicaragua entre 1979 et 1990, refuse les appels à organiser des élections anticipées avant la fin de son mandat en 2021 – principale demande des opposants – et n’exclut pas de briguer un nouveau mandat. «Des élections anticipées seraient graves pour le Nicaragua», affirme le chef de l’État, qui appelle à «défendre le respect des institutions».

Enfin, l’ancien guérillero annonce que pour la première fois depuis des années, il a l’intention de se rendre à l’Assemblée générale des Nations unies à New York, qui s’ouvre le 25 septembre, et se déclare prêt à y rencontrer le président américain Donald Trump. «Je pense que le principe de l’échange, du dialogue, entre une puissance comme les États-Unis et le Nicaragua, et plus généralement, toute l’Amérique latine, est nécessaire et incontournable», affirme Daniel Ortega. L’Assemblée générale de l’ONU «pourrait être une occasion», conclut-il.

D’après France 24
Par Marc PERELMAN

Tribune de Delphine Lacombe : «Au Nicaragua, les féministes ont vu venir la dictature actuelle»

Dès l’accession du président Daniel Ortega au pouvoir, le mouvement féministe a mis en garde contre le risque d’un basculement du régime dans la dictature, relève dans une tribune au Monde Delphine Lacombe, sociologue chargée de recherche au CNRS, dont nous reproduisons ici les propos.

Photo : RTVE

Depuis quatre-vingt-dix jours, Daniel Ortega et son épouse, Rosario Murillo, répriment dans le sang la population nicaraguayenne opposée à leur dictature. Le week-end dernier, à Managua, deux étudiants ont été tués d’une balle dans la tête, dans une église où ils s’étaient réfugiés avec une centaine de leurs camarades. Les 15 et 16 juillet, une nouvelle opération de terreur a été menée dans plusieurs villes proches de la capitale, ajoutant au moins dix personnes à la liste des trois cent cinquante tuées depuis fin avril. 

Force est de constater que quelques témoins et observateurs avaient précocement compris que le retour au pouvoir de Daniel Ortega (chef de l’État de 1984 à 1990) n’était que l’aboutissement d’une stratégie de réascension politique à des fins dictatoriales. Il suffisait d’écouter nombre de féministes pour comprendre la genèse de la tyrannie actuelle.

Dès 1994, au moment où Daniel Ortega finit par s’imposer seul à la tête du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), la journaliste et sociologue Sofía Montenegro rappelle dans un article intitulé «le FSLN est-il révolutionnaire ?» («¿Es Revolucionario el FSLN?»voir le lien PDF) que cette organisation s’est toujours donnée pour principales vertus l’autoritarisme et l’obéissance, certes confortées par la polarisation guerrière des années 1980.

Si la «mystique révolutionnaire» a pu fomenter une énergie collective tournée vers la dignité nationale, elle a aussi été une «mystique de la négation, négation des individus et de la vie même», tant le fait d’exprimer un désir de libération personnelle et collective, notamment en tant que femmes, pouvait être marqué au sceau de l’égoïsme et du déviationnisme idéologique.

Elle affirmait que, sans un véritable aggiornamiento, le FSLN serait voué à reproduire à nouveaux frais ce modèle, proclamateur de vœux révolutionnaires tout en niant les individus, et la vie même. L’auteure se faisait alors l’écho d’une rupture de la plupart des féministes vis-à-vis d’un parti perçu comme le relais d’une culture patriarcale jamais questionnée, et mobilisée pour exclure les voix dissidentes.

Ce sont aussi les féministes qui, les premières, réprouvent dès 1998 le système d’impunité qui permet à Ortega d’échapper à la justice, après que la fille de Murillo et sa fille adoptive, Zoilamérica Narváez, l’eut dénoncé pour viols commis contre elle tout au long de l’enfance.

Lorsque le scandale éclate, le FSLN resserre les rangs autour de son «lider máximo», tandis que ce dernier, député, pactise avec la droite et avec le président d’alors, Arnoldo Alemán (président de 1997 à 2002, accusé de corruption. Ils négocient ensemble une impunité mutuelle et le partage du pouvoir sur les principales institutions du pays.

Accusé de viols et chef d’État

Ce marchandage a fini par diviser la droite, et par donner vainqueur un Daniel Ortega réélu dès le premier tour de l’élection présidentielle en 2006. Son alliance forgée au cours des années précédentes avec l’Église catholique a aussi été le lieu de la contestation des féministes, qui ont dénoncé la mise en scène du mariage catholique de Murillo avec Ortega, faisant office d’absolution pour les crimes commis contre leur fille.

Ensuite, la pénalisation totale de l’avortement fut pour l’Église le prolongement législatif de son magistère moral, et pour Ortega et Murillo une manière de mettre en minorité les féministes dont la capacité de nuisance contre le couple était réelle. C’est d’ailleurs pour continuer de les marginaliser que Murillo a réussi à coopter une partie du mouvement LGBT, pour mieux diviser tout un champ de revendications sur l’égalité de genre et permettre à Ortega d’afficher provisoirement une présidence «gay friendly».

Le Mouvement autonome des femmes (MAM) du Nicaragua, constitué à partir de 2004, avait pourtant dès cette date lancé l’alerte sur la dangerosité d’Ortega. Outre le fait que ses militantes s’inquiétaient de voir un homme accusé de viols redevenir chef d’État, elles soulignaient les premières que le nouveau visage du FSLN, s’affichant en lutte contre la pauvreté, ne pouvait que rendre plus efficace et pervers le contrôle du parti sur la société.

À leurs yeux, ce scénario politique était le pire de tous, car Ortega se maintiendrait au pouvoir par tous les moyens. Elles condamnaient aussi, dès 2007, l’établissement des «conseils du pouvoir citoyens», un maillage communautaire parapartidaire pyramidal, inspiré du modèle bolivarien, dirigé par Murillo. Quelque temps plus tard, au moment de la fraude électorale de 2008, ces féministes furent l’objet, avec d’autres ONG, de campagnes d’appel au lynchage à l’instigation de la présidence.

Modèle corporatiste

La suite des événements est aujourd’hui connue. Ortega et Murillo ont structuré leur pouvoir autour d’un modèle corporatiste associant le patronat. Ils ont détourné à leur profit les fonds de la coopération vénézuélienne, tout en les utilisant pour financer des programmes sociaux clientélaires. Ils ont trouvé un accord avec le FMI non sans faire participer le Nicaragua au traité de libre commerce avec les États-Unis (accord de libre-échange entre les États-Unis, cinq pays d’Amérique centrale et la République dominicaine, connu sous l’acronyme anglais de Cafta – Central American Free Trade Agreement).

Sous la surface de cette mise en ordre politique, il est intéressant de saisir la morphologie locale de ce pouvoir, dont les traits familialistes ont été le calque du modèle d’impunité du couple présidentiel lui-même.

En 2013, Ortega et Murillo, tout en faisant mine de soutenir une loi cadre de lutte contre les violences faites aux femmes, ont en réalité fini par en altérer le contenu par décret, en promouvant la médiation pour conflits conjugaux et familiaux, dans les «unités de la famille, de la communauté, et de la vie». Celles-ci, composées de représentants communautaires dont religieux, se sont substituées à tous les dispositifs jusque-là en place pour accompagner les femmes et les enfants victimes de violence de genre.

Outre le moindre intérêt international actuel pour l’Amérique centrale, au moins deux formes de cécité ont fonctionné de pair pour entraver la compréhension de ces phénomènes. La croyance aveugle en l’autoproclamation émancipatrice «de gauche», et le manque de considération à l’égard d’une analyse féministe antidictatoriale, capable de saisir la conjonction des formes publiques et privées de la tyrannie.

Delphine LACOMBE
Sociologue chargée de recherche au CNRS
Tribune publiée dans Le Monde

Chronologie de la crise au Nicaragua : un dialogue impossible ?

Trois mois après les manifestations de protestation contre le gouvernement du président sandiniste Daniel Ortega, le Nicaragua traverse une grave crise qui a provoqué jusqu’à aujourd’hui la mort de plus de 350 personnes, plus de mille blessés et des centaines d’arrestations. Le 19 juillet 1979, à la tête de l’insurrection qui fait chuter le dictateur Anastasio Somoza, Daniel Ortega devient un héros au Nicaragua. Trente-neuf ans après, il gouverne en tyran, avec son épouse Rosario Murillo, réprimant les manifestants qui réclament son départ.

Photo : Contraegemoniaweb

Le 18 avril 2018 a éclaté au Nicaragua un conflit social et politique qui ne semble pas trouver d’issue. Ce 18 avril, sur recommandation du Fonds monétaire international (FMI), le gouvernement a annoncé un projet de réforme des retraites qui prévoit la hausse des cotisations ainsi que la diminution des pensions de 5%. Cette annonce a provoqué dans les principales villes des manifestations initiées par des étudiants. Quatre jours plus tard, Daniel Ortega, sous la pression de la rue, déclare renoncer à la réforme, mais la répression a fait vingt-cinq morts en cinq jours. Le 23 avril, des dizaines de milliers de personnes, salariés, étudiants, paysans et entrepreneurs, ont manifesté à Managua, capitale du pays, pour dénoncer cette répression.

Le conflit social et politique et la violence ne cessent depuis plus de 90 jours. L’Association nicaraguayenne de défense des droits humains dénonce le fait que, dans la journée du 17 juillet, plusieurs personnes ont trouvé la mort dans la ville de Masaya, la principale ville rebelle du pays, à la suite de l’assaut des forces gouvernementales : la police et des paramilitaires. Le 14 juillet, une attaque des forces pro-gouvernementales contre une église de la ville de Managua dans laquelle 200 étudiants se sont retranchés pendant 20 heures a fait deux morts. Selon un étudiant, les paramilitaires étaient armés de fusils d’assaut AK47, de fusils de sniper et de grenades face à leurs «barricades».

Le directeur de Human Right Watch pour les Amériques, José Miguel Vivanco, a communiqué depuis Washington à un journal latino-américain qu’Ortega et sa femme Rosario Murillo, actuelle vice-présidente du pays, avaient décidé «de résoudre la crise qui secoue le pays dans un bain de sang».

Consulté sur une comparaison entre l’ancien dictateur Anastasio Somoza, que l’ancien leader révolutionnaire Ortega avait par ailleurs combattu, M. Vivanco a répondu que le contexte actuel n’était pas comparable, mais que pour lui «il est clair que le Nicaragua n’est plus une démocratie, mais une tyrannie dirigée par un couple qui administre le pays comme s’il s’agissait d’une “finca” privée». Des dix enfants, certains d’unions précédentes, la plupart occupent des postes importants dans la politique, l’économie et les médias ; de quoi réveiller les mauvais souvenirs dans ce pays habitué aux dynasties familiales.

Le couple Ortega-Murillo gouverne sous la terreur et, pour ce faire, ils n’hésitent pas à recourir, outre les forces de police, à des groupes de truands fortement armés et cagoulés qui tirent depuis leurs motos sur la foule qui manifeste, avec une cruauté inédite. Ces groupes armés tirent également sur les établissements universitaires, contre les églises, laissant ainsi des centaines de victimes. Ces agissements ne se limitent pas à Managua, la capitale, mais ont lieu dans diverses régions du pays. Ainsi à Masaya, ancien bastion sandiniste de la résistance, situé à une trentaine de kilomètres au sud-est de Managua (ville symbole où est né le leader Augusto Sandino et où, en 1979, les rebelles sandinistes ont mis fin à la dictarue de Somoza), cette révolte populaire se soulève contre l’«orteguismo». De son côté, le gouvernement accuse l’opposition de vouloir organiser un coup d’État.

La Conférence épiscopale du Nicaragua a dénoncé le fait que des groupes de choc, sous les ordres du gouvernement, attaquent et envahissent les églises et menacent avec des armes les prêtres et les fidèles. Le 9 juillet dernier, alors que le clergé nicaraguayen œuvre depuis le début de la crise à une conciliation entre le président Daniel Ortega et la population réclamant son départ, trois prélats ont été agressés par des partisans du régime. Le nonce apostolique, Mgr Waldemar Stanislaw Sommertag, le cardinal de Managua, Mgr Leopoldo Brenes, et l’évêque auxiliaire de la capitale, Mgr Silvio José Báez, se trouvaient en visite à quelques kilomètres de la capitale pour apporter leur soutien au clergé local. Alors qu’ils souhaitaient entrer dans la basilique San Sebastián de Diriamba, les prélats se sont faits bousculer et encercler par une centaine de personnes soutenant le président. Un groupe d’hommes masqués et armés a réussi à les suivre dans l’église, blessant Mgr Silvio José Báez au bras et le frappant à l’estomac. Une autre église a été saccagée par des paramilitaires, à quelques kilomètres de là, selon L’Osservatore Romano. Le 13 juillet, des groupes armés ont assiégé de leurs tirs une église où se réfugiaient des dizaines de jeunes de l’université autonome de Managua.

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a lancé lundi 16 juillet un appel à l’arrêt des violences au Nicaragua — des violences qui ont fait plus de 282 morts en trois mois de manifestations —, et pour la reprise du dialogue entre pouvoir et opposition. «Il est absolument essentiel que cesse immédiatement la violence et que soit relancé le dialogue national, parce que seule une solution politique est acceptable pour le Nicaragua», a déclaré António Guterres à San José lors d’une intervention au côté du président du Costa Rica, Carlos Alvarado, soulignant «un nombre de morts qui est absolument choquant».

Les pressions diplomatiques s’intensifient sur le président du Nicaragua, Daniel Ortega. Après trois mois de manifestations violemment réprimées qui ont causé la mort de centaines de personnes, la communauté internationale réclame de toutes parts l’arrêt de la répression. L’ONU, treize pays d’Amérique latine, les États-Unis et l’Union européenne exhortent le président du Nicaragua, Daniel Ortega, à mettre fin aux violences alors que dimanche 15 juillet, une dizaine de personnes ont été tuées dans la ville rebelle de Masaya.

La voix des Nations unies n’est pas la seule à se faire entendre. Depuis Bruxelles, où se tient une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne (UE) et de la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC), treize pays d’Amérique latine ont demandé lundi 16 juillet dans une déclaration commune «la cessation immédiate des actes de violence» au Nicaragua. L’Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, le Honduras, le Mexique, le Panama, le Paraguay, le Pérou, l’Uruguay et l’Équateur condamnent la «répression» des autorités contre les étudiants et civils et réclament «le démantèlement des groupes paramilitaires».

L’Union européenne a demandé mardi la «fin immédiate» de la violence au Nicaragua et exigé le démantèlement des groupes armés irréguliers, dans une déclaration publiée au cours d’une réunion avec les pays de la Communauté des États d’Amérique Latine et des Caraïbes.

L’UE a annoncé une aide humanitaire de 300 000 euros pour «faciliter l’accès aux soins préhospitaliers et le transport des blessés lors des violences» et a décidé de renforcer son soutien aux défenseurs des droits de l’homme. Federica Mogherini a souligné la disponibilité de l’UE pour participer à un processus de réconciliation, tout en rappelant les conditions préalables : «mise en œuvre de toutes les recommandations de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) et des commissions convenues dans le cadre du dialogue, notamment la Commission sur la vérification et la sécurité et celles sur la justice et la démocratisation».

L’impossible dialogue

Le 16 mai, un mois après le début de la crise, une tentative de dialogue national a eu lieu avec des représentants du gouvernement et de l’opposition, notamment pour obtenir justice pour les victimes de la répression et pour une démocratisation du pays. Ce dialogue a compté sur la présence de la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) et le Haut-commissariat des Nations unies pour les droits humains. Ces deux commissions organisent des enquêtes sur les morts violentes depuis le 18 avril afin de désigner les responsables. Trois commissions ont ainsi été créées : une commission de vérification et sécurité, une commission judiciaire pour les effets des investigations, et une commission électorale pour aborder l’agenda de la démocratisation et les élections anticipées au mois de mars 2019. Mais ce dialogue initial reste au point mort sans la volonté politique du gouvernement Ortega.

À ce stade, la situation économique de ce pays, l’un des plus pauvres d’Amérique latine, se dégrade, la chute des investissements, le chômage et la baisse de la production ainsi que la forte inflation n’augurent qu’un avenir très difficile pour cette population déjà très châtiée. La question aujourd’hui est d’arrêter l’escalade de la violence, de faire cesser la répression et d’organiser un retour à la démocratie, obligatoirement avec des élections anticipées. Mais le Nicaragua a-t-il aujourd’hui une personnalité qui puisse représenter l’opposition démocratique ? Le président Ortega voudra-t-il se soumettre à la demande populaire et anticiper la tenue des élections (alors que son mandat va jusqu’à mars 2021) ?

Le prix Nobel de la paix Oscar Arias, dans une entrevue au journal espagnol El País, se montre un peu sceptique : «Je ne crois pas que Daniel Ortega accepte l’organisation des élections en mars 2019. Les dictateurs s’accrochent au pouvoir…» Alors que s’achève la rédaction de cet article, les réseaux sociaux signalent une alerte émise par la ville de Masaya où les forces de police et paramilitaires fouillent maison par maison à la recherche d’opposants.

Olga BARRY

Comment évolue la crise politique au Nicaragua ? Reprise des négociations

La crise se poursuit au Nicaragua. Les négociations restent très difficiles entre l’opposition et le gouvernement, et le pays s’enfonce dans une spirale de violence, avec une recrudescence des combats de rue entre milices paramilitaires et opposants au régime de Daniel Ortega.

Photo : Marcha de las flores/T13

L’opposition nicaraguayenne a appelé à une grève générale le jeudi 14 juin, afin de faire pression sur le gouvernement du président Daniel Ortega, pour qu’il reprenne le dialogue, et mette fin aux violences qui ont fait 220 morts en deux mois de protestations. «Ce sera une grève civique et pacifique qui touchera tout le pays et toutes les activités économiques, à l’exception des services vitaux et de base», avait indiqué dans un communiqué l’Alliance citoyenne pour la justice et la démocratie, qui regroupe des étudiants, des chefs d’entreprise et des représentants de la société civile.

Reprise du dialogue le 15 juin

Cette grève a effectivement poussé Ortega à la reprise du dialogue, le 15 juin. Contre toute attente, un accord surprise y a été conclu entre le gouvernement et l’opposition, en autorisant des observateurs des droits de l’homme à venir enquêter sur les violences perpétrées depuis deux mois. En échange, les représentants de l’opposition avaient accepté une demande clef du pouvoir du président Daniel Ortega : un plan visant à lever les blocages qui entravent les routes pour empêcher les forces anti-émeutes de passer. 

Suspension du dialogue le 16 juin

Mais le 16 juin, huit personnes ont été tuées à Managua. Six des nouvelles victimes étaient des membres d’une même famille dont le domicile a été incendié par un groupe d’hommes encagoulés, accusé par l’opposition d’être soutenu par la police, qui ont lancé un cocktail Molotov. Une femme et un enfant ont survécu au sinistre mais ont été grièvement blessés en se jetant dans le vide depuis un balcon. Le secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA), Luis Almagro, a dénoncé sur Twitter un «crime contre l’humanité qui ne peut rester impuni». Ce drame a été condamné aussi bien par l’opposition que par le gouvernement, qui s’en sont rejetés mutuellement la responsabilité au moment où leurs représentants renouaient les fils d’un fragile dialogue.

Les deux parties ont suspendu leurs discussions le soir même, en annonçant qu’elles les reprendraient le lundi 18 juin. Elles devaient alors examiner une proposition formulée par l’Église catholique –qui joue dans cette crise le rôle de médiateur– prévoyant d’organiser des élections générales anticipées en mars 2019, soit deux ans avant l’échéance prévue, mais également une réforme constitutionnelle qui entrerait en vigueur dès cette année et empêcherait le chef de l’État de briguer un nouveau mandat. Ce dernier s’est dit prêt à s’orienter vers une démocratisation du pays, mais n’a pas dit s’il consentirait à écourter son mandat, valable théoriquement jusqu’en janvier 2022. «Nous réitérons notre volonté totale d’écouter toutes les propositions entrant dans un cadre institutionnel et constitutionnel», a-t-il seulement commenté.

Reprise des négociations le 18 juin, interrompues le soir même

Encore une fois, la Conférence épiscopale du Nicaragua a suspendu le soir du 18 juin le dialogue, exigeant que le gouvernement tienne ses engagements et invite les organisations internationales de défense des droits de l’homme dans le pays. «Quand le gouvernement nous enverra une copie de ces invitations et que les organisations internationales nous enverront leur réception», les groupes de travail et la session plénière seront appelés à reprendre, ont déclaré les évêques. Le non-respect de cet accord a contraint l’Alliance citoyenne pour la justice et la démocratie, de l’opposition, à quitter la table des négociations, où les questions électorales, de justice et de sécurité devaient être abordées.

Mais les jours se suivent et se ressemblent au Nicaragua où les autorités continuent de durement réprimer les protestataires et, le 19 juin, c’est la ville de Masaya, l’épicentre en quelque sorte de cette contestation, qui a subi une forte répression. D’après l’Association nicaraguayenne pro-droits de l’homme, une ONG locale, plusieurs personnes auraient succombé à des tirs et de nombreux manifestants auraient également été blessés.

Reprise du dialogue le 25 juin

Enfin, après plusieurs jours d’incertitudes, les représentants de l’Union européenne, du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) et de la Commission inter-américaine des droits de l’homme (CIDH) ont confirmé, le mercredi 20 juin, qu’ils avaient été conviés à enquêter sur la situation nicaraguayenne. Ainsi, malgré un climat de violence, le dialogue national instauré entre l’opposition et le gouvernement du président Daniel Ortega a repris lundi 25 juin. La Commission inter-américaine des droits de l’homme (CIDH) est arrivée dimanche 24 juin à la capitale Managua, ainsi que des fonctionnaires du HCDH pour enquêter sur ces violences, après que de nouvelles confrontations aient eu lieu le 23 juin, dans la capitale notamment, où des attaques menées conjointement par la police, les unités anti-émeutes et des paramilitaires ont fait huit morts, dont un enfant de 14 mois qui a reçu une balle en pleine tête, selon le Centre nicaraguayen des droits de l’homme (CENIDH). Le lendemain a été un peu plus calme, malgré quelques attaques et des manifestations antigouvernementales dans le nord du pays.

Les évêques attendent de Daniel Ortega une réponse rapide sur la tenue d’élections anticipées qui devraient avoir lieu en mars 2019 au lieu de fin 2021, car ils estiment qu’elle est essentielle à la poursuite du dialogue national, et les opposants au gouvernement espèrent que cette présence internationale incitera le président Ortega, qui est au pouvoir depuis 2007, après une première période de 1979 à 1990, à mettre un frein, si ce n’est un terme, à la répression et à la violence.

Une «Marche des fleurs» a réuni le samedi 30 juin des milliers de Nicaraguayens à Managua, réclamant justice pour les victimes mineures de la répression. Par ailleurs, le Parlement du Nicaragua a autorisé la venue dans le pays de militaires de plusieurs pays de juillet à décembre, ce qui suscite des critiques de l’opposition. Il s’agit officiellement d’exercices de lutte antidrogue et d’aide humanitaire ?…

L’économie du Nicaragua pâtit lourdement de la crise politique

Le tourisme dans le pays le plus pauvre d’Amérique centrale souffre intensément de la paralysie du pays depuis deux mois et demi. La fermeture de nombreux commerces prive déjà d’emploi quelque 200.000 personnes et, sans sortie rapide de la crise, «1,3 million de Nicaraguayens risquent de tomber dans la pauvreté», soit un habitant sur cinq, s’inquiète la Fondation nicaraguayenne pour le développement (Funides). Si la crise se prolonge, l’ardoise pour le pays pourrait dépasser les 900 millions de dollars, selon la Fondation. 

Catherine TRAULLÉ

Mobilisation au Nicaragua contre le régime répressif : «Daniel doit partir !»

C’est la demande de milliers de paysans et d’étudiants qui se mobilisent dans les rues de Managua et de tout le Nicaragua depuis fin avril. Que Daniel Ortega, son épouse Rosa Murillo et tout le gouvernement s’en aillent. Bien qu’Ortega ait renoncé à son plan de réforme des pensions, le peuple nicaraguayen n’a pas cessé de se mobiliser. Un processus révolutionnaire est en cours qui pourrait provoquer la chute du régime répressif.

Photo : El Especial

Le peuple nicaraguayen crie dans les rues «Ortega, Somoza sont la même chose». C’est la fin de ceux qui, il y a près de 40 ans, avaient mené une révolution pour renverser le dictateur Somoza. À Masaya, Matagalpa, León, Estelí et dans toutes les villes qui étaient la base sociale du sandinisme, il y a eu des barrages routiers ou des barricades. La même chose se produit dans les universités. Des milliers de paysans ont marché jusqu’à Managua où un raz-de-marée humain a défilé. La police et les groupes armés de l’orteguisme n’ont pas cessé de réprimer et de tuer. On estime qu’à la mi-mai 53 personnes sont mortes, des centaines ont été blessées et certaines ont été portées disparues.

Les étudiants sont à l’avant-garde. Jusqu’à présent, aucune nouvelle direction politique et aucune nouvelle organisation n’a vu le jour. Mais le processus peut conduire à l’émergence des nouvelles directions. Entre-temps, il y a un débordement de masse. La bourgeoisie, l’Église et l’armée s’inquiètent de l’approfondissement de la mobilisation et de la chute d’Ortega au milieu d’une révolution qu’ils ne contrôlent pas. Qu’il y ait quelque chose de semblable à ce qui a été la fin de Kadhafi en Libye et d’autres dictatures pseudo-populaires en Afrique du Nord en 2011.

C’est pourquoi l’Église catholique et sa Conférence Épiscopale du Nicaragua (CEN), alliée de longue date d’Ortega, cherchent une «table de dialogue» pour sauver le régime ou pour trouver une solution concertée qui doit empêcher la poursuite de la mobilisation révolutionnaire. Quelque chose de similaire à ce que le Vatican a fait et des gens comme le social-démocrate espagnol José Luis Zapatero au Venezuela. Tables de «dialogue» qui ont aidé à sauver Maduro de sa chute. Les Forces armées elles-mêmes se sont distancées d’Ortega, en exigeant de ne pas s’engager dans la répression et exigeant le dialogue. Il est symptomatique que l’ancien commandant et ancien chef d’armée Humberto Ortega, frère de Daniel et retraité de la politique depuis des années, a mis en garde contre le danger d’un «effondrement». On dit que Humberto, «qui a critiqué le gouvernement de son frère à plusieurs reprises, a envoyé il y a quelques jours une lettre au Commandement du Sud des États-Unis, au Département d’État et aux chefs de la défense d’Amérique centrale, dans laquelle il mettait en garde contre le danger d’un «effondrement» dans le pays et contre la nécessité «pour l’armée nicaraguayenne de rester ferme dans son caractère professionnel non partisan et patriotique» (reproduit de Clarin, Argentine, 14/5).

Les étudiants et une grande partie de la population se méfient logiquement du résultat de ce dialogue. Beaucoup ont signalé leur opposition, même dans les rues avec des banderoles disant : «Il n’y a pas de dialogue sans justice.» C’est déjà une manœuvre pour démobiliser et chercher un nouveau pacte avec Ortega ou un remplaçant pour le sauver de ses crimes et continuer avec un Nicaragua au service des capitalistes. La voie à suivre est de poursuivre la mobilisation révolutionnaire populaire, en reniant le dialogue tricheur, jusqu’à ce que les patrons et le régime répressif d’Ortega soient renversés et que nous luttions pour obtenir un gouvernement des opprimés, de la classe ouvrière, des paysans et des jeunes.

Miguel SORANS

Miguel SORANS est membre de la brigade de combat latino-américaine Simón Bolívar qui a combattu contre la dictature de Somoza en 1979 et leader de la Gauche socialiste/FIT d’Argentine et de l’UIT-QI.

Des dizaines de morts à l’origine du rassemblement «pour la paix et la justice» au Nicaragua

Le président de gauche, Daniel Ortega, a dû faire face à la plus violente mobilisation sociale depuis son retour au pouvoir, il y onze ans. Dans un climat de rage et de saccage, les émeutes populaires ont été férocement réprimées par la police et se sont achevées dans un bain de sang dont le bilan provisoire est de 43 morts et une centaine de blessés. Un rassemblement «pour la paix et la justice» a eu lieu le samedi 28 avril à Managua.

Photo : Nodal

Lancé au départ par les étudiants contre une réforme des retraites, l’explosion sociale avait commencé le 18 avril dans plusieurs villes du pays et s’est transformée rapidement en une mobilisation générale. Accusés de corruption, de «confiscation du pouvoir» et d’assassinats, l’ancien guérillero sandiniste et son épouse, la vice-présidente Rosario Murillo, ont été la cible du désormais célèbre cri d’indignation populaire adopté par les sociétés latino-américaines depuis la crise argentine de 2001 : Que se vayan ! («Qu’ils s’en aillent !»).

Dans les actes de violence de ces derniers jours, le gouvernement est le responsable d’«une violation massive des droits de l’homme lors des manifestations, y compris la mort et la torture des jeunes pour décourager leur mobilisation», a déclaré Vilma Nuñez, directrice du Cenidh (Centre nicaraguayen des droits de l’homme). «Nous avons été torturés […] Plus nous pleurions, plus nous étions battus», a témoigné Gilbert Altamirano, un jeune emprisonné lors des répressions policières. Après les actions les plus meurtrières, l’annonce tant attendue par les manifestants est arrivée le dimanche 22 avril : le chef de l’État fait marche arrière dans la mise en place de sa réforme, qui prévoyait de diminuer de 5% le montant des retraites afin de réduire le déficit de la Sécurité sociale (76 millions de dollars).

Mais, si l’application du décret présidentiel sur cette réforme très controversée a été suspendue, l’inquiétude généralisée reste claire et présente. Ce qui tourmente le plus les Nicaraguayens, selon les analystes, c’est «la hausse permanente des tarifs d’électricité et du carburant, les suppressions de postes dans le secteur public et la réduction des mesures d’aide sociale», sans oublier le manque de liberté d’expression. Mais, le plus grave est l’absence d’un projet de croissance capable de remettre sur pied la société toute entière. Et on voit mal comment le gouvernement Ortega pourra prendre les difficiles décisions qu’attend son peuple, sans que la désobéissance civile et la violence s’intensifient dans l’imbroglio institutionnel et politique qui paralyse le pays.

«Le gouvernement est totalement d’accord pour reprendre le dialogue pour la paix, pour la stabilité, pour le travail, afin que notre pays ne soit pas confronté à la terreur que nous vivons en ces moments», a déclaré Daniel Ortega à la télévision nationale. Selon lui, derrière les émeutes se trouvent les États-Unis.

Il n’y a de quoi s’étonner. Un bref aperçu historique montre que les griffes étasuniennes ont marqué le Nicaragua – comme le reste de l’Amérique du Sud – depuis le milieu du XIXe siècle, soit à l’aube des structures fédérales qui ont posé les bases de toutes les républiques latino-américaines. À cette époque, les États-Unis et la Grande-Bretagne s’intéressèrent à la position stratégique du Nicaragua sur la route de l’isthme, le lien indiscutable entre l’océan Pacifique et l’Atlantique. En 1909, le dictateur libéral José Santos Zelaya fut renversé par une rébellion conservatrice financée par les États-Unis. Les «marines» restèrent au Nicaragua jusqu’en 1933, combattus et expulsés par la guérilla nationaliste du général César Augusto Sandino (d’où la «révolution sandiniste»). Après avoir déposé les armes, avec l’intention de sceller la réconciliation nationale, Sandino fut trahi par le gouvernement proétasunien de Juan Bautista Sacasa (1933-1936), assuré de la protection des officiers de la Garde nationale formée par les États-Unis : Anastasio Somoza, chef de la Garde, fait assassiner le héros national et prend le pouvoir en 1936. Dès lors la dynastie de Somoza, allié indéfectible des États-Unis, règne par la terreur sur le Nicaragua jusqu’en 1979, lorsque le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), soutenu majoritairement par la population, prend le pouvoir. Vainqueur aux élections de 1984, et influencé par l’expérience cubaine et soviétique, le FSLN suscite l’inquiétude du gouvernement de Ronald Reagan, qui finance la guérilla antisandiniste.

Seize ans après avoir dû céder le pouvoir à son adversaire de droite – Violeta Chamorro – après une défaite électorale en 1990, Daniel Ortega, le candidat du Front sandiniste de libération nationale qui a présidé le Nicaragua de 1979 à 1990, est arrivé en tête des élections. À présent, l’ancien ennemi communiste de l’administration Bush accuse les organisations extrémistes des États-Unis de financer les groupes politiques opposés à son gouvernement[1], parmi lesquels se trouverait une grande partie des manifestants : leur but est de «semer la terreur, semer l’insécurité et détruire l’image de Nicaragua après 11 ans de paix, afin de prendre le pouvoir», a-t-il déclaré.

Curieuse coïncidence ou le résultat des enjeux géopolitiques ? À l’égard des faits historiques, on pourrait se demander si, en effet, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump marque la rupture de la vague socialiste qui a gouverné pendant les deux dernières décennies la plupart des pays du dit «Cône sud», cette partie du continent qui semblait vouloir rompre avec le schéma néolibéral imposé par le FMI et prendre ses distances avec le grand voisin du Nord.

Quoi qu’il en soit, la crise sociale qui secoue le Nicaragua, à laquelle s’ajoutent le mécontentement, le manque de confiance dans les institutions et la persistance de la pauvreté dans la plupart des pays du continent, semble être le coup d’envoi d’une mutation considérable d’une partie de l’Amérique du Sud en pleine ébullition. Alors, si depuis quelque temps nous assistons à la chute du mythe socialiste, et considérant les propos précédents, peut-on extrapoler d’un continent à l’autre et parler d’un Printemps latino à l’état embryonnaire, à l’instar des manifestations populaires à l’origine du «Printemps arabe» ?

Eduardo UGOLINI

[1] Dans différents pays, «Wall Street décide qui sera président». (Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie)

Ortega annule la réforme à l’origine de violentes manifestations au Nicaragua

Le président du Nicaragua, Daniel Ortega, a renoncé dimanche à sa réforme controversée des retraites, point de départ de violentes manifestations qui ont fait au moins 25 morts, les plus violentes depuis l’arrivée au pouvoir de Daniel Ortega il y a onze ans. Nous reproduisons ici un article publié par Radio Canada.

Photo : Teletica

Lors d’une rencontre avec des chefs d’entreprise, le chef d’État de gauche a annoncé que l’Institut nicaraguayen de sécurité sociale (INSS) ne mettrait finalement pas cette réforme en œuvre. Celle-ci devait équilibrer le système de retraites en augmentant les contributions des salariés comme des employeurs et en diminuant de 5 % le montant des pensions, le tout sur recommandation du Fonds monétaire international (FMI).

«Le gouvernement est totalement d’accord pour reprendre le dialogue pour la paix, pour la stabilité, pour le travail, afin que notre pays ne soit pas confronté à la terreur que nous vivons en ces moments», avait déclaré un peu plus tôt Daniel Ortega à la télévision nationale.

Toutefois, selon le président, les manifestants sont soutenus par des groupes politiques opposés à son gouvernement et financés par des organisations extrémistes des États-Unis. Leur but est de «semer la terreur, semer l’insécurité et détruire l’image du Nicaragua après 11 ans de paix, afin de prendre le pouvoir», avait-il martelé.

Le président Ortega n’avait pas encore fait de sortie publique depuis le début de la crise. À la suite du premier discours d’Ortega, des centaines de jeunes avaient à nouveau violemment affronté les forces de l’ordre dans la capitale, Managua.

Population exaspérée

Le Centre nicaraguayen des droits de l’homme (CENIDH) a fait état de la mort de 24 personnes à l’AFP, qui a obtenu confirmation auprès des familles des victimes. Parmi les victimes figurent des étudiants, des policiers et de jeunes sympathisants du Front sandiniste au pouvoir, accusés de s’être attaqués aux manifestants. Une centaine de personnes ont aussi été blessées dans ces manifestations, les plus violentes depuis que Daniel Ortega a été porté au pouvoir, il y a 11 ans.

Les troubles ont débuté mercredi dans un grand nombre de villes du pays. La population du Nicaragua est exaspérée par les hausses permanentes des tarifs de l’électricité et du carburant, les suppressions de postes dans le secteur public et la réduction des mesures d’aide sociale, ont expliqué des analystes.

Les rues de Managua étaient jonchées de débris dimanche, selon des journalistes de l’AFP sur place, qui ont aussi assisté à des scènes de pillage. Les habitants se pressaient vers les magasins et supermarchés pour se faire des provisions. Les files d’attente s’allongeaient devant les stations d’essence.

Dans les villes voisines de Leon et Masaya, des bâtiments publics ont été mis à sac, des véhicules incendiés et des centres commerciaux pillés, selon le gouvernement. Des soldats armés de fusils ont été déployés devant les bâtiments administratifs.

Appels au calme

Washington a condamné dimanche «la violence et la force excessive utilisées par la police et d’autres personnes contre les civils qui exercent leur droit constitutionnel à la liberté d’expression et de réunion».

Pendant ce temps, l’Union européenne affirmait que «la violence est inacceptable», que «les manifestations doivent se dérouler pacifiquement» et que «les forces de l’ordre doivent intervenir avec la plus grande retenue».

Le pape François a de son côté affirmé son inquiétude, appelant à la fin des violences et à un règlement pacifique de la crise.

D’après Radio Canada

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