Le journal « Le Monde » du 11 avril dernier a publié sur deux pages un long entretien avec Edgar Morin

Nous avons à Espaces Latinos une relation très particulière avec le philosophe, ancien résistant, analyse les soubresauts du monde contemporain, de la régression autoritaire en Occident aux conflits identitaires au Moyen-Orient, en passant par les nouvelles technologies ou l’écologie, dramatiquement passée au second plan. Né en 1921, Edgar Morin est un ancien résistant, un anthropologue de la mort et un sociologue du temps présent, un intellectuel prophétique et engagé dans la cité. Analyste des nouveaux paradigmes scientifiques qui l’ont conduit à forger, dans les six tomes de La Méthode (Seuil, 1977-2004), sa pensée de la « complexité », et soucieux de saisir les ressorts des dynamiques historiques, comme dernièrement dans Y a-t-il des leçons de l’histoire ? (Denoël, 2025), le philosophe centenaire revient sur la situation française et mondiale. Voici quelques extraits de ‘interview du journal Le Monde.

Un grand courant de régression néo autoritaire se répand dans le monde. Sa forme accomplie est le néototalitarisme chinois, qui s’appuie non seulement sur la police mais également sur l’informatique − reconnaissance faciale, contrôle des mails et des échanges téléphoniques, etc. −, afin d’asseoir son pouvoir. En Russie, la dictature poutinienne s’est aggravée avec la guerre menée en Ukraine. La Hongrie subit un régime néo autoritaire. L’Italie est dirigée par un gouvernement dont certains membres sont nostalgiques du fascisme − on observe partout dans le monde des résurgences fascistes, mais le fascisme en tant que parti unique totalitaire n’a pas ressuscité en tant que tel. Donald Trump a fait triompher une Amérique réactionnaire. Et je pourrais évoquer de nombreux pays asiatiques et latino-américains. Il sera peut-être bientôt minuit dans le siècle.

Oui, parce que le national-populisme favorise l’une des deux France, celle qui fut longtemps monarchique, aristocratique et religieuse, une France pétainiste pendant la guerre, face à la France républicaine, laïque et sociale. On ne peut y résister que par la lucidité et l’esprit critique. (…)

Les humanistes devraient se relier les uns aux autres et se rassembler. Dominique de Villepin a d’ailleurs lancé son mouvement, La France humaniste. En cette période troublée, il conviendrait d’élargir et d’amplifier cette initiative, afin de nouer des alliances qui pourraient aller de Dominique de Villepin à François Ruffinet bien d’autres. Mais je crois qu’il faut, au préalable, redéfinir ce que j’appelle un humanisme régénéré conscient de l’identité d’origine et de la communauté de destin de tous les humains. (…)

Le régime ignoble des mollahs subit les frappes ignobles de Donald Trump et de Benyamin Nétanyahou. Mais c’est le peuple iranien qui subit martyre après martyre. Tout le Moyen-Orient est en train de passer sous la coupe israélo-américaine, notamment parce que le pro-israélisme est un fondement du trumpisme. Un processus catastrophique est en cours, même si Trump et Nétanyahou ne sont pas éternels. Il n’y a actuellement aucune chance de salut. Nous ne pouvons que témoigner dans l’impuissance. Le seul espoir est dans l’improbable. Résistons. (…)

Je me définis selon une unité plurielle. Je suis d’ascendance juive séfarade, j’ai rendu hommage à mon père et à mes ascendants séfarades dans Vidal et les siens [Seuil, 1989].J’ai gardé mon nom de naissance − Nahoum − sur mes papiers d’identité. J’ai pris un pseudonyme en entrant dans la Résistance − Morin − et je l’ai gardé pour mes activités publiques. La honte de soi ne me concerne pas. Je porte en moi une identité méditerranéenne, italienne et espagnole de plusieurs siècles. Je suis d’abord un être humain pour qui, comme le disait Montaigne, tout homme est mon compatriote ; puis je suis français, juif, méditerranéen, nourri par un humanisme universaliste qu’apportèrent le marrane Montaigne et l’apostat Spinoza, humanisme qu’a entretenu ma culture française faite de la fréquentation des œuvres de Voltaire, de Denis Diderot ou de Victor Hugo. J’ajoute pour me situer que je fais partie des juifs humanistes hostiles à toutes persécutions, tous mépris, tous rejets. (…)

La domination israélienne sur les Palestiniens a suscité un antijudaïsme dans le monde arabo-musulman qui fut, dans le passé, accueillant pour les juifs, comme l’Empire ottoman. Elle a suscité un nouvel antisémitisme identifiant tout juif à un Israël oppresseur, ne voyant que l’attachement inconditionnel des institutions juives officielles de la diaspora à Israël. L’ancien antisémitisme s’est ainsi quelque peu ranimé. Mais n’oublions pas l’anti-islam, non moins ravageur. (…)

La pensée complexe reconnaît qu’elle ne peut être complète, et reconnaît donc l’inéluctabilité des incertitudes. Pour le doute, je suis un héritier de Montaigne. Mais j’ai aussi en moi une foi dans les possibilités humaines. Chez moi, foi et doute dialoguent sans discontinuer. (…)

Les outils faits pour manipuler les choses ou domestiquer la nature sont devenus aussi des armes pour tuer des humains et ravager la nature, ont créé la menace écologique sur la biosphère et l’humanité, tout comme la machine libératrice d’énergies humaines a permis aussi l’asservissement des ouvriers voués à des tâches monotones ou épuisantes. Quant aux idées, aux mythes, aux dieux, ils sont les produits de l’esprit humain, mais prennent alors une réalité et une force qui peuvent asservir ce même esprit. Nous obéissons aveuglément aux dieux et aux idéologies, comme s’il s’agissait d’entités supérieures et extérieures à nous. J’appelle « noologie » l’étude de cette sphère des idées et mythes issus de l’esprit humain, mais qui en deviennent paradoxalement les maîtres et les souverains.