Le 22 mai dernier, la Villa Gillet accueillait l’une des voix les plus singulières de la littérature argentine contemporaine. Dans le cadre du festival Littérature Live 2026, Gabriela Cabezón Cámara s’est entretenue avec l’écrivaine et chercheuse Paula Klein autour de son nouveau roman, Les Griffes de la forêt. Un échange à vif sur l’écriture comme geste politique, contre une colonisation qui n’a jamais vraiment cessé, et contre l’extrême droite au pouvoir qui en réactive aujourd’hui les logiques les plus brutales.
Écrire sur et contre la colonisation
Les Griffes de la forêt renoue avec l’esthétique baroque, queer et militante des Aventures de China Iron, mais en allant alors plus loin dans la confrontation avec la violence fondatrice de la nation argentine. D’entrée de jeu, Gabriela Cabezón Cámara situe son travail dans une continuité historique longue. En effet, la colonisation n’est pas pour elle un chapitre clos du passé, mais le substrat même de l’Argentine contemporaine. Extermination des peuples autochtones, effacement de leurs langues et de leurs cultures, destruction des écosystèmes, imposition de valeurs virilistes et patriarcales sont autant de logiques héritées du projet colonial qui trouvent, selon elle, leur prolongement direct dans le présent. Elle écrit depuis et contre « le laboratoire d’extrême droite qu’est aujourd’hui l’Argentine » : lois ultra-libérales sur le travail, législations écocides autorisant l’extractivisme le plus décomplexé, recul sur les droits des femmes et sur l’avortement, démantèlement de l’éducation publique. Le passé colonial et l’offensive réactionnaire du présent ne sont, à ses yeux, qu’un seul et même mouvement.
Un protagoniste violent dans un monde violent
Le roman est construit autour d’une figure historique : celle d’Antonio de Erauso. Ce personnage transgenre du XIXe siècle, dont la transidentité, précise l’autrice, « n’impacte pas énormément l’intrigue (…) c’est simplement une caractéristique parmi d’autres ».
Mais ce protagoniste n’est pas une figure de résistance queer unidimentionnelle. Si Antonio a certes, un fort sens de l’honneur et une vie dense en aventures rocambolesques, c’est sa violence exacerbée qui bouscule. Antonio participe par exemple directement, et non sans de violentes exactions de sa part, à la guerre contre le peuple Mapuche. Il est, lui-même, un rouage de la machine coloniale. C’est précisément ce nœud moral qui intéresse Cabezón Cámara : « Au début, je n’aimais pas ce personnage, qui imposait à la narration une ambiance trop sombre, sans lumière. »
Ce sont les niñas, Michï et Mitãkuña, deux enfants autochtones dont Antonio s’occupe pour éponger une dette à la Vierge, qui font basculer la psychologie du personnage. Ces dernières fonctionnent, nous dit l’autrice, comme « une source de lumière, autant pour le personnage que pour moi ». La narration telle qu’elle est construite ici ne réhabilite pas le colon mais le trouble, l’oblige à regarder ce qu’il a contribué à détruire. Paula Klein pose alors la question centrale : « la fiction peut-elle être un outil pour comprendre quelqu’un que l’on réprouve moralement ? » La réponse de Cabezón Cámara est nuancée et se concentre sur le processus de construction du protagoniste. En effet, l’autobiographie d’Antonio de Erauso ne contenait initialement « aucune forme d’émotion, ni de pensée sur soi-même, seulement des actions à la suite ». C’est donc la rencontre avec les niñas, puis l’exercice d’écriture de lettres à sa tante, qui font surgir une conscience de soi dans le roman.
L’environnement de la jungle opère ensuite une transformation plus profonde, presque physique, dans la mesure où le protagoniste prend peu à peu conscience de sa place parmi la diversité du monde vivant. « Peut-être une rédemption », concède l’autrice, avant de nuancer aussitôt : « En vérité, peut-être pas. » La question reste ouverte, et c’est a priori voulu.
La selva, lieu de philosophie
Pour Cabezón Cámara, la selva est aussi un enjeu politique. Elle insiste beaucoup lors de cet entretien sur la destruction de l’environnement par les logiques extractivistes et coloniales, qui constitue l’une des raisons profondes qui la poussent à écrire. « J’ai été très marquée par les méga-incendies et la destruction de l’environnement partout dans le monde », confie-t-elle. « J’aime à la folie la jungle au nord de mon pays ».
Elle a d’abord raconté la jungle de mémoire, puis a senti qu’elle devait s’y rendre. Elle nous raconte qu’elle y est allée en compagnie d’un photographe animalier, pour des heures d’observation silencieuse. « Une expérience qui m’a changé la vie, et ma manière de comprendre le vivant », dit-elle. Elle évoque une sensation qu’elle nomme « chair de la chair de la terre », quelque chose de métaphysique et d’existentiel, qui déborde le cadre du roman et illustre une philosophie d’un important lien au monde. Une philosophie que la colonisation, précisément, a toujours cherché à détruire en imposant la logique de l’exploitation et de la domination sur celle de la cohabitation.
Cette immersion sensible nourrit aussi sa prose. Pour Cabezón Cámara, la littérature est une musique : elle parle de « l’image d’un fleuve dans lequel s’écoulent toutes les voix de ce qui vit », et dans ce fleuve, les voix autochtones mais aussi celles de la selva, longtemps réduites au silence, ont leur place.
Le langage comme outil de lutte
La question du langage est au cœur du roman et de la pensée politique de l’autrice. La colonisation, c’est aussi la destruction des langues et cultures des colonisés. La guerra del desierto, cette campagne d’extermination des peuples autochtones de la Pampa et de la Patagonie au XIXe siècle, n’a pas seulement massacré des corps et confisqué des terres, elle a effacé des langues et des cosmovisions entières. Cabezón Cámara écrit avec cette mémoire ouverte. Dans Les Griffes de la forêt, les langues se mêlent, se heurtent, coexistent, reflet du multilinguisme argentin, mais aussi prise de position explicite : « Je déteste l’idée raciste de pureté de la langue », affirme-t-elle. « J’aime les mélanges ». Ce métissage linguistique est une forme de résistance à l’idéologie coloniale qui a toujours présenté la langue du colonisateur comme la seule légitime. Faire entendre les autres voix, les autres sons, les autres rythmes dans la prose, c’est une des manières choisies par Gabriela Cabezon pour rendre visible ce que le projet colonial entend détruire.
L’Utopie contre la longue nuit
À l’heure où l’Argentine expérimente ce que l’autrice appelle un « laboratoire d’extrême droite », les logiques coloniales les plus brutales semblent retrouver une seconde jeunesse : virilisme d’État, destruction assumée de l’environnement, mépris des populations autochtones et des minorités. Que faire face à cela ? La réponse de Gabriela Cabezón Cámara est à la fois simple et radicale : « Cultiver la sensibilité, se réunir, imaginer des utopies et rêver. Faire vivre les utopies! ». On perçoit bien dans cette réponse pleine d’espoir la conviction que la fiction peut faire trembler l’histoire, rouvrir ce qui semblait clos, rendre visible ce que l’on a voulu effacer.
Maël ALI-GUECHI


