Le 14 janvier dernier a paru La Rosa Perdida, premier roman de Christopher Laquieze, aux éditions Jean-Claude Lattes. Figure influente de la littérature et de la philosophie sur les réseaux sociaux, l’auteur signe une fiction ancrée dans la mémoire latino-américaine, traversée par les récits transmis, les disparus et les silences de l’Histoire.
Par le détour romanesque, il ne cherche pas tant à raconter qu’à faire éprouver – à approcher une vérité que seule la fiction peut parfois saisir. Le site CaféLitté a choisi de rencontrer Christopher Laquieze quelques semaines avant la parution, dans cet entre-deux singulier où le livre quitte son auteur sans encore appartenir tout à fait à ses lecteurs. Dans cette interview, il revient sur la genèse du roman, son rapport à l’écriture et son attachement profond à la littérature latino-américaine.
Vous êtes très suivi sur les réseaux sociaux pour votre travail d’influenceur littéraire. Qu’est-ce que cela change, intérieurement, de passer de celui qui parle des textes des autres à celui qui s’expose à travers le sien ?
En réalité, ça change sans vraiment changer. D’abord parce que tout écrivain est un lecteur. Je connais très peu d’auteurs qui ont écrit sans avoir énormément lu auparavant. L’écriture et la lecture ont toujours été entremêlées pour moi, et je pense même qu’il est parfois plus difficile d’être un bon lecteur que d’être un bon auteur. J’écris depuis toujours. L’écriture faisait déjà partie de ma vie bien avant que je parle de littérature sur les réseaux, même si je ne la rendais pas publique. Ce passage ne bouleverse donc pas profondément mon rapport intérieur à l’écriture. Ce qui change vraiment, en revanche, c’est le stress et l’angoisse liés à la sortie d’un premier roman. À partir du moment où le livre paraît, l’histoire ne nous appartient plus. Les personnages nous quittent, l’univers que l’on a créé va être habité par d’autres, et des lecteurs vont entrer dans ce monde sans que l’on sache comment ils vont appréhender l’écriture ou ce qui leur sera transmis. Et ça, forcément, c’est très angoissant.
Votre visibilité implique déjà un regard posé sur vous. Ce regard a-t-il accompagné l’écriture, ou avez-vous dû l’oublier complètement pour écrire librement ?
Je n’écris pas pour être publié, ni pour les autres. J’écris uniquement pour moi, parce que c’est une nécessité. En réalité, je n’ai pas le choix : écrire est quelque chose de plus fort que moi. Spinoza appellerait cela le conatus. Pour moi, mon conatus, c’est précisément celui d’écrire. Pendant l’écriture, je n’ai donc pas pensé au regard extérieur, ni à ma visibilité, ni à mon entourage. Je ne me suis pas demandé s’il fallait m’en détacher ou m’y raccrocher. J’ai écrit uniquement dans cette optique-là : écrire pour écrire, avec pour seul but sa propre cause.
La Rosa Perdida vous a demandé un an et demi de travail, de doutes et de ratures. À quel moment avez-vous compris que ce texte allait devenir un livre ?
Ce livre est né d’un rêve. L’année précédente, j’ai perdu beaucoup de personnes : mon père, mon meilleur ami, puis un ami d’enfance. Ces pertes ont été un déclencheur. Elles m’ont donné l’envie — presque la nécessité — d’écrire, non plus seulement pour écrire, mais pour aller au bout de quelque chose. Produire un texte, un écrit, peut-être un livre. J’ai commencé à écrire, et ce qui sortait était très sombre, très noir. J’avais du mal avec ce que je produisais. J’ai voulu en parler autour de moi, à des amis, à des éditeurs, pour avoir des retours. Un jour, j’ai croisé une amie écrivaine, Audrée Wilhelmy, et je lui ai envoyé le manuscrit sur lequel je travaillais. Elle m’a dit quelque chose de très juste, mais de très difficile à entendre : que parfois, on écrit des livres qui ne sont pas faits pour être publiés, mais pour comprendre quelque chose en soi, pour permettre ensuite d’écrire le bon livre. Sur le moment, j’ai eu beaucoup de mal à l’accepter (Cela faisait des mois que je travaillais sur ce texte, et on me disait qu’il n’était peut-être pas destiné à être publié). Alors j’ai arrêté d’écrire.
Je suis parti quinze jours à Amsterdam. J’y ai visité le musée de Van Gogh, avec un audioguide, car je connais très mal l’art. À un moment, devant une œuvre dont je ne me souviens plus, Van Gogh expliquait qu’il cherchait à produire son art avec la simplicité d’un souffle. Cette phrase m’a profondément marqué. Elle me paraissait presque intangible, tant l’écriture, pour moi, était associée à la souffrance. De retour en France, à Bordeaux, je suis allé dans une librairie. J’ai expliqué à un ami libraire que j’avais besoin de lire quelque chose qui me fasse du bien, que j’étais assez déprimé par ce que je traversais. Il m’a alors conseillé Chronique d’une mort annoncée de Gabriel García Márquez. Je connaissais l’auteur, mais je n’avais jamais lu ce livre. Donc je l’ai pris, je suis rentré chez moi et je l’ai lu. Cette nuit-là, j’ai fait une insomnie. J’ai été frappé par la construction narrative, par la force du livre. Il n’y a pas toujours de raison précise pour expliquer pourquoi certains livres nous parlent plus que d’autres, mais celui-ci a déplacé quelque chose en moi, a ouvert quelque chose — sans que je sois capable de dire exactement quoi.
J’ai très mal dormi. La nuit suivante, en revanche, j’ai dormi profondément et j’ai fait énormément de rêves. Au réveil, immédiatement, une idée s’est imposée à moi. J’ai pris quatre ou cinq feuilles A4 que j’ai scotchées entre elles pour en faire une sorte de grand tableau. J’y ai collé des post-it, avec les noms des personnages, des toponymes, des éléments de l’histoire. En une heure, j’avais une vision d’ensemble, les prémices de quelque chose de très clair. J’ai écrit le manuscrit en un mois environ. Un mois d’écriture continue (Je parle ici uniquement du processus d’écriture). Quand j’ai ensuite envoyé le manuscrit à des amis éditeurs, les retours ont été immédiats. Plusieurs maisons d’édition se sont manifestées. J’ai finalement choisi de travailler avec les éditions JC Lattès, parce que je m’entendais très bien avec son éditrice et que j’estimais profondément son travail. Il y avait de vraies affinités.
C’est alors qu’a commencé le véritable travail : celui de la reprise. Pendant huit à neuf mois, nous avons retravaillé le texte, l’écriture, la structure. C’était intense. À la fois très plaisant et très difficile. Difficile parce qu’on relit son livre une vingtaine de fois. À force, on a l’impression qu’il est mauvais. On le connaît presque par cœur, on décèle sans cesse de nouveaux défauts, on a envie de modifier encore et encore. La relecture devient interminable. Je repensais alors à Jorge Luis Borges, écrivain argentin, qui disait que si l’on publie des livres, ce n’est pas pour passer toute sa vie à faire des brouillons. À un moment donné, j’ai compris que si je continuais ainsi, je serais encore en train de retravailler ce texte dans cinquante ans. Il fallait donc accepter de mettre un point final.
Vous évoquez, à travers ce roman, une mémoire et une culture latino-américaines que l’on connaît finalement assez mal en France. La Rosa Perdida est-elle aussi, pour vous, un geste de transmission ?
En réalité, ce lien avec la littérature latino-américaine est profondément intime. Du côté de mon père, je viens d’une famille d’immigrés italiens ; du côté de ma mère, d’une famille créole malgache. Toute mon enfance a été bercée par des légendes, des mythes, des histoires transmises oralement. J’ai grandi avec ma grand-mère, qui me racontait chaque soir des récits fantastiques, des histoires étranges, parfois effrayantes, qu’elle tenait elle-même de son père, et lui du sien. Il y avait, d’un côté, des légendes italiennes, et de l’autre, du côté créole de mon grand-père, un univers encore plus marqué par la superstition. Ce dernier est né à Madagascar. Il a connu sa mère, mais jamais son père. Très jeune, il est tombé gravement malade. Il est alors parti à Majunga, dans un petit village malgache que l’on disait être une sorte de forêt de sorciers. Il y est resté plus d’un an, et il en est revenu guéri. Un jour, un sorcier serait venu le voir en lui disant : « Demain, tu vas mourir. » Mon grand-père lui aurait répondu : « Non, c’est toi qui mourras demain. » Et, selon le récit familial, le sorcier est effectivement mort le lendemain. Ce type d’histoires a profondément marqué mon enfance. Mon grand-père avait même inventé un personnage, Jakubeb, qu’il présentait comme un ami d’enfance. À travers lui, il racontait des histoires, se racontait lui-même. J’ai découvert bien plus tard, des années après sa mort, que Jakubeb n’avait jamais existé. C’était une sorte de double, un masque narratif qui lui permettait de transmettre son vécu autrement.
La superstition faisait tellement partie de notre quotidien que je me souviens d’un épisode très précis : ma mère adorait les masques africains et en avait accroché partout dans la maison. À cette période, toute la famille tombait malade, les problèmes de santé se multipliaient. Mon grand-père en a conclu que ces masques portaient de mauvais esprits. Il les a tous sortis dans le jardin et les a brûlés, en récitant des incantations, pour chasser ce qu’il pensait être une malédiction. J’ai donc grandi dans un univers où le fantastique, le lyrique, la légende faisaient partie du réel. Où l’on ne séparait pas strictement le rationnel de l’imaginaire. Et lorsque j’ai commencé à lire la littérature latino-américaine, j’ai eu une impression très forte : celle qu’on parlait de moi, de ma famille. Quand je lis Gabriel García Márquez, Juan Rulfo ou d’autres auteurs latino-américains, j’ai l’impression d’entendre mon grand-père me raconter des histoires. Ce mélange du réel et de l’onirique, du fantastique et du magique m’a immédiatement semblé familier. C’est là qu’est né mon amour pour la littérature latino-américaine. D’autant plus que j’ai ensuite vécu plusieurs années en Amérique latine, au Costa Rica, au Mexique, au Nicaragua.
Vous dites vouloir écrire une fiction pour parler du réel…
Exactement. C’est une fiction où tout était vrai. Rien n’est réel au sens strict : les personnages n’existent pas, le village n’existe pas. Et pourtant, chaque personnage est une ombre, un reflet d’un versant de l’Histoire qui s’est réellement produit en Amérique latine. Je pense aux dictatures de Pinochet, de Videla. Je pense à tout ce qui s’est joué en Amérique latine et qui touche à une certaine sensibilité du monde : notre rapport à l’autre, notre rapport à la nature, parfois plus animiste, encore une fois ce rapport superstitieux aux religions. Dans mon roman, Dieu a disparu. Dieu n’est pas là. Il a déserté les rues. À la fin du livre, il y a d’ailleurs un discours — qui a été pour moi une forme de genèse du roman. Il est attribué à Ibérico Saint-Jean, gouverneur de la province de Buenos Aires dans les années 1970, sous la dictature de Jorge Videla, qui avait déclaré : « D’abord, nous tuerons les subversifs. Ensuite leurs collaborateurs. Puis leurs sympathisants. Puis ceux qui demeurent indifférents. Et enfin, nous tuerons les indécis. » Ce discours a été prononcé dans un contexte bien réel. Il y a eu des camps de tortures, des milliers de disparus. Et ces disparus, pour moi, reviennent sous forme de fantômes dans le roman – pour parler, pour témoigner. Je pense aussi aux Montoneros, ce mouvement péroniste actif pendant la dictature de Videla en Argentine. Chaque personnage du livre est ainsi l’écho d’un versant de l’Histoire, de ce que différents pays d’Amérique latine ont traversé. La fiction me permet de faire résonner ces réalités autrement.
Vous n’écrivez pas pour les autres, mais d’abord par nécessité. Pourtant, une fois le livre publié, il rencontre des lecteurs. Sans chercher à transmettre un message, est-ce que vous espérez malgré tout provoquer quelque chose chez eux ?
La raison pour laquelle j’écris est double. D’abord, il y a une nécessité. Et puis, il y a aussi un retour à l’enfance. En écrivant, je reviens à ces moments où mes grands-parents me racontaient des histoires. C’est ce que Mario Vargas Llosaappelait le mentir-vrai : inventer pour atteindre une forme de vérité plus profonde. Faire entrer le lecteur dans un monde qu’il ne connaît pas forcément, dans une culture qu’il ne maîtrise peut-être pas — d’autant plus qu’en France, on est assez éloigné de cette culture-là. J’aimerais que le récit soit reçu comme une histoire racontée par une grand-mère ou un grand-père, autour d’un feu de cheminée, ou dans le lit, juste avant de s’endormir. Une histoire tragique, celle qui pose cette question : pourquoi un fils fait-il pendre sa mère au milieu du village ? Est-ce par amour ou par vengeance ? C’est toute l’idée du livre. Une forme d’Œdipe en Amérique latine.
Sur le bandeau du livre figure une phrase de l’écrivain Miguel Bonnefoy à propos de La Rosa Perdida. Qu’est-ce que cette reconnaissance représente pour vous, surtout pour un premier roman ? Et avez-vous déjà reçu d’autres retours marquants, de votre entourage ou du milieu littéraire, alors même que le livre n’est encore qu’en précommande ?
Avec Miguel, c’est avant tout une histoire d’amitié. J’ai une immense estime pour lui, autant sur le plan humain que littéraire. Je me souviens qu’un jour, en citant un ami commun, le journaliste Nicolas Carreau, il évoquait ce qu’il appelait des « livres diapasons » : des livres qui donnent la première note à une écriture, qui permettent ensuite d’accorder le reste. Des livres fondateurs, profondément influents. Les livres de Miguel ont été, pour moi, des livres diapasons. Avoir aujourd’hui son retour, son soutien pendant l’écriture, son accompagnement moral, c’est quelque chose de très fort. C’est un homme exceptionnel, et j’ai eu énormément de chance d’être entouré par quelqu’un comme lui à ce moment-là. Pour l’instant, j’ai surtout reçu beaucoup de retours de la part des libraires, et c’est très précieux. Je sais aussi qu’Adélaïde de Clermont-Tonnerre, qui a reçu le prix Renaudot cette année, a parlé du livre et en a fait des éloges lors de ses Rendez-vous. Évidemment, cela me touche énormément. D’ailleurs, je vais prochainement faire une conférence avec elle dans le cadre d’un salon.
D’après CaféLitté
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