Comme dans toute démocratie qui se respecte, les Péruviens ont voté pour élire dimanche 12 avril 2026 leur président et leur parlement. Keiko Fujimori, candidate de droite, arrivée nettement en tête, sera du second tour, le 7 juin. Mais qui sera l’autre qualifié ? Rafael Lopez Aliaga, le très trumpiste ancien maire de Lima, ou Ricardo Sanchez, représentant des gauches alternatives ?
Les sondages annonçaient Keiko Fujimori, (Fuerza Popular), droite ultra libérale, devant Carlos Alvarez, (País para Todos), un humoriste proposant de bonifier le respect dû aux femmes et aux animaux, Rafael López Aliaga, (Renovación Popular), extrême-droite, Jorge Nieto, (Partido del Buen Gobierno), centriste, Ricardo Sanchez, (Juntos por el Perú), gauches, et Alfonso Lopez Chau, (Ahora Nación), centre-gauche. Les urnes, ont comme cela arrive souvent, démenti les prévisionnistes. Complication supplémentaire le scrutin entaché de ratés logistiques, interdit toute certitude et annonce. La confusion est telle que les résultats ne seront pas validés avant la mi-mai. Mais qu’est-ce que cela change au fond pour les Péruviens ?
Une démocratie exemplaire « sur le papier »
C’est vrai les électeurs sont consultés dans les règles de l’art démocratique. Le Pérou est, sur le papier, au diapason électoral des plus exigeants. La Constitution exige, en deux versions, espagnole et quechua l’organisation tous les cinq ans d’un renouvèlement des dirigeants selon les règles démocratiques universellement admises. Les sondages sont interdits six jours avant la consultation. La campagne est suspendue dès l’avant-veille du scrutin. La consommation de boissons alcooliques est interdite du jour d’avant, à 8nh, au jour d’après également à huit heures. Le vote est obligatoire de 18 à 70 ans. Les abstentionnistes sont passibles d’une amende de 7 à 28 €, selon leur lieu d’inscription. Au terme du dépouillement du premier ou de l’éventuel deuxième tour, le 28 juillet, dans un délai donc relativement long, comme dans toutes les démocraties américaines, les élus font leur entrée dans la Casa de Pizarro pour le chef d’État, le Palacio Legislativo pour députés et sénateurs.
Il n’y a rien à dire sur le calendrier et les procédures électorales. Elles répondent aux canons les plus exigeants en la matière. Le président et le vice-président sont élus au suffrage universel direct, le pays constituant une circonscription unique. Les 130 députés et 60 sénateurs sont issus d’un vote organisé en 27 circonscriptions, 24 correspondant aux départements, auxquels viennent s’ajouter celles de la province capitale de Lima, de la province dite constitutionnelle de Callao, et celle des Péruviens résidant à l’étranger. L’organisation du scrutin est de la responsabilité d’un organisme indépendant, l’ONPE (Office National des Processus Électoraux). Les règles du jeu électoral et ses contentieux sont gérés par les magistrats du JNE, le « Jurado Nacional de Elecciones ».
L’ONPE a supervisé le respect de la date de la consultation, celui des horaires de vote (de 8 h. à 17 h), les délais de mise à jour des listes électorales, et de celle des partis politiques concourant au scrutin, les candidatures, le format des bulletins (44cm/21 cm), le suivi du matériel électoral. L’ONPE responsable de la publication des résultats avait signalé que ceux-ci seraient communiqués en temps réel dés 17h le jour du vote. L’ONPE a veillé au respect des lois sur le financement des campagnes électorales, et fixé la liste des supports médiatiques (presse écrite, digitale, radios et télévisions) autorisés à bénéficier de ces fonds. Les 27 325 432 électeurs inscrits ont eu à choisir leurs parlementaires sur un éventail de 43 partis politiques et 35 candidats aux présidentielles. Six débats entre postulants présidentiels ont été organisés, chacun d’une durée de trois heures avec dix à douze des candidats.
12 avril 2026, une élection en trompe l’œil ?
Le dépouillement a été laborieux cette fois-ci. Parfois en raison d’imprévus, comme dans le bureau de vote 022596 à Pampahuasi, district Yauca del Rosario, département d’Ica, un porc, ayant fait acte de présence, sans doute, selon la rumeur publique, pour éviter d’avoir à payer l’amende infligée aux abstentionnistes. Mais il y a eu aussi des ratés, plus ou moins volontaires, selon les commentateurs. Les camions livrant urnes et bulletins ne sont pas tous arrivés à bon port dimanche matin. Plusieurs bureaux sont de façon exceptionnelles restés ouverts lundi 13. Le scrutin a été prolongé de 24 heures là où le matériel électoral n’avait pas été mis en place comme le prévoit la loi, en lieu et en heure. Des caisses de bulletins ont été « découvertes » dans la rue de quelques localités. Autre élément perturbateur, le nombre important des candidats qui a dispersé les voix, allongé le dépouillement et provoqué un effet d’entonnoir, la deuxième place qualificatrice pour le second tour ayant été disputée jusqu’au dernier bulletin. L’enjeu du 7 juin en a pris une dimension politique non prévue par observateurs et sondeurs. La responsabilité de l’ONPE est engagée. Ses directeurs ont été mis en examen.
Une démocratie en « village Potemkine » ?
Les trente dernières années de vie politique et électorale péruvienne transmettent un malaise démocratique allant bien au-delà des péripéties actuelles. Cette démocratie constitutionnellement exemplaire, n’est-elle pas comme ces villages de carton édifiés par le favori de Catherine II pour tromper l’impératrice russe sur la vie dans ses campagnes ? Les présidents péruviens en exercice depuis plus de vingt ans n’ont en effet pas de bilan à présenter. Les uns, soit, ont été mis en examen, soit ont été incarcérés, l’un d’entre eux s’est suicidé, et certains n’ont pas terminé leur mandat. Le constat est celui de changements de têtes sans changements politiques. La galerie de photos officielles est certes bien achalandée. Elle permet de vérifier la réalité d’alternances à la tête de l’État. Mais le rythme vertigineux de ces rotations présidentielles interpelle. Qu’apporte aux Péruviens, dans leur quotidien, cette succession de figures sans prise sur le réel ?
Au premier chef un gros vague à l’âme électoral. En 2024, 50 % des électeurs ne faisait pas confiance à la démocratie, et 30 % accepteraient un gouvernement autoritaire[1]. Trop ce candidats et de partis politiques, tuent la capacité et le goût de choisir. Les uns et les autres sont pour la plupart flous idéologiquement et sans assises partisanes. Les jeunes qui ont manifesté en septembre 2025 pour exiger rupture et changement, affichaient leurs attentes en brandissant des images mangas et anime Japonais (dessins animés). À défaut de référent contestataire local ou international, la génération dite « Z » a pris la rue au nom des pirates inventés par Elichiro Oda[2].
Si on rembobine le fil des présidentielles depuis le nouveau millénaire, le trouble des électeurs péruviens est bien compréhensible. Rafael Toledo, président de 2001 à 2006 est actuellement emprisonné pour avoir accepté des pots de vin. Alan Garcia, président de 2006 à 2011 soupçonné de corruption s’est suicidé en 2019. Ollanta Humala, président de 2011 à 2016, est incarcéré lui aussi pour corruption. Pedro Pablo Kuczynski, élu en 2016 pour les mêmes motifs a été contraint à la démission et se trouve en résidence surveillée. Martin Vizcarra président de 2018 également destitué pour corruption en 2020 a été emprisonné. Manuel Merino poussé vers la sortie, est resté cinq jours président en novembre 2020. Pedro Castillo, élu en 2021, destitué en 2022, pour atteinte à l’ordre constitutionnel, est actuellement en prison. Dina Boluarte, sa vice-présidente a pris un relai, suspendu par le Congrès le 10 octobre 2025 « pour incapacité morale permanente ». José Jeri, président intérimaire entré en fonction le jour même du départ forcé de Dina Boluarte, a été destitué pour faits de corruption le 17 février 2026. Faute d’élu présidentiel, ce sont aujourd’hui les « responsables » de l’ONPE, chargés d’organiser le scrutin du 12 avril, qui sont poursuivis par la justice la consultation ayant été perturbée par de multiples défaillances matérielles comme éthiques.
La démocratie à la péruvienne, variable démocratique libertarienne ?
Ce carrousel électoral et politique désole la population et déconcerte journalistes, universitaires, experts en sciences politiques de tout poil. Donald Trump pourtant féru en discours abscons et en chausses trappes sémantiques, a trouvé là plus fort que lui : le 7 mars 2026, faute d’interlocuteur il a renoncé à inviter le Pérou au « Trump Doral Hotel » de Miami, pour valider le « Bouclier des Amériques », sanctionnant la souveraineté limitée de ses douze participants caribéens et latino-américains. L’Argentine, du libertarien Javier Milei, a fait tinter un autre son de cloche. Luis Caputo, ministre de l’Économie est sidéré d’admiration par la démocratie à la péruvienne : « Au Pérou », a-t-il déclaré à un journaliste de la chaîne A24[3], « ils changent de président, je ne dis pas toutes les cinq minutes, mais tous les ans, sans aucune incidence (macro)économique ». « Aujourd’hui » a-t-il conclu, « l’Argentine ressemble à un pays normal comme le Pérou ».
L’Argentine en deux ans s’est effectivement « péruanisée » économiquement et socialement. Seules les exportations du secteur primaire dynamisent la croissance : +3,3 % au Pérou en 2025 ; + 4,3 %en Argentine. Argent, cuivre, étain, or, plomb, zinc, sont les fondamentaux exportés par le Pérou. Gaz, lithium, pétrole, soja, viande, sont les « mines et trésors » de l’Argentine. L’industrie est quasiment inexistante au Pérou. Elle est en voie d’extinction en Argentine. Les fruits de cette dynamique exportatrice, qui plus est, se perdent loin du commun des populations. Le travail informel majoritaire au Pérou, l’est désormais aussi en Argentine. Le salaire minimum garanti à un travailleur formel, minoritaires dans les deux pays, a été en 2025 au Pérou de 1130 Soles, soit 280 €. Il est en Argentine depuis le 1er avril 2026, de 352 400 pesos, soit 335 dollars étatsuniens.
Il reste ce que semble regretter le ministre de Javier Milei un écart démocratique entre les deux pays. A la différence de l’Argentine, le Pérou a déconnecté politique et économie. Les élections sont confuses, le fonctionnement institutionnel est chaotique. Mais la Banque centrale du Pérou veille au grain. Elle est indépendante constitutionnellement[4]. Son état-major hors de tout contrôle présidentiel effectif assure seul une gouvernance stable. Au sommet de l’État les présidents assis sur un siège éjectable dansent sur un air de chaises musicales. Alors que le Directoire du BCRP (Banco Central de Reservas del Perú) a été nommé en 2021 et son président, Julio Velardo Flores, en octobre 2006. Les parlementaires, sans idéologie autre que celle de défendre leurs acquis, 7 à 10 000 € mensuels[5], maintiennent avec zèle le statu quo. Le système de partis démoli par Alberto Fujimori est maintenu en friche par toutes sortes de caciques. Le pays reste primo exportateur, extractiviste, dans un cadre libéral. La vigilance « éthique » du Congrès perpétue le système, en crochetant les écarts moraux des présidents. Bien que la moitié des siens soit « visée par des enquêtes judiciaires (..) dans des dossiers de corruption (..) et que le parlement soit infiltré par le crime organisé[6] ». Les journaux de Lima ont commencé, dés les premiers jours de la campagne officielle de 2026 à éplucher les feuilles de vie des candidats présidentiels en « pole position », susceptibles de gagner et donc ciblés pour destitution éventuelle, si besoin est…
Décor des plus aimables pour le ministre libertarien de l’économie argentine. Le Pérou est une démocratie d’élus renonçant à leurs compétences, pour laisser, sans soustraction institutionnelle autoritaire[7], « le poulailler » de son économie ouvert aux « renards libres » de l’extractivisme international. Le Pérou, à sa manière, illustre le glissement du néo-libéralisme économique et politique vers un système libertarien, neutralisant les effets de la compétition démocratique et des règles de la concurrence.
Jean Jacques KOURLIANDSKY
[1] In Latinobarómetro 2024
[2] In « One Piece », shönen manga, (BD ciblant de jeunes adolescents) publié en France par Glénat
[3] Antonio Laje, journaliste du canal América 24
[4] Art. 84
[5] Le congrès signale le versement d’une indemnité mensuelle de 10 324 Soles (soit 2581 €), sur 16 mois, auxquels il faut ajouter une indemnité de fonction au montant variable selon les sources (15 000 Soles mensuels), une indemnité de représentation (11 200 Soles mensuels), une couverture santé, etc…
[6] Amanda Chaparro, « Au Pérou, la corruption endémique menace la démocratie », Le Monde, 1er-2 janvier 2026, p. 24
[7] Selon Marlène Benquet, « le libertarianisme autoritaire désigne des régimes libertariens sur le plan économique, (..) mais méfiants, voire hostiles à la démocratie », in La finance aux extrêmes, Paris, La Découverte, 2026, p. 18


