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Chili

Les référendums locaux qui mettent en échec la stratégie de « dialogues citoyens » du gouvernement

Bien que le gouvernement soit complètement opposé à l’idée d’élaborer une nouvelle Constitution, au sein des municipalités, l’idée de créer un réseau de consultations citoyennes demandant au peuple s’il veut ou non d’une nouvelle Constitution s’est imposée. Ces consultations auraient lieu dans une centaine de « cabildos », des conseils municipaux organisés la semaine dernière. Ce pari permettrait même que quelques maires du parti au pouvoir remanient la proposition du gouvernement. Une stratégie qui pourrait ternir les dialogues citoyens menés par le ministre Sichel et destinés à faire pression au sein du Palais pour une ouverture à un nouveau pacte social.

Photo : Pura Noticia

La proposition de « dialogues citoyens » du ministre Sébastian Sichel n’a pas suscité beaucoup d’enthousiasme du côté de l’opposition, notamment auprès des maires à qui le ministre a demandé de jouer un rôle de premier plan dans le processus. L’absence de débat autour d’une nouvelle Constitution a créé une division entre ceux qui étaient prêts à faire partie de la stratégie du Gouvernement et ceux qui y voient « une tentative de contourner le mouvement social ».

Une partie des maires a commencé à travailler sur une nouvelle proposition, laquelle sera étudiée de façon approfondie à l’occasion d’une vaste concertation cette semaine, à laquelle pourraient même participer certains maires du parti au pouvoir. En plus de la structuration des « cabildos », les maires préparent la mise en place d’un réseau de consultations dans les municipalités pour une nouvelle Constitution. Une sorte de référendum local dont l’objectif est de confier le pouvoir constitutionnel aux mains des citoyens.

Le maire de Recoleta, Daniel Jadue (PC), explique que « ce n’est pas une idée qui provient d’une seule commune, mais la concertation entre un ensemble de maires qui se coordonnent pour réaliser un référendum plus large que celui d’un seul gouvernement local. Nous avons l’intention de réunir le plus grand nombre de maires au niveau national ». Il ajoute que « cela peut être un très bon exercice, pour ceux qui craignent les citoyens, qui craignent la participation – principalement à droite -, comprennent que ceci est le bon chemin ».

Il faut souligner qu’en plus de ne pas inclure de débat autour de la Constitution parmi les sept axes prioritaires pour le Gouvernement, La Moneda refuse catégoriquement l’éventualité d’un référendum pour définir s’il y aura ou non une nouvelle Constitution. « Ils ont déjà la solution participative et il s’agit de notre initiative de dialogues citoyens », souligne un collaborateur de l’exécutif.

Au sein de Chile Vamos[1] le panorama est un peu différent. Il y a quelques jours, le président de Rénovation nationale (RN), Mario Desbordes, s’est dit ouvert à l’étude de la possibilité de renouveler la Constitution, position qu’ont également adoptée le sénateur Manuel José Ossandón et Lily Pérez. C’est précisément dans le parti de M. Desbordes que quelques maires ont poussé – sous le manteau – l’idée des référendums locaux.

Un autre maire parmi ceux qui ont impulsé l’idée de consultations locales sur la Constitution est le maire Jorge Sharp (CS) de Valparaíso. Il souligne qu’il a été démontré avec les mobilisations que le changement constitutionnel est une priorité pour les citoyens, « la question que l’on peut se poser est, qui doit avoir le pouvoir constitutionnel et la réponse à cette question est : le peuple du Chili. Il faut que ce soit le peuple qui trouve les réponses pour dessiner les contours d’un nouveau pays et non pas ceux qui sont en place depuis toujours et qui ont noué un pacte entre les élites politiques et économiques ».

Une idée qui ne suscite pas une adhésion unanime au sein du monde politique, bien que dans l’opposition il y ait un consensus à propos de la nécessité d’une nouvelle Constitution. Le mécanisme et les participants du processus constituant représentent un enjeu interne. Dans les partis situés au centre de l’échiquier politique ou les partis liés au Parti de l’Ordre, il a été proposé d’inclure les parlementaires et un groupe représentatif de citoyens pour former une assemblée constituante.

Le maire Sharp explique que le processus constituant ne peut mettre personne à l’écart, « si un maire, un député, un conseiller municipal, ou bien un fonctionnaire veut jouer un rôle dans ce processus constituant, il devra avoir les mêmes possibilités qu’un dirigeant du conseil de voisins, une académicienne, un dirigeant de petits commerçants, parents ou des parents d’élèves. Il ne devrait pas avoir de vétos dans le processus, dans la mesure où les représentants ont été élus démocratiquement par les citoyens ».

Maintenir le modèle

Une des principales critiques des maires quant à la position du gouvernement est le manque de volonté de dialogue pour des changements constitutionnels. Le maire d’Independencia, Gonzalo Durán, dit « soit le gouvernement ne comprend pas, soit il n’a pas la volonté de sortir d’une structure dogmatique, dans le domaine économique et de la place des citoyens. Il continue à insister à opposer les revendications sociales à la Constitution, alors qu’elles font partie d’un même processus ».

Pour la maire de Recoleta, à La Moneda on cherche à « maintenir la Constitution et le modèle de la dictature, dont ils ont fait partie. Ici il y a une décision politique qui cache une peur et une vocation profondément anti-démocratique ». Cette vision qui est partagée par d’autres maires de l’opposition qui sont en train de prendre en considération les dits « conseils municipaux citoyens ».

Malgré les efforts pour parvenir à un consensus avec Chile Vamos, Jorge Sharp doute que le « gouvernement et la droite souhaitent le changement de la Constitution. Ils ont justifié et façonné cette Constitution – qui les favorise – depuis 40 ans, pourquoi voudraient-ils la changer ? Les gens ont protesté pendant des semaines et il n’y a pas eu de réponse claire pour dire que la droite a réellement écouté », affirme le maire de Valparaíso.

Dans la même lignée, Rodrigo Ruiz, un des intellectuels du nouveau centre-gauche, signale que le pacte social « est le nom que reçoit une des idées les plus répétées » du gouvernement. Il soutient qu’il est nécessaire de souligner « qu’on n’est pas dans une situation qui peut être décrite comme la crise d’un pacte précèdent, puisque le régime actuel a été installé de forme complètement autoritaire et repose sur tout sauf un pacte social ». Et il rajoute que ce régime « ne suppose pas un accord, précisément car son installation et fonctionnement consistent en la permanente suppression de toute situation démocratique de laquelle puisse émerger quelque chose ressemblant à un pacte social ».

Finalement, le maire Sharp, dit que le Chili vit une opportunité historique, puisque les constitutions passées de notre pays « ont été précédées par un processus de guerre civile ou de violence. Ce qu’on a devant nous aujourd’hui c’est que, pour la première fois dans notre histoire, on a la possibilité de définir une Constitution en démocratie, en paix, et basée sur le dialogue ».

La proposition critiquée de Sichel

Malgré les critiques exprimées par les maires pendant la réunion de ce week-end, le gouvernement reste convaincu que le dialogue avec les citoyens, dans la lignée du débat proposé par le président français Emmanuel Macron, est la meilleure réponse face à la crise.

Au-delà du modèle de traitement et de synthèse de données, l’idée est de montrer un visage amical, protégeant l’image du Président Piñera. C’est là que surgit la position du nouveau ministre Sichel, dont le rôle en première ligne ne plaît pas du tout aux partisans de Chile Vamos, puisque le visage social du processus n’appartient pas à un parti au pouvoir et provient de l’essaim plus libéral de l’ex Nueva Mayoría[2].

Dans la proposition présentée par le ministre de Développement social, rendue le dimanche 30 octobre, on détaille l’établissement d’un dialogue citoyen dont le but est un Nouvel Agenda Social, dans le cadre des sept points proposés par le Président Sebastián Piñera, au milieu de la crise.

A la tête du processus il y aura un Groupe directif ainsi que seize groupes régionaux dans lesquels on retrouvera un Secrétariat Exécutif et un Conseil Observateur. S’ajouteront également seize conseils régionaux et des Observateurs Externes. Les processus auront lieu sous forme virtuelle et présentielle. Le ministre espère que la participation s’élèvera à hauteur de 90% de participation, 165 communes, avec l’objectif de former un Nouvel agenda social « à court, moyen et long terme » et de poser « les bases pour un nouveau paradigme de participation citoyenne ».

Les dialogues auront lieu au niveau communal grâce à des groupes de vingt personnes et dureront environ trois heures, un temps partagé entre le processus de réflexion et de diagnostic, pour ensuite passer aux demandes sociales, qui se présenteront sur la base de « questions spécifiques quant aux thème prioritaires. Ensuite, des experts citoyens élaboreront les propositions pour le Nouvel agenda social.»

Dix grands thèmes seront traités, « avec des questions spécifiques à prioriser », précise le document. Les thématiques sont : les bonnes pratiques et le combat contre les abus, la bureaucratie et les bonnes pratiques du secteur publique et la probité, l’éducation, l’équité territoriale et le logement, les pensions, la santé, la sécurité, les services basiques (transports et tarifs), le travail et les revenus, ainsi qu’une mention « autres ».

Il faut souligner que le groupe directif, composé par les autorités locales, les dirigeants sociaux, les représentants des universités et les spécialistes internationaux, sera présidé par le ministre de Développement social et de la Famille et sa composition devra être approuvée par le chef d’État. En plus de diriger le processus, ce groupe est chargé de rédiger les propositions pour le Nouvel agenda social.

Dans le document, le ministre Sichel ne mentionne pas le thème de la nouvelle Constitution, et rien n’est spécifié sur le caractère contraignant ou sur une consultation postérieure issue du dialogue citoyen sur les propositions qui s’en dégageront.

À propos de ce thème, Jadue considère que le gouvernement « a dit que nous allons participer, nous les maires, mais nous somme un nombre important à ne pas être disposés à accepter le manque de volonté politique du Gouvernement. Tant que l’on ne nous assurera pas que l’on n’abordera pas uniquement l’agenda social du gouvernement et que l’on prendra en compte la nouvelle constitution, moi au bas mot ainsi que plusieurs autres collègues, nous ne participerons pas à une telle chose ».

Pour le maire Durán, « entamer des dialogues et des conseils municipaux qui n’intègrent pas correctement les thèmes de fond et les thèmes structurels n’a pas de sens. J’apprécie l’initiative de générer un processus vraiment participatif, mais cela doit avoir une expression concrète à la fin du processus ».

Le maire de Recoleta ajoute que « notre but n’est pas de jouer le jeu du gouvernement et de finir par démobiliser les citoyens », avant de poursuivre en disant qu’avec cette proposition « il y a une tentative de détourner le mouvement social ».

Chili – El Mostrador, 30 octobre 2019
Traduit par Nicolás Bonilla Clavijo

El Mostrador : SITE
[1] Parti politique de Sebastián Piñera
[2] Parti politique chilien dirigé par l’ex-présidente Michelle Bachelet

Au Chili, chronique d’une contestation annoncée dans un pays en flamme

La situation est toujours aussi tendue après des semaines de mobilisation au Chili. Il y a pourtant peu de temps, le président Sebastian Piñera se félicitait de “l’oasis” de paix que semblait être le pays. Membre de l’OCDE, stable politiquement depuis des années, le “jaguar” de l’Amérique latine était présenté comme un exemple pour les pays voisins. Mais cette image idéale a volé en éclats depuis, mettant en lumière les profondes fractures économiques et sociales dues à un niveau d’inégalité de plus élevé de l’OCDE.

Dessin : Rapé (Mexique)

Depuis le 17 octobre, l’Institut National des Droits Humains (INDH) publie des chiffres issus de ces enquêtes, tout comme l’Association de médecins Doctora Eloísa Díaz. Le dernier document diffusé par cette dernière, le 23 octobre, fait état de 22 décès, dont 11 homicides. Le gouvernement ne reconnaît la responsabilité des forces policières et militaires que dans 5 cas. L’association donne aussi d’autres chiffres : 2643 détenus, 31 blessés graves par balles. L’INDH de son côté, a communiqué ces derniers chiffres dans la nuit de mercredi à jeudi. Il fait état de 535 blessés dont 210 par armes à feu et de 2 410 détenus.

Un regard dans le rétroviseur

L’Histoire de dernières 50 années du Chili a été marquée par la dictature d’Augusto Pinochet (1973 – 1990) qui, accompagnée des meurtres, disparitions forcées et tortures, a mis en place la privatisation des services publics tels que l’éducation, la santé et les retraites. 

Avec l’arrivée de la démocratie, une coalition des partis de centre et de gauche sont arrivés au pouvoir en chantant “la joie est en chemin”, mais la joie n’était pas dans les réformes du système. La santé, l’éducation, les retraites, le transport et l’eau restaient dans les mains d’institutions privés. 

Pendant plus de dix ans, les gouvernements n’ont pas connu des grandes manifestations, la société n’étant pas prête à sortir de l’immobilité héritée de la dictature. Il faudra attendre 2004 pour voir les premiers étudiants manifester dans les rues. Ce mouvement “pingouin” fut la pointe de flèche d’un peuple qui commençait à s’exprimer. Depuis, les manifestations sont devenus régulières soient pour défendre une éducation publique de qualité, un environnement libre de pollution ou un nouveau système de retraites. Les réponses de l’Etat, par contre, n’étaient pas si actives dans ce pays où la moitié de la population gagne moins de 500€ par mois pendant que le 0.01% fait au même temps 716.620€.

Ainsi, la révolution populaire que nous voyons aujourd’hui, est le résultat d’une précarisation générale de la vie au Chili, même si personne n’a pensé que le déclencheur serait une hausse de 0.037€ sur le prix du billet de métro à Santiago. Le gouvernement a refusé de négocier et a menacé d’appliquer la Loi de Sécurité de l’État contre les manifestants pour le tort fait aux infrastructures. 

La démocratie construite au Chili était faible et c’est ainsi que le 19 octobre passé, le président Sebastian Piñera a décrété l’État d’Urgence sur Santiago. Les militaires étaient dans la rue pour contrer les demandes sociales. Une première depuis 1990. La blessure du Chili saignait à nouveau. L’État d’Urgence qui régnait sur Santiago se répand et aujourd’hui plus d’un 80% de la population le subit. Le feu et le sang teintent le Chili comme sous la dictature et les témoignages des tortures, agressions sexuelles et meurtres inondent médias et réseaux sociaux.

Depuis, de nombreux secteurs se sont ralliés à la contestation. La CUT (Central Unitaria de Trabajadores), syndicat très puissant, la Coordinadora “No Mas AFP” (organisation qui demande un nouveau système de retraite), l’ANEF (Association National d’Employés de l’état), et plusieurs autres organisations mènent ce jeudi une grève générale. Les syndicats des travailleurs portuaires bloquent presque tous les ports du pays, le syndicat des travailleurs du métro, pourtant en première ligne, a annoncé son soutien aux mobilisations. Les puissants syndicats des mineurs ont également appelé à la grève générale, et même un syndicat des transporteurs, pourtant traditionnellement marqués à droite.

Le Chili sous la répression

Alors que le Président se dit “en guerre”, l’armée multiplie les exactions. Le Collège de médecins se dit surpassé par les plaintes et dénonce des restrictions institutionnelles à l’information. Le juge Daniel Urrutia raconte lui aussi que “99% des détenus arrivent avec des marques de coups, ou gazés, ou menacés.” Par ailleurs, les organisations de défense des droits humains et les associations féministes rapportent également plusieurs cas des menaces et des agressions sexuelles à l’encontre des manifestantes. 

La Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme, l’Institut National des Droits Humains, Amnesty International et Human Rights Watch dénoncent de nombreuses atteintes aux droits fondamentaux et publie régulièrement de nouvelles informations. Ainsi, l’INDH mène plusieurs enquêtes, notamment sur de possibles centres de torture, ainsi que sur la mort de plusieurs manifestants et sur les conditions de détention. Les témoignages recueillis par l’Unité Judiciaire de l’INDH font froids dans le dos (à lire ici, en espagnol).

Les formations politiques et associations de la société civiles sont également victimes d’une pression policière de plus en plus grande. La porte-parole de la Cones (un des principaux syndicats étudiant) aurait ainsi été victime à trois reprises de violence de la part des forces de police. La Cones dénonce une forme de persécution politique.

Les médias sont également touchés par une répression particulièrement sévère. Ainsi, un journaliste a été la cible d’un tir des forces de l’ordre et trois autres ont été arrêtés malgré les sauf-conduits qui auraient dû leur permettre d’exercer leur métier. Par ailleurs, l’auto-censure est également un élément compliquant grandement la circulation d’informations dans le pays. En effet, les principales publications et les chaînes de radios et de télévision les plus importantes sont peu indépendantes, ce qui, dans le contexte actuel, empêche bien souvent les citoyens d’accéder à des informations fiables.

Le monde politique tente de reprendre la main

La crise sociale s’accompagne d’une grave crise politique. Le gouvernement et ses soutiens semblent ne pas savoir quelles mesures prendre pour endiguer la contestation. Le Congrès est déjà revenu sur la hausse du prix du billet de métro qui avait mit le feu aux poudres, sans que cela ne fasse baisser la tension. Le Président Piñera a également ouvert des négociations avec les autres formations politiques pour trouver une issue à la crise. 

Plusieurs partis de gauche (Frente Amplio, le Parti Communiste, le Parti Socialiste, entre autres) ont refusé de participer aux négociations tant que l’armée patrouillera dans les rues. Une partie de l’opposition a ainsi publié ce mercredi un document intitulé “No mas abuso”, qui propose un agenda pour “sortir de la crise”. Par ailleurs, le Parti Communiste et d’autres groupes d’opposition ont annoncés travailler à une “accusation constitutionnelle” contre Sebastián Piñera et Andrés Chadwick, le Ministre de l’Intérieur, bien qu’il y ait peu de chance que cette initiative mène à la destitution du Président. 

Ce dernier a également annoncé plusieurs mesures en faveur des retraites, des salaires ou un gel des prix de l’électricité. En réalité, ces annonces ne peuvent calmer la contestation tant elles paraissent insuffisante pour combler les inégalités. De plus, pour plusieurs d’entre elles, ces mesures consistent simplement à revenir sur certaines réformes récentes.

Du côté des soutiens du gouvernement, de nombreux hommes et femmes politiques insistent sur l’importance d’un retour à l’ordre avant tout retour des militaires dans leurs casernes. De plus, plusieurs personnalités ont demandé l’application de la loi antiterroriste qui permettrait de condamner les personnes appelant à manifester. Le Président n’a pour l’instant pas jugé cela utile. En effet, il est à craindre qu’une répression plus forte mobilise encore davantage la population. 

Rai BENNO & NAMAI

Sources : La Nación, Bíobío la Radio, El Desconcierto, El Ciudadano, Radio Universidad Chile, COLMED, INDH, Fundación Sol

Que se passe-t-il au Chili ? Regard de Galo Ghigliotto, écrivain et éditeur chilien

Vendredi 4 octobre 2019, le ministère chilien des Transports a annoncé une nouvelle hausse du billet de métro de 30 pesos chiliens, augmentant à 830 pesos (un peu plus d’un euro) la valeur totale du ticket aux heures de pointe. Deux jours après l’annonce de la hausse, les étudiants (lycéens et universitaires) se sont organisés pour frauder en masse. Des hordes d’étudiants ont couru depuis les entrées du métro et ont sauté les tourniquets vers les quais, débordant de loin la capacité des contrôleurs du métro. C’est alors que le gouvernement chilien a commis sa première erreur dans la gestion de cette crise : il a commencé à fermer les accès de toutes les stations du métro et a mis en place des policiers lourdement équipés pour surveiller le flux de personnes, en plus de menacer de sanctions les fraudeurs. 

Photo : Luis Enrique Sevilla (Chili)

Pour comprendre la suite, il est nécessaire de revenir au passé : à la dictature de Pinochet et à ses effets. Contrairement à d’autres pays, le Chili n’a pas eu de processus de réparation satisfaisant. La plupart des crimes contre l’humanité commis au cours de cette période restent impunis, et les quelques policiers emprisonnés pour ces crimes ont purgé ou purgent leur peine dans des prisons qui sont de véritables centres de vacances. Aucun des gouvernements depuis le retour à la démocratie n’a réellement voulu aborder ce sujet : c’est une sorte de tabou. C’est ainsi que de nombreuses familles de détenus disparus ne savent toujours pas où se trouvent leurs proches. Un exemple : c’est seulement en 2016 que les premiers restes du journaliste Carlos Berger, disparu en 1973, un morceau de mâchoire et un fragment cervical, sont apparus. Il y a quelques semaines, en septembre de cette année, ils ont retrouvé d’autres fragments de son squelette. Tout comme les restes de Berger, l’horreur de la dictature réapparaît de temps en temps, à petites doses, sans que justice soit faite pour les milliers d’affaires comme celle-ci. À cela s’ajoute le fait que Pinochet est mort en tant que sénateur à vie, à l’âge de 91 ans, veillé à sa mort comme ancien commandant en chef à l’École militaire du Chili. 

L’héritage de la dictature

Une autre expression de la dictature qui perdure jusqu’à nos jours est l’installation du modèle néolibéral et de la Constitution de 1980, qui a été instituée pour protéger ce modèle. Au cours de son dernier mandat, l’ancienne présidente Michelle Bachelet a soutenu et encouragé diverses initiatives visant à établir une nouvelle constitution, mais elle a échoué. Avec l’arrivée de la droite au pouvoir, tout l’effort a été gelé. De son côté, le modèle néolibéral, qui a consisté en la privatisation des services de base, de l’éducation, de la santé (ISAPRE), des fonds de pension (AFP), des entreprises minières, de l’eau et de tout ce qui pouvait être privatisé, en plus de l’élimination d’un certain nombre de droits sociaux, a soumis les Chiliens et Chiliennes à vivre dans un état de précarité constante. À cela s’ajoute l’écart salarial : les 10% les plus riches ont 39 fois plus de revenus que les 10% les plus pauvres. Par ailleurs, 33 % des revenus générés par l’économie chilienne sont captés par les 1 % les plus riches de la population et 19,5 % par les 0,1 % les plus riches. Les coûts de la vie sont déjà suffisamment élevés pour ne pas avoir à subir des hausses arbitraires supplémentaires. Le prix moyen de location d’un appartement de deux pièces à Santiago est de 400  000 pesos (495€), mais le salaire minimum mensuel au Chili n’est que de 301 000 pesos (373€). Entre-temps, la presse rapporte que les Isapres (institutions privées de sécurité sociale), entreprises privées, ont vu leurs bénéfices baisser en 2018, enregistrant seulement 57,2 milliards de pesos (71 millions d’euros). 

A l’inégalité et à la violence, deux traces de la dictature, s’ajoute un autre aspect de la vie quotidienne : le traitement des gouvernants. L’année dernière, Camilo Catrillanca, membre de la communauté mapuche, a été tué par des policiers lors d’une opération qui, depuis le début, était entourée de faits suspects : écoutes illégales, caméras go-pro perdues puis apparues par la suite ; et l’acte lui-même, au cours duquel un civil désarmé accompagné d’un mineur a été abattu alors qu’il n’y avait pas eu de provocation. Le ministre de l’Intérieur, Andrés Chadwick, aurait dû démissionner pour les faits, il s’en est sorti en accusant les policiers et en destituant le général nouvellement nommé de l’institution policière. Par ailleurs, les ministres de Piñera ont fait des déclarations témoignant de leur mépris et de leur distance avec le peuple chilien. 

En juillet de l’année dernière, l’ancien ministre de l’Éducation, Gerardo Varela, a commenté, lors d’un séminaire, que lorsque des directeurs d’écoles de province lui demandaient de l’aide pour réparer un toit, il s’agaçait et leur disait : « pourquoi n’organisez-vous pas une tombola ? Pourquoi, depuis Santiago, dois-je aller réparer le toit d’un gymnase ? ». En août de la même année, le ministre de la Culture, Mauricio Rojas, a dû quitter son poste après la publication d’extraits d’un livre où il qualifiait le Musée de la Mémoire et des Droits de l’Homme de montage. Fin 2018, le ministre du Logement a affirmé qu’« une proportion élevée de Chiliens possédait une maison, un appartement, une maison à la plage», méconnaissant totalement la réalité nationale. Cette année, au début du mois, le ministre des Finances, Felipe Larraín, commentant la hausse zéro de l’indice des prix à la consommation (IPC), a déclaré qu’il y avait une bonne nouvelle pour « les romantiques » : « le prix des fleurs a baissé […] il a chuté de 3,6% ». Enfin, en relation avec la récente flambée des prix dans le métro, le ministre de l’Économie a déclaré que « celui qui se lève tôt sera aidé, de sorte que quelqu’un qui part plus tôt et prend le métro à sept heures du matin a la possibilité d’un tarif plus bas ». 

Cette année a été l’année des augmentations au Chili. Non seulement les transports, mais aussi l’électricité, l’eau, le gaz, etc. Le cas de l’électricité est particulier, car cette année, la compagnie d’électricité qui approvisionne Santiago (ENEL) a voulu transférer le coût des compteurs à la population, ce qui a généré beaucoup de réactions négatives, considérant que le président du directoire –et en outre vice-président de l’entreprise d’eau et assainissement Aguas Andinas–, Herman Chadwick Piñera, est le frère du ministre de l’Intérieur Chadwick et ils sont tous deux cousins du Président de la République Sebastián Piñera. 

La peur d’un « Chilezuela »

Autre fait important : selon les données du SERVEL, 49 % des citoyens inscrits sur les listes électorales au Chili ont participé au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2017, remportée par Sebastián Piñera avec 54,57 % des voix. En d’autres termes, on ne peut pas dire que Piñera bénéficie du soutien de la majorité du pays, et la crise actuelle pourrait bien en témoigner. Dans sa campagne, avec le slogan « Temps meilleurs » (Tiempos mejores), Piñera a bénéficié de la faiblesse politique de son adversaire, le journaliste et sénateur Alejandro Guillier, et de la Nouvelle Majorité (Nueva Mayoría), coalition de centre-gauche qu’il représentait. La gauche divisée a laissé un chemin sans encombre pour le candidat de droite, de sorte que certains auteurs affirment que, plus que d’un triomphe de Piñera, il s’agissait d’une défaite de la gauche. D’un autre côté, l’une des stratégies que la droite a utilisées pour recueillir le vote de la population la moins politisée, a été la menace, installée par divers canaux, menace selon laquelle si la gauche gagnait de nouveau, le pays deviendrait un « Chilezuela », en référence au Venezuela. 

La peur de cette Chilezuela, liée d’une certaine manière à l’imaginaire promu, pendant la dictature, du gouvernement de l’Unité Populaire de Salvador Allende, a mobilisé une population peu convaincue à se rendre aux urnes et à voter pour un politicien ambitieux et questionné comme Sebastián Piñera. La connaissance publique des problèmes juridiques rencontrés par Piñera à la suite de l’acquisition d’une banque dans les années 80 est telle que même un sénateur de la même couleur politique, Manuel José Ossandón –, candidat au premier tour–, lui a lancé lors d’un débat « qu’il n’avait pas été condamné pour sa beauté » – c’est-à-dire sans justification. 

Enfin, un autre antécédent important : le cercle proche de Piñera, notamment son cousin, le ministre de l’Intérieur Andrés Chadwick, était un collaborateur d’Auguste Pinochet. Ces jours-ci, une photo a été diffusée montrant le jeune Chadwick derrière Pinochet lors d’un évènement pendant la dictature. Comme lui, plusieurs ministres ont été proches du gouvernement Pinochet. 

Envoyer la police dans le métro pour empêcher les fraudes étudiantes n’a fait qu’allumer une mèche installée il y a longtemps. Les troubles ont commencé vendredi 18 octobre, avec l’incendie de plusieurs stations de métro et, entre autres, l’incendie de quelques immeubles privés, comme le bâtiment de la société ENEL, qui a brûlé –inexplicablement– à partir du 11ème étage et a causé un grand choc parmi les habitants de Santiago. Alors que ces faits se produisaient, le président Piñera était en train de manger une pizza dans un restaurant du quartier aisé de la capitale. 

Une phrase circule dans les manifestations qui résume très bien l’état d’esprit du Chili d’aujourd’hui : « Ils nous ont pris tellement de choses qu’ils nous ont aussi enlevé la peur ».

C’est la crise la plus profonde que le Chili ait connue depuis le coup d’État de 1973. Les autorités sont complètement anéanties, faisant des déclarations embarrassantes à la presse. Dernièrement, le président Piñera a dit : « nous sommes en guerre », semant la confusion dans la population ou, peut-être, imitant inconsciemment Pinochet qui, après l’attentat à son encontre en 1986, avait déclaré à la presse « Nous sommes en guerre ». Lors d’une déclaration ultérieure, la ministre de l’Éducation a été sommée par un journaliste de dire comment elle expliquerait à un enfant de neuf ans ces déclarations du président. La ministre a simplement reculé et passé la parole à la ministre suivante. 

L’état d’urgence a jeté de l’huile sur le feu

Devant l’erreur du gouvernement de placer les stations de métro sous la garde de la police, et en réponse à la mobilisation sociale, le président Piñera a décidé d’éteindre le feu avec de l’essence déclarant l’état d’urgence le 19 octobre. Ainsi, une mobilisation qui était limitée à la capitale du pays s’est répandue vers d’autres villes, déclenchant une série de manifestations dans tout le Chili. Cela a donné lieu à une série d’actes de vandalisme, et notamment à des pillages de supermarchés, de banques, de distributeurs automatiques de billets, etc. Les forces de police, qui se concentrent sur les manifestants et sur la protection des quartiers aisés, ont laissé sans protection les secteurs les plus vulnérables des villes, permettant ainsi une escalade sans précédent de la violence, modifiant complètement l’ordre social.

Au milieu du chaos, Piñera a décidé de décréter l’état d’urgence et de placer le général de division Javier Iturriaga à la tête de la Défense nationale. La présence de militaires dans les rues a renvoyé à une image menaçante, car pour beaucoup le traumatisme de la dictature n’a pas été surmonté. Ce fait a encore plus enflammé les esprits. À la question de savoir s’il y aurait un couvre-feu, Piñera a indiqué que c’était une décision que prendrait Iturriaga. Lors de la conférence de presse qui a suivi, le général a décrété, pour la première fois depuis la dictature, un couvre-feu dans la province de Santiago, ainsi que dans d’autres provinces. 

Pour tenter de freiner les manifestations, Piñera a envoyé un projet de loi au Congrès pour geler la hausse des coûts du transport public, que l’Assemblée Nationale a approuvé, avec une seule voix contre, et le Sénat à l’unanimité. Cependant, cela n’a eu aucun effet pour pacifier l’état d’esprit de la population. 

Les médias de masse (télévision, radios, journaux), qui appartiennent pour la plupart à des entrepreneurs proches des intérêts de la droite, se sont concentrés sur la criminalisation des manifestations sociales en mettant l’accent sur les actes de vandalisme qui ont eu lieu ces jours-ci. Rares sont ceux qui se sont attachés à donner une vue d’ensemble du problème. Lors des déclarations, les représentants du gouvernement répètent sans cesse les mots « violence », « destructions », « pillage », « vandalisme », et on parle de « reconstruction », comme si une catastrophe naturelle s’était produite. En dépit de cela, l’opinion publique a estimé que la gestion de cette situation par le gouvernement était déficiente, ce qui a provoqué des manifestations y compris dans les secteurs aisés de la capitale, où la majorité des voix penche à droite, organisées à faveur des revendications citoyennes et contre la crise et sa gestion par le président Piñera. 

Lorsque les manifestants ont décidé de protester à l’extérieur des chaînes de télévision celles-ci ont modifié leur ligne éditoriale et commencé à montrer à l’écran non seulement les pillages, mais aussi les multiples abus dont sont victimes les citoyens. 

Les Chiliens qui dormaient ont compris que l’abus était la base de leur vie quotidienne. Les réseaux sociaux et Internet ont ouvert une porte vers le monde, cela a permis de comprendre que les privilèges réservés aux classes aisées étaient également possibles pour tous dans des pays avec la même capacité de développement que le nôtre. 

L’aveuglement de la classe politique

La classe politique n’a pas été capable de prendre en compte cet éveil social. Comme mesure immédiate, le Front Elargi (Frente Amplio, parti de gauche) a exigé que la législation sur la réduction du salaire des parlementaires soit rapidement adoptée, mais cela n’a pas suffi. Une autre loi a été mise à l’agenda du parlement aujourd’hui, la loi sur les 40 heures de travail par semaine, au lieu des 44 heures de travail hebdomadaire actuellement en vigueur au Chili. Mais au moment de la session, le groupe complet du parti Rénovation Nationale (Renovación Nacional) –le parti du président– a quitté la salle pour qu’il n’y ait pas de quorum. 

Le gouvernement, éloigné de la réalité, comme il l’a démontré, n’a pas été capable de comprendre que la seule façon d’apaiser le mouvement social était de céder au-delà de ce qu’il était disposé à faire. Le discours incendiaire de Piñera, parlant de « guerre » et d’« un ennemi organisé » n’a fait qu’enflammer les esprits. Ces derniers jours il a décidé d’adoucir son discours. Mais en ce qui concerne les changements demandés par le mouvement social, il ne présente encore que des solutions provisoires et qui, selon lui, « nécessiteront un énorme effort de la part de l’État, ce qui impliquera une grande efficacité et la réaffectation des ressources existantes ». De cette manière, Piñera ne touche toujours pas les entrepreneurs et la concentration des ressources à leur profit, un des facteurs qui provoque le plus de mécontentement pour le Chilien moyen. En outre, ses propositions représentent une dépense fiscale plus importante qui sera directement versée à l’entreprise privée. 

Piñera a le double mérite d’avoir ravivé le sentiment de chaos, de violence et d’instabilité dans lequel nos parents et nos grands-parents de droite ou de gauche nous ont élevé, parlant comme aux époques d’Allende et de Pinochet. C’est peut-être pour ça qu’aujourd’hui, il y a une certaine unité entre les partisans de droite et de gauche, donnant lieu à un accord sur le fait que ce gouvernement a démontré ses limites ; sa continuation devient intenable et des projets d’accusations constitutionnelles sont présentés à son encontre. 

Le nombre de morts, dont le gouvernement a refusé de donner les noms et d’expliquer les circonstances de leur mort, augmente chaque jour. Jusqu’à hier, l’INDH (Institut national des Droits de l’Homme) comptait 1894 détenus, dont 214 enfants et adolescents et 388 femmes adultes. Des centaines de personnes ont été blessées de diverses manières et des femmes ont signalé avoir subi des violences sexuelles pendant leur détention, et une détenue a été menacée de se faire pénétrer avec un fusil. 269 personnes ont été blessées, dont un grand nombre de blessures oculaires, et 137 par des armes à feu. Hier, nous avons pris connaissance du cas de Victor Marileo, il observait la répression militaire depuis le jardin de sa maison dans le secteur Bajos de Mena, l’un des plus humbles de la ville de Santiago, quand il a été touché par une balle provenant d’un fusil. Dans des déclarations télévisées, sa femme a raconté qu’elle avait demandé de l’aide et que personne ne l’avait secourue ; de plus, les militaires ont menacé de lui tirer dessus si elle sortait de chez elle. Elle a dû appeler son fils, habitant la ville de Linares, à 300 km de la capitale, qui a pris la route et est arrivé avant l’ambulance sollicitée à Santiago. Face à cet incident, le général Iturriaga a évoqué « un fait regrettable, mais mineur ». Aujourd’hui Marileo est dans un coma artificiel et les médecins prédisent une guérison improbable. 

À toutes ces victimes s’ajoutent les 18 morts que le gouvernement a jusqu’à présent reconnus. Cinq d’entre eux ont été tués par l’État. L’un d’eux est José Miguel Uribe, un jeune homme de 25 ans, originaire de la ville de Curicó, qui a reçu une balle tirée depuis un camion militaire. 

L’avenir politique de Piñera compromis ?

Il ne fait aucun doute que la gouvernabilité et la carrière politique du président Sebastián Piñera ne pourront pas être rétablies. Durant ces évènements, le président chilien s’est préoccupé de ce que son pair américain Donald Trump ne manque pas le forum de l’APEC, qui aura lieu en novembre à Santiago. La COP-25 se tiendra ultérieurement en décembre. D’autres événements sociaux attendent le président : la récompense des étudiants avec les meilleurs scores au test de sélection universitaire (PSU), la remise de prix littéraires, les visites de dirigeants d’autres pays, etc. Comment le président chilien compte-t-il accueillir ses invités internationaux avec au moins 15 morts au cours des dernières semaines de son gouvernement ? Que pense-t-il dire au meilleur score national de la PSU si celui-ci l’interroge sur ses actes ? Plus simplement : que va-t-il dire à la population du pays lorsque le nombre officiel de morts et de blessés sera connu ? 

La véritable tragédie au Chili n’est pas l’ensemble des pillages que les médias se sont efforcés de montrer constamment, c’est l’indolence d’une classe politique et entrepreneuriale tellement habituée à ses privilèges et à l’usage de la force pour les défendre. L’énorme écart existant entre les réalités vécues par les gouvernants actuels et celles du peuple chilien fait que le gouvernement se sent incapable de comprendre la profondeur de ce qui se passe et, par conséquent, de résoudre la crise actuelle. Comme corollaire parfait de ces affirmations circule un enregistrement de la Première dame du Chili, Cecilia Morel, qui explique «qu’ils sont dépassés », que la situation est comme « une invasion extraterrestre » et «qu’ils vont devoir diminuer leurs privilèges et partager avec les autres » 

Pour le moment, il ne semble y avoir que deux solutions possibles : soit le président Piñera s’ouvre à un pacte social avec la société civile, incluant de toute façon une nouvelle constitution, soit il démissionne pour mener à bien de nouvelles élections qui permettront ce qui est mentionné précédemment. Toute autre mesure sera provisoire, et ce ne sera qu’une question de temps avant qu’une nouvelle explosion sociale, peut-être plus violente, ne se produise. 

Galo GHIGLIOTTO
Depuis Santiago de Chile

Galo Ghigliotto est écrivain et éditeur chilien.  Il est l’auteur des romans Matar al mandinga (Santiago  : Lom ediciones, 2016) et El museo de la bruma (Santiago : Laurel editores, 2019), ainsi que d’ouvrages de contes et de poésie.  Il est actuellement directeur de la maison d’édition de l’Université Santiago du Chili.

Patricio Guzmán : « le Chili est paralysé par le néolibéralisme »

Patricio Guzmán a abandonné son pays à cause du coup d’État militaire et réside depuis lors en France. La Cordillère des songes, qui est sorti en mai dernier au Festival de Cannes, clôt une trilogie qui inclut aussi Nostalgie de la lumière (2010) et Le bouton de nacre (2015), le premier situé dans le désert d’Atacama au Nord et le second dans l’océan et la nature du Sud du Chili.

Photo : Culto La Tercera

Dans le documentaire La Cordillère des songes, le réalisateur chilien Patricio Guzmán réfléchit autour des blessures ouvertes dans son pays à la suite du coup d’État du général Augusto Pinochet en 1973 et sur ses conséquences : le néolibéralisme qui « paralyse » le pays et la Constitution de 1980. Le film a inauguré la section Horizons Latinos du festival de Cinéma de San Sebastián (au Nord de l’Espagne). À partir d’un regard poétique sur le paysage national, Guzmán évoque la « continuité » qui a maintenu jusqu’à aujourd’hui l’ordre imposé par les putschistes, car le néolibéralisme et la Constitution de 1980 « sont encore là », selon la presse.

« Le néolibéralisme est un système de domination qui provoque la paralysie, le Chili est paralysé, il n’y a pas de mouvements forts contre lui », a déclaré le réalisateur en rappelant que le Chili a été le premier champ d’expérimentation des économistes de l’école de Chicago, menée par Milton Friedman.

Dans le documentaire, c’est encore plus catégorique : « le triomphe de la dictature, c’est qu’ils ont vendu le pays », souligne la voix off du récit, qui alterne entre témoignages de plusieurs artistes chiliens, comme le sculpteur Vicente Garrido ou le réalisateur Pablo Salas, qui fournit une bonne partie des images d’archive de cette époque.

Le producteur voit cette immense chaîne montagneuse, qui occupe 80% du territoire chilien, comme symbole de « l’abandon de soi » d’un pays, puisqu’il s’agit d’un terrain presque inexploré et que les chiliens visitent à peine.

Le vulcanologue Álvaro Amigo, la chanteuse Javiera Parra ou l’écrivain Javier Baradit apportent d’autres témoignages inclus dans le documentaire et qui mettent l’accent surcette idée des Andes comme barrière qui protège et qui isole en même temps.

« Le Chili est le pays de l’isolement », dit Guzmán, qui jusqu’à il y a peu de temps n’avait jamais pénétré les Andes. « C’est une crête hostile, elle fait peur, et c’est la peur d’un pays qui vit effrayé, une peur qui se maintient aujourd’hui et où il y a eu une série de gouvernements qui n’ont pas résolu le problème de la mémoire ».

Lou BOUHAMIDI
D’après EFE

Traduction d’un article d’EFE publié dans El Mostrador le 21 septembre 2019.

Le dictateur humilié : les vers du poète David Valjalo dédiés à Augusto Pinochet

Nous traduisons ici un article écrit par l’écrivain chilien Walter Garib, paru la semaine dernière dans El Clarín digital du 9 septembre, à propos d’un libelle grinçant du poète chilien David Valjalo à Augusto Pinochet. Walter Garib avait été invité aux Belles Latinas en 2012 ; il est auteur de romans et journaliste par correspondance.

Photo : Espaces Latinos

En 1974, David Valjalo écrivit un libelle sanglant adressé à Augusto Pinochet. À cette époque, le poète chilien résidait aux États-Unis depuis 1960 et les meutes de la dictature se lancèrent à sa recherche, supposant qu’il vivait au Chili. Pas un recoin du pays ne fut fouillé jusqu’aux sous-sols. L’affrontement du poète au satrape représentait le préjudice le plus grave contre l’image de celui qui tyrannisait le pays, en vertu de l’oligarchie, assassinant opposants et imposant une dictature dont la férocité était assumée. Il y avait des polémiques, mais souvent les mots ont un pouvoir plus mortifère que les armes. En temps voulu, Pinochet a lu la satire acerbe de Valjalo. L’un de ses conseillers civils qui l’accompagnait a signalé des années plus tard que le dictateur grommelait, tapait du poing sur son bureau et menaçait de descendre David Valjalo. Comme le tyran détestait la poésie, l’offense blessa sa vanité. Ici j’inclus l’exemplaire original, posé au-dessus de mon bureau, par les généreuses mains de la poétesse Gloria González Malgarejo. 

Au traître Pinochet

Quand tu voudras dire « petit connard », 
Et que tu voudras ajouter « gros connard », 
Et « assassin » et « pédé », 
Ou changer encore une fois, je préfère « félon ». 
Si tu y penses, au chacal, « grosse merde » ; 
Aux putains et bienheureux, « le coureur de jupons » ;
Hyène famélique au grand crêpe ; 
Cerveau de porc. 
Quand tu voudras dire « fils de pute »
Je recommande le corollaire suivant. 
Deux mots résument tout, 
Dis « Augusto Pinochet » et de cette façon, 
Tu as dit plus que tout un dictionnaire. 

Lautaro del Valle. 

Par précaution, David avait signé la raillerie sous pseudonyme ; cependant, au bout d’un certain temps, on connut son identité. Quelqu’un l’avait envoyé des États-Unis au Chili, laquelle fut reproduite à l’infini de manière clandestine, à savoir en pamphlets, revues, tracts, créant légitimement la paranoïa dans les appareils de répression de la dictature. Et même, des auteurs-compositeurs la mirent en musique. De plus en plus, on voyait des inconnus au siège de la Société des Écrivains, située à un pâté de maison de la place d’Italie de Santiago, qui affirmaient être écrivains néophytes, pendant qu’ils demandaient à voir David Valjalo, car ils désiraient connaître un poète international. 

À cette occasion, la romancière Teresa Hamel déclara : « Jamais nous n’avions vu tant d’écrivains analphabètes pulluler à notre siège ». La dictature n’avait pas voulu fermer la maison de la Société des Écrivains. Ainsi, elle démontrait au monde entier qu’au Chili, la liberté d’expression existait et qu’elle ne poursuivait pas les idées ni la créativité, bien qu’elle la contrôlât jour et nuit. Les taupes, étrangères à la corporation, assistaient toujours aux réunions du mardi. Et dans quel pays existe-t-il la liberté d’expression, suivant cette analyse ? Là où il n’y en a pas, on frappe ceux qui la réclament. Là où elle existe, personne n’y fait attention. 

David Valjalo, les gens croyaient l’avoir vu à plusieurs endroits dans le pays, que ce soit déguisé en prêtre, chanteur ambulant ou vendeur de breloques. On en vint à penser qu’il se cachait en Auracanie, où une maîtresse mapuche l’aurait caché dans des endroits secrets, proches du lac Budi. Même les éventuelles guérillas qui disaient opérer dans le secteur contre la dictature ne disposaient pas d’une telle clandestinité. 

David Valjalo, installé à cette époque dans la ville de Los Angeles, aux États-Unis, de 1960 à 1990, publiait la revue « Littérature chilienne en exil » et jouissait de l’amitié des écrivains de ce pays. La dictature civilo-militaro-patronale n’avait pas éclaté dans notre pays, qu’il avait commencé à organiser des comités de soutien, dont le travail jouissait d’une résonnance internationale. 

Cette histoire est encore d’actualité, à voir comment la poésie, dans notre pays, a démontré sa vitalité croissante au fil dans ans, développant ces formes pour exprimer et chanter la beauté, la joie, la douleur et les émotions, sans lesquelles il n’est pas possible de vivre. En 1988, David Valjalo serait venu au Chili, en tant que correspondant d’un quotidien anglais, où il eut l’opportunité de s’entretenir avec Pinochet en raison du plébiscite. Au comble de son audace, il l’aurait questionné sur le célèbre libelle qui l’humiliait, et le dictateur lui aurait répondu que les présidents se voient toujours exposés à ce genre de situations ; qu’il n’en voulait pas à David Valjalo, qu’il aimerait rencontrer, pour montrer qu’il ne lui était pas antipathique et qu’il n’était pas tel qu’on le jugeait. Quand on interrogeait Valjalo sur cette histoire, il souriait et se contentait de répondre : « La fiction possède un charmesupérieur à la réalité et sans elle, la littérature serait comme les prévisions météo »

Il est de notre devoir d’assumer les mots du poète mort à Santiago en 2005, pendant que son œuvre, parmi laquelle figurent aussi narration et essai, continue à vivre, grandit et est étudiée dans divers pays, tandis que le satrape, objet de la raillerie lapidaire, sombre dans le fumier du mépris. 

Traduit par Lou BOUHAMIDI
d’après Walter GARIB pour El Clarín Digital (Chili)

David Valjalo (Iquique, 1924 – Santiago, 2005) était poète, essayiste, romancier et anthologiste. Il a vécu à l’étranger trente ans, de 1960 à 1990, et a été éditeur de la revue Littérature chilienne en exil, ensuite appelée Littérature chilienne, création et critique, publication qui atteint les 14 ans d’édition sans interruption à Los Angeles (Californie) et à Madrid (Espagne). Sa poésie a été traduite en anglais, français, allemand, roumain et portugais. Il a également été nommé Directeur du Teatro de Cámara de Californie où il présenta du théâtre classique et les Expositions de Poésie en Scène, spectacles qui méritèrent les éloges du New York Times. Il a aussi été Directeur de la Société des Écrivains du Chili et Vice-président de l’Ateneo de Santiago.

Un demi-million de «Ninis», «ni études ni travail», forme l’angle mort de la société chilienne

Ces «Ninis», contraction de «ni études ni travail», reflètent une tendance qui s’inscrit dans un contexte international marqué par les nouveaux enjeux informatiques et économiques. Mais ces effets dans les pays émergents, tel le Chili, sont plus profonds. Y a-t-il des alternatives pour ceux qui n’ont ni emploi pérenne ni accès aux nouvelles technologies ?

Photo : Education internationale

Dans le champ d’une compétitivité de plus en plus sophistiquée et inattendue, le fossé s’élargit entre les nouvelles tendances et la société traditionnelle chilienne. Une société inquiète par l’avenir de ses jeunes de 15 à 29 ans. Car ils risquent de rester à la lisière du progrès, expulsés par l’effet centrifuge provoqué par la vitesse à laquelle tourbillonne la spirale vertigineuse de la vie moderne.

Selon les statistiques fournies par le ministère du Développement social, les jeunes, et surtout les femmes –encore une fois–, sont les plus particulièrement touchés. Chez les premiers se trouvent les chômeurs ayant quitté un travail précaire et mal payé, ainsi que des personnes sans formation à la recherche d’un premier emploi. Pour les seconds, le fléau touche plus de 65% de ninis. Il s’agit de femmes aidant aux tâches ménagères ou les personnes âgées, le plus souvent enceintes ou en congé maternité, illettrées ou bien ayant reçu une formation très basique, et qui n’ont personne à qui laisser leurs enfants.

Dans les deux cas, vivre dans une maison sans accès aux télécommunications est l’une des principales causes qui aggravent le phénomène «Nini». Aussi, la vulnérabilité sociale, doublée d’un manque de motivation vis-à-vis de l’avenir, est le facteur principal du décrochage scolaire. Parallèlement, la carence du système de l’emploi en matière d’organismes spécialisés n’encourage pas les initiatives individuelles pour se former. Par conséquent, le problème majeur rencontré par certaines entreprises est la difficulté de recruter du personnel compétent. La formation permanente devient ainsi une nécessité.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le chômage parmi les jeunes de 15 à 29 ans est trois fois supérieur à celui des adultes. Regroupés dans un seul endroit, les ninis représenteraient la quatrième métropole du pays. Et s’ils trouvaient un emploi, le PIB pourrait augmenter de 3,7%. Par ailleurs, parmi les 4,162 millions qui composent la totalité des jeunes chiliens, 46,1% font des études, 42,6% travaillent et seulement 7,2% font les deux.

Ces chiffres révèlent un problème majeur. Un problème qui atteint certainement le reste de l’Amérique latine, si l’on tient compte du fait que, depuis plusieurs décennies, le Chili connaît l’une des plus importantes stabilités économiques et sociales de la région. Et, à l’égard de ce chiffre de 7,2%, on ne peut guère être optimiste quand on sait que dans les pays dits «développés», comme l’Australie et l’Angleterre, 50% des jeunes font des études et travaillent en même temps. Néanmoins, d’un autre point de vue, ces exemples venus d’ailleurs mettent en relief la double désapprobation de la jeunesse chilienne à l’égard du marché de l’emploi et du système éducatif.

Une autre conséquence du fait des difficultés d’insertion : les jeunes restent beaucoup plus longtemps dépendants du foyer familial. Ce phénomène, qu’un sociologue pourrait diagnostiquer comme l’une des facettes du syndrome Tanguy[1], s’explique en partie par le fait que le nini «est en quelque sorte le symptôme d’une société offrant peu d’opportunités aux personnes disposant de moins de ressources, et le nini est enfin réaliste face à cela. Son calcul est «que vais-je rechercher ? si je vais gagner une misère», selon l’analyse de Javier Krawicky, co-fondateur de TuPrimeraPega.cl.

Toutefois, si le travail et les études sont nécessaires pour se forger un avenir digne, certaines études montrent qu’il n’y a pas de fatalité dans une telle situation. Une enquête menée par le chercheur et professeur Juan Luis Correa, de la Faculté d’économie et de gestion de l’Université Andrés Bello (UNAB), montre en effet que le pourcentage de ninis a diminué de façon substantielle depuis 25 ans : de 27% en 1990, il atteint environ 14% en 2015. C’est le résultat flagrant de la stabilité sociale et économique chilienne évoquée plus haut.

Malgré ces chiffres encourageants, le problème qui inquiète les experts comme Krawicky «est qu’une partie de ce groupe de jeunes tombe dans le trafic ou la criminalité». Alors oui, sans accès aux études, à la formation permanente, à la démocratisation de la technologie, il y aura de la fatalité pour ces jeunes si ceux qui aspirent à les gouverner négligent leur avenir en repoussant l’adoption de mesures adaptées aux défis qu’ils doivent relever.

Eduardo UGOLINI

[1] Le syndrome Tanguy «désigne un phénomène social selon lequel les jeunes adultes tardent à se séparer du domicile familial. Cette dénomination vient du film Tanguy, d’Étienne Chatiliez, dont le personnage éponyme s’enferme dans ce type de situation.» (Wikipédia)

L’extrême droite aspire à la présidence du Chili avec la création d’un nouveau parti

L’ex-candidat à la présidence a constitué son parti après la récolte de 150 signatures. La révélation de son logo devient l’objet d’une forte critique due à sa similitude avec l’écusson de Captain America, héros de la bande dessinée éponyme. 

Photo : Agencia Uno

L’extrême-droite chilienne vit actuellement son apogée et compte s’imposer à nouveau sur la scène politique à travers la figure de José Antonio Kast, qui a créé son nouveau parti politique dans l’objectif d’accéder à la présidence du pays. 

Baptisée Parti républicain (similaire au parti de l’actuel président étasunien Donald Trump), cette nouvelle institution politique présente des traits conservateurs, tout en se démarquant de la ligne adoptée par le président actuel Sebastián Piñera, trop modéré selon les partisans de Kast. 

Ainsi l’ex-candidat à la présidence a constitué son parti après la récolte de 150 signatures. La révélation de son logo devient l’objet d’une forte critique dû à sa similitude avec l’écusson de Captain America, héros de la bande dessinée éponyme. 

Fils d’un ex-officier de l’Allemagne Nazi puis grand partisan de la dictature pinochetiste, Kast aspire à se joindre à nouveau à la course présidentielle du Chili. Dans l’intervalle de ces va-et-vient politiciens, l’analyste Bernardo Navarrete souligne que le phénomène JAK s’est «sans aucun doute exacerbé». Il considère d’ailleurs que «ses chances de devenir président de la république avoisinent zéro». Lors du dernier scrutin chilien, Kast a obtenu près de 7,93% des suffrages, élections que Piñera a remporté avec 36,64%. 

D’après Telesur
Traduit par Alice Dreillard

Un nouveau dépôt de lithium découvert en Chine, au détriment du Chili

Le Chili, l’Argentine, les États-Unis et la Bolivie sont les pays qui possèdent les plus grandes réserves de lithium au monde. Le Salar d’Uyuni en posséderait 21 milliards de tonnes.

Photo : Reuters

Le lithium est un élément extrêmement important dans la filière des transports car les batteries puisque le lithium est plus exploité que les combustibles fossiles. Les piles au lithium rechargeables servent aussi un rôle dans l’alimentation des véhicules électriques, des téléphones portables, des ordinateurs portables ou encore des installations de stockage d’énergies renouvelables. On le retrouve également dans des matériaux comme le verre résistant ou dans le domaine de la pharmacologie. Bref, le lithium est plus important que ce que l’on pourrait croire.

En outre, cinq milliards de tonnes de lithium ont été découvertes dans la région du Yunnan, au sud-ouest de la Chine, ce qui rendrait le Chili et les autres pays leaders du lithium moins attractifs sur le plan économique. Cette découverte a été faite par l’institut de géochimie, dont l’Académie des Sciences de la Chine fait partie. D’après l’institut, il y aurait environ 340 000 tonnes d’oxyde de lithium déposées sur un site de 7,2 km².

Par ailleurs, la demande de lithium augmente constamment à cause de l’utilisation de nouvelles voitures électriques, et ce aux dépens de l’usage des carburants fossiles. La Chine était jusqu’alors dépendante de pays étrangers pour s’approvisionner en lithium, élément fondamental dans l’industrie des batteries rechargeables.

Le lithium pose de nombreuses difficultés d’extraction dûe aux contraintes géologiques et géographiques ; cependant, après 15 ans de recherche, un procédé a été découvert qui réduirait les coûts d’exploitation. Cette technique permet de séparer le lithium du magnésium en plusieurs étapes grâce à un système de filtrage membranaire électronique. Un rapport gouvernemental, cité par un journal de Hong Kong, affirme que le nouveau procédé permettrait de réduire le coût à moins de 2 200 dollars la tonne, et ainsi accroître la rentabilité ainsi que le nombre de fournisseurs locaux.

Ce marché chinois provoque la concurrence et attire déjà les constructeurs étrangers qui veulent produire leurs batteries. Par conséquent, la Chine pourrait dominer le secteur de l’industrie automobile électrique en prenant le contrôles des deux tiers du marché du lithium, écartant simultanément les États-Unis, l’Australie, le Chili et l’Argentine.

Andrea RICO

Sommet mondial sur le climat : le Chili installe le Conseil des Présidents de la COP 25

Le Président chilien, Sebastián Piñera, a présenté le «Conseil des Présidents pour la COP 25», un groupe de travail qui assistera la présidence chilienne du Sommet mondial sur le climat à Santiago du 2 au 13 décembre prochain. La COP 25 devait être à l’origine présidée par le Brésil qui s’est désisté officiellement en raison de «restrictions budgétaires».

Photo : Kacker Pempel

«Je tiens à remercier très sincèrement la participation, la disposition et l’attitude de ce groupe de travail, qui, nous l’espérons, nous aideront à faire de la COP 25 un sommet qui démontre le sérieux et la responsabilité de notre pays, mais qui contribue grandement à ce que toute l’humanité modifie le cours, corrige les erreurs», a déclaré le Président chilien, Sebastián Piñera, en installant le «Conseil des Présidents pour la COP 25» que son pays accueillera du 2 au 13 décembre prochain. La «Pré-Cop», la réunion ministérielle préparatoire qui se tient quelques semaines avant, sera organisée par le Costa Rica. 

Un seul objectif assigné à cette COP 25, accélérer le processus afin de contenir le réchauffement climatique entre 1,5 et 2°C, comme fixé par l’Accord de Paris qui a couronné la COP 21 de Paris en décembre 2015. Ce qui est n’est pas encore à portée de main, et c’est peu dire.

«Du point de vue des lois de la physique et de la chimie, la limitation du réchauffement planétaire à 1,5°C est possible, mais il faudrait, pour la réaliser, des changements sans précédent», écrivait en octobre dernier le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Selon ce dernier, avec un réchauffement de 1,5°C, les vagues de chaleur augmenteraient de 3°C, et de 4°C avec un scénario de 4°C.

La montée du mercure est surtout synonyme de perte de la diversité génétique planétaire. Avec de telles températures, poursuit le Giec, entre 4 et 8% de l’ensemble des espèces de vertébrés perdraient plus de la moitié de leurs habitats naturels. Il en est de même pour 16% des plantes avec un réchauffement de 2°C.

Cependant, l’ONU avait annoncé, en février dernier, «un paquet de décisions» pour la mise en œuvre de l’Accord de Paris qui «prend en compte les spécificités de chaque pays».

Interrogé à Katowice, lors de la COP 24 en décembre 2018, par Le Matin, Bouzekri Razi, directeur des changements climatiques au secrétariat d’État au Développement durable, avait énuméré les points de discorde parmi lesquels les engagements financiers et l’appui devant profiter aux pays du Sud. 

Sur cette question, il a été décidé de la reconduction, jusqu’en 2025, des 100 milliards de dollars par an que les pays les plus avancés transfèrent aux pays en développement pour des actions d’adaptation et d’atténuation des émissions de gaz à effet de serre.

D’après Le Matin

L’origine du pisco : l’éternelle dispute entre le Chili et le Pérou autour de l’appellation

Le pisco, résultat d’une distillation de cépages particuliers, se déguste en cocktail savamment préparé avec du sirop de sucre de canne, du jus de citron vert et du blanc d’œuf qui lui donne cette écume moussante en surface. Ce savoureux alcool de raisin est au cœur de la tourmente. En effet, Chili et Pérou se disputent l’antériorité et la propriété de l’appellation «pisco». Cette querelle ancestrale, amplifiée par l’expansion des exportations, reflètent des enjeux à la fois politiques, économiques, et culturels.

Photo : DR

Début mars, durant son voyage à Lima, le ministre de l’Agriculture du Chili Antonio Walker a proposé à son homologue péruvien, Gustavo Mostajo, que le Pérou accepte la dénomination d’origine du pisco à la fois pour le Pérou et le Chili : «Notre proposition est que les deux pays se complètent et reconnaissent réciproquement la dénomination d’origine des deux pays sur le marché international.»

Cette proposition fut rejetée par le gouvernement péruvien. Le ministre de la Culture, Rogers Valencia, réagit : «La dénomination pisco consiste en trois points : premièrement, l’espace géographique où se cultivent les raisins du pisco. Deuxièmement, la manière de produire le pisco, et enfin que le pisco se fasse avec la variété de raisin adapté. S’il n’y a ni la variété d’origine, ni le respect du processus de fabrication, alors la dénomination pisco n’est pas recevable.»

Ces litiges entraînent pour les deux pays des coûts importants dus aux démarches juridiques entamées, notamment sur les marchés asiatiques, en Thaïlande et en Inde, pays d’exportation.

Une querelle déjà ancienne

En 2016, un scandale télévisé avait déjà mis le pisco sur le devant de la scène. Le présentateur chilien Christian Pino avait alors eu le malheur de parler de «pisco peruano», ce qui lui a valu un licenciement de la part de la chaîne télévisée Canal 24 Horas pour «perte de confiance».

Ce licenciement a coïncidé avec la sortie du livre El pisco nació en Chile, de Pablo Lacoste, historien argentin ayant réalisé des recherches sur l’épineux sujet et selon qui l’origine serait élucidée. Comme preuve, il avance un document de 1733 extrait des Archives nationales de Santiago relatif à l’inventaire des biens de l’hacienda La Torre (Vallée de l’Elqui), qui mentionne trois jarres de «pisco». Pour l’historien, l’utilisation du terme «pisco» à cette date, soit un siècle avant que le Pérou ne l’emploie, prouve donc l’origine chilienne de cette alcool.

Face à cette argumentation, les Péruviens répliquent avec le testament de Pedro Manuel El Griego, daté du 30 avril 1613, enregistré chez le notaire Francisco Nieto à Ica (Pérou) et conservé dans les Archives de Lima. Ce document recense la présence de trente cuves et d’un tonneau remplis d’arguadiente (eau-de-vie) et du matériel de distillation nécessaire à sa fabrication. Par ailleurs, la région portuaire de Pisco est depuis plus de 400 ans le siège d’une importante exportation de l’«aguardiente de Pisco». Ce à quoi Pablo Lacoste réplique qu’il faut bien distinguer l’aguardiente du pisco.

Pisco, ville et région péruviennes

Cependant, l’appellation s’appuie en général sur le nom de la zone géographique d’où est issu le produit en question. Or, la région de Pisco est bel et bien au Pérou même si les Chiliens ont rebaptisé en 1936 le village de La Unión en Pisco pour renforcer leurs droits à l’appellation.

Au-delà de l’aspect identitaire, cette querelle reflète également des enjeux économiques. Le Chili dépasse le Pérou autant en termes de production du pisco –36 millions de litres contre 9 millions– que de consommation par habitant –2,3 litres contre 0,22 litre. Aussi la bataille des marchés internationaux avec l’appellation pisco est de taille. Les États-Unis et l’Union européenne importent du pisco d’origine péruvienne et chilienne. Et pour ajouter du piment à la querelle : le Chili est le premier importateur de pisco péruvien.

Cette querelle identitaire n’est donc pas prête de s’éteindre. Alors autant poursuivre le débat autour d’un verre de pisco… chilien ou péruvien. «Salud» !

Alexandra JAUMOUILLÉ

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