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Chili

Le Chili devient le premier pays d’Amérique latine à dire non aux sacs plastique jetables

Selon l’Association des industries du plastique, 3,4 milliards de sacs en plastique environ sont utilisés au Chili chaque année, soit plus de deux cent par habitant. Le vendredi 3 août dernier, Sebastián Piñera, président de la République du Chili, a promulgué une loi récemment votée au Parlement qui prohibe aux commerces de distribuer gratuitement ou de vendre des sacs en plastique. Le Chili est le premier pays latino-américain à se doter d’une telle loi.

Photo : T13

Les sacs en plastique posent un réel problème environnemental. En effet, 400 ans sont nécessaires pour qu’ils se dégradent intégralement. Par ailleurs, les faiblesses des infrastructures dans le ramassage et le recyclage des déchets entraînent une importante pollution des espaces naturels.

Avec cette loi, le Chili espère faire baisser radicalement la consommation de sacs en plastique en divisant par huit le nombre de sacs plastique utilisés dans le pays. Cette mesure est d’ailleurs fortement soutenue par la population. Selon le site de la campagne #chaobolsasplasticas («Ciao sacs en plastique»), 95% de la population approuve cette nouvelle législation.

Toutefois, cette interdiction n’inclut pas tous les types d’emballage en plastique. Certains produits (viande et fromage à la découpe, pain, légumes…) pourront toujours être emballés dans des sacs en plastique. L’objectif des parlementaires et du gouvernement est de supprimer les sacs en plastique donnés en caisse. On assiste d’ailleurs à la multiplication des sacs réutilisables pour remplacer les sacs jetables.

Depuis la promulgation de la loi, les commerces ne peuvent plus donner plus de deux sacs en plastique par client. Les grands magasins ont six mois pour se conformer à la nouvelle législation. Les petites épiceries et autres commerces de proximité bénéficient de deux ans pour mettre la loi en application. Passé cette date, les commerces distribuant ou vendant des sacs en plastique jetables seront passibles d’une amende de 230 000 pesos, ce qui représente environ 300 euros.

Cela ne doit pas faire oublier par ailleurs que les sacs en plastique ne représentent qu’une faible partie de la consommation de plastique. Bien que la mesure aille dans le bon sens, il est clair que le Chili, comme le reste du monde, a encore beaucoup de chemin à faire pour la préservation de l’environnement.

Toutefois, la prise de conscience qui semble s’opérer dans la société chilienne est de bon augure. D’autres mesures sont d’ailleurs prises pour protéger l’environnement. Ainsi, le 3 octobre dernier, a été publié au Journal officiel un règlement obligeant les fabricants et importateurs de pneumatiques à prendre en charge le traitement des pneumatiques usés. En 2021, la moitié des pneumatiques devrait être recyclée, et le gouvernement espère encourager le développement d’une filière de valorisation de ces déchets. D’importantes amendes pour ceux qui ne prendraient pas en charge ce recyclage sont prévues.

Avec 4 000 kilomètres de côtes, le Chili est un des pays les plus concernés par la pollution des océans. Il ne reste plus qu’à espérer que cette législation donne des idées aux autres pays du continent et de la planète pour qu’ils bannissent, eux aussi, les sacs en plastique jetables.

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

Rencontre avec des Mapuches du Chili en tournée en France du 16 octobre au 10 novembre 2018

Les rencontres avec les Mapuches du Chili auront lieu dans différents endroits en France, soit du 16 au 21 octobre en Ardèche, du 22 au 27 octobre dans le Vaucluse, du 28 au 31 octobre sur le Larzac, du 1er au 4 novembre à Lyon et du 5 au 10 novembre à Paris. Le samedi 3 novembre, Nouveaux Espaces Latinos, en partenariat avec l’association Départs, recevront à Lyon quatre Mapuches du Chili venus partager, le temps d’une conférence, leur vie et leurs luttes quotidiennes.

Photo : Association Départs

Créée en 2003, l’association Départs organise des voyages, prône un tourisme responsable tourné vers l’échange, favorise l’élaboration de projets solidaires en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Ces séjours sont conçus en partenariat avec des structures locales, les accompagnant dans la réalisation de leurs projets éducatifs, de protection de l’enfance, de développement de l’agriculture, etc.  Départs est mue par l’envie de mettre son expérience du voyage solidaire au service des populations locales afin qu’elles deviennent actrices de leur développement.

Les Mapuches (en Mapudungun, langue Mapuche, «mapu» signifie terre et «che» peuple) sont l’un des peuples autochtones d’Araucanie, région centrale du Chili. Ils sont 600 000 sur le territoire chilien, et la plupart vivent à Santiago, la capitale. «Le peuple de la terre» communie avec la nature depuis des millénaires et entend préserver son agriculture traditionnelle, son identité, sa spiritualité mises à mal de longue date. Il lutte avec acharnement pour la restitution de «Nag Mapu», sa terre-mère, dont il ne lui reste qu’une infime partie, la plus importante ayant été cédée au XIXe siècle par le gouvernement aux grands propriétaires terriens et aux colons européens.

Quatre d’entre eux sont conviés à nous entraîner dans leur culture, partager leur quotidien, nous expliquer les dangers qu’encourent leur peuple et leur agriculture ainsi que les enjeux écologiques, économiques et culturels de leur combat. Claudia Alejandra Conuequir Panguilef, enseignante en maternelle, transmet aux enfants la culture et la langue mapuches. Elle est d’autre part engagée dans la préservation des forêts primaires et dans la lutte contre les centrales électriques.

Tisserande, Isabel del Transito Currivil Nahuel a appris cet art avec sa mère et sa grand-mère. Créés à partir de fibres et teinture naturelles, ses tissages symbolisent le lien des Mapuches avec la nature et le cosmos. Parce que la jeune génération oublie parfois ses origines, Hector Kurikeo Melivilu, musicien et sculpteur, a entrepris de lui raconter son histoire, de lui expliquer ses coutumes, ses cérémonies et ses rituels. C’est aussi avec les voyageurs qu’il partage son savoir. Camilo Enrique Mariano Cayupil est machi, homme médecin qui soigne à l’aide de plantes médicinales et d’incantations afin de rétablir l’équilibre du patient, car pour les Mapuches, l’esprit, le corps et l’âme ne font qu’un.

Géraldine GIRAUD

Association Départs : BP 20008, 13350 Charleval. Tél : 06 20 74 13 05  – Mail

Le pape François exclut de l’Église le prêtre chilien Fernando Karadima accusé d’abus sexuels

Fernando Karadima, un ancien prêtre chilien charismatique, avait été condamné une première fois par l’Église en 2011 à une vie de «prière et de pénitence» après s’être rendu coupable d’abus de mineurs. En démettant de l’état clérical Karadima, le pape lui inflige la peine maximale et tente de rectifier le tir après le voyage catastrophique du souverain pontife au Chili au début de l’année 2018.

Photo : Rome report

Le Vatican a annoncé vendredi dernier la «décision exceptionnelle en conscience et pour le bien de l’Église» de démettre de l’état clérical le prêtre chilien Fernando Karadima, une des figures les plus emblématiques du clergé chilien, connu pour ses liens étroits avec les élites politiques et économiques du pays dans les années 1980. Aujourd’hui âgé de 88 ans, il avait été jugé une première fois en 2011 par la justice chilienne pour des actes de pédophilie dans les années 1980 et 1990 avec un classement sans suite pour prescription des faits. L’énorme impact des témoignages de quatre victimes à la télévision en 2010 avait conduit la justice religieuse à condamner Karadima à se retirer pour «une vie de prière et de pénitence» à l’issue d’une procédure canonique au Vatican.

Vendredi dernier, le pape François a alourdi la peine à son niveau maximal, en dispensant «El Santo» de toutes ses obligations ecclésiales. Pourquoi cette décision tardive, sept ans après que l’Église du Chili a demandé pardon pour toutes les agressions sexuelles d’enfants commises par les membres du clergé ? Cette affaire est revenue sur le devant de la scène en 2015 lorsque le pape a décidé de nommer Mgr Juan Barros, évêque d’Osorno, alors qu’il était soupçonné d’avoir couvert les agissements de Fernando Karadima. Lors de sa visite au Chili en début d’année 2018, le pape argentin avait pris la défense de Mgr Barros, réclamant des preuves de son implication. Cette prise de position a suscité l’indignation et le voyage papal a vite tourné au désastre, Barros apparaissant comme le symbole de l’impunité et de l’omerta qui règne dans les rangs du clergé en ce qui concerne les scandales de pédophilie.

Revenu à Rome fin avril, le pape retourne finalement sa soutane. Il s’entretient avec trois victimes de Fernando Karadima puis convoque mi-mai la trentaine d’évêques du Chili pour trois jours de réflexion, à l’issue desquels ils ont tous remis leur démission. Le pape a depuis accepté sept de ces démissions, dont celle de Mgr Barros. L’étau se resserre donc autour de l’Église catholique chilienne en pleine tourmente. Le scandale a pris de l’ampleur cette année avec 119 enquêtes en cours pour agressions sexuelles présumées visant le clergé catholique.

D’une manière plus globale, la «tolérance zéro» promise par le pape François en 2013 lors de son intronisation est encore loin d’être d’actualité, malgré quelques avancées dans la reconnaissance des victimes. La crise semble loin d’être achevée, comme en témoignent les scandales récents non seulement au Chili, mais aussi en Allemagne et en Pennsylvanie.

Gabriel VALLEJO

Quarante-cinq ans après, la mémoire toujours embarrassante du coup d’État au Chili

11 septembre 1973, les avions des Forces aériennes bombardent le palais présidentiel de la Moneda, au cœur de Santiago. Une fois le pouvoir entre leurs mains, les militaires organisent la répression de tous les opposants politiques. Entre septembre et novembre 1973, le Stade national de Santiago sert de prison politique.

Photo : HispanTV

11 septembre 2018, le ciel est clair en sortant de la ligne de métro flambant neuve qui mène au Stade national. Il est 20 h, et une «diablada», danse des diables, nous montre la direction du rassemblement. Devant le stade, une foule immense, bien plus qu’attendue. Une scène sur laquelle se succèdent des artistes pour un concert gratuit. Lorsqu’Inti Illimani chante, la foule reprend en cœur El pueblo unido avec beaucoup d’émotion. Un peu plus loin, des sculptures éphémères de pieds se mêlent aux affiches demandant «Où sont-ils ?». Où sont les disparus ? Les sculptures de pieds font référence aux pieds que les Chiliens retrouvent parfois dans le désert, dernières traces des disparus dans les fosses communes du régime.

En s’approchant du stade, on croise également, sur une sorte de petite place, des gens se prenant dans les bras. Sur une musique un peu hypnotique et quelques mots de consolation, on peut étreindre son voisin et se laisser aller à l’émotion. Nous continuons notre chemin jusqu’à l’entrée du Stade. Énormément de monde veut entrer. Il nous faut patienter un peu, puis nous pénétrons dans le stade. Au cœur du bâtiment, avant d’atteindre la pelouse, plusieurs expositions raconte l’histoire de ce lieu devenu camp de prisonniers politiques, en plein cœur de Santiago. Durant deux mois, 40 000 personnes vont passer par ces lieux sinistres.

Dans les gradins, un petit carré de sièges concentre toute l’attention. Ce sont les sièges datant de cette époque-là, les mêmes que l’on voit sur les photos en noir et blanc. En sortant du stade, on a un peu le moral en berne. Et l’on suit alors une fanfare qui joue, elle aussi, El pueblo unido. On la suit jusqu’à un petit bâtiment dans lequel un mur est recouvert de plaques de cuivre gravées des noms des 504 femmes identifiées qui ont été tuées ici. Elles ont sans doute été beaucoup plus, mais beaucoup n’ont pas été identifiées. Parmi ces 504-là, trois sont françaises. On ressort, le moral au plus bas.

Étonnement, la foule ne semble pas si triste. Il y a bien sûr quelques effusion de larmes, mais finalement les concerts, les activités, rendent la commémoration moins triste. Même si cela reste toutefois émouvant.

Le sinistre anniversaire de la chute de la démocratie a beaucoup occupé les médias ces derniers temps. De nombreuses personnalités ont été invités à partager leurs souvenirs et nous avons vu fleurir des éditoriaux un peu partout. Des nauséabonds, des frais, des beaux, des intelligents et des stupides. Des menteurs aussi. La Tercera, un des principaux journaux du pays, a publié cette semaine une série d’entretiens.

Une partie des personnalités interrogées, comme Ricardo Lagos, président de la République chilienne de 2000 à 2006 qui a assisté au coup d’État et au bombardement de la Moneda avant de s’exiler, mettent en avant les profondes divisions qui existaient à l’époque dans la société chilienne et la polarisation à l’extrême du monde politique. L’actuel président, M. Piñera présente les choses d’une façon similaire, parlant d’une «démocratie profondément malade» dans les années 1970. Il tient à ajouter tout de même qu’en aucun cas cela pourrait justifier les violations aux droits de l’homme dont s’est rendue coupable la dictature.

Guillermo Teillier, actuel dirigeant du Parti communiste, se souvient surtout de la clandestinité, des dossiers du Parti brûlés à la hâte, de la torture… Et d’Eduardo Frei Montalva, leader en 1973 de la Démocratie Chrétienne, démocrate et ancien président qui appuie le gouvernement militaire. Il se souvient surtout de ce sentiment de trahison et de lâcheté de la Démocratie Chrétienne qui s’est ralliée aux militaires.

Enfin, des partisans du gouvernement militaire ont également pu raconter leurs souvenirs. Andrés Allaman, à l’époque porte-parole des étudiants du Parti national, voit le coup d’État comme l’évènement qui a permis d’échapper à «la dictature communiste». Carlos Cacéres, ancien ministre de Pinochet, met en avant sa «joie» lors de l’annonce du coup d’État, présente le bombardement de la Moneda comme «nécessaire» et minimise les responsabilités dans les violations des droits de l’homme, expliquant que jamais ce ne fut une politique de l’État… L’ancien militant Francisco Vidal quant à lui reconnaît que son soutien au coup d’État fut une erreur. Il a ensuite rejoint le Parti socialiste et fut ministre sous la présidence de R. Lagos et M. Bachelet.

Toutes ces histoires individuelles mettent parfaitement en lumière la problématique sous-jacente dès lors que l’on s’intéresse aux questions de mémoire : la mémoire n’existe pas, il existe une multitude de mémoires individuelles qui forment des mémoires collectives qui s’opposent.

Chacune des mémoires porte en elle, au minimum, la «vérité» d’un ressenti, de sentiments vis-à-vis des événements vécus. Dans les sphères progressistes, politiquement plutôt à gauche, la violence de la répression, en plus des séquelles physiques, a bien sûr laissé des cicatrices psychologiques personnelles et collectives. Cette mémoire est donc aussi composée de la colère, du dégoût, de la souffrance des tortures, de l’exil traumatisant. Toute cette mémoire se fonde sur des faits vécus, et les nier serait absolument malhonnête. La torture, les disparitions forcées, l’assassinat méthodique des opposants politiques ont bel et bien existé.

Chez les conservateurs, la mémoire des expropriations et nationalisations, la peur des milieux aisés devant la politique d’Allende ont pu également créer des traumatismes et donc une mémoire complètement différente. Cette partie de la population a donc vu, dans l’avènement de la dictature et dans la violence exercée par celle-ci, une guerre défensive, non seulement pour une classe de privilégiés, mais également pour un modèle social, politique et culturel. Deux mémoires antagonistes sont donc bâties sur des expériences de vie tout à fait réelles.

Mais ces deux mémoires antagonistes, puisque empreintes de subjectivité, ne sont que mémoire et laissent de côté des faits que l’histoire doit prendre en compte. Par exemple, lors de l’élection de 1970, Salvador Allende est élu, conformément à la Constitution en obtenant 36,6 % des votes. L’idée donc que l’armée serait intervenue contre l’avis de la majorité de la population est fausse. En revanche, l’idée que l’armée est intervenue en position légitime est fausse également, pas plus que l’idée qu’Allende n’était pas légitime : l’opposition, qui avait la majorité à la Chambre des députés, n’avait pas une majorité suffisante pour destituer le Président. C’est précisément ce cul-de-sac constitutionnel qui a précipité les événements. Et cela démontre clairement que les mémoires ne font pas l’histoire, car elles laissent de côté une partie des faits.

Dans le cadre de l’actuel questionnement du Chili vis-à-vis de son passé, David Rieff (essayiste qui a consacré plusieurs ouvrages aux questions de mémoire) était l’invité la semaine dernière de l’université Diego Portales et a participé à une discussion au musée de la mémoire. Ce n’est pas un hasard si ce musée a accueilli l’essayiste nord-américain. La structure a en effet été au cœur d’une tempête médiatique il y a quelques semaines : M. Piñera a nommé au ministère de la Culture Mauricio Rojas. Aussitôt, des interviews de 2015 et 2016 ressortent. Dans celles-ci, M. Rojas qualifie le musée de la mémoire de «montage», et ajoute qu’il s’agit «d’un usage éhonté et mensonger d’une tragédie nationale». Levée de boucliers, tentatives de justifications de l’intéressé, soutien des nostalgiques de Pinochet… Afin de calmer la tempête, la démission en moins de 90 heures.

Mais la boîte de Pandore est ouverte. La droite exulte : elle peut enfin, presque légitimement, critiquer ouvertement ce musée et proposer sa propre mémoire des années 1970. Au risque de dire des âneries. Quelle que soit la mémoire, les faits ne peuvent être éludés, et ce musée fait très attention à ne pas glisser dans la propagande.

On peut certes y voir de nombreux documents sur la répression politique sous le régime de Pinochet. On peut y voir les images du bombardement de la Moneda, les déclarations instituant la junte militaire, puis lire, voir, entendre, les témoignages des personnes victimes de la dictature. L’exposition d’un lit de torture, les pages issues du manuel de l’officier chilien donnant des méthodes pour faire souffrir sans tuer, les objets fabriqués par les prisonniers politiques, les photographies et lettres des exilés, des personnes assassinées à l’étranger, tous ces documents côtoient des affiches des quatre coins du monde appelant à la fin des violences.

Mais comme le soulignent plusieurs personnalités, il n’est jamais question de politique, d’être pour ou contre Allende. À l’accusation de «montage», nous pourrons opposer que ce musée ne nie en aucun cas la violence d’autres groupes politiques, ne justifie pas les attentats ou ne fait pas la promotion du MIR (Movimiento de la izquierda revolucionaria, d’extrême-gauche). Retracer les faits qui ont permis la torture et la répression, expliquer les méthodes de tortures, les conséquences physiques et psychologiques n’est pas mettre en avant une politique, encore moins manipuler les faits et l’opinion.

Nous pouvons, tout au plus, déplorer le nom de cette structure. La mémoire, cela n’existe pas. Mais ce musée ne parle pas des mémoires. Ce musée documente la torture et les crimes contre les droits de l’homme dont se sont rendus coupables les militaires durant cette période. Le nom complet est d’ailleurs «Musée de la Mémoire et des Droits Humains». Peut-être les droits humains seraient-ils suffisants.

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

À Quintero et Puchuncavi, la pollution industrielle tue depuis cinquante ans au Chili

Fin août, la situation devenait intenable. Les manifestations se multipliaient, les écoles étaient fermées. La cause de toute cette agitation : la pollution record de l’air dans ces petites communes au nord de Valparaíso qui a intoxiqué plus de trois cents personnes. Le méthylchloroforme (solvant interdit dans l’Union européenne), le nitrobenzène (classé comme «très toxique»), le toluène (irritant pour l’œil, la peau et les voies respiratoires), l’arsenic et le dioxyde de soufre (irritant lui aussi pour les yeux et les voies respiratoires) sont les principaux responsables de ces intoxications.

Photo : Quintero/La Otra Voz

En une seule journée, de nombreuses personnes ont été recensées comme intoxiquées, présentant nausées, vomissements et douleurs, et plusieurs d’entre elles ont été hospitalisées. C’est le résultat d’une seule journée d’ouverture de l’école. Dès le lendemain, celles-ci étaient de nouveau fermées. La situation est si grave que l’on n’hésite plus ici à parler de «zone sacrifiée».

Les enfants et les personnes aux voies respiratoires fragiles sont les premières victimes de ces produits toxiques. Depuis une cinquantaine d’années, les cas d’intoxications se multiplient, entraînant maladies et décès.

Ces violents épisodes de pollution qui mettent en péril la santé de nombreux habitants sont directement liés aux nombreuses usines de la zone. Au mépris de la santé publique et avec la bénédiction des autorités, de grandes entreprises ont installé de nombreuses usines de traitement des minéraux et des raffineries, qui rejettent sur les communes de Quintero et Puchuncavi des gaz nocifs.

L’air devient bien sûr irrespirable dans ces communes, mais ce n’est pas tout : la terre et l’eau sont également contaminées. La productivité de la terre dans la région s’est effondrée, l’eau courante et l’alimentation sont également contaminées et les populations en veulent aux pouvoirs publics qu’elles accusent de ne pas se soucier de la qualité de vie des habitants et de ne rien avoir fait pour prévenir une telle situation.

Un exemple de cette insouciance et de cette inaction est l’absence de systèmes de mesure permettant de contrôler ce type de pollution. Le seul système capable de repérer certains produits nocifs est basé à Santiago. Il a fallu attendre le 28 août pour que le président de la République annonce un plan comprenant plusieurs volets : envoi de renforts médicaux, mises en place de contrôle de qualité de l’eau, des sols et de l’air (jusqu’alors seules les entreprises présentes sur la zone étaient équipées pour mesurer la pollution), améliorer l’infrastructure de l’hôpital de Quintero (réparer le toit et les réseaux électriques par exemple).

Le 4 septembre, le député de la circonscription touchée, Luis Pardo, a clairement évoqué la possibilité que ces épisodes de pollution soient dus aux entreprises installées dans la zone. La pollution est, en effet, causée par «des éléments chimiques, tous de la famille des hydrocarbures» selon Jorge Martínez, l’intendant régional.

Les entreprises telles que GNL Quintero (usine de raffinage de gaz), ENAP (Entreprise nationale du pétrole), Oxiquim (production de produits chimiques) et la Codelco (Corporation nationale du cuivre) entres autres réfutent toutes responsabilités dans ces épisodes de pollution. Ces négations ont été abondamment commentées, en particulier celle d’Oxiquim. Il faut dire que le président de cette entreprise n’est autre que l’avocat personnel du président de la République, Sebastián Piñera.

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

Macarena Valdés et Santiago Maldonado, morts pour avoir défendu les peuples indigènes

Être militant n’est pas sans risques en Argentine et au Chili. Macarena Valdés et Santiago Maldonado incarnent l’oppression subie par ceux qui défendent les communautés indigènes et l’environnement. Les voix s’élèvent de l’autre côté de l’Atlantique mais les crimes se perpétuent, ces deux portraits ne sont que deux exemples parmi tant d’autres. 

Photo : Resumen Latinoamericano

La région de Los Ríos (Région des Fleuves), terre de forêts, et de fleuves bien sûr, à 750 kilomètres au sud de Santiago, est l’une des régions où la population mapuche est très présente. Les Mapuches sont des indigènes du sud du Chili, et ils luttent aujourd’hui pour la sauvegarde de leur culture et de leur langue. Très souvent, cette défense de leur spécificité culturelle s’accompagne d’une lutte pour la sauvegarde de l’environnement. Toutefois, s’opposer aux grandes entreprises qui exploitent les ressources naturelles du Chili n’est pas sans risque.

Macarena Valdés le savait, mais ne l’acceptait pas. Cette jeune femme de 32 ans, qui faisait partie de la communauté mapuche installée à Panguipulli, a été retrouvée pendue le 22 août 2016 à son domicile. La police a conclu à un suicide. Mais pour les défenseurs de la communauté mapuche et pour les militants écologistes chiliens, cela ne fait aucun doute : Macarena Valdés a été assassinée à cause de son opposition à une centrale hydroélectrique.

L’entreprise RP Global, au travers du holding RP Global Chile Energías Renovables formé avec le groupe de distribution électrique Saesa, a en effet entrepris en 2015 la construction d’une centrale hydroélectrique sur la commune de Panguipulli, proche du hameau Tranguil où vivait Macarena Valdés, ainsi que son mari et leurs quatre enfants.

RP Global est une transnationale de l’énergie présente en France (où elle exploite quatre sites éoliens), au Portugal, en Allemagne, au Chili, au Pérou, et dans de nombreux autres pays dans le monde entier. Elle est active à la fois dans l’hydroélectrique, le solaire et l’éolien. Lors de la construction de cette centrale sur le Río Tranguil, l’entreprise est décidée à installer des câbles électriques à travers le terrain sur lequel vivait la famille Valdés.

À partir de ce moment-là, les choses se compliquent. La famille Valdés, et en particulier Macarena, s’oppose au projet et refuse que l’entreprise pénètre sur le terrain pour installer les câbles à haute tension. Le 1er août 2016, Macarena est à la tête d’une manifestation qui bloque l’accès au terrain jusqu’à ce que la gouverneure de Valdivia ordonne à l’entreprise de se retirer. La gouverneure accepte le même jour d’organiser une réunion avec les opposants au projet.

Cette réunion a lieu le 19 août et aborde des questions d’ordre général. La gouverneure annonce le report de sa décision, le temps de vérifier certains éléments. Le 21 août, un véhicule de l’entreprise arrive sur le terrain et deux hommes parlent à sa propriétaire, Mme Palnemilla. Ils lui demandent d’expulser la famille, ce qu’elle refuse. Les deux hommes lui auraient alors dit que «quelque chose de mauvais pourrait arriver à l’un d’entre [eux] s’[ils décidaient.] de rester». Le lendemain, Macarena Valdés est retrouvée pendue à son domicile.

Pour les communautés mapuches, il ne fait aucun doute que Macarena a été assassinée. Après que la police a conclu à un suicide, la communauté a entrepris ses propres recherches. Selon des expertises privées, des incohérences graves mettent en doute la version officielle : l’autopsie révèle que les cervicales de Macarena Valdès n’étaient pas cassées comme cela aurait été le cas si elle s’était suicidée. Par ailleurs, la propriétaire du terrain n’a pas pu relater à la police d’investigation les menaces qui ont été proférées le 21 août, les forces de l’ordre ayant refusé d’enregistrer sa plainte.

Au-delà du décès de Macarena Valdés, la communauté mapuche, dont le message est porté par Marcelino Collio, continue de dénoncer les agissements de l’entreprise. Le 23 août 2016, le lendemain de la mort de Macarena, l’entreprise pénètre une nouvelle fois sur le terrain, accompagnée des forces spéciales et de véhicules blindés. La communauté résiste une nouvelle fois et des violences éclatent entre la police et les manifestants, jusqu’à ce que les autorités locales ordonnent le retrait de l’entreprise et des forces de l’ordre. Malgré tout, l’entreprise revient à la charge le 13 octobre de la même année, toujours accompagnée de la police et de véhicules blindés. Cette fois, ils réussissent à installer les câbles électriques.

La communauté et l’Observatoire latino-américain des conflits environnementaux continuent de dénoncer ce projet, qui viole la Convention 169 relative aux peuples indigènes et tribaux de l’Organisation internationale du travail pourtant signée par le Chili. Cette convention rend obligatoire la consultation des populations locales en cas de tels projets. De plus, il semble que ce projet viole les restrictions édictées par le Service national de tourisme qui protège cette zone. Par ailleurs, la centrale affecte huit kilomètres du fleuve contre les deux initialement prévus et autorisés, et n’a pas fait l’objet d’une étude d’impact sur l’environnement, en plus d’avoir dévié le cours du fleuve de 200 mètres environ. Enfin, RP Global a installé illégalement la salle des machines sur un terrain appartenant à une famille de la communauté.

Par-delà les sommets enneigés des Andes, les communautés mapuches argentines sont elles aussi en lutte. Le plus grand propriétaire terrien d’Argentine est le groupe italien Benetton, que l’on ne présente plus. Dans la province Chubut, la communauté Pu Lof occupe donc un terrain revendiqué par le groupe Benetton depuis 2015. En 2017, lors d’une intervention de la gendarmerie argentine, le militant Santiago Maldonado disparaît. Son corps est retrouvé noyé 78 jours plus tard, comme vous le racontait Espaces Latinos le 27 octobre dernier.

En novembre, c’est au tour de la communauté Lof Lafken Winkul Mapu, qui occupe une terre dans la province du Río Negro, d´être victime de la répression. La police fédérale intervient sur l’ordre d’un juge pour déloger les occupants d’une parcelle, puis recherche les Mapuches qui se sont réfugiés dans la montagne. Le groupe Albatros explique avoir alors essuyé des tirs de gros calibre. Ils ont riposté. Quelques minutes plus tard, Rafael Nahuel redescend la colline, soutenu par deux camarades. Il meurt en quelques minutes, les intestins et le foie perforés par une balle venant de derrière lui.

À ce jour, la centrale de Tranguil continue de fonctionner. Les gouvernements chilien et argentin continuent d’enfreindre la Convention 169 de l’OIT qu’ils ont ratifiée. Les conflits environnementaux se multiplient au Chili, en Argentine, mais également dans d’autres pays du continent. Et des militants écologistes sont assassinés, de Mexico à la Terre de feu. En 2016, selon Global Witness, ils furent 200 à être assassinés en défendant l’environnement dans le monde, dont 120 en Amérique latine. Macarena Valdés n’apparaît pas dans cette liste. Le rapport de l’ONG concernant l’année 2017 n’a pas encore été publié. Combien de militants latino-américains figureront sur cette liste ?

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

Suivant l’exemple argentin, les femmes chiliennes réclament le droit à un avortement libre

Le mercredi 25 juillet avait lieu la sixième marche pour le droit à l’avortement libre, gratuit et sûr au Chili. Plusieurs collectifs revendiquent ce droit après avoir obtenu, l’an dernier, le droit à l’avortement dans trois cas de figure : en cas de viol, de fœtus non-viable ou de danger pour la mère.

Photo : La Tercera

De Copiapo, une petite ville du nord, à Santiago, la capitale, et dans une vingtaine d’autres villes ont donc eu lieu des rassemblements et des manifestations de militantes et militants abordant le foulard vert, symbole de la revendication. La marche a rassemblé 50 000 personnes à Santiago selon les organisatrices, (8 000 selon les forces de l’ordre), 7 000 à Valparaiso, ville où se situe le Parlement.

Sur le modèle de leurs «hermanas» argentines, les militantes comptent bien se faire entendre, un an après la décision du Tribunal constitutionnel. Elles considèrent que la dynamique joue en leur faveur : les Argentines ont remporté une victoire politique importante le 14 juin lorsque les députés ont voté en faveur de la dépénalisation totale de l’IVG et les dernières élections au Chili ont fait rentrer une nouvelle formation de gauche au Parlement.

On estime qu’au Chili, 120 000 à 150 000 interruptions volontaires de grossesse sont pratiquées chaque année. Mais en un an, seules 309 femmes ont pu bénéficier d’une prise en charge au sein d’un établissement de santé.

La raison ? Tout d’abord les strictes conditions dans lesquelles une IVG peut avoir lieu et qui excluent de nombreuses femmes. Ensuite, la possibilité pour les établissements de santé de recourir à «l’objection de conscience institutionnelle». À la différence d’une objection de conscience personnelle, la direction et les propriétaires d’établissements privés peuvent interdire à tout le personnel soignant de pratiquer l’IVG. Cela pose un vrai problème d’accès, en particulier pour les régions isolées où il est courant qu’il n’y ait qu’un seul établissement accessible. En effet, le secteur privé est extrêmement présent dans le milieu médical et une partie des cliniques sont aux mains de groupes religieux qui refusent de pratiquer l’IVG, quel qu’en soit le motif.

Pour Francesca, du collectif «Pan y Rosas», l’objectif de la Marche du 25 août est avant tout d’inciter la sphère politique à s’emparer de la question. D’après elle, l’Argentine a « montré l’exemple et ouvert le débat pour toute l’Amérique latine » et elle espère que le Frente Amplio, parti de gauche que l’on peut comparer à Podemos en Espagne, va tenir sa promesse de campagne en menant ce thème devant le Congrès. Le Frente Amplio, qui compte 20 députés sur 155, était présent lors de la Marche pour l’avortement, aux côtés de nombreux collectifs tels que Izquierda Libertaria ou le Parti communiste.

Toutefois, les marches du 25 juillet ont connu quelques accrocs. À Santiago, trois femmes ont été poignardées en marge de la manifestation mais leurs jours ne sont pas en danger. Par ailleurs, une contre-manifestation organisée par le groupuscule néo-nazi «Mouvement social patriote» a dressé des barricades pour empêcher la manifestation de se tenir. Ce groupuscule a également déployé une banderole appelant à la «stérilisation» des manifestantes et déversé du sang et des viscères animaux dans une rue que devait emprunter la manifestation. Preuve que la question de l’avortement divise encore profondément la société et que la lutte féministe ne fait que commencer.

Enfin, ce mardi 21 août, des députés féministes du Frente Amplio ont déposé un projet de loi autorisant l’avortement libre. Le même jour, la droite a déposé un amendement constitutionnel qui vise à inscrire le «droit à la vie dès la conception». Les foulards verts et les foulards bleus étaient tous deux présents aux conférences de presse dans un hall du parlement et se sont défiés de la voix. Heureusement, cela n’a pas déraper en violence physique.

Matthieu LIMOUZIN

Ces revendications en faveur d’un avortement légal, sûr et gratuit commencent à se répandre dans toute l’Amérique latine, avec notamment des points de fortes tensions en Argentine et au Brésil. Nous reviendrons sur ce sujet dans les prochaines newsletters.

Michelle Bachelet nommée Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme de l’ONU

Après l’approbation de l’Assemblée générale à l’unanimité de ses 139 États membres, le Secrétaire général de l’ONU, M. António Guterres, a nommé Mme Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme.

Photo : Radio-Canada

Ayant achevé, en mars dernier, son second mandat de présidente du Chili (2014-2018), Michelle Bachelet prend la direction de l’un des organismes les plus prestigieux de l’ONU. Elle succède à M. Zeid Ra’ad Al-Hussein, prince de la Jordanie, contesté pour ses prises de position un peu tranchées sur certaines affaires internationales.

Personnalité dont le leadership est incontesté au Chili et internationalement, Michelle Bachelet a été la première femme à être élue à la tête de l’État chilien entre 2006 et 2010, après avoir été ministre de la Défense (2002). Après son premier mandat, elle était aussi devenue la première Directrice exécutive de l’ONU Femmes. À 66 ans, Michelle Bachelet n’est donc pas une novice des instances onusiennes. Elle a été la première directrice d’ONU Femmes, l’agence des Nations unies promouvant l’égalité entre femmes et hommes, à sa création, en 2010.

«Elle prend ce poste à une période ayant de graves conséquences sur les droits humains», a déclaré António Guterres, secrétaire général de l’ONU, quelques instants après l’officialisation de sa nomination, qui se réjouit de la nomination de Michelle Bachelet, «pionnière, une visionnaire, une femme de principes et une extraordinaire leader des droits de l’homme pour ces temps difficiles».

Reconnue défenseure des droits de l’homme, Mme Bachelet est un médecin-pédiatre qui est entrée au gouvernement du président Ricardo Lagos comme Conseillère au ministère de la Santé, puis est devenue la première femme chilienne à diriger ledit ministère en 2000 et, plus tard, en 2002, celui de la Défense.

Dans les années 1970, elle fut militante socialiste et des droits de l’homme, ce qui lui a valu à elle et à ses parents le statut de prisonniers politiques. Elle a été détenue et torturée avec sa mère par la police politique du dictateur en 1975. Son père, Alberto, général de l’armée de l’air opposé au général Pinochet, fut arrêté à la suite du coup d’État militaire en 1973, et mourut en prison. Après leur libération, Mme Bachelet et sa mère ont passé plusieurs années en exil en Allemagne. Elle est revenue au Chili en 1979, a achevé ses études de médecine commencée en exil et a participé, au sein d’une institution, aux progrès dans la santé infantile et publique. Titulaire d’un diplôme de médecine, elle a également étudié la stratégie militaire à l’Académie chilienne de la Stratégie et des Politiques et à l’Inter-American Defense College des États-Unis.

«Profondément honorée par cette nomination», Michelle Bachelet a remercié par un tweet la confiance du Secrétaire général de l’ONU António Guterres, et a annoncé qu’à partir du 1er septembre, elle assumera cette nouvelle étape de sa vie et se prépare déjà à accomplir ce très important nouveau rôle. La Communauté d’États latino-américains et caraïbes, représentée par l’ambassadeur argentin auprès de l’ONU, Martín García Moritán, se félicite de cette nomination.

Lorsqu’elle prendra ses fonctions, Michelle Bachelet aura pour mission d’apaiser les tensions nées des positions contestées de son prédécesseur, Zeid Ra’ad Zeid Al-Hussein, qui a souvent provoqué la controverse, perdant ainsi le soutien de plusieurs pays influents. Il avait, par exemple, qualifié le Premier ministre hongrois Viktor Orbán de «raciste» et le président américain Donald Trump de «dangereux». Cela l’a poussé à ne pas solliciter de second mandat, notamment après les critiques acerbes des États-Unis, de la Russie et de la Chine au cours de ses quatre années à la tête de l’institution.

«Si elle est choisie, Michelle Bachelet aura sous sa responsabilité l’une des charges les plus difficiles au monde, à un moment où les droits de l’homme subissent une attaque généralisée», estimait, avant l’annonce d’António Guterres, le directeur de Human Rights Watch, Kenneth Roth. «En tant que victime elle-même, elle amène à ce rôle une perspective unique sur l’importance d’une défense vigoureuse des droits humains», ajoute-t-il, faisant allusion aux souffrances endurées par l’ancienne présidente chilienne sous la dictature d’Augusto Pinochet.

Cette fonction est considérée comme l’une des plus complexes au sein de l’ONU et ses dirigeants ont été assez souvent la cible de critiques et de pressions. Michelle Bachelet, personnalité charismatique, a des convictions fortes sur la défense des droits de l’homme, elle l’a démontré en étant à la tête de l’ONU Femmes. Elle a une véritable vision politique et saura sûrement concilier le sens de l’autorité, de la justice, avec celui de la modération et de la bienveillance pour traiter les enjeux les plus difficiles.

Olga BARRY

La Cour suprême chilienne libère cinq condamnés pour crimes contre l’humanité

Punta Peuco est un nom qui n’évoque pas grand-chose, voire rien du tout en Europe. En revanche, au Chili, c’est un nom très connu. Il s’agit d’une prison. Une prison dans laquelle sont incarcérées les personnes condamnées pour des crimes commis lors de la dictature, sujet encore brûlant au Chili.

Photo : radioUchile

Le 31 juillet dernier, la Cour suprême du pays a de nouveau provoqué de forts remous lorsqu’elle a décidé d’accorder la liberté conditionnelle à cinq condamnés de Punta Peuco et de Colina I, une autre prison.

Le 26 juin dernier, le juge Milton Juica a pris sa retraite après cinquante ans de carrière et a donc quitté la Cour suprême. Influent membre de cette Cour et fervent défenseur des droits de l’homme, son départ a ouvert la voie à une nouvelle politique concernant les condamnés pour crimes contre l’humanité.

Ainsi la Cour suprême a fait le choix de désavouer la Cour d’appel et la Commission Ad Hoc qui se sont toutes deux prononcées contre la liberté conditionnelle pour ces sept détenus. Ces dernières s’appuyaient sur les expertises psychologiques montrant que les détenus ne montraient aucun signe de repentir et/ou ne paraissaient pas avoir conscience de la gravité de leurs actes. Le 31 juillet, la Cour suprême a décidé que ces expertises psychologiques n’étaient pas suffisantes pour refuser la libération conditionnelle.

Condamnés pour des violations de droits de l’homme, les détenus de cette prison spéciale proche de Santiago bénéficient souvent de soutiens dans la classe politique. Le ministre de la Justice et des Droits de l’Homme Hernán Larraín soutient ainsi la Cour suprême, après avoir été un ardent défenseur des militaires inculpés et condamnés.

Le député Osvaldo Urrutia soutient également le jugement de la Cour suprême, affirmant même que «aucun des détenus de Punta Peuco n’a commis de crimes contre l’humanité». Toutefois, les détenus de cette prison ont été condamnés pour des crimes tels que meurtre, kidnapping, disparition forcée, actes de tortures…

Les détenus libérés aujourd’hui avaient été condamnés pour leur participation à la séquestration d’un médecin, à la mort d’un chimiste et à la séquestration d’un opposant politique.

Aujourd’hui, une partie de la société civile s’insurge contre la décision de la Cour suprême. Alicia Lira, présidente de l’Association des familles des exécutés politiques, dénonce une décision «qui crée un précédent néfaste». «C’est une infamie de la Cour suprême, une gifle à la démocratie et aux victimes, à tous ceux qui cherchent depuis si longtemps la vérité et la justice» ajoute Lorena Pizarro, présidente de l’Association des familles de détenus disparus.

La députée Carmen Hertz parle pour sa part d’une «décision préoccupante, grave, [qui] viole tous les principes et les jurisprudences des tribunaux pénaux internationaux sur les bénéfices carcéraux aux génocidaires ou criminels contre l’humanité».

La Cour interaméricaine des droits de l’homme a d’ores et déjà été saisie par le groupe Londres 38, espacio de memorias. Pour cette organisation, la décision de la Cour suprême contrevient à la déclaration de la Cour interaméricaine des droits de l’homme pour qui les condamnés doivent avoir reconnus la gravité des crimes perpétrés avant de pouvoir bénéficier d’aménagement de peine.

Matthieu LIMOUZIN

Interview de Roland Dubertrand, nouvel ambassadeur de France au Chili

Alors que se finalisaient les derniers préparatifs du 14 juillet, l’édition de Santiago de Lepetitjournal.com, le média des Français, des francophones et des francophiles à l’étranger, a pu échanger avec M. Roland Dubertrand, nouvel ambassadeur de France au Chili, qui leur a confié ses premières impressions sur le pays, ses échanges avec le Président Piñera ou encore les principaux enjeux de sa mission diplomatique.

Photo : Lepetitjournal Santiago

Cela fait un peu plus de 100 jours que vous êtes arrivé à la tête de l’Ambassade de France au Chili. Quel premier bilan tirez-vous de votre mission ?

Je suis arrivé le 8 mars, juste avant la prise de fonction du Président Sebastián Piñera. Ce qui m’a le plus frappé en 4 mois, c’est à la fois le fait que nous avons un dispositif français important et une relation bilatérale très vivante et très dynamique. Je pensais que la distance serait un obstacle. En réalité, ce n’est pas vraiment le cas. L’Ambassade reçoit des délégations politiques, économiques, culturelles, mais aussi des personnalités très diverses qui connaissent déjà le Chili ou qui le découvrent à cette occasion.

Vous avez rencontré le Président Sebastián Piñera. Quels ont été les sujets évoqués ?

J’ai présenté mes lettres de créance au président de la République chilienne le 4 juin dernier. D’abord, il faut dire qu’il parle très bien le français. Il a passé son enfance en Belgique, son père ayant été ambassadeur à Bruxelles, et il est très attaché à la relation avec la France. J’ai été reçu de manière très chaleureuse et cordiale.

Par ailleurs, notre président de la République, Emmanuel Macron, l’a invité à faire une visite officielle en France avant la fin de l’année. Les dates seront annoncées prochainement. Cette visite s’inscrira dans le prolongement de celle de François Hollande, venu au Chili en janvier 2017. Cela permettra aux deux présidents, qui se sont déjà parlés au téléphone, de mieux se connaître. C’est également l’occasion de tracer le cadre de la relation bilatérale, l’idée étant que les deux pays adoptent une feuille de route commune pour les deux, trois années à venir. 

Le président Sebastian Piñera est très attaché à l’apport de la France dans le domaine économique, celui de nos entreprises, et en particulier dans le domaine de l’innovation (startups), de l’énergie renouvelable, des infrastructures… Il y a aussi des questions politiques à aborder, sur la défense des Nations unies et du multilatéralisme, mais aussi sur le changement climatique. Sur ces grands enjeux, la France et le Chili peuvent travailler ensemble.

Dans un entretien avec El Mercurio, vous avez évoqué une collaboration du Chili dans la lutte contre le terrorisme. Quelle forme prendra cette collaboration ?

Le Chili a déjà contribué aux opérations de maintien de la paix des Nations unies, avec notamment une forte présence en Haïti. Dans notre dialogue, nous plaidons pour une présence plus accentuée de l’Amérique Latine, et en particulier du Chili, dans les opérations extérieures, car c’est contribuer à la défense du rôle des Nations unies. Ces missions de stabilisation permettent de lutter contre la violence de manière générale et de contribuer à la paix mondiale. Cela ne veut pas dire effectivement que le Chili va rentrer dans des opérations antiterroristes strictosensu. Il y a quelques années, on aurait pu considérer que l’Amérique Latine était protégée de certains phénomènes par la distance. Or aujourd’hui, nous vivons dans un monde connecté, globalisé. Pour Emmanuel Macron, c’est aussi important parce que l’Europe et l’Amérique Latine partagent les mêmes valeurs, notamment celles de la coopération multilatérale. 

Vous avez également abordé le thème de la lutte contre le réchauffement climatique.

Oui, c’est un sujet important. Laurence Tubiana, la véritable cheville ouvrière de la COP 21, est venue récemment au Chili. Elle a eu un dialogue avec le Président Sebastián Piñera. L’accord ayant été signé à Paris, il est vrai qu’en tant que Français, nous sentons une responsabilité particulière à suivre sa mise en œuvre. Nous allons dialoguer avec le Chili sur la lutte contre le réchauffement climatique, sur nos actions dans le cadre de l’Union européenne mais aussi sur la contribution nationale du pays. En effet, au moment de la signature de l’accord, chaque pays s’est engagé à offrir une contribution nationale. Or, dès 2019, les signataires devront la renforcer, afin que nous puissions atteindre les objectifs de limitation des hausses des températures définis par le traité. Sinon, nous n’y arriverons pas. Par ailleurs, en plus de la COP 21, nous avons une autre initiative française, le Pacte Mondial pour l’Environnement, pour laquelle le Chili nous a beaucoup soutenus.

Les changements annoncés concernant la politique migratoire du Chili suscitent beaucoup d’interrogations. Comment cette nouvelle loi va affecter la communauté française ?

A priori, la communauté française va être peu touchée. Les changements seront mineurs. Les mesures concernent en particulier les ressortissants du Venezuela et d’Haïti. Cependant, il y a de nouvelles règles qu’il faut connaître concernant les différents types de visa. L’Ambassade et le Consulat français sont bien sûr à la disposition des Français pour toute demande d’information.

Quel serait votre message aux Français du Chili ? 

La communauté française est une communauté importante. Nous avons 12 000 inscrits à l’Ambassade, ce qui veut dire près de 15 000 Français présents au Chili. C’est très important pour la relation bilatérale. Tous les Français sont des ambassadeurs car ils participent à la relation bilatérale. Le lien entre deux pays, c’est effectivement la relation d’État à État, mais pas uniquement. Dans le cas du Chili, nous avons à la fois une relation économique qui devient très dense, avec 240 entreprises françaises installées ici et une relation de coopération scientifique, culturelle de haut niveau. Ce sont les Français au Chili, les partenaires chiliens, et notamment les double nationaux franco-chiliens qui font vivre cette relation entre les deux pays. 

J’invite également les Français du Chili et nos amis chiliens à suivre l’actualité de l’Ambassade sur nos réseaux sociaux (FacebookTwitterInstagram).

D’après Lepetitjournal Santiago

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