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Chili

Un demi-million de «Ninis», «ni études ni travail», forme l’angle mort de la société chilienne

Ces «Ninis», contraction de «ni études ni travail», reflètent une tendance qui s’inscrit dans un contexte international marqué par les nouveaux enjeux informatiques et économiques. Mais ces effets dans les pays émergents, tel le Chili, sont plus profonds. Y a-t-il des alternatives pour ceux qui n’ont ni emploi pérenne ni accès aux nouvelles technologies ?

Photo : Education internationale

Dans le champ d’une compétitivité de plus en plus sophistiquée et inattendue, le fossé s’élargit entre les nouvelles tendances et la société traditionnelle chilienne. Une société inquiète par l’avenir de ses jeunes de 15 à 29 ans. Car ils risquent de rester à la lisière du progrès, expulsés par l’effet centrifuge provoqué par la vitesse à laquelle tourbillonne la spirale vertigineuse de la vie moderne.

Selon les statistiques fournies par le ministère du Développement social, les jeunes, et surtout les femmes –encore une fois–, sont les plus particulièrement touchés. Chez les premiers se trouvent les chômeurs ayant quitté un travail précaire et mal payé, ainsi que des personnes sans formation à la recherche d’un premier emploi. Pour les seconds, le fléau touche plus de 65% de ninis. Il s’agit de femmes aidant aux tâches ménagères ou les personnes âgées, le plus souvent enceintes ou en congé maternité, illettrées ou bien ayant reçu une formation très basique, et qui n’ont personne à qui laisser leurs enfants.

Dans les deux cas, vivre dans une maison sans accès aux télécommunications est l’une des principales causes qui aggravent le phénomène «Nini». Aussi, la vulnérabilité sociale, doublée d’un manque de motivation vis-à-vis de l’avenir, est le facteur principal du décrochage scolaire. Parallèlement, la carence du système de l’emploi en matière d’organismes spécialisés n’encourage pas les initiatives individuelles pour se former. Par conséquent, le problème majeur rencontré par certaines entreprises est la difficulté de recruter du personnel compétent. La formation permanente devient ainsi une nécessité.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le chômage parmi les jeunes de 15 à 29 ans est trois fois supérieur à celui des adultes. Regroupés dans un seul endroit, les ninis représenteraient la quatrième métropole du pays. Et s’ils trouvaient un emploi, le PIB pourrait augmenter de 3,7%. Par ailleurs, parmi les 4,162 millions qui composent la totalité des jeunes chiliens, 46,1% font des études, 42,6% travaillent et seulement 7,2% font les deux.

Ces chiffres révèlent un problème majeur. Un problème qui atteint certainement le reste de l’Amérique latine, si l’on tient compte du fait que, depuis plusieurs décennies, le Chili connaît l’une des plus importantes stabilités économiques et sociales de la région. Et, à l’égard de ce chiffre de 7,2%, on ne peut guère être optimiste quand on sait que dans les pays dits «développés», comme l’Australie et l’Angleterre, 50% des jeunes font des études et travaillent en même temps. Néanmoins, d’un autre point de vue, ces exemples venus d’ailleurs mettent en relief la double désapprobation de la jeunesse chilienne à l’égard du marché de l’emploi et du système éducatif.

Une autre conséquence du fait des difficultés d’insertion : les jeunes restent beaucoup plus longtemps dépendants du foyer familial. Ce phénomène, qu’un sociologue pourrait diagnostiquer comme l’une des facettes du syndrome Tanguy[1], s’explique en partie par le fait que le nini «est en quelque sorte le symptôme d’une société offrant peu d’opportunités aux personnes disposant de moins de ressources, et le nini est enfin réaliste face à cela. Son calcul est «que vais-je rechercher ? si je vais gagner une misère», selon l’analyse de Javier Krawicky, co-fondateur de TuPrimeraPega.cl.

Toutefois, si le travail et les études sont nécessaires pour se forger un avenir digne, certaines études montrent qu’il n’y a pas de fatalité dans une telle situation. Une enquête menée par le chercheur et professeur Juan Luis Correa, de la Faculté d’économie et de gestion de l’Université Andrés Bello (UNAB), montre en effet que le pourcentage de ninis a diminué de façon substantielle depuis 25 ans : de 27% en 1990, il atteint environ 14% en 2015. C’est le résultat flagrant de la stabilité sociale et économique chilienne évoquée plus haut.

Malgré ces chiffres encourageants, le problème qui inquiète les experts comme Krawicky «est qu’une partie de ce groupe de jeunes tombe dans le trafic ou la criminalité». Alors oui, sans accès aux études, à la formation permanente, à la démocratisation de la technologie, il y aura de la fatalité pour ces jeunes si ceux qui aspirent à les gouverner négligent leur avenir en repoussant l’adoption de mesures adaptées aux défis qu’ils doivent relever.

Eduardo UGOLINI

[1] Le syndrome Tanguy «désigne un phénomène social selon lequel les jeunes adultes tardent à se séparer du domicile familial. Cette dénomination vient du film Tanguy, d’Étienne Chatiliez, dont le personnage éponyme s’enferme dans ce type de situation.» (Wikipédia)

L’extrême droite aspire à la présidence du Chili avec la création d’un nouveau parti

L’ex-candidat à la présidence a constitué son parti après la récolte de 150 signatures. La révélation de son logo devient l’objet d’une forte critique due à sa similitude avec l’écusson de Captain America, héros de la bande dessinée éponyme. 

Photo : Agencia Uno

L’extrême-droite chilienne vit actuellement son apogée et compte s’imposer à nouveau sur la scène politique à travers la figure de José Antonio Kast, qui a créé son nouveau parti politique dans l’objectif d’accéder à la présidence du pays. 

Baptisée Parti républicain (similaire au parti de l’actuel président étasunien Donald Trump), cette nouvelle institution politique présente des traits conservateurs, tout en se démarquant de la ligne adoptée par le président actuel Sebastián Piñera, trop modéré selon les partisans de Kast. 

Ainsi l’ex-candidat à la présidence a constitué son parti après la récolte de 150 signatures. La révélation de son logo devient l’objet d’une forte critique dû à sa similitude avec l’écusson de Captain America, héros de la bande dessinée éponyme. 

Fils d’un ex-officier de l’Allemagne Nazi puis grand partisan de la dictature pinochetiste, Kast aspire à se joindre à nouveau à la course présidentielle du Chili. Dans l’intervalle de ces va-et-vient politiciens, l’analyste Bernardo Navarrete souligne que le phénomène JAK s’est «sans aucun doute exacerbé». Il considère d’ailleurs que «ses chances de devenir président de la république avoisinent zéro». Lors du dernier scrutin chilien, Kast a obtenu près de 7,93% des suffrages, élections que Piñera a remporté avec 36,64%. 

D’après Telesur
Traduit par Alice Dreillard

Un nouveau dépôt de lithium découvert en Chine, au détriment du Chili

Le Chili, l’Argentine, les États-Unis et la Bolivie sont les pays qui possèdent les plus grandes réserves de lithium au monde. Le Salar d’Uyuni en posséderait 21 milliards de tonnes.

Photo : Reuters

Le lithium est un élément extrêmement important dans la filière des transports car les batteries puisque le lithium est plus exploité que les combustibles fossiles. Les piles au lithium rechargeables servent aussi un rôle dans l’alimentation des véhicules électriques, des téléphones portables, des ordinateurs portables ou encore des installations de stockage d’énergies renouvelables. On le retrouve également dans des matériaux comme le verre résistant ou dans le domaine de la pharmacologie. Bref, le lithium est plus important que ce que l’on pourrait croire.

En outre, cinq milliards de tonnes de lithium ont été découvertes dans la région du Yunnan, au sud-ouest de la Chine, ce qui rendrait le Chili et les autres pays leaders du lithium moins attractifs sur le plan économique. Cette découverte a été faite par l’institut de géochimie, dont l’Académie des Sciences de la Chine fait partie. D’après l’institut, il y aurait environ 340 000 tonnes d’oxyde de lithium déposées sur un site de 7,2 km².

Par ailleurs, la demande de lithium augmente constamment à cause de l’utilisation de nouvelles voitures électriques, et ce aux dépens de l’usage des carburants fossiles. La Chine était jusqu’alors dépendante de pays étrangers pour s’approvisionner en lithium, élément fondamental dans l’industrie des batteries rechargeables.

Le lithium pose de nombreuses difficultés d’extraction dûe aux contraintes géologiques et géographiques ; cependant, après 15 ans de recherche, un procédé a été découvert qui réduirait les coûts d’exploitation. Cette technique permet de séparer le lithium du magnésium en plusieurs étapes grâce à un système de filtrage membranaire électronique. Un rapport gouvernemental, cité par un journal de Hong Kong, affirme que le nouveau procédé permettrait de réduire le coût à moins de 2 200 dollars la tonne, et ainsi accroître la rentabilité ainsi que le nombre de fournisseurs locaux.

Ce marché chinois provoque la concurrence et attire déjà les constructeurs étrangers qui veulent produire leurs batteries. Par conséquent, la Chine pourrait dominer le secteur de l’industrie automobile électrique en prenant le contrôles des deux tiers du marché du lithium, écartant simultanément les États-Unis, l’Australie, le Chili et l’Argentine.

Andrea RICO

Rétrospective pour la semaine du cinéma chilien à la cinémathèque de Paris

La cinémathèque de Paris organise une semaine du cinéma chilien du 12 au 16 juin 2019. Avec une présentation d’ouvrages du XXIe siècle, des rencontres et conférences, cette rétrospective est l’opportunité de découvrir le Chili à travers sa culture cinématographique.

Photo : Cinémathèque

Le cinéma chilien a 122 ans d’histoire, mais il se développe à partir des années 1970 avec la fondation d’une cinémathèque nationale et d’un département de cinéma expérimental à l’Université du Chili. Depuis, la production de films a été minimale, surtout pendant la dictature de Pinochet entre 1973 et 1990 qui obligea de fameux cinéastes chiliens à effectuer la majeure partie de leur carrière à l’étranger. Parmi eux, on peut nommer Alejandro Jodorowsky, Raúl Ruiz ou encore Patricio Guzmán. Désormais, on peut constater une division dans l’histoire du cinéma chilien, avec l’émergence d’une nouvelle génération de réalisateurs nés dans les années 1970 qui font bouger la scène cinématographique du pays.

La cinémathèque de Paris retrace l’histoire cinématographique du Chili, qui depuis une décennie vit un renouveau artistique se traduisant par une présence remarquée dans les palmarès internationaux : l’Ours d’argent au festival de Berlin (Gloria de Sebastián Lelio en 2013 et El Club de Pablo Larraín en 2015), le Léopard de la meilleure réalisation à Locarno (Tarde para morir joven de Dominga Sotomayor Castillo en 2018) et l’Oscar du meilleur film étranger (Una mujer fantástica de Sebastián Lelio en 2018). Cette évolution est retracée dans cette rétrospective en dix films, où les auteurs manifestent un véritable aplomb créateur. Tous les films sélectionnés pour cette semaine témoignent des fractures historiques et sociales, qui nous permettent de reconnaître l’identité du cinéma chilien.

Un des thèmes principaux à constater est celui de la division sociale, dépeinte sous différentes coutures. Dans le cinéma chilien d’aujourd’hui, il est rare de voir deux personnages discuter d’égal à égal. Que ce soit à travers la question de la hiérarchie sociale (Nana, Sebastián Silva), les troubles sociaux liés à la dictature (Lucía, Niles Atallah) ou encore la violence sociale (Matar a un hombre, Alejandro Fernández Almendras). Ces films font écho à la dévastation sociale orchestrée sous la férule de Pinochet, lequel apparaît fort justement comme une ordure impeccablement costumée et cravatée dans No, le film sur le plébiscite de 1988 qui finit par le chasser du pouvoir.

À partir de cette rétrospective, on revisite des sujets très polémiques de la dernière décennie : la jouissance et l’amour, l’identité et la liberté individuelle, la transidentité, l’homosexualité et l’homophobie, les relations père-fils… Une nouvelle ère s’ouvre : c’est l’éclosion d’une société chilienne toujours tenaillée par ses contradictions, sous le regard d’une génération de cinéastes d’une stimulante maturité. Rendez-vous à partir du 12 jusqu’au 16 juin à la cinémathèque de Paris, 51 Rue de Bercy, 75012 Paris.

Amaranta ZERMEÑO

Pour plus d’informations, visitez le site de l’événement

Sommet mondial sur le climat : le Chili installe le Conseil des Présidents de la COP 25

Le Président chilien, Sebastián Piñera, a présenté le «Conseil des Présidents pour la COP 25», un groupe de travail qui assistera la présidence chilienne du Sommet mondial sur le climat à Santiago du 2 au 13 décembre prochain. La COP 25 devait être à l’origine présidée par le Brésil qui s’est désisté officiellement en raison de «restrictions budgétaires».

Photo : Kacker Pempel

«Je tiens à remercier très sincèrement la participation, la disposition et l’attitude de ce groupe de travail, qui, nous l’espérons, nous aideront à faire de la COP 25 un sommet qui démontre le sérieux et la responsabilité de notre pays, mais qui contribue grandement à ce que toute l’humanité modifie le cours, corrige les erreurs», a déclaré le Président chilien, Sebastián Piñera, en installant le «Conseil des Présidents pour la COP 25» que son pays accueillera du 2 au 13 décembre prochain. La «Pré-Cop», la réunion ministérielle préparatoire qui se tient quelques semaines avant, sera organisée par le Costa Rica. 

Un seul objectif assigné à cette COP 25, accélérer le processus afin de contenir le réchauffement climatique entre 1,5 et 2°C, comme fixé par l’Accord de Paris qui a couronné la COP 21 de Paris en décembre 2015. Ce qui est n’est pas encore à portée de main, et c’est peu dire.

«Du point de vue des lois de la physique et de la chimie, la limitation du réchauffement planétaire à 1,5°C est possible, mais il faudrait, pour la réaliser, des changements sans précédent», écrivait en octobre dernier le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Selon ce dernier, avec un réchauffement de 1,5°C, les vagues de chaleur augmenteraient de 3°C, et de 4°C avec un scénario de 4°C.

La montée du mercure est surtout synonyme de perte de la diversité génétique planétaire. Avec de telles températures, poursuit le Giec, entre 4 et 8% de l’ensemble des espèces de vertébrés perdraient plus de la moitié de leurs habitats naturels. Il en est de même pour 16% des plantes avec un réchauffement de 2°C.

Cependant, l’ONU avait annoncé, en février dernier, «un paquet de décisions» pour la mise en œuvre de l’Accord de Paris qui «prend en compte les spécificités de chaque pays».

Interrogé à Katowice, lors de la COP 24 en décembre 2018, par Le Matin, Bouzekri Razi, directeur des changements climatiques au secrétariat d’État au Développement durable, avait énuméré les points de discorde parmi lesquels les engagements financiers et l’appui devant profiter aux pays du Sud. 

Sur cette question, il a été décidé de la reconduction, jusqu’en 2025, des 100 milliards de dollars par an que les pays les plus avancés transfèrent aux pays en développement pour des actions d’adaptation et d’atténuation des émissions de gaz à effet de serre.

D’après Le Matin

L’origine du pisco : l’éternelle dispute entre le Chili et le Pérou autour de l’appellation

Le pisco, résultat d’une distillation de cépages particuliers, se déguste en cocktail savamment préparé avec du sirop de sucre de canne, du jus de citron vert et du blanc d’œuf qui lui donne cette écume moussante en surface. Ce savoureux alcool de raisin est au cœur de la tourmente. En effet, Chili et Pérou se disputent l’antériorité et la propriété de l’appellation «pisco». Cette querelle ancestrale, amplifiée par l’expansion des exportations, reflètent des enjeux à la fois politiques, économiques, et culturels.

Photo : DR

Début mars, durant son voyage à Lima, le ministre de l’Agriculture du Chili Antonio Walker a proposé à son homologue péruvien, Gustavo Mostajo, que le Pérou accepte la dénomination d’origine du pisco à la fois pour le Pérou et le Chili : «Notre proposition est que les deux pays se complètent et reconnaissent réciproquement la dénomination d’origine des deux pays sur le marché international.»

Cette proposition fut rejetée par le gouvernement péruvien. Le ministre de la Culture, Rogers Valencia, réagit : «La dénomination pisco consiste en trois points : premièrement, l’espace géographique où se cultivent les raisins du pisco. Deuxièmement, la manière de produire le pisco, et enfin que le pisco se fasse avec la variété de raisin adapté. S’il n’y a ni la variété d’origine, ni le respect du processus de fabrication, alors la dénomination pisco n’est pas recevable.»

Ces litiges entraînent pour les deux pays des coûts importants dus aux démarches juridiques entamées, notamment sur les marchés asiatiques, en Thaïlande et en Inde, pays d’exportation.

Une querelle déjà ancienne

En 2016, un scandale télévisé avait déjà mis le pisco sur le devant de la scène. Le présentateur chilien Christian Pino avait alors eu le malheur de parler de «pisco peruano», ce qui lui a valu un licenciement de la part de la chaîne télévisée Canal 24 Horas pour «perte de confiance».

Ce licenciement a coïncidé avec la sortie du livre El pisco nació en Chile, de Pablo Lacoste, historien argentin ayant réalisé des recherches sur l’épineux sujet et selon qui l’origine serait élucidée. Comme preuve, il avance un document de 1733 extrait des Archives nationales de Santiago relatif à l’inventaire des biens de l’hacienda La Torre (Vallée de l’Elqui), qui mentionne trois jarres de «pisco». Pour l’historien, l’utilisation du terme «pisco» à cette date, soit un siècle avant que le Pérou ne l’emploie, prouve donc l’origine chilienne de cette alcool.

Face à cette argumentation, les Péruviens répliquent avec le testament de Pedro Manuel El Griego, daté du 30 avril 1613, enregistré chez le notaire Francisco Nieto à Ica (Pérou) et conservé dans les Archives de Lima. Ce document recense la présence de trente cuves et d’un tonneau remplis d’arguadiente (eau-de-vie) et du matériel de distillation nécessaire à sa fabrication. Par ailleurs, la région portuaire de Pisco est depuis plus de 400 ans le siège d’une importante exportation de l’«aguardiente de Pisco». Ce à quoi Pablo Lacoste réplique qu’il faut bien distinguer l’aguardiente du pisco.

Pisco, ville et région péruviennes

Cependant, l’appellation s’appuie en général sur le nom de la zone géographique d’où est issu le produit en question. Or, la région de Pisco est bel et bien au Pérou même si les Chiliens ont rebaptisé en 1936 le village de La Unión en Pisco pour renforcer leurs droits à l’appellation.

Au-delà de l’aspect identitaire, cette querelle reflète également des enjeux économiques. Le Chili dépasse le Pérou autant en termes de production du pisco –36 millions de litres contre 9 millions– que de consommation par habitant –2,3 litres contre 0,22 litre. Aussi la bataille des marchés internationaux avec l’appellation pisco est de taille. Les États-Unis et l’Union européenne importent du pisco d’origine péruvienne et chilienne. Et pour ajouter du piment à la querelle : le Chili est le premier importateur de pisco péruvien.

Cette querelle identitaire n’est donc pas prête de s’éteindre. Alors autant poursuivre le débat autour d’un verre de pisco… chilien ou péruvien. «Salud» !

Alexandra JAUMOUILLÉ

Les Nations unies fixent la date de la COP25 au Chili à décembre prochain

La COP25 aura lieu au Chili du 2 au 13 décembre 2019, et ce malgré l’objectif du gouvernement –tel qu’il l’avait publiquement annoncé– qui était de donner rendez-vous en janvier 2020, dans le but de gagner du temps dans la préparation relativement au choix tardif du siège du sommet au Chili, de même que pour éviter des enchevêtrements logistiques dus à l’organisation de l’APEC mi-novembre.

Photo : Ministerio de Medio Ambiente de Chile

Quand, le 14 décembre dernier, dans la salle plénière du Sommet pour le Climat (COP24) qui s’est déroulé à Katowice, en Pologne, la ministre de l’Environnement, Carolina Schmidt (photo de une), a annoncé la disposition de Santiago du Chili à recevoir le prochain sommet mondial pour l’action climatique –proposition qui a rapidement été acceptée par l’Assemblée–, le gouvernement avait fixé à janvier 2020 la date à laquelle le Chili recevra cette rencontre mondiale.

L’objectif était autant de gagner du temps pour faciliter l’organisation de la COP25 –possibilité qui n’a surgi qu’après la décision du Brésil de renoncer à en être le siège en novembre de l’an passé–, que d’éviter de possibles complications logistiques pour la mise en place du forum de Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC) au Chili, événement qui aura lieu les 16 et 17 novembre prochains non seulement à Santiago, mais aussi à Antofagasta, La Serena, Valparaíso, Concepción et Puerto Varas.

Cependant, la table des négociations de la Conférence des Parties (COP) de la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique a aujourd’hui décidé que la COP25 de Santiago du Chili se tiendra entre le 2 et le 13 décembre 2019, tandis que la période préalable à la période des sessions se tiendra entre le 26 novembre et le 1er décembre 2019 dans un lieu qui sera annoncé bientôt.

L’organisation de la COP25 demandera un effort logistique de grande ampleur. On espère entre 10 et 15000 participants enregistrés, et plus de 40000 qui graviteront autour de l’événement. La sécurité sera également un sujet central, du fait du nombre important de visites de haut niveau, tant présidentielles que ministérielles, à quoi s’ajoute la nécessité de mettre à disposition des moyens de transport efficaces et de concevoir l’espace pour la conférence de façon rationnelle et à échelle humaine.

D’après País Circular
Traduit par Lou BOUHAMIDI

SITE Chile

La sentence paradoxale contre le général Juan Emilio Cheyre, complice de la dictature chilienne

Au Chili, Juan Emilio Cheyre est connu comme le général du «plus jamais», le militaire qui a admis au nom de l’armée chilienne la responsabilité des forces armées dans la violation systématique des droits de l’homme de 1973 à 1990, durant la dictature militaire d’Augusto Pinochet. Le vendredi 9 novembre, ce même militaire a été condamné pour crimes contre l’humanité.

Photo : Diario de Concepción

Avec cette sentence, le Chili se retrouve face à un choix unique : assumer le paradoxe historique incarné en la personne du général Juan Emilio Cheyre qui a demandé pardon aux victimes de la dictature, qui a promis que plus jamais ces crimes ne seraient commis, et qui la semaine dernière a été condamné à trois ans et un jour de liberté surveillée.

Le succès d’une dictature, comme celle du Chili, se fonde sur sa capacité à faire de complices passifs et actifs tous ceux qui ne sont pas ses victimes. Son triomphe final est de réussir à créer une confusion entre ces différents statuts : celui qui tue et celui qui aide à tuer, celui qui se tait et celui qui oublie ce qu’il sait ou celui qui ne sait pas parce qu’il ne veut pas savoir. À travers différents procédés institutionnels, les sociétés peuvent essayer d’alléger leurs consciences. Mais ces pays ont également un subconscient : c’est dans celui-ci que se trouvent les «plus jamais» et que les tentatives d’enfermer les blessures passées de manière définitive échouent encore et encore. C’est ce qu’il s’est passé pour Cheyre. C’est ce qu’il se passe au Chili.

Alors que Cheyre était commandant en chef de l’armée – de mars 2002 à mars 2006 –, les forces militaires ont donné, bien qu’au compte-goutte, des informations sur les tortures et les disparitions qu’elles avaient provoquées, mais elles ont surtout cessé de protéger les militaires retraités qui ont pris part à ces crimes contre l’humanité. Le cas le plus emblématique est celui de l’ex-brigadier Miguel Krassnoff, qui a été condamné à plus de 600 ans de prison malgré son influence dans le monde militaire.

Cheyre aurait-il pu imaginer que lui-même serait l’un de ces militaires qui affronterait une vérité qu’il avait oublié ou qu’il a voulu oublier ? Car peut-être que dans cet oubli, ou tentative d’oubli, réside le secret du pourquoi les procédés de réparation, de mémoire et de justice, que l’Amérique latine a essayé de mettre en place pour régler ses comptes avec la violence et les dictatures, se heurtent presque toujours à un obstacle inattendu qui oblige à réouvrir ce qui paraissait être fermé.

Les pays latino-américains ont réglé leurs comptes avec leurs dictatures de façons différentes. Les Uruguayens ont préféré la vérité à la justice : en 1985, une amnistie a été proclamée pour les officiers qui avaient commis des crimes durant le régime militaire. Cette loi d’indulgence a été approuvée par les citoyens : en deux référendums, la population a voté pour ne pas déroger à cette législation. Grâce à la courageuse obstination de quelques familles de victimes, une Commission pour la paix a été créée et plusieurs militaires ont été jugés. Les Argentins, de leur côté, ont condamné leurs militaires pour ensuite les gracier, puis les condamner à nouveau. Finalement, les ex-dictateurs Rafael Videla et Leopoldo Galtieri sont morts en prison.

Le cas du Chili est lui plus ambiguë, discret et graduel. Au début de la transition démocratique, le président Patricio Aylwin a opté pour l’application du concept de justice «dans la mesure du possible». Mais au cours des dernières années, le travail patient et rigoureux des familles des victimes et de leurs avocats a transformé cette façon de faire chancelante et partielle de faire justice.

Ces jours-ci, les Chiliens pressentent un nouveau chapitre pour faire la lumière sur leur passé militaire : le ministre Mario Carroza a condamné Cheyre pour son implication dans la dénommée «caravane de la mort», un cortège militaire sinistre qui a parcouru le Chili au début de la dictature en fusillant les opposants politiques. Le juge n’a pas pu prouver que l’ex-commandant en chef de l’armée chilien a participé directement aux fusillades, mais il est celui qui était chargé de diffuser la version des faits racontant que les opposants exécutés étaient morts dans un combat qui n’a jamais existé. Il sera condamné pour complicité d’homicide qualifié avec quinze personnes.

Juan Emilio Cheyre clame son innocence et sa défense a déjà annoncé qu’il fera appel à la décision. Il est possible que Cheyre soit sincère, qu’il croit réellement qu’il a toujours bien fait. Cela n’enlève rien au fait que «bien faire» pour un jeune officier en 1973 soit profondément erroné pour un général de la transition. Il est difficile d’être militaire et de désobéir aux ordres durant une dictature, comme il est difficile d’être chargé de ce secret, le personnage qui, dans une démocratie, demande à ses subordonnés de dire la vérité.

Nous ne pouvons pas arrêter de condamner et d’enquêter sur notre passé obscur. Il ne faut pas non plus arrêter d’essayer de comprendre et d’assumer les paradoxes d’un passé qui refait surface. Au Chili, le «jamais plus» peut également être un «cela continuera». Ainsi, pour un pays qui a décidé de passer de la justice à moitié à la pleine justice, la sentence paradoxale du général «plus jamais» est un progrès. Le dispositif de justice chilienne ne doit pas s’arrêter jusqu’à ce que soit donné à chacun sa place dans l’Histoire.

D’après The New York Times espagnol,
Traduit par Cécile Pilgram

L’ancien président chilien Eduardo Frei Montalva a bien été assassiné par la dictature

Après seize longues années d’enquête, le procureur chargé d’élucider les causes du décès d’Eduardo Frei Montalva a conclu que l’ancien président a été victime d’un homicide simple. Les responsables de ce crime, avec une participation à différents niveaux, sont au nombre de six, dont deux médecins. Ils ont écopé de peines allant de trois à dix ans d’emprisonnement.

Photo : Cooperativa

Ce verdict de la justice a provoqué un profond bouleversement dans l’opinion. La famille Frei, et notamment Carmen Frei, la fille, se dit satisfaite ; c’est grâce à son obstination qu’elle a pu enfin éclaircir la mort de son père et faire que la justice s’impose. Cette décision en première instance du juge Alejandro Madrid est un premier pas, car persiste une série de faits qui auraient dû être élucidés pour pouvoir appeler ce crime « homicide qualifié ». Une preuve de l’insuffisance de la résolution est que la défense, les parties civiles et le gouvernement ont annoncé d’ores et déjà qu’ils feront appel. Six personnes ont été condamnées mercredi 30 janvier à des peines allant jusqu’à dix ans de prison pour le meurtre de l’ancien président Eduardo Frei Montalva.

Démocrate-chrétien, Eduardo Frei Montalva a d’abord soutenu le renversement par la force du président Salvador Allende, puis est devenu un opposant à la dictature du général Pinochet. Il est mort en 1982, des suites d’une septicémie. C’est en tout cas ce qu’a voulu faire croire le régime à l’époque. Après ce procès prouvant l’assassinat de l’ancien président, deux médecins, le chauffeur personnel de l’ancien chef de l’État et un agent de la police politique entre autres font partie des personnes reconnues coupables de l’assassinat, de complicité et de dissimulation du crime.

En novembre 1981, Eduardo Frei Montalva fut admis dans une clinique de Santiago, pour l’opération d’une hernie, a priori bénigne. Mais quelques semaines plus tard, il meurt brutalement. Officiellement, à cause de complications liées à l’opération. Après le retour à la démocratie, sa famille porte plainte pour meurtre, dans les années 2000.

Lors d’un entretien à Radio Cooperativa, l’avocat de la famille Frei, Nelson Caucoto, s’est dit satisfait qu’en première instance la mort de Frei ait été reconnue comme un homicide, mais il est confiant que l’appel devant les tribunaux supérieurs permettront de prouver qu’il ne s’agit pas d’un délit commun mais d’une opération criminelle planifiée et exécutée par l’État. «Il y a eu deux expertises disant que de très petites quantités de thallium et de gaz moutarde, espacées dans le temps, se sont mêlées pour affaiblir les défenses immunitaires du président Frei, a expliqué à RFI l’avocat de sa fille, Nelson Caucoto. Il est ensuite tombé dans un état grave en décembre 1981 et ne s’est jamais remis d’un choc septique.»

Contrairement à ce qu’on présumait et à la thèse des plaignants, le juge n’a pas pu désigner ce crime d’homicide qualifié. Cependant, la résolution rend compte amplement des circonstances qui ont entouré la mort de l’ex-président : présence de personnel étranger à l’équipe médicale et de la clinique où il devait subir une intervention. Parmi eux, deux médecins liés à la CNI (police politique de la dictature) ou à l’armée. Une réintervention chirurgicale injustifiée, des autopsies non sollicitées par la famille, l’ingestion de substances expérimentales ainsi que des poursuites en voiture et des écoutes téléphoniques de la famille Frei s’ajoutent à cela.

Des faits anormaux dans le contexte d’élimination des opposants au régime : le leadership de l’ex-président Frei était devenu une menace pour le gouvernement de Pinochet. Le juge parvient à la conclusion que la mort d’Eduardo Frei Montalva n’a pu être que délibérée, même s’il n’a pas pu prouver l’existence d’ordres directs, de préméditation ou d’utilisation de venin. C’est tout le paradoxe de cette résolution à laquelle la famille souhaite trouver une réponse en appel devant les tribunaux supérieurs.

En effet, c’est en compagnie de ses avocats Nelson Caucoto et Francisco Ugás que Carmen Frei, la fille, s’est présentée dans le bureau d’Alejandro Madrid, le juge chargé de cette affaire en première instance, pour demander la requalification du verdict en homicide qualifié.

À la sortie de ses bureaux, l’ancienne sénatrice Carmen Frei a affirmé devant la presse qu’un «délit si planifié, effectué avec autant de cruauté, doit avoir d’autres protagonistes». «Le juge a conclu que mon père a été assassiné et cela nous soulage, mais nous ferons appel.»

Eduardo Frei Montalva a gouverné le Chili pendant la période précédant l’élection du socialiste Salvador Allende. Au cours de son mandat, il a initié la réforme agraire et un certain nombre de réformes sociales dont la nationalisation partielle de la production de cuivre dans les années 1960.

«Eduardo Frei, à partir de 1980, lors de la campagne de la dictature pour consolider son influence au niveau constitutionnel, a été le grand promoteur d’une manifestation nationale contre la nouvelle Constitution, poursuit Nelson Caucoto. Il est devenu la principale figure d’opposition, et donc le principal objectif à abattre par la dictature de Pinochet, avec le dirigeant syndical Tucapel Jiménez –également assassiné par la dictature.»

Pour les partis de gauche et du centre, ce crime avéré est une nouvelle remise en cause de ceux qui, encore aujourd’hui, revendiquent la figure du dictateur et se positionnent comme une partie de la diversité de la droite chilienne : «il est temps que les complices passifs assument leurs responsabilités», ont-ils déclaré.

Olga BARRY

Concentration des médias et indépendance de la presse au Chili

La concentration des médias est aujourd’hui un des fléaux de la démocratie dans de nombreux pays. Limitant le pluralisme et l’indépendance de la presse, les propriétaires d’empires médiatiques usent de leur influence pour mettre au pas les rédactions et servirent leurs intérêts. En Amérique latine, ce phénomène n’est pas nouveau et est beaucoup plus puissant qu’en France. Et l’exemple du Chili est parlant.

Photo : El Ciudadano

Constitués depuis des années ou formés récemment, les empires de presse en Amérique latine ont une influence très forte sur la société et nous laissent voir ce qu’il advient lorsque l’État ne considère plus comme important le soutien à la presse indépendante et pluraliste. Il n’y a, au Chili, qu’une seule loi sur la liberté d’opinion et d’information, qui ne crée aucun obstacle à la concentration des médias et ne permet pas d’assurer un accès à une information de qualité.

Une concentration extrêmement forte

Le premier effet d’une absence de loi solide et du néo-libéralisme débridé permet ainsi à quelques groupes et personnalités de posséder la quasi-totalité des médias. Selon une étude de 2015, réalisée par Luis Adolfo Breull pour le Conseil national de télévision, quatre opérateurs contrôlent plus de 90 % du marché des médias chiliens. Il s’agit du plus haut pourcentage d’Amérique latine [1].

Dans le domaine télévisuel, l’indice de concentration atteint des sommets, autant en termes d’audience qu’en termes de revenus publicitaires. Dans le domaine de la presse écrite, nous avons affaire à un quasi-duopole, les journaux El Mercurio et La Tercera écrasants tous les autres titres. En s’intéressant à ces médias et à leurs propriétaires, il est aisé de constituer une courte liste de groupes et de personnalités concentrant ces médias.

Le cas le plus emblématique concerne la presse écrite. La famille Edwards est, en effet, bien implantée dans ce monde, et ce depuis des générations. Le patriarche Agustín Edwards, décédé en 2017, était à la tête d’un empire de presse qu’il a transmis à son fils aîné, lui aussi nommé Agustín. Cet empire de la presse ne compte pas moins de vingt-sept journaux et, au total, le groupe possédait en 2015 soixante-quatorze médias (presse, radios et digital).

Parmi les plus importants de ces médias, El Mercurio, Las Últimas Noticias, HoyxHoy et La Segunda, tous de diffusion nationale. Mais les titres de presse régionale ne sont pas en reste, puisque le groupe est implanté dans la quasi-totalité des grandes villes, telles qu’Antofagasta, Arica, Valparaíso, San Antonio, Iquique, Calama, Concepción, Temuco, Osorno, Valdivia et Chiloé, par exemple.

Mais la vraie force de cet empire est de conserver les apparences du pluralisme. La construction du groupe ne permet pas facilement au lecteur de savoir qu’il lit un journal contrôlé par la famille Edwards. Ainsi le groupe est propriétaire à la fois de La Estrella de Antofagasta, à travers une autre société qui édite le journal, et de l’édition locale du Mercurio.

De la même manière, un habitant de Valparaíso qui achèterait les quatre titres nationaux et les deux publications locales les plus lus, lirait quatre journaux contrôlés par Agustín Edwards. Dans cet exemple, les deux journaux qui ne seraient pas contrôlés par cette famille seraient La Tercera et La Cuarta. Ces journaux sont la propriété de COPESA, elle-même achetée par Corp. Group en 2000. Ce groupe est contrôlé par Alvaro Saieh, l’une des plus grosses fortunes du pays. En plus de La Tercera et de La Cuarta, COPESA est la propriétaire de La Hora, ainsi que du magazine Paula. Ainsi, dans le domaine de la presse écrite, deux hommes, Agustín Edwards et Alvaro Saieh, contrôlent, directement ou indirectement, 95 % des titres de presse écrite[2].

Mais ces groupes de presse ne se contentent pas que de la presse écrite. La famille Edwards est ainsi propriétaire de la Radio Universo, tandis que COPESA contrôle les radios Duna et Zero. Dans le monde radiophonique, d’autres groupes interviennent. Le secteur est dominé par l’Église catholique qui, en 2015, contrôlait vingt-six radios dans le pays. Suit le groupe Iberoamericana Radio Chile, propriété du groupe espagnol Prisa, présent partout dans le monde. Il possède 15 % du journal français Le Monde, plusieurs médias en Espagne, au Portugal, au États-Unis, au Mexique, en Argentine, etc… Au Chili, le groupe possède ainsi neuf stations radios.

Deux autres grands groupes sont particulièrement influents dans les médias chiliens. D’un côté, Andrónico Luksic, dont la famille est la plus riche du Chili, contrôle deux radios, mais surtout deux chaînes de télévision parmi les plus regardées, Canal 13 et UC-TV, et leurs filiales. De l’autre, le groupe Bethia, propriété de la famille Solari, possède deux radios et les chaînes de télévision Méga et ETC. Dans ce paysage audiovisuel, les groupes Warner Media et Albavision, tous deux nord-américains, se partagent les autres chaînes d’importance, CNN, Chv et La Red.

Un impact concret sur la vie du pays

Cette emprise des grands groupes sur les médias se traduit très concrètement dans la réalité. Nous ne donnerons que quelques exemples parmi les plus flagrants. Le groupe Luksic, en plus des médias, est actif dans le domaine de la banque, de la boisson, de l’énergie et des mines. Dans ce dernier domaine, il contrôle notamment la mine Los Pelambres, dans le nord du pays. Cette mine fut le théâtre, l’été dernier, de manifestations, qui furent traitées par-dessus la jambe par Tele13, la section d’information de Canal 13, propriété de Luksic. Cet exemple a de quoi inquiéter quand l’on sait que le groupe travaille dans des domaines stratégiques souvent au cœur de conflits sociaux, tels que l’exploitation de pétrole, de gaz ou le transport maritime.

Un autre exemple est historique, ici, au Chili. En 1970, au moment de l’arrivée au pouvoir de Salvador Allende, Agustín Edwards, à l’époque homme le plus fortuné du pays, s’installa aux États-Unis. Il continua de diriger l’entreprise El Mercurio tout en se rapprochant de la CIA. Il fût ainsi un des agents de l’opération Mockingbird visant à déstabiliser le gouvernement d’Allende [3]. Le Comité Church du Sénat américain a par ailleurs confirmé le financement du Mercurio par les États-Unis.

Durant la dictature militaire, Edwards, de retour au Chili, fût un proche et ardent défenseur du régime, occultant les violations des droits humains. Son journal apporta son soutien au régime militaire et à Pinochet jusqu’à la fin. La transition démocratique n’a pourtant pas fait trembler Edwards et son journal. La persécution de la presse sous la dictature et les difficultés économiques ont littéralement coulées les journaux plus critiques.

Rendue incontournable, la famille Edwards a pris bien soin de nettoyer le discours du journal et d’entretenir des liens étroits avec la sphère politique post-dictature. En 1996, le président Eduardo Frei et sa compagne assistèrent au dîner d’anniversaire d’Agustín Edwards. Ensuite, à l’occasion du centenaire du journal, le 1er juin 2000, la famille Edwards invita le gratin de la société chilienne à la Casa Piedra, une de ses propriétés. S’y rendirent les commandants en chef des Forces armées et des Carabineros, le président de la Cour suprême, le président du Sénat, le président de la Chambre des députés et le président de la République, Ricardo Lagos. Ces trois derniers sont issus de la Concertación, le bloc de centre-gauche au pouvoir de 1990 à 2010 qui est né au moment de la transition[4].

Ricardo Lagos, dans son discours, rendit hommage à son hôte tout en rappelant le trouble passé du journal. Les passages déplaisants furent coupés dans l’édition du lendemain. Ce type de célébrations dans lesquelles se retrouvent hommes d’État et patrons de presse sont monnaie courante depuis la chute de la dictature.

Ainsi les liens entre empire de presse et les politiques sont nombreux. Par ailleurs, les politiques encouragent parfois la concentration des médias, notamment lorsqu’ils vendent des médias publics, comme ce fût le cas du journal La Nación.

Les quelques médias «indépendants»

Toutefois, quelques médias font de la résistance. La radio Bío-Bío, à diffusion nationale, est ainsi une des rares stations populaires à ne pas être liée à de grands groupes. Fondée en 1966 à Concepción, cette radio resta jusque dans les années 1990 une radio locale avant de s’étendre. L’entreprise Bío-Bío Comunicaciones comprend la radio Bío-Bío, les radios locales Punto 7 et El Carbón, ainsi qu’une chaîne de télévision et une télévision sur internet. Cette entreprise est toujours la propriété de la famille de son fondateur, Nibaldo Mosciatti Moena, décédé en 2007. Ses fils, Tomás et Nibaldo Mosciatti Olivieri, dirigent aujourd’hui la radio qui est l’un des seuls voire le seul média populaire «indépendant». Le fait que ces stations ne soient pas détenues par un grand groupe garantit une dose de diversité et permet tout de même une information plus indépendante que dans le reste de la presse.

Malgré tout, il faut garder à l’esprit qu’au Chili même les médias indépendants sont en lien avec certaines puissances. Ainsi Nibaldo Mosciatti a reçu le prix Embotelladora Andina pour le journalisme. La remise du prix est l’occasion pour ces journalistes de défendre l’importance de l’indépendance de la presse. Mais ce prix, créé sous la dictature, est entaché de plusieurs éléments troublants.

D’une part, la remise de ce prix permettait au monde du journalisme, de la politique et de l’économie de se rencontrer. Plusieurs anciens présidents assistèrent aux cérémonies et le prix fût régulièrement remis par des membres du gouvernement. Mais, plus grave, ce prix était décerné par Embotelladora Andina, la filiale chilienne de Coca-Cola. Parmi le jury on pouvait trouver, entre autres, des représentants de Coca-Cola et les directeurs des écoles de journalismes de quatres universités dont trois sont privées.

L’émergence des médias digitaux a également permis de développer une presse moins soumise aux pressions des mondes politiques et économiques. El Mostrador est le premier média digital ayant obtenu le même statut juridique que le reste de la presse au Chili. Ce statut, obtenu en 2003, fut combattu par le reste du monde médiatique. Le journal met en avant son indépendance et sa défense du pluralisme. Toutefois, ce journal n’échappe pas à quelques ennuis. Le président du directoire du journal, Germán Olmedo, a eu et a des intérêts dans d’autres industries, notamment le papier. Ce type de liens entre un journal et d’autres domaines économiques pourrait mettre en danger l’indépendance de la rédaction lors du traitement de certaines thématiques en lien avec ces industries.

Un autre exemple de média indépendant qui a toutefois des liens avec des puissances d’argent est le Centro de Investigación Periodistica (CIPER). Ce média digital se fait le héraut du journalisme d’investigation depuis 2007. Sous la forme d’une fondation à but non-lucratif, les journalistes de CIPER ont porté à la connaissance de la population plusieurs informations sur des affaires importantes. Dernièrement, ce sont les journalistes de CIPER qui ont révélé de nombreux éléments mettant en cause les forces de l’ordre dans l’affaire Catrillanca.

Mais cette fondation fonctionne grâce à de nombreux dons, et, en 2017, elle a reçu un peu plus de 59 millions de pesos (environ 96 000 dollars) de COPESA. Le propriétaire de COPESA, M. Saieh, est également le propriétaire de plusieurs journaux dans lesquels la présidente de la Fondation CIPER a travaillé par le passé[5]. Mónica González, la présidente, a également reçu le prix Embotelladora Andina. On trouve également dans la liste des donateurs le groupe colombien SURA, actif au niveau latino-américain dans la banque, l’énergie et la construction, entres autres. Enfin, l’université privée Diego Portales a apporté à la fondation un peu plus de 50 millions de pesos (81 500 dollars) dans le cadre d’un partenariat entre son école de journalisme et CIPER. Cela s’est fait d’autant plus facilement que Carlos Peña González, vice-président de la fondation, est aussi recteur de l’université Diego Portales et chroniqueur pour El Mercurio. CIPER entretient donc des relations avec les médias plus classiques et des puissances économiques industrielles et commerciales, ce qui pourrait entrer en conflit avec sa volonté affichée d’être indépendant.

Le monde médiatique chilien est ainsi presque entièrement verrouillé par les grands groupes de presse. Par ailleurs, ces groupes appartiennent à des personnes dont le profil est très similaire. Ce sont des hommes, «blancs», hétérosexuels et catholiques. En effet, plusieurs d’entre eux sont liés à l’Église, notamment au travers de la congrégation Les Légionnaires du Christ.

Ces éléments sont loin d’être anecdotiques. En effet, de multiples fractures parcourent la société. La rivalité entre l’Église catholique et les évangélistes se doublent d’une fracture sociale, les évangélistes étant plus populaires, les catholiques étant associés aux classes plus aisées.

Par ailleurs, cette norme se heurte aujourd’hui aux mutations de la société. Les populations indigènes revendiquent une spécificité culturelle et l’immigration amène une plus grande diversité. De plus, la communauté LGBTI se bat contre le conservatisme pour faire reconnaître ses droits, de la même façon que les femmes réclament aujourd’hui la place qui leur est due. Toutes ces populations ne se reconnaissent que très peu dans ces personnalités de pouvoir et dans les lignes éditoriales qu’ils défendent.

Pour toutes ces raisons, le fait que les médias soient possédés par un faible nombre de personnes ayant presque toutes le même profil est inquiétant. Au-delà du profil, cette oligarchie médiatique partage également les mêmes intérêts et la même idéologie. Enfin, comme nous avons pu le voir dans le cas d’Agustín Edwards, les patrons de presse n’ont pas que de l’influence, mais un pouvoir réel, direct, sur la vie du pays. Tout cela renforce encore l’influence de cette minorité de la population dans le débat démocratique et ne laisse que peu de place aux opinions divergentes.

Namai et Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili


[1] « Informe revela que la concentración de medios en Chile es una de las más altas de la región », El Desconcierto, 24 août 2016. Consultable en ligne

[2] « Informe revela que la concentración de medios en Chile es una de las más altas de la región », El Desconcierto, 24 août 2016. Consultable en ligne

[3] Federico López, Chile: El Mercurio y la CIA, Archivo Chile, 2005 et Peter Kornbluh, Agustín Edwards Eastman: Un obituario desclasificado, CIPER, 24 avril 2017.

[4] « Como la influencia de Agustín Edwards aumentó con la llegada de la Concertación », El Mostrador. Consultable en ligne

[5] Financement de la Fondation CIPER disponible sur leur site.

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