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Chili

La CIDH exprime son inquiétude envers «  l’occupation policière disproportionnée  » sur les lieux de manifestations au Chili

La Commission Interaméricaine des Droits de l’Hommes (CIDH) a exprimé ce dimanche (29/12/2019, ndlr.) son inquiétude envers «  l’occupation disproportionnée  » des espaces publics où s’accomplissent habituellement les manifestations au Chili. Cela, soutient-elle, «  peut empêcher ou limiter sérieusement le droit de manifestation sociale pacifique au Chili  », comme l’a exprimé l’organisme sur son compte Twitter.

Photo : CIDH

Dans ce contexte, l’organisme a également montré son inquiétude envers «  la permanence des violences et son usage disproportionné  » de la part des Carabineros, a condamné le choc d’une voiture de police subi par un jeune manifestant, et l’incendie du Centre Art Alameda. De même, elle a «  profondément  » regretté la mort du manifestant, identifié comme Mauricio Fredes, qui fuyait une charge policière et qui est tombé dans un fossé aqueux et plein de câbles électriques ce vendredi (27/12/2019, ndlr.). De plus, elle a fait remarquer qu’au moins vingt-neuf personnes sont décédées depuis le début des manifestations, le 17 octobre dernier. 

 «  La CIDH rappelle à l’État du Chili que la manifestation est un Droit de l’Homme protégé par le système interaméricain et que les mesures qui prétendent empêcher ou limiter gravement son exercice, comme « l’occupation illicite » d’espaces publiques mis à disposition par l’Intendance de la Région Métropolitaine de Santiago, ne sont pas conventionnelles  », a-t-elle ajouté. Enfin, elle a exhorté à ce que les recherches sur la violence qui s’est abattue sur des personnes décédées ou blessées se poursuivent «  promptement et diligemment  », en plus d’imposer «  les sanctions correspondantes  » aux responsables. 

Les manifestations au Chili ont éclaté le 17 octobre contre la quatrième hausse du prix du ticket de métro en quelques mois, et ont rapidement pris de l’ampleur, jusqu’à dénoncer les inégalités sociales et poser la nécessité d’élaborer une nouvelle Constitution. Le président du Chili, Sebastián Piñera, qui en est arrivé à déclarer l’état d’urgence en déployant les Forces Armées, a demandé pardon pour ne pas avoir écouté le cri des Chiliens et a proposé un «  agenda social  ». Pour le concrétiser, il a remanié le Gouvernement et a entamé un dialogue avec les partis politiques, tant opposants que partisans. 

L’Institut National des Droits de l’Homme (INDH) du Chili, qui a dénoncé des tortures et autres abus contre les personnes détenues dans le cadre des manifestations, a estimé à 3557 le total des personnes blessées dans les mobilisations. Plus de vingt personnes sont mortes dans les affrontements entre manifestants et forces de sécurité et plus de mille ont été mises en détention. 

CDHI
Traduction de Lou Bouhamidi

Retrouvez l’article d’origine de Notimerica ici

Depuis Santiago du Chili Premières impressions : les murs racontent ce que les médias taisent

Les murs des rues de Santiago nous racontent la souffrance endurée par les classes populaires et moyennes pendant trente ans d’asphyxie sociale et économique : « Les murs parlent de ce dont la presse se tait », est écrit sur le rideau métallique d’un grand centre commerciale, avec un trait qui laisse deviner la colère. Les graffitis nous parlent de l’explosion sociale, de la révolte, mais aussi du courage et du réveil d’un peuple qui était comme ensorcelé par le sentiment de vivre dans une société prospère au prix d’un endettement généralisé.

Photo : Olga Barry

Aujourd’hui, tous les graffitis expriment le désenchantement et la déception à l’égard d’une classe politique qui les a « abusés », des élites toutes tendances confondues qui ont gouverné le pays depuis trente ans et qui se sont acoquinées et profité indûment, certains, d’un système économique ultralibérale hérité de la dictature. Ils dénoncent « Le Chili merveilleux » « Le Chile lindo » que leur on a fait miroiter, l’abandon de l’État, la privatisation de l’eau, de la santé, de l’éducation, les pensions de misère, la corruption de la classe politique. Ils dénoncent la souffrance endurée par les classes populaires et moyennes pendant trente ans d’asphyxie sociale et économique et aussi le silence des médias qui s’intéressent plutôt aux actes de vandalisme réduisant au silence les véritables motifs de la colère : « Les murs parlent de ce dont la presse se tait », peut-on lire sur le rideau métallique d’un grand centre commercial, avec un trait qui laisse deviner la colère. 

C’est ça la première impression forte que l’on ressent lorsque on arrive dans la capitale chilienne en ce début d’année. « Les rues sont à nous » est écrit en rouge sur le mur d’une banque à côté d’un autre graffiti en vert chatoyant qui dit : « l’État assassin, au Chili on tue et on torture » dénonçant la féroce répression du gouvernement et des forces de police, les carabiniers. Les chiffres donnés par les organisations des droits de l’homme sont terrifiants : 29 morts, plus de 350 personnes éborgnées dont de nombreux jeunes étudiants ou travailleurs, des centaines de blessés et des dizaines de cas d’abus sexuels ainsi que des tortures, des centaines d’arrestations. L’Ordre des médecins a pour sa part aussi interpellé à plusieurs reprises les autorités du pays sur l’usage d’armes considérées illicites contre les manifestants et dénoncé les substances chimiques introduites dans l’eau des chars anti-émeutes qui provoquent des brulures graves. 

Plus loin, dans les rues de Providencia, dans les quartiers chics, les murs expliquent le pourquoi de cette explosion sociale « ce n’est pas 30 centimes de pesos mais 30 ans d’abus », à propos de la hausse du ticket du métro ayant entrainé le début de cette révolte sociale inédite depuis la fin de la dictature en 1990. « No + AFP » ou « l’évasion Piñera ». Les Administradoras de Fondos de Pensiones (AFP) sont les grandes agences privées qui gèrent les cotisations des salariés et les pensions de retraites par capitalisation qui produisent des bénéfices millionnaires pour les entreprises actionnaires sur les dos des retraités. Et l’évasion fait référence aux affaires du riche président chilien Sebastián Piñera sur lequel pèsent des soupçons d’évasion fiscale. 

Les murs nous parlent aussi de « dignité », mot clé que les manifestants brandissent avec fierté : « La fin de la peur, le retour de la dignité ». Car les manifestants de la primera línea, comme on appelle les jeunes qui ont lancé ce mouvement social, ce sont les fils ou même les petits-fils des générations qui ont vécu sous la terreur de la dictature du général Pinochet, et ils n’ont pas peur. D’ailleurs, la place Italia, symbolique place de toutes les manifestations a été rebaptisée Place de la Dignité. Cette place est aussi une véritable frontière sociale entre le centre de Santiago – centre administratif où se trouve le palais présidentiel de La Moneda, les différents ministères, l’État en somme – et les quartiers plus aisés, qui s’éloignent du centre en se rapprochant de la Cordillère et en se barricadant dans leurs beaux quartiers résidentiels entourés de jardins mais aussi de hauts murs contre « la délinquance des pauvres gens »

Les murailles continuent à nous raconter la société chilienne et la relation qu’entretiennent les classes sociales, relations particulièrement étanches. Le grand architecte chilien Alejandro Aravena, qui a gagné, en 2016, le prix Pfitzner, le Nobel d’architecture, expliquait lors d’une entrevue publiée dans les réseaux sociaux, les causes de l’explosion sociale que personne n’avait vu venir. Le président Piñera avait vanté, il y a à peine quelques mois, un Chili « Oasis de prospérité et de stabilité au milieu d’une Amérique latine en crise ». Alejandro Aravena explique ainsi au journaliste qui l’interroge sur les raisons de la colère populaire, que ce n’est ni plus ni moins que la frontière entre ceux qui vivent dans « l’oasis » et ceux qui peinent à vivre dans « le désert ». D’autant plus que ces derniers doivent se rendre tous les jours travailler pour les gens de l’oasis mais doivent revenir tous les jours dans leur désert. C’est sans doute cela qui a provoqué le sentiment d’amertume, la conviction d’une injustice et le besoin d’un changement.

Un autre symbole cher aux manifestants et aux graffiteurs est le chien errant noir El Negro Matapacos  (Le noir tueur de flics). Le chien se fit connaître pendant les protestations étudiantes en 2011. Il participait aux manifestations attaquant les carabiniers et gagnant ainsi la sympathie des manifestants. Il avait acquis une notoriété nationale et internationale au travers des réseaux sociaux. Il a même un profil sur Facebook. Une femme, María Campos, qui avait fini par le recueillir, l’habillait avec un mouchoir rouge autour du cou lorsque les deux participaient dans les protestas. On l’avait appelé aussi «Louka Nikos chilien », pour sa ressemblance avec le chien qui déambulait dans les manifestations grecques entre 2010 et 2012. Il est devenu célèbre aussi dans d’autres pays, comme au Japon.

Le18 novembre, la statue de Balto au Central Park de New York fut habillée d’un mouchoir rouge ; de même, durant les fraudes massives du 1er novembre dans le métro de New-York, en protestation contre la répression policière à l’encontre d’un passager qui avait sauté le tourniquet sans payer de ticket, sont apparues dans les stations des images autocollantes du chien Negro Matapacos sautant  le tourniquet. Durant les manifestations au Chili de 2019 et 2020, l’image du « Negro Matapacos » est présente sur les pancartes et sur les murs avec des autocollants, des sculptures de papier mâché, dans des BD, des jeux vidéo et des statues dans plusieurs villes du pays. Negro Matapacos mourut le 26 août 2017. La légende raconte qu’il a laissé une descendance de 32 chiots de chiennes différentes qui errent dans les rues de Santiago et accompagnent probablement les manifestants.

Mais la révolte chilienne s’exporte aussi pour dénoncer la discrimination contre les femmes, le harcèlement sexuel, les viols, les féminicides. Quatre jeunes femmes de Valparaiso, Sibila SotomayorDaffne ValdésPaula Cometa Stange et Lea Cáceres, ont donné vie à un collectif interdisciplinaire de femmes : Las Tesis. Elles ont créé une puissante chorégraphie dénonçant les violeurs, l’État répressif, la justice… Cette performance est devenue virale au travers des réseaux sociaux. La performance est jouée par des femmes dans les principales villes du monde, dans des lieux symboliques, et même au parlement turc, des femmes députés ont scandé les paroles de la chanson de « Las Tesis » : « Le violeur c’est toi … ».

Depuis une semaine nous sommes sur place, nous rencontrons les Chiliens, jeunes et vieux, mères qui s’inquiètent pour leurs enfants mutilés, travailleurs fatigués d’une semaine de plus de 40 heures, des personnes modérées et de gauche ; ils nous apportent leur ressenti, leurs analyses, leurs luttes transversales, sociales, d’égalité entre les sexes, de parité. Les murs disent : « la révolution sera féminine ou ne sera pas » par exemple. Ils sont inquiets, ils sont dans le désarroi mais décidés, mais ils ne sont pas sans craintes à propos de la répression qui s’abat contre les manifestants, sur la violence aussi de certains politiques qu’ils considèrent sans légitimité et responsables de ne pas avoir entendu leur clameur depuis des années. Ils constatent le silence de l’église, très discréditée par les affaires de pédophilie, ils s’organisent en assemblées en tant que sociétés civiles, en tant que peuple, mais ils constatent qu’ils manquent de leaders, de boussole … Ils écrivent encore sur les murs : « Nous sommes les routuriers – les cassés qui rassemblons nos morceaux » « somos los rotos que estamos juntando nuestros pedazos ». Nous reviendrons sur la situation chilienne et le nouveau processus qui est en train de s’ouvrir, avec un changement de Constitution à travers un référendum prévu au prochain mois d’avril, pour un nouveau pacte social. Ce processus s’avère déjà semé d’embuches et d’obstacles et va exiger que la pression sociale ne baisse pas face à un gouvernement qui ne fait que quelques effets d’annonce et propose des mesurettes sans comprendre le véritable mal-être social de la société chilienne et son puissant désir d’ébranler ce système néolibéral pour un changement profond.

Olga BARRY
Depuis Santiago du Chili

Manifestations au Chili : Rodrigo Mirante, écrivain et journaliste pour le journal « El Mostrador », a rencontré un « capucha »

Il vient de sortir du lycée, lit des ouvrages sur l’histoire récente du pays, écoute du hip-hop, prépare la Prueba de Selección Universitaria (équivalent du baccalauréat), veut faire des études dans le Travail Social et sort dans la rue avec sa cagoule noire pour lutter contre les inégalités et les injustices sociales, pour exiger dignité et plus de chances pour tous. Il y a plein de « newen » (Mapuche) en première ligne, c’est ce qui lui est arrivé de mieux comme expérience en termes de fraternité et de solidarité. Rencontre avec un capuche ou cagoule : « En première ligne, on affronte le pouvoir en face à face ».

Photo : Gabriel Bastidas

C’est comment la première ligne ?

Nous protégeons les manifestants, c’est de l’autodéfense. Nous n’avons pas d’armes et sommes contre l’apologie des armes ; ceux qui en ont ce sont les flics. Il y a des manifestations plus familiales, comme le carnaval ou les fêtes, mais ce qui se passe n’est pas une fête, en première ligne on affronte le pouvoir en face à face. On ne veut pas que d’autres personnes perdent leurs yeux. Les flics éliminent les gens, ils tuent. S’il n’y avait pas la première ligne, les flics en finiraient avec toute personne normale qui manifeste. La première ligne protège avec des boucliers, la deuxième ligne lance des patates, la troisième aussi mais elle fait surtout attention à ce que les flics ne nous encerclent pas. Il y a même une quatrième ligne. On peut se battre pendant plus de cinq heures sans manger ni boire d’autant qu’il y a des dames qui nous donnent à manger gratuitement. Quand on est fatigués, on se retire à l’arrière et on fait un roulement. On s’entraide tous. L’eau avec du bicarbonate ne nous sert pas à grand-chose car les lacrymogènes sont plus forts. Je ne porte pas de masque car c’est trop cher mais j’ai des lunettes qui me protègent des billes. Nous n’avons plus peur, ça fait un moment qu’on est lucides, c’est notre lutte, celle des gamins, de la jeunesse, on va écrire l’histoire ; ce que nos parents ont fait contre la dictature c’est du passé, ce qu’ils ont fait à l’époque n’a pas marché et ils ne peuvent pas nous dire ce qu’il faut faire. Maintenant, c’est nous les acteurs. La première ligne est très chouette, je ne connais aucun de mes camarades, c’est de la fraternité pure où l’individuel reste au deuxième plan. L’arme des nouvelles générations c’est le portable ; on enregistre la réalité avec, contre les mensonges qui veulent criminaliser le mouvement et, comme chacun peut enregistrer tout ce qui se passe, on va montrer la vérité.

Comment es-tu devenu « capucha » ?

Le « capucha » c’est le symbole du rebelle qui lutte contre le système et qui dit : marre des abus, qu’on nous insulte et qu’on nous marche dessus, marre de ravaler notre rage en crachant la haine. Je suis né un 29 mars, le « Jour du Jeune Combattant » (commémoration non officielle de l’assassinat par la police des frères Rafael et Eduardo Verara Toledo, en 1985 NdT), et ça m’a marqué. Depuis l’âge de raison, je suis en colère contre les inégalités et l’autoritarisme, j’ai cette haine et cette rage contre les flics et les milices, même s’ils font partie du peuple, mais ils sont employés par le pouvoir pour réprimer, ils tuent leur propre peuple, ces chiens de l’État. Je ne crois pas non plus les politiques, ils mentent et se lissent les moustaches. La Nouvelle Constitution sera écrite par le peuple. La génération de mes parents était paralysée par la peur de la dictature, pas la mienne. Les travailleurs indépendants arrivent aujourd’hui à la retraite avec 107.000 pesos de pension (autour de 125€). Nous luttons pour la dignité et contre les exclusions. Les gens ont dit stop et le moment est venu pour le peuple de contrôler ce qui se passe dans son pays sans aucune couleur politique derrière. L’État devrait s’occuper des plus démunis et il est temps que les patrons commencent à lâcher des sous. Le désordre social ne s’arrêtera pas tant que nous n’obtiendrons pas les changements de structure du système et nous ne le faisons pas pour nous ; peut-être que mes enfants ou neveux en récolteront les fruits.

Qu’est-ce qui a changé au Chili depuis le 18 octobre ?

On a recommencé à discuter, à se regarder en face, on arrête d’être dans sa bulle dans le métro, avec le casque, sans s’occuper du voisin, là où le système voulait qu’on reste.

Que veux-tu faire comme études ?

Je sors de terminale et j’aimerais faire du Travail Social, même si le bac ne sert à rien, c’est juste un examen standard et déshumanisé qui ne prend pas en compte les valeurs ou les principes. Je veux travailler avec des enfants en milieu social, des enfants de l’Assistance, ces gamins à qui on a volé l’enfance, qu’on a brutalisé tout petits. Dans les quartiers il y a des enfants qui se prostituent pour de la drogue, pour un peu d’argent ; nous savons tous que la drogue a été introduite par la dictature et les milices pour endormir le peuple pendant que les bourges se la coulait douce. Avec les manifestations dans les galeries marchandes, les nantis ont dit que les pauvres débarquaient. Je suis fier d’être roturier, fier de faire partie de la classe ouvrière, ça ne doit pas être une insulte, c’est une identité sociale. Les manifestations ne se déroulent plus seulement sur la Plaza d’Italia mais se sont déplacées un peu plus haut. C’est chouette, ça n’arrivait pas avant, il faut qu’on aille jusque-là où ça leur fait mal, jusqu’à la résidence deSebastián Piñera.

Les livres qui t’ont inspiré ?

Los fusileros, de Cristóbal Peña, qui parle du Front Patriote et de la lutte armée contre la dictature. J’ai été étonné d’apprendre que Raúl Pellegrín et Cecilia Magni, leaders du Front, venaient des classes supérieures mais qu’ils en sont sortis pour se battre. Certaines personnes disent que cette lutte n’a pas servi à grand-chose, je crois que c’était le moyen de répondre et se défendre contre la répression et les morts. Pendant cette période, on te tirait dessus à balles réelles et tu ne pouvais pas riposter avec des pierres. 

Nous ne savons pas ce qui se serait passé si Pinochet avait été assassiné, peut-être que la répression aurait été encore plus violente et sanglante. Je n’ai pas connu cette époque, je suis des années 2000 et c’est pour ça que je pense qu’il est fondamental de lire et de s’informer. L’histoire m’intéresse mais pas celle qu’on apprend à l’école et qui ne sert à rien. La véritable éducation vient de la famille et c’est dans la rue qu’on apprend le plus, en contact avec la réalité sociale. Ce sont les peuples qui, véritablement, écrivent l’histoire, en faisant grève et en manifestant. Nous vivons une nouvelle colonisation et nous nous devons de respecter les revendications et la résistance du peuple mapuche depuis cinq cents ans, un peuple qui survit au génocide jusqu’à aujourd’hui. J’ai beaucoup de peine à propos des assassinats et des mensonges contre les mapuches, n’oublions pas l’assassinat de Camilo Catrillanca, le plus récent. Ce sont des guerriers et ils n’arrivent pas à s’en débarrasser. On devrait en prendre de la graine et ça, ce n’est pas en cours d’histoire que je l’ai appris, mais en écoutant du rap.

Qu’est-ce que tu écoutes ?

La musique des opprimés, pas seulement du hip-hop ou du rap mais aussi le punk chilien qui a résisté à la dictature comme Fiskales Ad Hok ; ce sont des enfants de la dictature, ils ont vécu la répression, les massacres, les disparitions, les égorgements, les viols. J’ai commencé avec le punk, quand j’étais gamin. J’écoute aussi du rap social et combatif, comme Portavoz et Salvaje Decibel, qui était son premier groupe, et puis Ana Tijoux. Le rap critique les inégalités, les injustices sociales, comme les chiliens Sub VersoResonancia et La Legua York, une référence. Tous leurs textes restent d’actualité, autant que El derecho a vivir en paz, de Víctor Jara ou El baile de los que sobran, de Los Prisioneros, qui sont des hymnes qui dépassent les générations, même s’il y a des évolutions. Dans El baile de los que sobran on parle de « taper dans les cailloux » et les paroles hip-hop de Rebeldía Poblacional du groupe Salvaje Decibel reprennent ça en disant : « on ne tape plus dans les cailloux, on les jette… la capuche te cache aux yeux du pouvoir et ce n’est pas une putain de mode habillage langage de sabotage pour arrêter la police… baston contre l’État ».

El Mostrador.cl
Traduit par Fabrice Bonnefoy

Interview de Rodrigo Mirante, publiée le 8 décembre 2019 sur le site El Mostrador. Site

Un temps suspendu règne à Santiago depuis quelques jours…

Il règne au Chili, depuis quelques jours, une situation étrange : tout semble suspendu à des décisions qui ne se prennent pas, celles qui permettraient soit une sortie par le haut de la crise sociale, débutée il y a maintenant cinquante jours, soit une fin de non-recevoir de la part des autorités, refusant un premier pas dans la prise en compte des attentes populaires pour un changement du modèle économique et social. 

Photo : thepublicsradio.org

L’actuelle constitution y est pour quelque chose puisque le pouvoir exécutif est entre les mains d’un président qui n’a pas la majorité au parlement et qui n’est plus soutenu que par 5% de la population (selon les dernières enquêtes d’opinion). Le principe est alors celui du consensus, et c’est ce qui a été recherché pour engager le processus d’un changement de constitution  ; mais seulement entre les parlementaires, et sans tenir compte des attentes de la «  rue  », laquelle a crié à la trahison… et continué à manifester. 

Un volet social aurait également dû être négocié, pour engager des modifications dans la répartition des richesses. Mais c’est actuellement l’impasse. Car une partie importante de la droite, descendante d’Augusto Pinochet, s’y refuse vigoureusement, soutenue en cela par les ministres désignés par le président ; et même si une partie de la droite y était favorable (y compris des industriels, le président de la banque centrale, ainsi que certains députés), l’heure n’est plus au consensus dans ce domaine. 

Le seul consensus récemment obtenu n’a concerné que le vote en urgence de lois renforçant les pouvoirs de la répression contre les «  casseurs  » : allant jusqu’à de lourdes peines de prison pour ceux qui lanceraient des pierres, mettraient des graffitis sur les abribus ou porteraient un foulard devant le visage (pourtant utilisés pour se protéger des gaz lacrymogènes).

Quant aux conditions dans lesquelles se prépare la mise en œuvre de l’accord pour une nouvelle constitution, la commission technique paritaire désignée pour cela vient de constater formellement des impasses concernant la composition et les modalités de désignation des membres de la future assemblée constituante (dont le principe doit être validé par le référendum prévu le 26 avril prochain). 

Ces carences dans la gouvernance du pays pèsent lourd dans l’ambiance actuelle, encore alourdie par les actions violentes d’une minorité de « casseurs ». Certains espèrent encore un geste significatif en faveur des revendications portées par une grande partie de la population (bien au-delà de ceux, nombreux, qui prennent toujours le risque d’aller manifester)  ; mais d’autres ont le sentiment d’un échec probable du mouvement dans sa forme actuelle. Or cela signifierait la «  victoire  » de la frange la plus réactionnaire du pays, inconsciente que la partie ne serait que remise, probablement encore plus brutale. Et c’est l’analyse faite par ceux de la droite qui acceptent l’idée d’introduire des changements, conduisant nécessairement à une modification dans la répartition des richesses, et donc à une modification significative de la politique fiscale. 

Dans ce contexte se pose en plus la question de savoir qui sont ces casseurs  ; la droite avance l’hypothèse d’une action concertée de narcotrafiquants, qui financeraient les jeunes des quartiers qu’ils contrôlent pour en renforcer l’autonomie vis-à-vis des pouvoirs publics. Mais l’analyse de sociologues est malheureusement encore plus préoccupante  : c’est la prise de conscience par la partie la plus démunie de la jeunesse que son avenir est de toutes façons sans issue dans cette société. Ils sont nombreux dans cette situation, et ils en prennent collectivement conscience  !

Michel SÉRUZIER
Depuis Santiago du Chili 

Amnesty International écrit au président chilien pour lui rappeler ses obligations en matière de droits humains

À la suite de la déclaration de l’état d’urgence dans le pays, Amnesty International observe les agissements des autorités chiliennes et appelle le gouvernement à écouter les demandes de la population et à prendre des mesures concrètes pour y répondre, a indiqué l’organisation dans une  lettre ouverte  adressée le 21  octobre 2019 au président Sebastián Piñera. 

Photo : Kaos en la Red

Selon l’administration régionale de Santiago, 11  personnes ont trouvé la mort dans le contexte de l’état d’urgence. L’Institut national des droits humains chilien estime quant à lui que plus de 1 330  personnes ont été arrêtées et que 37 ont été blessées par arme à feu. «Au lieu d’assimiler les manifestations à un “état d’urgence” et celles et ceux qui y participent à des ennemis de l’État, les stigmatisant ainsi de façon généralisée et pavant la voie pour la justification des atteintes à leurs droits, le gouvernement de Sebastián Piñera devrait plutôt écouter ce que ces personnes ont à dire et répondre sérieusement à leurs demandes légitimes », a déclaré Erika Guevara Rosas, directrice d’Amnesty International pour les Amériques. 

« Ériger les manifestations en infraction n’est pas une solution. S’il est certain que les autorités chiliennes doivent prendre des mesures pour prévenir et éviter les actes de violence de certains, cela ne peut en aucune façon servir de prétexte à la restriction des droits à la liberté d’expression et de réunion pacifique, ni à un usage excessif de la force. Les gens ont pleinement le droit, et de nombreuses raisons, de manifester. » 

« Le peuple chilien n’est pas seul. Nous observons la réponse des autorités aux manifestations et nos spécialistes en matière d’analyse numérique examinent les éléments audiovisuels qui pourraient apporter des preuves solides à l’appui des allégations faisant état d’un usage excessif de la force et d’autres violations des droits humains », a déclaré Erika Guevara Rosas. 

Les autorités chiliennes ont pour obligation d’enquêter sans délai, de façon exhaustive et impartiale, sur tous les signalements de recours excessif à la force, d’arrestations arbitraires, de torture et d’autres mauvais traitements, et sur toute autre allégation de violation des droits humains dans le contexte actuel des manifestations et de l’état d’urgence. Elles doivent également enquêter de la même manière pour établir les circonstances et les responsabilités dans les cas des personnes ayant perdu la vie.

Amnesty International – Chile

Après les accords signés au Sénat du Chili, une avancée importante, une partie de la population reste mobilisée

Cet accord a été signé il y a maintenant une semaine entre les partis politiques pour mettre en œuvre un changement de la Constitution. Perçu comme une avancée importante (la droite en accepta enfin le principe), il se révèle en même temps chargé de « chausse-trappes ». 

Photo : Maria Paz Morales

D’abord et avant tout, il a été décidé par une poignée de politiques réunis en « conclave », sans aucune interface avec les manifestants, ni même le collectif des organisations qui coordonne leur mobilisation (« unidad social »). Mais aussi parce que chaque paragraphe de cette nouvelle Constitution devra être adopté par les deux tiers des membres de l’Assemblée constituante, laissant le vide pour les points refusés. Et enfin, parce que ceux de ces membres à élire le seront à partir de listes établies par les seuls partis politiques légalement reconnus.  

Face aux insuffisances de ce texte, deux tendances opposées se sont constituées, dont les propositions doivent être débattues ces prochains jours, en particulier sur les points suivants : d’une part, une partie de la droite la plus extrême qui voudrait revenir sur le principe même de l’abandon total de la Constitution actuelle ; et donner encore plus d’importance au veto que permet la majorité des deux tiers. D’autre part, ceux qui veulent ouvrir l’Assemblée constituante à des représentants des forces sociales et de certaines minorités (mapuches, femmes). Dans ce contexte plus tendu, les manifestations se poursuivent, en particulier celle du vendredi en fin d’après-midi. 

Le moment politique 

Une recomposition des courants politiques est en cours. Le plus important est le rejet par une grande partie de la population de tous les « politiques ». Ceci n’est pas propre au Chili, mais y est particulièrement présent actuellement (cela s’exprime très clairement dans les enquêtes d’opinion), et ce, quelle que soit leur orientation ! L’adoption par ceux-ci de l’« accord » a encore amplifié ce phénomène de rejet. 

Mais c’est aussi à l’intérieur de ces partis que cela se produit. Au sein de « Renovación Nacional », son président soutient fermement le changement, alors que l’opposition de droite à l’accord est menée par un sénateur de ce même parti ! Et des clivages similaires apparaissent aussi dans les autres partis, y compris au sein du « Frente Amplio », qui représente une gauche rénovée. 

La violence de certains manifestants 

Ce qu’il faut d’abord souligner, c’est la non-violence dont fait preuve la grande majorité des manifestants. Pour autant, cette violence est présente un peu partout, tant à Santiago que dans la plupart des autres villes. Elle peut éclater de manière ponctuelle et imprévisible (barrages, incendies de bâtiments ou de véhicules, destruction de locaux commerciaux, suivie de pillages). Mais aussi de manière systématique à la fin de manifestations pacifiques, quand la police bloque certains passages ou commence à vouloir faire le « ménage ». Et cela peut durer plusieurs heures, avec incendies de poubelles, destruction de mobiliers urbains ou même de monuments (y compris des églises). 

Cette violence est surtout le fait d’hommes jeunes, équipés pour se protéger, maintenant bien aguerris, mais sans qu’on puisse les rattacher à une ou des organisations à vocation politique. Quand on peut leur parler, ils n’expriment même pas une stratégie de ce genre  ! 

D’ailleurs, si leurs cibles sont parfois des symboles du « système », il s’agit malheureusement le plus souvent d’équipements dont bénéficient les plus pauvres (métro, bus, équipements sanitaires ou sociaux, magasins de quartier…) et ce y compris dans les quartiers les moins favorisés. 

La violence policière 

Celle-ci est réelle, et permanente, y compris quand elle s’inscrit dans ce que l’institution considère comme légale. Mais les débordements sont malheureusement récurrents, et les victimes nombreuses. Le plus fréquent concerne le tir de balles dites de « gomme », en direction de la tête (plus de deux cents personnes ont déjà perdu un œil). Or on vient de découvrir que ces balles contiennent beaucoup de plomb, et que le producteur (chilien) mettait en garde contre le danger qu’elles représentaient. Face au scandale, la police vient seulement d’en restreindre l’usage.  

Et pour comprendre l’état d’esprit de ses dirigeants l’un d’entre eux vient d’expliquer que l’usage de la force pouvait conduire à des bavures : c’est comme la chimio pour un cancer, pour tuer les cellules mauvaises, il fallait accepter que des bonnes en soient également victimes. Et face au scandale provoqué par cette déclaration, il s’est excusé auprès des cancéreux ! Que des manifestants soient des victimes mortelles allait donc de soi. 

Et maintenant ? 

Et maintenant, que sera l’avenir ? Sans doute, d’une manière ou d’une autre, il faut s’attendre à un retour en force de la droite (dont les idées relèvent plus de l’extrême droite, d’un point de vue français). Ce qu’elle vit actuellement est pour elle intolérable, et il est peu probable qu’elle puisse ne pas se venger.  

Quant à l’avenir immédiat, les issues les plus diverses sont encore possibles, de la répression plus ou moins brutale à de nouvelles avancées vers plus de démocratie ; en passant par la lassitude de la population (pour elle, le coût est très élevé : transport rendu très difficile, perte de rémunération, difficultés pour l’approvisionnement, inflation,…).

Peut-être le Chili disposera-t-il d’une nouvelle Constitution (d’ici deux ans, dans le meilleur des cas). Mais il est un acquis qui devrait peser beaucoup à l’avenir : la conscience collective que l’avenir meilleur ne dépend pas du « mérite » individuel, mais d’une solidarité collective pour renverser les méfaits du libéralisme dominant. En cas d’échec aujourd’hui, la partie n’est que remise. Et c’est parce qu’une partie de la droite en est consciente, que de nouvelles concessions sont encore possibles. 

Michel SERUZIER 
Depuis Santiago du Chili 

Après un mois de manifestations, le début de la fin de la Constitution de Pinochet ?

Les partis politiques au Chili, à l’exception du parti communiste qui ne fut pas invité, sont parvenus, vendredi 15 novembre à 2h du matin heure australe, après deux longues et frénétiques journées au parlement, à un accord que l’on pourrait qualifier d’historique. Afin de tenter d’apaiser la grave crise sociale qui secoue le pays depuis près d’un mois, l’accord consiste en la décision d’entamer la voie d’un référendum en avril 2020 afin que les Chiliens se prononcent et disent oui ou non à l’élaboration d’une nouvelle Constitution, remplaçant celle héritée voilà quarante ans de la dictature d’Augusto Pinochet.

Photo : Sénat du Chili

Ce processus compliqué suppose deux questions : l’une sur le changement ou non de la Constitution et l’autre, le cas échéant, sur la méthode pour la changer. Cette seconde question devra déterminer quel organe rédigera la future Constitution ; soit un congrès mixte – idée soutenue par la coalition gouvernementale – composé à parts égales de membres élus à cette fin et de parlementaires en exercice, soit une assemblée constituante intégralement composée de membres élus à cette fin – idée soutenue par les milliers de manifestants et par l’opposition.

Si le projet de changement, selon la droite gouvernementale, ou de suppression pure et simple de l’actuelle Constitution de Pinochet, selon l’opposition, est validé par référendum, l’élection des membres de l’une ou l’autre de ces instances se fera en octobre 2020, au suffrage universel, en même temps que les élections municipales et régionales. La ratification de la nouvelle Constitution s’effectuera au suffrage universel, à une date ultérieure, lors d’un nouveau plébiscite avec vote obligatoire pour l’occasion.

Cet accord ne constitue qu’un premier pas, mais c’est un premier pas historique et fondamental pour commencer à construire peut-être un nouveau pacte social. Mais il faut le dire et redire, c’est grâce à la pression populaire et aux millions de manifestants qui ont payé un lourd tribut.  Les manifestations ont fait 24 morts reconnus officiellement (plus selon d’autres sources), des disparitions non encore élucidées, plus de 2 000 blessés, dont plus de 200 personnes (notamment de nombreux jeunes) ont perdu un œil ou les deux, des viols sur des jeunes femmes et des actes de tortures dans les commissariats. Le vice-président de l’Ordre des médecins chiliens a interpellé il y a deux jours le gouvernement pour qu’il fasse cesser la répression policière car les hôpitaux de la capitale sont débordés par le nombre de blessés qui arrive chaque jour aux urgences. Amnesty internationale dénonce aussi pour sa part les actes d’une violence inouïe contre les manifestants.

Les analystes doutent cependant de la capacité de cet accord politique pour calmer la colère populaire et résoudre rapidement la crise. Quelques heures après l’annonce de l’accord, des milliers de manifestants se réunissaient une nouvelle fois sur Plaza Italia, au centre de Santiago et ce week-end la mobilisation n’a pas fléchi et la répression de la police n’a pas diminué.

Pour l’instant on ne voit pas une formule magique permettant au gouvernement de résoudre rapidement la crise étant donné la complexité du mouvement et des revendications. Il existe une très grande méfiance vis-à-vis du gouvernement, des instances politiques y compris de l’opposition de gauche ou de centre gauche.

Le paquet de mesures sociales que le président Piñera a annoncé ces dernières semaines n’a pas réussi à éteindre l’incendie. Cette nouvelle décision d’organiser un plébiscite en vue d’un changement de constitution a déjà provoqué des dissensions au sein des différents partis de droite ou de gauche sur la manière dont ce processus est envisagé. Des secteurs de la droite (jadis pinochetiste) annoncent déjà qu’ils feront tout pour que le Non l’emporte lors du plébiscite. C’est la raison pour laquelle des vastes secteurs insistent sur l’idée de l’appel à une assemblée constituante et non d’un plébiscite.

Olga BARRY

Depuis Santiago du Chili…

La crise que connaît actuellement le Chili prend ses racines dans la dictature. Certes, Pinochet a perdu sa réélection en 1989, mais rien n’a pratiquement changé du régime qu’il avait mis en place, à la fois un libéralisme forcené et une constitution complètement verrouillée au bénéfice des plus riches. La révolte couvait, mais sans que les victimes du système ne s’impliquent encore vraiment. Et puis tout a changé il y a maintenant un mois ; depuis, le président Pinera, et ceux qui le soutiennent ont pensé retenir la crue par des mesurettes de plus en plus importantes ; mais chaque réponse apportée n’a fait qu’aggraver la colère populaire, assoiffée de justice et de dignité. Du coup, plus personne ne fait confiance au président et à la majorité des politiques (y compris ceux de l’opposition).

Ce qui est maintenant demandé, c’est la mise en place d’une nouvelle constitution ; et cette demande vient enfin d’être acceptée par les pouvoirs (y compris par une partie importante de l’opposition), mais selon des procédures qui cachent encore bien des manœuvres potentielles. Il s’agit certes d’un acquit essentiel, impensable il y a encore une semaine, mais qui comporte de nouvelles « digues » pour éviter une remise en cause profonde du système en place, telle que le voudrait la majorité populaire (et ce, bien au-delà du million de manifestants).

Il s’agit donc d’une belle victoire, mais qui en appelle d’autres pour que cette volonté soit enfin reconnue pour ce qu’elle est : non à l’injustice, non à la corruption, non au pouvoir absolu de l’argent, dans un pays ou 80% de la population doit s’endetter pour survivre. Où même l’eau appartient à celui que détient la propriété des sources, des nappes, ou même des rivières !

Michel SERUZIER
Depuis Santiago du Chili

Retraites : le modèle chilien est en crise. Un analyse d’un économiste français

Nous reproduisons un article publié sur le site Variances – Le webzine des ENSAE alumni. François Meunier, économiste, professeur associé de finances à l’ENSAE ParisTech. C’est le cas du Chili, qui a organisé la couverture du risque vieillesse en recourant quasi exclusivement à des fonds de pension privés, selon un système de capitalisation à cotisations définies.

Photo : Politika Chile

En matière de politique économique, on cherche toujours des expériences pures, celles dont on peut facilement tirer des conclusions. C’est le cas du Chili, qui a organisé la couverture du risque vieillesse en recourant quasi exclusivement à des fonds de pension privés, selon un système de capitalisation à cotisations définies. En ces périodes de réforme du financement de la retraite dans de nombreux pays, il est intéressant d’en examiner les propriétés. 

Le système chilien a une origine historique précise, à savoir la complète désorganisation qui prévalait avant la réforme de 1981, au travers d’une kyrielle de petites caisses de répartition à prestations définies. Or une caisse de répartition de taille réduite, par exemple celle d’une branche professionnelle, est soumise à un fort risque démographique si le hasard industriel réduit le nombre des salariés cotisants. L’État est alors appelé à l’aide parce qu’on ne peut pas laisser tomber les futurs retraités. En période de « vache grasse » à l’inverse, les gérants du système distribuent avec largesse, ce qui prépare les difficultés du futur. En ce sens et pour une bonne gestion du risque, un système de répartition requiert la base de cotisants la plus large possible  : il faut un « régime général » [1 ], fusionnant les multiples caisses sous la houlette de l’État, ce qui, on en convient, n’était pas dans la tête des Chicago boys entourant Pinochet. Pour la petite histoire, le gouvernement militaire n’a préservé le régime de répartition que pour les personnels de l’armée, qui jouissent aujourd’hui de conditions de retraite assez jalousées du reste des salariés chiliens. 

Le Chili a donc retenu un transfert de ressources à travers le temps, via l’épargne et les marchés financiers, plutôt que de façon instantanée entre actifs et inactifs du temps présent. Il y avait là un certain pari, puisque les marchés financiers étaient embryonnaires à l’époque dans le pays. À ce titre, le pari a été en partie gagné, avec l’émergence d’une industrie de l’épargne parmi les plus fortes d’Amérique latine. On va en voir les contraintes. 

Le Chili a fait cette réforme en mélangeant approche dirigiste (une cotisation obligatoire de 10 % du salaire brut) et approche libérale, à savoir un système purement individualisé où le retraité touche, versé en annuités calculées sur la base d’une espérance de vie moyenne, le résultat final de sa seule épargne personnelle au titre du 10 %). Ainsi, tout peso cotisé donne les mêmes droits à retraite. Le système est pleinement financé, sans risque de déficit ou d’excédent technique. Il est censé être mis en « autopilote ». 

Pour ce motif, les organisations internationales, Banque mondiale et FMI en premier lieu, ont félicité le Chili pour la hardiesse de sa réforme. Les délégations de nombreux pays ont fait le pèlerinage à Santiago pour en appliquer la recette chez eux. Les gouvernements successifs se sont bercés de cette douce musique et endormis, alors que les embûches s’annonçaient. 

Des retraités pauvres 

Certaines difficultés sont spécifiques, d’autres sont communes à la plupart des systèmes de retraite de par le monde. Comme partout, les taux d’intérêt sur le capital n’ont fait que baisser depuis une trentaine d’années. Le taux réel sur emprunt d’État chilien est lui aussi proche de 0 % et la tendance est là pour durer. De même, la démographie s’approche rapidement du modèle européen en termes de natalité et d’espérance de vie, sans pourtant que le taux de cotisation de 10 % ait changé (il est près du double en Europe). Au total, le réveil est douloureux pour le nouveau retraité chilien qui partageait l’illusion d’un système optimal : il voit, près de 40 ans après la réforme et alors qu’il a cotisé tout du long, la médiocrité de la pension qu’il reçoit (de l’ordre de 250 € par mois en moyenne dans le pays). 

Cela illustre l’illusion d’un système en autopilote. Il faut toujours ajuster certains paramètres, dont le taux de cotisation ou l’âge de la retraite (65 ans pour les hommes, 60 ans pour les femmes au Chili). Le gouvernement de centre-droit de M. Piñera ne souhaite pas faire évoluer l’âge de départ en retraite et privilégie aujourd’hui le passage de 10 à 14 % du taux de cotisation. 

Deuxième sujet, le système de retraite est démuni de tout élément de solidarité interne, ce qui est extrêmement brutal. On oublie la personne qui est restée un temps sans travail ou malade, on oublie la femme qui a élevé ses jeunes enfants, on ne prend pas en compte la pénibilité, etc. 

Le système prévoit sur ces deux points un « pilier solidaire » sous la forme d’une pension de base pour les gens démunis, une sorte de voiture balai comme l’est le « minimum vieillesse » en France. La réforme en cours veut accroître ce filet. Mais une telle solidarité n’est, par définition, orientée que sur les personnes démunies, soit au Chili sur les déciles 1 à 3 dans la répartition des revenus. Elle ignore la classe moyenne et laisse beaucoup de gens insatisfaits. 

Que faire ? 

Il n’est pas aisé en capitalisation d’inscrire certains mécanismes de solidarité dans le calcul des pensions. Il faudrait renoncer au principe « un peso cotisé porte les mêmes droits à retraite ». (Le lecteur notera que ce débat concerne également la réforme annoncée des retraites en France, qui resterait par répartition, mais retenant le principe d’une retraite basée sur les contributions individuelles.) Et, sachant l’inertie d’un système par capitalisation, on ne règle pas dans l’immédiat par une hausse de taux la question de ces gens qui très bientôt toucheront des pensions médiocres, une sorte de « génération perdue ». C’est pourquoi certains militent pour l’introduction d’un pilier de répartition sur base d’années de cotisation, à la française. En effet, c’est bien historiquement par arrivée d’une génération perdue (en Europe après la guerre, ou aux États-Unis après la Grande Dépression) que les systèmes de répartition ont été généralisés  : il fallait, par ponction sur les actifs du moment, verser dès aujourd’hui du revenu aux personnes plus âgées. On devine, dans un Chili très imprégné encore de sa volte-face néolibérale des années 70, le tir de barrage que suscite cette option. 

Des fonds de pension fortement décriés 

Le dernier point concerne la gestion de l’épargne accumulée par les salariés. Elle est faite par des institutions privées, les AFP, au nombre de six et bientôt sept, mises en concurrence pour attirer, par leur bonne gestion, l’épargne (obligatoire) des salariés. C’est cet aspect du système de retraite qui attire le plus d’oppositions politiques. Le slogan « No + AFP » (on ne veut plus des AFP) a réuni il y a deux ans des centaines de milliers de gens dans les rues de Santiago. La gestion des AFP est jugée, largement à raison, dispendieuse, ce qui fait que la rue leur met sur le dos, cette fois-ci largement à tort, tous les défauts du système. 

Côté gestion des actifs d’abord, il faut prendre conscience d’une certaine illusion de la concurrence. Les encours à gérer sont, à l’échelle du pays, gigantesques, soit 180 Md$ ou 85 % du PIB. Or, dans un Chili faisant encore partie des pays émergents, il n’y a pas sur le marché financier du pays 180 Md$ d’actifs financiers mobilisables. Il y a peu d’entreprises cotées et l’État chilien, grâce à la manne du cuivre, est relativement peu endetté. Cela a deux conséquences  : d’abord, toutes les AFP ont à peu près, par force mais aussi par mimétisme naturel, les mêmes titres financiers en portefeuille. Les performances sur longue période de chacun des fonds sont étonnamment similaires, alors que les coûts de gestion ne profitent pas de l’effet de masse qu’aurait un seul gérant, sous la responsabilité ou non de l’État. La performance financière de la capitalisation est pour chacune des AFP la performance moyenne du marché boursier, moins le coût de fonctionnement du système. Ensuite, par carence de titres financiers locaux, l’épargne doit se placer massivement à l’étranger, pour plus de 40 % des encours. Outre les risques de change générés sur la valeur des retraites, on peut s’étonner qu’un pays à revenu intermédiaire emploie à ce point l’épargne collective de ses salariés pour financer la croissance des pays étrangers. 

L’illusion va plus loin. La concurrence assez forte entre les sept AFP ne fait pas baisser les coûts. Au contraire, elles les accroît. Pourquoi cela  ? Il est connu en économie industrielle que certains secteurs d’activité, le secteur financier tout particulièrement, rentrent davantage en concurrence par les efforts commerciaux pour gagner des parts de marché (par définition borné à l’encours d’épargne sous gestion) qu’en abaissant les prix, c’est-à-dire les commissions perçues. Une des plus grandes AFP de la place, Capital, comptait en 2017 un effectif de 1443 personnes, mais seulement 23 gérants. Autrement dit, les coûts de gestion sont très élevés, d’autant qu’on connait ici, à échelle du Chili, le syndrome Wall Street  qui assure des salaires copieux à tous ces gestionnaires. Ce sont ces coûts élevés qui justifient des commissions qui ne baissent pas. Elles représentent aujourd’hui de l’ordre de 0,4 % du PIB et de 0,5 % des fonds gérés, avec une rentabilité très forte pour les AFP gestionnaires. C’est cela que le public voit et dénonce. 

Dans la réforme en discussion au parlement, le gouvernement ne souhaite pas remettre en cause les AFP, qui ont bâti pour l’occasion un lobby puissant. La seule concession qu’il est en passe de faire à l’opposition consiste à créer une « AFP publique », qui gèrerait les 4 % supplémentaires de cotisation, une huitième AFP par conséquent. On voit mal comment cette nouvelle entité irait beaucoup changer les règles du jeu. 

Voici donc une réforme à la fois nécessaire et bien difficile à conduire. 

François MEUNIER

[1]  Le détenteur du compte peut convertir cette pension en rente à vie en s’adressant à une compagnie d’assurance-vie privée, mais celles-ci, notamment avec la baisse des taux d’intérêt, sont très chères On s’aperçoit ici de la force d’un système de type régime général  universel  : c’est le seul moyen de fournir des assurances-vie à coût modéré. Par ailleurs, sujet intéressant, le pensionné est « propriétaire » de son épargne accumulée. Pourquoi n’aurait-il pas droit à tout recevoir en capital  ? La loi l’interdit, mais un cas vient d’être introduit devant le Tribunal constitutionnel. 

Cet article a été initialement publié sur le site VARIANCES

Les référendums locaux qui mettent en échec la stratégie de « dialogues citoyens » du gouvernement

Bien que le gouvernement soit complètement opposé à l’idée d’élaborer une nouvelle Constitution, au sein des municipalités, l’idée de créer un réseau de consultations citoyennes demandant au peuple s’il veut ou non d’une nouvelle Constitution s’est imposée. Ces consultations auraient lieu dans une centaine de « cabildos », des conseils municipaux organisés la semaine dernière. Ce pari permettrait même que quelques maires du parti au pouvoir remanient la proposition du gouvernement. Une stratégie qui pourrait ternir les dialogues citoyens menés par le ministre Sichel et destinés à faire pression au sein du Palais pour une ouverture à un nouveau pacte social.

Photo : Pura Noticia

La proposition de « dialogues citoyens » du ministre Sébastian Sichel n’a pas suscité beaucoup d’enthousiasme du côté de l’opposition, notamment auprès des maires à qui le ministre a demandé de jouer un rôle de premier plan dans le processus. L’absence de débat autour d’une nouvelle Constitution a créé une division entre ceux qui étaient prêts à faire partie de la stratégie du Gouvernement et ceux qui y voient « une tentative de contourner le mouvement social ».

Une partie des maires a commencé à travailler sur une nouvelle proposition, laquelle sera étudiée de façon approfondie à l’occasion d’une vaste concertation cette semaine, à laquelle pourraient même participer certains maires du parti au pouvoir. En plus de la structuration des « cabildos », les maires préparent la mise en place d’un réseau de consultations dans les municipalités pour une nouvelle Constitution. Une sorte de référendum local dont l’objectif est de confier le pouvoir constitutionnel aux mains des citoyens.

Le maire de Recoleta, Daniel Jadue (PC), explique que « ce n’est pas une idée qui provient d’une seule commune, mais la concertation entre un ensemble de maires qui se coordonnent pour réaliser un référendum plus large que celui d’un seul gouvernement local. Nous avons l’intention de réunir le plus grand nombre de maires au niveau national ». Il ajoute que « cela peut être un très bon exercice, pour ceux qui craignent les citoyens, qui craignent la participation – principalement à droite -, comprennent que ceci est le bon chemin ».

Il faut souligner qu’en plus de ne pas inclure de débat autour de la Constitution parmi les sept axes prioritaires pour le Gouvernement, La Moneda refuse catégoriquement l’éventualité d’un référendum pour définir s’il y aura ou non une nouvelle Constitution. « Ils ont déjà la solution participative et il s’agit de notre initiative de dialogues citoyens », souligne un collaborateur de l’exécutif.

Au sein de Chile Vamos[1] le panorama est un peu différent. Il y a quelques jours, le président de Rénovation nationale (RN), Mario Desbordes, s’est dit ouvert à l’étude de la possibilité de renouveler la Constitution, position qu’ont également adoptée le sénateur Manuel José Ossandón et Lily Pérez. C’est précisément dans le parti de M. Desbordes que quelques maires ont poussé – sous le manteau – l’idée des référendums locaux.

Un autre maire parmi ceux qui ont impulsé l’idée de consultations locales sur la Constitution est le maire Jorge Sharp (CS) de Valparaíso. Il souligne qu’il a été démontré avec les mobilisations que le changement constitutionnel est une priorité pour les citoyens, « la question que l’on peut se poser est, qui doit avoir le pouvoir constitutionnel et la réponse à cette question est : le peuple du Chili. Il faut que ce soit le peuple qui trouve les réponses pour dessiner les contours d’un nouveau pays et non pas ceux qui sont en place depuis toujours et qui ont noué un pacte entre les élites politiques et économiques ».

Une idée qui ne suscite pas une adhésion unanime au sein du monde politique, bien que dans l’opposition il y ait un consensus à propos de la nécessité d’une nouvelle Constitution. Le mécanisme et les participants du processus constituant représentent un enjeu interne. Dans les partis situés au centre de l’échiquier politique ou les partis liés au Parti de l’Ordre, il a été proposé d’inclure les parlementaires et un groupe représentatif de citoyens pour former une assemblée constituante.

Le maire Sharp explique que le processus constituant ne peut mettre personne à l’écart, « si un maire, un député, un conseiller municipal, ou bien un fonctionnaire veut jouer un rôle dans ce processus constituant, il devra avoir les mêmes possibilités qu’un dirigeant du conseil de voisins, une académicienne, un dirigeant de petits commerçants, parents ou des parents d’élèves. Il ne devrait pas avoir de vétos dans le processus, dans la mesure où les représentants ont été élus démocratiquement par les citoyens ».

Maintenir le modèle

Une des principales critiques des maires quant à la position du gouvernement est le manque de volonté de dialogue pour des changements constitutionnels. Le maire d’Independencia, Gonzalo Durán, dit « soit le gouvernement ne comprend pas, soit il n’a pas la volonté de sortir d’une structure dogmatique, dans le domaine économique et de la place des citoyens. Il continue à insister à opposer les revendications sociales à la Constitution, alors qu’elles font partie d’un même processus ».

Pour la maire de Recoleta, à La Moneda on cherche à « maintenir la Constitution et le modèle de la dictature, dont ils ont fait partie. Ici il y a une décision politique qui cache une peur et une vocation profondément anti-démocratique ». Cette vision qui est partagée par d’autres maires de l’opposition qui sont en train de prendre en considération les dits « conseils municipaux citoyens ».

Malgré les efforts pour parvenir à un consensus avec Chile Vamos, Jorge Sharp doute que le « gouvernement et la droite souhaitent le changement de la Constitution. Ils ont justifié et façonné cette Constitution – qui les favorise – depuis 40 ans, pourquoi voudraient-ils la changer ? Les gens ont protesté pendant des semaines et il n’y a pas eu de réponse claire pour dire que la droite a réellement écouté », affirme le maire de Valparaíso.

Dans la même lignée, Rodrigo Ruiz, un des intellectuels du nouveau centre-gauche, signale que le pacte social « est le nom que reçoit une des idées les plus répétées » du gouvernement. Il soutient qu’il est nécessaire de souligner « qu’on n’est pas dans une situation qui peut être décrite comme la crise d’un pacte précèdent, puisque le régime actuel a été installé de forme complètement autoritaire et repose sur tout sauf un pacte social ». Et il rajoute que ce régime « ne suppose pas un accord, précisément car son installation et fonctionnement consistent en la permanente suppression de toute situation démocratique de laquelle puisse émerger quelque chose ressemblant à un pacte social ».

Finalement, le maire Sharp, dit que le Chili vit une opportunité historique, puisque les constitutions passées de notre pays « ont été précédées par un processus de guerre civile ou de violence. Ce qu’on a devant nous aujourd’hui c’est que, pour la première fois dans notre histoire, on a la possibilité de définir une Constitution en démocratie, en paix, et basée sur le dialogue ».

La proposition critiquée de Sichel

Malgré les critiques exprimées par les maires pendant la réunion de ce week-end, le gouvernement reste convaincu que le dialogue avec les citoyens, dans la lignée du débat proposé par le président français Emmanuel Macron, est la meilleure réponse face à la crise.

Au-delà du modèle de traitement et de synthèse de données, l’idée est de montrer un visage amical, protégeant l’image du Président Piñera. C’est là que surgit la position du nouveau ministre Sichel, dont le rôle en première ligne ne plaît pas du tout aux partisans de Chile Vamos, puisque le visage social du processus n’appartient pas à un parti au pouvoir et provient de l’essaim plus libéral de l’ex Nueva Mayoría[2].

Dans la proposition présentée par le ministre de Développement social, rendue le dimanche 30 octobre, on détaille l’établissement d’un dialogue citoyen dont le but est un Nouvel Agenda Social, dans le cadre des sept points proposés par le Président Sebastián Piñera, au milieu de la crise.

A la tête du processus il y aura un Groupe directif ainsi que seize groupes régionaux dans lesquels on retrouvera un Secrétariat Exécutif et un Conseil Observateur. S’ajouteront également seize conseils régionaux et des Observateurs Externes. Les processus auront lieu sous forme virtuelle et présentielle. Le ministre espère que la participation s’élèvera à hauteur de 90% de participation, 165 communes, avec l’objectif de former un Nouvel agenda social « à court, moyen et long terme » et de poser « les bases pour un nouveau paradigme de participation citoyenne ».

Les dialogues auront lieu au niveau communal grâce à des groupes de vingt personnes et dureront environ trois heures, un temps partagé entre le processus de réflexion et de diagnostic, pour ensuite passer aux demandes sociales, qui se présenteront sur la base de « questions spécifiques quant aux thème prioritaires. Ensuite, des experts citoyens élaboreront les propositions pour le Nouvel agenda social.»

Dix grands thèmes seront traités, « avec des questions spécifiques à prioriser », précise le document. Les thématiques sont : les bonnes pratiques et le combat contre les abus, la bureaucratie et les bonnes pratiques du secteur publique et la probité, l’éducation, l’équité territoriale et le logement, les pensions, la santé, la sécurité, les services basiques (transports et tarifs), le travail et les revenus, ainsi qu’une mention « autres ».

Il faut souligner que le groupe directif, composé par les autorités locales, les dirigeants sociaux, les représentants des universités et les spécialistes internationaux, sera présidé par le ministre de Développement social et de la Famille et sa composition devra être approuvée par le chef d’État. En plus de diriger le processus, ce groupe est chargé de rédiger les propositions pour le Nouvel agenda social.

Dans le document, le ministre Sichel ne mentionne pas le thème de la nouvelle Constitution, et rien n’est spécifié sur le caractère contraignant ou sur une consultation postérieure issue du dialogue citoyen sur les propositions qui s’en dégageront.

À propos de ce thème, Jadue considère que le gouvernement « a dit que nous allons participer, nous les maires, mais nous somme un nombre important à ne pas être disposés à accepter le manque de volonté politique du Gouvernement. Tant que l’on ne nous assurera pas que l’on n’abordera pas uniquement l’agenda social du gouvernement et que l’on prendra en compte la nouvelle constitution, moi au bas mot ainsi que plusieurs autres collègues, nous ne participerons pas à une telle chose ».

Pour le maire Durán, « entamer des dialogues et des conseils municipaux qui n’intègrent pas correctement les thèmes de fond et les thèmes structurels n’a pas de sens. J’apprécie l’initiative de générer un processus vraiment participatif, mais cela doit avoir une expression concrète à la fin du processus ».

Le maire de Recoleta ajoute que « notre but n’est pas de jouer le jeu du gouvernement et de finir par démobiliser les citoyens », avant de poursuivre en disant qu’avec cette proposition « il y a une tentative de détourner le mouvement social ».

Chili – El Mostrador, 30 octobre 2019
Traduit par Nicolás Bonilla Clavijo

El Mostrador : SITE
[1] Parti politique de Sebastián Piñera
[2] Parti politique chilien dirigé par l’ex-présidente Michelle Bachelet

Au Chili, chronique d’une contestation annoncée dans un pays en flamme

La situation est toujours aussi tendue après des semaines de mobilisation au Chili. Il y a pourtant peu de temps, le président Sebastian Piñera se félicitait de “l’oasis” de paix que semblait être le pays. Membre de l’OCDE, stable politiquement depuis des années, le “jaguar” de l’Amérique latine était présenté comme un exemple pour les pays voisins. Mais cette image idéale a volé en éclats depuis, mettant en lumière les profondes fractures économiques et sociales dues à un niveau d’inégalité de plus élevé de l’OCDE.

Dessin : Rapé (Mexique)

Depuis le 17 octobre, l’Institut National des Droits Humains (INDH) publie des chiffres issus de ces enquêtes, tout comme l’Association de médecins Doctora Eloísa Díaz. Le dernier document diffusé par cette dernière, le 23 octobre, fait état de 22 décès, dont 11 homicides. Le gouvernement ne reconnaît la responsabilité des forces policières et militaires que dans 5 cas. L’association donne aussi d’autres chiffres : 2643 détenus, 31 blessés graves par balles. L’INDH de son côté, a communiqué ces derniers chiffres dans la nuit de mercredi à jeudi. Il fait état de 535 blessés dont 210 par armes à feu et de 2 410 détenus.

Un regard dans le rétroviseur

L’Histoire de dernières 50 années du Chili a été marquée par la dictature d’Augusto Pinochet (1973 – 1990) qui, accompagnée des meurtres, disparitions forcées et tortures, a mis en place la privatisation des services publics tels que l’éducation, la santé et les retraites. 

Avec l’arrivée de la démocratie, une coalition des partis de centre et de gauche sont arrivés au pouvoir en chantant “la joie est en chemin”, mais la joie n’était pas dans les réformes du système. La santé, l’éducation, les retraites, le transport et l’eau restaient dans les mains d’institutions privés. 

Pendant plus de dix ans, les gouvernements n’ont pas connu des grandes manifestations, la société n’étant pas prête à sortir de l’immobilité héritée de la dictature. Il faudra attendre 2004 pour voir les premiers étudiants manifester dans les rues. Ce mouvement “pingouin” fut la pointe de flèche d’un peuple qui commençait à s’exprimer. Depuis, les manifestations sont devenus régulières soient pour défendre une éducation publique de qualité, un environnement libre de pollution ou un nouveau système de retraites. Les réponses de l’Etat, par contre, n’étaient pas si actives dans ce pays où la moitié de la population gagne moins de 500€ par mois pendant que le 0.01% fait au même temps 716.620€.

Ainsi, la révolution populaire que nous voyons aujourd’hui, est le résultat d’une précarisation générale de la vie au Chili, même si personne n’a pensé que le déclencheur serait une hausse de 0.037€ sur le prix du billet de métro à Santiago. Le gouvernement a refusé de négocier et a menacé d’appliquer la Loi de Sécurité de l’État contre les manifestants pour le tort fait aux infrastructures. 

La démocratie construite au Chili était faible et c’est ainsi que le 19 octobre passé, le président Sebastian Piñera a décrété l’État d’Urgence sur Santiago. Les militaires étaient dans la rue pour contrer les demandes sociales. Une première depuis 1990. La blessure du Chili saignait à nouveau. L’État d’Urgence qui régnait sur Santiago se répand et aujourd’hui plus d’un 80% de la population le subit. Le feu et le sang teintent le Chili comme sous la dictature et les témoignages des tortures, agressions sexuelles et meurtres inondent médias et réseaux sociaux.

Depuis, de nombreux secteurs se sont ralliés à la contestation. La CUT (Central Unitaria de Trabajadores), syndicat très puissant, la Coordinadora “No Mas AFP” (organisation qui demande un nouveau système de retraite), l’ANEF (Association National d’Employés de l’état), et plusieurs autres organisations mènent ce jeudi une grève générale. Les syndicats des travailleurs portuaires bloquent presque tous les ports du pays, le syndicat des travailleurs du métro, pourtant en première ligne, a annoncé son soutien aux mobilisations. Les puissants syndicats des mineurs ont également appelé à la grève générale, et même un syndicat des transporteurs, pourtant traditionnellement marqués à droite.

Le Chili sous la répression

Alors que le Président se dit “en guerre”, l’armée multiplie les exactions. Le Collège de médecins se dit surpassé par les plaintes et dénonce des restrictions institutionnelles à l’information. Le juge Daniel Urrutia raconte lui aussi que “99% des détenus arrivent avec des marques de coups, ou gazés, ou menacés.” Par ailleurs, les organisations de défense des droits humains et les associations féministes rapportent également plusieurs cas des menaces et des agressions sexuelles à l’encontre des manifestantes. 

La Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme, l’Institut National des Droits Humains, Amnesty International et Human Rights Watch dénoncent de nombreuses atteintes aux droits fondamentaux et publie régulièrement de nouvelles informations. Ainsi, l’INDH mène plusieurs enquêtes, notamment sur de possibles centres de torture, ainsi que sur la mort de plusieurs manifestants et sur les conditions de détention. Les témoignages recueillis par l’Unité Judiciaire de l’INDH font froids dans le dos (à lire ici, en espagnol).

Les formations politiques et associations de la société civiles sont également victimes d’une pression policière de plus en plus grande. La porte-parole de la Cones (un des principaux syndicats étudiant) aurait ainsi été victime à trois reprises de violence de la part des forces de police. La Cones dénonce une forme de persécution politique.

Les médias sont également touchés par une répression particulièrement sévère. Ainsi, un journaliste a été la cible d’un tir des forces de l’ordre et trois autres ont été arrêtés malgré les sauf-conduits qui auraient dû leur permettre d’exercer leur métier. Par ailleurs, l’auto-censure est également un élément compliquant grandement la circulation d’informations dans le pays. En effet, les principales publications et les chaînes de radios et de télévision les plus importantes sont peu indépendantes, ce qui, dans le contexte actuel, empêche bien souvent les citoyens d’accéder à des informations fiables.

Le monde politique tente de reprendre la main

La crise sociale s’accompagne d’une grave crise politique. Le gouvernement et ses soutiens semblent ne pas savoir quelles mesures prendre pour endiguer la contestation. Le Congrès est déjà revenu sur la hausse du prix du billet de métro qui avait mit le feu aux poudres, sans que cela ne fasse baisser la tension. Le Président Piñera a également ouvert des négociations avec les autres formations politiques pour trouver une issue à la crise. 

Plusieurs partis de gauche (Frente Amplio, le Parti Communiste, le Parti Socialiste, entre autres) ont refusé de participer aux négociations tant que l’armée patrouillera dans les rues. Une partie de l’opposition a ainsi publié ce mercredi un document intitulé “No mas abuso”, qui propose un agenda pour “sortir de la crise”. Par ailleurs, le Parti Communiste et d’autres groupes d’opposition ont annoncés travailler à une “accusation constitutionnelle” contre Sebastián Piñera et Andrés Chadwick, le Ministre de l’Intérieur, bien qu’il y ait peu de chance que cette initiative mène à la destitution du Président. 

Ce dernier a également annoncé plusieurs mesures en faveur des retraites, des salaires ou un gel des prix de l’électricité. En réalité, ces annonces ne peuvent calmer la contestation tant elles paraissent insuffisante pour combler les inégalités. De plus, pour plusieurs d’entre elles, ces mesures consistent simplement à revenir sur certaines réformes récentes.

Du côté des soutiens du gouvernement, de nombreux hommes et femmes politiques insistent sur l’importance d’un retour à l’ordre avant tout retour des militaires dans leurs casernes. De plus, plusieurs personnalités ont demandé l’application de la loi antiterroriste qui permettrait de condamner les personnes appelant à manifester. Le Président n’a pour l’instant pas jugé cela utile. En effet, il est à craindre qu’une répression plus forte mobilise encore davantage la population. 

Rai BENNO & NAMAI

Sources : La Nación, Bíobío la Radio, El Desconcierto, El Ciudadano, Radio Universidad Chile, COLMED, INDH, Fundación Sol

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