Archives des catégories :

Chili

Camilo Catrillanca, jeune Mapuche tué sans aucune justification par la police chilienne

Des plaintes pour vol de voiture dans une petite ville d’Araucanie, puis Camilo Catrillanca, un jeune mapuche tué par balle par le commando «Jungle» des forces de sécurité chilienne. Une carte mémoire de caméra embarquée qui est détruite. Un témoin de 15 ans qui aurait été torturé. Un journaliste révèle l’existence d’une liste de personnalités mapuches surveillées. Tout cela dans le climat militarisé d’une zone rurale où un peuple indigène tente de défendre ses droits face aux grandes entreprises forestières.

Photo : Alberto Valdés (EFE)

Cela pourrait être la quatrième de couverture d’un nouveau thriller, le Millenium sud-américain. Mais il s’agit de la nouvelle affaire secouant le Chili depuis quelques semaines. Le temps passe et les circonstances de la mort de Camillo Catrillanca se troublent de plus en plus. Le 14 novembre dernier, dans la commune d’Ercilla, à 600 kilomètres au sud de Santiago, trois véhicules de professeurs d’une école sont volés. Selon les forces de police, la suite de l’enquête mène les gendarmes à la communauté mapuche de Temucuicui. À leur arrivée sur place, une fusillade éclate et Camillo Catrillanca est tué alors qu’il tentait de fuir.

Dès la mort du jeune homme, des voix s’élèvent pour demander à ce que les circonstances du drame soit éclaircies. Le vice-président et ministre de l’Intérieur, M. Patricio Chadwick, annonce le 16 novembre que Camillo Catrillanca avait des antécédents judiciaires. Peu de temps après, sa famille rend public l’extrait du casier judiciaire de la victime, et M. Chadwickre revient sur ses déclarations. Camilo Catrillanca n’avait pas d’antécédents judiciaires mais était connu des services de police.

Par ailleurs, les gendarmes ne peuvent pas prouver que Camilo Catrillanca était lié au vol de voiture. Plus grave, il est rapidement établi qu’il ne fuyait pas et qu’il a été abattu d’une balle à l’arrière de la tête alors qu’il était au volant de son tracteur. Un adolescent de 15 ans l’accompagnait et devient ainsi le principal témoin de sa mort. Arrêté par les forces de l’ordre, l’identité de l’adolescent est gardée secrète.

Le 21 novembre, le Général Hermes Soto, à la tête du corps des Gendarmes, déclare devant la commission Sécurité de la Chambre des députés qu’un de ses hommes a détruit la carte mémoire de sa caméra embarquée. Ce gendarme portait en effet, lors de l’opération ayant aboutie à la mort de Camilo Catrillanca, une caméra GoPro dont les images auraient pu éclairer les circonstances du drame. La raison avancée pour expliquer cette destruction est que cette carte mémoire contenait également des images intimes de lui et de sa femme.

Le jeune témoin qui accompagnait Camilo Catrillanca au moment du drame reste ainsi la seule source disponible pour que la justice puisse comprendre le déroulement des évènements. De nouveau, les méthodes des forces de l’ordre sont remises en question. L’Institut des Droits Humains a ainsi annoncé porter plainte contre l’État, disant avoir la preuve que ce jeune homme avait été victime de torture lors de sa détention.

Plusieurs éléments inquiètent la défense. L’avocat de la famille Catrillanca réclame en effet la restitution des vêtements de la victime, ceux-ci ayant mystérieusement disparus entre le moment de sa mort et son arrivée à l’hôpital. Toutefois, d’après les premiers éléments de l’enquête, aucune trace de poudre n’a été relevée, que ce soit sur les vêtements ou sur le corps de Camilo Catrillanca, mettant à mal la thèse d’un affrontement armé. Par ailleurs, l’enquête établit que 21 douilles de balles ont été retrouvées sur les lieux, ce qui effrite un peu plus la version officielle des gendarmes, qui disent avoir répliqué de manière proportionnelle à des tirs.

De plus, le groupe de gendarmes qui a pris en charge cette affaire de vol de voiture est un commando surnommé «Jungle». Il s’agit d’une unité de 80 hommes récemment créée, formée aux États-Unis et en Colombie à la lutte armée contre les narcotrafiquants en terrain hostile. Une partie de l’opposition s’est interrogée quant à la pertinence d’une telle unité dans le cadre de la lutte contre les Mapuches, mettant en avant la faible dangerosité des mouvements de défense indigènes et questionnant l’assimilation des Mapuches à des réseaux terroristes.

Surtout, ce groupe ne devait intervenir, selon ses ordres de mission, que dans le cas d’affrontements entre les forces de l’ordre et des groupes armés. Il est donc incompréhensible pour une partie de l’opinion publique que ce soit ce commando qui ait pris en charge ce qui au départ n’était qu’une affaire de vol de voiture. Les groupes mapuches et leurs sympathisants soupçonnent ainsi une volonté de militariser tout délit impliquant les communautés indigènes. Par ailleurs, comme le souligne la Comission Interaméricaine des Droits de l’Homme, Camilo Catrillanca était connu pour avoir été un des leaders des manifestations étudiantes en 2011 et était un des porte-paroles de sa communauté.

Enfin, le 27 novembre dernier, un journaliste du média d’investigation Centro de Investigación e Información Periodistica (Centre d’Investigation et d’Information Journalistique) révèle l’existence d’un fichier policier listant les principaux meneurs des organisations mapuches. Ce document a été élaboré par la Unidad de Inteligencia Operativa Especializada de Carabineros (Unité Spécialisée du Renseignement Opérationnel des Gendarmes). Cette unité aujourd’hui dissoute est également celle qui est impliquée dans «l’affaire Ouragan», un cas ayant révélé la fabrication de fausses preuves par cette unité pour pouvoir inculper plusieurs mapuches de crimes et délits qu’ils n’ont pas commis.

Ce fichier, recensant de nombreuses personnalités mapuches, comprend à la page 24 les membres de l’Alianza Territorial Mapuche (Alliance Territoriale Mapuche), une organisation défendant les droits de la communauté. Cette organisation est non-violente et a été à plusieurs reprises sollicitée par les différents gouvernements pour travailler sur les problématiques liées aux Mapuches. Le grand-père de Camilo Catrillanca, Juan Segundo Catrillanca, à la tête de l’organisation, et d’autres membres ont même participé à des réunions de travail à la Moneda lors du premier gouvernement Piñera (2010-2014). Le document contient également des commentaires sur les opinions politiques et les amitiés (sur les réseaux sociaux) de nombreux membres d’organisations mapuches diverses.

Pour le moment, l’enquête n’a pas permis d’établir qui a tiré sur Camillo Catrillanca. Le Ministère Public a ouvert trois enquêtes. La première concernant le vol de voiture initiale, la deuxième sur la mort de Camilo Catrillanca, et la troisième porte sur la destruction de preuves et les faux témoignages des policiers impliqués. Une quatrième pourrait être ouverte à partir de la plainte de l’Institut des Droits Humains concernant les actes de torture subis par le jeune témoin.

La Commission Interaméricaine des Droits Humains a fait part de sa préoccupation et appelle l’État chilien à enquêter de manière impartiale et rappelle que les forces de sécurité sont tenues de respecter les normes du droit international. Des sanctions administratives ont déjà été prises à l’encontre des gendarmes. Quatre hommes du commando «Jungle» ont été exclus des forces de police, le général et le préfet des forces de sécurité en Araucanie ont été contraint de démissionner. Par ailleurs, l’Intendant régional, nommé par le président, a quitté ses fonctions. Le président Sebastián Piñera s’est rendu dans la région à l’occasion de la nomination du nouvel Intendant.

Ces tristes évènements ont évidemment engendré plusieurs manifestations, aussi bien en Araucanie qu’à Santiago. Plusieurs affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants ont éclaté, y compris dans le cortège funéraire menant Camilo Catrillanca à sa dernière demeure. Celui-ci rejoint les nombreux mapuches tués ces dernières années en Araucanie, conséquence directe d’une militarisation toujours plus importante du conflit social, avec toutes les violences que cela engendre.

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

Asile à un ex-guérillero chilien : décision d’un organe indépendant, selon l’ambassade de France

L’Office français de protection des réfugiés et apatrides a agi en «toute indépendance» dans l’octroi de l’asile politique à Ricardo Palma Salamanca, ancien guérillero chilien, a déclaré samedi l’ambassade de France au Chili après les protestations du gouvernement chilien, qui souhaite son extradition.

Photo : Mediapart

Après plus de vingt ans de cavale, l’Ofpra a accordé le 4 novembre dernier le statut de réfugié politique à l’ancien guérillero Ricardo Palma Salamanca dont le gouvernement chilien demande l’extradition afin qu’il soit jugé au Chili pour l’assassinat du principal idéologue de la dictature de Pinochet

Ricardo Palma Salamanca, agée de 49 ans, est un ancien membre du Front patriotique Manuel Rodríguez (FPMR), groupe armée opposant au régime militaire qui avait commencé ses actions en 1983. Il fut condamné au Chili en 1992 pour l’assassinat de Jaime Guzmán, sénateur de l’UDI (parti pinochetiste dont il fut le fondateur) et de deux militaires ainsi que pour la participation dans l’enlèvement du riche entrepreneur Cristian Edwards, fils du propriétaire du journal de droite El Mercurio, en septiembre de 1991. Ricardo Palma Salamanca, en cavale depuis 1996, avait participé aussi à l’attentat frustré du FPMR contre le général Pinochet en 1986.

Qui était l’ex sénateur Jaime Guzmán ?

Le sénateur assassiné Jaime Guzmán fut élu au retour à la démocratie grâce au système binominal contre l’ancien président Ricardo Lagos bien que ce dernier eût obtenu plus de voix. Il fut aussi l’idéologue de la dictature et l’un des principaux conseillers d’Augusto Pinochet entre 1973 et 1990 ainsi que le principal concepteur de la Constitution de Pinochet de 1980. Guzmán faisait partie du groupe paramilitaire d’extrême droite Patrie et Liberté, sans pour autant participer à des actions armées.  Il fut aussi le président entre 1983 y 1987 de l’UDI, parti pinochetiste, là il a battu les bases de son conservatisme sociétal, de la défense de la dictature de Pinochet, de l’ultralibéralisme. Il s’inspirait de thèses de Carl Schmitt pour instaurer un État autoritaire et une économie néolibérale. Il fut la figure de prou de l’opposition à la Concertation pour la démocratie arrivée au pouvoir à la fin de la dictature (mouvement politique regroupant les partis libéraux, démocrates chrétiens, socialistes) jusqu’à sa mort

L’histoire d’une fuite

Le 30 décembre 1996, Palma Salamanca prit la fuite avec d’autres complices de la prison d’haute sécurité de Santiago lors d’une opération spectaculaire organisé par le FPMR depuis un hélicoptère. Dès ce jour, il était recherché par la police chilienne et internationale. Il a vécu sa clandestinité au Mexique avec d’autres compagnons de cavale. Trois mois après sa fuite il a écrit une lettre à sa mère opposant la suivante signature “Richard Kimbal”, le protagoniste de la série Le fugitif. Dans la clandestinité il a écrit deux libres : El gran rescate, où il raconte sa fuite en 1996, et Una larga cola de acero, son histoire au sein du FPMR. Palma vécut au Mexique jusqu’en 2017 comme photographe sous le nom d’Esteban Solís Tamayo , il était en couple avec Silvia Brzovic Pérez.

Le 16 février 2018, l’ancien guérillero fut arrêté en France lors d’une opération d’Interpol. Le juge chargé du dossier l’a laissé en liberté surveillée. Le 10 octobre passé, la Cour d’appel de Paris a reçu et examiné la demande d’extradition du gouvernement chilien. La décision du tribunal ne sera pas connue avant le 12 décembre. Mais, entretemps, le 4 novembre dernier l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) a décidé en « toute indépendance » d’octroyer l’asile politique à Ricardo Palma Salamanca et à sa famille. Sur quoi, le gouvernement chilien a protesté auprès de l’ambassade de France à Santiago. La réponse du gouvernement français à travers d’un très bref communiqué a été que dans cette affaire « l’Ofpra est un organisme public qui statue en toute indépendance, dans le cadre de la loi française, concernant les demandes d’asile qui lui sont soumises ».

La demande d’extradition en cause

Le ministre chilien de l’Intérieur Andrés Chadwick (membre de l’UDI) avait rencontré l’ambassadeur français au Chili pour lui faire part du désaccord du gouvernement chilien à propos de la décision de l’Ofpra, tout en enjoignant son homologue français Christophe Castaner à «annuler cette décision», contrevenant selon lui aux normes de la Convention de Genève sur l’asile et la protection. Lors de sa courte visite en France le président de droite Sebastián Piñera a fait savoir au président français Emmanuel Macron que le Chili « souhaitait que Palma Salamanca revienne au Chili pour être jugé pour des délits de terrorisme ».

En effet, la Justice chilienne avait condamné le guérillero à perpétuité sous un procès très contesté. Des intellectuels en France avaient demandé en juillet passé l’asile politique pour Ricardo Palma Salamanca. Dénonçant une sentence dictée dans des conditions inacceptables (sous la torture) et sur la base d’une loi antiterroriste adopté en 1984 sous le régime militaire. La lettre publiée dans le portal ‘Mediapart’ était signée entre autres par la cinéaste chilienne Carmen Castillo, par le socialiste Olivier Duhamel, le juriste Louis Joinet, le sociologue Alain Touraine ainsi que le réalisateur Costa-Gavras. D’autres organisation telles France Amérique Latine ou l’Association d’Ex détenus politiques chiliens en France, avaient signé la demande.

Désormais, l’issue de cette histoire est dans les mains de la Cours d’appel de Paris sur laquelle le gouvernement chilien ainsi que des représentants de l’opposition de centre gauche dont l’ancien président socialiste Ricardo Lagos font pression pour que l’ancien guérillero soit extradé. Cette affaire nous rappelle gardant toute la distance nécessaire, le cas de l’arrestation de Pinochet à Londres où la classe politique chilienne toutes tendances confondues s’est acharnée pour faire en sorte que le dictateur soit renvoyé au pays. Pour les politiques chiliens, donner l’asile politique à Ricardo Palma Salamanca équivaudrait à ne pas reconnaître que le Chili est un État de droit. Mais l’était-il au moment du procès de Palma Salamanca alors que Pinochet était encore commandant en chef de l’Armée chilienne et le retour à la démocratie n’était qu’à ses débuts ? La droite chilienne veut même obliger l’ancienne présidente Michelle Bachelet, aujourd’hui en poste aux Nations Unies à Genève, à se prononcer sur cette affaire.

Le 12 décembre devant la Cour d’appel de Paris : Macron peut difficilement demander au pouvoir judiciaire de décider dans un sens ou un autre, et il ne semble pas possible que la justice française accepte de renvoyer dans son pays ce Chilien qui vient d’obtenir l’asile politique en France. Ricardo Palma Salamanca, et ses soutiens en France et au Chili sont soulagés par la décision de l’Ofpra. Tous rappellent l’actuel réfugié s’était battu contre la dictature quand Augusto Pinochet concentrait encore tous les pouvoirs et régnait sous la terreur même s’il faut le redire l’assassinat de Guzmán a eu lieu au retour de la démocratie.

Olga BARRY

 

 

La difficile situation des Haïtiens arrivés au Chili questionne le modèle d’intégration du pays

Le Chili est depuis le retour à la démocratie une destination d’immigration importante au sein de l’Amérique latine. Mais, alors que la quasi-totalité des nouveaux arrivants était originaire des pays limitrophes (Pérou, Argentine et Bolivie), la situation a fortement changé ces dernières années. Le pays accueille désormais un grand nombre de citoyens haïtiens sur son territoire, ce qui pose de nouvelles problématiques.

Photo : Loop

Une longue file d’attente se forme lentement, aux premières heures du jour, devant un bâtiment du centre de Valparaíso. Seules ou par petits groupes, plusieurs dizaines de personnes attendent dans l’air frais du matin. À sept heures, les portes s’ouvrent enfin et les premiers tickets sont distribués. La salle d’attente du Departamento de Extranjería y Migraciones se remplit extrêmement vite. Une fois tous les fauteuils occupés, on s’assoit par terre. Et on attend à nouveau. La majorité sont de jeunes hommes, des femmes avec enfants, parfois des bébés. Beaucoup d’entre eux sont latino-américains, les autres sont haïtiens.

Cette scène se répète tous les jours et dans toutes les villes du Chili. Ce pays se trouve aujourd’hui confronté à d’importantes difficultés suite à une augmentation rapide du nombre de migrants souhaitant s’établir au Chili. D’après les chiffres du Ministère de l’Intérieur, les Péruviens sont la communauté étrangère la plus nombreuse au Chili, suivi des Colombiens, des Boliviens, des Vénézuéliens et des Argentins. Cette immigration venue d’autres pays du continent sud-américain n’est pas nouvelle et la société chilienne semble aujourd’hui s’être accoutumée à la présence d’autres nationalités latino-américaines sur son territoire. En revanche, les Haïtiens, qui représentent la sixième nationalité d’immigrés au Chili rencontrent d’importantes difficultés lors de leur arrivée. Alors qu’il y a quelques années l’immigration haïtienne était négligeable en nombre d’arrivants, la situation a brusquement changé. Entre 2014 et 2017, le nombre d’Haïtiens arrivant au Chili a augmenté de manière très importante. Aujourd’hui, environ 165 000 Haïtiens vivent au Chili.

La triple discrimination de la langue, de la couleur de peau et de la pauvreté

Tout d’abord, les autres immigrants parlent pour la plupart espagnol, qu’ils viennent de Colombie, du Pérou ou du Vénézuela. À contrario, la plupart des Haïtiens ne parlent pas l’espagnol lors de leur arrivée. Il est pour eux difficile de s’intégrer rapidement dans la société chilienne, que ce soit en termes de logement, de travail ou de relations sociales. Par ailleurs, au Chili comme en France, une partie de la population ne parle que sa langue maternelle. Ainsi, bien que la jeunesse chilienne maîtrise l’anglais, peu de personnes parlent créole ou français, rendant la communication avec les Haïtiens difficile. Pour Line François, de l’Organisation Socio-culturelle des Haïtiens du Chili (OSCHEC), les pouvoirs publics n’étaient absolument pas préparés à l’arrivée d’une population ne parlant pas l’espagnol. Il a fallu beaucoup de temps pour que les pouvoirs publics trouvent des solutions pour pouvoir communiquer avec les Haïtiens. De plus, il y a toujours un manque dans plusieurs régions de personnes formées et pouvant accompagner les Haïtiens dans leurs démarches administratives.

Toutefois, María Emilia Tijoux, sociologue et professeure à l’Université du Chili, considère que «la première barrière que rencontrent les Haïtiens au Chili n’est pas la langue mais la couleur de peau. A partir de la couleur de peau, la langue devient une barrière, mais ce n’est pas la première. […] Mettre en avant la barrière de la langue est un mensonge». Les afro-descendants sont en effet très peu nombreux dans ce pays, l’esclavage n’ayant pas été très important de ce côté-ci des Andes. Pour de nombreux Chiliens, les Haïtiens récemment arrivés sont les premières personnes noires qu’ils rencontrent. Ainsi, les discours racistes, d’ordinaire stigmatisant les personnes aux origines indigènes visibles, s’étendent aux nouveaux arrivants. Comme l’explique Mme Tijoux, «le racisme les met au plus bas de l’échelle sociale. Il y a effectivement un composant raciste classique, qui a pour résultat la traite des Haïtiens comme des esclaves». 

Par ailleurs, la communauté haïtienne connait une discrimination due à sa pauvreté. Pour Carl Abilhomme, installé en Araucanie depuis plusieurs années, les Haïtiens sont confrontés au même rejet que la fraction la plus pauvre de la population chilienne. Faisant écho aux travaux d’Adela Cortina sur l’aporophobie (le rejet des personnes identifiées comme «pauvres»), la situation chilienne est clairement marquée par une discrimination visant les plus modestes, le pays étant par ailleurs un des pays les plus inégalitaires de l’OCDE. Ainsi, les Haïtiens, arrivant sans ressources d’un des pays les plus pauvres du continent, se retrouvent une nouvelle fois marginalisés.

Les immigrés haïtiens ainsi marginalisés sont alors victimes de toutes sortes d’abus, en particulier lorsqu’ils résident irrégulièrement sur le territoire. Plusieurs cas précis ont reçu un écho médiatique ces derniers mois. En juillet, ce sont 300 ouvriers agricoles haïtiens qui ont occupé un terrain à Monte Patria pour obtenir le paiement de leur salaire en retard. Plusieurs autres cas font également état d’Haïtiens exploités par leurs employeurs (nombre d’heures de travail ahurissant, salaire deux fois inférieur au salaire minimum, condition de logement indignes…).

Une nouvelle loi sur  la migration et un « plan de retour » critiqués

Fin octobre, le parlement chilien a voté la loi de migration présentée par M. Piñera. Déjà présenté en 2013, le texte n’inclut aucune des observations faites par la Cour Suprême lors de sa première présentation devant le Parlement. La Cour Suprême mettait pourtant en garde contre des éléments allant à l’encontre des droits fondamentaux. Ainsi, trois points sont particulièrement décriés. Tout d’abord, une fois qu’une personne en situation irrégulière reçoit l’injonction de quitter le pays, il ne dispose que de 48 heures pour faire appel de cette décision devant la Corte de Apelaciones (Cour d’Appel) qui a cinq jours pour statuer. La nouvelle législation supprime la possibilité de se porter ensuite devant la Cour Suprême.

De plus, la nouvelle loi oblige la justice à informer le gouvernement dès qu’une enquête préliminaire est ouverte. Lorsque quelqu’un fait l’objet d’une enquête, la «formalización» permet à la justice de l’en informer. Désormais, le gouvernement en sera informé, que l’enquête disculpe la personne inquiétée ou non. En 2013, la Cour Suprême jugeait que cette modification de la loi «pourrait représenter une violation des garanties constitutionnelles d’égalité devant la loi et de protection de l’honneur et de la vie privée».

Enfin, le cas des mineurs en situation irrégulière pose également problème. Ainsi, les mineurs «peuvent faire l’objet d’une procédure de retour» réalisée par le Sename, (Servicio Nacional de Menores), dont le prestige a été terni par un nombre important de cas de maltraitance et d’abus. De plus, la procédure ne spécifie pas comment le «retour organisé» sera organisé, les conditions dans lesquelles seront détenus les mineurs en attente de leur expulsion et comment seront pris en charge les mineurs victimes de traite humaine ou pouvant obtenir le statut de réfugié.

Le gouvernement de M. Sebastian Piñera a également mis en place le «Plan humanitaire du Retour Organisé». Ce plan consiste à organiser le retour en Haïti, sur la base du volontariat, en échange de la promesse de ne pas revenir au Chili dans les neuf prochaines années. Pour Rodrigo Ubilla, sous-secrétaire de l’Intérieur chargé de ce plan, il s’agit de fournir aux Haïtiens souhaitant retourner à Haïti un voyage «digne». Selon les partisans de ce plan, plusieurs milliers d’Haïtiens sont volontaires et entre 15 et 18 vols, effectués par des avions de l’armée, sont prévus.

Toutefois, ce plan semble profiter d’un flou autour des personnes à qui il est destiné. En effet, selon l’OSCHEC, il s’agit «d’une forme de déportation», argumentant que la pression de la PDI (Policia De Investigación), qui a augmenté le nombre de contrôle d’identité et les procédures d’expulsion, ne laisse pas de choix aux Haïtiens. D’après le maire de la commune de Estación Central, un premier avion de 150 places est déjà plein et le gouvernement devrait bientôt annoncer la date de départ. Les personnes volontaires, selon un sondage du journal El Mercurio portant sur cent personnes, se sont inscrites principalement parce qu’elles ne trouvent pas de travail (66 cas). Le journal avance également comme raison du départ la difficulté d’adaptation, notamment au climat. Il faut néanmoins prendre ce sondage avec prudence, puisqu’il porte sur un très petit nombre de personnes et que le journal revendique une ligne éditoriale clairement conservatrice.

Le Chili est ainsi soumis à une pression migratoire qui va croissante, et il est à craindre que les troubles sociaux, politiques et économiques du continent aggravent la crise migratoire. Par ailleurs, cette crise risque également d’aggraver les divisions déjà existantes au sein de la société chilienne. Enfin, les solutions apportées pour le moment à cette crise soulèvent au moins deux problématiques. En effet, il s’agit d’une part de bâtir un nouveau cadre législatif remplaçant la loi obsolète, avec tous les débats que cela comporte sur la politique d’immigration. D’autre part, le pays ayant été un pays d’émigration (en particulier sous la dictature), la société chilienne va devoir trouver un modèle d’intégration possible qui jusqu’à présent n’avait pas été réellement nécessaire.

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

Décès d’Ana González de Recabarren, infatigable militante chilienne pour la justice et la vérité

Ana González de Recabarren s’est éteinte le vendredi 26 octobre à l’âge de 93 ans. En avril 1976, sa vie bascule lorsque disparaissent son mari, Manuel, ses deux fils, Luis Emilio et Manuel Guillermo, et sa belle-fille, Nalvia, alors qu’elle était enceinte. Arrêtés et torturés par la DINA (Direction nationale du renseignement), ils n’ont jamais été retrouvés. Leurs noms ont rejoint la liste macabre des 1210 detenidos-desaparecidos du Chili.

Photo : El Desconcierto

Dimanche après-midi, ils étaient des milliers dans le cimetière de Ricoleta pour rendre un dernier hommage à «Anita». Brandissant son portrait, des gamins sur les épaules ou un œillet à la main, la foule est émue aux larmes en scandant «Compañera Anita : Presente !». Militante du combat pour la justice, Ana González de Recabarren est devenue l’une des principales dirigeantes de l’association des familles de disparus, a participé à une grève de la faim et à de multiples actions pour exiger la vérité afin que «les générations à venir sachent ce qui s’est passé au Chili».

Mariano Puga, prêtre ouvrier de Santiago, salue une sœur qui était aussi pour beaucoup «une mère, une grand-mère, une amie», avant d’entamer Venceremos, l’hymne de l’Unité populaire, à l’accordéon. «Elle incarnait la femme qui ne renonce jamais. Elle a cherché toute sa vie ses proches les plus chers, sans jamais se fatiguer. Ni la douleur ni les peines n’ont eu raison de son sourire éternel» confie Tatiana Cordova, une habitante de Puente Alto.

Comme le rejeu d’une faille mémorielle qui traverse en profondeur la société chilienne, la mort d’Ana González met en évidence la revendication d’un droit à la justice et à la vérité face aux crimes commis pendant la dictature militaire du général Pinochet. À la suite d’Ana González, les familles réunies au sein de l’Agrupación de Familiares de Detenidos Desaparecidos (AFDD) poursuivront ce combat. Comme un ultime message de cette infatigable militante des droits de l’homme, une banderole placée à l’entrée du cimetière rappelle que «La seule mort, c’est l’oubli».

Thomas LALIRE

Rencontre avec des Mapuches du Chili en tournée à Lyon du 2 au 4 novembre 2018, puis à Paris

Les rencontres avec les Mapuches du Chili ont lieu dans différents endroits en France. Ils seront à Lyon du 1er au 4 novembre, puis à Paris du 5 au 10 novembre. Le samedi 3 novembre à 18 h, les Nouveaux Espaces Latinos, en partenariat avec l’association Départs, sont heureux de recevoir quatre Mapuches du Chili venus partager, le temps d’une conférence, leur culture, leur démarche pédagogique auprès des jeunes générations, leur revendication territoriale et leur situation face à l’attitude répressive du gouvernement chilien.

Photo : Association Départs

Créée en 2003, l’association Départs organise des voyages, prône un tourisme responsable tourné vers l’échange, favorise l’élaboration de projets solidaires en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Ces séjours sont conçus en partenariat avec des structures locales, les accompagnant dans la réalisation de leurs projets éducatifs, de protection de l’enfance, de développement de l’agriculture, etc.  Départs est mue par l’envie de mettre son expérience du voyage solidaire au service des populations locales afin qu’elles deviennent actrices de leur développement.

Les Mapuches (en Mapudungun, langue Mapuche, «mapu» signifie terre et «che» peuple) sont l’un des peuples autochtones d’Araucanie, région centrale du Chili. Ils sont 600 000 sur le territoire chilien, et la plupart vivent à Santiago, la capitale. «Le peuple de la terre» communie avec la nature depuis des millénaires et entend préserver son agriculture traditionnelle, son identité, sa spiritualité mises à mal de longue date. Il lutte avec acharnement pour la restitution de «Nag Mapu», sa terre-mère, dont il ne lui reste qu’une infime partie, la plus importante ayant été cédée au XIXe siècle par le gouvernement aux grands propriétaires terriens et aux colons européens.

Quatre d’entre eux sont conviés à nous entraîner dans leur culture, partager leur quotidien, nous expliquer les dangers qu’encourent leur peuple et leur agriculture ainsi que les enjeux écologiques, économiques et culturels de leur combat. Claudia Alejandra Conuequir Panguilef, enseignante en maternelle, transmet aux enfants la culture et la langue mapuches. Elle est d’autre part engagée dans la préservation des forêts primaires et dans la lutte contre les centrales électriques.

Tisserande, Isabel del Transito Currivil Nahuel a appris cet art avec sa mère et sa grand-mère. Créés à partir de fibres et teinture naturelles, ses tissages symbolisent le lien des Mapuches avec la nature et le cosmos. Parce que la jeune génération oublie parfois ses origines, Hector Kurikeo Melivilu, musicien et sculpteur, a entrepris de lui raconter son histoire, de lui expliquer ses coutumes, ses cérémonies et ses rituels. C’est aussi avec les voyageurs qu’il partage son savoir. Camilo Enrique Mariano Cayupil est machi, homme médecin qui soigne à l’aide de plantes médicinales et d’incantations afin de rétablir l’équilibre du patient, car pour les Mapuches, l’esprit, le corps et l’âme ne font qu’un.

Le vendredi 2 novembre à 12 h 30, les quatre Mapuches seront au Domaine des Grottes, Grange Masson, à Saint-Étienne-des-Ouillères, pour une visite du domaine de Romain des Grottes, vigneron, et des échanges avec les Mapuches, autour d’un pique-nique (chacun apporte nourriture et boisson à partager). Le samedi 3 novembre à 14 h se tiendra une visite du jardin partagé et familial des Fontanières avec son créateur, Frédéric Reynaud, et les quatre Mapuches. Et le dimanche 4 novembre à 16 h se tiendra une conférence-débat à la Ferme des Clarines, Thurigneux, à Saint-Maurice-sur-Dargoire, sur la culture des Mapuches, leur démarche pédagogique auprès des jeunes générations, leur revendication territoriale et leur situation face à l’attitude répressive du gouvernement chilien. Retrouvez tout le programme de la suite de la tournée des Mapuches à Lyon et à Paris sur le site de l’association Départs.

Géraldine GIRAUD

Association Départs : BP 20008, 13350 Charleval – 06 20 74 13 05  – Mail
Nouveaux Espaces Latinos : 4 rue Diderot 69001 Lyon
Renseignements : Frédérique Basset – 06 03 51 94 28

Le Chili devient le premier pays d’Amérique latine à dire non aux sacs plastique jetables

Selon l’Association des industries du plastique, 3,4 milliards de sacs en plastique environ sont utilisés au Chili chaque année, soit plus de deux cent par habitant. Le vendredi 3 août dernier, Sebastián Piñera, président de la République du Chili, a promulgué une loi récemment votée au Parlement qui prohibe aux commerces de distribuer gratuitement ou de vendre des sacs en plastique. Le Chili est le premier pays latino-américain à se doter d’une telle loi.

Photo : T13

Les sacs en plastique posent un réel problème environnemental. En effet, 400 ans sont nécessaires pour qu’ils se dégradent intégralement. Par ailleurs, les faiblesses des infrastructures dans le ramassage et le recyclage des déchets entraînent une importante pollution des espaces naturels.

Avec cette loi, le Chili espère faire baisser radicalement la consommation de sacs en plastique en divisant par huit le nombre de sacs plastique utilisés dans le pays. Cette mesure est d’ailleurs fortement soutenue par la population. Selon le site de la campagne #chaobolsasplasticas («Ciao sacs en plastique»), 95% de la population approuve cette nouvelle législation.

Toutefois, cette interdiction n’inclut pas tous les types d’emballage en plastique. Certains produits (viande et fromage à la découpe, pain, légumes…) pourront toujours être emballés dans des sacs en plastique. L’objectif des parlementaires et du gouvernement est de supprimer les sacs en plastique donnés en caisse. On assiste d’ailleurs à la multiplication des sacs réutilisables pour remplacer les sacs jetables.

Depuis la promulgation de la loi, les commerces ne peuvent plus donner plus de deux sacs en plastique par client. Les grands magasins ont six mois pour se conformer à la nouvelle législation. Les petites épiceries et autres commerces de proximité bénéficient de deux ans pour mettre la loi en application. Passé cette date, les commerces distribuant ou vendant des sacs en plastique jetables seront passibles d’une amende de 230 000 pesos, ce qui représente environ 300 euros.

Cela ne doit pas faire oublier par ailleurs que les sacs en plastique ne représentent qu’une faible partie de la consommation de plastique. Bien que la mesure aille dans le bon sens, il est clair que le Chili, comme le reste du monde, a encore beaucoup de chemin à faire pour la préservation de l’environnement.

Toutefois, la prise de conscience qui semble s’opérer dans la société chilienne est de bon augure. D’autres mesures sont d’ailleurs prises pour protéger l’environnement. Ainsi, le 3 octobre dernier, a été publié au Journal officiel un règlement obligeant les fabricants et importateurs de pneumatiques à prendre en charge le traitement des pneumatiques usés. En 2021, la moitié des pneumatiques devrait être recyclée, et le gouvernement espère encourager le développement d’une filière de valorisation de ces déchets. D’importantes amendes pour ceux qui ne prendraient pas en charge ce recyclage sont prévues.

Avec 4 000 kilomètres de côtes, le Chili est un des pays les plus concernés par la pollution des océans. Il ne reste plus qu’à espérer que cette législation donne des idées aux autres pays du continent et de la planète pour qu’ils bannissent, eux aussi, les sacs en plastique jetables.

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

Alejandro Castro, le militant chilien contre la pollution, rejoint la liste des «suicidés»

Début octobre, un nouvel épisode de pollution au dioxyde de soufre (SO2) a frappé la région de Quintero, au nord de Valparaíso. Plus d’un millier de personnes ont été intoxiquées depuis le début de la crise, dont des femmes enceintes et des enfants, et plus de 700 habitants ont dû être hospitalisés. Le gouvernement, sans suspendre les activités des usines proches de la zone, a présenté un plan d’urgence. Plan qui sera pleinement efficace dans un an…

Photo : Publimetro

En attendant, les habitants se mobilisent et manifestent. Ils accusent douze entreprises de rejeter des produits toxiques dans la nature. Meneur d’un des syndicats de pêcheurs, visage médiatique de la contestation, Alejandro Castro dénonçait les entreprises qui polluent Quintero et ses alentours. Les habitants sont intoxiqués, l’eau et les sols contaminés. Les poissons de l’océan meurent avant d’être pêchés. Et les pêcheurs meurent pendus aux grilles du métro. Suicide. Suicide ?

Mercredi 3 octobre, Alejandro Castro manifestait dans les rues de Valparaíso. Jeudi matin, on retrouvait son corps pendu en plein centre-ville. La sangle de son sac à dos faisait office de corde. Un suicide au sac à dos avec les pieds à quelques dizaines de centimètres du sol ? Sur les grilles du métro ? Macarena Valdés avait au moins eu la décence de se pendre avec une corde, chez elle. Un suicide ? Peut-être s’était-il rendu compte, à la lecture des menaces de mort qu’il avait reçues, que défendre sa santé, celle de sa famille et de ses amis, était injuste.

Pris de remords d’avoir calomnié des entreprises qui rejettent des produits toxiques, sa conscience l’aurait-elle acculé au suicide ? Soyons sérieux. Un homme ne se pend pas sans raison. Un homme ne se pend pas alors qu’il se bat pour défendre ses droits et son gagne-pain. Un homme ne se pend pas après avoir été menacé. Dans ces circonstances, un homme ne se pend pas. Il est pendu.

Alejandro Castro rejoint la liste des militants qui, un beau jour, au milieu de leur lutte, se suicident. Comme Macarena Valdés. Tous ces suicides posent question. Mais il est rare que la thèse du suicide finisse par être écartée. Et il est encore plus rare que ces cas arrivent devant la justice.

Peu après avoir conclu au suicide, le responsable de la PDI (Police d’investigation, équivalent de la Police judiciaire) a admis qu’Alejandro Castro avait bien reçu des menaces de mort. Faible signe, mais signe encourageant. La PDI a annoncé envisager toutes les possibilités. Quelques personnalités politiques ont fait part de leur préoccupation. Mais près de deux semaines plus tard, on ne relève aucune avancée significative. La lumière sera-t-elle faite ou, une fois de plus, la mort douteuse d’un militant de la société civile restera-t-elle à jamais dans l’ombre ?

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

Première rencontre entre Emmanuel Macron et le président chilien Sebastián Piñera à Paris

Première étape de son déplacement officiel en Europe, le Président chilien Sebastián Piñera a rencontré Emmanuel Macron au Palais de l’Élysée le 8 octobre dernier. Coopération, défense, énergie et cybersécurité, cette réunion fut notamment l’occasion d’approfondir la relation entre les deux pays. «Cela permet d’établir une nouvelle feuille de route entre le Chili et la France, avec des objectifs concrets» a déclaré devant la presse le Président chilien, après s’être entretenu pendant près d’une heure avec son homologue français. 

Photo : Presidencia/Cooperativa

Le Président de la République et son homologue chilien, M. Sebastián Piñera, se sont entretenus à l’occasion de la visite officielle en France de ce dernier. Cet entretien a été l’occasion pour les deux présidents de souligner la richesse de la relation franco-chilienne, en particulier sur les plans économique et scientifique. 

Le Chili est aujourd’hui le deuxième client sud-américain de la France, qui y joue un rôle économique important, notamment dans des secteurs d’avenir de l’économie chilienne que sont les énergies renouvelables, les infrastructures et les transports. Les deux présidents sont convenus de continuer à approfondir les échanges économiques et commerciaux et de mettre un accent particulier sur le développement de leur coopération en matière d’innovation.

En outre, les deux chefs d’État ont abordé la question de l’accord qui unit le Chili à l’Union européenne, pour lequel Sebastián Piñera a assuré le soutien de la France. Les négociations qui ont débuté en novembre dernier visent à réformer le traité de 2002 et tendent, entre autres, à l’intensification des relations commerciales et financières entre le Chili et le vieux continent.

Les discussions se sont également tournées sur la demande d’extradition de l’ex-guerrillero Ricardo Palma Salamanca, condamné par la justice chilienne pour le meurtre du sénateur Jaime Guzmán, l’une des têtes pensantes du régime autoritaire imposé par le Général Pinochet. «Ce que le Chili veut est très simple : qu’il puisse revenir au Chili où il a été jugé et condamné pour un acte terroriste» a commenté Sebastián Piñera. 

Le Président de la République et son homologue chilien ont également tenu à réaffirmer leur attachement commun aux valeurs de la démocratie et du multilatéralisme, face aux menaces qui pèsent sur elles. Ils ont décidé de développer leur dialogue politique sur les principaux enjeux internationaux d’intérêt partagé, en particulier la lutte contre le changement climatique et la défense du système commercial multilatéral. Ils ont également partagé leurs analyses et leurs inquiétudes sur la crise au Venezuela et ses conséquences pour la région.

Les deux chefs d’État ont adopté une déclaration conjointe portant feuille de route bilatérale, comportant des actions opérationnelles visant à renforcer les relations franco-chiliennes, en particulier sur les enjeux du futur.

En amont de sa rencontre avec le Président Macron, Sebastián Piñera s’est rendu au siège de l’Unesco, où il a pu présenter sa politique en matière d’éducation, mais aussi à la Station F, le gigantesque incubateur de startups qui a récemment ouvert ses portes aux abords de la Gare d’Austerlitz. 

D’après l’Élysée et Le Petit journal de Santiago

Rencontre avec des Mapuches du Chili en tournée en France du 16 octobre au 10 novembre 2018

Les rencontres avec les Mapuches du Chili auront lieu dans différents endroits en France, soit du 16 au 21 octobre en Ardèche, du 22 au 27 octobre dans le Vaucluse, du 28 au 31 octobre sur le Larzac, du 1er au 4 novembre à Lyon et du 5 au 10 novembre à Paris. Le samedi 3 novembre à 18 h, les Nouveaux Espaces Latinos, en partenariat avec l’association Départs, recevront à Lyon quatre Mapuches du Chili venus partager, le temps d’une conférence, leur vie et leurs luttes quotidiennes.

Photo : Association Départs

Créée en 2003, l’association Départs organise des voyages, prône un tourisme responsable tourné vers l’échange, favorise l’élaboration de projets solidaires en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Ces séjours sont conçus en partenariat avec des structures locales, les accompagnant dans la réalisation de leurs projets éducatifs, de protection de l’enfance, de développement de l’agriculture, etc.  Départs est mue par l’envie de mettre son expérience du voyage solidaire au service des populations locales afin qu’elles deviennent actrices de leur développement.

Les Mapuches (en Mapudungun, langue Mapuche, «mapu» signifie terre et «che» peuple) sont l’un des peuples autochtones d’Araucanie, région centrale du Chili. Ils sont 600 000 sur le territoire chilien, et la plupart vivent à Santiago, la capitale. «Le peuple de la terre» communie avec la nature depuis des millénaires et entend préserver son agriculture traditionnelle, son identité, sa spiritualité mises à mal de longue date. Il lutte avec acharnement pour la restitution de «Nag Mapu», sa terre-mère, dont il ne lui reste qu’une infime partie, la plus importante ayant été cédée au XIXe siècle par le gouvernement aux grands propriétaires terriens et aux colons européens.

Quatre d’entre eux sont conviés à nous entraîner dans leur culture, partager leur quotidien, nous expliquer les dangers qu’encourent leur peuple et leur agriculture ainsi que les enjeux écologiques, économiques et culturels de leur combat. Claudia Alejandra Conuequir Panguilef, enseignante en maternelle, transmet aux enfants la culture et la langue mapuches. Elle est d’autre part engagée dans la préservation des forêts primaires et dans la lutte contre les centrales électriques.

Tisserande, Isabel del Transito Currivil Nahuel a appris cet art avec sa mère et sa grand-mère. Créés à partir de fibres et teinture naturelles, ses tissages symbolisent le lien des Mapuches avec la nature et le cosmos. Parce que la jeune génération oublie parfois ses origines, Hector Kurikeo Melivilu, musicien et sculpteur, a entrepris de lui raconter son histoire, de lui expliquer ses coutumes, ses cérémonies et ses rituels. C’est aussi avec les voyageurs qu’il partage son savoir. Camilo Enrique Mariano Cayupil est machi, homme médecin qui soigne à l’aide de plantes médicinales et d’incantations afin de rétablir l’équilibre du patient, car pour les Mapuches, l’esprit, le corps et l’âme ne font qu’un.

 

Géraldine GIRAUD

Association Départs : BP 20008, 13350 Charleval. Tél : 06 20 74 13 05  – Mail
Nouveaux Espaces Latinos : 4 rue Diderot 69001 Lyon

Le pape François exclut de l’Église le prêtre chilien Fernando Karadima accusé d’abus sexuels

Fernando Karadima, un ancien prêtre chilien charismatique, avait été condamné une première fois par l’Église en 2011 à une vie de «prière et de pénitence» après s’être rendu coupable d’abus de mineurs. En démettant de l’état clérical Karadima, le pape lui inflige la peine maximale et tente de rectifier le tir après le voyage catastrophique du souverain pontife au Chili au début de l’année 2018.

Photo : Rome report

Le Vatican a annoncé vendredi dernier la «décision exceptionnelle en conscience et pour le bien de l’Église» de démettre de l’état clérical le prêtre chilien Fernando Karadima, une des figures les plus emblématiques du clergé chilien, connu pour ses liens étroits avec les élites politiques et économiques du pays dans les années 1980. Aujourd’hui âgé de 88 ans, il avait été jugé une première fois en 2011 par la justice chilienne pour des actes de pédophilie dans les années 1980 et 1990 avec un classement sans suite pour prescription des faits. L’énorme impact des témoignages de quatre victimes à la télévision en 2010 avait conduit la justice religieuse à condamner Karadima à se retirer pour «une vie de prière et de pénitence» à l’issue d’une procédure canonique au Vatican.

Vendredi dernier, le pape François a alourdi la peine à son niveau maximal, en dispensant «El Santo» de toutes ses obligations ecclésiales. Pourquoi cette décision tardive, sept ans après que l’Église du Chili a demandé pardon pour toutes les agressions sexuelles d’enfants commises par les membres du clergé ? Cette affaire est revenue sur le devant de la scène en 2015 lorsque le pape a décidé de nommer Mgr Juan Barros, évêque d’Osorno, alors qu’il était soupçonné d’avoir couvert les agissements de Fernando Karadima. Lors de sa visite au Chili en début d’année 2018, le pape argentin avait pris la défense de Mgr Barros, réclamant des preuves de son implication. Cette prise de position a suscité l’indignation et le voyage papal a vite tourné au désastre, Barros apparaissant comme le symbole de l’impunité et de l’omerta qui règne dans les rangs du clergé en ce qui concerne les scandales de pédophilie.

Revenu à Rome fin avril, le pape retourne finalement sa soutane. Il s’entretient avec trois victimes de Fernando Karadima puis convoque mi-mai la trentaine d’évêques du Chili pour trois jours de réflexion, à l’issue desquels ils ont tous remis leur démission. Le pape a depuis accepté sept de ces démissions, dont celle de Mgr Barros. L’étau se resserre donc autour de l’Église catholique chilienne en pleine tourmente. Le scandale a pris de l’ampleur cette année avec 119 enquêtes en cours pour agressions sexuelles présumées visant le clergé catholique.

D’une manière plus globale, la «tolérance zéro» promise par le pape François en 2013 lors de son intronisation est encore loin d’être d’actualité, malgré quelques avancées dans la reconnaissance des victimes. La crise semble loin d’être achevée, comme en témoignent les scandales récents non seulement au Chili, mais aussi en Allemagne et en Pennsylvanie.

Gabriel VALLEJO

Page 1 sur 13123...Last »

Inscription newsletter

Inscription newsletter

Articles par mois

Articles par catégorie