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Chili

La sentence paradoxale contre le général Juan Emilio Cheyre, complice de la dictature chilienne

Au Chili, Juan Emilio Cheyre est connu comme le général du «plus jamais», le militaire qui a admis au nom de l’armée chilienne la responsabilité des forces armées dans la violation systématique des droits de l’homme de 1973 à 1990, durant la dictature militaire d’Augusto Pinochet. Le vendredi 9 novembre, ce même militaire a été condamné pour crimes contre l’humanité.

Photo : Diario de Concepción

Avec cette sentence, le Chili se retrouve face à un choix unique : assumer le paradoxe historique incarné en la personne du général Juan Emilio Cheyre qui a demandé pardon aux victimes de la dictature, qui a promis que plus jamais ces crimes ne seraient commis, et qui la semaine dernière a été condamné à trois ans et un jour de liberté surveillée.

Le succès d’une dictature, comme celle du Chili, se fonde sur sa capacité à faire de complices passifs et actifs tous ceux qui ne sont pas ses victimes. Son triomphe final est de réussir à créer une confusion entre ces différents statuts : celui qui tue et celui qui aide à tuer, celui qui se tait et celui qui oublie ce qu’il sait ou celui qui ne sait pas parce qu’il ne veut pas savoir. À travers différents procédés institutionnels, les sociétés peuvent essayer d’alléger leurs consciences. Mais ces pays ont également un subconscient : c’est dans celui-ci que se trouvent les «plus jamais» et que les tentatives d’enfermer les blessures passées de manière définitive échouent encore et encore. C’est ce qu’il s’est passé pour Cheyre. C’est ce qu’il se passe au Chili.

Alors que Cheyre était commandant en chef de l’armée – de mars 2002 à mars 2006 –, les forces militaires ont donné, bien qu’au compte-goutte, des informations sur les tortures et les disparitions qu’elles avaient provoquées, mais elles ont surtout cessé de protéger les militaires retraités qui ont pris part à ces crimes contre l’humanité. Le cas le plus emblématique est celui de l’ex-brigadier Miguel Krassnoff, qui a été condamné à plus de 600 ans de prison malgré son influence dans le monde militaire.

Cheyre aurait-il pu imaginer que lui-même serait l’un de ces militaires qui affronterait une vérité qu’il avait oublié ou qu’il a voulu oublier ? Car peut-être que dans cet oubli, ou tentative d’oubli, réside le secret du pourquoi les procédés de réparation, de mémoire et de justice, que l’Amérique latine a essayé de mettre en place pour régler ses comptes avec la violence et les dictatures, se heurtent presque toujours à un obstacle inattendu qui oblige à réouvrir ce qui paraissait être fermé.

Les pays latino-américains ont réglé leurs comptes avec leurs dictatures de façons différentes. Les Uruguayens ont préféré la vérité à la justice : en 1985, une amnistie a été proclamée pour les officiers qui avaient commis des crimes durant le régime militaire. Cette loi d’indulgence a été approuvée par les citoyens : en deux référendums, la population a voté pour ne pas déroger à cette législation. Grâce à la courageuse obstination de quelques familles de victimes, une Commission pour la paix a été créée et plusieurs militaires ont été jugés. Les Argentins, de leur côté, ont condamné leurs militaires pour ensuite les gracier, puis les condamner à nouveau. Finalement, les ex-dictateurs Rafael Videla et Leopoldo Galtieri sont morts en prison.

Le cas du Chili est lui plus ambiguë, discret et graduel. Au début de la transition démocratique, le président Patricio Aylwin a opté pour l’application du concept de justice «dans la mesure du possible». Mais au cours des dernières années, le travail patient et rigoureux des familles des victimes et de leurs avocats a transformé cette façon de faire chancelante et partielle de faire justice.

Ces jours-ci, les Chiliens pressentent un nouveau chapitre pour faire la lumière sur leur passé militaire : le ministre Mario Carroza a condamné Cheyre pour son implication dans la dénommée «caravane de la mort», un cortège militaire sinistre qui a parcouru le Chili au début de la dictature en fusillant les opposants politiques. Le juge n’a pas pu prouver que l’ex-commandant en chef de l’armée chilien a participé directement aux fusillades, mais il est celui qui était chargé de diffuser la version des faits racontant que les opposants exécutés étaient morts dans un combat qui n’a jamais existé. Il sera condamné pour complicité d’homicide qualifié avec quinze personnes.

Juan Emilio Cheyre clame son innocence et sa défense a déjà annoncé qu’il fera appel à la décision. Il est possible que Cheyre soit sincère, qu’il croit réellement qu’il a toujours bien fait. Cela n’enlève rien au fait que «bien faire» pour un jeune officier en 1973 soit profondément erroné pour un général de la transition. Il est difficile d’être militaire et de désobéir aux ordres durant une dictature, comme il est difficile d’être chargé de ce secret, le personnage qui, dans une démocratie, demande à ses subordonnés de dire la vérité.

Nous ne pouvons pas arrêter de condamner et d’enquêter sur notre passé obscur. Il ne faut pas non plus arrêter d’essayer de comprendre et d’assumer les paradoxes d’un passé qui refait surface. Au Chili, le «jamais plus» peut également être un «cela continuera». Ainsi, pour un pays qui a décidé de passer de la justice à moitié à la pleine justice, la sentence paradoxale du général «plus jamais» est un progrès. Le dispositif de justice chilienne ne doit pas s’arrêter jusqu’à ce que soit donné à chacun sa place dans l’Histoire.

D’après The New York Times espagnol,
Traduit par Cécile Pilgram

L’ancien président chilien Eduardo Frei Montalva a bien été assassiné par la dictature

Après seize longues années d’enquête, le procureur chargé d’élucider les causes du décès d’Eduardo Frei Montalva a conclu que l’ancien président a été victime d’un homicide simple. Les responsables de ce crime, avec une participation à différents niveaux, sont au nombre de six, dont deux médecins. Ils ont écopé de peines allant de trois à dix ans d’emprisonnement.

Photo : Cooperativa

Ce verdict de la justice a provoqué un profond bouleversement dans l’opinion. La famille Frei, et notamment Carmen Frei, la fille, se dit satisfaite ; c’est grâce à son obstination qu’elle a pu enfin éclaircir la mort de son père et faire que la justice s’impose. Cette décision en première instance du juge Alejandro Madrid est un premier pas, car persiste une série de faits qui auraient dû être élucidés pour pouvoir appeler ce crime « homicide qualifié ». Une preuve de l’insuffisance de la résolution est que la défense, les parties civiles et le gouvernement ont annoncé d’ores et déjà qu’ils feront appel. Six personnes ont été condamnées mercredi 30 janvier à des peines allant jusqu’à dix ans de prison pour le meurtre de l’ancien président Eduardo Frei Montalva.

Démocrate-chrétien, Eduardo Frei Montalva a d’abord soutenu le renversement par la force du président Salvador Allende, puis est devenu un opposant à la dictature du général Pinochet. Il est mort en 1982, des suites d’une septicémie. C’est en tout cas ce qu’a voulu faire croire le régime à l’époque. Après ce procès prouvant l’assassinat de l’ancien président, deux médecins, le chauffeur personnel de l’ancien chef de l’État et un agent de la police politique entre autres font partie des personnes reconnues coupables de l’assassinat, de complicité et de dissimulation du crime.

En novembre 1981, Eduardo Frei Montalva fut admis dans une clinique de Santiago, pour l’opération d’une hernie, a priori bénigne. Mais quelques semaines plus tard, il meurt brutalement. Officiellement, à cause de complications liées à l’opération. Après le retour à la démocratie, sa famille porte plainte pour meurtre, dans les années 2000.

Lors d’un entretien à Radio Cooperativa, l’avocat de la famille Frei, Nelson Caucoto, s’est dit satisfait qu’en première instance la mort de Frei ait été reconnue comme un homicide, mais il est confiant que l’appel devant les tribunaux supérieurs permettront de prouver qu’il ne s’agit pas d’un délit commun mais d’une opération criminelle planifiée et exécutée par l’État. «Il y a eu deux expertises disant que de très petites quantités de thallium et de gaz moutarde, espacées dans le temps, se sont mêlées pour affaiblir les défenses immunitaires du président Frei, a expliqué à RFI l’avocat de sa fille, Nelson Caucoto. Il est ensuite tombé dans un état grave en décembre 1981 et ne s’est jamais remis d’un choc septique.»

Contrairement à ce qu’on présumait et à la thèse des plaignants, le juge n’a pas pu désigner ce crime d’homicide qualifié. Cependant, la résolution rend compte amplement des circonstances qui ont entouré la mort de l’ex-président : présence de personnel étranger à l’équipe médicale et de la clinique où il devait subir une intervention. Parmi eux, deux médecins liés à la CNI (police politique de la dictature) ou à l’armée. Une réintervention chirurgicale injustifiée, des autopsies non sollicitées par la famille, l’ingestion de substances expérimentales ainsi que des poursuites en voiture et des écoutes téléphoniques de la famille Frei s’ajoutent à cela.

Des faits anormaux dans le contexte d’élimination des opposants au régime : le leadership de l’ex-président Frei était devenu une menace pour le gouvernement de Pinochet. Le juge parvient à la conclusion que la mort d’Eduardo Frei Montalva n’a pu être que délibérée, même s’il n’a pas pu prouver l’existence d’ordres directs, de préméditation ou d’utilisation de venin. C’est tout le paradoxe de cette résolution à laquelle la famille souhaite trouver une réponse en appel devant les tribunaux supérieurs.

En effet, c’est en compagnie de ses avocats Nelson Caucoto et Francisco Ugás que Carmen Frei, la fille, s’est présentée dans le bureau d’Alejandro Madrid, le juge chargé de cette affaire en première instance, pour demander la requalification du verdict en homicide qualifié.

À la sortie de ses bureaux, l’ancienne sénatrice Carmen Frei a affirmé devant la presse qu’un «délit si planifié, effectué avec autant de cruauté, doit avoir d’autres protagonistes». «Le juge a conclu que mon père a été assassiné et cela nous soulage, mais nous ferons appel.»

Eduardo Frei Montalva a gouverné le Chili pendant la période précédant l’élection du socialiste Salvador Allende. Au cours de son mandat, il a initié la réforme agraire et un certain nombre de réformes sociales dont la nationalisation partielle de la production de cuivre dans les années 1960.

«Eduardo Frei, à partir de 1980, lors de la campagne de la dictature pour consolider son influence au niveau constitutionnel, a été le grand promoteur d’une manifestation nationale contre la nouvelle Constitution, poursuit Nelson Caucoto. Il est devenu la principale figure d’opposition, et donc le principal objectif à abattre par la dictature de Pinochet, avec le dirigeant syndical Tucapel Jiménez –également assassiné par la dictature.»

Pour les partis de gauche et du centre, ce crime avéré est une nouvelle remise en cause de ceux qui, encore aujourd’hui, revendiquent la figure du dictateur et se positionnent comme une partie de la diversité de la droite chilienne : «il est temps que les complices passifs assument leurs responsabilités», ont-ils déclaré.

Olga BARRY

Concentration des médias et indépendance de la presse au Chili

La concentration des médias est aujourd’hui un des fléaux de la démocratie dans de nombreux pays. Limitant le pluralisme et l’indépendance de la presse, les propriétaires d’empires médiatiques usent de leur influence pour mettre au pas les rédactions et servirent leurs intérêts. En Amérique latine, ce phénomène n’est pas nouveau et est beaucoup plus puissant qu’en France. Et l’exemple du Chili est parlant.

Photo : El Ciudadano

Constitués depuis des années ou formés récemment, les empires de presse en Amérique latine ont une influence très forte sur la société et nous laissent voir ce qu’il advient lorsque l’État ne considère plus comme important le soutien à la presse indépendante et pluraliste. Il n’y a, au Chili, qu’une seule loi sur la liberté d’opinion et d’information, qui ne crée aucun obstacle à la concentration des médias et ne permet pas d’assurer un accès à une information de qualité.

Une concentration extrêmement forte

Le premier effet d’une absence de loi solide et du néo-libéralisme débridé permet ainsi à quelques groupes et personnalités de posséder la quasi-totalité des médias. Selon une étude de 2015, réalisée par Luis Adolfo Breull pour le Conseil national de télévision, quatre opérateurs contrôlent plus de 90 % du marché des médias chiliens. Il s’agit du plus haut pourcentage d’Amérique latine [1].

Dans le domaine télévisuel, l’indice de concentration atteint des sommets, autant en termes d’audience qu’en termes de revenus publicitaires. Dans le domaine de la presse écrite, nous avons affaire à un quasi-duopole, les journaux El Mercurio et La Tercera écrasants tous les autres titres. En s’intéressant à ces médias et à leurs propriétaires, il est aisé de constituer une courte liste de groupes et de personnalités concentrant ces médias.

Le cas le plus emblématique concerne la presse écrite. La famille Edwards est, en effet, bien implantée dans ce monde, et ce depuis des générations. Le patriarche Agustín Edwards, décédé en 2017, était à la tête d’un empire de presse qu’il a transmis à son fils aîné, lui aussi nommé Agustín. Cet empire de la presse ne compte pas moins de vingt-sept journaux et, au total, le groupe possédait en 2015 soixante-quatorze médias (presse, radios et digital).

Parmi les plus importants de ces médias, El Mercurio, Las Últimas Noticias, HoyxHoy et La Segunda, tous de diffusion nationale. Mais les titres de presse régionale ne sont pas en reste, puisque le groupe est implanté dans la quasi-totalité des grandes villes, telles qu’Antofagasta, Arica, Valparaíso, San Antonio, Iquique, Calama, Concepción, Temuco, Osorno, Valdivia et Chiloé, par exemple.

Mais la vraie force de cet empire est de conserver les apparences du pluralisme. La construction du groupe ne permet pas facilement au lecteur de savoir qu’il lit un journal contrôlé par la famille Edwards. Ainsi le groupe est propriétaire à la fois de La Estrella de Antofagasta, à travers une autre société qui édite le journal, et de l’édition locale du Mercurio.

De la même manière, un habitant de Valparaíso qui achèterait les quatre titres nationaux et les deux publications locales les plus lus, lirait quatre journaux contrôlés par Agustín Edwards. Dans cet exemple, les deux journaux qui ne seraient pas contrôlés par cette famille seraient La Tercera et La Cuarta. Ces journaux sont la propriété de COPESA, elle-même achetée par Corp. Group en 2000. Ce groupe est contrôlé par Alvaro Saieh, l’une des plus grosses fortunes du pays. En plus de La Tercera et de La Cuarta, COPESA est la propriétaire de La Hora, ainsi que du magazine Paula. Ainsi, dans le domaine de la presse écrite, deux hommes, Agustín Edwards et Alvaro Saieh, contrôlent, directement ou indirectement, 95 % des titres de presse écrite[2].

Mais ces groupes de presse ne se contentent pas que de la presse écrite. La famille Edwards est ainsi propriétaire de la Radio Universo, tandis que COPESA contrôle les radios Duna et Zero. Dans le monde radiophonique, d’autres groupes interviennent. Le secteur est dominé par l’Église catholique qui, en 2015, contrôlait vingt-six radios dans le pays. Suit le groupe Iberoamericana Radio Chile, propriété du groupe espagnol Prisa, présent partout dans le monde. Il possède 15 % du journal français Le Monde, plusieurs médias en Espagne, au Portugal, au États-Unis, au Mexique, en Argentine, etc… Au Chili, le groupe possède ainsi neuf stations radios.

Deux autres grands groupes sont particulièrement influents dans les médias chiliens. D’un côté, Andrónico Luksic, dont la famille est la plus riche du Chili, contrôle deux radios, mais surtout deux chaînes de télévision parmi les plus regardées, Canal 13 et UC-TV, et leurs filiales. De l’autre, le groupe Bethia, propriété de la famille Solari, possède deux radios et les chaînes de télévision Méga et ETC. Dans ce paysage audiovisuel, les groupes Warner Media et Albavision, tous deux nord-américains, se partagent les autres chaînes d’importance, CNN, Chv et La Red.

Un impact concret sur la vie du pays

Cette emprise des grands groupes sur les médias se traduit très concrètement dans la réalité. Nous ne donnerons que quelques exemples parmi les plus flagrants. Le groupe Luksic, en plus des médias, est actif dans le domaine de la banque, de la boisson, de l’énergie et des mines. Dans ce dernier domaine, il contrôle notamment la mine Los Pelambres, dans le nord du pays. Cette mine fut le théâtre, l’été dernier, de manifestations, qui furent traitées par-dessus la jambe par Tele13, la section d’information de Canal 13, propriété de Luksic. Cet exemple a de quoi inquiéter quand l’on sait que le groupe travaille dans des domaines stratégiques souvent au cœur de conflits sociaux, tels que l’exploitation de pétrole, de gaz ou le transport maritime.

Un autre exemple est historique, ici, au Chili. En 1970, au moment de l’arrivée au pouvoir de Salvador Allende, Agustín Edwards, à l’époque homme le plus fortuné du pays, s’installa aux États-Unis. Il continua de diriger l’entreprise El Mercurio tout en se rapprochant de la CIA. Il fût ainsi un des agents de l’opération Mockingbird visant à déstabiliser le gouvernement d’Allende [3]. Le Comité Church du Sénat américain a par ailleurs confirmé le financement du Mercurio par les États-Unis.

Durant la dictature militaire, Edwards, de retour au Chili, fût un proche et ardent défenseur du régime, occultant les violations des droits humains. Son journal apporta son soutien au régime militaire et à Pinochet jusqu’à la fin. La transition démocratique n’a pourtant pas fait trembler Edwards et son journal. La persécution de la presse sous la dictature et les difficultés économiques ont littéralement coulées les journaux plus critiques.

Rendue incontournable, la famille Edwards a pris bien soin de nettoyer le discours du journal et d’entretenir des liens étroits avec la sphère politique post-dictature. En 1996, le président Eduardo Frei et sa compagne assistèrent au dîner d’anniversaire d’Agustín Edwards. Ensuite, à l’occasion du centenaire du journal, le 1er juin 2000, la famille Edwards invita le gratin de la société chilienne à la Casa Piedra, une de ses propriétés. S’y rendirent les commandants en chef des Forces armées et des Carabineros, le président de la Cour suprême, le président du Sénat, le président de la Chambre des députés et le président de la République, Ricardo Lagos. Ces trois derniers sont issus de la Concertación, le bloc de centre-gauche au pouvoir de 1990 à 2010 qui est né au moment de la transition[4].

Ricardo Lagos, dans son discours, rendit hommage à son hôte tout en rappelant le trouble passé du journal. Les passages déplaisants furent coupés dans l’édition du lendemain. Ce type de célébrations dans lesquelles se retrouvent hommes d’État et patrons de presse sont monnaie courante depuis la chute de la dictature.

Ainsi les liens entre empire de presse et les politiques sont nombreux. Par ailleurs, les politiques encouragent parfois la concentration des médias, notamment lorsqu’ils vendent des médias publics, comme ce fût le cas du journal La Nación.

Les quelques médias «indépendants»

Toutefois, quelques médias font de la résistance. La radio Bío-Bío, à diffusion nationale, est ainsi une des rares stations populaires à ne pas être liée à de grands groupes. Fondée en 1966 à Concepción, cette radio resta jusque dans les années 1990 une radio locale avant de s’étendre. L’entreprise Bío-Bío Comunicaciones comprend la radio Bío-Bío, les radios locales Punto 7 et El Carbón, ainsi qu’une chaîne de télévision et une télévision sur internet. Cette entreprise est toujours la propriété de la famille de son fondateur, Nibaldo Mosciatti Moena, décédé en 2007. Ses fils, Tomás et Nibaldo Mosciatti Olivieri, dirigent aujourd’hui la radio qui est l’un des seuls voire le seul média populaire «indépendant». Le fait que ces stations ne soient pas détenues par un grand groupe garantit une dose de diversité et permet tout de même une information plus indépendante que dans le reste de la presse.

Malgré tout, il faut garder à l’esprit qu’au Chili même les médias indépendants sont en lien avec certaines puissances. Ainsi Nibaldo Mosciatti a reçu le prix Embotelladora Andina pour le journalisme. La remise du prix est l’occasion pour ces journalistes de défendre l’importance de l’indépendance de la presse. Mais ce prix, créé sous la dictature, est entaché de plusieurs éléments troublants.

D’une part, la remise de ce prix permettait au monde du journalisme, de la politique et de l’économie de se rencontrer. Plusieurs anciens présidents assistèrent aux cérémonies et le prix fût régulièrement remis par des membres du gouvernement. Mais, plus grave, ce prix était décerné par Embotelladora Andina, la filiale chilienne de Coca-Cola. Parmi le jury on pouvait trouver, entre autres, des représentants de Coca-Cola et les directeurs des écoles de journalismes de quatres universités dont trois sont privées.

L’émergence des médias digitaux a également permis de développer une presse moins soumise aux pressions des mondes politiques et économiques. El Mostrador est le premier média digital ayant obtenu le même statut juridique que le reste de la presse au Chili. Ce statut, obtenu en 2003, fut combattu par le reste du monde médiatique. Le journal met en avant son indépendance et sa défense du pluralisme. Toutefois, ce journal n’échappe pas à quelques ennuis. Le président du directoire du journal, Germán Olmedo, a eu et a des intérêts dans d’autres industries, notamment le papier. Ce type de liens entre un journal et d’autres domaines économiques pourrait mettre en danger l’indépendance de la rédaction lors du traitement de certaines thématiques en lien avec ces industries.

Un autre exemple de média indépendant qui a toutefois des liens avec des puissances d’argent est le Centro de Investigación Periodistica (CIPER). Ce média digital se fait le héraut du journalisme d’investigation depuis 2007. Sous la forme d’une fondation à but non-lucratif, les journalistes de CIPER ont porté à la connaissance de la population plusieurs informations sur des affaires importantes. Dernièrement, ce sont les journalistes de CIPER qui ont révélé de nombreux éléments mettant en cause les forces de l’ordre dans l’affaire Catrillanca.

Mais cette fondation fonctionne grâce à de nombreux dons, et, en 2017, elle a reçu un peu plus de 59 millions de pesos (environ 96 000 dollars) de COPESA. Le propriétaire de COPESA, M. Saieh, est également le propriétaire de plusieurs journaux dans lesquels la présidente de la Fondation CIPER a travaillé par le passé[5]. Mónica González, la présidente, a également reçu le prix Embotelladora Andina. On trouve également dans la liste des donateurs le groupe colombien SURA, actif au niveau latino-américain dans la banque, l’énergie et la construction, entres autres. Enfin, l’université privée Diego Portales a apporté à la fondation un peu plus de 50 millions de pesos (81 500 dollars) dans le cadre d’un partenariat entre son école de journalisme et CIPER. Cela s’est fait d’autant plus facilement que Carlos Peña González, vice-président de la fondation, est aussi recteur de l’université Diego Portales et chroniqueur pour El Mercurio. CIPER entretient donc des relations avec les médias plus classiques et des puissances économiques industrielles et commerciales, ce qui pourrait entrer en conflit avec sa volonté affichée d’être indépendant.

Le monde médiatique chilien est ainsi presque entièrement verrouillé par les grands groupes de presse. Par ailleurs, ces groupes appartiennent à des personnes dont le profil est très similaire. Ce sont des hommes, «blancs», hétérosexuels et catholiques. En effet, plusieurs d’entre eux sont liés à l’Église, notamment au travers de la congrégation Les Légionnaires du Christ.

Ces éléments sont loin d’être anecdotiques. En effet, de multiples fractures parcourent la société. La rivalité entre l’Église catholique et les évangélistes se doublent d’une fracture sociale, les évangélistes étant plus populaires, les catholiques étant associés aux classes plus aisées.

Par ailleurs, cette norme se heurte aujourd’hui aux mutations de la société. Les populations indigènes revendiquent une spécificité culturelle et l’immigration amène une plus grande diversité. De plus, la communauté LGBTI se bat contre le conservatisme pour faire reconnaître ses droits, de la même façon que les femmes réclament aujourd’hui la place qui leur est due. Toutes ces populations ne se reconnaissent que très peu dans ces personnalités de pouvoir et dans les lignes éditoriales qu’ils défendent.

Pour toutes ces raisons, le fait que les médias soient possédés par un faible nombre de personnes ayant presque toutes le même profil est inquiétant. Au-delà du profil, cette oligarchie médiatique partage également les mêmes intérêts et la même idéologie. Enfin, comme nous avons pu le voir dans le cas d’Agustín Edwards, les patrons de presse n’ont pas que de l’influence, mais un pouvoir réel, direct, sur la vie du pays. Tout cela renforce encore l’influence de cette minorité de la population dans le débat démocratique et ne laisse que peu de place aux opinions divergentes.

Namai et Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili


[1] « Informe revela que la concentración de medios en Chile es una de las más altas de la región », El Desconcierto, 24 août 2016. Consultable en ligne

[2] « Informe revela que la concentración de medios en Chile es una de las más altas de la región », El Desconcierto, 24 août 2016. Consultable en ligne

[3] Federico López, Chile: El Mercurio y la CIA, Archivo Chile, 2005 et Peter Kornbluh, Agustín Edwards Eastman: Un obituario desclasificado, CIPER, 24 avril 2017.

[4] « Como la influencia de Agustín Edwards aumentó con la llegada de la Concertación », El Mostrador. Consultable en ligne

[5] Financement de la Fondation CIPER disponible sur leur site.

Juan Pablo Salazar Sparks est le nouvel ambassadeur du Chili à Paris

Le ministre des Affaires étrangères Roberto Ampuero a annoncé la nomination par le président d’un nouvel ambassadeur du Chili en France. Nous traduisons ici un article de Radio Bio-Bio.

Photo : Teletrece

Cette nomination intervient à la suite de la polémique soulevée par l’asile politique de l’auteur de l’homicide de Jaime Guzmán, Ricardo Palma Salamanca, accordé par la France. C’est lundi dernier que Juan Pablo Salazar Sparks, fondateur du cabinet de conseil spécialisé en politique «JYS» a été notifié de sa nomination.

Salazar est titulaire d’une licence en Sciences politiques et administratives de l’université du Chili, spécialité «diplomatie» et d’un diplôme de l’Académie diplomatique Andrés Bello. 

M. Ampuero a présenté les différents postes occupés par M. Salazar dans les ambassades chiliennes en Argentine, au Royaume-Uni et en Colombie. Il a été consul général à Buenos Aires, ambassadeur en Nouvelle-Zélande, en Australie, auprès de l’Union européenne, en Belgique, et au Danemark.

Au sein du ministère des Affaires étrangères, il a été successivement directeur des Affaires de la zone Pacifique, de la Politique multilatérale, de l’Académie diplomatique et de la Planification, et entre autres directeur général des Relations économiques internationales. 

Salazar Sparks s’est aussi engagé dans différents domaines du secteur privé, notamment en qualité de membre du Conseil international de Sofofa, vice-président Corporate régional de BHP, mais également, entre autres, directeur et président de la Fondation chilienne du Pacifique. 

D’après Radio Bio-Bio
Traduit par Prune FOREST

Michelle Bachelet déplore que le Chili refuse le Pacte mondial des Nations unies sur les migrations

L’ex-présidente du Chili et Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, a déploré ce mardi que le gouvernement de Sebastián Piñera refuse le Pacte mondial sur les migrations, car celui-ci «peut être très positif» a-t-elle assuré. Elle souhaitait donc que l’on puisse, rapidement, approuver cette initiative.

Photo : ONU

«Je le déplore, mais c’est une décision du Gouvernement actuel, et je peux seulement signaler que j’espère qu’un jour le Chili approuve ce pacte mondial, qui pourrait je crois, être très positif», a déclaré Bachelet lors d’une conférence à Madrid. Le Gouvernement a décidé de ne pas souscrire le document de l’ONU que 160 pays ont signé ce lundi au Maroc, puisque selon lui ce pacte compromet les normes migratoires adoptées face à l’arrivée massive de migrants au Chili durant les dernières années.

Bachelet, qui a rappelé qu’elle-même est arrière-petite-fille d’une famille française, a affirmé que le Chili est un pays qui a toujours accueilli des immigrants : «L’ancienne immigration était européenne, elle venait ensuite des pays frontaliers, La Bolivie et le Pérou, et durant les dernières années des Haïtiens, des Vénézuéliens, des Dominicains et des réfugiés colombiens».

«Cela continuera ainsi, parce que c’est l’histoire de l’humanité», a souligné l’ex-dirigeante (2006-2010 et 2014-2018), ajoutant que l’objectif du pacte est d’organiser la migration, que «ce n’est pas un problème, mais un fait historique».

La Haute commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, a estimé importante l’approbation du Pacte Mondial pour une Migration Sûre, Ordonnée et Régulière de l’ONU. L’accord a été adopté ce lundi par plus de 150 pays qui ont assisté à la conférence intergouvernementale de l’organisme international, organisée dans la ville marocaine de Marrakech.

Sur ce thème, Mme Bachelet a signalé via Twitter qu’elle «remercie les États membres de l’ONU pour l’adoption du Pacte Mondial pour la Migration durant la Journée des Droits de l’Homme». Elle ajouta également que l’accord soutenu est «un accord puissant pour protéger les droits de l’homme de tous les migrants, dans n’importe quel endroit du monde. Ils (les migrants) détiennent les mêmes droits de l’homme que n’importe quelle autre personne.»

Il est important de souligner que l’approbation de ce lundi a eu lieu durant l’assemblée plénière présidée par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, la présidente de l’Assemblée Générale de l’ONU, María Fernanda Espinosa, et Naser Burita, le ministre des Affaires Etrangères du Maroc, pays qui accueille la conférence.

Le Gouvernement chilien s’est soustrait à ce pacte ce dimanche, expliquant que «la migration n’est pas un droit de l’homme. En revanche, les pays ont le droit de définir leurs conditions d’entrée à l’égard des citoyens étrangers».

D’après Megavision Chile,
Traduit par Cécile PILGRAM

Camilo Catrillanca, jeune Mapuche tué sans aucune justification par la police chilienne

Des plaintes pour vol de voiture dans une petite ville d’Araucanie, puis Camilo Catrillanca, un jeune mapuche tué par balle par le commando «Jungle» des forces de sécurité chilienne. Une carte mémoire de caméra embarquée qui est détruite. Un témoin de 15 ans qui aurait été torturé. Un journaliste révèle l’existence d’une liste de personnalités mapuches surveillées. Tout cela dans le climat militarisé d’une zone rurale où un peuple indigène tente de défendre ses droits face aux grandes entreprises forestières.

Photo : Alberto Valdés (EFE)

Cela pourrait être la quatrième de couverture d’un nouveau thriller, le Millenium sud-américain. Mais il s’agit de la nouvelle affaire secouant le Chili depuis quelques semaines. Le temps passe et les circonstances de la mort de Camillo Catrillanca se troublent de plus en plus. Le 14 novembre dernier, dans la commune d’Ercilla, à 600 kilomètres au sud de Santiago, trois véhicules de professeurs d’une école sont volés. Selon les forces de police, la suite de l’enquête mène les gendarmes à la communauté mapuche de Temucuicui. À leur arrivée sur place, une fusillade éclate et Camillo Catrillanca est tué alors qu’il tentait de fuir.

Dès la mort du jeune homme, des voix s’élèvent pour demander à ce que les circonstances du drame soit éclaircies. Le vice-président et ministre de l’Intérieur, M. Patricio Chadwick, annonce le 16 novembre que Camillo Catrillanca avait des antécédents judiciaires. Peu de temps après, sa famille rend public l’extrait du casier judiciaire de la victime, et M. Chadwickre revient sur ses déclarations. Camilo Catrillanca n’avait pas d’antécédents judiciaires mais était connu des services de police.

Par ailleurs, les gendarmes ne peuvent pas prouver que Camilo Catrillanca était lié au vol de voiture. Plus grave, il est rapidement établi qu’il ne fuyait pas et qu’il a été abattu d’une balle à l’arrière de la tête alors qu’il était au volant de son tracteur. Un adolescent de 15 ans l’accompagnait et devient ainsi le principal témoin de sa mort. Arrêté par les forces de l’ordre, l’identité de l’adolescent est gardée secrète.

Le 21 novembre, le Général Hermes Soto, à la tête du corps des Gendarmes, déclare devant la commission Sécurité de la Chambre des députés qu’un de ses hommes a détruit la carte mémoire de sa caméra embarquée. Ce gendarme portait en effet, lors de l’opération ayant aboutie à la mort de Camilo Catrillanca, une caméra GoPro dont les images auraient pu éclairer les circonstances du drame. La raison avancée pour expliquer cette destruction est que cette carte mémoire contenait également des images intimes de lui et de sa femme.

Le jeune témoin qui accompagnait Camilo Catrillanca au moment du drame reste ainsi la seule source disponible pour que la justice puisse comprendre le déroulement des évènements. De nouveau, les méthodes des forces de l’ordre sont remises en question. L’Institut des Droits Humains a ainsi annoncé porter plainte contre l’État, disant avoir la preuve que ce jeune homme avait été victime de torture lors de sa détention.

Plusieurs éléments inquiètent la défense. L’avocat de la famille Catrillanca réclame en effet la restitution des vêtements de la victime, ceux-ci ayant mystérieusement disparus entre le moment de sa mort et son arrivée à l’hôpital. Toutefois, d’après les premiers éléments de l’enquête, aucune trace de poudre n’a été relevée, que ce soit sur les vêtements ou sur le corps de Camilo Catrillanca, mettant à mal la thèse d’un affrontement armé. Par ailleurs, l’enquête établit que 21 douilles de balles ont été retrouvées sur les lieux, ce qui effrite un peu plus la version officielle des gendarmes, qui disent avoir répliqué de manière proportionnelle à des tirs.

De plus, le groupe de gendarmes qui a pris en charge cette affaire de vol de voiture est un commando surnommé «Jungle». Il s’agit d’une unité de 80 hommes récemment créée, formée aux États-Unis et en Colombie à la lutte armée contre les narcotrafiquants en terrain hostile. Une partie de l’opposition s’est interrogée quant à la pertinence d’une telle unité dans le cadre de la lutte contre les Mapuches, mettant en avant la faible dangerosité des mouvements de défense indigènes et questionnant l’assimilation des Mapuches à des réseaux terroristes.

Surtout, ce groupe ne devait intervenir, selon ses ordres de mission, que dans le cas d’affrontements entre les forces de l’ordre et des groupes armés. Il est donc incompréhensible pour une partie de l’opinion publique que ce soit ce commando qui ait pris en charge ce qui au départ n’était qu’une affaire de vol de voiture. Les groupes mapuches et leurs sympathisants soupçonnent ainsi une volonté de militariser tout délit impliquant les communautés indigènes. Par ailleurs, comme le souligne la Comission Interaméricaine des Droits de l’Homme, Camilo Catrillanca était connu pour avoir été un des leaders des manifestations étudiantes en 2011 et était un des porte-paroles de sa communauté.

Enfin, le 27 novembre dernier, un journaliste du média d’investigation Centro de Investigación e Información Periodistica (Centre d’Investigation et d’Information Journalistique) révèle l’existence d’un fichier policier listant les principaux meneurs des organisations mapuches. Ce document a été élaboré par la Unidad de Inteligencia Operativa Especializada de Carabineros (Unité Spécialisée du Renseignement Opérationnel des Gendarmes). Cette unité aujourd’hui dissoute est également celle qui est impliquée dans «l’affaire Ouragan», un cas ayant révélé la fabrication de fausses preuves par cette unité pour pouvoir inculper plusieurs mapuches de crimes et délits qu’ils n’ont pas commis.

Ce fichier, recensant de nombreuses personnalités mapuches, comprend à la page 24 les membres de l’Alianza Territorial Mapuche (Alliance Territoriale Mapuche), une organisation défendant les droits de la communauté. Cette organisation est non-violente et a été à plusieurs reprises sollicitée par les différents gouvernements pour travailler sur les problématiques liées aux Mapuches. Le grand-père de Camilo Catrillanca, Juan Segundo Catrillanca, à la tête de l’organisation, et d’autres membres ont même participé à des réunions de travail à la Moneda lors du premier gouvernement Piñera (2010-2014). Le document contient également des commentaires sur les opinions politiques et les amitiés (sur les réseaux sociaux) de nombreux membres d’organisations mapuches diverses.

Pour le moment, l’enquête n’a pas permis d’établir qui a tiré sur Camillo Catrillanca. Le Ministère Public a ouvert trois enquêtes. La première concernant le vol de voiture initiale, la deuxième sur la mort de Camilo Catrillanca, et la troisième porte sur la destruction de preuves et les faux témoignages des policiers impliqués. Une quatrième pourrait être ouverte à partir de la plainte de l’Institut des Droits Humains concernant les actes de torture subis par le jeune témoin.

La Commission Interaméricaine des Droits Humains a fait part de sa préoccupation et appelle l’État chilien à enquêter de manière impartiale et rappelle que les forces de sécurité sont tenues de respecter les normes du droit international. Des sanctions administratives ont déjà été prises à l’encontre des gendarmes. Quatre hommes du commando «Jungle» ont été exclus des forces de police, le général et le préfet des forces de sécurité en Araucanie ont été contraint de démissionner. Par ailleurs, l’Intendant régional, nommé par le président, a quitté ses fonctions. Le président Sebastián Piñera s’est rendu dans la région à l’occasion de la nomination du nouvel Intendant.

Ces tristes évènements ont évidemment engendré plusieurs manifestations, aussi bien en Araucanie qu’à Santiago. Plusieurs affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants ont éclaté, y compris dans le cortège funéraire menant Camilo Catrillanca à sa dernière demeure. Celui-ci rejoint les nombreux mapuches tués ces dernières années en Araucanie, conséquence directe d’une militarisation toujours plus importante du conflit social, avec toutes les violences que cela engendre.

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

Asile à un ex-guérillero chilien : décision d’un organe indépendant, selon l’ambassade de France

L’Office français de protection des réfugiés et apatrides a agi en «toute indépendance» dans l’octroi de l’asile politique à Ricardo Palma Salamanca, ancien guérillero chilien, a déclaré samedi l’ambassade de France au Chili après les protestations du gouvernement chilien, qui souhaite son extradition.

Photo : Mediapart

Après plus de vingt ans de cavale, l’Ofpra a accordé le 4 novembre dernier le statut de réfugié politique à l’ancien guérillero Ricardo Palma Salamanca dont le gouvernement chilien demande l’extradition afin qu’il soit jugé au Chili pour l’assassinat du principal idéologue de la dictature de Pinochet

Ricardo Palma Salamanca, agée de 49 ans, est un ancien membre du Front patriotique Manuel Rodríguez (FPMR), groupe armée opposant au régime militaire qui avait commencé ses actions en 1983. Il fut condamné au Chili en 1992 pour l’assassinat de Jaime Guzmán, sénateur de l’UDI (parti pinochetiste dont il fut le fondateur) et de deux militaires ainsi que pour la participation dans l’enlèvement du riche entrepreneur Cristian Edwards, fils du propriétaire du journal de droite El Mercurio, en septiembre de 1991. Ricardo Palma Salamanca, en cavale depuis 1996, avait participé aussi à l’attentat frustré du FPMR contre le général Pinochet en 1986.

Qui était l’ex sénateur Jaime Guzmán ?

Le sénateur assassiné Jaime Guzmán fut élu au retour à la démocratie grâce au système binominal contre l’ancien président Ricardo Lagos bien que ce dernier eût obtenu plus de voix. Il fut aussi l’idéologue de la dictature et l’un des principaux conseillers d’Augusto Pinochet entre 1973 et 1990 ainsi que le principal concepteur de la Constitution de Pinochet de 1980. Guzmán faisait partie du groupe paramilitaire d’extrême droite Patrie et Liberté, sans pour autant participer à des actions armées.  Il fut aussi le président entre 1983 y 1987 de l’UDI, parti pinochetiste, là il a battu les bases de son conservatisme sociétal, de la défense de la dictature de Pinochet, de l’ultralibéralisme. Il s’inspirait de thèses de Carl Schmitt pour instaurer un État autoritaire et une économie néolibérale. Il fut la figure de prou de l’opposition à la Concertation pour la démocratie arrivée au pouvoir à la fin de la dictature (mouvement politique regroupant les partis libéraux, démocrates chrétiens, socialistes) jusqu’à sa mort

L’histoire d’une fuite

Le 30 décembre 1996, Palma Salamanca prit la fuite avec d’autres complices de la prison d’haute sécurité de Santiago lors d’une opération spectaculaire organisé par le FPMR depuis un hélicoptère. Dès ce jour, il était recherché par la police chilienne et internationale. Il a vécu sa clandestinité au Mexique avec d’autres compagnons de cavale. Trois mois après sa fuite il a écrit une lettre à sa mère opposant la suivante signature “Richard Kimbal”, le protagoniste de la série Le fugitif. Dans la clandestinité il a écrit deux libres : El gran rescate, où il raconte sa fuite en 1996, et Una larga cola de acero, son histoire au sein du FPMR. Palma vécut au Mexique jusqu’en 2017 comme photographe sous le nom d’Esteban Solís Tamayo , il était en couple avec Silvia Brzovic Pérez.

Le 16 février 2018, l’ancien guérillero fut arrêté en France lors d’une opération d’Interpol. Le juge chargé du dossier l’a laissé en liberté surveillée. Le 10 octobre passé, la Cour d’appel de Paris a reçu et examiné la demande d’extradition du gouvernement chilien. La décision du tribunal ne sera pas connue avant le 12 décembre. Mais, entretemps, le 4 novembre dernier l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) a décidé en « toute indépendance » d’octroyer l’asile politique à Ricardo Palma Salamanca et à sa famille. Sur quoi, le gouvernement chilien a protesté auprès de l’ambassade de France à Santiago. La réponse du gouvernement français à travers d’un très bref communiqué a été que dans cette affaire « l’Ofpra est un organisme public qui statue en toute indépendance, dans le cadre de la loi française, concernant les demandes d’asile qui lui sont soumises ».

La demande d’extradition en cause

Le ministre chilien de l’Intérieur Andrés Chadwick (membre de l’UDI) avait rencontré l’ambassadeur français au Chili pour lui faire part du désaccord du gouvernement chilien à propos de la décision de l’Ofpra, tout en enjoignant son homologue français Christophe Castaner à «annuler cette décision», contrevenant selon lui aux normes de la Convention de Genève sur l’asile et la protection. Lors de sa courte visite en France le président de droite Sebastián Piñera a fait savoir au président français Emmanuel Macron que le Chili « souhaitait que Palma Salamanca revienne au Chili pour être jugé pour des délits de terrorisme ».

En effet, la Justice chilienne avait condamné le guérillero à perpétuité sous un procès très contesté. Des intellectuels en France avaient demandé en juillet passé l’asile politique pour Ricardo Palma Salamanca. Dénonçant une sentence dictée dans des conditions inacceptables (sous la torture) et sur la base d’une loi antiterroriste adopté en 1984 sous le régime militaire. La lettre publiée dans le portal ‘Mediapart’ était signée entre autres par la cinéaste chilienne Carmen Castillo, par le socialiste Olivier Duhamel, le juriste Louis Joinet, le sociologue Alain Touraine ainsi que le réalisateur Costa-Gavras. D’autres organisation telles France Amérique Latine ou l’Association d’Ex détenus politiques chiliens en France, avaient signé la demande.

Désormais, l’issue de cette histoire est dans les mains de la Cours d’appel de Paris sur laquelle le gouvernement chilien ainsi que des représentants de l’opposition de centre gauche dont l’ancien président socialiste Ricardo Lagos font pression pour que l’ancien guérillero soit extradé. Cette affaire nous rappelle gardant toute la distance nécessaire, le cas de l’arrestation de Pinochet à Londres où la classe politique chilienne toutes tendances confondues s’est acharnée pour faire en sorte que le dictateur soit renvoyé au pays. Pour les politiques chiliens, donner l’asile politique à Ricardo Palma Salamanca équivaudrait à ne pas reconnaître que le Chili est un État de droit. Mais l’était-il au moment du procès de Palma Salamanca alors que Pinochet était encore commandant en chef de l’Armée chilienne et le retour à la démocratie n’était qu’à ses débuts ? La droite chilienne veut même obliger l’ancienne présidente Michelle Bachelet, aujourd’hui en poste aux Nations Unies à Genève, à se prononcer sur cette affaire.

Le 12 décembre devant la Cour d’appel de Paris : Macron peut difficilement demander au pouvoir judiciaire de décider dans un sens ou un autre, et il ne semble pas possible que la justice française accepte de renvoyer dans son pays ce Chilien qui vient d’obtenir l’asile politique en France. Ricardo Palma Salamanca, et ses soutiens en France et au Chili sont soulagés par la décision de l’Ofpra. Tous rappellent l’actuel réfugié s’était battu contre la dictature quand Augusto Pinochet concentrait encore tous les pouvoirs et régnait sous la terreur même s’il faut le redire l’assassinat de Guzmán a eu lieu au retour de la démocratie.

Olga BARRY

 

 

La difficile situation des Haïtiens arrivés au Chili questionne le modèle d’intégration du pays

Le Chili est depuis le retour à la démocratie une destination d’immigration importante au sein de l’Amérique latine. Mais, alors que la quasi-totalité des nouveaux arrivants était originaire des pays limitrophes (Pérou, Argentine et Bolivie), la situation a fortement changé ces dernières années. Le pays accueille désormais un grand nombre de citoyens haïtiens sur son territoire, ce qui pose de nouvelles problématiques.

Photo : Loop

Une longue file d’attente se forme lentement, aux premières heures du jour, devant un bâtiment du centre de Valparaíso. Seules ou par petits groupes, plusieurs dizaines de personnes attendent dans l’air frais du matin. À sept heures, les portes s’ouvrent enfin et les premiers tickets sont distribués. La salle d’attente du Departamento de Extranjería y Migraciones se remplit extrêmement vite. Une fois tous les fauteuils occupés, on s’assoit par terre. Et on attend à nouveau. La majorité sont de jeunes hommes, des femmes avec enfants, parfois des bébés. Beaucoup d’entre eux sont latino-américains, les autres sont haïtiens.

Cette scène se répète tous les jours et dans toutes les villes du Chili. Ce pays se trouve aujourd’hui confronté à d’importantes difficultés suite à une augmentation rapide du nombre de migrants souhaitant s’établir au Chili. D’après les chiffres du Ministère de l’Intérieur, les Péruviens sont la communauté étrangère la plus nombreuse au Chili, suivi des Colombiens, des Boliviens, des Vénézuéliens et des Argentins. Cette immigration venue d’autres pays du continent sud-américain n’est pas nouvelle et la société chilienne semble aujourd’hui s’être accoutumée à la présence d’autres nationalités latino-américaines sur son territoire. En revanche, les Haïtiens, qui représentent la sixième nationalité d’immigrés au Chili rencontrent d’importantes difficultés lors de leur arrivée. Alors qu’il y a quelques années l’immigration haïtienne était négligeable en nombre d’arrivants, la situation a brusquement changé. Entre 2014 et 2017, le nombre d’Haïtiens arrivant au Chili a augmenté de manière très importante. Aujourd’hui, environ 165 000 Haïtiens vivent au Chili.

La triple discrimination de la langue, de la couleur de peau et de la pauvreté

Tout d’abord, les autres immigrants parlent pour la plupart espagnol, qu’ils viennent de Colombie, du Pérou ou du Vénézuela. À contrario, la plupart des Haïtiens ne parlent pas l’espagnol lors de leur arrivée. Il est pour eux difficile de s’intégrer rapidement dans la société chilienne, que ce soit en termes de logement, de travail ou de relations sociales. Par ailleurs, au Chili comme en France, une partie de la population ne parle que sa langue maternelle. Ainsi, bien que la jeunesse chilienne maîtrise l’anglais, peu de personnes parlent créole ou français, rendant la communication avec les Haïtiens difficile. Pour Line François, de l’Organisation Socio-culturelle des Haïtiens du Chili (OSCHEC), les pouvoirs publics n’étaient absolument pas préparés à l’arrivée d’une population ne parlant pas l’espagnol. Il a fallu beaucoup de temps pour que les pouvoirs publics trouvent des solutions pour pouvoir communiquer avec les Haïtiens. De plus, il y a toujours un manque dans plusieurs régions de personnes formées et pouvant accompagner les Haïtiens dans leurs démarches administratives.

Toutefois, María Emilia Tijoux, sociologue et professeure à l’Université du Chili, considère que «la première barrière que rencontrent les Haïtiens au Chili n’est pas la langue mais la couleur de peau. A partir de la couleur de peau, la langue devient une barrière, mais ce n’est pas la première. […] Mettre en avant la barrière de la langue est un mensonge». Les afro-descendants sont en effet très peu nombreux dans ce pays, l’esclavage n’ayant pas été très important de ce côté-ci des Andes. Pour de nombreux Chiliens, les Haïtiens récemment arrivés sont les premières personnes noires qu’ils rencontrent. Ainsi, les discours racistes, d’ordinaire stigmatisant les personnes aux origines indigènes visibles, s’étendent aux nouveaux arrivants. Comme l’explique Mme Tijoux, «le racisme les met au plus bas de l’échelle sociale. Il y a effectivement un composant raciste classique, qui a pour résultat la traite des Haïtiens comme des esclaves». 

Par ailleurs, la communauté haïtienne connait une discrimination due à sa pauvreté. Pour Carl Abilhomme, installé en Araucanie depuis plusieurs années, les Haïtiens sont confrontés au même rejet que la fraction la plus pauvre de la population chilienne. Faisant écho aux travaux d’Adela Cortina sur l’aporophobie (le rejet des personnes identifiées comme «pauvres»), la situation chilienne est clairement marquée par une discrimination visant les plus modestes, le pays étant par ailleurs un des pays les plus inégalitaires de l’OCDE. Ainsi, les Haïtiens, arrivant sans ressources d’un des pays les plus pauvres du continent, se retrouvent une nouvelle fois marginalisés.

Les immigrés haïtiens ainsi marginalisés sont alors victimes de toutes sortes d’abus, en particulier lorsqu’ils résident irrégulièrement sur le territoire. Plusieurs cas précis ont reçu un écho médiatique ces derniers mois. En juillet, ce sont 300 ouvriers agricoles haïtiens qui ont occupé un terrain à Monte Patria pour obtenir le paiement de leur salaire en retard. Plusieurs autres cas font également état d’Haïtiens exploités par leurs employeurs (nombre d’heures de travail ahurissant, salaire deux fois inférieur au salaire minimum, condition de logement indignes…).

Une nouvelle loi sur  la migration et un « plan de retour » critiqués

Fin octobre, le parlement chilien a voté la loi de migration présentée par M. Piñera. Déjà présenté en 2013, le texte n’inclut aucune des observations faites par la Cour Suprême lors de sa première présentation devant le Parlement. La Cour Suprême mettait pourtant en garde contre des éléments allant à l’encontre des droits fondamentaux. Ainsi, trois points sont particulièrement décriés. Tout d’abord, une fois qu’une personne en situation irrégulière reçoit l’injonction de quitter le pays, il ne dispose que de 48 heures pour faire appel de cette décision devant la Corte de Apelaciones (Cour d’Appel) qui a cinq jours pour statuer. La nouvelle législation supprime la possibilité de se porter ensuite devant la Cour Suprême.

De plus, la nouvelle loi oblige la justice à informer le gouvernement dès qu’une enquête préliminaire est ouverte. Lorsque quelqu’un fait l’objet d’une enquête, la «formalización» permet à la justice de l’en informer. Désormais, le gouvernement en sera informé, que l’enquête disculpe la personne inquiétée ou non. En 2013, la Cour Suprême jugeait que cette modification de la loi «pourrait représenter une violation des garanties constitutionnelles d’égalité devant la loi et de protection de l’honneur et de la vie privée».

Enfin, le cas des mineurs en situation irrégulière pose également problème. Ainsi, les mineurs «peuvent faire l’objet d’une procédure de retour» réalisée par le Sename, (Servicio Nacional de Menores), dont le prestige a été terni par un nombre important de cas de maltraitance et d’abus. De plus, la procédure ne spécifie pas comment le «retour organisé» sera organisé, les conditions dans lesquelles seront détenus les mineurs en attente de leur expulsion et comment seront pris en charge les mineurs victimes de traite humaine ou pouvant obtenir le statut de réfugié.

Le gouvernement de M. Sebastian Piñera a également mis en place le «Plan humanitaire du Retour Organisé». Ce plan consiste à organiser le retour en Haïti, sur la base du volontariat, en échange de la promesse de ne pas revenir au Chili dans les neuf prochaines années. Pour Rodrigo Ubilla, sous-secrétaire de l’Intérieur chargé de ce plan, il s’agit de fournir aux Haïtiens souhaitant retourner à Haïti un voyage «digne». Selon les partisans de ce plan, plusieurs milliers d’Haïtiens sont volontaires et entre 15 et 18 vols, effectués par des avions de l’armée, sont prévus.

Toutefois, ce plan semble profiter d’un flou autour des personnes à qui il est destiné. En effet, selon l’OSCHEC, il s’agit «d’une forme de déportation», argumentant que la pression de la PDI (Policia De Investigación), qui a augmenté le nombre de contrôle d’identité et les procédures d’expulsion, ne laisse pas de choix aux Haïtiens. D’après le maire de la commune de Estación Central, un premier avion de 150 places est déjà plein et le gouvernement devrait bientôt annoncer la date de départ. Les personnes volontaires, selon un sondage du journal El Mercurio portant sur cent personnes, se sont inscrites principalement parce qu’elles ne trouvent pas de travail (66 cas). Le journal avance également comme raison du départ la difficulté d’adaptation, notamment au climat. Il faut néanmoins prendre ce sondage avec prudence, puisqu’il porte sur un très petit nombre de personnes et que le journal revendique une ligne éditoriale clairement conservatrice.

Le Chili est ainsi soumis à une pression migratoire qui va croissante, et il est à craindre que les troubles sociaux, politiques et économiques du continent aggravent la crise migratoire. Par ailleurs, cette crise risque également d’aggraver les divisions déjà existantes au sein de la société chilienne. Enfin, les solutions apportées pour le moment à cette crise soulèvent au moins deux problématiques. En effet, il s’agit d’une part de bâtir un nouveau cadre législatif remplaçant la loi obsolète, avec tous les débats que cela comporte sur la politique d’immigration. D’autre part, le pays ayant été un pays d’émigration (en particulier sous la dictature), la société chilienne va devoir trouver un modèle d’intégration possible qui jusqu’à présent n’avait pas été réellement nécessaire.

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

Décès d’Ana González de Recabarren, infatigable militante chilienne pour la justice et la vérité

Ana González de Recabarren s’est éteinte le vendredi 26 octobre à l’âge de 93 ans. En avril 1976, sa vie bascule lorsque disparaissent son mari, Manuel, ses deux fils, Luis Emilio et Manuel Guillermo, et sa belle-fille, Nalvia, alors qu’elle était enceinte. Arrêtés et torturés par la DINA (Direction nationale du renseignement), ils n’ont jamais été retrouvés. Leurs noms ont rejoint la liste macabre des 1210 detenidos-desaparecidos du Chili.

Photo : El Desconcierto

Dimanche après-midi, ils étaient des milliers dans le cimetière de Ricoleta pour rendre un dernier hommage à «Anita». Brandissant son portrait, des gamins sur les épaules ou un œillet à la main, la foule est émue aux larmes en scandant «Compañera Anita : Presente !». Militante du combat pour la justice, Ana González de Recabarren est devenue l’une des principales dirigeantes de l’association des familles de disparus, a participé à une grève de la faim et à de multiples actions pour exiger la vérité afin que «les générations à venir sachent ce qui s’est passé au Chili».

Mariano Puga, prêtre ouvrier de Santiago, salue une sœur qui était aussi pour beaucoup «une mère, une grand-mère, une amie», avant d’entamer Venceremos, l’hymne de l’Unité populaire, à l’accordéon. «Elle incarnait la femme qui ne renonce jamais. Elle a cherché toute sa vie ses proches les plus chers, sans jamais se fatiguer. Ni la douleur ni les peines n’ont eu raison de son sourire éternel» confie Tatiana Cordova, une habitante de Puente Alto.

Comme le rejeu d’une faille mémorielle qui traverse en profondeur la société chilienne, la mort d’Ana González met en évidence la revendication d’un droit à la justice et à la vérité face aux crimes commis pendant la dictature militaire du général Pinochet. À la suite d’Ana González, les familles réunies au sein de l’Agrupación de Familiares de Detenidos Desaparecidos (AFDD) poursuivront ce combat. Comme un ultime message de cette infatigable militante des droits de l’homme, une banderole placée à l’entrée du cimetière rappelle que «La seule mort, c’est l’oubli».

Thomas LALIRE

Rencontre avec des Mapuches du Chili en tournée à Lyon du 2 au 4 novembre 2018, puis à Paris

Les rencontres avec les Mapuches du Chili ont lieu dans différents endroits en France. Ils seront à Lyon du 1er au 4 novembre, puis à Paris du 5 au 10 novembre. Le samedi 3 novembre à 18 h, les Nouveaux Espaces Latinos, en partenariat avec l’association Départs, sont heureux de recevoir quatre Mapuches du Chili venus partager, le temps d’une conférence, leur culture, leur démarche pédagogique auprès des jeunes générations, leur revendication territoriale et leur situation face à l’attitude répressive du gouvernement chilien.

Photo : Association Départs

Créée en 2003, l’association Départs organise des voyages, prône un tourisme responsable tourné vers l’échange, favorise l’élaboration de projets solidaires en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Ces séjours sont conçus en partenariat avec des structures locales, les accompagnant dans la réalisation de leurs projets éducatifs, de protection de l’enfance, de développement de l’agriculture, etc.  Départs est mue par l’envie de mettre son expérience du voyage solidaire au service des populations locales afin qu’elles deviennent actrices de leur développement.

Les Mapuches (en Mapudungun, langue Mapuche, «mapu» signifie terre et «che» peuple) sont l’un des peuples autochtones d’Araucanie, région centrale du Chili. Ils sont 600 000 sur le territoire chilien, et la plupart vivent à Santiago, la capitale. «Le peuple de la terre» communie avec la nature depuis des millénaires et entend préserver son agriculture traditionnelle, son identité, sa spiritualité mises à mal de longue date. Il lutte avec acharnement pour la restitution de «Nag Mapu», sa terre-mère, dont il ne lui reste qu’une infime partie, la plus importante ayant été cédée au XIXe siècle par le gouvernement aux grands propriétaires terriens et aux colons européens.

Quatre d’entre eux sont conviés à nous entraîner dans leur culture, partager leur quotidien, nous expliquer les dangers qu’encourent leur peuple et leur agriculture ainsi que les enjeux écologiques, économiques et culturels de leur combat. Claudia Alejandra Conuequir Panguilef, enseignante en maternelle, transmet aux enfants la culture et la langue mapuches. Elle est d’autre part engagée dans la préservation des forêts primaires et dans la lutte contre les centrales électriques.

Tisserande, Isabel del Transito Currivil Nahuel a appris cet art avec sa mère et sa grand-mère. Créés à partir de fibres et teinture naturelles, ses tissages symbolisent le lien des Mapuches avec la nature et le cosmos. Parce que la jeune génération oublie parfois ses origines, Hector Kurikeo Melivilu, musicien et sculpteur, a entrepris de lui raconter son histoire, de lui expliquer ses coutumes, ses cérémonies et ses rituels. C’est aussi avec les voyageurs qu’il partage son savoir. Camilo Enrique Mariano Cayupil est machi, homme médecin qui soigne à l’aide de plantes médicinales et d’incantations afin de rétablir l’équilibre du patient, car pour les Mapuches, l’esprit, le corps et l’âme ne font qu’un.

Le vendredi 2 novembre à 12 h 30, les quatre Mapuches seront au Domaine des Grottes, Grange Masson, à Saint-Étienne-des-Ouillères, pour une visite du domaine de Romain des Grottes, vigneron, et des échanges avec les Mapuches, autour d’un pique-nique (chacun apporte nourriture et boisson à partager). Le samedi 3 novembre à 14 h se tiendra une visite du jardin partagé et familial des Fontanières avec son créateur, Frédéric Reynaud, et les quatre Mapuches. Et le dimanche 4 novembre à 16 h se tiendra une conférence-débat à la Ferme des Clarines, Thurigneux, à Saint-Maurice-sur-Dargoire, sur la culture des Mapuches, leur démarche pédagogique auprès des jeunes générations, leur revendication territoriale et leur situation face à l’attitude répressive du gouvernement chilien. Retrouvez tout le programme de la suite de la tournée des Mapuches à Lyon et à Paris sur le site de l’association Départs.

Géraldine GIRAUD

Association Départs : BP 20008, 13350 Charleval – 06 20 74 13 05  – Mail
Nouveaux Espaces Latinos : 4 rue Diderot 69001 Lyon
Renseignements : Frédérique Basset – 06 03 51 94 28

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