Silvina Ocampo & Horacio Quiroga

Rentrée littéraire d'hiver


Silvina Ocampo et Horacio Quiroga : les deux classiques indispensables de cette rentrée

Les lecteurs français amateurs de littérature latino-américaine ont la chance de bénéficier d’un éventail éditorial très large. Au moment de la deuxième « rentrée littéraire » de l’année, celle de septembre – octobre étant considérée comme la première ‒, nous en avons la preuve avec un grand nombre de sorties dont nous essayons à Nouveaux Espaces latinos de vous tenir informés, et aussi, parallèlement, avec la parution de textes d’auteurs devenus des classiques et que nous aurions bien tort d’oublier. Voici deux exemples parlants d’écrivains indispensables, Silvina Ocampo et Horacio Quiroga.

Photo : Infobae/éd. des femmes-Antoinette Fouque

La Silvina Ocampo de Sentinelles de la nuit, c’est l’auteure en pleine possession de sa liberté. Elle ne cherche pas à séduire, à intriguer, à émouvoir, à faire sourire, à choquer, à apprendre ou à enseigner. En posant ses phrases, c’est pourtant ce qu’elle fait, comme ça, sans plus. Ce sont des phrases à déguster à petites gorgées : « Les yeux des flammes inspirent un amour légendaire » ou « Nous mettons plus de temps à nous habituer à nous-mêmes qu’aux autres ». Il faut en prendre quelques unes, en oublier certaines, en relire d’autres et les voir différentes de ce qu’on avait estimé, en recopier quelques unes, en envoyer à un ami.

Poétiques, philosophiques (la vie et la mort sont très présentes), moraux, troublants, on a forcément à glaner dans ces aphorismes lâchés, heureusement, sans la moindre logique. Et pourtant certains nous obligent à nous arrêter un instant au moins pour les méditer : « Nous sommes masochistes avec nos souvenirs et sadiques avec l’avenir ». Au-delà de la beauté ou de la profondeur de telle ou telle phrase, Silvina Ocampo offre aussi un très bel autoportrait, elle confie, avec et sans pudeur, ses doutes, les reproches qu’elle se fait à elle-même, de façon peut-être inconsciente (non, bien sûr, elle avait trop de lucidité !).

Une partie est consacrée aux nouvelles qu’elle aurait pu écrire, nous laissant curieux et quand même frustrés : il lui arrive dans son œuvre de jouer parfois les sadiques envers ses chers lecteurs ! Voilà un livre qu’on devrait garder en permanence sur sa table de chevet ou sur la table de son salon, à rouvrir de temps en temps pour cinq minutes ou pour une heure. À noter que la publication des Sentinelles de la nuit s’accompagne de la version en CD MP3 du texte intégral de La promesse, roman de Silvina Ocampo sorti aux mêmes éditions en avril dernier, le texte intégral lu par Florence Delay.

Dès qu’on entre dans un texte de Horacio Quiroga, on est frappé par la modernité de la forme. Écrits il y a presque un siècle, on ne voit pas comment tant de temps nous en sépare. La façon de raconter, la forme des phrases, le rythme, les libertés prises avec le classicisme, parfois avec le bon goût, rien chez lui ne jure avec notre époque. C’est par ailleurs ce que, peu de temps après, Roberto Arlt reprendra avec une force qui laissera bouche bée une bonne partie du public. Il explique même, en 1923, ce qu’est une psychosomatique et comment la guérir !

Dans Histoire d’un amour trouble, une centaine de pages seulement, c’est aussi avec la morale qu’il joue. Rohán, jeune homme bien sous tout rapport, fréquente la famille Elizade pourvue d’un père absent, d’une mère dominante et bienveillante, et de trois filles dont une mariée. Toutes déductions faites, il reste donc deux options envisageables. Le problème qui se pose pour lui, mais qu’il ne se pose pas vraiment, est d’une simplicité absolue : qui aimer et comment ?

On peut prendre ce roman comme du pur marivaudage ou comme un drame qui couve. Horacio Quiroga se garde bien d’imposer sa vision, les intermittences sentimentales sont consolidées ou atténuées par des rapprochements subtils avec l’être aimé ou par de cruels revirements : il semble tellement aimable de faire souffrir celui ou celle qui semble attiré ! La discrète cruauté se cache dans chaque salon ou sous la table de la salle à manger où un escarpin écrase un pied d’homme.

Qui est prédateur, qui est victime, et la supposée victime n’est-elle pas au moins consentante ? En ces temps où s’étale partout ce genre de questions, on est frappés de voir qu’Horacio Quiroga les posait déjà il y a un siècle, avec une immense finesse, et il serait fort, celui qui en sortirait avec une certitude ! Ce qui est certain chez lui, en revanche, c’est bien que la malignité est humaine… et n’a pas de sexe défini. La tonalité change, à mesure qu’avance l’intrigue, rose, verte, grise, franchement noire, la cruauté diffuse agit avant de se retourner sur elle-même. C’est elle dont on gardera le souvenir en refermant ce roman plein de nuances mais très noir, en définitive.

Christian ROINAT

Sentinelles de la nuit de Silvina Ocampo, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, avant-propos de Ernesto Montequin, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 135 p., 13 €.

La promesse de Silvina Ocampo, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, CD MP3, 3 h 32, lu par Florence Delay, musique originale de Pablo Nemirovsky, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 22 €.

Les persécutés. Histoire d’un amour trouble de Horacio Quiroga, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antonio Werli, éd. Quidam, 159 p., 16 €

 
 

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