Sur fond de l'histoire de la Colombie

Des morts historiques


Le roman « Le corps des ruines », du Colombien Juan Gabriel Vásquez vient de paraître

Depuis Les dénonciateurs (2008), Juan Gabriel Vásquez a su rester fidèle à lui-même tout en évoluant doucement. Ses romans, déjà très riches dès ses débuts, prennent encore plus d’ampleur, les sujets abordés se diversifient tout en gardant comme axe central l’histoire de la Colombie. 

Photo : Thecitypaper-Bogota.com

Il le confirme une fois de plus avec la publication en français du Corps des ruines qui revient sur quelques « morts historiques » qui n’ont pas livré tous leurs secrets. Vásquez est l’auteur, mais l’auteur est également narrateur et protagoniste. En 1948, l’homme politique colombien Jorge Eliécer Gaitán est assassiné à Bogotá et en 1963 c’est John Fitzgerald Kennedy qui est tué à Dallas. Dans les deux cas, l’action, officiellement commise par un homme seul, est remise en cause par des enquêtes parallèles. Se rajoute une troisième affaire, datant de 1914, en Colombie elle aussi. Rafael Uribe Uribe, avocat, militaire et journaliste, est abattu par deux menuisiers. Si on ajoute que toute la première partie se déroule au moment précis où M, la femme de Juan Gabriel, va donner naissance à des jumelles, on aura deviné la prédominance du double qui construit le roman, pourtant multiple.

Au centre de tout, un personnage décalé du genre insupportable, Carlos Carballo, à qui Juan Gabriel, exaspéré, lance un verre en cristal lors de leur première rencontre « mondaine ». Au centre de tout également, la manipulation, celle permanente de Carlos Carballo, mais pas seulement : chaque personnage, Juan Gabriel compris, à un moment ou à un autre, manipule ses proches. Et que dire des « assassinats historiques » auxquels il est fait allusion ? Qui sont les véritables assassins de Gaitán, de Kennedy et d’Uribe Uribe ?

La deuxième moitié du Corps des ruines reprend l’enquête qu’entreprennent quelques tenants de la vérité. À partir de l’Histoire, en s’appuyant sur des réalités avérées mais utilisant (toujours à bon escient) son imagination et son intelligence, Juan Gabriel Vásquez fait la lumière sur ce qui aurait pu être. Mais, bien plus que la découverte progressive d’éléments cachés au grand public, il montre très brillamment comment, sans forcément utiliser d’énormes moyens, on peut déformer des événements réels, créer de fausses impressions qui finissent par s’imposer comme des évidences auprès de ce même grand public et recréer l’Histoire en la faussant. Cette série de manipulations malhonnêtes et habiles, est le lien direct avec notre époque et les abus, par exemple, des réseaux sociaux.

Juan Gabriel Vásquez est un passionné d‘histoire, celle qui a été et celle qui aurait pu être, il sait très bien décrire, outre les événements, les ambiances et les rapports entre les classes sociales qui se côtoient sans vraiment se mêler dans une Colombie qui n’a guère changé sur ce plan depuis 1914, avec, par exemple, dans les années 1930, les fantômes (pourtant bien vivants ailleurs dans le monde)  de Staline, Hitler ou Franco, qui ont réellement pesé directement jusqu’en Colombie. Et, bien qu’il soit, ou plus sûrement parce qu’il est un passionné d’histoire, il joue perpétuellement dans ce roman sur le changement de focale et de focalisation, ce qui oblige chaque lecteur à faire évoluer son point de vue sur l’Histoire et aussi sur les personnages croisés par le Juan Gabriel narrateur, ce qui rajoute énormément d’intérêt à ce qu’on est en train de lire. L’homme et son époque, l’homme et son pays, le lien unique et multiple qui les unit, Juan Gabriel Vásquez en a fait un roman trouble et troublant que l’on referme sans que de vaines réponses aient été trompeusement données. Pour le lecteur le sentiment de pouvoir avoir sa propre opinion et pour l’auteur de montrer une fois de plus sa virtuosité de créateur.

Christian ROINAT

Juan Gabriel Vasquez sera en France fin septembre afin de participer au festival de Cinéma et Culture d’Amérique latine de Biarritz.

Le corps des ruines de Juan Gabriel Vásquez, traduit de l’Espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 507 p., 23 €. Juan Gabriel Vásquez en Espagnol : Los amantes de todos los santos / Los informantes / Histoira secreta de Costaguana / El ruido de las cosas al caer / Las reputaciones / La forma de las ruinas, Alfaguara. Juan Gabriel Vásquez en français : Les dénonciateurs / Les amants e la Toussaint / Histoire secrète du Costaguana / Le bruit des choses qui tombent / Les réputations, Le Seuil.

 

 
 

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