POLITIQUE

Présidentielles argentines


Élections présidentielles en Argentine : vers un second tour serré

Contre toute attente, les candidats Daniel Scioli (soutenu par la présidente Cristina Fernández de Kirchner) et Mauricio Macri (opposition de droite) terminent le premier tour au coude à coude : 36,4 % contre 34,7 %. Les électeurs du troisième candidat, Sergio Massa (dissident de l’officialisme, 21,6 %), décideront du gagnant le 22 novembre prochain.

Pour la première fois depuis longtemps, les élections argentines ont eu lieu dans le calme ! La présidente Cristina Fernández de Kirchner (CFK) termine son deuxième mandat avec une haute cote de satisfaction mais n’a pas réussi à ce que le candidat de son parti, Daniel Scioli, soit élu au premier tour. Pour gagner dès le premier tour, il faut obtenir 45 % des voix ou bien 40 % des voix et une différence de 10 % avec le rival. Alors que les sondages donnaient tous plus de 40 % des voix pour le candidat Scioli et que le seul doute était la différence entre lui et le suivant, le gouverneur de la ville de Buenos Aires, Mauricio Macri, celui-ci a réalisé un excellent et inattendu score mettant les deux rivaux au coude à coude. Les PASO (élections Primaires ouvertes, simultanées et obligatoires) du 6 septembre dernier avaient déterminé les candidats de chaque parti pouvant présenter leur candidature aux élections présidentielles. Ils étaient six : Daniel Scioli du Front pour la Victoire (FpV, parti au pouvoir) ; Mauricio Macri de Cambiemos (Changeons, droite), une alliance entre son parti Proposition républicaine (PRO, droite néolibérale) et l’Union civique radicale (UCR,social-démocratie) ; Sergio Massa du parti Unis pour une Nouvelle Alternative (UNA) ; Nicolás del Caño du Front de la gauche et des travailleurs (FIT) ; Margarita Stolbizer du parti Progresistas (social-démocratie) et Adolfo Rodríguez Saá du parti Engagement Fédéral (CF).

Les résultats (presque) définitifs au lundi 26 octobre au soir : Scioli : 36,4 % ; Macri : 34,7 % ; Massa : 21,2 % ; del Caño : 3,3 % ; Stolbizer : 2,6 % ; Rodríguez Saá : 1,68 %. Il y aura donc un second tour, le 22 novembre prochain. Le nouveau président entrera officiellement en fonction le 10 décembre.

Une campagne de dé-légitimation des élections

Souvent perdante dans les élections, la droite argentine s’efforce depuis plusieurs mois, de dé-légitimer les procédures électorales en criant à la fraude systématique. Ce fut le cas lors des PASO quand elle réussit à faire annuler les élections de Tucumán, arguant que la victoire du candidat FpV était due à une fraude. Elle n’a jamais pu le prouver. Quelques jours avant les élections, l’alliance Cambiemos de Macri annonce qu’elle ne remettra pas ses bulletins au service électoral (1) “parce que la Poste les égare”, alors qu’elle avait reconnu qu’en fait elle avait eu des problèmes avec son imprimeur. Si des bureaux de vote ne sont pas ravitaillés en bulletins de Cambiemos, ce parti criera à la fraude alors que c’est lui qui n’a pas rempli ses fonctions. Face à ces tentatives de déstabilisation pour une élection que la droite estimait perdue d’avance et pour qu’il n’y ait pas de possibilité de fraude, le gouvernement a pris de nombreuses mesures. “Ce seront les élections les plus contrôlées de notre histoire” déclara Alejandro Tullio, directeur national électoral. Sans oublier les dizaines d’observateurs internationaux venus de 11 pays et la présence de nombreux journalistes, la plupart sympathisants de l’opposition. Bien sûr, devant ses bons résultats, l’opposition ne parle plus de fraude…

Un bilan globalement positif pour le kirchnérisme ?

Les trois principaux candidats proposaient le même projet économique : suivi de l’exploitation forcenée des matières premières sans égard pour les dégâts environnementaux et les graves conséquences sociales et sanitaires qu’elle provoque et attirer les investisseurs étrangers. La différence résidait dans les politiques sociales.

Services sociaux : ce fut le point fort du kirchnérisme. Le système économique produit de grands profits pour les exportateurs mais peu de retombées pour le peuple. Pour contrebalancer ce déséquilibre, la présidente Cristina Fernández a mis sur pied une série d’allocations et de programmes sociaux : l’AUH, une Allocation universelle pour les enfants ; le plan ProGresar, une aide pour plus de 300 000 étudiants ; une pension décente pour plus de 600 000 personnes ; un SMIC parmi les plus élevés de la région, etc. En tout, 17 millions de personnes bénéficient d’un système de sécurité sociale ; elles n’étaient que 6,5 millions en 2003.

L’économie : la croissance de 3 % (trois fois mieux que la France) est moindre qu’il y a quelques années mais le contexte international est lui aussi en perte de vitesse : dés-accélération de l’économie chinoise, problèmes au Brésil, un commerce international peu dynamique, l’attaque des fonds vautours…

L’inflation : au lieu de monter, comme l’affirmaient la droite et l’orthodoxie économique, elle a baissé de 35 % à 23 %.

Le chômage : il est descendu à 6,6 %.

La dette : si Scioli affirme qu’il suivra les traces de CFK et refusera de payer les fonds vautours, Macri a déclaré que “l’Argentine doit payer ses dettes”, même odieuses. Si les milieux de la finance ont applaudi, le peuple qui vote s’y est opposé ; Macri a donc fait marche arrière sur ce point.

Nationalisations : le gouvernement argentin avait nationalisé une série de grosses entreprises en perdition (le pétrole d’YPF aux mains de Repsol espagnol, la ligne aérienne Aérolineas Argentinas aux mains d’Italiens, les services ferroviaires du grand Buenos Aires aux mains du secteur privé argentin, etc.). Scioli maintiendra cette politique, alors que Macri veut tout re-privatiser.

Impôts : si Scioli propose de réduire les subventions octroyées aux classes moyennes hautes, de poursuivre la défense des intérêts nationaux et des secteurs fragiles, Macri aurait tendance à adopter un programme basé sur un document publié il y a 15 ans par la Fondation Heritage aux États-Unis : “L’Argentine doit adopter le dollar comme monnaie officielle, augmenter les mesures de dérégulation de l’économie, promouvoir le libre commerce, réduire les dépenses publiques et les impôts… L’administration Bush devrait envoyer des experts du FBI pour conseiller le gouvernement argentin…

Politique étrangère : Scioli est moins éloigné des États-Unis (EU) que la présidente, ce qui pourrait signifier une réorientation géopolitique majeure. Par exemple, un rapprochement avec l’Alliance pour le Pacifique (2) (ce qui ne pourrait que plaire au prochain président(e) des EU) et donc un réalignement important au détriment de l’intégration latino-américaine. Le fait que le seul ministre non encore identifié dans son cabinet soit celui des Affaires étrangères montre bien que tout est possible… De plus, le gouverneur de la province de Salta, Juan Manuel Urtubey, approché par Scioli pour occuper le poste est favorable à ce rapprochement. Mais comme les EU apparaissent comme l’un des pays les moins appréciés par le peuple argentin, Scioli se montre prudent dans ses déclarations de politique internationale. Macri n’a émis aucune déclaration concernant ses orientations de politique étrangère mais, partisan inébranlable du néolibéralisme orthodoxe, il est très proche des États-Unis.

L’affaire de la mort du juge Nisman : malgré le titre du journal Le Monde en ligne du 20 octobre dernier, “La mort du procureur Nisman, l’affaire qui pèse sur la présidentielle argentine”, cette affaire n’a eu aucun impact sur la campagne, l’enquête se dirigeant de plus en plus vers la thèse du suicide.

Pendant la campagne électorale, les candidats Macri et Massa ont réalisé quelques belles volte-face. Après s’être systématiquement opposé aux programmes sociaux et annoncé “une vague pour un changement”, Mauricio Macri, réalisant qu’il serait peu suivi, changea de ton et reconnut que les programmes sociaux n’étaient somme toute pas si mauvais et que peut-être même, il les développerait ! Marche arrière électoraliste ou vraie prise de conscience ? En 2011, Sergio Massa s’est séparé du FpV de la présidente pour former son propre parti. Cherchant d’abord à rassembler les déçus des autres partis, il finit par essayer de convaincre les votants les plus à droite en proposant par exemple d’utiliser l’armée pour contrôler les villas, les quartiers pauvres. Lorsque Macri a recentré son discours, Massa s’est empressé d’occuper l’espace à droite abandonné par lui, situation qui a provoqué un certain malaise dans son parti.

La gauche

Pour Nicolás del Caño du FIT, député de la province de Mendoza, “voter Scioli, Macri ou Massa, c’est voter pour les grandes entreprises, les industries minières, la main dure contre les travailleurs, les bas salaires… Le FIT est le seul parti qui défendent réellement les droits des travailleurs… Quel que soit le gagnant, on se dirige vers un scenario dans lequel l’establishment cherche à faire virer le pays vers la droite…Margarita Stolbizer des Progresistas estimant que “les deux candidats sont conservateurs, elle ne soutiendra aucun d’entre eux au second tour”. Le but de sa candidature est de “maintenir une représentation parlementaire pour contrôler ou freiner les tentatives d’ajustements structurels” réclamées par le FMI et la droite argentine (3).

Les enjeux du second tour

La victoire de Scioli est paradoxalement considérée comme une défaite alors que la seconde place de Macri est vue comme une victoire. Le grand perdant, Sergio Massa, devient du coup maître du scrutin à venir. Une partie importante de ses électeurs provient des déçus du kirchnérisme et préférera certainement voter pour Scioli plutôt que pour le néolibéral Macri. Massa a fait savoir qu’il définira sa position plus tard. On a compris qu’il attend les ‘offres’ des deux finalistes… Les partis de gauche (6 % des électeurs) ne prennent position pour aucun des deux candidats mais on peut penser que certains voteront ‘utile’ pour éviter un retour du néolibéralisme et donc en faveur de Scioli. Une constatation étrange : il est indéniable qu’une partie des votes reçus par Macri provient de la nouvelle classe moyenne inférieure pourtant sortie de la pauvreté grâce aux programmes sociaux lancés par la présidente et auxquels Macri s’était farouchement opposé ! Les voies (voix ?) de l’électorat sont imprévisibles… Signal de sa volonté d’indépendance par rapport à la présidente en cas de victoire, Daniel Scioli a déjà rendu public une grande partie de son gouvernement Au Congrès, le Front pour la Victoire de Scioli reste la minorité principale de la Chambre des députés mais conforte sa majorité absolue au Sénat où, avec l’aide de ses alliés, il pourrait même obtenir le nombre de sièges nécessaires au vote des lois requérant des majorités exceptionnelles.

En conclusion, la droite de Mauricio Macri pense qu’elle peut reprendre le pouvoir après 15 ans dans l’opposition. Daniel Scioli revendique les réalisations sociales et économiques des 15 ans de gouvernements de centre gauche des époux Kirchner (Néstor de 2003-2007 puis Cristina 2007-2011 et 2011-2015), tout en insistant sur son indépendance politique. Il est probable que Scioli gagne le second tour de justesse mais rien n’est joué. Rendez-vous le 22 novembre pour le second tour…

Jac FORTON

(1) En Argentine, l’État paie pour l’impression des bulletins de chaque parti mais ce sont les partis qui les impriment.
(2) Composée du Mexique, du Pérou, de la Colombie et du Chili, des pays au développement néolibéral important proches des États-Unis.
(3) Cités dans un article publié par le journal Página12 du 20 octobre 2015.