La revue Caravelle n°125 est consacrée à l’historien mexicain Alfredo López Austin 

Caravelle est une revue universitaire toulousaine fondée en 1963 et consacrée aux études hispaniques et latino-américaines. Publiée par l’Université Toulouse-Jean Jaurès, elle se distingue par son approche pluridisciplinaire, mêlant littérature, civilisation, histoire, linguistique et arts visuels du monde ibérique et ibéro-américain. Chaque numéro propose un dossier thématique approfondi, accompagné d’articles variés, de documents inédits, ainsi que de comptes rendus d’ouvrages récents.  Ce numéro collectif rend hommage à l’historien mexicain Alfredo López Austin, figure majeure des études méso américanistes, en explorant et prolongeant plusieurs idées fondamentales qui traversent son œuvre telles que la cosmo vision des populations du Mexique ancien, le dynamisme cosmique, la théorie du noyau dur ou encore la complexité de la langue nahuatl. Ce volume a pour objectif de souligner l’ampleur et la fécondité de la pensée d’Alfredo López Austin en illustrant comment ses concepts ont permis de renouveler en profondeur la compréhension des systèmes religieux et symboliques mésoaméricains. Son œuvre constitue aujourd’hui une base incontournable pour les études anthropologiques, historiques et linguistiques sur les peuples indigènes du Mexique.

Dans Ontetepehuac, onchachahuayac, il a semé, il a répandu des pierres précieuses. José Contel et Fiona Puglieseouvrent le numéro en soulignant l’ampleur de l’héritage intellectuel de López Austin. Ils rappellent que son travail a profondément renouvelé la compréhension des sociétés du Mexique ancien en montrant la cohérence de leur cosmovision — c’est-à-dire leur manière d’articuler le mythe, le rituel, le corps, le politique et le cosmos. Dans Du binôme sacré/profane à la dialectique entre anécumène et écumène. Le problème du paradigme mésoaméricain dans l’œuvre d’Alfredo López AustinSergio Botta revient sur un apport théorique essentiel : la distinction entre écoumène (le monde habité, organisé par les humains) et anécoumène (l’espace mythique, sauvage ou divin).

López Austin dépasse ainsi l’opposition occidentale classique entre sacré et profane pour proposer une vision dynamique, où les différents plans du monde communiquent constamment. Botta montre que cette approche constitue l’un des piliers du paradigme mésoaméricain. Alessandro Lupo, dans « L’orphelin dans l’anécumène : analyse d’un mythe incoatif ikoots (huave) à la lumière des réflexions d’Alfredo López Austin », applique ces catégories à l’analyse d’un mythe ikoots. À travers la figure de l’orphelin, il met en évidence le rôle structurant de la marginalité : c’est en traversant l’anécoumène que le héros participe à la fondation du monde social. L’étude illustre la capacité des outils conceptuels de López Austin à éclairer des traditions au-delà du seul monde nahua.

La question de la transformation des identités divines occupe une place centrale dans le volume. Fiona Pugliese, dans Fusion et fission dans le Mexique ancien : le réseau relationnel divin comme rhizome, montre que les divinités mésoaméricaines ne sont pas des entités fixes mais des figures relationnelles, capables de se combiner, de se diviser et de se recomposer. Elle mobilise l’image du rhizome pour décrire cette dynamique complexe. Sylvie Peperstraete, dans Quand les serviteurs des dieux s’emmêlent : une analyse de la dynamique de fusion et de fission parmi les spécialistes rituels mésoques, prolonge cette réflexion en l’appliquant aux spécialistes rituels. Elle met en évidence que la logique de fusion et de fission ne concerne pas seulement les dieux, mais aussi les acteurs humains du rituel, dont l’identité peut se transformer au contact du divin.

Plusieurs contributions explorent des dimensions plus spécifiques de la pensée mésoaméricaine. Dans Les spirales et hélices complémentaires dans les manuscrits de l’ancien Mexique centralDanièle Dehouve analyse les formes spiralées et hélicoïdales présentes dans les manuscrits pictographiques. Ces motifs traduisent visuellement des principes de complémentarité et d’équilibre cosmique. Marc Thouvenot, avec Le corps humain selon Alfredo López Austin et son expression dans le Codex Xolotl, revient sur l’un des apports majeurs de l’anthropologue : la conception du corps comme entité plurielle, dotée de plusieurs composantes animiques et inscrite dans un réseau de correspondances avec le cosmos. Nathalie Ragot, dans Barbes divines aztèques, propose une étude iconographique originale : la barbe, loin d’être un simple détail esthétique, devient un marqueur symbolique révélant des fonctions et des statuts particuliers dans le panthéon aztèque.

Roberto Martínez GonzálezAmaranta Argüelles et Daniela Rodríguez, dans « Les origines préclassiques des funéraires aztèques », adoptent une perspective diachronique. Leur étude montre que les pratiques funéraires aztèques s’inscrivent dans une continuité remontant à la période préclassique. Cette profondeur historique confirme l’existence de structures symboliques durables, au cœur de la cosmovision analysée par López Austin. Le volume se clôt avec Production bibliographique d’Alfredo López Austin (1936-2021) de Leonardo López Luján, qui dresse l’inventaire complet de ses publications. Cette bibliographie impressionnante témoigne de l’ampleur et de la cohérence d’un parcours scientifique qui a profondément marqué les études mésoaméricaines.

Le numéro comprend également une section « Mélanges », qui élargit la perspective au-delà de la Mésoamérique. Marie-Pierre Lacoste, dans Les intendants de la Louisiane et de la Floride occidentale (1765-1817), explore l’administration coloniale espagnole en Amérique du Nord, mettant en lumière les dynamiques politiques et institutionnelles du monde hispanique à la fin du XVIIIe siècle. Lucas Rimoldi, avec Duos littéraires dans le roman argentin du XXIe siècle, analyse les figures du duo dans le roman argentin contemporain. Son étude montre comment les relations à deux deviennent un moteur narratif privilégié pour interroger les tensions sociales et identitaires actuelles.

Ce numéro de Caravelle ne se contente pas de rendre hommage à Alfredo López Austin : il démontre la vitalité de sa pensée. Les concepts qu’il a développés — cosmovision, anécoumène/écoumène, fusion et fission, pluralité du corps — continuent d’ouvrir des pistes de recherche et d’inspirer de nouvelles lectures. En « semant des pierres précieuses », López Austin a transmis bien plus qu’un savoir : une manière de penser les cultures mésoaméricaines comme des systèmes complexes, dynamiques et profondément cohérents. Ce volume en est la preuve éclatante.

Photo récupérée sur le site López-Dóriga Digital, photo de l’UNAM, lien : Murió el historiador Alfredo López Austin, experto en mitología mesoamericana.