« Le temps de l’obsolescence humaine » par Bruno Patiño aux éditions Grasset

Bruno Patino est moitié indien moitié français. Son père était originaire de La Paz en Bolivie, et sa mère venait du nord de la France ; la famille vit à Roubaix. À 25 ans, il se retrouve à l’autre bout du monde. Il travaille pour le Programme de l’ONU pour le développement à New York puis au Chili. Il se retrouve alors presque par hasard correspondant pour le journal Le Monde. Bruno Patino est le président de la chaîne Arte. Essayiste, il observe depuis plusieurs années les bouleversements de notre société à l’ère du numérique et on lui doit notamment La civilisation du poisson rougeTempête dans le bocal : La nouvelle civilisation du poisson rouge ou encore Submersion. Des ouvrages à succès traduits dans plusieurs pays et pour certains adaptés en bande dessinée.

Le 25 mars 2026, il a publié un nouvel essai, Le Temps de l’obsolescence humaine, chez Grasset. Un titre fort et un sous-titre qui interpelle immédiatement : « Vivons-nous les derniers instants de la civilisation que nous avons connue ? » Désormais, il dit que nous sommes pris en charge, les outils, les algorithmes nous interpellent, nous orientent, nous guident et parfois choisissent à notre place. Au-delà de ça, il souligne une inquiétude très forte, celle de machines capables de nous convaincre au point que certains leur confient déjà leurs doutes, leurs émotions, comme s’ils parlaient à des humains, alors que ces systèmes sont, par nature, dépourvus de toute émotion.

Certains aimeraient nous le faire croire. Ce titre est évidemment une forme de provocation, parce que, quand on entend les discours transhumanistes, on nous dit que c’est la fin d’Homo sapiens, que quelque chose d’autre va advenir, que l’Homo sapiens va disparaître ou va se transfigurer. On trouve ça formidable, et moi, le premier d’ailleurs, d’utiliser ces agents d’intelligence artificielle pour toute chose. Leur demander un conseil, leur demander ce qu’on va pouvoir regarder et puis de façon croissante, des conseils pour notre relation au monde, pour notre relation aux autres. Ce que je crois, c’est qu’on passe de ce qu’on a appelé l’économie de l’attention, avec des outils numériques qui essayent de capter le plus possible notre temps, à l’économie de la relation, c’est-à-dire des outils qui vont essayer de savoir le plus de choses possibles sur nous, sur notre pensée, sur nos sentiments, sur nos humeurs pour, d’une certaine façon, tisser un lien avec nous qui va être de plus en plus important.

C’est un ami qui un jour me fait passer la réponse qu’il a eue de Mistral. Il lui a demandé de lui citer les cinq livres majeurs jamais écrits sur le numérique. Cet ami m’a dit, avec un clin d’œil, « Tu vas être content, tu es dans les cinq cités ». Mais il y a un détail, c’est que le livre qui m’était attribué, non seulement, je ne l’ai pas écrit, mais personne ne l’a écrit, c’est un livre qui n’existe pas. Ce clin d’œil qui amorce le livre, je l’ai utilisé parce que ça montre déjà que nos vies, notre rapport à la réalité, d’une part, notre rapport aux machines, sont en train de changer.

Toute nouvelle technologie amène des changements importants. Et la révolution numérique, c’est un changement civilisationnel. C’est l’ère post-Gutenberg. Je me permets toujours de dire que, si on avait regardé les conséquences de l’invention de l’imprimerie 50 ans après son invention, on serait négatif. On verrait les pamphlets, les libelles, les faux qui arrivent, la guerre civile qui arrive, les guerres de religion. Après trois siècles, c’était la science, les Lumières, la démocratie moderne. Donc, tout ça pour dire que tout n’est jamais joué.

En tout cas, il y a deux choses qui m’animent : d’abord la conviction absolue que l’humanité est une et entière et dans un moment où ça fragmente, ça divise, on essaie de nous dire de monter les uns contre les autres. Je pense qu’effectivement l’héritage familial m’a donné ça, c’est-à-dire cette conviction absolue que l’humanité est une et entière. « Il y a un mot d’universalisme qu’on n’utilise plus beaucoup. Moi, je le revendique mille fois. Je suis quelqu’un qui est totalement universaliste. » Et je crois très profondément à l’intérêt général.

Oui, bien sûr, ce livre essaye de dire : soyons encore utopistes ! Je pense que justement, on est en train de se faire voler l’utopie par la dystopie. Nous dire : on va aller sur la planète Mars, c’est d’une certaine façon, ridicule. Je crois qu’on ne peut pas se faire imposer dans le discours, cette dystopie. Il faut nourrir l’utopie parce qu’il y a de quoi.