Jean Ziegler, figure de la gauche suisse, est décédé à l’âge de 92 ans. Un ami de tous les combats pour la liberté et la justice

À 90 ans, l’incontournable Jean Ziegler publiait un énième livre. Dans son titre, une interrogation d’époque : Où est l’espoir ? était un plaidoyer pour la résistance face aux crises mondiales et aux désastres contemporains que sont les guerres, les famines, les inégalités. Opposant au capitalisme néolibéral de nos démocraties – qu’il a toujours jugé comme étant « la source de tous les malheurs du monde » –, ce marxiste croyant appelait à l’éveil des consciences pour un meilleur avenir. Il voyait le fait de dépasser ce « système basé sur l’unique principe du profit » comme une nécessité. Car la doctrine est irréformable, puisque reposant sur « l’absence totale de contrôle public, parlementaire ou étatique ».

En 1964, il a trente ans et une rencontre va changer sa vie. Militant communiste, il est chargé d’accompagner Che Guevara, venu à Genève pour représenter Cuba à la première Conférence sur le sucre. Lorsque la figure cubaine doit repartir, Jean Ziegler se dit qu’il doit le suivre jusqu’en Amérique du Sud. Mais le révolutionnaire argentin le lui déconseille : « Alors qu’à Genève, on voyait toutes sortes de réclames pour les grandes banques, les assurances et les bijoutiers, il m’a dit ‘C’est ici, au cœur du système, que tu dois te battre, car c’est là que se trouve le cerveau du monstre' », se rappelle-t-il dans l’émission #Helvetica. Il en sera convaincu : toute personne doit combattre là où elle est née.

« Il m’a sauvé la vie. Sans formation militaire, j’aurais probablement fini enterré dans une fosse commune au Guatemala ou au Venezuela », poursuit Jean Ziegler, qui estime que le Che lui a surtout donné une stratégie pour son combat : l’intégration subversive, autrement dit « utiliser sa place dans le système pour le changer ». Et de résumer : « C’est ce que j’ai essayé de faire toute ma vie ». Intellectuel engagé, mais aussi controversé. En 1976, Jean Ziegler publie « Une Suisse au-dessus de tout soupçon » : il s’en prend frontalement aux élites et dénonce les profits des multinationales helvètes aux dépens des plus pauvres. Il fustige encore le secret bancaire et la colonisation des institutions du pays par les milieux financiers. En 1997, ce sera « La Suisse, l’or et les morts ». Lors d’interviews pour parler de son livre, il n’hésite pas à dire que les banquiers suisses ont joué pendant toute la Seconde Guerre mondiale le rôle de « receleurs d’Hitler ».

En 2016, le cinéaste genevois Nicolas Wadimoff réalise un documentaire* sur le célèbre sociologue – figure qui ne laisse personne tiède en Suisse – dont l’engagement politique reste immuable depuis des décennies. « Jean Ziegler, l’optimisme de la volonté » réussit la gageure de ne livrer ni un portrait à charge ni une hagiographie. Il y apparaît sincère, attachant, très cohérent, mais aveugle et parfois ivre de lui-même : « Il m’énerve, parfois, mais je le respecte beaucoup », explique le réalisateur, qui a été son étudiant durant quelques mois à l’Université de Genève. « Je voulais faire tomber le masque de cet homme qui est constamment en représentation. » Nicolas Wadimoff suit avec sa caméra l’homme de 82 ans dans sa maison genevoise de Russin, aux Nations Unies, à Munich et surtout à Cuba, l’île révolutionnaire qu’il affectionne particulièrement. Jean Ziegler y tient parfois des propos très drôles et tout à fait contestables, lorsqu’il dit qu’il approuve la propagande ou qu’il se fout de la liberté de la presse. « Il fallait que le public s’interroge sur ses propos, sur son aveuglement, mais que le reste de sa pensée reste audible », note le documentariste qui ajoute : « Je ne crois pas que Jean Ziegler soit complètement dupe de la révolution cubaine. Il a cette vision romantique. Il veut y croire, et il y croit parce que c’est beau », dit-il à l’époque de la sortie du film.

Cet homme rebelle dans l’âme avait l’espérance d’une vie après la mort. Dans « Où est l’espoir ? », son dernier livre sorti en 2024, il se demandait où le trouver dans notre monde à feu et à sang… Pour Jean Ziegler, l’espoir se trouve « dans la capacité de résistance » des êtres humains.