José Antonio Kast fait le bilan de ses trois premiers mois à la tête du Chili dans un contexte tendu

Source : Prensa Presidencia

Le très attendu premier discours de politique générale du président Kast aura duré 2 heures et 24 minutes. Durant ce long monologue face au congrès, le leader d’extrême droite a eu l’occasion de faire le bilan de ses premiers mois au pouvoir, lui qui est entré en fonction le 11 mars 2026 à l’issue de son élection en décembre dernier face au président sortant Gabriel Boric. Mais surtout, dans un contexte social et économique tendu, son objectif était de préciser les grandes lignes de son projet pour le Chili, condensé en une phrase : “L’objectif principal de notre gouvernement, et il n’y en a pas d’autre, est qu’à la fin de notre mandat, les Chiliens vivent mieux, soient plus en sécurité et aient plus d’opportunités”.

Sécurité et dynamisme économique apparaissent donc comme les priorités du gouvernement et les annonces du président allaient dans ce sens. Bien que le pays soit l’un de ceux avec le taux de criminalité le plus bas d’Amérique latine, il a ainsi annoncé un plan massif de lutte contre le crime organisé, avec le déploiement de cinquante missions de polices dans des quartiers sous tension, et un renforcement des pouvoirs policiers pour lutter contre les infractions. Cela s’ajoute à des mesures politiques radicales en matière d’immigration, notamment la construction d’un mur frontalier avec le Pérou entamé dès l’arrivée de Kast au pouvoir, ou encore la suppression de plans de régularisations lancés par son prédécesseur. À l’inverse, le projet pour le Chili en matière d’immigration est de mettre un place un “plan de retour” des immigrés, notamment ceux en situation irrégulière.

Côté économie, les déclarations de Kast s’inscrivent dans un projet libertarien, similaire à celui d’autres leaders ultraconservateurs d’Amérique du sud comme Javier Milei. Le président chilien a ainsi annoncé la création d’une commission d’expert chargée de travailler sur une réduction du nombre de ministères, visant à améliorer l’efficacité gouvernementale. L’objectif annoncé est donc une reconstruction en profondeur du système chilien par une réduction des budgets des ministères et un allègement de la pression fiscale sur les entreprises (le président avait annoncé début avril une réduction de l’impôt sur les société, passant de 27 à 23 %), le tout en souhaitant maintenir un taux de croissance d’au moins 4 % par an.

Ce discours pivot dans ce début de mandat intervient dans un contexte très tendu au Chili. En effet, ces derniers jours, les mobilisations étudiantes se sont poursuivies, après déjà plusieurs mobilisations le mois dernier. Les organisations étudiantes comme la CONFECH ou l’ACES multiplient les manifestations en réponse à un projet de révision du programme d’alimentation scolaire, qui nourrit deux millions d’étudiants par jour. On retrouvait ainsi des slogans comme “L’éducation chilienne ne se vend pas, elle se défend”. Au moment même où le président s’exprimait, des confrontations ont eu lieu entre les manifestants et la police à Valparaiso. Deux jours plus tard, le 3 juin, d’importantes mobilisations ont secoué le pays, avec de nombreuses arrestations et violences à Santiago, la capitale, mais aussi des blocages lycéens un peu partout dans le pays. Le message est clair : la jeunesse chilienne, soutenue par les syndicats universitaires, s’oppose fermement à l’austérité budgétaire mise en œuvre par le nouveau gouvernement, malgré la répression ferme, symbolisée par le “Plan Escuela Protegidas” visant à contenir les mobilisations étudiantes. A la lumière de “l’Estallido Social” de 2019, un vaste mouvement de contestation populaire marqué par la mobilisation de plusieurs millions de chiliens, le déploiement de l’armée, et une victoire de la gauche en vue d’une réforme constitutionnelle, ces manifestations s’inscrivent le prolongement d’une société qui sait descendre dans la rue et faire entendre ses préoccupations.

Cependant, les contestations ne viennent pas seulement de mouvements de gauche habitués à lutter contre les figures ultra-conservatrices. En effet, le taux d’approbation du président est passé de 57 % à 38 % en trois mois, selon l’institut de sondage Cadem. Les critiques et la défiance viennent largement de ceux ayant porté Kast au pouvoir, marquant un sentiment d’insécurité qui ne diminue pas, et une situation économique qui peine à être redressée. Des propos recueillis par RFI témoignent ainsi d’une attente de fermeté envers le président, qui peine à tenir ses promesses de campagne : « Kast a encore beaucoup à faire ! Il a fait de nombreuses promesses, nous maintenant on attend qu’il les tienne. », ou encore « Moi je pensais que Kast allait sortir les militaires dans la rue pour contrôler toute cette délinquance qu’on a aujourd’hui mais il ne s’est rien passé et c’est même de pire en pire ». Pourtant, et face aux mécontentements, Kast avait limogé sa ministre de la sécurité le 19 mai afin d’insuffler une nouvelle dynamique dans la lutte contre le criminalité. La défiance s’explique aussi par une décision controversée du président, celle de ne pas utiliser le “bencinazo”, un mécanisme économique permettant de limiter la hausse du carburant, mais limitant les possibilités de spéculation des multinationales sur les énergies fossiles.

Ainsi, trois mois après son entrée en fonction, José Antonio Kast semble être sous pression de toute part. Que ce soit la jeunesse et les syndicats qui luttent dans la rue contre l’austérité, ou des électeurs qui s’impatientent, la ligne idéologique claire du président (réduction du rôle étatique, baisse des impôts et fermeté en matière de sécurité et d’immigration) peine aujourd’hui à convaincre et à se matérialiser.