Avec 43,74 % des voix, le millionnaire d’extrême droite Abelardo de la Espriella sort en tête de ce premier tour de l’élection présidentielle colombienne, suivi par Iván Cepeda, candidat de la gauche sortante et dauphin du président actuel Gustavo Petro, qui obtient 40,90% des suffrages. Néanmoins, la gauche et notamment Gustavo Petro, remettent en cause la fiabilité des résultats publiés. Dans ce contexte de violence inégalée et de contestation des résultats, la Colombie s’apprête à vivre un second tour plus que mouvementé.
Devant une foule en liesse et toujours vêtu de son maillot de la sélection de football colombienne, Abelardo de la Espriella rend un discours héroïque. “En ce jour, nous avons tourné la première page de l’histoire, mais nous la terminerons définitivement le 21 juin !”, déclare-t-il à son siège peu après les résultats. Le candidat d’extrême droite de 47 ans, admirateur de Donald Trump, mais également de ses compères Javier Milei et Nayib Bukele, a mené une campagne marquée par la provocation, le virilisme et l’opposition au pouvoir. Le “Tigre”, comme il aime être surnommé, s’est montré radical sur les questions de sécurité et de narcotrafic, promettant notamment la construction de dix méga-prisons. Il a aussi fortement critiqué le programme de Paix Totale, instauré par Gustavo Petro avec pour objectif la négociation de la paix avec tous les groupes armés du pays. Abelardo de la Espriella a qualifié ce programme de “complicité avec les pires criminels”. Le candidat s’est également revendiqué du courant néolibéral et plaide pour la restauration du marché et de l’investissement privé.
Dans une ambiance moins festive, le candidat de la gauche sortante Iván Cepeda s’est montré rassurant auprès de ses électeurs, toujours accompagné de sa potentielle vice-présidente Aida Quilcué, sénatrice autochtone. Elle s’est d’ailleurs exprimée en premier devant le public, déclarant : “Je suis tranquille tout comme Iván, car je sais que nous allons gagner au second tour.” Mais le ton vire rapidement à la contestation lorsque Cepeda prend la parole. “Nous avons obtenu aujourd’hui 10M de votes mal comptés en Colombie !”. La gauche dénonce en effet près de 885 000 votes douteux et refuse d’accepter les résultats du scrutin sans davantage de vérification.
Le candidat de 63 ans, philosophe de formation et fils d’un sénateur communiste assassiné en 1994, a mené une campagne sobre et traditionnelle, loin de l’extravagance du “Tigre”. Il s’inscrit clairement dans la continuité de Gustavo Petro, dont la Constitution n’autorise pas de second mandat. Cepeda promet l’approfondissement des politiques sociales et égalitaires instaurées lors des quatres dernières années. Il annonce également vouloir poursuivre la politique de paix de Petro, avec un gouvernement basé sur le dialogue et l’écoute.
Si autant de projecteurs sont braqués sur l’élection présidentielle colombienne, c’est pour les lourds enjeux qu’elle porte. Après quatre années de gouvernance par la gauche de Gustavo Petro, le bilan est contrasté. Près de 600 000 emplois ont été créés rien qu’en 2025 et le taux de chômage, qui s’élève à 8,9%, est le plus bas du siècle. Toutefois, les effets pervers de ces progrès apparents sont décriés par l’opposition : la Colombie est le deuxième pays avec le pire déficit fiscal d’Amérique Latine selon la CEPAL, et ce constat s’est empiré avec Gustavo Petro.
Mais le véritable point de tension de cette élection porte sur la gestion de la violence. Depuis près de 60 ans, la Colombie souffre d’une sanglante guerre civile. Les groupes armés cherchent à acquérir de plus en plus de pouvoir, autour des zones de passage et d’approvisionnement de la cocaïne. Plus de 800 000 personnes ont perdu la vie lors des dernières décennies, et le nombre de déplacés ne fait qu’augmenter.
L’Accord de paix entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) signé en 2016 marque un tournant. Les groupes sont fragmentés, et ne sont plus aussi politiques qu’avant. Pour autant, les résultats sont limités. En arrivant au pouvoir en 2022, Gustavo Petro a misé sur la bonne volonté des groupes armés et sur leur coopération à la pacification de la société. Certains groupes armés en ont toutefois profité pour accroître leur contrôle. Le président colombien a été fortement critiqué et accusé d’être tombé dans son propre piège idéologique, favorisant la paix sans la sécurité.
Dans les faits, la violence n’a cessé d’augmenter. Le Comité international de la Croix-Rouge déclare en mars 2025 que la violence a atteint “le niveau le plus grave de la décennie”. Cette violence concerne aussi bien les civils que la sphère politique. Il y a à peine un an, Miguel Uribe Turbay, sénateur et pré-candidat à l’élection présidentielle, est assassiné le 7 juin 2025. Dans ce contexte aussi pesant qu’angoissant, les candidats se sont emparés de ces enjeux pour convaincre l’électorat colombien.
Que va-t-il advenir de tous les efforts entrepris lors des quatre dernières années ? S’il est certain que Cepeda va continuer sur la lancée de Gustavo Petro, il est presque tout aussi sûr que Abelardo de la Espriella va prendre la direction complètement opposée. Les conséquences de l’élection du “Tigre” pourraient être cruelles sur le plan social, mais pourraient également réalimenter les flammes d’un conflit qui ne semble jamais s’arrêter.
Ismael POUSTHOMIS


