Chamanes électriques à la fête du soleil est un roman terrifiant, parfois monstrueux, pourtant animé par l’espoir. Expérience post-apocalyptique et rétrofuturiste singulière, il explore poétiquement les traumatismes individuels, familiaux et collectifs d’une génération désenchantée et qui, en quête de nouveaux liens avec son environnement et le sacré, s’adonne frénétiquement à la musique et aux croyances expérimentales du néo-chamanisme. C’est ainsi que Mónica Ojeda explore les angoisses et les obsessions d’une société moderne encore enracinée au milieu du mysticisme et des paysages andins.
Mónica Ojeda
Mónica Ojeda est née en 1988 à Guayaquil, en Équateur. Diplômée en communication de l’Université Catholique de Guayaquil et en littérature créative de l’Université Pompeu Fabra de Barcelone, elle s’est très rapidement consacrée à la littérature, que ce soit en tant qu’enseignante ou qu’écrivaine. Nouvelliste, poète et romancière, elle vit aujourd’hui à Madrid. Après La desfiguración de Silva (2015), Nefando (2016) et Mandíbula (2018) (traduit en français sous le titre de Mâchoire), Chamanes électriques à la fête du soleil est le quatrième roman d’une promesse désormais confirmée de la littérature latino-américaine contemporaine.
Chamanes électriques à la fête du soleil
Pour lire Chamanes électriques à la fête du soleil, il faut accepter d’entrer dans un monde perturbant, qui nous est étranger : un nouvel univers aux sources anciennes, régi par une logique loin de nous être familière. Dès le début du roman, ce sont le calendrier et les volcans andins qui s’imposent ; l’Équateur est entré dans l’année 5500 et le Chimborazo déchaîne ses forces telluriques ; Guayaquil est en proie aux flammes de la violence provoquée par le narcotrafic et les bandes criminels. Le décor planté, l’intrigue peut alors commencer : Noa et sa meilleure amie, Nicole, partent de chez elles et décident de fuir Guayaquil pour rejoindre les sommets de la cordillère. Elles se rendent d’abord au festival Ruido Solar, sur les flancs du Chimborazo, avant de poursuivre leur ascension, afin de perpétuer le rite de l’Inti Raymi ou la fête du soleil. Mais, après huit jours et sept nuits de transe et de rave néo-chamanique, au milieu de la musique, du soroche, du froid, de la faim et de la drogue, comme s’il s’agissait d’un voyage initiatique, Noa doit finalement faire face pendant cette nouvelle ascension à son destin. Le dilemme est pour elle existentiel : rejoindra-t-elle son père, qui mène une existence d’ermite dans les forêts, ou les communautés secrètes de jeunes disparus, qui ne sont jamais revenus du festival et sont restés dans les hauteurs ?
Dans Chamanes à la fête du soleil, la musique et la danse sont deux jalons indivisibles, qui rythment un roman qui se veut avant tout polyphonique. L’histoire de Noa n’est écrite que par les autres. Un chœur de personnages recompose ses tribulations, et si chacun raconte sa propre expérience, chaque narration trouve sa nécessaire justification au cœur même d’une tragédie vécue conjointement, celle d’une génération désenchantée prise au piège de la violence. Ils s’appellent Nicole, Mario, Pamela ou Pedro ; ils sont l’amie de Noa, le danseur au masque de Diabluma, la jeune femme à la grossesse non désirée ou l’amoureux des pierres à la recherche du rythme de l’univers. D’autres êtres, presque surnaturelles, viennent compléter cette fresque déconcertante : les “Cantoras” et leur vocalité et leurs chants sauvages ou primitifs ; le Poète, au charisme ésotérique et prophétique ; le yachak, un chaman guérisseur. Tous, dans une liesse et une exaltation collective, évoquent la violence, l’horreur, leurs traumatismes et leurs croyances et relatent la troublante transformation de Noa. En effet, à partir de toutes ses rencontres, les cauchemars de la jeune femme s’intensifient et prennent vie. C’est à partir de là aussi qu’elle semble entreprendre cette quête qui doit la rapprocher de son père. Mais ce voyage est incertain, plus émotionnel et halluciné que réel, tant les sauts dans le temps peuvent apparaître comme insensés. La ligne narrative est rompue et certains indices tendent à indiquer que, somnambule ou en transe, Noa rêve ses origines et recule vers le futur.
Grand thème du roman, Mónica Ojeda explore donc les relations intra-familiales, quand Noa dialogue intimement avec ses rêves et ses cauchemars, pour trouver une place dans ce monde. Ce désir et cette recherche du sentiment d’appartenance la rattache d’abord à une ascendance, avant de la relier, par sa grand-mère paternelle, à une tradition chamanique féminine et monstrueuse. L’écriture plonge alors le lecteur dans une atmosphère à la logique tout à fait indécise, quelque-part entre l’irrationnel ancestral et l’irrationnel contemporain. L’utilisation poétique du langage autorise aussi l’expression des sujets les plus perturbants. Dans les étranges « Carnets du Bosque Alto », par exemple, les terreurs post-traumatiques du père, expériences physiques et psychiques tellement douloureuses, se métamorphosent grâce à l’écriture en de véritables révélations. Ernesto Aguavil, taxidermiste et ermite hanté par ses traumatismes et les fantômes hideux de son enfance, est certainement le personnage le plus complexe quand il alterne silence et confessions autour des thèmes apparemment antithétiques de la vie et de la mort ou avoue, sans concession, son impossibilité d’être père et renie sa paternité. Et cette voix du père, introspective, qui se raconte dans un journal intime, dix ans en retrait des autres faits, est toutefois, de façon inouïe, si étroitement en lien avec le présent relatif des autres narrateurs qu’il conforte le roman dans sa forme de mosaïque narrative entraînée dans un vertige temporel hélicoïdal.
Dans Chamanes électriques à la fête du soleil, la musique expérimentale néo-chamanique et les légendes ancestrales andines fusionnent pour ne former qu’un seul récit, mêler les plans narratifs et concilier des temporalités a priori inconciliables, dans un texte intensément tellurique. Une atmosphère très particulière se dégage constamment du roman, qui correspondrait à ce que Mónica Ojeda elle-même détaille sous la notion de « gothique andin ». Pour l’écrivaine équatorienne, ce gothique andin est sans conteste une manière de pensée, d’écrire et de raconter la peur ou les peurs ataviques, qu’elle soient naturelles ou surnaturelles, dans une géographie prédéterminée, c’est-à-dire les Andes, avec leur historicité, leurs traditions, leurs mythes et leurs paysages : il s’agit donc, pour elle, d’examiner idiosyncratiquement la manière viscéralement “andine” de craindre, d’avoir peur et d’être terrifié ou terrorisé, pour identifier exactement quelles sont les angoisses et les obsessions de sa société et leurs origines. La peur et l’angoisse sont universelles, mais, dans ces Andes décrites par Mónica Ojeda, la violence et l’hostilité de la terre peuvent pleinement se mêler au mythe et au rite, là, dans ces hauteurs, où le fantastique s’inscrit pleinement dans le réel. Les volcans et les condors y atteignent notamment leur plus haut niveau de symbolisme, pour condenser et exprimer l’essence même d’une sensibilité désormais liée à cette émotion obscure et mystérieuse, si humaine, qu’est la peur.
Bien au-delà de la simple revendication de la nécessité de faire la fête pour survivre dans un monde dystopique et rétrofuturiste, Chamanes électriques à la fête du soleil, grâce à la musique, à la poésie et à l’écriture, se transforme peu à peu en un parcours esthétique, volontairement mystique au cœur des Andes et de la psyché humaine. Voyage psychédélique, placé sous la figure tutélaire, protectrice et terrifiante du Chimborazo, Mónica Ojeda nous invite surtout à une exploration d’émotions et de sentiments intrinsèquement liés à la violence, à la douleur et à la terreur, reflets des angoisses d’une société andine contemporaine, échos de toutes les inquiétudes de nos propres sociétés et de nos âmes.
Cédric JUGÉ
Chamanes électriques à la fête du soleil de Mónica Ojeda, traduit de l’espagnol (Équateur) par Alba-Marina Escalón et Charlotte Lemoine, éditions Gallimard, 352 p., 2026.


