Nemesio Rubén Oseguera Cervantes « El Mencho » était le plus important caïd qui restait. Il avait échappé à sa capture pendant vingt ans, survivant à ses rivaux El Chapo et El Mayo et faisant croître son cartel Jalisco Nueva Generación et en faire l’organisation criminelle la plus puissante du Mexique.
Puis, en fin de semaine, un rendez-vous galant a causé sa perte. Son élimination est une réussite des autorités mexicaines, mais le moment choisi est révélateur. Donald Trumpmartèle haut et fort que les autorités mexicaines doivent démanteler les cartels qui font fortune en envoyant de la drogue aux États-Unis. Sans quoi, l’armée américaine pourrait le faire elle-même. Ces menaces semblent avoir porté. La présidente Claudia Sheinbaum a ordonné une des actions mexicaines les plus agressives contre les cartels depuis au moins dix ans. Dimanche, sept semaines après que Trump eut ordonné une intervention militaire au Venezuela et averti que le Mexique était le prochain, Mme Sheinbaum a autorisé les forces mexicaines à frapper le criminel le plus recherché au pays, en utilisant des renseignements fournis par les États-Unis. L’élimination d’Oseguera Cervantes montre comment la relation tendue entre M. Trump et Mme Sheinbaum – deux dirigeants aux styles opposés, mais s’entendant étonnamment bien – redéfinit la relation États-Unis–Mexique, surtout en matière de sécurité.
La pression que Trump exerce sur son administration est une force dont elle profite. Elle voulait améliorer la sécurité du Mexique. Trump est arrivé au moment opportun pour la pousser dans cette direction. Carlos Bravo Regidor, spécialiste mexicain des relations États-Unis-Mexique, à propos de la présidente Sheinbaum. Mais elle joue avec le feu, croit l’analyste politique. « Je ne sais pas si elle voulait aller aussi loin, ajoute-t-il. Ça met manifestement son gouvernement sous forte pression, il faudra voir si l’État mexicain a la capacité de gérer l’onde de choc de cette opération. »
Comme l’Hydre
Les cartels sont comme l’Hydre de la mythologie grecque : couper une tête en fait souvent apparaître plusieurs autres. C’est aussi le dernier exemple de l’impact croissant de Donald Trump sur l’Amérique latine. Bien des pays – Venezuela, Cuba, Colombie, Argentine et Honduras – peuvent en témoigner. Mme Sheinbaum cherche depuis le début à établir ses limites. Autant M. Trump évoque souvent des frappes au Mexique, autant la présidente du Mexique affirme l’inviolabilité de la souveraineté de son pays. Ce qu’elle a réitéré lundi en conférence de presse : « Il n’y a aucune participation des forces américaines. L’entente avec les États-Unis porte principalement sur l’échange de renseignements. »
La CIA impliquée
La présidente a confirmé que des renseignements pour l’opération contre El Menchoprovenaient d’agences américaines (notamment de la CIA, selon des sources du New York Times). Le ministre de la Défense du Mexique a lui aussi évoqué l’aide américaine, mais a déclaré que la percée dans l’enquête est survenue quand le renseignement mexicain a identifié une connaissance d’une maîtresse d’El Mencho, qui a mené les agents à la cachette du chef du cartel. Il est clair que les deux parties collaborent mieux. En janvier, l’armée américaine a mis sur pied en Arizona une cellule d’analyse d’environ trois cents militaires et civils ayant une expertise des cartels – hiérarchie, logistique et opérations financières – pour fournir des renseignements aux autorités mexicaines. Cette cellule installée à 25 km de la frontière mexicaine a aidé au raid contre El Mencho.
De 2008 à 2023, les États-Unis ont dépensé 3,6 milliards de dollars en sécurité bilatérale avec le Mexique. Mais ce n’était pas toujours aussi collaboratif. Le renseignement américain enquêtait sur des cibles prioritaires au Mexique, mais sans transmettre d’information aux autorités mexicaines. Une approche sage, puisque de nombreux responsables mexicains se sont révélés corrompus par les cartels. Selon John Feeley, haut diplomate américain au Mexique de 2009 à 2012, la situation semble évoluer. « La grande différence, c’est que nous n’avions jamais eu l’adhésion complète des Mexicains », dit-il. Les récents succès « montrent qu’avec le Mexique, les États-Unis devaient exercer plus de pression pour susciter la volonté politique ».
Les autorités mexicaines avaient déjà essayé d’arrêter El Mencho. En 2012, il avait réussi à s’échapper quand ses hommes avaient bloqué des routes avec des véhicules en flammes. En 2015, ses hommes avaient abattu un hélicoptère militaire mexicain avec un lance-grenade, tuant trois soldats. Sous le prédécesseur de gauche – et mentor politique – de Mme Sheinbaum, Andrés Manuel López Obrador, El Mencho semblait moins pourchassé. L’approche sociale de López Obrador pour résoudre la violence en s’attaquant à ses causes profondes a mené à une violence accrue. Elle a aussi gravement nui à la relation États-Unis–Mexique. Deux chefs de cartel ont été capturés sous la surveillance de López Obrador. Ovidio Guzmán Lópe – fils d’El Chapo, du cartel de Sinaloa – a été rapidement relâché après que ses hommes ont semé le chaos après sa capture. Puis, Ismael Zambada García (El Mayo) – cofondateur du même cartel – a été capturé par les autorités américaines lorsqu’elles ont persuadé son allié de le trahir et de l’amener aux États-Unis.
Mme Sheinbaum s’est révélée beaucoup plus volontaire dans la lutte contre les cartels. Selon M. Feeley, elle se démarque de l’ancien président López Obrador : « Elle a créé un niveau d’engagement inédit en matière de sécurité. » Maintenant que Mme Sheinbaum a éliminé le chef de cartel le plus recherché du pays, M. Trump cesser a-t-il de menacer le Mexique ? Lundi matin – moins de 24 heures après le plus grand succès du Mexique contre les cartels depuis des années –, M. Trump a répondu à cette question en publiant ce message en ligne : « Le Mexique doit intensifier ses efforts contre les cartels et la drogue ! »
D’après Jack Nicas
(The New York Times)


