Extrême droite en Amérique latine : Les réseaux derrière l’offensive

Ce dossier explore les rouages de cette internationale des droites radicales, en analysant les laboratoires d’idées, les plateformes de rencontre et les relais médiatiques qui structurent leur expansion. Comment s’élaborent et se diffusent leurs programmes ? Quels sont leurs points communs et leurs divergences ? Une plongée au cœur d’une offensive idéologique en marche, des États-Unis à l’Europe, en passant par l’Amérique latine. Ces derniers mois, l’extrême droite a, par un effet domino, remporté les élections présidentielles et législatives en Argentine, en Bolivie, au Chili, au Costa Rica, en Équateur, au Honduras, au Panama, au Paraguay ainsi qu’au Salvador. Elle dispose également d’une présence importante au Brésil et en Colombie où elle a exercé le pouvoir il y a quelques années, avant de le céder à des forces progressistes. À l’exception de l’Uruguay, l’ensemble des scrutins ont été favorables à la droite ou aux droites les plus radicales et libérales.

Le recours au terme de domino est ici purement descriptif, et ne possède pas de valeur explicative. Les raisons de ces succès sont multiples et ne sont pas nécessairement identiques d’un pays à l’autre. Dernièrement, les ingérences du président Donald Trump ont pu, dans une certaine mesure, apporter un soutien non négligeable aux candidats de la droite radicale. Ailleurs, à l’instar de ce qui avait bénéficié aux partis de centre-gauche et de gauche dans les années 2000-2016, l’échec social des équipes au pouvoir a favorisé l’alternance1.

D’autres facteurs, dont on appréhende encore imparfaitement l’incidence, ont accompagné les alternances d’aujourd’hui, majoritairement orientées vers les droites extrêmes : le recours massif à des supports technologiques de communication (blogs, réseaux sociaux, WhatsApp), ainsi que l’instrumentalisation des confessions évangéliques, de leurs médias et de leurs cadres. Mais de quels messages s’agit-il précisément ? Les uns et les autres sont arrivés au pouvoir munis de programmes politiques. D’où proviennent ces professions de foi ? Qui les élabore ? Comment sont-elles construites et diffusées ?

Ces questions ne sont pas cantonnées aux continents américains. Elles se posent également en France et en Europe, en raison de la progression électorale des forces et partis d’extrême droite. Cette expansion a interpellé chercheurs, essayistes et journalistes qui en ont proposé des analyses et des interprétations sous différents angles. Celles-ci portent notamment sur la réactivation d’héritages extrémistes, sur le retour de valeurs et thématiques issues des droites radicales tant dans l’espace médiatique, politique que public, sur la prise de contrôle de canaux de communication traditionnels et numériques, ainsi que sur les perspectives électorales. Cette offensive culturelle, mobile et opportune, cible selon les moments et les pays tel ou tel sujet d’actualité polémique : virilisme, vaccinations, fait divers criminels, etc.

D’un côté de l’Atlantique comme de l’autre, certaines thématiques et références sont mobilisées et partagées. D’autres le sont moins. La dénonciation de la gauche comme étatiste et liberticide fait l’unanimité, tout comme la nécessité de donner la primeur à la liberté, présentée comme un contrepoint néolibéral aux initiatives collectives et sociales régulant le marché. Néanmoins, les valeurs culturelles, au sens le plus large, varient d’un espace national et continental à l’autre. Morale, religion et altérités sont invoquées, avec une intensité variable selon le lieu et/ou la formation partisane, afin d’y acquérir une hégémonie culturelle. L’invention de ces valeurs et leur promotion font l’objet d’échanges, de confrontations et de circulations idéologiques, d’une extrême droite à l’autre, répondant à un processus concerté de plus en plus structurés et organisés.

On a noté ces dernières années l’émergence de laboratoires d’idées, à l’origine des programmes défendus par les partis politiques de la droite radicale. Fait nouveau, ces thèses ont circulé à l’occasion de rencontres organisées par des plateformes réunissant régulièrement, et de façon relativement informelle, les relais intellectuels et les responsables politiques de ces courants extrémistes. Ces initiatives s’inscrivent dans une stratégie de conquête du pouvoir après la séquence « progressiste » des années 2000-2016 en Amérique latine. Elles témoignent également la structuration croissante de réseaux reliant dirigeants de partis ou conseillers et favorisant la circulation d’expériences politiques.

Les raisons de ces multiples alternances à droite, sur le continent sud-américain, ne trouvent pas d’explication exhaustive dans cette contribution. Elles mériteraient une étude particulière, articulant et confrontant programmes et valeurs aux conjonctures économiques et sociales. L’auteur de ces lignes renvoie aux nombreux ouvrages publiés sur le sujet. Certains s’attachent à mettre en évidence les parentés historiques entre les fascismes des années 1930 et les nouvelles extrêmes droites2. D’autres s’efforcent d’identifier les enchaînements factuels ayant favorisé l’essor des droites électorales. On pense ici à l’essai publié en Argentine sous l’autorité du sociologue Pablo Semán3. En France, Juliette Grange4 a livré ses réflexions sur le même sujet. Selim Derkaou, Nicolas Framont5, Olivier Mannoni6 et au Brésil le magistrat et essayiste Rubens Casara7 ont travaillé sur la pénétration du vocabulaire et des systèmes de pensée des extrêmes dans la société. Il existe également des publications relatives aux stratégies de contrôle des canaux de communication de masse, permettant la diffusion optimale des discours et valeurs d’extrême droite8.

L’objet de ce dossier vise plus modestement à explorer certains des lieux où s’élaborent et s’échangent les propositions concrètes de partis et de responsables politiques de la nouvelle extrême droite, arrivée au pouvoir par la voie électorale. Cette analyse souligne notamment la place prépondérante des laboratoires d’idées et de leurs réseaux internationaux. Des auteurs issus respectivement du Brésil, d’Espagne, du Mexique, d’Uruguay et de France ont été sollicités afin de dresser un tableau factuel des think tanks latino-américains, ainsi que de leurs partenaires extérieurs et des plateformes de rencontre des droites radicales. L’ensemble constitue un relevé factuel, accompagné de quelques pistes interprétatives.

Miguel Serna, sociologue de l’Université publique de la République d’Uruguay, s’efforce de définir ce que l’on entend en Amérique latine par think tank9. Il précise son descriptif en délimitant le périmètre organisationnel étudié. Il souligne ensuite le double objectif poursuivi par ces laboratoires d’idées, dont la défense de l’« individualisme économique » et celle de valeurs sociétales conservatrices. Il justifie enfin sa proposition de répartir ces organisations en deux groupes, celui des « Doctrinaires » et celui des « Technocratiques ».

La contribution collective écrit par trois sociologues – l’Espagnol José Antonio Sanahuja, professeur à l’Universidad Complutense de Madrid, Steven Forti, professeur à l’Université autonome de Barcelone, et l’Uruguayen Camilo López Burian, professeur à l’Université de la République d’Uruguay – s’attache à décrire les modalités du travail en réseau des extrêmes droites et de leurs think tanks10. Ils insistent sur l’importance de replacer le phénomène dans son contexte global, celui de la crise du monde global et de son ordre néolibéral. Les variantes constatées et indéniables entre laboratoires d’idées et formations d’extrême droite ne doivent pas privilégier, selon eux, les logiques transversales, inscrites dans une « longue durée » (en français dans le texte).

La docteure Alejandra Salas Porras, professeure de sciences politiques et sociales à l’Université de México (UNAM), concentre son analyse sur la manière dont les extrêmes droites et certains laboratoires d’idées latino-américains entretiennent un lien avec leurs homologues américains et européens11. Après avoir décrit les principaux réseaux, elle expose les idées fondamentales qu’elle rattache au tronc commun de la pensée néolibérale. Elle propose en conclusion un examen des stratégies suivies par ces réseaux, pour « affaiblir les forces progressistes » et « remettre en question les droits sociaux, issus de longues luttes historiques ».

Maria da Consolação Lucinda, docteure en anthropologie sociale de l’Université fédérale de Rio de Janeiro, développe dans sa contribution les cheminements particuliers suivis par l’extrême droite brésilienne, guidée par une relecture traditionaliste de l’histoire associée à l’invention, par certains courants évangéliques, d’une « unité civilisationnelle chrétienne »12. À partir d’une lecture littérale de la Bible, ces courants instrumentalisent de façon sélective le Moyen Âge occidental pour diffuser une théologie à la fois dominioniste et de la prospérité, légitimant socialement la « rationalité mercantile » néolibérale.

Enfin, dans la dernière contribution, je souligne le rôle charnière joué par le parti d’extrême droite espagnol Vox et son laboratoire d’idées, la Fondation Disenso, entre les extrêmes droites européennes, israéliennes, nord-américaines et latino-américaines13. La leçon tirée de ces rencontres multinationales des extrêmes droites par l’un des responsables de ce mouvement et de cette structure affiliée est paradoxale : les dénominateurs communs sont minimaux sur le terrain des valeurs sociétales, mais optimaux sur celui de l’action. Parce que, dit-il, « Nous avons un ennemi commun (..) le socialisme globaliste ».