La cinéaste et écrivaine chilienne Carmen Castillo a reçu la Légion d’Honneur à Paris

À 80 ans, la cinéaste et écrivaine chilienne Carmen Castillo a reçu la légion d’honneur de grade de Chevalier en France. Militante du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) et compagne de Miguel Enríquez, Carmen a travaillé au Palacio de la Moneda sous le gouvernement de Salvador Allende. Après le coup d’État militaire et l’assassinat de son compagnon par des carabiniers, elle a été expulsée du pays en 1974 et s’est réfugiée politique en France. Son travail dans le cinéma a été son arme de combat pour la mémoire et la justice, en gardant toujours un focus sur la résistance et l’histoire des vaincus de notre pays.

« En ces temps si sombres, pouvoir encore, à 80 ans, invoquer le mot « gratitude » est pour moi une joie profonde. Merci, donc, à mes amis ambassadeurs Jean Mendelson et Roland Dubertrand. Merci à la direction de la Maison de l’Amérique Latine qui nous accueille ce soir. Merci à vous tous, aux présents et aux absents. C’est avec une sincère humilité que je reçois cette distinction, portant en mon cœur mes chers et fidèles fantômes : le président Salvador AllendeMiguel Enríquez et tous ceux, et toutes celles qui ont combattu en faveur de la vie face à la machine de mort de la dictature. Mais, à mesure que les forces de destruction de la vie avancent sous nos yeux à découvert, toujours plus à découvert, je ne retiens d’eux que leurs vies : leurs regards lumineux, leurs beaux visages et leurs sourires invincibles. Car, oui, les machines à tuer sont imparfaites. Elles n’ont pas su éteindre cette lumière, fragile mais obstinée, qui éclairait ces vies. Et elles ne nous ont pas tous détruits. C’est ainsi que des milliers de survivants ont pu trouver refuge en France.

Il n’existe pas un seul exil à raconter : il y en a autant que d’exilés, et chacun en porte plusieurs en lui. Chassée de mon pays natal, devenue apatride, j’ai choisi de vivre le mien à Paris. C’est ici que la créature blessée s’est relevée. En renaissant dans les bras fraternels du peuple français, dans les années 70 et 80. En étant tenue par la chaleur irrévocable de l’amitié. J’ai vu alors s’ouvrir à moi les voies d’un devenir français. Ma tribu, plurielle et composite, est depuis le socle de mon existence intime et politique.

Il y a quelques semaines de ça, j’ai dit à Santiago : « C’est une contradiction mais j’aime mon exil. » Je n’y peux rien : c’est ainsi. Peut-être parce que je ne l’ai pas cherché, cet exil. Je l’ai accepté au plus profond de moi-même et j’ai fini par le vivre comme une victoire contre les criminels. Comme un cadeau du ciel, en somme.

La France est un pays d’accueil, et c’est tout autant mon pays. La France m’a donné de nombreux cadeaux. Une manière de penser, une manière d’être, qui m’ont permis de traverser la survie, de tenir face à cette mort en sursis. Quelques souvenirs me reviennent de ces premières années – ils allaient tracer des lignes de vie pour les cinquante ans à venir. Voyez avec moi. Au moins un petit peu. C’est rue du Jour, auprès d’Agnès, de Jean-René et de leurs amis, Félix GuattariGilles Deleuze. Ou bien c’est ce petit matin où je roule sur une mobylette fuchsia.

Je découvre Paris. La beauté se lève, les sens s’ouvrent, je me sens vivante. Ou bien c’est ce jour de l’année 1982, où, accompagnée de Nathalie, François Mitterrand m’accorde la nationalité française. Quelle joie pure : je ne suis plus apatride. Je reçois un passeport – ce bien si précieux pour tous les réfugiés du monde. Une semaine plus tard, je franchis des frontières. Je prends l’avion, je fais escale à La Havane et j’annonce la nouvelle à ma fille Camila. Elle applaudit dans un bonheur d’enfant. Elle comprend. Puis je me rends à Mexico pour présenter Un jour d’Octobre à Santiago, ce livre écrit en français grâce à Leila et Olivier, ce livre édité par Betty Mialet.

D’autres souvenirs intacts. Encore cette année 1982. La rencontre avec Pierre, une si belle histoire d’amour, la naissance de nos deux enfants, Diego et Tomás puis l’arrivée de Camila à Paris. Faire famille. Un bonheur inépuisable. Et Pierre m’ouvrira le chemin du cinéma. La France m’offre alors une mémoire pour mon histoire chilienne. Je peux, autrement, rester fidèle à nos morts. Je peux retrouver l’engagement politique, c’est-à-dire ma force vitale. Je peux prendre part à cette bataille sans fin de la mémoire, entre vainqueurs et vaincus.

Quand l’interdit de retour est levé, je choisis pourtant de rester à Paris. L’impunité des criminels, l’arrogance des vainqueurs… tout ça m’aurait entraînée dans le trou noir du ressentiment ou de l’amertume. Dans les faits, l’exil est terminé. Mais je le sais depuis : une fois exilé, on le reste pour toujours.

Peu à peu, entre mes deux pays, la vie continue. Trente-six années d’une vie pleine, active. La beauté des rencontres et la beauté de l’amour. Le bonheur du travail et des films. Le plaisir de quelques écrits. Et, toujours, cette conscience du pari incertain : celui des luttes multiples, ancrées dans le présent et pensées à plusieurs. Sans jamais renoncer à chercher un horizon de sens pour l’humanité.

Nous avons connu quelques victoires. Et beaucoup de défaites. Depuis ma jeunesse, je m’obstine à apprendre à perdre – non pas à renoncer à gagner, mais à traverser les pertes. Car de la déroute naissent des routes neuves. Je suis devant vous et je me trouvais il y a quelques jours au Chili. J’ai, une fois de plus, laissé derrière moi ma fille, ma famille, mes amis et mes camarades. Je suis revenue à Paris le cœur serré. Mais j’y ai retrouvé une forme de sérénité, le bonheur quotidien, auprès de mes fils, de Justine et de mes petits-enfants, Oscar et Léo. Je me laisse porter depuis mon retour. Je me ressource dans l’étreinte de mes amies. Je marche dans les rues de la grande ville. Dans ma librairie, je vois le livre de mon ami Joseph Andras, La Vie bonne. Notre Socialisme. Alors, curieusement, quelque chose revient. Le souffle. Comme une boîte à outils pour continuer. Pour voir, pour faire, au-delà de la nuit. En France et au Chili. Et ce soir me revient le chant de Violeta Parra : Gracias a la vida, que me ha dado tanto.