« Le Monde Diplomatique Chili »: Un regard français sur un continent américain encore plus disputé 

Polarisation interne, progression de droites radicalisées, pressions extérieures renouvelées et reconfiguration de l’ordre mondial s’entrelacent dans un scénario plus complexe que celui des anciennes « vagues » progressistes ou conservatrices. Dans le même temps, le retour d’une politique américaine plus coercitive et la transformation de l’équilibre mondial obligent à penser le continent non comme une périphérie, mais comme un espace central de confrontation géopolitique. Ce texte propose, d’abord, d’analyser cette nouvelle configuration régionale et internationale ; ensuite, d’examiner les défis qu’elle pose à la gauche chilienne et latino-américaine ; enfin, d’esquisser quelques lignes stratégiques — sociales, écologiques, démocratiques et géopolitiques — permettant d’agir avec davantage de cohérence et d’autonomie dans ce nouveau contexte. Car dans un monde en redéfinition, l’Amérique latine n’est pas un décor : elle est l’un des lieux où se décide l’orientation du siècle.

La politique latino-américaine ne peut plus se résumer à une alternance claire entre cycles progressistes et cycles conservateurs. Aujourd’hui, d’un côté, on observe la progression de droites nationalistes et radicalisées, parfois ouvertement extrêmes, articulées autour de l’ordre, de la sécurité, de l’antisocialisme et d’une guerre culturelle permanente. De l’autre, des pays centraux continuent d’être gouvernés par des coalitions de gauche et progressistes — Mexique, Brésil, Colombie, entre autres — qui représentent encore un pôle régional significatif. L’Amérique latine apparaît moins comme un bloc homogène que comme une mosaïque de trajectoires politiques soumises à de fortes tensions internes et externes. Cette coexistence est décisive d’un point de vue géopolitique : elle fragmente la capacité de réponse régionale organisée, affaiblit les mécanismes d’intégration et favorise des alignements opportunistes, notamment face aux États-Unis, au gré des crises et des rapports de force.

Un autre fait majeur est la réinscription de l’Amérique latine au centre d’une stratégie des Etats-Unis plus coercitive depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Pressions commerciales sur le Mexique, menaces politiques et actions militaires — par exemple autour du Panama ou de la Colombie — et instrumentalisation de la question migratoire contribuent à réactiver une logique d’« hémisphère réservé », que certains décrivent comme le « corollaire Trump » de la doctrine Monroe : une version modernisée et durcie du principe « l’Amérique aux Américains », avec un droit imminent des États-Unis à s’approprier l’ensemble du continent et ses richesses. Dans ce cadre, l’épisode le plus spectaculaire — et aux conséquences les plus lourdes — fut l’attaque militaire menée au début de janvier 2026 contre le Venezuela, marquée par la mort d’environ 90 personnes et l’enlèvement du président Nicolás Maduro et sa femme, ce qui a ravivé le débat sur la souveraineté, le droit international et la légitimité du recours à la force. Cet épisode a également mis en évidence la difficulté des États de la région à produire une réponse collective cohérente, compte tenu des divergences idéologiques et du poids de la crainte de froisser Washington. À cela s’ajoute la tension croissante autour de Cuba : le durcissement de l’embargo américain tend, dans les faits, vers un blocus maritime lorsqu’il empêche l’arrivée de pétrole et asphyxie des circuits essentiels d’approvisionnement. Il ne s’agit pas ici de résoudre l’ensemble du cas cubain, mais de constater qu’une stratégie d’étranglement de cette nature redevient un marqueur politique et symbolique central dans l’hémisphère.

Réduire ces évolutions à une « question régionale » serait une erreur. Regarder aujourd’hui l’Amérique latine, c’est observer le monde : l’érosion d’une hégémonie longtemps admise et l’entrée dans une phase où les périphéries se réorganisent et contestent le centre. Pendant des décennies, la victoire américaine dans la Guerre froide a structuré l’imaginaire géopolitique : un centre, des périphéries et une « normalité » libérale présentée comme horizon indépassable. Cette période est désormais révolue. Non pas parce que les États-Unis auraient disparu, mais parce que leur capacité à diriger l’ensemble du système est aujourd’hui contestée par leurs propres tensions internes et limitée — voire contredite — par de nombreux États. La contestation ne provient pas d’un bloc unique, mais d’une pluralité d’États et de coalitions — des BRICS élargis à des configurations plus souples — et elle touche des instruments centraux du pouvoir américain, y compris la position du dollar comme axe financier mondial, de plus en plus débattue et, dans certains cas, explicitement contestée par des puissances émergentes. Dans ce contexte, Washington se recentre : il identifie la Chine comme principal adversaire ; exige de l’Europe qu’elle « prenne sa part » en matière de défense, notamment à travers l’OTAN ; et reconsidère l’hémisphère occidental — et donc l’Amérique latine — comme une priorité stratégique explicite. Pour les Européens, un autre aspect est crucial : la tentation américaine de se décharger du poids de la défense de leur continent, en leur transférant coûts et dépendances. La guerre en Ukraine, les garanties de sécurité, sa reconstruction et l’augmentation des dépenses militaires s’inscrivent dans un rapport de forces où l’Europe est fortement incitée à acheter, financer et obéir aux États-Unis, sans peser à la mesure des défis. Dans le même temps, les États-Unis continuent de structurer de manière déterminante l’architecture politico-militaire de l’ensemble du bloc occidental et de conserver le pouvoir effectif au sein de l’Alliance atlantique. Cependant, l’Europe n’est pas synonyme des États-Unis. Elle est aussi un espace politique en débat, traversé par des discussions sur la souveraineté, l’autonomie stratégique et le modèle social. C’est précisément dans cette tension que peut s’ouvrir un espace de convergence avec l’Amérique latine.

Dans ce cadre, la gauche chilienne et latino-américaine affronte un double danger : externe (pressions, ingérences, chantages, dépendances) et interne (déception sociale, insécurité, corruption, polarisation, fatigue démocratique). Les réponses ne peuvent être seulement rhétoriques ; elles doivent être opérationnelles. Retrouver clarté et cohérence sociales. La gauche s’affaiblit lorsqu’elle semble n’être qu’une simple variante gestionnaire d’un modèle contesté. Retrouver clarté et cohérence implique de redéfinir avec netteté son projet historique : justice sociale pour tous, en commençant par les plus défavorisés ; réduction des inégalités structurelles grâce à des politiques redistributives concrètes et des réformes fiscales efficaces ; renforcement d’un État social efficace et transparent ; proposition de services publics, de santé et d’éducation de qualité qui dignifient la vie quotidienne et construisent un avenir meilleur. La cohérence entre discours et action est essentielle pour reconstruire la confiance et éviter que la frustration sociale ne soit captée par les droites radicales.

Protéger la nature et les richesses de l’Amérique latine implique de faire des biens communs l’axe de la souveraineté et du développement. Il ne suffit pas d’extraire : il faut capter la valeur, industrialiser et transférer des technologies. L’eau, les forêts, la biodiversité et les minerais stratégiques exigent une régulation ferme et la définition de zones intangibles. La rente extractive doit financer santé, éducation et infrastructures visibles pour les citoyens. Des clauses environnementales et sociales contraignantes, assorties d’une transparence contractuelle totale, sont nécessaires. La justice environnementale impose de mettre fin aux « territoires sacrifiés » et de réparer les dommages historiques. La transition énergétique doit être planifiée et socialement juste, et ne pas se transformer en un nouvel extractivisme vert. Protéger la nature, en définitive, c’est défendre la démocratie, la dignité et l’avenir productif du continent. Répondre à l’insécurité sans renoncer aux droits. L’extrême droite prospère sur l’angoisse. Une gauche crédible doit promouvoir une sécurité républicaine : prévention citoyenne, lutte contre le crime organisé, réforme et contrôle démocratique des forces de sécurité, justice plus efficace et lutte contre la corruption, sans sombrer dans l’autoritarisme qui finit par se retourner contre les plus vulnérables. Reconstruire des coalitions démocratiques sans ambiguïtés. Face aux coups de force et aux pressions extérieures, il faut des fronts démocratiques capables de défendre la souveraineté et le droit international, même lorsque cela implique de critiquer des acteurs idéologiquement proches. La cohérence démocratique est une ressource stratégique.

Rompre les dépendances et construire des alliances émancipatrices. Une stratégie de souveraineté ne consiste pas à choisir entre deux tutelles, mais à refuser toute logique de subordination. Diversifier les partenaires suppose de rééquilibrer les rapports de force, de dépasser les dépendances héritées du néolibéralisme et de récupérer le contrôle démocratique des secteurs stratégiques. Cela signifie négocier au nom de l’intérêt général et imposer des clauses sociales et environnementales contraignantes, avec une transparence réelle. Les alliances internationales doivent être des instruments de justice sociale, de transition écologique et de solidarité, non des mécanismes de concurrence entre travailleurs ou d’extraction indiscriminée des ressources.

Dans un monde en recomposition, le Chili peut et doit jouer un rôle actif de pont stratégique entre l’Amérique latine et l’Europe. Il peut le faire en promouvant des agendas communs dans des domaines tels que la réduction des inégalités, la transition écologique, le multilatéralisme et la justice fiscale. Dans ce contexte, l’Amérique latine doit renforcer ses mécanismes de concertation régionale. Ce n’est qu’en définissant des priorités stratégiques partagées et en agissant avec davantage de cohésion qu’elle pourra négocier avec une plus grande capacité d’influence globale, en évitant des relations de subordination face à toute hégémonie. Dans cette perspective, elle doit impulser un agenda commun avec l’Europe, fondé sur le respect mutuel des souverainetés et la convergence des intérêts stratégiques.

Ce n’est qu’à partir d’une position articulée et proactive qu’une alliance équilibrée et durable pourra être construite. Dans le même temps, il est nécessaire de soutenir l’Europe dans la prise de conscience que son intérêt stratégique ne réside pas dans un alignement automatique sur les injonctions de l’empire nord-américain ni sur des intérêts extérieurs, mais dans la consolidation de sa propre autonomie. Cela suppose de se doter d’instruments effectifs de souveraineté politique, technologique et économique, sans se laisser capturer par des technostructures éloignées de la volonté démocratique de ses peuples. De son côté, l’Union européenne ne peut continuer à considérer l’Amérique latine comme un partenaire périphérique. La relation doit aller au-delà des accords commerciaux ou des déclarations symboliques et s’inscrire dans une stratégie politique de long terme.

Cette nouvelle coopération exige un engagement au plus haut niveau, le renforcement des échanges académiques et scientifiques, un soutien mutuel à des projets industriels et de transition énergétique, ainsi qu’un accompagnement des réformes sociales et institutionnelles sans conditionnalités punitives. L’objectif doit être une association entre égaux, fondée sur la réciprocité, la souveraineté et des objectifs communs de justice sociale et environnementale. * L’Amérique latine n’est pas un théâtre secondaire des rivalités mondiales : elle est l’un des lieux où se définit l’équilibre du XXIe siècle. C’est pourquoi la gauche chilienne et latino-américaine ne peut se contenter de gérer les conjonctures ni de répéter des slogans hérités. Elle est appelée à penser stratégiquement, à interroger ses propres inerties et à examiner avec esprit critique tant les pressions extérieures que ses propres fragilités internes. Sans autocritique, pas de renouveau ; sans clarté, pas de projet. Le moment exige de retrouver la capacité d’analyse collective, de débat honnête et de formation politique. Penser de manière critique implique de se méfier des simplifications — qu’elles soient géopolitiques, économiques ou idéologiques — et de construire des diagnostics propres, ancrés dans la réalité sociale des peuples.

Cela signifie aussi refuser de considérer comme inévitables les relations de dépendance, et ne pas se résigner à ce que les inégalités, l’extractivisme incontrôlé ou l’insécurité deviennent des fatalités permanentes. Mais la pensée critique, à elle seule, ne suffit pas. Elle doit se traduire en action collective organisée : en articulation régionale, en construction de majorités sociales, en politiques publiques cohérentes et en alliances internationales fondées sur la dignité et la réciprocité. L’histoire latino-américaine montre que les conquêtes sociales et démocratiques n’ont jamais été des concessions, mais le résultat d’une mobilisation consciente et persistante. La tâche est donc double : penser avec rigueur et agir avec détermination. C’est à cette condition que la gauche chilienne et latino-américaine pourra transformer la croisée de chemins dans laquelle elle se trouve actuellement en une chance : renforcer la démocratie, protéger la nature, réduire les inégalités et affirmer une souveraineté capable de dialoguer avec le monde sans s’y subordonner. Le temps de la lucidité doit devenir le temps de l’action.