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décembre 2017

Avant les JO d’hiver, un autre regard sur l’olympisme : le portfolio de Raymond Depardon

En 1985 est né Reporters sans frontières (RSF) avec un statut consultatif auprès de l’Organisation des Nations Unies, de l’Unesco, du Conseil de l’Europe et de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). RSF est une organisation indépendante basée à Paris. Afin de garder cette indépendance, elle publie régulièrement des albums photos dont le dernier, consacré aux photos de Raymond Depardon, vient de paraître.

Photo : RSF

Reporters sans frontières a des sections à l’étranger, ses bureaux dans dix villes, dont Bruxelles, Washington DC, Berlin, Tunis, Rio, Stockholm, et son réseau de correspondants dans 130 pays lui confèrent une forte capacité de mobilisation et d’interpellation, ainsi qu’une influence sur le terrain comme dans les ministères et les enceintes où sont rédigées les normes sur la presse et Internet. Elle vient de publier un nouveau album de photos en soutien à ses activités dans le monde entier dans le cadre de la collection d’album « Cent photos pour la liberté de la presse dans le monde ».

Depuis leur (re)création, les JO sont
 à la fois une célébration du sport et un miroir de la géopolitique. C’est ce mariage spectaculaire qu’illustre le portfolio inédit des images
 « olympiques » de Raymond Depardon. Photographe empathique, il traite avec la même passion l’ordinaire et l’exceptionnel. À Tokyo, en 1964, à Grenoble en 1970 ou à Montréal en 1976, il capte la joie et l’effort sur les pistes, les tapis ou les bassins comme le suspense ou la liesse dans les tribunes. Le voici aussi témoin de la grande Histoire. Le poing levé des athlètes afro-américains
à Mexico en 1968, la silhouette cagoulée d’un preneur d’otages à Munich en 1972, la placidité satisfaite de Leonid Brejnev à Moscou en 1980 : tous ceux qui, pour le meilleur ou pour le pire, ont participé à la grande geste olympique sont saisis dans son magnifique noir et blanc.

Exacerbée au long du XXe siècle par les totalitarismes et les guerres, la diffusion d’informations fabriquées ou manipulées pour influencer peuples et individus prend aujourd’hui de nouvelles formes. Fake news, désinformation, et autres « faits alternatifs », élaborés pour servir des stratégies politiques et économiques, sont accélérés et démultipliés par la puissance des réseaux Internet. Face à ce « bourrage de crâne 2.0 » qui n’hésite pas s’il le faut à s’abriter derrière la liberté d’expression, que peuvent les journalistes, censés être les propagateurs du vrai et du véritable ?

Plus d’infos sur les albums RSF

« El Presidente », le triller politique de l’Argentin Santiago Mitre sélectionné à Cannes en mai dernier

Au cours d’un sommet rassemblant l’ensemble des chefs d’état latino-américains dans un hôtel luxueux et isolé de la Cordillère des Andes, Hernán Blanco, le président argentin, est rattrapé par une affaire de corruption impliquant sa fille. Alors qu’il se démène pour échapper au scandale qui menace sa carrière et sa famille, il doit aussi se battre pour des intérêts politiques et économiques à l’échelle d’un continent. Interprété par Ricardo Darín, à qui le réalisateur avait déjà pensé dès l’écriture du scénario, El Presidente était proposé dans la section « Un certain regard » à Cannes cette année.

Photo : El Presidente dossier de presse

On sait que Ricardo Darín est sans doute le meilleur acteur latino-américain. Il a joué de nombreux rôles de méchants au cours de sa carrière, mais le public le voit toujours comme le gentil de l’histoire. Il incarne à merveille le président argentin qui réunit des hommes et des femmes politiques qui se prennent pour des dieux, alors qu’ils ne sont que de petits insectes au milieu de l’immensité des Andes. L’hôtel où va se dérouler aussi un drame personnel nous fait penser à Shining de Kubrick (1980). Mais ce film n’a peut-être pas la force et l’originalité qu’avait Dolores Fonzi dans Paulina présenté il y a deux ans par ce réalisateur doué. L’interprétation est au sommet avec autour de Ricardo Darín, Dolores Fonzi, Elena Ayala (La piel que habito d’Almodovar), Daniel Gimenez Cacho (vu dans La Zona), Alfredo Castro et Paulina García (La Fiancée du désert).

Le réalisateur Santiago Mitre revient sur l’origine du projet El Presidente : « Mes deux précédents films avaient déjà trait à la politique : El Estudiante était un récit d’apprentissage politique, et Paulina évoquait l’engagement politique d’une jeune femme dont la vie était bouleversée par un événement tragique. J’ai souhaité aller encore plus loin avec El Presidente et faire le portrait d’une figure politique majeure, d’un homme dont la politique est le métier. J’avais envie de confronter sa vie publique et sa vie privée, de montrer l’homme derrière le politicien. Par ailleurs, mon père a longtemps travaillé pour le Mercosur, de fait il a beaucoup fréquenté ces sommets internationaux qui réunissent les puissants de ce monde. D’où l’idée d’inscrire le récit dans un tel sommet quelque part en Amérique latine. En revanche, je ne voulais pas faire un thriller politique. Nous avons choisi, avec Mariano Llinás mon coscénariste, d’amener le récit vers plus d’étrangeté, d’installer un climat proche du fantastique tout en étant ancré dans le réel.

D’une certaine manière, le politique a toujours quelque chose d’inquiétant, d’énigmatique. Il m’a paru intéressant de travailler le politique à partir d’une entrée différente. Généralement, quand on parle des politiques, on fait plutôt des thrillers ; ici, j’avais envie d’aborder le politique à travers des éléments fantastiques. Il faut savoir que je me sens héritier de la tradition de la littérature fantastique qui est extrêmement forte en Argentine. Le fantastique me paraissait donc être une très bonne manière d’apporter de l’étrangeté et de l’inquiétude dans ce milieu du pouvoir. Mes inspirations ont été autant Polanski que Kubrick ou Julio Cortazar. »

Si El Presidente est très réaliste dans son intrigue principale, « il faut dire que le film est à 100 % de la fiction, que ce soit les faits ou les personnages », confie Santiago Mitre. Évidemment, le réalisateur a fait des recherches, particulièrement sur tout ce qui pouvait concerner les détails organisationnels des sommets. Du reste, le propre père du cinéaste travaille depuis de nombreuses années pour des organisations internationales, ce qui fait qu’il y a eu beaucoup de conversations à table où il a pu entendre parler de tout ce monde-là. À voir à partir du 3 janvier prochain.

Alain LIATARD

Voir la bande annonce de El Presidente

Le retour de la droite au Chili : Sebastián Piñera remporte les élections présidentielles

La solide victoire (54 % des voix) du milliardaire Sebastián Piñera, dimanche 17 décembre au second tour des élections présidentielles au Chili, était prévisible. Même si on s’attendait à un scrutin plus serré, ce qui avait suscité dans les secteurs de gauche un timide espoir de l’emporter. Il est le premier président de droite à avoir gouverné le pays après la fin de la dictature en 2010. Il a donc battu son concurrent de centre-gauche Alejandro Guillier (45,43 %), un ancien journaliste soutenu par la coalition sortante, qui a reconnu une « défaite douloureuse ».

Photo : Sebastian Piñera/TN

Sebastian Piñera, dixième fortune du Chili, s’est notamment enrichi en développant le système des cartes de crédit dans le pays dans les années 80. Il prépare donc son retour au palais présidentiel de la Moneda depuis qu’il a quitté le pouvoir en 2014, laissant la place à la socialiste Michelle Bachelet. Cette élection renoue avec l’alternance politique entre ces deux gouvernants. Michelle Bachelet, qui termine son mandat en mars prochain, avait dirigé le pays entre 2006 et 2010.

En n’appelant pas explicitement à voter pour Alejandro Guillier, le Frente Amplio (la gauche insoumise chilienne) de Beatriz Sánchez a certainement démobilisé une partie de ses sympathisants. L’abstentionnisme fut historique. Les derniers sondages montraient les deux candidats Alejandro Guillier et Sebastian Piñera au coude-à-coude. Cela explique seulement en partie que le pays ait pu voter aussi massivement – plus de 54% – pour un conservateur qui n’a même pas l’avantage de la nouveauté, puisqu’il avait terminé son précédent mandat avec un indice de popularité très bas. Mais les explications sont diverses.

Ce changement politique confirme le tournant libéral de la région, amorcé par l’Argentine avec l’arrivée du conservateur Mauricio Macri à la Casa Rosada. Tous les pays d’Amérique du sud s’éloignent les uns après les autres de la gauche révolutionnaire ou sociale-démocrate. Le Chili le fait un an après son voisin argentin. La gauche régionale a trahi les espoirs des peuples, la corruption et l’ineptie des gouvernements du Honduras, de l’Équateur, du Pérou, secoués par une crise politique, sans parler de la gravissime situation du Venezuela, sont en train de créer un climat de crainte parmi les peuples de la région et parmi les classes moyennes chiliennes.

Sur le plan national au Chili, depuis le retour de la démocratie en 1989, c’est le centre gauche (démocratie chrétienne inclue) qui a dominé le paysage politique. La DC, qui a présenté son propre candidat, a essuyé un échec retentissant. Michelle Bachelet, qui a eu deux fois l’occasion de résoudre les problèmes du Chili, a déçu. Les Chiliens ont cru en Bachelet en 2013, parce qu’elle était considérée comme une personne honnête et capable de faire les réformes nécessaires, tout en maintenant la croissance économique. Elle avait promis la gratuité des études supérieures, un système de santé et de retraites plus juste. Or la santé, l’éducation supérieure et les retraites sont toujours aussi privées et les Chiliens endettés se battent difficilement pour s’en sortir. À la fin de son actuel mandat, elle a réussi des réformes emblématiques, sur l’avortement (limité) notamment.

L’ancien président Ricardo Lagos a fait une dure critique de la Nueva Mayoría après l’échec d’Alejandro Guillier dans une entrevue au journal espagnol El País. À propos des réformes lancées par Michelle Bachelet, il a regretté les erreurs sur la politique fiscale, la lenteur du parlement dans la loi sur l’éducation. Les gens se disent : « quatre ans sont passés et on est toujours au stade de la discussion ».

Aujourd’hui, le Chili initie un nouveau processus. La présidence n’aura pas la majorité législative donc elle devra savoir négocier avec la nouvelle opposition. Sebastian Piñera, conscient de ce handicap, a même modifié un peu son programme, promettant de développer la gratuité dans l’enseignement supérieur, alors qu’il s’y était opposé de nombreuses fois dans le passé. Il dit qu’il ne va supprimer les réformes de Bachelet mais qu’il insistera sur la croissance.

Piñera, un ingénieur diplômé d’un doctorat à Harvard, propose dans son programme de réduire les impôts des entreprises pour relancer la croissance, de lancer un plan pour l’inversion dans des nouvelles infrastructures et de créer 600 000 emplois. En fait, cette élection est la victoire de ceux qui souhaitent d’abord la croissance avant la justice sociale. La bonne nouvelle pour le futur président, c’est que le cuivre, dont le prix avait chuté, repart désormais à la hausse, laissant augurer une croissance économique bien meilleure que le 1,4 % de cette année.

Et enfin, la social-démocratie chilienne souffre de la même maladie mondiale, son modèle semble essoufflé. En ce qui concerne la présidente Bachelet, elle a confirmé l’envoi de son projet de Nouvelle Constitution, qui comprend aussi une nouvelle disposition sur la population indigène, avant la fin de son mandat.

Olga BARRY

Accusé de corruption, le président de la République du Pérou, Pedro Pablo Kuczynski, évite la destitution 

Les ravages de la corruption de la firme brésilienne Odebrecht en Amérique latine atteignent les plus hauts niveaux des États : le président du Pérou, Pedro Pablo Kuczynski aurait reçu des millions de dollars pour favoriser la firme Odebrecht dans de grands chantiers d’infrastructures. Une procédure de destitution a été lancée contre lui par une opposition fujimoriste elle-même soupçonnée. Tous les présidents péruviens sont-ils impliqués ? Le Congrès a finalement rejeté la destitution.

Photo : Pedro Pablo Kuczynski/Topsi.com

Odebrecht, le grand corrupteur

Dans le cadre du scandale de corruption Odebrecht-Petrobras au Brésil, il apparait que cette entreprise BTP a corrompu de (très) hauts fonctionnaires dans une douzaine de pays latino-américains. Cette entreprise payait des pots-de-vin généreux à ces fonctionnaires pour qu’ils lui octroient de juteux contrats pour la construction d’infrastructures telles que routes et ponts. Le président de cette entreprise, Marcelo Odebrecht, a été arrêté au Brésil et condamné à 19 ans de prison. Pour diminuer sa peine, il a, dans le cadre d’une loi dite du « délateur récompensé », fait des révélations fracassantes mettant en cause des dizaines de fonctionnaires latino-américains. Les quatre derniers présidents péruviens ainsi qu’une candidate aux élections présidentielles de 2011, sont impliqués.

Pour sauver sa peau, Jorge Barata dit tout

Directeur exécutif de Odebrecht au Pérou depuis 12 ans, le Brésilien Jorge Barata a d’abord fait des aveux détaillés aux juges de son pays, puis à des juges péruviens qui se sont déplacés au Brésil. M. Barata a dit que Odebrecht avait donné des pots-de-vin à deux anciens présidents : 3 millions de dollars pour la campagne électorale de Ollanta Humala en 2011 (élu) et 20 millions au président Alejandro Toledo pour obtenir le contrat de la Route Interocéanique qui doit relier la côte Atlantique du Brésil à la côte Pacifique du Pérou. Il avoue aussi avoir financé la campagne électorale 2011 de la candidate Keiko Fujimori à hauteur de 500 000 dollars (battue aux élections), avoir engagé l’ex président Alan García comme conférencier grassement payé suivi d’un pot-de-vin de 8 millions lié à la construction de la Ligne 1 du métro, et 4,8 millions au président Pedro Pablo Kuczynsi (connu comme «PPK») lorsqu’il était ministre de l’Economie du président Alejandro Toledo.

Un président acculé à la destitution

Les documents montrent que Odebrecht versait alors au ministre Kuczynski l’argent sur les comptes de deux entreprises : l’une, Westfield Capital, dont « PPK » était seul propriétaire ; l’autre, First Capital, appartenait à Gerardo Sepúlveda, un ami chilien du président dont l’entreprise était domiciliée à la même adresse que Westfield à Miami ! La corruption concerne plus particulièrement la construction de la Route Interocéanique, le dossier dit IIRSA. Une procédure de destitution a été lancée début décembre contre M. Kuzcynski par l’opposition menée par Keiko Fujimori, fille de l’ex-dictateur Alberto Fujimori. Le fujimorisme est lui-même visé par des accusations de corruption, raison pour laquelle il cherche à faire tomber le gouvernement, forcer des élections qu’il estime (probablement avec raison) pouvoir gagner et ainsi se mettre à l’abri de poursuites. Légalement, si M. Kuczynski est destitué par le Congrès, il est remplacé par le vice-président Martín Vizcarra, actuel ambassadeur au Canada (on dit qu’il est déjà en train de faire ses bagages !) jusqu’en 2021. Mais le fujimorisme fera tout pour provoquer de nouvelles élections présidentielles et sauver le parti et son chef Keiko Fujimori de problèmes judiciaires pour corruption.

Le Congrès vote contre la destitution

Ce jeudi 21 décembre, en une session marathon de plusieurs heures, le président Kuczynski a basé sa défense sur un avertissement : « Le fujimorisme organise un coup d’État ». De fait, Keiko Fujimori a prévenu qu’en cas d’élections et de victoire de son parti, elle remplacerait les membres de la Cour suprême et du Conseil constitutionnel par des gens à elle, de manière à contrôler tous les rouages de l’Etat. Plutôt que de répondre aux accusations de conflit d’intérêt dans ses rapports avec Odebrecht, M. Kuczynski a insisté sur « les intentions golpistes du fujimorisme qui annoncent une nouvelle dictature… » Plusieurs députés des partis de gauche (Front Elargi et Mouvement Nouvelle gauche) ont déclaré : « Nous sommes contre la corruption du président mais aussi contre le golpisme fujimoriste ». Le message a été entendu : 79 voix pour la destitution, 19 contre et 21 abstentions. Il en fallait 87. PPK restera président avec tous ses millions… La corruption a décidément bien pourri la politique en Amérique latine.

Jac FORTON

« Milagro Sala, l’étincelle d’un peuple » : une enquête signée Alicia Dujovne Ortiz

Milagro Sala, la prisonnière politique la plus célèbre d’Argentine, est enfermée de façon arbitraire depuis 2015. L’émotion au niveau international est très grande. Amnesty international, l’ONU, la Commission interaméricaine des droits de l’homme ont réagi. Un peu comme Elena Poniatowska au Mexique, elle aussi romancière et femme engagée, Alicia Dujovne Ortiz, romancière argentine qui réside en France, 78 ans, a décidé au printemps dernier d’aller voir par elle-même ce qui en est.

Photo : éd. des femmes ­– Antoinette Fouque

Milagro Sala, une sorte de sainte Thérèse d’Avila, qui n’hésitait pas à jouer elle-même de la truelle avec ses sœurs religieuses pour leur construire un couvent, est l’activité en personne, elle ne tient pas en place : elle veut que tout avance très vite et sa volonté s’impose à tous, de ses camarades de lutte jusqu’au président Kirchner. Femme politiquement engagée, elle a une obsession : aider les démunis et les jeunes en danger à émerger autant que possible de leur misère quotidienne. Dans la région de Jujuy, les Indiens sont pauvres et les pauvres sont indiens (indigènes, dit-on là-bas, un mot connoté négativement en France qui est au contraire le mot politiquement correct en Argentine), la cause indienne s’avère naturellement politique. Une des forces de Milagro Sala, outre sa vitalité, est d’avoir assimilé ces deux aspects de sa lutte sans en privilégier un.

On commence, dans un quartier défavorisé, par nettoyer un terrain vague, on y sert chaque jour un peu de riz au lait, aidé par quelques jeunes délinquants inoccupés, et on finit par construire avec eux sinon une ville, du moins un quartier entier. Devant de telles réalisations, la haine qui se manifeste contre la « meneuse » ne peut s’expliquer que par le racisme envers les Indiens. L’information locale, verrouillée par les autorités locales, rien que des Blancs aisés, n’aide en rien à montrer la réalité, bien au contraire, elle la déforme avec cynisme. En suivant Alicia, on fait connaissance avec les différents interlocuteurs qu’elle va rencontrer chez eux ou sur leur lieu d’activité, et découvrir, avec des surprises et beaucoup d’émotions, comment s’est tissée l’histoire modeste et imposante de Milagro Sala, de son groupe et de ses réalisations.

Même si un Français reste perplexe devant les nuances, incompréhensibles pour nous, du péronisme et devant celles parfois obscures de la spiritualité indienne, il a accès à ces jeux politiques et religieux grâce au naturel du style d’Alicia Dujovne Ortiz, parfaite dans son rôle de passeuse. D’ailleurs la traductrice a bien su éclairer un public français par ses notes claires et complètes.

Ce n’est pas une hagiographie qui nous est proposée, l’enquêtrice donne la parole aux sceptiques et aux opposants, et elle a raison : on a vraiment l’impression à la fin de connaître personnellement Milagro, avec son autoritarisme probablement inévitable dans sa situation, qui contrebalance son énergie intarissable. Souvent l’auteure compare Milagro à Eva Perón : un même goût de partager, un même amour du pouvoir, une même générosité, un même besoin d’être reconnue, une même énergie.

Qu’est-ce qu’un écrivain engagé ? Il y a le genre primaire, plutôt brut et souvent efficace. Il y a le genre plus subtil, qui prend le temps d’analyser sans mettre de côté ses convictions. Alicia Dujovne Ortiz est de ceux-là : ce qu’elle montre est concret, prosaïque, pourrait-on penser au premier abord, mais elle y ajoute la distance, la hauteur, l’honnêteté, qui font qu’on ne peut qu’être convaincus.

Christian ROINAT

Milagro Sala, l’étincelle d’un peuple de Alicia Dujovne Ortiz, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne-Charlotte Chasset, préface de Adolfo Pérez Esquivel, éd. des femmes ­– Antoinette Fouque, 270 p., 12 €.

 

Visite en Italie et en Espagne du nouveau président équatorien Lenín Moreno

Le président Équatorien Lenín Moreno a effectué ce week-end sa première visite officielle hors du continent américain, depuis sa prise de pouvoir en mai dernier. Après avoir visité l’Italie et le Vatican, il s’est rendu en Espagne, où il a rencontré le roi Felipe VI et le président Mariano Rajoy et a rendu hommage aux quelques 400 000 Équatoriens vivant en Espagne, pour leur contribution à la prospérité espagnole et au développement du pays.

Photo : Casa de S.M. el Rey/Borja Fotógrafo

Les deux dirigeants ont voulu, durant cette visite, souligner les relations amicales qui unissent actuellement les deux pays, par la signature de deux accords bilatéraux. Le premier est un Traité d’Assistance Judiciaire en Matière Pénale, et le second un Memorandum d’Entente entre le Ministère de la Santé Publique Équatorien et le Ministère de l’Hygiène, Services Sociaux et Égalité Espagnol pour promouvoir les programmes d’investigation et d’évaluation de technologies sanitaires. Dans les jours précédents, un autre accord avait été signé entre le Ministère du Développement et celui des Transports et Travaux Publics « pour établir le transfert de connaissance et technologie pour définir un modèle de gestion des aéroports, des ports et des routes ».

Lenín Moreno a également obtenu du président espagnol la garantie qu’il apportera son soutien au projet d’exonération de VISA des citoyens équatoriens dans l’espace Schengen ; une mesure déjà approuvée par l’Union Européenne pour la Colombie et le Pérou. Lenín Moreno a d’autre part appelé les industriels européens à investir en Équateur, en soulignant son désir d’impulser la diversification de l’économie et d’améliorer la productivité, tout en facilitant les procédures administratives et en favorisant la lutte contre la corruption. L’épouse du président Lenín Moreno, Rocío González, a quant à elle inauguré lundi 18 décembre le premier Centre Culturel Équatorien qui a ouvert ses portes à Madrid avec l’exposition « Artesano-Artista », une représentation des principales techniques artistiques du pays.

Cette visite a eu lieu alors que l’Équateur traverse une grave crise politique, déjà évoquée dans nos pages ici et , à laquelle Lenín Moreno n’a pas manqué de faire allusion durant sa visite en Espagne. Il a mentionné la condamnation à six ans de prison du vice-président Jorge Glas pour corruption, en assurant que celle-ci marquait l’autonomie de la justice dans son pays. Cependant, il a déploré qu’au même moment, son prédécesseur Rafael Correa ait porté plainte contre le pays, – par l’intermédiaire de l’ex-chancelier Ricardo Patiño – à l’Organisation des États Américains pour « modification constitutionnelle », ce à quoi Lenín Moreno a répondu dans une annonce publique : « Le monde entier peut venir et constater que nous sommes en train d’approfondir notre démocratie, d’en consolider les institutions et de réconcilier le pays entier ».

Léa JAILLARD

« Chili Actuel : Gouverner et résister dans une société néolibérale » : nouvelle recherche en sciences sociales

Le titre de cet ouvrage pourrait laisser penser qu’il ne concerne que les Chiliens et tous ceux qui s’intéressent à ce pays de l’Amérique Latine. En vérité, ce livre s’adresse à tous ceux qui sont concernés par les ravages causés par le néolibéralisme dans le monde. Car le Chili est bel et bien un laboratoire où le néolibéralisme mène des expériences qui, par suite, pourront servir dans le monde entier. Ce livre trouve son point de départ dans un colloque qui a eu lieu à Grenoble en 2013 : Chili actuel. Gouverner et résister dans une société néolibérale (1998-2013).

Photo : L’Harmattan

Ce livre est la preuve que la recherche universitaire en sciences sociales peut, tout en poursuivant un idéal d’objectivité, éviter la neutralité axiologique. Les recherches qui nous sont présentées nous éclairent sur les logiques du néolibéralisme et en même temps donnent à voir les possibles failles, les brèches, qui permettent d’y résister. Ainsi, il ressort de la lecture de ce livre que, malgré le fait que le néolibéralisme au Chili a envahi tous les domaines de la société, sans exception, il y a des signes de révolte, des formes de résistance qui se font jour, et donc, qu’on peut considérer qu’il n’est pas une fatalité, que l’on peut et que l’on doit y résister. 

Le système néolibéral a été imposé au Chili de manière sanglante par la dictature des militaires inaugurée par le coup d’État de 1973, dont le général Pinochet est la figure emblématique. Pour cela, elle a détruit les syndicats et les partis politiques. Ensuite, la dictature a modifié ad hoc la loi du travail de sorte à laisser le champ libre aux politiques néolibérales. Avec le départ de Pinochet et l’arrivée des gouvernements de la Concertation (centre-gauche), on aurait pu espérer que les choses allaient changer. Hélas, il n’a pas fallu longtemps pour s’apercevoir que tous ces espoirs étaient mal placés : tous les gouvernements post-dictature de 1990 à nos jours ont poursuivi, voire intensifié les politiques néolibérales. « Ces coalitions gouvernementales sont notamment accusées d’avoir prolongé et approfondi les programmes de privatisation et de marchandisation des services publics (éducation, santé, système de retraites, ressources et énergies, code du travail, etc.) et multiplié les traités de libre-échange. » (p. 13) 

Dans la première partie de l’ouvrage intitulée « Résistances collectives au gouvernement néolibéral », le syndicalisme est analysé. Il apparaît qu’il a perdu beaucoup de son importance si on le compare avec la période avant le coup d’État. Cependant, des signes d’une renaissance sont perceptibles. Dans cette section sont aussi analysés les mouvements qui ont surgi à la suite des catastrophes de 2010 et 2014 : tremblements de terre, tsunami et incendie de Valparaíso. Il s’agit surtout du mouvement des pobladores.

Il faut remarquer le troisième chapitre, consacré à la résistance mapuche, car il est vrai que ce peuple résiste depuis l’époque de la dictature – en vérité depuis l’arrivée des espagnols ! – et il a sans doute été le seul groupe qui se soit opposé de manière résolue aux politiques néolibérales. Les gouvernements post-dictature, pour essayer de contrecarrer son action, lui ont appliqué les lois antiterroristes de Pinochet ; plusieurs de leurs dirigeants sont actuellement en détention. Le quatrième est également très intéressant car il analyse ce qui souvent fait défaut dans l’analyse politique : il s’intéresse aux émotions, et ici, celles du mouvement étudiant. L’article s’interroge sur la question du passage de la contestation à l’acte violent.

La deuxième partie du livre est consacrée aux subjectivités et aux identités. Sont analysées les résistances développées par les travailleurs intérimaires et précaires, en sous-traitance. Il ressort de ces analyses que la demande la plus importante des travailleurs précaires du secteur forestier est la reconnaissance : la reconnaissance de leur humanité. Ce point doit être souligné car il montre de manière décisive que dans la logique néolibérale, il n’y a plus d’hommes : il y a seulement des marchandises.

Dans cette section est aussi analysée l’image des femmes dans la littérature à partir de deux romans : El Desierto (2005) de Carlos Franz, et Trinidad (2007) de Jorge Baradit. Il est surtout question ici de la mémoire, surtout de la période de la dictature, et de la manière dont celle-ci a tenté de ramener les femmes à leur « rôle ancestral » et aussi de briser leurs tentatives d’émancipation qui ont vu le jour pendant la période de l’Unité Populaire. La ville de Santiago, ville néolibérale globale, y est analysée du point de vue de la mobilité : comment les gens conçoivent leur déplacement et les transports à Santiago. Il est notamment question du Transantiago.

La troisième partie s’intéresse aux logiques néolibérales dans l’action publique. Un premier chapitre dresse le portrait du Parti Socialiste chilien d’aujourd’hui ; un parti qui semble avoir abandonné toute perspective émancipatrice et a succombé aux sirènes néolibérales. Un chapitre est notamment consacré à la question du genre ou plutôt comment les politiques actuelles, menées par les gouvernements post-dictature, ont dilué la question du genre en lui ôtant tout le potentiel contestataire. Dans cette partie de l’ouvrage, il y a également un article très intéressant sur le système scolaire imposé par le système néolibéral. Dans cette étude, il est montré comment le système rend les élèves en difficulté seuls responsables de leur propre échec, comme si la réussite ou l’échec du processus éducatif était de leur seul ressort. Enfin, un dernier chapitre s’intéresse au projet HydroAysén. Ce projet finalement abandonné (définitivement ?) en 2015, menace de catastrophe écologique et sociale la région d’Aysén, la Patagonie.

Le livre se termine avec une postface due à Sergio Grez Toso où celui-ci soutient que la seule manière de sortir de la spirale néolibérale est la convocation d’une Assemblée Constituante. Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle de novembre 2017, qui donnent à Beatriz Sánchez Muñoz du Frente Amplio 20,27 % des voix, est à ce titre encourageant, car elle est arrivée en troisième position, déjouant tous les pronostics ; elle suit de très près le candidat de la « gauche » au pouvoir, Alejandro Guillier, qui est arrivé deuxième avec 22,70 %.

Plusieurs contributions sont en espagnol, ce qui doit être souligné car dans le domaine scientifique, c’est plutôt rare, étant donné l’impérialisme de la langue anglaise. Il faut certes étudier le néolibéralisme, mais il faut surtout le combattre. En lisant ce livre, on peut affirmer que bien le comprendre, c’est déjà une manière de résister.

Eduardo P. LOBOS

Antoine Faure, Franck Gaudichaud, Maria Cosette Godoy H., Fabiola Miranda P. et René Jara R. (dir.), Chili Actuel : Gouverner et résister dans une société néolibérale, L’Harmattan, 2017, 280 p.

Malgré la mobilisation de la rue, les députés approuvent la réforme des retraites en Argentine

Le Parlement argentin a adopté le très controversé projet de loi sur les retraites. La réforme, qui prévoit de réduire l’augmentation des pensions et de repousser l’âge de départ à la retraite, est destinée à faire 5 milliards d’euros d’économie. France 24 dresse un bilan de cette mobilisation et revient sur le contenu de cette réforme.

Photo : Americaeconomia.com

La forte mobilisation dans la rue n’y aura rien fait. Le gouvernement argentin de centre-droit est parvenu, mardi 19 décembre, à faire adopter au Parlement la très controversée réforme du système de retraite. Les députés de Cambiemos, la coalition au pouvoir, ont obtenu 128 voix en faveur du projet de loi, 116 ont voté contre et deux se sont abstenus. Destinée à réduire le déficit budgétaire de 5 milliards d’euros par an, la réforme prévoit de réduire l’augmentation des pensions, en l’indexant sur l’indice officiel mesurant l’inflation, et de repousser l’âge de départ à la retraite de 65 à 70 ans pour les hommes et de 60 à 63 ans pour les femmes. Le chef du gouvernement, Marcos Peña défend cette réforme, assurant que les retraités n’y perdront pas en pouvoir d’achat.

Au pouvoir depuis fin 2015 et net vainqueur des législatives partielles d’octobre, le président de centre-droit, Mauricio Macri, tenait à cette réforme pour assainir la situation budgétaire de la troisième économie d’Amérique latine. Il envisage deux autres réformes polémiques : une réforme du Code du travail et une autre fiscale. « Le vote, ce n’est pas la fin de l’histoire. Ce qui s’est passé aujourd’hui, c’est le point de départ, le début d’une résistance pacifique », a déclaré Agustin Rossi, le président du groupe parlementaire Front pour la victoire (FPV, gauche), de l’ex-présidente Cristina Kirchner. « C’est une arnaque aux retraites et à ceux qui touchent des allocations », a réagi Axel Kicillof, ancien ministre de l’Économie.

Lundi, alors que les députés examinaient le texte, des manifestants incontrôlés ont déclenché de violents incidents entre la police et des participants à la manifestation. Des dizaines de manifestants et policiers ont été blessés. Les forces de l’ordre ont interpellé des dizaines de casseurs. La plupart des contestataires, rassemblés à l’appel de syndicats et de partis politiques d’opposition, ont manifesté pacifiquement, mais plusieurs centaines de casseurs ont défié les forces de l’ordre en leur jetant des pierres avant le début de la marche devant le parlement.

Les échauffourées ont duré quatre heures. La police antiémeutes a tiré des balles en caoutchouc et du gaz lacrymogène, après avoir éprouvé des difficultés à éloigner les manifestants les plus déterminés. Les protestataires dispersés ont laissé derrière eux de nombreux dégâts. La place du Congrès et les rues environnantes étaient jonchées de pierres, de débris, de cartouches tirées par la police, ainsi que de parois de protection de chantiers qui avaient été arrachées et incendiées.

D’après France 24

Tournée en Europe pour dénoncer le régime autoritaire de Nicolas Maduro au Venezuela

Des représentants de l’opposition vénézuélienne ont entamé une tournée de sensibilisation en Europe. Après le Luxembourg et l’Allemagne, place à la France. L’Essentiel s’est intéressé à la venue en France de Patricia Gutiérrez de Ceballos, épouse du chef du parti d’opposition, qui se bat contre la dérive autoritaire au Venezuela.

Photo : Patricia Gutiérrez de Ceballos/Ultima Hora

Elle redoute les représailles quand elle rentrera au Venezuela, mais pas question pour Patricia Gutiérrez de Ceballos de garder le silence : « Nous continuerons de dénoncer à la face du monde ce qui se passe dans notre pays », affirme, déterminée, l’épouse de l’opposant politique emprisonné Daniel Ceballos. La maire sortante de San Cristóbal (ouest), 34 ans, a débuté une tournée européenne visant à appeler à un « soutien international » face à la crise politique et économique que connaît son pays gouverné par Nicolas Maduro.

Elle est arrivée en France lundi après être passée au Luxembourg et en Allemagne. Avec Antonio Ledezma, qui a reçu le prix Sakharov pour la liberté de conscience et l’opposition vénézuélienne le 26 octobre dernier, décerné par le Parlement européen, Patricia Gutiérrez était effectivement de passage au Grand-Duché en fin de semaine passée où elle a été reçue à la Chambre, à l’hôtel de ville de la capitale, au Palais grand-ducal puis à la Maison de l’Union européenne.

« Depuis trois ans et neuf mois, ma famille vit une injustice », déclare cette mère de trois jeunes enfants en dénonçant les conditions « inhumaines » de détention de son mari. Accusé d’incitation à la violence lors de manifestations contre le gouvernement qui avaient fait 43 morts et des centaines de blessés, Daniel Ceballos, chef du parti d’opposition « Volonté populaire », avait été condamné à douze mois de prison. Mais il demeure détenu à ce jour.

Patricia Gutiérrez a été reçue lundi à la mairie de Paris. Ce qu’elle espère, c’est un entretien avec le président Emmanuel Macron qui, fin août, avait qualifié le régime de Nicolas Maduro de « dictature ». En prévision des présidentielles de 2018, Gutiérrez insiste sur la nécessité d’avoir « des observateurs internationaux avant, pendant et après le processus ».

D’après L’Essentiel

Adoption d’une loi controversée sur la sécurité intérieure au Mexique

Le parlement mexicain vient d’adopter une loi sur la Sécurité Intérieure ce 15 décembre, malgré l’opinion de la société civile mexicaine et des organismes internationaux qui se sont prononcés contre. Cette loi polémique offre un cadre légal à la présence de l’armée dans les rues du pays avec l’autorisation légitime d’utiliser la force dans les tâches de sécurité publique.

Photo : Cuarto Oscuro/El Proceso

Le pouvoir exécutif peut ordonner le déploiement de forces armées de façon unilatérale, sans aucun contrepoids. Pourtant, il a été démontré au cours des dix dernières années que cette stratégie ne permet pas d’améliorer la sécurité publique. Au contraire, cela a généré de graves cas de torture, de féminicides, d’assassinats, de déplacements forcés, de disparitions et de multiples exécutions extrajudiciaires. Il faut comprendre la gravité de cette initiative impulsée par le PRI, il faut comprendre le contenu de cette loi et les conséquences qu’elle pourrait engendrer une fois qu’elle sera mise à exécution.

La présence active de l’armée sur la voie publique, ce n’est pas quelque chose de nouveau au Mexique. Pour illustrer la problématique de cette loi, on peut revenir quelques années en arrière avec l’exemple de l’utilisation des forces armées dans la lutte contre le trafic de drogue. En 2006, le président Felipe Calderón a mobilisé l’armée dans sa guerre contre le trafic de stupéfiants, dans le but d’affronter les cartels au nord du pays. Cette offensive militaire a donc engendré une énorme vague de violence jamais vue dans le pays, avec plus de 196 000 homicides et 30 000 disparitions, selon les chiffres officiels qui ne prennent pas en compte les cas non résolus, reflet de l’impunité existante à tous les niveaux de la société.

Toutes les fois où le gouvernement a eu recours à l’armée, celle-ci n’a pas permis une diminution de la violence. Au contraire, nombreuses violations des droits de l’homme et des actes violents ont été commis par les militaires. L’ initiative est considérée comme une somme de vire-langues remplis de concepts juridiques peu claires et vagues. Et ils n’indiquent aucun cadre régulateur pour le déploiement des forces armées, c’est-à-dire que la loi ne précise pas comment les actions de la police, de l’armée ou de la marine vont être orientées dans leurs tâches quotidiennes. La loi ne régule pas l’intervention de l’armée mais elle lui attribue le droit d’exercer les tâches de la police fédérale. Les forces armées seront assujetties au pouvoir exécutif, c’est-à-dire que le président pourra ordonner l’intervention des forces armées à n’importe quel moment ou dans n’importe quel endroit du pays, lorsque des « menaces à la sécurité intérieure » sont identifiées, et que les capacités des forces fédérales et locales sont considérées insuffisantes pour y faire face.

D’autre part, il n’y aura pas de contrôles pour vérifier le respect des droits humains ; le texte indique que ceux-ci seront « respectés » mais il n’y a aucune précision sur la manière dont ils le seront. Les forces fédérales comme les forces militaires pourront intervenir contre des protestations sociales si celles-ci ne sont pas considérées comme pacifiques. Cela ouvre la voie à l’usage de la force publique, incluant la force létale. C’est aussi une attaque contre la transparence : toute l’information sur les mesures de sécurité sera confidentielle. Et les forces militaires comme fédérales auront accès au développement des activités d’intelligence en matière de sécurité.

L’ imprécision et l’amplitude dans la rédaction de la Loi de Sécurité Intérieure ouvre la porte pour que les Forces Armées, la Marine, la Force Aérienne et toute force de sécurité publique fédérale puissent mener des enquêtes et réaliser des actions de surveillance de la population par « toute méthode de collecte d’informations », sans aucune restriction ou limitation que ce soit. La société civile mexicaine s’est prononcée rapidement face à cette menace gouvernementale via la création de la campagne Seguridad Sin Guerra, un collectif d’organisations sociales qui exigent aux députés et aux sénateurs du pays de voter contre cette initiative qui cherche à « consolider la militarisation du pays ». Les activistes demandent un retrait progressif des forces armées et un renforcement de la police fédérale, par la mise en place des conditions de paix et non de guerre.

Des organismes internationaux, des journalistes, des intellectuels, des artistes, et des millions de voix de la société civile sont fermement opposés à cette loi. Une dizaine d’organisations internationales ont même constitué une coalition pour documenter et suivre l’approbation de cette loi qui, selon un de leurs communiqués, implique un grave recul pour la nation et un risque de connaître des niveaux de violence contre les droits humains sans précédents, en ouvrant la voie à la répression sous prétexte de maintenir l’ordre et la sécurité.

Ce n’est pas une solution, alertent l’ONU, la CIDH et la CNDH. Ces organismes internationaux affirment que l’approbation de cette loi est inquiétante et ne répond pas aux problèmes actuels du pays. « L’ intervention des forces armées en matière de sécurité n’a pas contribué à améliorer la situation du pays. Bien au contraire, elle a aggravé des problèmes déjà existants tels que la disparition de personnes, la torture, les mauvais traitements et les exécutions extrajudiciaires », a communiqué l’ONU.

Cette décision historique montre la profonde crise institutionnelle existante dans le pays. « Tout ce qui est voulu, c’est la permission de tuer », reprochent les citoyens qui ont manifesté dans les rues. Il est de la plus grande importance que l’État mexicain opte pour la mise en place de conditions de paix, et pas de guerre, pour résoudre l’actuelle crise. Le collectif Seguridad Sin Guerra exige du président Peña Nieto d’exercer son droit de veto sur la loi pour qu’elle soit suspendue et mise à discussion dans des espaces de dialogue.

Karla RODRIGUEZ

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