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Équateur

Sortie de crise en Équateur : éteindre un incendie social avec de l’essence (subventionnée)

Le 13 octobre, après onze jours de manifestations et de répressions sans précédents, signait la fin du mouvement populaire dans les rues de Quito. Le bilan est lourd : 8 morts (chiffre provisoire), 1300 blessés et plus de 1000 arrestations.

Photo : Open democracy

Le 2 octobre, le président équatorien Lenín Moreno annonça une série de mesures socio-économiques suivant les « conseils » du Fond Monétaire International qui, en échange, octroyait au gouvernement un prêt de 4200 millions de dollars. Une mesure en particulier a mis le feu aux poudres, le décret 883, visant à supprimer les subsides publics à l’essence. Le gouvernement se réfugie derrière l’argument de la forte contrebande de combustible mais cette mesure est jugée inacceptable pour les classes moyennes et populaires du pays andin, qui y voit la goutte faisant déborder le vase des inégalités.

S’en suit une mobilisation citoyenne inédite depuis plus de 15 ans dans les rues de Quito. Le mouvement, composé de syndicats, d’organisations étudiantes, féministes et paysannes, est mené par le CONAIE (Confédération de nations indigènes en Equateur). La réponse gouvernementale sera immédiate : Moreno déménage son administration à Guayaquil et instaure un couvre-feu national ainsi que l’état d’urgence, laissant aux forces armées la responsabilité d’endiguer le mouvement populaire. Ces mobilisations citoyennes sont largement diffusées sur les réseaux sociaux et les médias internationaux, en contraste avec la légère couverture médiatique nationale, orientant ses reportages sur les dégâts engendrés par les manifestations en y distillant une bonne dose de racisme. Quant au gouvernement Moreno, il tente de marginaliser immédiatement les évènements criant à une instrumentalisation politique de son principal opposant, Rafael Correa, visant à déstabiliser le pays.

Le dimanche 13 octobre, Lenín Moreno accepte de se réunir, de façon séparée, avec les dirigeants indigènes et les syndicalistes afin de trouver une sortie de crise. Le décret 883 est abrogé, maigre victoire pour un mouvement qui s’opposait à l’ensemble du « paquetazo » du FMI. Les coupes budgétaires, les privatisations ainsi que les mesures de « flexibilisation » du marché du travail ne seront, à aucun moment, remis en cause. Il aura fallu huit morts pour en arriver là. 

Le gouvernement Moreno, soutenu par seulement 15% des votants, reste donc en place, une déception pour une grande partie de la population équatorienne. La clameur sociale est balisée à la simple question du combustible. Ce constat infantilise la mobilisation sociale de la population équatorienne qui lors de ces jours de lutte, s’est organisée afin de créer les fameux « corredores de paz » (couloirs de paix) pour évacuer et soigner ses victimes et où de nombreux débats furent mis sur pied par des assemblées citoyennes.

Les évènements survenus à Quito sont forcément à mettre en parallèle avec les images de ces derniers jours des manifestations au Chili et à Haïti, convoquées pour les mêmes raisons, liées au transport et au coût de la vie. À ces protestations sont apportées les mêmes réponses de la part des États : répression, état d’urgence et distillation de la peur. C’est un échec pour ces gouvernements qui n’arrivent pas à utiliser les institutions démocratiques (les décrets passés en Équateur ne sont pas discutés et votés par l’Assemblée nationale) pour créer un dialogue et passe inexorablement par les outils coercitifs de l’État. Ces dernières semaines en Amérique latine mettent en lumière l’aggravation des inégalités dans la région et une absence totale de remise en question du néolibéralisme par ses dirigeants, qui s’évertuent à vouloir éteindre un incendie avec du combustible…

Romain DROOG

L’Équateur de Lenín Moreno subit une crise politique qui ne finit pas de s’aggraver

Le mardi 1er octobre, le président équatorien Lenín Moreno annonce par télévision et par radio la décision de l’exécutif de retirer les subventions sur les carburants. Cela déclenche instantanément une réponse d’extrême mécontentement au sein de plusieurs groupes sociaux du pays. Jusqu’au moment où les manifestations et protestations deviennent exponentiellement plus violentes. La situation mène le Président à déclarer l’état d’urgence, mesure qui peut durer constitutionnellement jusqu’à 30 jours et qui permet au Président d’employer les forces armées et policières, d’établir des zones de sécurité et de censurer la presse.

Photo : Teller Report

L’Équateur a une riche histoire de mécontentement auprès de mesures de hausses des prix des carburants. En 1997, Abdala Bucaram instaure des mesures économiques dont la hausse des prix du gaz et de l’essence, ce qui aboutit en grèves et soulèvements sociaux notamment des membres de la Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur (CONAIE) et le Président finit par être renversé. Trois ans après, le Président Jamil Mahuad, après une grave crise économique, met en place des mesures comme la hausse des prix des carburants et la congélation pendant un an de dépôts bancaires de plus de deux millions de Sucres (environ 500 USD à l’époque), ce qui mena à sa destitution un jour après avoir décrété la dollarisation le 21 janvier 2000 avec des mobilisations encore une fois de la CONAIE. Puis, en 2005, la situation se répète avec Lucio Gutiérrez qui est destitué après des soulèvements causés par plusieurs scandales et la hausse des prix des carburants en 2003, toujours avec le support de la CONAIE. Depuis 1996, aucun Président équatorien n’a réussi à finir son mandat, à l’exception de Rafael Correa (2007 – 2017).

En 2017, Lenín Moreno est élu avec l’appui de Rafael Correa mais se distance de son mouvement rapidement. Selon les mots de Moreno, il hérite d’un État plongé dans les dettes et mal géré. En février 2019, le gouvernement équatorien passe un accord avec le Fonds monétaire international (FMI) pour des crédits d’une somme de 4 209 millions de dollars. Le premier octobre, Moreno annonce six nouvelles mesures économiques, dont l’élimination ou réduction des droits de douane sur des matériaux agricoles, l’augmentation de 15 dollars en aides financières qui toucheront 300 000 familles, et notamment la « libération des prix de l’essence et du gazole », c’est-à-dire l’élimination des subventions de la part de l’État sur ces produits, qui dépense environ 1,3 milliards de dollars par an pour ces subventions. L’essence appelée Extra passerait de 1,85 $ à 2,40 $, et le Diesel, de 1,03 $ à 2,30 $. Comme l’histoire l’indique, ces mesures ont été accueillies de manière très négative par les différentes sphères sociales équatoriennes.

Les manifestations commencent à avoir lieu le lendemain même de l’annonce du Président. Les protestations sont conduites par les secteurs du transport, les indigènes et les étudiants qui accusent le gouvernement de faire un paquetazo [1]. On plaide que l’élimination de ces subventions équivaut à une augmentation du prix du panier moyen, ce qui, dans un pays où le salaire minimum est de 394 $ (environ 358 €), représente un impact significatif.

Entre le 2 octobre et le jour de cette édition, les protestations ont augmenté en intensité et en violence. La capitale Quito devient progressivement un champ de bataille, avec déjà des morts comme résultat des confrontations entre manifestants et forces de l’ordre. Le jeudi 3 octobre, Moreno déclare dans tout le pays l’état d’urgence, comme réponse à la violence et au vandalisme enregistré dans la capitale. Ceci veut dire que le président peut employer la police et l’armée, peut censurer la presse et peut établir des zones de sécurité. Tout au long de la semaine, l’armée s’est mobilisée vers Quito et on a pu voir des soldats dans des voitures blindées dans les rues du centre historique. Tout de même, les manifestants ont déjà pu s’emparer d’une de ces voitures, à laquelle ils ont mis le feu. Des voies tout autour du pays sont bloquées par les manifestants, tout comme les voies d’accès au sud de Quito sont bloquées par la police à cause de la marche des indigènes qui viennent du centre-sud de la cordillère. La CONAIE annonce que le nombre d’indigènes qui se mobilisent est de 20 000.

On compte, au vendredi 4 octobre, 21 policiers blessés et 277 personnes arrêtées pour des actes de vandalisme, selon le ministre de la Défense, Oswaldo Jarrín. La nuit du 7 octobre, le Palais législatif et l’immeuble du Contrôleur de l’État ont déclaré qu’il y a eu des tentatives d’entrée afin d’endommager les locaux. Le Président, la même nuit du 7 octobre, a informé le pays qu’il se trouvait à Guayaquil et qu’il déménage le siège du gouvernement dans cette ville en disant que « ceci n’est pas une manifestation sociale de mécontentement face à une décision du gouvernement, mais que les pillages et la violence montrent qu’il y a une intention politique organisée pour déstabiliser le gouvernement, rompre l’ordre constitué, rompre l’ordre démocratique ». Il accuse, de plus, Rafael Correa d’agiter les masses qui seraient, selon lui, financées par Correa et ses acolytes avec l’argent qu’ils auraient volé.

Édition : On compte au 10 octobre une augmentation des confrontations violentes après que les manifestants indigènes ont pris le Palais législatif. Des universités proches au centre de Quito ont commencé à héberger les manifestants indigènes, notamment des femmes, des enfants, des gens âgés et des blessés. La nuit du mercredi 9 octobre, la Police nationale a lancé des lacrimogènes sur les espaces d’aide humanitaire et qui se qualifient comme « non-partidaires ». De plus, Lenín Moreno instaure le 12 octobre un couvre-feu sur tout le territoire national toute la journée et une militarisation de la ville de Quito. D’autre part, l’immeuble du Contrôleur de l’État, où se trouvent tous les documents des procès de corruption du gouvernement de Correa, a subit des incendies. Au moment de cette édition, le gouvernement et les groupes indigènes ont commencé des dialogues et on a proposé d’abroger le décret 883 et le remplacer avec un nouveau décret, après que Moreno se réunisse avec les dirigeants de la CONAIE le 13 octobre.

Nicolás BONILLA CLAVIJO


[1] Hausse des prix des produits basiques de la part du gouvernement.

Le président de l’Équateur, Lenín Moreno, en visite en France, en Italie et aux Pays-Bas

Lenín Moreno, le président équatorien, rend visite à plusieurs pays européens afin d’accroître les investissements pour la création de nouveaux emplois équatoriens. Le jeudi 11 juillet, le chef d’État équatorien s’est entretenu avec le président français Emmanuel Macron et le secrétaire général de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), José Ángel Gurría, au Palais de l’Élysée.

Photo : El Telegrafo

D’après un communiqué du secrétariat de communication de la présidence, le voyage de Lenín Moreno s’est déroulé du 8 au 14 juillet 2019, avec au programme, la rencontre des plus hautes autorités françaises, italiennes et néerlandaises. Moreno était accompagné de son épouse Rocío González, présidente du programme d’aide sociale appelé « Plan Toda una Vida », du Chancelier José Valencia, du ministre du commerce extérieur Iván Ontaneda, ainsi que de leurs secrétaires respectifs Juan Sebastián Roldán ,José Augusto Briones et Eduardo Khalifé

Mardi 9, le président a donné une conférence académique à Rome et a rencontré le lendemain, son homologue italien, Sergio Mattarella. Dans le même temps, son épouse a rendu visite à une école de design et de mode afin d’établir une coopération entre celle-ci et un groupe d’artisans équatoriens. Elle s’est également rendue aux jardins du Vatican où une mosaïque représentant la Vierge de Quinche était présentée par des artistes équatoriens. En outre, une visite à l’hôpital pédiatrique « Bambino Gesú » était prévue à Rome pour des accords de coopération au profit d’enfants équatoriens handicapés ou souffrant de maladies graves.

Le jeudi 11 juillet, le chef d’État équatorien s’est entretenu avec le président français Emmanuel Macron et le secrétaire général de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), José Ángel Gurría, au Palais de l’Élysée. L’Équateur étant confronté à des problèmes financiers qui l’ont amené à une dette extérieure élevée, ces échanges visaient à accroitre l’économie du pays. L’investissement étranger en Équateur a atteint 1 407,7 millions de dollars en 2018 contre 618,9 millions en 2017. En 2018, l’Italie a investi 12,7 millions de dollars, la France 27,9 millions, et les Pays-Bas près de 187,5 millions.

Le périple du chef d’État équatorien s’est achevé vendredi 12 juillet dans le cadre d’une réunion avec les souverains des Pays-Bas Willem-Alexander et Máxima Zorreguieta. Le secrétariat général de communication de la présidence a d’ailleurs constaté un raffermissement significatif de ses rapports avec l’Europe depuis l’entrée en vigueur de l’accord commercial multipartite avec l’Union Européenne, auquel l’Équateur a adhéré en novembre 2016. Cette démarche a grandement favorisé l’économie du pays, augmentant les exportations de l’Équateur vers l’UE de 12 % en 2017 et de 2 % en 2018 (hors pétrole).

Andrea RICO

Des millions de dollars de pots-de-vin menacent le crédit du président équatorien

Deux ans tout juste après son élection, comme un reflet de symétrie opposée au scandale du «Riz vert» qui touche son adversaire et ex-président Rafael Correa, Lenín Moreno et ses proches sont impliqués dans l’affaire INA Corporation, une entreprise offshore enregistrée au Belize en mars 2012. Ce qu’on appelle «le lobby de la famille Moreno», dont l’un des actionnaires principaux était le frère du président, rappelle la promesse de s’attaquer à la corruption après les élections de mai 2017.

Photo : Alterhéros

Irina, Karina et Cristina, ce sont les prénoms des trois filles de Lenín Moreno à l’origine de l’acronyme de l’entreprise INA Investment Corporation. Cette fâcheuse affaire remonte à 2009 : alors qu’il était vice-président de Rafael Correa, M. Moreno avait organisé plusieurs rendez-vous crépusculaires pour Xavier Carmigniani, son ami proche lié à la vente d’armes, au trafic d’influence et à d’autres activités illicites. L’adjudication d’un contrat avec la compagnie Coca Codo Sinclair, pour la réalisation du plus important projet d’infrastructure publique de l’histoire de l’Équateur –d’un montant d’environ trois mille milliards de dollars– a sans doute été sa plus grande réussite.

Xavier Carmigniani agissait ainsi comme lobbyiste. Il recevait des pots-de-vin des entreprises, parmi lesquelles la Chinoise Sinohydro, et reversait ensuite une partie à Moreno sur un compte ouvert à la Balboa Bank au Panama, via l’entreprise écran INA Investment Corporation. Selon les estimations, Carmigniani aurait ainsi amassé une fortune personnelle supérieure à vingt millions de dollars… Et Moreno ? C’est ce sur quoi la justice est en train d’enquêter.

L’existence de cette société a été mise en lumière en 2015, lors d’une transaction d’argent faite par l’épouse de Carmigniani. Cette année-là, confiant jusqu’à la fatuité en l’impunité du pouvoir, María Patiño a acheté à Genève, avec le compte d’INA Investment, des meubles et d’autres biens de luxe pour Rocío González de Moreno, l’épouse de l’actuel président et première dame de l’Équateur !

Par la suite, depuis les enquêtes ouvertes en 2015, Edwin Moreno, le frère du président, a demandé que son nom soit rayé de la liste des actionnaires d’INA Investiment. Et en avril dernier, la justice équatorienne a décidé de mener des enquêtes supplémentaires, cette fois contre Lenín Moreno.

C’est dans cette ambiance politique délétère que des dizaines de milliers d’Équatoriens sont descendus dans les rues pour exprimer leur colère. Depuis un mois, les manifestants sont excédés par ces scandales à répétition et la clémence excessive du système, mais aussi par la reprise des négociations avec le FMI et la livraison du fondateur de WikiLeaks Julian Assange aux autorités britanniques. Une situation sociale qui s’est nettement dégradée à la suite de l’annonce des privatisations des entreprises publiques, et surtout par la perte des droits des travailleurs à cause de la restructuration de l’État. 320 000 emplois ont été créés entre juin 2017 et mars 2019. Cependant, sur la même période, le chômage a touché un demi-million de personnes.

En même temps, l’opposition menée par l’ex-président Rafael Correa, dont l’entourage est actuellement impliqué dans l’affaire du «Riz vert»[1], se montre ragaillardie par l’association présumée du président avec la société INA Papers. «Ils cachent par tous les moyens l’une des affaires les plus graves de l’histoire du pays. Je n’ai jamais vu autant de preuves, et c’est l’un des cas de corruption les plus cyniques, parce qu’un type,  après sa trahison, a passé deux ans à parler de la lutte contre la corruption», a rappelé Correa, et il ajoute : «Moreno doit aller en prison et anticiper les élections.»

À présent, la prochaine élection présidentielle de 2021 est en effet devenue l’enjeu politique du combat déclaré entre l’ex-chef de l’État M. Correa (2007-2017) et Lenín Moreno, qui a été son vice-président entre 2007 et 2013. Rappelons que la rupture entre les anciens alliés du parti Alianza País a eu lieu lorsque Moreno, une fois élu président, a proposé un référendum constitutionnel pour limiter le nombre de mandats présidentiels, empêchant ainsi Correa de se représenter aux élections de son pays. Toutefois, ce dernier envisage la possibilité de participer en tant que vice-président d’un candidat fantôme, à l’instar de son ex-collègue argentine Cristina Kirchner.

Lenín Moreno, quant à lui, a dardé sans hésitation les fers de la prison contre son ennemi juré lors d’un entretien accordé à BBC Mundo en avril dernier : «En Équateur, nous avons une justice autonome et indépendante, qui a déterminé l’ordre de prison contre M. Correa […] C’est là qu’il devrait être à cause des maux et des blessures qu’il a laissés sur la dignité des Équatoriens et surtout son économie.» De son côté, Correa se considère victime de persécution politique, et il dénonce ce qu’il appelle le «Plan Condor 2», à savoir le virage à droite dans plusieurs pays du Cône Sud, comme une sorte de complot orchestré par les États-Unis afin de détruire «tout ce qui renvoie au progressisme […] comme cela a été fait au Brésil avec le Parti ouvrier, en Argentine contre Cristina Kirchner…».

Comme on peut le constater, les deux camps s’affrontent et on ne sait pas très bien ce qu’il va en sortir. Au milieu, le peuple équatorien se trouve pris en étau entre la soif de revanche de R. Correa, qui se tient pour exclu du jeu, et les intérêts particuliers de L. Moreno. Dans cette situation cornélienne, on voit difficilement cesser la colère des manifestants contre les cachalots de la politique qui détiennent le record de plongée dans les zones sombres des grands fonds, où ils mènent une vie exubérante et où la lumière de la justice pénètre difficilement.

À ce propos, ne manquons pas de citer une pépite de M. Correa qui, dans le même élan dénonciateur et fort de son expérience, a lâché ces paroles péremptoires qui expliquent les procès judiciaires en cours, justifient les décades de comptabilités secrètes et invitent à accepter avec résignation l’impunité historique qui gouverne l’Amérique latine : «il est inévitable, quand on a dix ou douze ans de pouvoir, d’avoir des cas de corruption».

Eduardo UGOLINI


[1] Lire l’article «L’affaire « Riz vert » a un goût amer pour l’entourage de l’ex-président équatorien Rafael Correa».

L’affaire «Riz Vert» a un goût amer pour l’entourage de l’ex-président équatorien Rafael Correa

Les procédures judiciaires en cours impliquent l’ex-juge et conseiller de Rafael Correa, Pamela Martinez, et son assistante Laura Teran Betancourt, dans le cadre de l’instruction fiscale en matière de corruption, de trafic d’influence et d’association illicite. Caisse noire – financements occultes – entreprisse Odebrecht, c’est l’accablante trilogie qui pèse sur le Conseil électoral national (CNE) après la dénonce des «contributions» pour les campagnes présidentielles de Rafael Correa en 2013 et 2014.

Photo : Keystone

La détention préventive de Pamela Martinez et de son assistante a été ordonnée le dimanche 5 mai, à la suite d’un rapport publié par les médias La Fontaine et Mil Hojas. Mme Martinez est soupçonnée d’avoir «géré et partagé» une partie des financements illicites, dont 4, 6 millions de dollars en espèces et plusieurs millions par le truchement de factures de campagne. Selon Fernando Villavicencio, l’un des journalistes chargés de l’enquête, le parti politique Alianza Pais aurait reçu au total 11, 6 millions de dollars en tant que «dons volontaires». Dans ce début de l’affaire «Riz vert» aux conséquences incalculables, les impliqués affirment fermement avoir tout ignoré de ses pratiques et que les informations apportées au bureau du Procureur étaient «fausses». Pour sa part, leur avocat, Gustavo Garcia, a dit qu’il ferait appel «parce que les conditions requises n’auraient pas été remplies». Entre temps, P. Martinez et Laura T. Betancourt ont été transférés au Centre de réhabilitation social de femmes de Latacunga, à Cotopaxi.

C’est le site Mil Hojas qui a mis en lumière, le 2 mai, l’existence de «dons volontaires» avec la révélation d’un courrier électronique reçu par Pamela Martinez. Ce courrier contenait un document intitulé «Recette du riz vert 502», mais au lieu d’une explication sur la manière de préparer un risotto très savoureux, il s’agissait des sommes d’argent versées par plusieurs entreprises, parmi lesquelles la tentaculaire Brésilienne Odebrecht

Rappelons qu’ Odebrecht, premier groupe de BTP de toute l’Amérique latine, est devenu tristement célèbre ces dernières années à cause de ses liens, trop serrés, avec des dirigeants de tous les horizons politiques, dont beaucoup se trouvent aujourd’hui sous l’œil de la justice. Dans le cas de l’Équateur, son représentant Geraldo Pereira de Saouza apparaît dans un échange de mails, avec Pamela Martinez et Laura T. Betancourt, qui attestent d’une étroite relation, donnant au procureur un nouvel élément de conviction dans la cause.

Parmi les perquisitions ordonnées par les juges, dont sept immeubles situés à Quito et à Guayaquil, figure le bureau de l’ex-secrétaire juridique de M. Correa, Alexis Mera qui a assisté à l’audience de formulation des charges dans les tribunaux de Quito, ainsi que l’Avocat général Diana Salazar et Ivonne Proaño, coordinatrice de l’Unité de transparence et lutte contre la corruption et le blanchissement d’argent.

Dans un communiqué officiel, les magistrats indiquèrent que, entre 2013 et 2014, les deux femmes misent en examen «auraient administré et transféré de fonds à travers d’un inextricable système de collecte d’argent en espèces et de factures fictives». Mais les défenseurs de P. Martinez réfutent les charges retenues, ainsi que la prison préventive pendant les 90 jours de la durée de l’investigation, car ils considèrent que la procédure légale n’a pas été respectée. 

En effet, les avocats Edgar Molina et Gustavo Garcia accusent les magistrats de se prononcer sur la seule base des courriers diffamatoires, dont la justice n’a pas établi leur origine. En outre, G. Molina a expliqué que ces courriers ont été obtenus de façon illégale, par la presse, et non sur ordre d’un juge comme cela aurait dû se faire*. Par conséquent, il a qualifié la situation comme un «État d’opinion de Facebook». 

Désormais, si les soupçons de la justice sont avérés, si le scandale des financements de la campagne présidentielle de M. Correa gagne en ampleur, la question qu’on se pose est de savoir qui donnait les ordres à Pamela Martinez. Pour le journaliste Fernando Villavicencio, il n’y a pas de doute, c’est Correa lui-même le patron : dans un entretien à la radio, Villavicencio a déclaré qu’il possède des «documents qui montrent la responsabilité de l’ex-président, parce que Martinez était son assistante, et qu’elle n’était pas autorisée à agir de façon autonome.» 

Par ailleurs, les soupçons de cette association illicite planent sur M. Correa depuis le 11 mars 2017. Ce jour-là, c’était la première fois que le nom de Martinez fut évoqué en relation à cette affaire par Pedro Delgado. L’ex-président de la Banque Centrale équatorienne, et évadé de la justice, avait assuré sur Twitter, depuis Miami, que Mme Martinez était chargée d’administrer l’argent versé par les entreprises lors de la campagne de 2013, et que tout était orchestré sous l’ordre explicite de Rafael Correa.

Eduardo UGOLINI

*Cependant, l’année dernière au Pérou, après la crise politiquedéclenchéepar la démission du président Pedro Pablo Kuczynski (à la suite duscandalede corruption lié àl’entreprisse Odebrecht), c’est grâce à la presse qu’ont été révélés des nouveauxcas de corruption au sein du Conseil National de la Magistrature, l’organisme chargé de nommer et de destituer les juges et les procureurs.

Le groupe des 12 pays latino-américains suit de près la crise vénézuélienne

Le Groupe de Lima est un organisme multilatéral créé à la suite de la déclaration de Lima du 8 août 2017. Depuis cette date, à chaque rencontre du groupe, des représentants de pays américains se réunissent afin d’établir une sortie pacifique de la crise du Venezuela. Lors d’une nouvelle conférence du groupe de Lima, le procès de rétablissement démocratique et de la cessation de l’usurpation a débuté. À cette occasion, les gouvernements de l’Argentine, du Brésil, du Canada, du Chili, de la Colombie, du Costa Rica, du Guatemala, du Honduras, du Panama, du Paraguay, du Pérou et du Venezuela se sont exprimés. 

Photo : Prodavinci

Les chefs d’État de ces 12 pays d’Amérique réaffirment leur soutien complet aux actions entreprises ces derniers jours par le peuple vénézuélien. C’est sous la direction du Président intérimaire Juan Guaidó que ses actions naissent, afin de rétablir l’état de droit dans la République bolivarienne du Venezuela. Des actions qui seront amenées de manière pacifique et qui seront aussi conforment aux normes constitutionnelles. Ces représentants encouragent également Juan Guaidó à poursuivre ses efforts. Pa railleurs, ils condamnent fermement la répression du régime illégitime et dictatorial de Nicolás Maduro qui a de nouveau causé tant de morts, de blessés et de détenus. À cet égard, ils déplorent la désignation de Gustavo González López en tête du Service bolivarien d’intelligence nationale (Sebin), symbole de la violation systématique des droits de l’homme perpétrés par ce régime et qui s’ajoutent aux crimes présumés contre l’humanité par le Procureur de la Cour pénale internationale.

Dans la suite de leurs discours, ils exigent le plein respect à la vie, à l’intégrité et à la liberté de tous les Vénézuéliens, du Président intérimaire Juan Guaidó et de tous les dirigeants des forces politiques démocratiques. Parallèlement, ils réclament le rétablissement des droits politiques et constitutionnels du vice-président de l’Assemblée nationale (AN) Edgar Zambrano et de tous les membres de cette Assemblée, ainsi que la libération immédiate des prisonniers politiques.

En outre, ils exhortent les membres de la Force armée nationale bolivarienne (FANB) à s’acquitter de leurs obligations constitutionnelles au service de la Nation. Ils demandent aussi aux membres de la Cour suprême de justice de cesser leur complicité avec le régime illégitime. Finalement, ils décident de convoquer le Groupe de contact international (GCI) pour une réunion urgente réunissant les représentants des deux groupes afin de chercher une convergence vers le rétablissement de la démocratie au Venezuela. Ils encouragent aussi les autres membres de la communauté internationale, engagés dans cet effort, à s’associer à l’ensemble pour atteindre cet objectif.

Les 12 représentants des gouvernements ne s’arrêtent pas là dans leurs réclamations et expriment leur consentement pour l’appel à la Conférence internationale en faveur de la démocratie au Venezuela. Celle-ci aura lieu à Lima, au mois de juillet, avec la participation de tous les États soutenant le retour de la démocratie dans ce pays. En parallèle, tous soulignent la réalisation du séminaire au Chili, au mois de juillet, au sujet de la transition démocratique auquel participent des dirigeants démocrates vénézuéliens. Plus tard, ils exhortent la communauté internationale, les Nations unies et leur secrétaire général à adopter des mesures claires de protection visant à réduire les conséquences de la crise humanitaire dont sont victimes les Vénézuéliens, et dont la responsabilité d’une telle crise revient exclusivement au régime illégitime de Nicolás Maduro. De ce fait, ils exhortent aussi la communauté internationale et les Nations unies à renforcer la coopération avec les pays hôtes afin d’accueillir l’exode de Vénézuéliens.

À la fin de la conférence, ils continuèrent par réitérer leur appel à la Russie, à la Turquie et à tous ces pays qui soutiennent encore le régime illégitime de Nicolás Maduro pour contribuer au processus de transition démocratique. Le groupe de Lima décide aussi de prendre les mesures nécessaires afin de permettre à Cuba de participer à la recherche d’une solution à la crise du Venezuela. Le groupe affirme aussi vouloir coopérer avec les mécanismes internationaux pour la lutte contre la corruption, le trafic de drogue, le blanchiment d’argent et d’autres délits en vue de combattre la commission de ce type de crimes par les membres du régime illégitime de Nicolás Maduro.

Les représentants du groupe continuèrent par exprimer leur profonde préoccupation devant la menace que représente la protection du régime illégitime de Nicolás Maduro face aux groupes terroristes opérant sur le territoire colombien. À cet égard, ils rejettent toute tentative de déstabilisation de l’institution colombienne, de toute atteinte à la vie et à l’intégrité du président Ivan Duque ainsi que de toute atteinte à la sécurité régionale. Pour terminer leur discussion, ils décident de poursuivre en session permanente et d’organiser la prochaine réunion dans la ville de Guatemala. Ils conclurent en encourageant le peuple vénézuélien à persévérer en luttant, le rétablissement de la démocratie. Enfin, ils expriment reconnaître le courage et le patriotisme des membres des forces armées qui ont soutenu Juan Guaidó dans cette étape cruciale. 

D’après CNN Español
Traduit par Andrea Rico 

Les indiens Waorani d’Équateur remportent une victoire contre les entreprises pétrolières

Les indiens Waorani d’Amazonie en Équateur ont remporté vendredi 26 avril une victoire judiciaire historique contre les entreprises pétrolières. Après deux semaines de délibérations, pour donner suite à leur plainte en justice, le tribunal pénal de Puyo, de la région amazonienne au centre de l’Équateur, a décidé d’accepter le recours des indigènes contre le projet du gouvernement. Celui d’ouvrir 1800 km2 de leur territoire à l’exploitation d’hydrocarbures.

Photo : CRE Satelitl

Cette décision est d’autant plus importante qu’elle pourrait constituer un précédent pour d’autres zones de gisements dans le pays sur des terres indigènes. La demande fut présentée par seize communautés. Les juges et la présidente du tribunal Pilar Araujo ont déterminé en première instance que cette exploitation représentait une atteinte au droit constitutionnel des peuples à l’autodétermination. Ces peuples devront être préalablement consultés de manière claire et précise chaque fois qu’un projet d’exploitation de ressources non renouvelables serait envisagé sur leur territoire. Le tribunal a enjoint en conséquence l’État de mener une nouvelle consultation publique conforme aux exigences de la Cour interaméricaine des droits de l’homme, dont le siège est à San José du Costa Rica.

Ce jugement va faire l’objet évident d’un appel des ministères concernés, ceux de l’Énergie et de l’Environnement, ainsi que du ministère public et de la Cour d’appel de la province de Pastaza. Pour l’heure, c’est une première étape qui a été franchie et gagnée.

La réaction du gouvernement

Le gouvernement affirme avoir réalisé en 2012 une consultation au cours du gouvernement de l’ancien président Rafael Correa. Les Waorani soutiennent quant à eux que celle-ci ne s’est pas faite dans les règles. Les fonctionnaires de l’État sont arrivés à ce moment-là par un petit avion avec des agapes et promesses alléchantes obtenant l’accord des populations grâce à des arguments trompeurs.

L’État «ne nous a pas consultés en bonne et due forme, il a fait une simple visite d’une demi-heure», a indiqué l’avocate Yajaira Curipallo, déléguée de la Defensoría del Pueblo en Pastaza, qui avait soutenu la demande des natifs. Elle a ajouté qu’en 2012 «les représentants du gouvernement sont venus chez nous pour nous proposer santé, éducation, des logements et d’autres bénéfices, mais nous ne savions pas qu’il s’agissait de nous convaincre d’accepter l’exploitation pétrolière sur nos terres. Notre territoire est sain, propre, non pollué. Nous, Pikenanis (les sages waorani), n’accepterons jamais la vente de nos terres à l’industrie pétrolière».

Les Waorani sont environ 5000 et possèdent 800 000 hectares environ de la jungle de Pastaza, Napo et Orellana, une petite partie du bassin amazonien équatorien. Ils vivent de la chasse, de la pêche et de la collecte des fruits. La loi reconnaît la souveraineté de leurs terres ancestrales, mais l’État maintient la propriété du sous-sol, comme c’est souvent le cas dans les pays ayant une population indigène. Les Waorani se considèrent comme les gardiens de la forêt amazonienne, qui couvre plusieurs provinces de l’Est de l’Équateur.

Un précédent

Tel que mentionné plus haut, l’État peut faire appel à cette décision de justice, mais cette résolution judiciaire historique risque de marquer un précédent et de faire jurisprudence. Lorsque les Waorani ont appris la nouvelle de leur victoire, ils sont sortis manifester leur joie dans les rues de Puyo célébrant ainsi une décision qui leur permettra de garder encore ce qu’ils considèrent comme le dernier morceau de territoire dans son état original. Au cours de leur marche, ils scandaient : «La jungle ne se vend pas, la jungle on la protège» ou «Oui à l’eau, non au pétrole».

Il faut savoir cependant que l’exploitation du pétrole est, depuis les années 1970 en particulier, l’un des piliers de l’économie équatorienne. Cette exploitation a laissé des traces de destruction de l’environnement sur des vastes superficies, sur des sources d’eau devenues contaminées, des montagnes de déchets ainsi que la disparition de la faune. Mais l’exploitation du sous-sol date depuis plus longtemps, comme cela est le cas dans la localité de Nemompare qui a adopté le nom de la multinationale pétrolière européenne implantée depuis près d’un siècle dans l’État de Pastaza, devenue ainsi un symbole de la pénétration des activités d’extraction en Amazonie.

Le jugement constitue«un précédent important pour l’Amazonie», a déclaré l’avocate des plaignants Lina Maria Espinosa, qui a estimé que d’autres peuples de la région pourraient suivre l’exemple des Waorani. Lances et flèches empoisonnées sont toujours à portée de main pour faire face à l’envahisseur. Mais cette fois, les indiens Waoranis d’Équateur comptent sur la justice. Pour l’heure, le combat se livre devant la justice, mais l’histoire des Waorani est traversée d’épisodes violents qui font craindre leur réaction. Des entreprises forestières, qui avaient recouru à l’usage d’armes pour exploiter une partie de leur territoire, ont été la cible des lances des Waorani. Dans ces territoires vivent également d’autres ethnies et leurs conflits se règlent aussi parfois dans la violence.

Un des Indiens plaignants, l’ancien Waorani Memo Yahuiga Ahua Api, devant la Cour provinciale de Pastaza, a dit : «Mes ancêtres défendaient la jungle avec des lances contre les envahisseurs, ils les tuaient. Moi, je suis venu me défendre avec des mots.»

Les Waorani ont remporté une première bataille, mais la suite de cette affaire risque d’être longue et périlleuse, car le pétrole représente pour l’Équateur le principal produit d’exportation et génère environ 30% des revenus de l’État. Les avocats du gouvernement ont déjà présenté leur demande en appel. Cette décision empêche au moins, pendant le processus judiciaire, l’exploitation de l’or noir.

Olga BARRY

Julian Assange, fondateur de WikiLeaks, a été arrêté à l’ambassade d’Équateur à Londres

Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, a été arrêté ce jeudi 11 avril à l’ambassade d’Équateur à Londres où il se réfugie depuis 2012. La justice britannique l’a déclaré coupable d’avoir violé les conditions de sa liberté provisoire. Il se voit aussi confronté à une demande d’extradition des États-Unis.

Photo : Victoria Jones

Le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, a été arrêté le jeudi 11 avril à Londres par Scotland Yard, concluant brusquement les sept ans de refuge dans l’ambassade équatorienne de Grande-Bretagne. Des vidéos ont révélé comment Scotland Yard sortait un Assange de longue barbe blanche de l’ambassade. 

Le gouvernement équatorien a suspendu la citoyenneté octroyée à Assange en 2017 et lui a révoqué l’asile, permettant aux policiers britanniques de pénétrer dans l’ambassade. À travers son compte Twitter, l’actuel président de l’Équateur Lenín Moreno a annoncé : «L’Équateur a décidé souverainement de retirer l’asile diplomatique à Julian Assange pour avoir violé à plusieurs reprises des conventions internationales et le protocole de cohabitation.»

L’expulsion de Julian Assange de l’ambassade d’Équateur est à la fois une histoire de perte de confiance entre les deux comme le reflet d’un tournant politique du pays andin. Le gouvernement de l’ancien président a interdit à Assange de s’immiscer dans des affaires de politique extérieure, condition qu’il n’a pas respectée. De plus, il y a eu une diffusion de photos, vidéos et conversations privées de l’actuel président équatorien par WikiLeaks. Quelques jours après, la plateforme de diffusion de documents confidentiels a donné des pistes qui indiquaient que le président Moreno allait bientôt retirer la protection diplomatique donnée par son prédécesseur Rafael Correaet qu’un accord entre le Royaume-Uni et l’Équateur autorisant l’arrestation d’Assange était en cours. 

«La patience de l’Équateur est arrivée à sa limite», a déclaré Moreno, soulignant les activités irrégulières d’Assange et défendant la retraite d’asile comme décision souveraine. La Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques précise qu’une intervention des forces de l’ordre du pays hôte est possible «avec le consentement du chef de la mission», soit ce qui s’est passé ce jeudi. Le 11 avril, l’Équateur a laissé les policiers britanniques accéder à l’ambassade.

Malgré les fortes déclarations du président contre Assange, le dirigeant a garanti avoir fait un compromis avec le Royaume-Uni pour que celui-ci ne puisse pas être extradé dans un pays où il pourrait faire face à la peine de mort.

Le service de police métropolitain de Londres a indiqué qu’Assange était détenu «dans un commissariat du centre de Londres où il restera, avant d’être mené au tribunal de Westminster Magistrates’ Court dès que possible». Il a été arrêté par la police de Londres par un mandat délivré en juin 2012 par la justice britannique pour non-présentation au tribunal, mais aussi en vertu d’une demande d’extradition américaine pour «piratage informatique» en collaboration avec Chelsea Manning. Avoir arrêté Assange ouvre une nouvelle porte pour les investigations concernant l’interférence de l a Russie dans les élections présidentielles américaines de 2016, affaire où ce dernier s’est vu involucré.

L’arrestation de Julian Assange a déclenché de fortes réactions de différents acteurs. Le Rapporteur spécial sur la torture des Nations unies, Nils Melzer, s’était dit alarmé par les informations selon lesquelles une arrestation était imminente et que, s’il était extradé, M. Assange pourrait être exposé à «un risque réel de graves violations de ses droits de l’homme, notamment sa liberté d’expression, son droit à un procès équitable et l’interdiction des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants». L’ancien président équatorien, Rafael Correa, est aussi intervenu dans l’affaire et a utilisé son compte Twitter pour exprimer son mécontentement : «Cela met la vie d’Assange en danger et humilie l’Équateur. Jour de deuil mondial.»

Les événements de jeudi dernier et les possibles conséquences que pourrait affronter Julian Assange ouvrent un débat sur ce que cette affaire symbolise pour la liberté de la presse. Si Assange est voulu par le gouvernement des États-Unis, c’est à cause de son implication dans la divulgation de documents confidentiels du pays. Est-ce que son arrêt voudrait dire une limitation des méfaits gouvernementaux que les médias peuvent dévoiler ?

Barry Pollack, un des avocats d’Assange, se dit préoccupé pour l’avenir des journalistes. Il accuse les États-Unis de faire «un effort sans précédent pour extrader un journaliste accusé de publier des informations véridiques. Les journalistes autour du monde devraient être profondément troublés par ces charges». 

Assange aura le droit de contester dans les tribunaux britanniques la sollicitude d’extradition des États-Unis. L’extradition d’Assange par les États-Unis est un long et dur procès qui pourrait durer plus d’un an.

Monica GIORDANELLI

Texaco, et pourtant nous vaincrons, bande dessinée choc portée par Amnesty International

Texaco, et pourtant nous vaincrons livre le récit de l’une des plus grandes catastrophes écologiques et humaines de l’histoire en bande dessinée. Édité par Les Arènes BD et Amnesty International, cet ouvrage à trois voix réalisé par la journaliste Sophy Tardy-Joubert, l’Équatorien Pablo Fajardo et le dessinateur Damien Roudeau, est à découvrir, partager et faire connaître.

Photo : Les Arènes BD

Depuis 25 ans l’avocat équatorien Pablo Fajardo se bat contre l’industrie pétrolière texane Chevron. En 2001, cette entreprise racheta Texaco qui, entre 1967 et 1993, exploitât sauvagement l’or noir de ce bout d’Amazonie, laissant derrière elle une terre polluée par 70 millions de litres de résidus toxiques et une population plus qu’ailleurs affectée par les cancers de l’utérus, de l’estomac, des leucémies, fausses couches et malformations de nouveau-nés. Une condamnation à une amende record de 9 milliards de dollars en 2011 n’arrête pas le combat, la multinationale refusant de reconnaître ses torts, de s’acquitter du moindre centime et considérant la justice équatorienne incompétente en la matière.

À travers la bande dessinée, Pablo Fajardo raconte son histoire, depuis son enfance, puis son combat, assisté pour le scénario de la journaliste free-lance Sophie Tardy-Joubert (Les Petites Affiches, XXI, Elle, ARTE, France 3), lauréate en 2012 du Prix France 3 du meilleur reportage. Quant au dessin, il est confié à Damien Roudeau, illustrateur spécialisé depuis quinze ans dans le reportage graphique, en immersion, pour différentes associations et ONG et qui signe là sa première BD.

Né en 1971, dans la province de Sucumbios, région amazonienne de l’Équateur appelée «Oriente», Pablo Fajardo grandit avec la présence quotidienne de Texaco. Il travaillera d’ailleurs quelque temps pour l’entreprise. Il s’indigne alors de cette exploitation méprisant toutes les règles humanitaires, écologiques, politiques, éthiques ou tout simplement acceptables, sauf par des êtres sans états d’âme ni scrupules, rappelant les mouches de «La United Fruit Co» de Pablo Neruda dans son Canto General.

Aidé dans son enseignement par des pères franciscains puis avec leur soutien et celui de plus de 30 000 de ses compatriotes représentant les communautés amazoniennes concernées, il devient avocat et attaque la multinationale texane. Malgré les menaces du FBI, les intimidations, l’assassinat de son frère, l’affaire commence à faire du bruit, relayée dans les médias internationaux (Vanity Fair, Le Monde, El País, CNN). Certaines célébrités comme Brad Pitt, Angelina Jolie ou encore Sting, accompagnent le mouvement des «Afectados» ainsi nommé depuis 1993. Les prix CNN Hero en 2007 et Goldman en 2008 (l’équivalent d’un Nobel de l’écologie) confirment l’empathie pour ce désastre méconnu et étouffé depuis des décennies jusqu’à la condamnation historique de 2011.

Le récit est prenant, chronologique, alternant sur 132 pages les planches colorées aux cadrages divers et les grandes illustrations à l’aquarelle. Il est agrémenté d’un dossier reprenant les faits, l’histoire du procès toujours en cours et le portrait de ses principaux protagonistes. Les pages de garde, reproduisant une carte du District de l’Audience de Quito de 1779, raviront les amateurs.

Il est souhaitable que cet ouvrage interpelle les consciences, nous rappelle aussi que d’autres «Texaco» existent de par le monde et que le combat continue, pour vaincre.

Fabrice BONNEFOY

En savoir plus sur Texaco, et pourtant nous vaincrons

Le jeu du chat et de la souris se poursuit entre le président de l’Équateur et Julian Assange

Après la diffusion de ses photos, vidéos et conversations privées sur divers réseaux sociaux, Lenín Moreno a dénoncé les tentatives de déstabilisation de son gouvernement : «Avec WikiLeaks, nous avons vu des preuves d’espionnage, d’intervention dans des conversations privées au téléphone, y compris des photos de ma chambre à coucher, de ce que je mange, de comment ma femme, mes filles et mes amis dansent.»

Photo : Peter Nicholls

Mais le plus grave contre le chef d’État équatorien concerne la révélation de documents connexes, surnommés «INA papers». Ces informations, publiées par le portail web inapapers.org, impliqueraient Lenín Moreno et ses plus proches collaborateurs, dont son frère, dans des affaires de corruption. L’intéressé a rejeté en bloc ces accusations en affirmant, sans le nommer, que celui qui représente le degré le plus extrême de son inimitié, à savoir son ex-allié Rafael Correa, en est à l’origine.

«Nous savons qui paie cela. Nous le savons parfaitement. Il est lié à ceux qui ont détourné des milliards de dollars au cours de la décennie passée.» Ainsi Moreno, qui a qualifié Julian Assange de «hacker» et de «problème hérité» qui constitue «plus qu’un tracas», a accusé l’ancien président Correa (2007-2017), l’un des poids lourds de la gauche sud-américaine, connu par sa position «anti-étasunienne». Justement, pour narguer l’Oncle Sam, Correa avait offert l’asile au fondateur de WikiLeaks le 19 juin 2012.

À présent, le cas «Assange», est devenu l’enjeu politique du combat déclaré entre l’actuel président Lenín Moreno et l’ex-chef de l’État qui depuis juillet 2017 réside à Bruxelles avec son épouse belge et a été convoqué par la justice équatorienne car il est soupçonné d’avoir commandité une tentative d’enlèvement d’un opposant politique en 2012. De toute évidence, M. Moreno essaye d’attiser le feu de ce combat à des fins politiques, et se débarrasser de l’encombrant hôte australien semble être une priorité.

De ce fait, la semaine dernière, lors d’un entretien avec des radios locales, M. Moreno a déclaré que «M. Assange a trop souvent réitéré ses violations de l’accord auquel [ils étaient] parvenus avec lui et son conseil juridique.» Et, en ce qui concerne la diffusion de ses données personnelles, parmi lesquelles le contenu de son compte Gmail, il a ajouté que«ce n’est pas qu’il ne peut parler librement, ce n’est pas qu’il ne peut s’exprimer librement, c’est qu’il ne peut mentir et encore moins pirater ou intercepter des comptes ou des téléphones privés». Par ailleurs, le gouvernement équatorien a porté plainte auprès du Rapporteur spécial de l’ONU sur la vie privée.

Cependant, d’après le site du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), «Moreno et son gouvernement n’ont présenté aucune preuve de leurs allégations. Ils savent très bien qu’Assange n’a pas d’accès à Internet, le gouvernement l’ayant fermé en mars dernier. La seule preuve de liens de WikiLeaks avec les INA papers, fournie par les partisans de Moreno, est que le compte Twitter de l’organisation, qu’Assange ne contrôle pas, a tweeté des informations et des articles sur ces révélations».

Pour le CIQI, il n’y a pas de doutes : Moreno utilise la publication des «INA papers» comme excuse pour accélérer l’expulsion du désormais célèbre activiste de l’ambassade londonienne. C’est précisément ce que confirme le consul d’Équateur résidant à Londres jusqu’en 2018. Selon Fidel Narvez, le chef de l’État équatorien «cherche un prétexte pour mettre fin à l’asile et à la protection de Julian Assange». À lire entre les lignes : sous la pression de Washington, comme l’a laissé entendre de façon brutale M. Correa en qualifiant Lenín Moreno de «traître» et de «mouton des États-Unis».

C’est dans cette déliquescence politique, après la décennie sans dialogue de l’ère Correa, que s’inscrit la position pro-étasunienne de Moreno. En effet, depuis son élection, l’actuel président tente de construire des ponts avec le grand voisin du nord sur une base d’intérêts commerciaux, sécuritaires, et migratoires. Rappelons que Mike Pence, le vice-président de Donald Trump, est arrivé en juin dernier à Quito pour rencontrer le président équatorien après sa visite au Brésil, lors de sa tournée latino-américaine centrée sur l’alarmante situation politique vénézuélienne, conséquence de la réélection de Nicolás Maduro.

Or, si Moreno cède aux supposées pressions des États-Unis, Assange risque la réclusion à perpétuité, voire la peine de mort, pour la publication par WikiLeaks de centaines de milliers de documents diplomatiques top secret détaillant les actions de la Maison Blanche dans différents pays du Moyen-Orient, mais aussi des dossiers secrets sur les détenus de Guantánamo. Les craintes d’Assange sont bien fondées, surtout depuis que l’administration Trump avait affirmé, en avril 2017, que son arrestation était une «priorité». Et le directeur de la CIA, Mike Pompeo, avait qualifié WikiLeaks «de service de renseignement non étatique hostile», après la publication d’outils d’espionnage utilisés par la Central Intelligence Agency.

De son côté, le Premier ministre australien Scott Morrison a catégoriquement rejeté les nouveaux appels de la famille et des partisans du fondateur de WikiLeaks. Ces derniers demandent au gouvernement de garantir le droit du citoyen australien de rentrer chez lui, à l’abri de la menace d’extradition aux États-Unis. Parmi les nombreux témoignages de soutien, Christine Assange a regretté sur YouTube que son fils soit la victime d’un «assassinat lent et cruel», avant d’ajouter que «les médecins qui l’ont examiné ont averti que ces conditions mettaient sa vie en danger».

Mais le gouvernement de coalition australien, comme le gouvernement travailliste précédent, est bien décidé à rester ferme sur la situation du lanceur d’alerte. Le journaliste Mike Head est de cet avis, et il précise que l’administration Morrison «est déterminée à voir Assange enfermé à vie ou même exécuté aux États-Unis, parce que son travail courageux […] a permis de mettre au jour les crimes de guerre, la surveillance de masse et les machinations antidémocratiques des États-Unis et de leurs alliés».

En attendant la suite, après sept années d’enfermement, on pourrait se demander si l’affaire Assange fournira de nouveaux éléments pour élucider ce scandale diplomatique inouï. Mais aussi, et surtout, s’il apportera des réponses aux maintes questions posées par l’ampleur de l’abîme existant entre la liberté d’expression, la transparence de l’information et les obscurs mobiles employés pour construire un prétendu monde meilleur, sous les impératifs de sécurité de Washington et les barreaux de sa zone d’influence.

Eduardo UGOLINI

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