PORTRAIT

Chocolat, clown cubain


Chocolat, l’incroyable destin du clown nègre d’origine cubaine

À l’occasion de la sortie en salle du film Chocolat, réalisé par Roschdy Zem,  nous vous invitons à redécouvrir le destin hors-du-commun et touchant de cet esclave cubain, devenu la première coqueluche noire du Tout-Paris, avant d’être victime du racisme de son époque.

Réhabiliter la mémoire d’un homme sans nom

De l’histoire du “clown nègre”, il ne reste que peu de traces, pas même un nom. Les hypothèses, en effet, divergent à propos du véritable patronyme de Chocolat. Son prénom, Rafael, est à peu près sûr, ce qui n’est pas le cas de son patronyme, au sujet duquel les hypothèses oscillent : De Leïos, Padilla ? Pour réhabiliter la mémoire de cet homme, l’historien et directeur d’études à l’EHESS Gérard Noiriel, consacre deux livres. Dans le premier, paru en 2012, il s’intéresse à l’image de Chocolat et dans le deuxième, paru ces jours-ci, il enquête sur sa vie, allant jusqu’à Bilbao et Cuba.

À travers ses pages érudites, l’historien restitue la grandeur de cet ancien esclave d’origine cubaine, né entre 1865 et 1868 dans une famille africaine d’esclaves ou de cimarrons, esclaves noirs fugitifs. Le jeune Rafael est vendu pour quelques sous à l’âge de 8 ans sur le port de La Havane, à un riche exploitant espagnol. Il est ensuite emmené dans une ville près de Bilbao pour travailler en tant que domestique. Quelques années plus tard, il décide de fuir la maison de son maître afin d’échapper aux mauvais traitements et vit de petits métiers. Il devient mineur, puis manœuvre, puis groom, avant de faire la rencontre qui change sa vie : celle de Tony Grice, un clown de 120 kg d’origine britannique connu pour ses parodies de corrida, qui l’embaucha d’abord en tant que domestique, puis comme assistant dans certains de ses numéros. En 1886, Rafael accompagne Tony Grice dans le cadre d’une tournée à Paris et connaît un succès phénoménal lorsqu’ils se produisent tous deux au Nouveau-Cirque, rue Saint-Honoré. Ils multiplient ainsi les spectacles pendant 5 ans et Rafael devient “Chocolat”, en raison de sa couleur de peau.

Clichés racistes pour un succès garanti

Chocolat découvre le Paris d’après la guerre de 1870, époque où la colonisation bat son plein. Les Parisiens délaissent le théâtre pour le cirque, les fêtes foraines, les spectacles de rue et les foires. Les entrepreneurs de spectacles exploitent la curiosité du public en exhibant des choses plus “exotiques” : Chocolat fait rire les Français qui n’ont jamais vu de Noirs et devient ainsi le premier artiste noir à connaître la gloire sur la scène française.

 
Chocolat et Footit immortalisés par les frères Lumière, Paris, 1897

 

En 1895, le directeur du Nouveau-Cirque, Raoul Donval, forme un nouveau duo en associant Chocolat au clown britannique George Footit. Ce duo comique inédit va avoir un succès retentissant dans le Paris de la Belle-Époque, les propulsant même jusqu’à la scène des Folies-Bergère. Le duo fait rugir les foules, hilares devant les simagrées du nègre souffre-douleur et du clown blanc tyrannique. Dans leur plus célèbre numéro, le Chef de Gare, Chocolat se fait rouer de coups et croule sous les insultes proférées par son acolyte. Le duo populaire reste en haut de l’affiche pendant 15 ans, avant que la célébrité, les jalousies, l’argent facile et le jeu des discriminations ne viennent user leur amitié et la carrière de Chocolat.

Véritable icône de la Belle-Époque

Les numéros de Chocolat et Footit ont inspiré peintres, cinéastes et publicitaires. Chocolat, qui se lie d’amitié avec Toulouse-Lautrec, est immortalisé à plusieurs reprises par l’artiste, dansant seul dans les bars chics. Le duo est également filmé par les frères Lumière en 1897, alors que le cinéma en était encore à ses balbutiements. Avant le fameux slogan “Y’a Bon” du tirailleur sénégalais pour la publicité de Banania, Chocolat a prêté son image à des publicités, pour le savon la Hêve et le chocolat Félix Potin. Footit et Chocolat ont également inspiré l’écrivain et dramaturge irlandais Samuel Beckett, qui créé les personnages de Pozzo et Lucky dans sa pièce de théâtre En attendant Godot.

 
Publicités du savon La Hêve et du chocolat Félix Potin

 

Un destin tragique

Le vent tourne et le public se lasse des bouffonneries des deux acolytes, qui finissent par se séparer en 1910. L’Affaire Dreyfus rend ces spectacles racistes insupportables : les journalistes français de gauche dénoncent ces numéros qui stigmatisent le faible, le Juif ou le Noir. D’autre part, la mode du cirque s’essouffle, le cinéma fait son apparition et des sports comme le cyclisme ou la boxe attirent davantage l’attention. Footit ouvre un bar rue Montaigne tandis que Chocolat essaie tant bien que mal de se faire une place dans le monde du théâtre. Ce dernier échoue, car maîtrisant mal la langue française, il est impossible pour lui d’apprendre et de réciter de longs textes. Malgré ses multiples talents et sa notoriété, il ne sera jamais considéré comme un artiste à part entière et reste encore largement méconnu de nos jours. Il finit sa vie en travaillant au sein de la troupe des cirques de Rancy et meurt à Bordeaux en 1917, d’une angine de poitrine. Il est enterré avec les indigents au cimetière de Bordeaux et n’aura jamais sa place dans l’histoire du spectacle vivant.

Le paradoxe Chocolat

Les aventures du clown Chocolat ont pour toile de fond les ambiguïtés de l’imaginaire national forgé par la IIIe République : les droits de l’homme d’une part et la conquête coloniale, d’autre part. En cette fin de XIXe siècle, l’universalisme républicain coexiste avec la xénophobie et l’antisémitisme, déchaînés par l’affaire Dreyfus. Doit-il son succès à ses multiples talents de clown, danseur, chanteur, ou à sa couleur de peau qui divertit et surprend les spectateurs de l’époque ? En France, on se moque de lui. Les sarcasmes xénophobes vont bon train mais Chocolat réussit à considérer sa couleur de peau comme un atout. Sur ce point réside le paradoxe Chocolat : afin de se détacher de son ancienne condition d’esclave, il doit s’accommoder à l’image du “nègre” soumis dans le contexte de la France coloniale. S’il veut devenir le roi des nuits parisiennes, il doit nier l’humanité qui réside en lui. Dans une certaine mesure, plus il s’aliène, plus il se “libère”.

 
Chocolat dansant dans un bar de Toulouse-Lautrec (1896)

 

Dans son livre, l’historien Gérard Noiriel se demande si le rire de la société de l’époque est uniquement le reflet de la domination coloniale d’un racisme exacerbé. Il va encore plus loin et montre que Chocolat incarne avec virtuosité la culture noire naissante en France, ce qui représente pour lui une fierté et une heureuse promotion. Certes, Chocolat est victime du racisme, mais il représente également le premier artiste noir de la scène française.

Omar Sy incarne Chocolat

 
Omar Sy incarne Chocolat dans le film éponyme de Roschdy Zem

 

Dans le film de Roschdy Zem, c’est l’acteur Omar Sy qui prête ses traits au clown Chocolat. L’acteur se considère comme héritier artistique du clown: “il a imaginé avec Footit le concept de l’Auguste et du clown blanc sur la piste, la base de tous les duos comiques. Moi le premier, je suis un de ses héritiers, pour avoir joué pendant des années avec mon complice Fred Testot”. Le film, qui sort en salle ce mercredi 3 février, se veut une allégorie morale décryptant le racisme d’une époque pour mieux évoquer celui qui sévit aujourd’hui.

Vaiana GOIN

Chocolat, Clown nègre. L’histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française, de Gérard Noiriel, éditions Bayard Culture, 2012, 300 p. , 21 €. SITE
Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom, de Gérard Noiriel, Paris, Bayard, 2016, 600 p.
Bande-Annonce du film Chocolat, réalisé par Roschdy Zem, 2016
 
 

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