Monsieur Pain, le roman parisien du célèbre écrivain chilien Roberto Bolaño

Monsieur Pain est le premier roman de Roberto Bolaño, même s’il avait auparavant déjà publié Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce, avec Antonio Porta. Il a remporté le prix du roman de la mairie de Tolède mais le livre, publié en tirage limité sous le titre La Senda de los Elefantes («Le sentier des éléphants»), est passé inaperçu. Monsieur Pain ne sera publié sous son titre définitif qu’en 1999, avec les premiers succès littéraires de son auteur.

Photo : Cavila/Christian Bourgois

«À l’époque, j’étais comme un peau-rouge qui chassait les buffles que les municipalités promènent chaque année dans les prairies de la littérature», a dit Bolaño sur cette époque de sa vie où il «chassait» des prix littéraires modestes qui lui permettaient de survivre ; ce qui est d’ailleurs le thème de sa nouvelle «Sensini», incluse dans son recueil  Appels téléphoniques.

Monsieur Pain est l’histoire d’un expert en mesmérisme (ensemble de pratiques thérapeutiques aujourd’hui disparues) qui essaie de guérir Vallejo, un poète péruvien dont la vie est menacée par de violentes attaques de hoquets (le personnage est inspiré par César Vallejo). Le protagoniste tombe amoureux de la séduisante femme du poète, qui se fait appeler «Mme Reynaud». Mais un groupe de fascistes espagnols, qui souhaite la mort de Vallejo, s’interpose et parvient à le soudoyer pour qu’il abandonne l’affaire. Pain accepte l’argent, s’enivre avec les Espagnols, passe la nuit dans une impasse et commence un voyage erratique dans Paris. Alors qu’il boit un café, il rencontre deux frères qui gagnent leur vie en reconstituant des catastrophes maritimes historiques dans des aquariums. Plus tard, il aperçoit un groupe de personnes déguisées pour une fête et il écoute les histoires de la propriétaire de l’appartement où il demeure…

Dans ce livre abondent les personnages ratés, les récits à logique onirique, les ambiances fantasmagoriques dans le style d’Edgar Allan Poe et les scènes rappelant Marelle, le roman parisien de Julio Cortázar. Le style polyphonique cher à Bolaño et que l’on retrouvera dans son roman le plus connu, Les Détectives sauvages, est absent. Mais le roman anticipe le mélange de personnages fictifs inspirés de la réalité. La fin est un épilogue qui narre les derniers jours de Pain et des autres personnages de l’histoire, à la manière des biographies fictives de La Littérature nazie en Amérique.

L’écrivain péruvien Fernando Iwasaki a vu dans Monsieur Pain une «brillante fiction littéraire», et pour la critique chilienne Patricia Espinosa, «c’est presque un roman policier, qui met en œuvre un style gothique à la Faulkner» ; pour le Hongrois Mihály Dés, il s’agit d’un roman qui suit toutes les règles de la littérature à mystère, pour y déroger à la fin ; quant à l’écrivain mexicain Jorge Volpi, il a qualifié ce roman d’«insupportable».

Monsieur Pain préfigure la polyphonie narrative du second roman de Roberto Bolaño, La Piste de glace, où l’on commence à découvrir les obsessions les plus caractéristiques de l’auteur, comme le thème des Latino-américains perdus en Europe et les souvenirs de la vie de l’auteur au Mexique, qui deviendra son paysage littéraire définitif, après la première et seule incursion dans les rues parisiennes qu’il réalise dans ce livre.

Enrique ESCALONA

Monsieur Pain de Roberto Bolaño, traduit de l’espagnol par Robert Amutio, éd. Christian Bourgois, 2013, 256 p., 6,50 €.