Pour les soixante-dix-sept ans de l’auteur, sept de ses meilleurs textes ont été regroupés dans ce volume, dont cinq inédits – l’aboutissement du projet quasi encyclopédique du grand écrivain argentin. Sept pièces du puzzle littéraire d’Aira, dans lesquelles se retrouvent la fluidité et la fraîcheur de son écriture, qui vient de paraître aux éditions Christian Bourgois.
César Aira est l’auteur de plus d’une centaine de courts romans en espagnol. D’une attaque de morts-vivants à une course-poursuite en Patagonie, il invente des univers inattendus et repousse les frontières du réel. Mêlant des éléments autobiographiques à des réflexions sur la littérature, chacun de ses romans dérape en un récit loufoque et déjanté. Ils abordent avec finesse et humour des thèmes universels plus sérieusement qu’il n’y paraît – que ce soit notre rapport au temps, à l’ailleurs, à la mémoire ou à la création. Pour les soixante-dix-sept ans de l’auteur, sept de ses meilleurs textes ont été regroupés dans ce volume, dont cinq inédits – l’aboutissement du projet quasi encyclopédique du grand écrivain argentin. Sept pièces du puzzle littéraire d’Aira, dans lesquelles se retrouvent la fluidité et la fraîcheur de son écriture. Ce recueil d’inédits encadrés par Un épisode dans la vie du peintre voyageur, le texte préféré de Roberto Bolaño, et Anniversaire confirme César Aira comme l’une des voix fondamentales de la littérature latino-américaine du XXIe siècle.
Chronique de Philippe Lançon du journal Libération de cette semaine
Sur une photo récente, César Aira porte une longue barbe blanche qui lui donne un air de patriarche, lui qui a toujours eu celui d’un enfant, dans la vie comme dans ses textes, sans âge et les traversant tous au pas de course. Il a de 7 à 77 ans, le second chiffre est administratif, mais le patriarche et l’enfant se fondent dans l’écrivain argentin à travers cette expérience commune : ils ne vivent pas le temps, cette fiction, comme les autres.
Dans Comme j’ai ri, publié en 1998, le narrateur se souvient d’un ami qui dans la nuit voyait ses souvenirs sortir comme des numéros à la roulette, quelques-uns heureux, la plupart non, et ça lui semble absurde : « D’après moi, les souvenirs n’ont rien à voir avec le bonheur. La charge affective s’épuise avec le temps, le temps qui passe entre le fait et son souvenir, entre la réalité et la pensée, cet étrange laps de temps irréductible qui demeure, pour toujours, une éternité limitée : à une extrémité, le fait ; à l’autre, le souvenir. Il est inutile de s’interroger sur ce qui s’est passé dans l’intervalle, car il n’y a pas d’intervalle. » César Aira, comme la plupart de ses personnages, a une mémoire d’éléphant. Mais l’éléphant ne cherche aucun cimetière et il avance dans ce monde sans intervalle : sa mémoire chevauche la flèche du temps. Au bout, ni cible ni apocalypse. Le conquérant excentrique saute à terre, puis se remet en selle et file vers l’horizon, la phrase, la page, le livre suivant. A chaque fois il descend comme en cours de route, sans chercher à atteindre le mot fin. Croire qu’on doit y parvenir, qu’on peut boucler la boucle et finir en coucher de soleil, c’est l’affaire des « grands écrivains ». Lui ne regarde ni en arrière, ni en avant. Il va.
Un orage infernal
Il vient d’achever un nouveau roman qui, écrit-il depuis Buenos Aires où il habite, « est peut-être mon chant du cygne, même si je me suis déjà défini comme un producteur en série de chants du cygne ». Ses œuvres complètes, en préparation chez l’éditeur britannique Penguin, devraient compter quinze tomes, et ce n’est pas fini. Chaque livre, souvent très court, est un geste, une aventure qui ressemble à celle du peintre de paysage allemand Johann Moritz Rugendas, lequel parcourut et découvrit l’Amérique latine au XIXe siècle. Un orage infernal et une chute de cheval le défigurèrent et le transformèrent, mais qu’importe : « Il suffisait d’un accident, ou même d’un incident, pour tuer un homme, ou mille, ou un milliard à la fois. Si la nuit tuait, nous mourrions tous après le coucher du soleil. Rugendas pouvait se dire comme le commun des mortels, spécialement après ce qui était arrivé : “J’ai assez vécu”. Comme l’art est éternel, on ne perd rien. »
Aira a consacré à cet artiste l’un de ses meilleurs romans, Un épisode dans la vie du peintre voyageur, publié en 2000 chez André Dimanche. C’est un récit prodigieux, au sens propre, et son art poétique. Il ouvre à raison l’anthologie publiée aujourd’hui par Christian Bourgois : sept romans, dont cinq inédits en français, tous brefs, clairs, intenses, à chaque ligne surprenante, sept variations sur les rapports entre la mémoire et le temps, la réalité et l’imagination. Bien choisis, ce sont des vases communicants qui révèlent l’unité du travail d’un auteur discret, timide, tenace, animé par une passion littéraire aussi absolue que sans esprit de sérieux. Il y a beaucoup de lui dans cette remarque d’un personnage : « Pendant mon apprentissage de la vie, mon principal ennemi, la peste que systématiquement je fuyais, était la littérature. Ma vocation littéraire, de laquelle j’ai toujours été si sûr, a dû être une vocation “contre” la littérature. » « Contre », c’est aussi « tout contre ». Mais d’une façon particulière : le jour où, à douze ans, César Aira découvrit les Chants de Maldoror, dit-il, « j’ai su qu’il y avait là tout ce que je voulais écrire, et c’est toujours le cas. La littérature comme pastiche. La littérature comme imitation ironique de la littérature ».
En février 2020, il disait à une revue : « Pour moi, les personnages sont totalement secondaires. Ce qui m’intéresse c’est la trame, l’aventure, le mouvement. Les personnages sont mes idées, mes mots, mes manières de penser, tous mes personnages c’est moi.» L’écrivain est successivement, dans les romans ici réunis, le peintre paysagiste défiguré, un raté dans la ville natale de l’auteur, Pringles, qui va dîner avec sa mère chez un ami et qui ne se souvient d’aucun nom, un écrivain qui n’a jamais compris pourquoi tous ses amis, dans son adolescence, ne cessaient de s’exclamer « Comme j’ai ri ! », un petit moine bouddhiste coréen qui rêve d’aller en Europe ou en Amérique, une couturière qui file en Patagonie (« Est-ce donc cela, la Patagonie ? Se disait-elle perplexe. Si la Patagonie c’est bien cela, que suis-je moi-même ?»), un vieux docteur nommé Aira qui médite face à un arbre, enfin l’auteur et son anniversaire : « Il n’y a pas si longtemps, j’ai eu cinquante ans. J’attendais beaucoup de cette date ; moins l’occasion d’un bilan de mon vécu qu’un certain renouveau, un recommencement, un changement d’habitudes. En réalité, je n’ai pas eu un seul instant le désir de faire le bilan, ni d’évaluer le demi-siècle qui venait de s’écouler. »
« L’un des morts les plus vivants qui soit »
L’ensemble forme un diamant. Chaque face est transparente et programmatique, à ceci près que la transparence désoriente et que le programme n’existe pas. Il ne s’agit pas d’écriture automatique, mais de surréalisme digéré et dissous dans la ligne claire, presque haletante, du récit. « Je reste fidèle à mes goûts d’adolescent, dit-il à Libération, à commencer par le surréalisme (et la constellation de lectures qui fut le grand programme du surréalisme). Je me rappelle qu’au milieu des années 1960, quand je me déclarais surréaliste, on me disait que c’était vieillot, passé de mode, mort et enterré. Soixante ans plus tard, on continue d’entendre la même chose. Le surréalisme doit être l’un des morts les plus vivants qui soit. Il est certain qu’il y a eu peu de bonne littérature surréaliste, Nadja de Breton, Hebdomeros de Chirico, les contes de Benjamin Péret, le Paysan de Paris d’Aragon. Mais, en lisière, il y a eu beaucoup plus, Lautréamont, Illuminations de Rimbaud (même si j’en reste à ses poèmes de 1872). Depuis des années, je ne fais que relire les livres et les poèmes avec lesquels j’ai découvert la littérature. » Et, répondant à une question sur Borges, il ajoute : « Borges est la lecture la plus constante de ma vie avec les surréalistes, même si se voir associé à eux lui aurait fait horreur. Mais c’est ainsi, je crois, que je peux définir mon travail : l’invention insensée d’un dadaïste rédigée par un paroissien anglais du XIXe siècle.»
Dans sa jeunesse, César Aira a rêvé d’être peintre, et il se demande parfois s’il n’est pas « un peintre qui écrit ». Avec ses guides, ses mules et son compagnon de voyage, un jeune artiste aimable et sans grand talent nommé Krause, le peintre voyageur Rugendas traverse la cordillère entre Chili et Argentine : « Des cimes de mica observaient leurs longues marches. Comment rendre vraisemblables ces panoramas ? Le cube avait trop d’arêtes, trop de faces. La contiguïté des volcans dessinait des intérieurs de ciel. Le crépuscule lançait des éclats que le silence étirait. A chaque tournant, le soleil jaillissait comme d’une fronde ou d’un canon. […] Un matin, Krause dit qu’il avait eu des cauchemars, si bien que leurs conversations de ce jour-là et du jour suivant traitèrent de mécanique morale et d’apaisement.» Le paysage et les rêves entrent dans la vie des artistes comme toute manifestation de réalité, consciente ou inconsciente, dans le travail de l’écrivain. « Finalement, ils constatèrent qu’ils étaient en train de laisser ces paysages derrière eux. Les reconnaîtraient-ils s’ils les traversaient de nouveau ? (Ils n’en avaient pas le projet). Ils importaient des cartons remplis de souvenirs. “J’en ai plein les yeux”, dit-on couramment. Pourquoi les yeux ? Le visage aussi, et les bras, les épaules, les cheveux, les talons… le système nerveux. »
Le narrateur de Comme j’ai ri constate que «la mélancolie est une atmosphère, et avant d’atteindre une atmosphère, le romancier doit passer par les détails.» Ils sont si nombreux, si petits, qu’ils passent à travers les mailles du filet pour atteindre le système nerveux. C’est ainsi qu’ils envahissent et déterminent le récit, contrairement au rire qui « serait la clé de l’oubli ». Le narrateur refuse de dire qu’il a ri quand ce n’est pas drôle, et même si ça l’est, d’autant plus qu’il lui faut trente ans pour comprendre une blague, et il explique pourquoi, ou plutôt comment. Un jour, il raconte à une fille que lors d’un voyage en train, au wagon-restaurant, il a observé « un homme d’une cinquantaine d’années […] qui avait entamé une conversation avec le couple assis en face de moi (c’était une table de quatre). Il leur avait raconté sa vie, qui avait été la vie errante d’un marin, sur toutes les mers du monde. Après qu’on était venu nous servir le café, l’homme avait entièrement bu à la petite cuillère, sans porter une seule fois la tasse à ses lèvres, une cuillerée après l’autre jusqu’à ce qu’il n’en resta plus une goutte. L’histoire s’arrêtait là : la raison pour laquelle je l’avais racontée était l’étrange façon dont l’homme avait bu son café, je n’avais jamais vu ça. Et rétrospectivement cela se justifie toujours, car je n’ai jamais plus revu quelqu’un prendre son café ainsi. » Ce qu’on écrit n’a lieu qu’une fois, sans retour, c’est un événement hors du temps. La fille dit alors au narrateur : « J’imagine comme tu as ri. » Elle n’a rien compris. Il se tait, un peu accablé, et c’est à nous qu’il confie le sens de l’histoire : « Le monde est plein de gens bizarres, avec de grosses ou de petites bizarreries, et déjà à l’époque j’avais deviné qu’il fallait enregistrer ces bizarreries. C’était du matériau narratif, mais pas pour produire un effet. Au contraire : l’effet les annule ; elles doivent demeurer en suspens, en attente. Pourquoi aurait-il fallu rire ?» Le rire est une conclusion, et, de conclusion, il n’y en a pas.
Avant le virage de trop
Le règne naturel du détail a une conséquence : « moins un fait est important, plus il est difficile de le raconter ». Le docteur Aira, observant l’arbre planté dans un petit jardin prétentieux, développe cette idée : « Une révolution peut se raconter en trois lignes, un adultère peut s’envoyer en un seul paragraphe, mais raconter comment on s’y est pris pour piquer une fève avec une fourchette exige trois pages d’une prose des plus précises et les moyens les plus avancés de l’art de la narration.» Le narrateur des Guérisons miraculeuses du docteur Aira commente cette remarque : « Bien entendu il existe mille probabilités pour que ces manœuvres laborieuses avec la fourchette ne représentent pas le moment décisif de toute une vie, mais on ne sait jamais cela à l’avance, et il faut lutter contre ce détail, et de nombreux autres. Tout finit par sembler inutile. Alors on ne peut pas s’étonner que l’état d’esprit habituel des écrivains soit le découragement. » L’écrivain a suffisamment d’énergie, et il écrit des livres assez courts, pour s’épargner (et nous épargner) un tel découragement. Il donne sans cesse des coups de volant, mais avec fluidité, comme si la phrase devançait la pensée à la manière d’un véhicule sans frein dans la descente d’une route de montagne. Mais l’accident n’arrive jamais, et c’est logique : c’est lui, César Aira, qui, en accélérant, construit la route. Et il descend du véhicule avant le virage de trop – avant que le temps ne reprenne ses droits, sa pesanteur.
Quelle est la place de l’imagination dans ces histoires ? L’une d’elles nous éclaire − ou pas. Dans Le dîner, le narrateur va un soir avec sa mère chez son ami, lequel vit parmi des automates, ce qui n’intéresse absolument pas la vieille dame, dans une maison qui « était son autoportrait, un palais des merveilles ». Les automates sont décrits, bien sûr, en détail. L’ami n’a aucun talent de narrateur. Quand il raconte une histoire, il faut tout remettre dans l’ordre, mais chacune des histoires qu’il raconte reste si fascinante, du moins pour celui qui parvient à la retraiter, qu’elle « aurait pu faire l’objet d’illustrations de livres pour enfants ». Par exemple, « lorsqu’il nous avait expliqué pourquoi il n’avait pas pu utiliser pour son plat la sauge qu’il cultivait lui-même. Le fait était qu’un nain de quatre-vingt-huit ans était tombé d’une grande hauteur sur le massif et avait écrasé les fragiles petites plantes. N’était-ce pas étonnant ? Si quelqu’un possédant une forte imagination avait raconté ça, on l’aurait soupçonné d’inventer l’histoire, mais lui n’avait pas la moindre imagination. Il semblait qu’il n’en avait pas besoin, la réalité se chargeait de la remplacer.» De fait, le nain ne sortait pas du cirque de l’imagination, mais était tombé du toit où, maçon en retraite continuant à effectuer des réparations, il avait atterri dans la sauge. Mais il a fallu le narrateur, excroissance de l’auteur, pour rendre tout cela plaisant et même palpitant. Sans lui, il se serait passé la même chose qu’avec les cinéastes amateurs de la télévision locale : « L’équipe voulait créer un climat d’improvisation, informel, juvénile, mais avec une telle naïveté qu’elle pensait qu’on pouvait obtenir un tel résultat en improvisant, en agissant informellement et de façon juvénile : le résultat était incompréhensible. »
Journal Libération
Jeudi 26 mars 2026
César Aira, les Guérisons miraculeuses du docteur Aira et autres romans, traduit de l’espagnol (Argentine) par Serge Mestre et Michel Lafon, Christian Bourgois, 576 pp., 28 € (ebook : 21,99 €).


