Archives mensuelles :

janvier 2015

Espaces Latinos honorés à Lyon

Mardi 13 janvier dernier, Olga Barry et Januario Espinosa, fondateurs de la revue Espaces Latinos ont été honorés à l’occasion des vœux de la mairie de Lyon 1er .

Mardi 13 janvier dernier, lors de la traditionnelle cérémonie des vœux, Mme Nathalie Perrin Gilbert, maire du premier arrondissement de Lyon, a présenté aux invités les « citoyens d’honneur » de la commune de l’année 2014. Parmi les quatre heureux élus, remarquables pour leur parcours figuraient Olga Barry et Januario Espinosa, fondateurs de la publication et de l’espace culturel Espaces Latinos qui vient de fêter, en novembre dernier, ses trente ans d’existence au service du dialogue culturel et du rapprochement entre Français et Latino-américains.

Dans son discours, Mme Perrin Gilbert, en présence de l’ensemble de son équipe municipale ainsi que de M. Georges Kepenekian, premier adjoint de la Ville de Lyon, chargé de la culture, vice-président de la nouvelle Métropole de Lyon, a souligné le parcours des fondateurs et le développement de leurs multiples activités. Elle a d’ailleurs présenté aux Lyonnais « Primavera Latina », une nouvelle initiative d’Espaces Latinos qui aura lieu la dernière semaine de mai et dans le cadre de la semaine de l’Amérique latine en France dans le tout nouveau musée des Confluences de la Métropole de Lyon. Januario Espinosa avait déjà été décoré par la préfecture du Rhône comme « modèle d’intégration » avec neuf autres personnes en novembre 2013.

Prune FOREST

Le juge Alberto Nisman découvert mort à son domicile. Assassinat ou suicide ?

Alberto Nisman, procureur de Buenos Aires, a été retrouvé mort deux jours après avoir déposé une accusation contre la présidente Cristina Fernández et plusieurs membres du gouvernement pour “entraves à la justice en échange de traités commerciaux avec l’Iran”. D’étranges liens entre Nisman et le directeur des services secrets argentins et entre ceux-ci et les services israéliens et états-uniens. De fausses accusations et de vraies corruptions de justice au temps de l’ex président Menem. Une tentative de déstabilisation politique du gouvernement à quelques mois des élections ? Une enquête complexe sujette à rebondissements…

Le 18 juillet 1994, une bombe explose au siège de la mutuelle juive de Buenos Aires (la AMIA) (1) provoquant la mort de 85 personnes et des blessures à plus de 300 autres. L’enquête s’oriente rapidement vers deux pistes possibles : la syrienne et l’iranienne. Vingt ans et plusieurs procureurs plus tard, aucune autre avancée de l’enquête… La piste syrienne abandonnée sur ordre du président Menem ? Une collusion Argentine-Israël-États-Unis pour accuser l’Iran ? En charge du dossier depuis 7 ans, le juge Nisman n’a pas avancé d’un centimètre. Le dossier est plein de faits étranges. Immédiatement après l’attentat, le juge Galeano est chargé du dossier AMIA. La piste syrienne semble la plus prometteuse. Le véhicule qui servit de bombe appartenait au citoyen argentin Telleldin. Or, quelques heures auparavant, l’Argentin d’origine syrienne Alberto Kanoore Edul avait appelé Telleldin. Galeano met Kanoore sur écoutes téléphoniques puis fait fouiller sa maison.

Début août 94, le père de Kanoore, un ami du président Carlos Menem (lui-même d’origine syrienne !) se rend au Palais présidentiel et parle avec Munir Menem, frère du Président. Les documents du dossier aujourd’hui dans les mains du juge Lijo montrent que peu de temps après, Munir appelle le juge Galeano qui arrête immédiatement la procédure “pour des raisons contraires au droit” selon Lijo. Les enregistrements des conversations téléphoniques de Kanoore disparaissent mystérieusement… Il apparaît que l’abandon de la piste syrienne s’est fait sous la pression du président Menem et des services secrets argentins dont le directeur, Jaime Stiuso, est connu pour être très proche des services secrets états-uniens et israéliens qui voulaient à tout prix que seul l’Iran soit mis en cause. Pour ce faire, ils ont élaboré un montage : en juillet 1996, après réception de 400 000 dollars remis à l’épouse de Telleldin par le juge Galeano (ce fut filmé puis diffué le 6 avril 1997), Telleldin accusa quatre policiers argentins d’être des intermédiaires entre l’Iran et le poseur de bombe, montage connu sous le nom de “connexion locale” ; vingt autres personnes sont aussi accusées. En septembre 2004, un tribunal fédéral absout tout le monde pour manque de preuves…

En 2005, le juge Galeano est destitué et le président Néstor Kirchner nomme le juge Alberto Nisman à la tête d’un tribunal spécial entièrement dédié à l’enquête AMIA. En octobre 2006, Nisman accuse formellement l’Iran et donne le nom de cinq fonctionnaires. Ils sont mis sur la liste ‘alerte rouge’ d’Interpol les empêchant de quitter leur pays sous peine d’arrestation. En 2009, le procureur Ariel Lijo, inculpe Carlos Menem et son frère Munir (aujourd’hui décédé), le juge Galeano, deux agents du SIDE, Telleldin et un membre de la représentation juive DAIA (2) qui avait donné son aval à ce montage, pour faux témoignages, pressions indues, faux en écriture et privation illégale de liberté. En 2013, la présidente Cristina Fernández démet le chef du SIDE, Jaime Stiuso de ses fonctions : il était resté 20 ans à la tête du SIDE !

L’étrange lien de Nisman avec l’ambassade des États-Unis

Ces liens furent révélés par la publication par Wikileaks en novembre 2010 de dizaines de câbles montrant les visites régulières du juge à la délégation US et décrivant les échanges entre lui et cette ambassade (3). On y découvre que Nisman soumettait à l’ambassade les documents qu’il allait ensuite émettre et suivait ses indications. Dans certains cas, il a changé ses écrits sur “conseil” de l’ambassade ou s’est excusé de ne pas l’avoir avertie d’un changement dans le dossier. Ces indications provenaient du Bureau Légal de l’ambassade, un euphémisme pour ne pas dire FBI. Selon Wikileaks, l’ambassade a émis 196 notes contenant le mot ‘AMIA’ ! Ainsi un câble daté du 22 mai 2008 vers Washington : “Nisman s’est encore excusé et a proposé de rencontrer l’ambassadeur Earl Wayne pour discuter de la route à suivre”. Et le 27 février 2011, un ordre : “Ne pas s’orienter vers la piste syrienne ni vers une connexion locale, cela pourrait affaiblir le cas international contre les accusés iraniens”. (4)

L’étrange dénonciation du juge Nisman

Le mois de janvier est le mois des “vacances judiciaires” : les cours sont fermées, tout le monde part en vacances, ne restent actives que des cours ‘d’urgence’. Début janvier 2015, le juge Nisman voyage en Espagne avec sa fille aînée, retour prévu le 22 du mois. Le 12 janvier, il revient subitement à Buenos Aires en abandonnant sa fille à l’aéroport de Madrid et le lendemain, il présente devant le juge fédéral Ariel Lijo un document dans lequel il accuse la présidente Fernández, son ministre des Affaires étrangères, Héctor Timmerman, le député Andrés Larroque, deux dirigeants et un argentin pro-iranien Alejandro Khalil d’avoir “1) Par de viles manœuvres et des pactes secrets, entravé la justice et monter de fausses pistes pour protéger les auteurs iraniens de l’attentat. 2) D’avoir entamé en 2011, par intérêt commercial (pétrole iranien contre céréales argentines), une négociation secrète avec l’Iran par laquelle les accusés iraniens, requis dès 2007 par le juge argentin Canicobal à travers l’alerte rouge d’Interpol ne seraient plus inquiétés car l’Argentine demanderait à Interpol de lever l’alerte rouge.  3) D’avoir concrétisé cet accord en 2013 par la signature d’un ‘Mémorandum d’entente’ par lequel se crée une commission de la vérité permettant au procureur argentin de se rendre en Iran pour interroger les suspects qui resteraient ainsi impunis. 4) C’est grâce à l’opposition d’Interpol que les accusés sont restés sur la liste rouge…” Son accusation contre la présidente : “Dissimulation aggravée, non accomplissement des devoirs d’une fonctionnaire publique et entrave à l’action de la justice”…

Il présente ce document à la juge de garde qui, n’y voyant que du texte, décide que cela ne vaut pas la peine de briser le cycle des vacances judiciaires pour un document auquel il manque les preuves. Les associations Memoria Activa, 18 J et Apemia regroupant des victimes et des parents des victimes de l’attentat, ont souvent demandé que l’enquête soit retirée des mains de Nisman “qui n’a rien trouvé en sept ans”. Mais le Congrès décide de l’inviter à venir présenter sa dénonciation devant une commission parlementaire le lundi suivant. Nisman affirme posséder le témoignage de deux agents secrets et de nombreux documents prouvant ses accusations. Le lendemain,il est découvert mort dans son appartement…

Suicide ou assassinat ?

Le juge vit à Puerto Maduro, un quartier chic de la ville. Il est protégé par une garde permanente de dix hommes de la Police fédérale postés à l’entrée de l’édifice doté de 170 caméras de surveillance. Le samedi, Nisman donne comme instruction de venir le chercher vers 11h le lendemain. Lorsque le garde l’appelle, il ne répond pas. Après plusieurs essais, le garde appelle la procureure qui lui ordonne d’aller chercher la mère du juge car elle a les clés. La mère peut ouvrir la serrure du haut mais pas celle du bas. La police fait appel à un serrurier. Ils trouvent Nisman appuyé le dos contre la porte de la salle de bain, un pistolet à la main, une balle dans la tête.

Au premier abord, c’est un suicide : aucune porte fracturée, pas d’invité sur les caméras de surveillance, la position dans la salle de bain et les caméras rendent impossible la possibilité d’avoir ‘suicidé’ la victime puis de sortir. Par contre, aucune trace de poudre sur la main. Des experts diront plus tard que ce modèle de Bersa 22, non seulement n’est pas une vraie arme de défense mais qu’elle n’est pas très puissante et peut être tirée sans trace de poudre. L’autopsie montre que la balle a été tirée à un centimètre de la tête, qu’elle correspond bien à l’arme et “qu’il n’y a pas eu intervention de tiers”.

De nombreuses questions se posent

D’où vient l’arme ? Pourquoi Nisman est-il revenu si soudainement pour présenter un document incomplet au milieu d’une période de vacances sachant qu’il ne pouvait être reçu avant la fin du mois ? Qui sont les agents secrets qui donneront les preuves ? Ce document contient-il de si terribles révélations ? Pourquoi Nisman s’est-il suicidé ? Le mystère s’épaissit au fur et à mesure que l’on répond à ces questions.

D’où vient l’arme ? On apprend qu’elle lui a été apportée à sa demande par un informaticien qui travaillait pour lui, Diego Lagomarsino, un étrange personnage. Payé par l’Unité fédérale attachée à l’enquête menée par Nisman, il semble qu’il n’ait jamais été vu au tribunal, qu’il travaillait uniquement pour et chez Nisman qui le payait 41 000 pesos, une somme exorbitante pour un soi-disant travail d’archivage et de gestion informatique. Lagomarsino explique que le juge lui a demandé une arme après que Jaime Stiuso, le directeur des services secrets SIDE, le lui ait recommandé “pour sa sécurité” car “il ne fallait pas avoir confiance dans les policiers qui le gardaient”. Que faisait Lagomarsino vraiment pour le juge ? On suspecte des écoutes téléphoniques. Mais revoilà le lien avec les services secrets et un Stiuso très proche de ‘l’ambassade’.

Pourquoi est-il revenu si soudainement ? Personne ne sait ! Son épouse, partie chercher la fille abandonnée à Madrid n’a pas de réponse. A-t-il reçu un appel d’urgence ? De qui ? Pour remettre un simple document non étayé à une cour judiciaire en congé ? Mystère…

Ce document contient-il de si terribles révélations ? Pour respecter la transparence de l’enquête, la justice a rendu public le contenu des révélations que Nisman allait remettre aux parlementaires. Surprise : non seulement, rien de nouveau mais il a presque tout faux et affirme ‘des vérités contraires à la vérité’, bref, il ment.

Les fausses pistes montées par la présidente : cette théorie n’avait jamais été évoquée jusqu’à maintenant, alors que c’était lui-même qui était en charge du dossier !

Le Mémorandum d’entente signé en janvier 2013 entre l’Argentine et l’Iran : il n’est pas secret, il a été approuvé par un vote du Congrès argentin. L’idée première était de pouvoir interroger les accusés iraniens de façon à faire avancer l’enquête bloquée en Argentine depuis 1994.

Selon le juge, il s’agissait de business : la pénurie de pétrole en Argentine obligeait le pays à en importer. En fait, l’Argentine, productrice, n’a jamais acheté une goutte de pétrole à l’Iran. Les seules céréales vendues à l’Iran le sont par des entreprises privées nationales ou transnationales.

La levée de l’alerte rouge à Interpol : selon Nisman, “en septembre 2013, Timmerman s’est réuni avec le directeur Ronald Noble pour le convaincre d’autoriser la levée des alertes rouges”. Non seulement le ministre Timmerman n’a jamais demandé à Interpol de lever l’alerte rouge sur les accusés iraniens mais il a envoyé une lettre au directeur d’Interpol lui demandant justement de ne pas lever cette alerte rouge malgré le Mémorandum. Réaction de l’ancien directeur d’Interpol pendant 14 ans Ronald Noble : “Ce que dit M. Nisman est faux. Ce n’est pas moi qui ai dit non à la levée, c’est le ministre Timmerman qui m’a demandé de ne pas la faire…”.

Qui sont les agents secrets qui ont les preuves ? Les noms des deux agents appartenant aux services secrets SIDE en possession des preuves sont publiés. Deux jours plus tard, le SIDE fait savoir que ces deux personnes n’ont jamais appartenu à ses services et qu’en plus, le SIDE les avaient dénoncées devant la justice pour “usurpation de titre”, se faisant passer pour membres du SIDE pour obtenir des faveurs commerciales !

Une autre question se pose : est-ce vraiment le juge Nisman qui a décrit la dénonciation ? Car il est bizarre qu’un juge ne cite pas une seule fois, le numéro des lois qu’il veut utiliser dans ses accusations. Une nouvelle hypothèse surgit : ce n’est pas lui qui a écrit ce texte. Mais alors qui ? Lui a-t-on ordonné de rentrer d’urgence pour remettre le texte pré-écrit à un juge ? Qui ?

Les enjeux seraient-ils politiques ?

Certains analystes avancent l’hypothèse que, à quelques mois des élections présidentielles, il s’agissait de porter des coups fatals à la présidente Fernández et à son gouvernement. Très vite, se sont organisées des manifestations exigeant sa démission. Parmi les pancartes brandies, “Cristina asesina” et “Timmerman traître !”, car le ministre des Affaires étrangères est lui-même de religion juive. Après huit ans de présidence, Cristina Fernández jouit encore de 50 % de popularité et son parti pourrait très bien gagner les élections cet automne, une perspective insupportable pour la droite et les transnationales. D’autres analystes estiment qu’il s’agit de “punir” l’Argentine pour ses politiques sociales et économiques peu ‘orthodoxes’, son rejet des “recommandations” du FMI, et pour son refus de payer les spéculateurs vautours.

Au niveau international, le journaliste argentin Raúl Kollmann rappelle qu’une note officielle argentine (Câble 010365/1994) datée du lendemain de l’attentat et signée par l’ambassadeur argentin en Israël José María Valentin Otegui, évoquait une réunion entre les représentants des deux pays pour mettre au point une réponse commune servant les intérêts réciproques et accuser l’Iran. Quelques jours plus tard, les États-Unis déclarèrent que la Syrie n’avait rien à voir avec l’attentat…

L’intérêt argentin pour effacer la piste syrienne était clair : le président Menem est d’origine syrienne et avait reçu du président Hafez El Assad de Syrie des fonds pour financer sa campagne électorale de 1989. Un cousin de El Assad et deux personnes avaient été arrêtés par le juge Galeano mais vite libérés après une réunion avec Menem. Plus tard, les câbles entre l’ambassade et Washington révélés par Wikileaks montrent la subordination de Nisman aux instructions de l’ambassade. Par contre l’ambassadeur iranien à Londres détenu pour extradition sur demande argentine pour complicité fut rapidement libéré par manque de preuves. De son côté, Héctor Timmerman raconte que le représentant de l’époque du DAIA, M. Schlosser lui avait dit : “Pourquoi chercher un procès si tous les journaux du monde ont déjà publié que c’était l’Iran ?” L’année dernière, l’ancien ambassadeur d’Israël à Buenos Aires, Itzhak Aviran, annonça que les auteurs iraniens de l’attentat avaient été exécutés par les services israéliens, ce qui fut démenti par les autorités israéliennes.

Trois procédures

On se dirige donc d’un côté, vers une enquête par les juges Viviana Fein et Fabiana Palmaghini devant résoudre le mystère de la mort du juge Nisman ; d’un autre, vers un procès mené par le juge Ariel Lijo devant éclaircir les tentatives d’étouffement de la piste syrienne par les services secrets argentins, israéliens et états-uniens avec la complicité du président d’alors, Carlos Menem et, finalement, une procédure devant s’occuper des accusations de Nisman contre Fernández et Timmerman.

Deux hypothèses pour une mort douteuse

Deux hypothèses gagnent du terrain : ‘suicide simple’ car le juge Nisman se serait rendu compte qu’il avait été le jouet d’une manipulation, que son soutien Stiuso avait disparu donc ses ‘sources’ et son contact avec l’ambassade, et que son document était inutilisable en justice ; ‘suicide incité’ pour en faire une victime du gouvernement, la droite criant déjà à l’assassinat sur ordre présidentiel sans que, pour le moment, aucune preuve n’ait été apportée à cette théorie, bien au contraire. Il s’agirait alors d’enjeux de géo-politique destinés à affaiblir l’Iran et l’Argentine. Il faut maintenant attendre le résultat des enquêtes…

Jac FORTON

(1) AMIA : Association de mutuelle israélite d’Argentine.
(2) DAIA : Délégation des associations israélites en Argentine qui se définit comme la « représentation politique des juifs d’Argentine ».
(3) Ces câbles furent remis par Wikileaks au journaliste argentin Santiago O’Donnell.
(4) Notes citées par le journal argentins Página12 du 20 janvier 2015.

Sérénade muette : Pedro Lemebel nous parle toujours…

L’auteur et artiste plasticien chilien Pedro Lemebel, né en 1952, est mort le 23 janvier dernier. Il était connu pour sa critique aiguisée de l’autoritarisme et sa peinture humoristique de la vie chilienne, et a été traduit en français, anglais et italien. Nous avons demandé à un membre de notre conseil littéraire, Marián Semilla Durán, de nous présenter cet auteur apprécié tout particulièrement dans le monde des lettres hispanophones. Il avait été un des nos invités pressentis des Belles Latinas  mais des difficultés de santé ont empêché sa venue. Bien dommage.

Combien de fois a-t-on voulu le faire taire ? On n’a pas pu. Seul le cancer qui le prit à la gorge – qui prit sa gorge– l’a laissé sans voix. Mais pas sans parole. Celui qui avait porté tant de voix : celle des marginaux, des pauvres, des homosexuels, des folles et des travestis ; les voix de ceux qui étaient restés fidèles à la gauche sans concessions, des jeunes cernés par la misère et les tentations de la société de consommation ; des « différents » de toutes sortes ; cette voix-là, que la maladie lui avait ôtée, nous ne l’écouterons plus. Pedro Lemebel, le sublime provocateur chilien, l’un des plus talentueux écrivains de sa génération, vient de mourir, à 62 ans. Mais il nous a laissé ses écrits : le Manifeste, les chroniques, le roman ; les plus beaux, les plus révulsifs, les plus crus et, aussi, le plus poétiques du Chili contemporain.

Il nous a également laissé les photos qui le capturent sous tous ses angles : jeune, les cheveux longs et très maquillé ; habillé en noir avec une longue écharpe rouge et de très hauts talons, la tête couverte d’un foulard imprimé, le corps tatoué ou peint ; et celle, que lui-même m’avait gratuitement cédée pour illustrer la couverture d’une publication collective sur son œuvre que j’ai coordonnée, le geste pensif et la tête ornée de plumes. Il y a certainement les enregistrements de ses émissions de radio qui peuvent nous ramener la voix d’avant le cancer, ou ceux de ses récitals et présentations publiques qui faisaient se déplacer les foules pour rire aux éclats et pour pleurer ensemble.

Ineffable Pedro, inclassable, fier de sa cohérence, de son courage et de ses choix. Fier aussi de ses colères, qui le menèrent plus d’une fois à donner un coup de pied dans la fourmilière, à déjouer les jeux des puissants, à décomposer les scénarios publics des faux consensus. À toujours dire ce qu’il avait à dire, à ne jamais accepter de transactions avec les responsables de la dictature pinochetiste ou ses héritiers. Lui-même, son corps, son allure, ses choix vestimentaires, faisaient partie de son œuvre. Il était l’incarnation par excellence d’un discours toujours subversif, la dissonance qui empêchait de tourner en rond, celui qui dérangeait les bienpensants et scandalisait les réactionnaires. Un poète, un marginal né dans un bidonville en 1952, un libertaire obstiné, un homosexuel militant, un mapuche tiers-mondiste, une icône populaire.

De la boue du Mapocho [1] aux lumières du quartier homosexuel branché de Santiago, la trajectoire de Pedro Lemebel est à la fois un défi et une revanche. Sa différence, perceptible depuis l’enfance et difficile à vivre dans un Chili aussi hypocrite que prude, sera vite revendiquée et même affichée. Diplômé en Arts Plastiques, acteur et performeur, créateur avec son complice Francisco Casas du tandem Las Yeguas del Apocalipsis (1997) qui marqua durablement l’imaginaire urbain par l’acuité et la démesure de leurs représentations ; poète, romancier et chroniqueur de génie, il était à sa façon la conscience décalée de la société chilienne, qu’il n’a cessé de portraiturer en mettant à nu ses simulacres et ses renoncements.

En 1989 les Yeguas del Apocalipsis dansèrent les pieds nus sur une carte de l’Amérique latine recouverte de verres brisés, en traçant avec leur sang une double allégorie : la performance s’intitulait La Conquête de l’Amérique latine et liait les mémoires du génocide des Indiens à celles de la dictature de Pinochet. En 1986, il lit dans une grande concentration populaire des gauches réunies son célèbre manifeste : Hablo por mi diferencia, dénonçant la discrimination dont sont objet ceux qui ne répondent pas à la norme hétérosexuée, et cela sans ménager ses propres camarades politiques, à qui il lança : « No me hable del proletariado, porque ser pobre y maricón es peor » (Ne me parlez pas du prolétariat, parce qu’être pauvre et pédé est encore pire »).

En 1995, il écrivit son premier recueil de chroniques, La esquina es mi corazón, suivi de Loco afán, crónicas del sidario (1996), De perlas y cicatrices (1998), Zanjón de la Aguada (2003), Adiós mariquita linda (2004), Serenata Cafiola (2005), Háblame de amores (2012) y Poco hombre (2013). Son seul roman, Tengo miedo, torero, parut en 2001 et fut traduit en français sous le titre : Je tremble, ô matador. Ces ouvrages explorent à la fois les subjectivités urbaines marginalisées et les espaces qu’elles traversent. La parodie, l’ironie, la provocation, le fait de nommer sans euphémismes des pratiques et des corps contribuent à construire un univers où la dénonciation ne cède jamais au politiquement correct. La prose, néobaroque, le situe dans la lignée de Severo Sarduy et Néstor Perlongher ; comme Manuel Puig, il trouve l’équilibre exact entre le sentimentalisme populaire et la critique impitoyable du système. Il invente un langage, plie à volonté la sémantique et le lexique, brode son écriture comme un tapis somptueux, proliférant, à la limite parfois du monstrueux.

Que ce soit par la confrontation de l’espace public et de l’espace privé, du centre et de la marge, de la lumière et de l’obscurité, de l’hétérosexualité et de l’homosexualité, il s’agit toujours de déborder les limites, de franchir les frontières, de se répandre (derramarse) au-delà des canaux convenus par les représentations autorisées. En tant qu’espace textuel de confrontation rhétorique et idéologique, la chronique est le lieu où toutes les transgressions s’entrecroisent, dans le but de miner la logique du contrôle social. Qu’il s’agisse de la nudité des corps masculins enlacés dans une union inextricable et souvent grotesque, ou de la nudité de la langue, qui dit et redit l’annalité triomphante jusqu’à la saturation ; qu’il s’agisse des travestis baroques qui se déguisent pour mieux se montrer ou de la prolifération métaphorique qui travestit le discours, Lemebel détourne la logique de la feinte et cherche dans la contorsion discursive ou corporelle le sombre revers du monde, la récusation du légitime.

Son écriture est avant tout profondément subversive et, en tant que tel, politique. Il n’a jamais joué le jeu de la culture gay à l’américaine, ni n’a oublié que sa voix était celle d’une population périphérique, aussi bien en termes géopolitiques qu’en termes sociaux ou culturels. Sa lucidité n’a jamais faibli : il n’hésita pas à se mettre soi même en question lorsqu’il comprit que sa renommée croissante et les sollicitations diverses dont il était l’objet menaçaient son irrévérence et pouvaient le détourner de la pensée marginale qu’était sa marque d’origine.

Le 31 décembre 2014 il posta, sur son mur Facebook, son dernier message, un message d’adieu : […] El reloj sigue girando hacia un florido y cálido futuro. No alcancé a escribir todo lo que quisiera haber escrito, pero se imaginarán, lectores míos, qué cosas faltaron, qué escupos, qué besos, qué canciones no pude cantar. El maldito cáncer me robó la voz (aunque tampoco era tan afinado que digamos). Los beso a todos, a quienes compartieron conmigo en alguna turbia noche. Nos vemos, donde sea. […] L’horloge continue de tourner vers un futur fleuri et chaleureux. Je ne suis pas arrivé à écrire tout ce que j’aurais voulu écrire, mais vous imaginerez bien, mes chers lecteurs, quelles sont les choses qui ont manqué, quels crachats, quels baisers, quelles chansons je n’ai pas pu chanter. Le maudit cancer m’a volé la voix (quoique je ne chante pas si juste que cela). Je vous embrasse tous, ceux qui on partagé avec moi quelque nuit trouble. Au revoir, où que ce soit.

Cher Pedro, combien je regrette encore que tu ne sois pas venu, il y a quelques années, lorsque nous t’avions invité à participer à la fois au colloque organisé à l’Université Lyon 2 autour de ton œuvre, et aux festival elles Latinas. L’idée t’avait beaucoup plu ; ta santé était plus réticente que ton désir. Je garde encore comme une relique le dernier mail que tu m’as envoyé pour t’excuser : «Ay niña, mis tacos altos están cansados !»Ah, ma petite, mes talons hauts sont fatigués !»). Ta voix ne s’est pas tue : elle résonnera chaque fois qu’un corps désirant ou une subjectivité opprimée décideront de ne plus jamais obéir à une loi qui les exclut.

María A. SEMILLA DURAÁN

[1] Le fleuve qui traverse la ville de Santiago et au bord duquel se situe le Zanjón de la Aguada, población très pauvre où Lemebel est né.

(2) Pedro Lemebel en français : Je tremble, Ô Matador (Tengo miedo torero), traduit de l’espagnol (Chili) par Alexandra Carrasco, aux éditions Denoël, dans la collection D’Ailleurs, 192 p., 18 euros  (2004).

Films courts mais bons : Clermont-Ferrand 2015

Le festival du court métrage de Clermont-Ferrand reste une compétition incontournable pour les amateurs du court métrage en Europe et dans le monde entier. La prochaine édition se déroulera du vendredi 30 janvier au samedi 7 février 2015. Dix films courts latino-américains seront en compétition.

Depuis 37 ans, Clermont est la capitale des films qui durent moins de 60 minutes. Il comprend une compétition nationale, une compétition internationale, une série laboratoire qui accueillera cette année trois films brésiliens, une découverte du cinéma court chinois, trois programmes consacrés au vélo et intitulés Rétropédalage, des animations et un grand marché avec une quarantaine de pays exposants proposant leurs films aux 3 000 professionnels présents. Ce sont plus de 160 000 spectateurs qui assistent aux séances.

La 27e compétition internationale est le lieu de rencontre et de croisement des différents horizons constituant la richesse du court métrage mondial. Chefs-d’œuvre de l’animation, documentaires, comédies, réalités contemporaines, films de genre, travaux de fin d’études des meilleures écoles du monde vous entraînent vers des univers dont seule la jeune création cinématographique a le secret. Laissez-vous aller, dépaysement assuré.

Au niveau de la compétition internationale, après le prix du public attribué l’an passé au film brésilien Meu amigo Nietzsche de Fáuston da Silva, l’Amérique latine sera présente cette année avec une dizaine de films provenant d’Argentine, du Brésil, du Chili, de la Colombie, du Costa Rica, de Cuba, de l’Équateur, du Mexique et du Pérou. Nous y reviendrons avec les films primés. Nous soulignons que dans le jury international figure le franco-brésilien Antonio Rodrigues, Membre du service de programmation de la Cinémathèque Portugaise, où il a organisé plusieurs cycles de films, souvent accompagnés de catalogues et monographies. Festival convivial, Clermont permet la rencontre de jeunes cinéastes ou futurs cinéastes du monde entier.

Alain LIATARD

« Le voyage d’Octavio » roman du singulier Miguel Bonnefoy

Un père chilien, une mère vénézuélienne, né en France, en 1986, écrivant en français et déjà remarqué par de prestigieux jurys de prix littéraires, tel nous apparaît Miguel Bonnefoy, qui se voit comme un pont entre ses deux continents grâce à une culture partagée. Le voyage d’Octavio, son premier roman, est aussi une très bonne surprise pour un lecteur français, habitué ou non de la création latino-américaine. Il est un des 18 écrivains latino-américains invités pour nos prochaines Belles Latinas de novembre 2015.

Un court récit qui semble prendre des chemins connus (celui du roman d’initiation, celui du prétendu « réalisme magique ») pour mieux nous en faire sortir et ainsi nous surprendre et même parvenir à nous émerveiller à nouveau, voilà à quoi ressemble Le Voyage d’Octavio. On ne sait rien ou presque d’Octavio, ce qui donne au lecteur le pouvoir de le créer lui aussi à sa manière, comme il pourra créer, à partir de ce que propose le narrateur, les ambiances, les paysages, il pourra aussi méditer sur la misère, la religion ou la magie.

Octavio n’a jamais appris à lire, il n’ose l’avouer, la page où nous le découvrons est superbe : tout est dit avec les mots les plus simples, tout est senti, plus exactement, c’est de la pure poésie, et pourtant on est au sein de la triste réalité d’Octavio. Dans la pharmacie du quartier, qui est un bidonville, Octavio fait une rencontre et naît une histoire d’amour, avec ou sans mots, car les mots sont au cœur du roman, les mots qu’on ne sait pas déchiffrer, ceux que l’on prononce et ceux que l’on tait volontairement ou seulement parce qu’on ne sait pas. Et le mot, Miguel Bonnefoy, lui, sait le manipuler, l’arranger, le créer à l’occasion.

Avec ses mots ordinaires ou inattendus, il dévoile un univers familier au lecteur de romans latino-américains, bien à lui pourtant, fait de fulgurances poétiques, de digressions qui brusquement retrouvent leur cours… et leur personnage principal, Don Octavio, sorte de Candide moderne qui va d’un lieu à l’autre ou qui, peut-être ne bouge pas si ce n’est dans sa tête.

Pour le lecteur en tout cas c’est un véritable voyage à travers le Venezuela, un Venezuela de rêve et de réalité, rempli d’images et de sensations.

Christian ROINAT

Miguel Bonnefoy : Le voyage d’Octavio, Rivages, 124 p., 15 €.

Quino, créateur de Mafalda, décoré au Chili de l’Ordre Pablo Neruda par la présidente Bachelet

Le Conseil national des Arts et de la Culture du Chili vient de décorer l’Argentin Quino, le père de Mafalda, de l’Ordre du Mérite artistique et culturel Pablo Neruda pour « avoir décrit magistralement les problématiques profondes de la société ».

Le prix a été remis à Quino, de son vrai nom Joaquín Salvador Lavado, par la présidente Michelle Bachelet qui s’est déclarée « lectrice avide de Mafalda », à l’occasion de l’exposition Quino par Mafalda réalisée par le ministère de la culture de la Ville de Buenos Aires et présentée au Centre culturel Gabriela Mistral de Santiago. Pour la présidente Bachelet, « Ses blagues sont un terrain de rencontre, de réflexion et de joie de plusieurs générations ». Selon la ministre de la Culture chilienne, Claudia Baratini, « Mafalda est devenue un des piliers fondamentaux de la culture latina… Célébrer l’œuvre de Quino signifie aussi célébrer la narration et l’humour graphique comme genre littéraire, surtout après les tristes événements de Paris« .

Joaquín Lavado (Quino est le diminutif de son prénom) est né à Mendoza (Argentine) en 1932 dans une famille d’immigrants andalous. Il a commencé à publier ses vignettes en 1964 et s’est arrêté en 1973. À l’origine, il s’agissait de vignettes publicitaires pour une entreprise du nom de Mansfield (qui ne les a jamais utilisées) d’où la lettre M donnée à plusieurs de ses personnages : Mafalda, Manolito, Miguelito… En 2010, Frédéric Mitterrand, Ministre de la Culture et de la Communication, le promeut Officier des Arts et des Lettres, puis Aurélie Filippetti en 2012 le décore au salon du livre jeunesse de Montreuil. En 2014, il est décoré Officier de la Légion d’Honneur.

Le prix Pablo Neruda a été créé au Chili en 2004 à l’occasion du centenaire de la naissance du poète, Prix Nobel de littérature en 1971. Parmi les autres artistes ayant reçu le prix, citons l’Italien Ennio Morricone, l’écrivaine mexicaine Laura Esquivel, la danseuse allemande Pina Bausch, le chanteur lyrique espagnol Plácido Domingo, sans oublier les Chiliens Isabel Allende et le groupe de musique Los Jaivas (qui ont mis les poèmes du Canto General de Neruda en musique).

Jac FORTON

Pour une biographie de Quino, voir www.quino.com.ar/libros-quino/

La biennale de la restauration ouvre ses portes à Lyon le week-end prochain

Le SIRHA, salon international de la restauration, de l’hôtellerie et des arts de la table se déroule à Lyon tous les deux ans. Cette année, du 24 au 28 janvier prochain, il propose sur 130 000 m², 3 000 exposants, 22 pavillons régionaux et 32 pavillons internationaux. Tous les cuisiniers, pâtissiers, hôteliers viennent rencontrer leurs fournisseurs. Mais le SIRHA est connu surtout par ses prestigieux concours. 20 concours valoriseront les savoir-faire et la passion de tous les métiers de bouche, de la cafeteria et de toutes les restaurations, de la collective à la gastronomique.

L’Espace des chefs accueillera les finales des 3 concours les plus reconnus de la gastronomie mondiale : le Bocuse d’Or, la Coupe du monde de la Pâtisserie et l’International Catering Cup. 12 équipes internationales de traiteurs (dont le Mexique et le Brésil) sont en lice pour décrocher le prestigieux titre de Meilleur Traiteur de réception du monde décerné au terme de 2 jours d’épreuves. Buffets spectaculaires et précision dans les assiettes ont fait la réputation de ce concours. Pour la Pâtisserie, 21 équipes originaires du monde entier – composées d’un pâtissier, d’un chocolatier et d’un glacier- s’affronteront au cœur d’une arène gastronomique de 8000 m2, devant 2500 supporters. Ils devront faire preuve d’audace, de technique, de créativité et d’innovation. Quatre pâtissiers viennent de Colombie, du Guatemala, du Mexique et d’Argentine.


Puis, pour le Bocuse d’Or devant plus de 2500 supporters et sous le regard des chefs les plus renommés au monde, 24 jeunes chefs dont trois latinos venant du Chili, du Guatemala et d’Argentine rivaliseront de précision et de créativité, mettant un terme à dix-huit mois de sélections nationales et continentales à travers le monde. Le World Cuisine Summit tient sa 2e édition et prend ses quartiers pour la première fois au cœur du SIRHA, le mardi 27 janvier. Orchestré par Frédéric Loeb, délégué, et en présence des 15 chefs réunis autour de Régis Marcon, trois seront latinos : Gastón Acurio, (Pérou), Helena Rizzo, (Brésil) et Regina Tchelly, (Brésil).

Enfin, le dîner des Grands Chefs du Monde réunira le mardi 27 janvier 2015 les plus grands chefs étoilés de la planète dans le cadre de l’Hôtel de Ville de Lyon, spécialement aménagé pour l’occasion. Le menu, en hommage à Paul Bocuse, orchestré par Daniel Boulud, aura pour thème “Les Amériques”. Au total une centaine de chefs représentants 250 étoiles des 5 continents, dont le chef mexicain Enrique Olvera, le chef péruvien Gastón Acurio, la chef américaine Barbara Lynch et le chef canadien Normand Laprise seront réunis pour ce dîner.  65 tables rondes, débats et conférences auront également lieu durant le salon.
 En 2013, le SIRHA avait reçu 185000 visiteurs dont 19000 chefs.

Alain LIATARD

Fin du système bi-nominal instauré par le général Pinochet

Le Sénat chilien vient de voter (de justesse) la fin du système électoral bi-nominal inventé par les juristes de Pinochet en 1980 et toujours en vigueur jusqu’à aujourd’hui. 25 ans après la fin de la dictature, c’est un pan important de la législation pinochétiste qui tombe.

En 1980, conscient que le contrôle politique dictatorial ne durerait pas éternellement, le général Pinochet abroge la Constitution de 1925, fait adopter une nouvelle Constitution configurée pour instaurer à jamais le système néolibéral dans l’économique et modifie les lois pour instaurer un système électoral dit bi-nominal dans le politique. À l’annonce du plébiscite du 5 octobre 1988 devant décider de la poursuite ‘SI’ ou ‘NO’ du régime militaire, Pinochet autorise la formation d’un parti politique qui soutiendrait la position du SI : c’est la naissance fin 1987 du parti Rénovation nationale (RN) composé de membres de divers mouvements proches du dictateur dont la UDI, Union démocrate indépendante de Jaime Guzmán, idéologue de Pinochet. Peu après, les partis traditionnels sont également ré-autorisés.

La victoire du ‘NO à Pinochet’ fait comprendre au régime que sa fin est proche puisque de par sa propre Constitution, la défaite du SI l’oblige à organiser des élections l’année suivante, en décembre 1989. Pinochet, sentant le vent tourner, s’affaire à préparer l’après dictature, d’autant plus que la droite pinochétiste se déchire ce qui provoque une scission entre RN et la UDI. Or les lois de 1986 et 87 ne permettent pas de coalition. Pinochet fait de toute urgence modifier les lois de manière à autoriser les coalitions pour que RN et UDI s’unissent pour le soutenir. Cette coalition, toujours en cours, porte aujourd’hui le nom d’Alianza. Mais ce système permet aux anti-pinochétistes d’également former une coalition qui comprendra jusqu’à 17 partis et mouvements : la Concertación, qui gagnera les élections de 1989, mettant ainsi fin à 17 ans de dictature.

Qu’est-ce que le système bi-nominal de Pinochet ?

Le pays est divisé en circonscriptions et en districts, les premières élisant deux sénateurs, les seconds, deux députés. Cette procédure oblige les partis à s’unir en coalitions ce qui permet d’éliminer les petits et moyens partis et favorise nettement les gros partis ou les grandes coalitions. Pour donner le maximum de chances à sa droite (RN et UDI) qu’il sait en mauvaise posture pour les élections de décembre 1989, Pinochet modifie les règles : pour qu’une des coalitions puisse placer ses deux candidats, il faut que le total de ses votes dépasse le double du total des votes de l’autre coalition. Ceci est presque impossible mais permet qu’une coalition avec 33 % des voix possède autant de représentants que l’autre coalition avec 66% des voix. Ceci favorise évidemment la droite, ce qui était bien le but du jeu. Un exemple réel : dans la circonscription de Santiago ouest, les deux candidats de la Concertation obtiennent 31 et 30 % des voix alors que les deux candidats de l’Alliance obtiennent 17 et 15 %. Mais 61 % (30 + 31) ne font pas le double de 32 % (17 + 15). Bien que le second candidat de la Concertation ait gagné 180.000 voix de plus que son opposant, c’est celui-ci qui fut élu au poste ! (1)

Un Congrès complètement modifié

Cette situation où Concertation et Alliance obtenaient presque la même quantité de sièges au Sénat et à la Chambre des députés empêchait toute modification du système puisque les quotas nécessaires pour modifier ces lois n’étaient jamais atteints. Mais coup de théâtre ce 14 janvier 2014 : deux sénateurs de centre droite, d’ordinaire votant avec l’Alliance, votent cette fois pour le projet de loi de modification, ce qui permet d’obtenir le quota nécessaire de 23 votes. Dans le même élan, les sénateurs ont augmenté le nombre de sénateurs de 38 à 50 et celui des députés de 120 à 155, de manière à mieux répartir les représentativités. Autre nouveauté, la loi des quotas : pour favoriser la participation des femmes, le total hommes ou femmes candidat(e)s par parti ou par coalition ne peut dépasser 60 %.

Le projet de loi doit maintenant passer une dernière fois devant la Chambre des députés mais on estime que ce ne sera qu’une formalité, la Concertation y étant enfin majoritaire. La Constitution de Pinochet est l’objet de modifications depuis 1992. De nombreux Chiliens demandent aujourd’hui à ce qu’une Assemblée Constituante soit mise en place pour remplacer une Constitution imposée par la dictature par une Constitution rédigée démocratiquement. La présidente Michelle Bachelet avait mis ce point dans son programme de gouvernement.

Jac FORTON

(1) Il s’agissait de Ricardo Lagos pour la Concertation et de Jaime Guzmán pour le pinochétisme.

Procès de l’ex-dictateur Ríos Montt à nouveau suspendu

La réouverture du procès de l’ancien dictateur du Guatemala le 5 janvier a été marquée par l’absence de l’accusé pour raisons de santé. Efraín Ríos Montt est finalement arrivé sur une civière. Les recours déposés par les avocats de l’accusé font encore reculer la date du procès.

Tout est fait pour éviter le procès du dictateur Ríos Montt. Jugé pour le massacre de 1771 Mayas-Ixils par l’armée guatémaltèque en 1982, le général-dictateur Ríos Montt avait été condamné le 10 mai 2013 à 80 ans de prison. Le général José Rodríguez, son chef du renseignement, ne possédant aucun mandat de commandement, avait été acquitté. Dix jours plus tard, la Cour de Constitutionalité annulait le verdict pour vices de forme et ordonnait de rouvrir le procès le 5 janvier 2015 en reprenant la procédure telle qu’elle était en novembre 2011. Lorsque la juge Jeannette Valdés ouvre la session ce lundi 5 janvier à 8 h du matin, elle est obligée de la suspendre immédiatement: non seulement, le dossier ne lui est pas parvenu mais l’accusé Ríos Montt ne s’est pas présenté pour des raisons de « mauvaise santé ». Elle demande aux avocats de l’accusé que celui-ci se présente dans les deux heures.

Les défenseurs du dictateur rappellent leur recours de récusation de la juge « pour avoir déjà donné son opinion en 2004 dans son mémoire de maîtrise ». Recours rejeté par la juge : « c’est l’opinion de la défense qui dans certains paragraphes (de mon travail), il s’est émis une opinion, alors que ce qui s’est fait fut d’aborder la thématique du point de vue du dogme juridique, en citant aussi divers rédacteurs de traités sur le sujet ainsi que des articles de journaux comme sources de travail, dont certains ont mentionné l’accusé dans leurs écrits… » En conséquence, « J’estime que ce droit de récusation est hors temps et n’a comme finalité que d’affecter le début du procès … dont la date et ma nomination à le présider sont connues depuis le 30 octobre 2013 ». Mais, petit coup de théâtre, Sara Yoc et María Eugenia Castellanos, les deux autres juges du tribunal acceptent le recours ! Du coup, la procédure est suspendue et ce sera à la Cour d’appel du Risque majeur à décider si la juge Valdés continuera à présider ce tribunal ou si elle devra être remplacée.

La mise scène de l’arrivée du dictateur

Un peu avant l’échéance donnée par la présidente du tribunal, le dictateur arrive à la Tour des tribunaux de la ville du Guatemala. : toutes sirènes hurlantes, couché sur une civière, un drap lui cachant le visage, entouré de son médecin, d’une infirmière et de ses avocats, le dictateur fait une entrée fracassante dans la salle. Il souffrirait d’une… luxation de l’épaule ! (1). De son côté, l’autre accusé, l’ancien chef des Renseignements militaires sous Ríos Montt, José Rodríguez, estime que « tout cela est un cirque organisé par les organisations sociales… Il faut en finir avec cette humiliation »(2).

Un autre recours est toujours en balance : la demande d’amnistie déposée en 2012 par la défense en vertu d’un décret d’auto-amnistie datant de 1986. La Cour de Constitutionalité avait alors demandé à la Cour suprême d’expliquer pourquoi, en mars 2012, un tribunal avait refusé que ce décret s’applique au général Ríos Montt alors qu’elle avait bénéficié aux militaires et aux guérilleros à l’époque.

La Cour suprême avait envoyé le dossier à trois cours de justice pour qu’elles en débattent. Plus de cent juges avaient décliné leur nomination à ces cours ! Les raisons ? Dans une interview par l’AFP diffusée au Guatemala (3), l’ancien ministre des Affaires étrangères, Edgar Gutiérrez estime que « Refuser l’amnistie était s’exposer à des représailles de la part des militaires et des groupes de droite (menaces de mort contre eux ou leurs familles), accepter l’amnistie couvrirait de honte un(e) juge qui absoudrait ainsi quelqu’un accusé de génocide… ».Avant de pouvoir continuer le procès, il faudra donc attendre la résolution de ces recours. Pour Nery Rodenas, représentant la ODHA, Oficina de Derechos Humanos del Arzobispado (Bureau des droits humains de l’archevêché), « Les actions de la défense sont des mesures dilatoires qui cherchent à repousser la procédure ; c‘est clair depuis le début ».

Jac FORTON

 (1) Selon le journal Prensa Libre du 7 janvier 2015.

« Scipion » de l’écrivain urugayen Pablo Casacuberta

Mon Dieu, qu’il est difficile pour ce pauvre Aníbal, le héros et narrateur de ce Scipion, de savoir, à 38 ans, qui il est vraiment ! Il faut bien dire que les apparences sont contre lui : timoré, paranoïaque, passablement alcoolique, ce fils d’un brillant universitaire semble avoir tout raté. Le plus grave, c’est qu’il a été incapable de réaliser les grandes espérances déposées en lui par son professeur de père, qui à présent repose dans la Rotonde des Hommes Célèbres. Le roman va délicatement fissurer ce tableau trop net pour être vrai.

La première scène montre Aníbal, adolescent de 38 ans, comme il se présente lui-même, entrant dans la maison qu’a occupée son père avant de mourir. Il a été rejeté par la société, mais surtout par sa maigre famille : un père, décédé et une sœur qui vit en Allemagne. Cette visite d’une maison abandonnée depuis des années déclenche une série d’aventures qui font de ce récit un véritable roman d’initiation (à 38 ans !).

Le récit est assez trompeur, au meilleur sens du mot : on se laisse emporter avec plaisir par une histoire linéaire et drôle, et soudain on se rend compte de la richesse de ce qu’il sous-tend : sous l’humour, qui est partout, perle la profondeur : la folie, apparente ou réelle, et donc aussi la sagesse, la paternité, assumée ou non, et donc la filiation, l’hérédité.

À cela s’ajoute beaucoup de sensibilité : hommes et femmes, malgré leur réalité assez peu reluisante, sont dignes de pitié et même d’affection. Et puis, surtout, ce roman contient également une magnifique auto-analyse, sévère, distanciée et irrésistible, faite d’un comique froid qui est probablement la principale caractéristique de Scipion.

On peut sans hésiter qualifier le style de brillant : la culture classique, grecque, est distillée avec énormément de doigté et d’élégance, à l’opposé de tout pédantisme, ce qui donne un joli mariage d’expression classique, celle que parlent parfois les profs de latin et de grec sans s’en rendre toujours compte, et de second degré assumé : un vrai régal pour le lecteur. Cela ressemble à une rencontre inopinée entre Bioy Casares et Nabokov.

Pablo Casacuberta est à ce jour l’auteur de cinq romans qui font déjà figure de référence dans toute l’Amérique de langue espagnole, il est aussi plasticien et cinéaste. On pourra le rencontrer à Paris mi-janvier, pour la publication de son premier roman traduit en français.

Christian ROINAT

Scipion, de Pablo Casacuberta traduit de l’espagnol (Uruguay) par François Gaudry, Éd. Métailié, 262 p., 18 €.
Escipión, Pablo Casacuberta en espagnol , 451 Editores, Zaragoza.
Page 1 sur 212