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Cinéma

Réflexions sur le film uruguayen Compañeros, en salle depuis trois semaines

En 1973, l’Uruguay plonge dans une dictature implacable. Trois opposants politiques, dirigeants du groupe Tupamaros, sont arrêtés. Considérés comme des otages, ils seront transférés de caserne en caserne, violemment torturés, privés de nourriture, empêchés de dormir et d’accomplir leurs besoins vitaux, jetés parfois dans des cellules de moins de deux mètres carrés. Après leur libération en 1985 et le retour à la démocratie, José Mujica deviendra président de l’Uruguay en 2010. Eleuterio Fernández Huidobro sera nommé sénateur puis ministre de la Défense, et l’écrivain Mauricio Rosencof deviendra directeur de la culture de la ville de Montevideo.

Photo : Ojo de Pajaro – M. Singer

Pourquoi le film sort-il en ce moment sur les écrans, une quarantaine d’années après les faits ? Bien qu’il repose sur un fond historique, le cinéaste, lors d’interviews, déclare qu’il n’a pas voulu faire, à proprement parler, un film politique, l’Homme est au centre de son film. Il s’est surtout intéressé aux thèmes de l’enfermement, de la solitude et de la folie. Le film repose sur des faits réels, sur des entretiens avec d’anciens détenus, dont les trois protagonistes et leur famille. Il s’inspire du livre Memorias del calabozo (Mémoires du cachot) écrit par Eleuterio Fernández Huidobro et Mauricio Rosencof, livre de témoignages que les deux amis s’étaient promis d’écrire s’ils réussissaient à sortir de cet enfer.

Leur amitié les soude. Enfermés dans des cellules contiguës, ils communiquent en morse par petits coups donnés contre le mur, se soutiennent, discutent, s’envoient des poèmes, jouent aux échecs malgré la souffrance causée à leurs doigts. Les rares visites de leurs parents, la mère, les enfants, autant de moments de grâce qui les encouragent à vivre. Mauricio Rosencof se sauve grâce à sa culture et à son imagination surveillée par la raison. Sa réputation d’écrivain lui vaut d’écrire des lettres d’amour pour quelques soldats, ce qui adoucit un peu ses conditions de vie. José Mujica semble la personne la plus affectée, ce sera sa mère, puis une psychiatre qui l’encourageront à lutter. Lutter pour vivre, devenir un «Prophète de la vie», «Vivre, c’est ça le plus dur» écrira plus tard Rosencof. Vivre pour leur engagement, pour ce qui adviendra ensuite, pour témoigner. Ce film est un véritable plaidoyer pour les droits de l’homme.

La violence et la torture sont abordées avec beaucoup de pudeur, elles transparaissent chez les acteurs, à qui il faut rendre hommage, car ils se sont approchés au plus près de cette expérience et en ont souffert dans leur corps et leur être. Ils ont réussi à traduire ce voyage au cœur des ténèbres. Le projet des militaires était de rendre fous les prisonniers, de les déshumaniser.

Privés de la lumière du jour, de tout contact avec l’extérieur sauf lors de rares visites, ils perdent la notion du temps, confondent les jours, n’ont plus de futur, le temps est marqué par leurs besoins vitaux : manger, aller aux toilettes, survivre. Grâce aux mouvements de caméra, à l’utilisation de la lumière et à celle de la musique, le cinéaste parvient à restituer le silence, l’enfermement, la perte des sensations qui les mènent au bord de la folie. Quand les prisonniers sont libérés, la très belle fin du film, soutenue par la musique de la chanson «The sound of silence» de Simon and Garfunkel, nous sort de la nuit pour nous emmener vers l’avenir et la lumière. Un film sur la fraternité, profondément humain, qui dénonce tout régime de terreur engendré par une dictature.

Mauricio Rosencof publiera plus tard El Bataraz, récit poétique et surréel où il relatera son expérience d’enfermement. Avec pudeur et humour, l’auteur nous entraîne vers un voyage à l’intérieur de ce qu’il a vécu. Seule la poésie pouvait rendre compte du silence et de l’indicible. Tout se brouille, la personne, sous un soleil de plomb, devient un oranger, plonge ses racines dans la terre. Ici tout est métaphore. Pour ne pas devenir fou, il invente un double, un coq de combat, «el bataraz», avec qui il dialogue. La parole le sauve. Il faut vivre, résister pour continuer à lutter. Homme de grande culture, il nous invite à une méditation sur le temps, le mal, ce qui fait notre humanité. Il fait œuvre de mémoire. Un livre qui ne cesse d’émouvoir, une odyssée humaine.

Françoise DUBUIS

Compañeros d’Álvaro Brechner, Drame, Uruguay, 2 h 02 – Voir la bande annonce

Lire aussi la chronique d’Alain Liatard publiée dans notre news de la semaine du 10 avril.

Invité par Espaces latinos, Mauricio Rosencof a présenté son livre El Bataraz lors des Belles Latinas de 2011. El Bataraz de Mauricio Rosencof, traduit de l’espagnol par Philippe Poncet et Frida Rochocz aux éditions Folies d’encre (2011).

Filmer les espoirs et la solitude d’une femme de chambre avec La Camarista de Lila Avilés

Après avoir été projeté aux Rencontres de Toulouse et pendant les Reflets du cinéma ibérique et latino-américain au Zola de Villeurbanne, La Camarista vient d’être récompensé par le Colibri d’or aux Rencontres du cinéma sud-américain de Marseille. Le premier film de la jeune réalisatrice mexicaine Lila Avilés, chaudement accueilli à l’international (récompensé au Morelia Festival de Mexico, La Orquidea de Cuenca et au Festival Listapad de Minsk), sort avec Bodega Films dans les salles françaises ce mercredi 17 avril.

Photo : La Camarista

Eve, une jeune femme de chambre travaille dans un luxueux hôtel de la ville de Mexico. Pour trouver la force et le courage nécessaires d’affronter sa monotonie quotidienne, elle s’abandonne à diverses fantaisies à travers les objets personnels laissés par les invités de l’hôtel.

«Le théâtre m’a apporté l’humain, le cinéma l’expérience formelle de la photo»

La jeune réalisatrice Lila Avilés a derrière elle une belle carrière de metteuse en scène et d’actrice de théâtre. Autodidacte, le 7eart est nouveau pour elle et La Camaristadevient par coïncidence heureuse son premier film, fruit d’une longue gestation née de la lecture de l’album photo HôteldeSophie Calleet d’abord monté sur les planches.

Si elle les délaisse pour la caméra dans ce projet qui aura été nourri de plusieurs années de recherche et d’interrogations, on ressent toujours le théâtre dans le choix de direction du film. Les plans sont longs, fixes, laissent aux émotions des acteurs le champ libre d’éclore sous nos yeux, au rythme du «temps réel», si rarement présent dans la fiction. Tout est attente, «pour que la chose se déclenche» comme le dit la réalisatrice. Un geste qui apporte la vie à des personnages qu’on sent empêchés par le monde extérieur.

Cadrer la solitude

Ce regard documentaire rend intacte la vie d’Evelia. Cette femme de chambre, autant personnage que son lieu de travail ; cet immense hôtel de luxe dans le ventre duquel elle passe ses journées enfermées. Silencieuse, Eve est toujours précise dans la réalisation de ces dizaines de mouvements mécaniques reproduits à l’infini dans ces chambres austères sans vie, qui vomissent les draps souillés, les vêtements désordonnés, les déchets de toutes formes des résidents fantômes. Tableau parfois grotesque, car excessif, d’un chaos qui pourtant ne peut être que de nature humaine…

Le choix cru du réalisme documentaire est accompagné par une caméra figée dans les murs de l’hôtel qui enserrent souvent Evelia dans des espaces confinés à l’intérieur d’un second cadre très serré. Une esthétique de la claustrophobie qui rend minuscule le corps de la jeune femme souvent seule. Dans cette immense structure de 42 étages, le silence règne dans les pièces vides. Quand elles sont habitées, c’est par des résidents mornes, malheureux, tournés sur eux-mêmes, et qui traversent Evelia comme un courant d’air. Elle qui se tient prête à agir pour améliorer leur havre de paix, pérenniser leur vie d’introverti.

La Camarista filme la solitude en enserrant les corps dans un cadre étouffant au rythme lent des journées qui se répètent dans l’absence de socialisation. D’ailleurs si l’on cherche de la vie, on l’a retrouve par l’entremise des objets dérobés par Evelia plutôt que dans les corps inertes de leurs propriétaires.

Une société féminine

La société des camaristas est une société de femmes et la moitié du casting est jouée par des actrices non professionnelles. Ce qui importait à Lila Avilés, c’était de retrouver à l’écran des femmes «tendres, empathiques» comme elle en a souvent rencontrées dans les nombreux hôtels qu’elle a arpenté en repérage. Il faut dire que le pari est réussi.

Découverte dans le film mexicain La Tirisia (Jorge Pérez Solano, 2014), Gabriela Cartol incarne l’actrice principale dans La Camarista. L’actrice nippo-mexicaine est parfaite dans son rôle de femme de ménage presque jeune fille dans son attitude, la tête baissée, fermée au monde, raccourcie dans sa tenue lâche et inesthétique. Elle est tout aussi juste pour incarner la figure de changement quand elle trouve la force dans la seconde moitié du film d’emprunter une trajectoire incertaine, guidée par son désir d’accomplissement professionnel et humain. Gabriela Cartol arrive à transmettre à l’écran cette dualité cathartique que vivent les êtres désireux d’expérimenter l’inconnu.

À côté d’Evelia, le film regorge de figures féminines. C’est cette cliente aisée, mondaine et loquace, seule avec son bébé dans sa chambre d’hôtel qui se lie d’amitié avec elle, devenue sa nourrice à temps partiel. C’est aussi Minitoy, l’excentrique et truculente camarista qui sort Evelia de son isolement, incarnée avec brio par Teresa Sanchez. Son personnage si plaisant nourrit le film de son énergie en réponse au silence d’Evelia comme dans un jeu de miroir. L’actrice qui vient du théâtre a séduit Lila Avilés par sa malice et son charme si bien qu’elle devrait être présente dans le prochain film de la réalisatrice.

Ces deux exemples incarnent la multiplicité des figures représentées même si, comme les clients de l’hôtel, elles ont toutes pour point commun d’être seules à l’écran. L’homme est la grande inconnue. Comme la figure de l’amant, la figure paternelle est souvent manquante et Evelia comme la cliente élève ainsi seule leur enfant. Mais l’ambition du film, aussi féminine qu’elle puisse être, se défend de toute posture féministe.«

«Gagner, c’est une invention»

L’engagement de Lila Avilés, on ne le retrouve pas dans la construction d’un discours sur la société mexicaine, mais dans la capacité à laisser Evelia s’exprimer par son corps et ses décisions. C’est la trajectoire qu’elle poursuit dans sa quête d’identité qui interdit le pathos et évite le portrait social, bien qu’il nous est rendu difficile de ne pas y voir une pièce de la mosaïque complexe de la société mexicaine.

Le film propose une lecture réaliste sans radicalité, sans cibler d’adversaires aux revers que rencontre Evelia. Tout n’est pas désespéré pour elle d’ailleurs et il se joue en effet un équilibre jusqu’à la fin qui empêche le couperet du déterminisme. Cet équilibre si cher à la réalisatrice qui rappelle à l’écran que les réussites ne sont que celles que l’on s’accorde à soi-même : «Chacun sait quand il gagne et quand il perd.»

Kévin SAINT-JEAN

La Camarista de Lila Avilés, Drame, Mexique, 1h42 – Voir la bande annonce 

La politique agricole argentine au cœur du film Le Grain et l’ivraie réalisé par Fernando Solanas

Fernando Solanas voyage caméra aux poings à travers sept provinces argentines à la rencontre des populations locales, d’agriculteurs et de chercheurs. Le film Le Grain et l’ivraie raconte alors les conséquences sociales et environnementales du modèle agricole argentin : agriculture transgénique et utilisation intensive des agro-toxiques (glyphosate, épandages, fumigations) ont provoqué l’exode rural, la déforestation, la destruction des sols mais aussi la multiplication des cas de cancers et de malformations à la naissance.

Photo : Nour films

Fernando E. Solanas, prénommé familièrement Pino, a commencé sa carrière durant la dictature militaire (1976-1983) par le film révolutionnaire L’Heure des brasiers coréalisé avec Octavio Gaetino en 1968. La projection devait durer toute une journée en alternant avec des temps de discussions. Exilé en France, il réalise entre autres Tangos, l’exil de Gardel en 1985. Après son retour, ce seront Le Sud en 1988, puis Le Voyage en 1992 qui verront le jour au cinéma. En 1991, le réalisateur est victime d’un attentat alors qu’il siégeait comme député du parti de centre gauche Frepaso. Aujourd’hui, il est sénateur. Parallèlement à sa carrière politique, il réalise des films documentaires et politiques sur la crise économique argentine. Seuls ses premiers films ont été projetés en France, Mémoire d’un saccage et La Dignité du peuple en 2004.

Cette fois, son film porte sur la dénonciation et la corruption de la politique agricole. Son récit met également en lumière l’alternative d’une agriculture écologique qui permet de produire de manière saine et rentable des aliments pour tous, sans pesticides, pour reconquérir et préserver nos milieux naturels.  

Pour présenter un documentaire, rien de mieux que de laisser la parole à son auteur. «La culture intensive du soja ainsi que l’utilisation incontrôlée d’agrotoxiques a eu d’importantes conséquences sociales et environnementales en Argentine, telles que la déforestation de millions d’hectares de forêts, la monoculture et l’exode rural. La population a été exposée et contaminée par l’épandage aérien. Les contrôles sanitaires dans notre pays sont inexistants. Nous manquons également de programmes de recherche dans les hôpitaux et les universités pour étudier les effets des agrotoxiques sur notre organisme. Les témoignages recueillis sont la preuve qu’une partie de la population a été intoxiquée par les produits utilisés dans l’agriculture, auxquels il faut ajouter les effets néfastes de la nourriture produite avec des produits chimiques tels que les conservateurs, les colorants, les antibiotiques ou les hormones. Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les céréales qui sont produites avec des pesticides, mais également les fruits et les légumes. Une salade en apparence inoffensive a été pulvérisée avec dix à quinze pesticides.»

«Les publicités vendent les aliments pour leur apparence et non pour ce qu’ils sont en réalité. Les consommateurs achètent de la nourriture sans savoir ce qu’ils mangent. Même si vous consommez du fait-maison, le danger d’être contaminé existe quand même. Tous les aliments que nous mangeons, y compris la viande, contiennent des conservateurs, des arômes, des colorants, des hormones. Et s’il n’y a pas d’hormones, il y a des antibiotiques et des pesticides. Personne ne sait vraiment comment ni avec quoi notre nourriture a été produite. Au cours de mon enquête et de mon tournage, j’ai pu constater la désinformation absolue et le manque de contrôle sur la fabrication des aliments que nous mangeons.» 

«Tous mes films sont un travail de recherche avec un objectif précis, mais ils se construisent au fur et à mesure : ici, tout s’est d’abord fait lors des repérages, des prises de contact avec les victimes, les agriculteurs, les professionnels, c’est-à-dire avec les personnages du film. Ce n’est que plus tard que nous sommes revenus les voir pour tourner. Tout ce processus enrichit et modifie le film en permanence.»

«Depuis mon premier film L’Heure des brasiers, nous avons pris le parti de défendre les marginaux, ceux qui se font exploiter, ceux qui ont été agressés, ceux que l’on entend jamais. La voix de ceux qui ont le pouvoir, de ceux qui jouent avec la santé de la population, nous l’entendons tous les jours à la télévision ou dans les journaux. Mes films documentaires ne sont pas vus à la télévision en Argentine, ni dans les multiplexes commerciaux de mon pays, et sortent uniquement dans les salles indépendantes de l’Institut du Cinéma (INCAA). La majeure partie de leur diffusion a lieu dans des circuits culturels ou institutionnels : ils sont montrés dans les écoles, les universités, les syndicats et les ONG…»

«Depuis des siècles les peuples autochtones souffrent de tous les types d’injustice et la plus grave d’entre elles est la dépossession de leurs terres. Les indigènes sont les meilleurs gardiens de nos forêts parce qu’ils y habitent et y trouvent leur nourriture. Leurs terres sont vendues et on les expulse. Ils sont les victimes d’un génocide silencieux. Le modèle industriel agricole-transgénique-agrotoxique que nous subissons ici en Argentine est le même que celui de l’ensemble des peuples d’Amérique latine, d’Europe, du Canada ou des États-Unis. Cela fait plus d’un demi-siècle que l’industrie chimique a envahi l’industrie alimentaire avec ses conservateurs, colorants, exhausteurs de goût, antibiotiques, …»

Solanas veut aussi que ses documentaires soient du cinéma. «La décolorisation des images, les optiques et l’écriture de la caméra font partie d’une proposition cinématographique et d’un goût. Ce n’est évidemment jamais tout à fait la même chose à chaque film même si je me suis toujours défini avec la famille des optiques grand-angle. Concernant les images désaturées, elles me paraissaient les plus pertinentes pour aller au cœur de la tragédie dans laquelle le film nous amène. J’appartiens à une génération qui s’est formée dans les salles de cinéma et qui partageait collectivement les émotions d’une projection. J’aime le cinéma et je fais des films pour le grand écran même si aujourd’hui cela va à contre sens de ceux qui voient les films sur un téléphone portable. Un auteur de cinéma, comme un peintre ou un poète, s’identifie grâce aux couleurs qu’il utilise, aux formes, aux mots, à l’univers, aux sujets et aux personnages qu’il convoque. La langue que j’ai choisie pour ma série de longs-métrages documentaires qui a débuté avec Mémoire d’un saccage en 2004 est une fusion de genres cinématographiques : j’ai utilisé les méthodes propres au cinéma direct, au témoignage documentaire et celles de la fiction.» 

Bien entendu, le film s’adresse d’abord au peuple argentin. Contrairement à la France où de nombreux documentaires ou films peuvent nous ouvrir les yeux, l’Argentine n’a pas cette étendue d’œuvres éclairantes sur des questions écologiques. Le Grain et l’ivraie, au cinéma le 10 avril. 

Alain LIATARD

Le Grain et l’ivraie de Fernando Solanas, Documentaire, Argentine, 1 h 37 – Voir la bande annonce

Filmer le drame vénézuélien à hauteur d’hommes dans La Familia

Avec son premier long métrage qui sort en salle le 10 avril, Gustavo Rondón Córdova nous livre le portrait d’un pays meurtri. Alors qu’une partie du monde a les yeux rivés sur la crise économique et politique qui secoue le Venezuela depuis plusieurs années, le réalisateur choisit de traiter ce drame en filmant ses conséquences directes, à travers le récit d’un jeune garçon et son père.

Photo : Tamasa distribution

Pedro, 12 ans, erre avec ses amis dans les rues violentes d’une banlieue ouvrière de Caracas. Quand il blesse gravement un garçon du quartier lors d’un jeu de confrontation, son père, Andrés, le force à prendre la fuite avec lui. Andrés découvre son incapacité à le contrôler mais cette nouvelle situation rapprochera père et fils…

Dans le cadre, les corps sont transpirants, les habitations délabrées. La caméra à l’épaule et l’absence de musique appuient un traitement réaliste à la limite du documentaire au cœur des barres d’HLM dans la périphérie de Caracas. Pour le spectateur, le décor est fixé en quelques minutes : la Crise apparaît dans chaque coin d’immeubles à travers les pénuries de biens alimentaires et la violence.

Dans ce quartier vivent des êtres désenchantés, brutaux et vulgaires, à l’image de cette bande de gamins dans laquelle Pedro tue le temps. Le réalisateur a confié à Reggie Reyes le soin d’incarner à l’écran ce gosse au regard fiévreux et toujours défiant. Une attitude à la trop grande assurance qui rend difficile l’estimation de son âge, que seul son corps frêle trahit.

Fuir pour survivre

Pour son premier rôle à l’écran, l’acteur non professionnel envoûte par sa facilité à incarner la froideur et la lassitude d’un enfant devenu adulte trop vite. À ses côtés, on retrouve Giovanny García (El Amparo), père absent, perpétuellement inquiet, qui décide d’entraîner son fils en dehors des quartiers pour se protéger. Entre les deux hommes, autour desquels va se construire l’intrigue, jamais d’effusion de sentiments. Les rapports se font dans la force ou dans les silences d’une communication tronquée, les inquiétudes du fils trouvant pour seule réponse la lassitude d’un adulte autant dépassé que lui par un contexte dangereux.

Pour se protéger, la fuite est constante pour ces deux hommes. Fuir le danger du quartier d’abord, la pauvreté qui les rattrape ensuite. Et en quittant «el bloc», la périphérie, ils plongent ainsi dans une vie d’incertitude nomade. L’arrivée de Pedro en ville forme en ce sens une étape presque initiatique : il y découvre des quartiers différents du sien, où les Vénézuéliens qui luttent pour survivre servent littéralement les familles aisées. Il importe ainsi au réalisateur de nous rappeler qu’il existe encore des havres de paix et d’opulence à Caracas, comme autant d’îlots isolés dans une mer houleuse de destins fatigués.

Reconstruire une famille, reconstruire un pays

Mais c’est une parenthèse acide qui choque et accentue la réalité plus pressante : au Venezuela, tout est à reconstruire. La ville, comme en témoignent toutes ces habitations en travaux, mais aussi et surtout les familles, à la manière de celle formée par Pedro et Andrés. Pour Gustavo Rondón Córdova, la reconstruction du pays passe inévitablement par la recomposition d’un tissu familial : «La violence sociale, morale et économique est une conséquence politique. Si nous réussissons à ce que ce cercle de relations saines s’étende, c’est utopique mais on peut espérer que cela atteigne les politiques et qu’ensemble les individus créent une société moins hostile.» Si les problèmes de crise et de violence sont politiques, la volonté des hommes est pourtant la seule à pouvoir changer la situation.

Avec justesse, La Familia suit la construction d’une famille privée de figure féminine et maternelle. Dans leur tentative de fuite, le père et le fils comprennent le rôle essentiel que forme leur union même si elle conduit à un exil qui semble rester une fatalité indépassable. La performance des deux protagonistes est au rendez-vous et il la fallait juste pour rappeler au spectateur la puissance que jouent les destins individuels dans un pays depuis trop longtemps pris en otage par son actualité géopolitique.

Kévin SAINT-JEAN

La Familia de Gustavo Rondón Córdova, Drame, Venezuela-Chili-Norvège, 1 h 22 – Voir la bande annonce

La Chute de Montesinos, un film du Péruvien Eduardo Guillot au cœur d’un réseau de corruption

La publication d’une vidéo compromettante impliquant l’ancien conseiller et chef du renseignement Vladimiro Montesinos fait ouvrir en 1989 une enquête confiée au jeune avocat José Ugaz qui met en cause la dictature du président Alberto Fujimori. Ce contexte donnera l’idée du film La Chute de Montesinos au réalisateur péruvien Eduardo Guillot.

Photo : La Chute de Montesinos

Dans cette affaire, il a de sérieuses raisons de penser que le président et le gouvernement sont impliqués dans des crimes. Pour le prouver, José Ugaz devra affronter un réseau de corruption tissé pendant les années 1990. Alors que Montesinos s’est enfui au Panama pour demander l’asile, Ugaz décide de prendre les risques de ce défi dangereux dans l’intérêt d’un changement politique au Pérou.

Caiga quien caiga – La Chute de Montesinos est un film qui se fonde sur les événements réels les plus marquants de la situation politique péruvienne sous la dictature de Fujimori. Le film parle des derniers moments du pouvoir, de la chute et de la capture de Montesinos. Revenons quelques instants sur sa «carrière». Ancien agent de la CIA, il est connu dès les années 1980 comme l’avocat des «barons de la cocaïne» du Pérou et de Colombie, gagnant la confiance de divers narcotrafiquants. En avril 1990, en aidant le candidat présidentiel Alberto Fujimori à débloquer une vente peu licite d’immeubles, il en devient son «premier conseiller».

Quand Fujimori est élu Président du Pérou en juin 1990, Montesinos assume un rôle majeur et favorise les ambitions du président pour se débarrasser du Congrès. Après le coup d’État contre leur propre gouvernement en avril 1992, Montesinos gagne encore plus d’influence et se dresse en véritable chef des services de renseignement du Pérou. Il effectue alors une répression violente contre les rebelles du Sentier lumineux (faction armée du parti communiste du Pérou) n’hésitant pas à tuer les civils.

Vladimiro Montesinos est aujourd’hui incarcéré dans la prison hyper sécurisée de Callao, ville portuaire donnant sur le Pacifique. Plus d’une centaine de procédures ont été ouvertes à son égard. Il est accusé de génocide et d’actes de torture pour avoir été l’instigateur du massacre de Barrios Altos en 1991. Ce massacre est une expédition meurtrière menée par les forces armées péruviennes qui avaient pris pour cible des civils au lieu de membres du Sentier lumineux. La justice l’a pour l’instant condamné à une quinzaine d’années d’emprisonnement pour trafic d’influence, vente d’armes illégale, abus de biens publics, association de criminels et corruption. 

Le film se veut le récit de la lutte constante contre la corruption. Corruption de ceux qui cherchent le contrôle de l’État à des fins criminelles contre ceux qui essaient de continuer à croire en la justice et la liberté d’un pays kidnappé. Ces adeptes de l’équité ont abouti à l’arrestation de Fujimori. Condamné à 25 ans de prison, Fujimori est placé dans une prison dorée.

La Chute de Montesinos rappelle donc une époque dramatique du Pérou. La réalisation est correcte, même si l’interprétation est un peu théâtrale. Un film utile, car la corruption continue… Sur les écrans le 10 avril.

Alain LIATARD

La Chute de Montesinos d’Eduardo Guillot, Thriller judiciaire, Pérou, 1 h 38 – Voir la bande annonce

Les Oiseaux de passage, un film colombien de Cristina Gallego et Ciro Guerra

Dans les années 1960, en Colombie, une famille d’indigènes wayuu se retrouve au cœur de la vente florissante de marijuana à la jeunesse américaine quand Rafa, pour payer la dot de sa cousine qu’il veut épouser, se lance dans le narcotrafic. Quand l’honneur des familles tente de résister à l’avidité des hommes, la guerre des clans devient inévitable et met en péril leurs vies, leur culture et leurs traditions ancestrales. C’est la naissance des cartels de la drogue.

Photo : Les Oiseaux de passage

Quatrième long métrage de Ciro Guerra après L’Étreinte du serpent (2015) où l’on remontait l’Orinoque jusqu’à la période coloniale, ce troisième film co-réalisé avec son épouse et productrice fit un beau succès lors de l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes 2018.L’originalité  de son nouveau film est de retracer la naissance et le développement de l’empire du narcotrafic en l’enracinant dans les mythes des clans wayuu de la pointe nord de la Colombie.

Ciro Guerra explique la démarche et la portée de son film : «Pour moi, c’est un film noir, un film de gangsters. Mais il peut aussi être à la fois un western, une tragédie grecque et un conte de Gabriel García Márquez. D’une certaine façon, les genres sont devenus les archétypes mythiques de notre temps. Depuis la nuit des temps, l’être humain a essayé de se servir du mythe pour donner un ordre et un sens à une existence chaotique et dont le sens nous échappe. C’est la fonction des genres aujourd’hui : ils prédéterminent notre compréhension du monde et nous annoncent dans quel territoire une histoire va se déplier»

«Entre 2006 et 2007, nous nous sommes installés sur la côte du nord de la Colombie pour préparer notre film Los viajes del viento. L’une des scènes du film se passait pendant la bonanza marimbera [période d’exportation de cannabis aux États-Unis pendant les années 1970 et 1980, particulièrement dans le désert de la Guajira, où Les Oiseaux de passage a été tourné]. Nous avons fait des recherches en interrogeant les populations locales. La Guajira est une terre aride, sauvage, un territoire difficile où rien n’est acquis et rien ne vous est dû…»

«Nous avons été confrontés à de vraies intempéries, à une tempête de sable et un orage monumental, le plus important depuis six ans, qui a totalement détruit deux de nos plateaux de tournage. C’est un film où l’on a dû se battre pour chaque plan. Chez les Wayuu, complète Cristina Gallego, les femmes s’occupent du commerce et de la politique. En même temps, c’est une société très machiste. Pendant le travail de recherche pour écrire l’histoire, beaucoup de gens niaient que les femmes aient participé au narcotrafic. Elles sont restées à la maison, nous disait-on. On a évidemment découvert que ce n’était pas tout à fait vrai. Je voulais que ce ne soit pas l’histoire d’un autre parrain, mais plutôt d’une marraine. D’où le personnage de la matriarche joué par Carmina Martínez, une actrice de théâtre qui n’avait jamais travaillé au cinéma.»

«Au départ, nous voulions tourner avec des acteurs originaires de ce territoire, mais il n’existe pas de comédiens professionnels qui parlent la langue des Wayuu… On a organisé un long casting, mais on ne les a pas trouvés. En outre, c’était important que les acteurs qui jouent les personnages principaux portent le poids de leurs rôles, subissent une transformation physique et supportent le passage du temps dans le film. Nous avons donc fini par faire appel à des professionnels pour les rôles principaux, dont certains viennent quand même de la région de la Guajira, comme Carmina Martínez ou José Acosta

«C’est une façon intéressante de travailler ajoute Ciro Guerra, car les acteurs professionnels apportent leur rigueur et leur discipline, et de leur côté, les non professionnels enrichissent le tournage de leur expérience, de tout ce qu’un comédien professionnel ne peut pas jouer, cela faisant appel au vécu… Après une longue recherche, nous avons trouvé des acteurs non professionnels dans plusieurs rancherías, les résidences traditionnelles des Wayuu de la Guajira.»

Entre la réalité et l’imaginaire, entre le monde des croyances et des coutumes, entre le surnaturel et la magie face au narcotrafic, c’est un monde des origines et celui d’aujourd’hui qui s’affrontent.  À signaler le remarquable travail effectué non seulement sur les couleurs, mais aussi sur le son par Carlos García et Claus Lynge. Un film à ne pas manquer, en salle à partir du 10 avril.

Alain LIATARD

Les Oiseaux de passage de Cristina Gallego et Ciro Guerra, Drame-Thriller, Colombie, 2 h 05 – Voir la bande annonce

Le Festival du cinéma brésilien de Paris, un événement unique du 9 au 16 avril 2019

Le festival du cinéma brésilien de Paris est le plus grand événement célébrant la créativité cinématographique du Brésil à l’étranger. Véritable vitrine du cinéma brésilien en France, le festival a présenté plus de 300 films depuis 21 éditions, regroupant ainsi plus de 46 000 spectateurs. Le 21e festival du cinéma brésilien aura lieu au cinéma de l’Arlequin à Paris du 9 au 16 avril 2019. Pour cette nouvelle édition, le festival s’inscrit dans une démarche d’égalité et d’innovation.

Photo : Ma mauvaise réputation

La soirée d’ouverture lancera le festival avec un concert du groupe brésilien Banda Ponte Sonora. Percussion, guitare, voix viendront ouvrir les trois jours du festival qui seront rythmés par le passage d’une vingtaine d’invités brésiliens venant présenter leurs films sélectionnés. Le film d’ouverture, Le Baiser sur l’asphalte de Murilo Benício, présente la vie de Nélson Rodrígues, dramaturge brésilien. Cette première européenne se fera en présence de Sonia Rodrígues, la gestionnaire de l’œuvre de Nélson Rodrígues. Par la suite, plus de vingt films et documentaires seront présentés au public.

Lors de cette nouvelle édition, le festival lancera la plateforme Jangada VOD, catalogue numérique de 80 films. Elle est consacrée exclusivement aux productions brésiliennes et à leur diffusion en France. La production cinématographique brésilienne compte environ 160 œuvres de fiction et de documentaires chaque année. Or le cinéma brésilien reste méconnu et peu accessible au public étranger. Jangada permet alors de donner davantage de visibilité aux films brésiliens en France. De plus, la plateforme numérique rassemble également des coproductions euro-brésiliennes, ainsi que les films européens portant sur le Brésil.

Pour clôturer le festival, le documentaire Amazônia Groove de Bruno Murtinho sera présenté le 16 avril. Ce film artistique met en valeur les musiciens du nord du Brésil. Le même jour aura lieu le deuxième forum audiovisuel à l’Ambassade du Brésil. Événement célébrant les 50 ans de la signature de l’accord de coproduction cinématographique entre la France et le Brésil. Le forum sera aussi le moyen de faire un appel aux dons au plus grand fonds de financement audiovisuel au monde, le Fonds sectoriel de l’audiovisuel.

Alors que le monde du cinéma présente parfois des inégalités de genre, ce festival tient à représenter l’égalité entre les hommes et les femmes. Pour ce fait, la sélection des réalisateurs et réalisatrices respecte la parité. Dans cette démarche de mise en avant des femmes, le festival présentera le documentaire de Daniela Kallmann sur la vie de Marcia Haydée, ballerine brésilienne, connue comme «la Callas de la danse».

Eulalie PERNELET

Retrouvez toutes les informations de l’événement sur le site du festival.

Los Silencios, un film à la frontière du surnaturel réalisé par la Brésilienne Beatriz Seigner

Nuria, 12 ans, Fabio, 9 ans et leur mère Amparo arrivent sur une petite île au milieu de l’Amazonie, à la frontière entre le Brésil, la Colombie et le Pérou. Ils ont fui le conflit armé colombien dans lequel leur père avait disparu. Un jour, il réapparaît dans leur nouvelle maison. La famille est hantée par cet étrange secret et découvre que l’île est peuplée de compagnons de son père.

Photo : Los Silencios

Nous suivons une famille avec sa décomposition, mais aussi sa reconstruction à la suite des conflits colombiens. Au milieu de tout cela, les fantômes du passé resurgissent et s’invitent dans le quotidien à l’image du père de famille. Des fantômes qui apparaissent soudain, comme s’ils n’étaient jamais partis, et qui vont se mêler au monde, brisant la barrière entre réel et surnaturel.

«Nous avons tourné à la frontière entre le Brésil, le Pérou et la Colombie, plus précisément sur une petite île baptisée « la isla de la fantasia » explique Beatriz Seigner. Cette île est envahie par les eaux quatre mois par an et refait surface comme par magie le reste du temps… J’ai repensé à ma propre enfance. Mon père a dû vivre caché une partie de sa vie et je ne savais pas où… Parfois, il venait me chercher à la sortie de l’école. J’essayais de ne jamais imaginer l’endroit où il vivait reclus. J’avais du mal à en parler aux autres, c’était très effrayant pour moi…. Nous avons tout de suite eu une idée : suivre les mouvements de l’Amazone, la crue et décrue. Et nous l’avons appliquée au film lui-même, c’est-à dire que nous voulions qu’il y ait une interaction entre la réalité et le fantastique, que la réalité soit parfois immergée et que sa perception puisse être transcendée.»

«Ce film, je l’ai toujours vu comme un film où le sensoriel avait une place concrète, tout comme les fantômes ont une place concrète dans cette région insulaire. Comment survit-on après avoir perdu un être cher et peut-on pardonner à ceux qui nous l’ont pris ? En termes de mise en scène, ces questions impliquaient de ne pas être dans l’emphase, de ne faire aucun travelling, d’utiliser la musique a minima – qu’on entend juste au début et à la fin du film. Tout le reste repose sur des sons organiques et naturels : l’eau, le vent, le coassement des grenouilles, le bruissement des feuilles, du bois…»

Cette sensibilité enivrante et onirique coexiste avec un naturalisme prosaïque, en utilisant une photographie magnifique et une succession de plans fixes mettant le spectateur dans une position d’observateur. La thématique de la mort et de la perte d’un être cher est ici approchée avec beaucoup de douceur, beaucoup de nostalgie aussi, se démarquant par un festival de couleur et d’effets fluorescents se développant au cours de la narration. Il y a d’un coté la précarité matérielle des populations qui doivent fuiret leur détresse psychologique, causée par la disparition brutale d’êtres chers, laissés derrière elles dans leur fuite qui aboutira contre toute attente à un apaisement des esprits dans le bayou amazonien.

Réalisé avec beaucoup de force par une jeune réalisatrice, le film est très beau. Parler des morts et des disparus du conflit colombien de cette façon est une réussite. Sortie le 3 avril 2019.

Alain LIATARD

Los Silencios de Beatriz Seigner, Drame, Brésil, 1 h 29 – Voir la bande annonce

L’Homme à la moto, le second long métrage de l’Argentin Agustín Toscano

Tucumán, en Argentine. Miguel tente de joindre les deux bouts en pratiquant le vol à l’arraché depuis sa moto. Un jour, alors qu’il dérobe son sac à une vieille dame, il la blesse grièvement. Rongé par la culpabilité, il tente de soulager sa conscience en s’occupant d’elle, sans lui dévoiler son identité. Mais plus il devient proche de sa victime, plus il s’empêtre dans ses mensonges et craint de lui révéler la vérité…

Photo : L’Homme à la moto

Agustín Toscano est né en 1981 à San Miguel de Tucumán. Comédien, scénariste et metteur en scène de théâtre et de cinéma, il a fait ses études à l’université nationale de Tucumán et à l’école de cinéma, vidéo et télévision de la même ville. Son premier long métrage, Los Dueños, coréalisé par Ezequiel Radusky, a été présenté à la 52e édition de la Semaine de la Critique en 2013 à Cannes où il a obtenu une mention spéciale du jury. Le film a également remporté le Condor d’argent du meilleur premier long métrage décerné par l’association des journalistes de cinéma d’Argentine. L’Homme à la moto est son deuxième long métrage.

«El Motoarrebatador, explique le réalisateur,s’inspire d’un événement qui s’est produit il y a plus de dix ans : deux motards ont traîné ma mère sur plusieurs centaines de mètres en essayant de lui dérober son portefeuille. À partir de ce souvenir, j’ai développé une intrigue imaginaire que j’ai mis du temps à élaborer. J’ai eu l’idée d’un voleur qui regrettait son geste et, à partir de là, j’ai écrit l’histoire d’un homme tourmenté par la culpabilité. C’est le parcours d’un homme poursuivi par son ombre et par sa conscience. Je pourrais dire que c’est l’histoire de deux personnes au travers desquelles les limites des préjugés sociaux, l’idée du bien et du mal, la dichotomie entre victimes et auteurs sont franchies. C’est un film qui navigue dans les complexités de l’esprit humain mais sur le ton de la comédie.»

«Contextuellement, il s’agit aussi d’une radiographie de la périphérie de Tucumán, la ville la plus petite et la plus surpeuplée d’Argentine. C’est un lieu quasi surréaliste où la police peut décider de se mettre en grève et où les habitants peuvent piller les supermarchés et en repartir sur leurs motos, chargées des marchandises qu’ils ont volées. Tucumán est à la périphérie de la périphérie, pourrait-on dire avec une certaine ironie, car l’Argentine est à la périphérie du monde réel.»

«Nous avons tourné en juin et juillet 2017, dans la province de Tucumán, au nord de l’Argentine, dont je suis originaire. Nous avons tourné dans des quartiers périphériques, très marginaux, avec d’énormes décharges d’ordures, mais aussi des collines imposantes, plantées de citronniers, qui représentaient un véritable contrepoint dramatique. Je voulais montrer l’environnement de mon personnage comme s’il s’agissait d’un véritable paysage intérieur désertique… Tout est allé dans le sens du film. Même la météo. Nous avons pu filmer des poursuites avec de vrais flics, tourner à l’intérieur de la prison, utiliser un supermarché entier comme décor. C’était merveilleux de recevoir l’appui de tant de gens, du gouvernement de Tucumán et de la municipalité. Très peu de films sont tournés dans cette région. Cela a généré une énergie très spéciale dont j’ai appris à en tirer profit.»

Cette histoire est très bien filmée et le réalisateur a donc su utiliser les lieux de cette ville de Tucumán. L’interprétation est bonne également car Agustín Toscano avait déjà filmé avec les mêmes protagonistes et les avait mis en scène au théâtre. Sortie le 3 avril 2019.

Alain LIATARD

L’homme à la moto d’Agustín Toscana, Drame, Uruguay-Argentine, 1 h 33. Voir la bande annonce

Aussi en salle cette semaine : Tito et les oiseaux, un film d’animation brésilien

Tito a 10 ans et vit seul avec sa mère. Lorsqu’une étrange épidémie commence à se propager dans la ville, transformant les gens en pierres chaque fois qu’ils ont peur, Tito comprend que le remède pourrait être lié aux recherches que son père avait faites avec des oiseaux. Accompagné par ses amis, il se donne alors pour mission de sauver le monde.

Tito et les oiseux de Gustavo Steinberg, Drame, Brésil, 1 h 13. Voir la bande annonce

Sergio & Sergei, un film cubain d’Ernesto Daranas au lendemain de la Guerre froide

1991 : la Guerre froide est terminée, l’URSS s’écroule. Sergei, un cosmonaute russe reste coincé dans l’espace, oublié par les Soviétiques qui ont bien d’autres soucis sur Terre… À Cuba, à l’aide d’un radioamateur, Sergio entre en contact par hasard avec Sergei et va tout mettre en œuvre pour le ramener sur terre. Mais Sergio est sur écoute et espionné…

Photo : Sergio & Sergei

Pour son troisième film après le succès de Chala, une enfance cubaine en 2015, film qui s’intéressait au problème de l’éducation abordé à travers le regard d’un enfant, Ernesto Daranas met en scène cette fois trois conceptions du monde en cette période «spéciale» qui voit s’écrouler l’URSS et réactiver le blocus états-unien. Voici la note d’intention du réalisateur Ernesto Daranas: «Bien que l’histoire se déroule pendant des circonstances dramatiques, Sergio & Sergei est une satire racontée avec nostalgie, probablement parce que ce furent pour moi des années heureuses. Mes enfants sont nés au ‘bon’ moment. L’argent que je gagnais en écrivant des centaines de pièces de théâtre par mois pour des shows radiophoniques n’était pas suffisant pour faire vivre ma famille grandissante. Il m’a fallu plusieurs échecs pour accepter de compléter les revenus de mes écrits par une distillerie clandestine installée sous mon propre toit. Sergio est donc un homme que je connais très bien ; quelqu’un qui va devoir affronter, d’un seul coup, le fait que son diplôme en philosophie marxiste (obtenu à Moscou) ne l’aidera pas à faire vivre son enfant. Sergio devra faire presque tout ce que j’ai été forcé de faire pendant ces années de privations. J’ai voulu raconter cette histoire telle que je l’ai vécue (ou telle que je m’en souviens ?), en montrant la manière précaire, folle et anonyme qui nous a permis de survivre aux moments les plus difficiles de notre histoire récente…»

«Sergio & Sergei est une comédie absurde, un hasard improbable qui a lié les vies de deux hommes naufragés à la fin de la Guerre froide. Alors que le cinéma est si technologique avec une pléthore d’effets spéciaux hyperréalistes, j’ai souhaité une approche différente. Le cosmos qui m’intéresse est plus humain que numérique. Il n’y avait rien de glamour sur Mir ; il n’y avait rien de glamour non plus dans nos vies, marquées par l’intolérance, le dogmatisme et la pauvreté. Alors comment est-ce possible que je trouve toujours autant de beauté dans le monde autour de moi ? Pourquoi n’ai-je pas perdu l’espoir que nous réussirons à redécouvrir ce que nous sommes vraiment en tant que nation et peuple ? Ce sont les questions auxquelles je voulais répondre dans ce film.»

Tomás Cao (Sergio) débute au cinéma en 2005 dans Habana Blues de Benito Zambrano, film dans lequel il interprète des numéros de comédie musicale. Il travaille depuis sur de nombreux films. Héctor Noas (Sergei) est l’un des acteurs de cinéma et de télévision les plus importants de Cuba. Il a travaillé dans plus d’une centaine d’œuvres, aussi bien à Cuba qu’à l’étranger, et il s’est essayé à presque tous les genres, depuis le théâtre au cinéma en passant par la télévision. Pour la France, il a notamment tourné dans la série TV de Jean Sagols, Terre Indigo. Aucun des deux ne parlait russe ! Ils s’étaient déjà retrouvés ensemble dans Chala.

Quant à l’Américain Ron Perlman, qui est aussi le coproducteur du film, on le connaît par ses rôles dans les films de Benicio del Toro en particulier dans la série Hellboy, mais il avait commencé sa carrière dans les films de Jean-Jacques Annaud. La mère de Sergio, interprétée par Ana Gloria Buduén, a aussi un rôle important car c’est elle qui s’occupe de trouver de la nourriture.

Bien entendu, les effets spéciaux du film sont simples, mais bien faits. Enfin, le film a obtenu le prix du public l’an passé au festival Cinélatino de Toulouse. Sur les écrans le 27 mars.

Alain LIATARD

Sergio & Sergei d’Ernesto Daranas, Comédie, Cuba, 1 h 33 – Voir la bande annonce

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