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Cinéma

Tour d’horizon du cinéma latino programmé pour la 71e édition du festival de Cannes

Les programmations du festival de Cannes – du 8 au 19 mai – viennent tout juste d’être dévoilées. Un seul film latino sera en compétition officielle cette année, dans la section « Un certain regard », dont le jury sera présidé par le comédien Benicio del Toro. Il s’agit du film El ángel de Luis Ortega, qui raconte l’histoire d’un tueur en série dans le années 80 en Argentine, condamné à la perpétuité pour ses onze crimes.

Photo : El ángel

Issu d’une coproduction entre l’Argentine et l’Espagne, et en particulier par le biais de la société d’Almodóvar, El deseo, les rôles principaux du film El ángel sont tenus par Cecilia Roth et Chino Darín (le fils de Ricardo). Si un seul film latino est en compétition officielle cette année, on peut se consoler de voir Ricardo Darín, barbu, à l’affiche du film d’ouverture en espagnol, Todos lo saben, de l’iranien Asghar Farhadi (produit par l’Espagne, la France et l’Italie), aux cotés de Penélope Cruz et Javier Bardem, et dont la sortie en France est prévue pour le 9 mai prochain.

Pour la Semaine de la critique, seul un court métrage chilien sera en compétition, et le jury sera présidé par le cinéaste norvégien Joachim Trier, accompagné par le comédien Nahuel Pérez Biscayart. Il s’agit de Rapaz (Rapace) de Felipe Gálvez, consacré à l’histoire d’Ariel qui arrête, lors de sa fuite, un adolescent accusé d’avoir volé un téléphone portable. Une sélection de courts du festival de Morelia au Mexique sera également programmée.

Contrairement à la Sélection officielle et à la Semaine de la critique, l’Amérique latine sera bien représentée lors de la Quinzaine des Réalisateurs, qui fête ses 50 ans cette année, avec quatre films latinos programmés : Pájaros de Verano de Ciro Guerra et Cristina Gallego, qui raconte la naissance en Colombie du cartel des drogues, fera l’ouverture. L’Argentin Agustín Toscano présente El motoarrebatador, les regrets d’un motard. Dans Los silencios, la Brésilienne Beatriz Seigner met en scène l’histoire d’une famille colombienne dont le père se sert de l’accident dont il est victime pour se faire passer pour mort et toucher une indemnisation. Quant au mexicano-guatémaltèque Julio Hernández Cordón, le réalisateur de Las marimbas del infierno, il présente un film mexicain intitulé Cómprame un revólver. Dans un monde submergé par la violence, où les femmes se prostituent et sont tuées, une fille porte un masque de Hulk et une chaîne autour de sa cheville pour cacher son genre, et aide son père, un addict tourmenté, à prendre soin d’un terrain de baseball abandonné où jouent des dealers. Seront aussi présentés les films des Espagnols Arantxa Echevarria (Carmen y Lola) et Jaime Rosales (Petra) ; sans oublier le film français de Gaspar Noé, né en Argentine, Climax.

À la Cinéfondation, sur les dix-sept films d’écoles de la sélection dont le cinéaste français Bertrand Bonello présidera le jury, deux films sud-américains seront montrés : El verano del león eléctrico de Diego Céspedes (Universidad de Chile ICEI, Chili) et Cinco minutos afuera de Constanza Gatti (Universidad del Cine FUC, Argentine).

Dans le cadre de la Fabrique Cinéma de l’Institut français, dont le parrain est cette année le cinéaste roumain Cristian Mungiu, trois projets latino (sur dix) bénéficieront d’un soutien : Louve de Kiro Russo (Bolivie), La Jauria (La meute) d’Andrés Ramírez Pulido (Colombie) et Candela d’Andres Farías (République dominicaine). Ces cinéastes sont déjà connus pour leurs courts métrages et documentaires. Depuis sa création en 2009, près de 40% des 91 projets sélectionnés ont abouti à un film réalisé. Après ce rapide tour d’horizon, rendez-vous donc sur la Croisette !

Alain LIATARD

«Nobody’s Watching», le nouveau long métrage de la réalisatrice argentine Julia Solomonoff

Nobody’s Watching raconte l’histoire de Nico (interprété par l’excellent Guillermo Pfening), un jeune comédien argentin fraîchement installé à New York. Dans l’attente de trouver un rôle, il enchaîne les petits boulots, de serveur à baby-sitter. Sa vie affective et sociale s’en trouve bouleversée, quand son producteur argentin, un ancien amant, lui rend visite. Tout vacille, l’obligeant à se confronter aux raisons qui l’ont poussées à fuir Buenos Aires…

Photo : Nobody’s Watching

« Je suis restée sept ans aux États-Unis, avant de rentrer en Argentine où j’ai fait deux enfants et deux films, explique la réalisatrice Julia Solomonoff. Je suis revenue quelques années plus tard pour enseigner le cinéma. Je voulais raconter cette expérience personnelle, parler du sentiment d’appartenance à une culture et du désir de se réinventer. Je voulais évoquer ce que l’on gagne et ce que l’on perd lorsque l’on s’installe à l’étranger. Cette expérience, très importante dans ma vie, m’a aidée à savoir qui je suis. Elle suscite constamment une question chez moi : qui sommes-nous quand on est privé de sa culture d’origine ? Outre la liberté et la découverte de soi que cette expérience procure, il y a une perte d’identité. La tentation de l’anonymat est forte, surtout dans les grandes villes. Mais plus le temps passe et plus cet anonymat commence à nous ronger de l’intérieur. D’autant plus si on ne parvient pas à trouver sa place. À un moment donné, on a besoin des autres. La culture américaine est très individualiste pour un Latino-américain qui a un fonctionnement communautaire. On peut évoluer au sein d’un petit groupe de théâtre ou d’artistes. C’est ce qui nous aide à grandir. Je pense que notre réalisation personnelle ne peut s’accomplir que parmi les autres. »

Nous suivons Nico sur son vélo à travers les saisons et dans différents quartiers avec diverses tonalités lumineuses. Nous voyons aussi le bébé grandir et marcher. Avant de quitter l’Argentine, Nico jouait le rôle de quelqu’un tombé dans le coma : « Le coma est un élément mélodramatique dont les telenovelas raffolent. En tant que spectatrice, j’aime beaucoup le mélodrame. Mais en tant que réalisatrice, je rechigne à y recourir. Effectivement, cet état intermédiaire est une métaphore de l’état de Nico. »

Le film tient beaucoup à la qualité d’interprétation de Guillermo Pfening qui donne une grande force au personnage. Il a également joué dans Le médecin de famille (2013) de Lucía Puenzo. Quant à Julia Solomonoff, c’est son troisième film, après Hermanas (2005) et surtout le très beau Le dernier été de la Boyita (2009) sélectionné dans de nombreux festivals. Elle est aussi scénariste et productrice pour le cinéma et la télévision.

Encore un beau film à découvrir en ce printemps. Sortie le 25 avril.

Alain LIATARD

Un cinéaste allemand en visite au Chili pour le tournage d’un documentaire sur Honecker

Erich Honecker a dirigé l’Allemagne socialiste de 1971 à 1989. Durant la dictature de Pinochet, son gouvernement a octroyé l’asile à cinq mille Chiliens. Honecker est mort au Chili en 1994. «Peut-on être reconnaissant envers un dictateur qui t’a protégé d’une dictature délétère et t’a accueilli comme exilé ? Ce sont les questions que nous nous posons et dont nous souhaitons débattre dans notre film, en Allemagne, au Chili, et en Russie», a annoncé le réalisateur.

Photo : Mitteldeutscher Rundfunk

Le cinéaste allemand Thomas Grimm (Aue, 1954) arrivera ce vendredi au Chili, dans le cadre du tournage d’un documentaire sur Erich Honecker, ex-leader de la République démocratique allemande (RDA), et décédé au Chili en 1994. «Nous travaillons sur un film qui traite de la vie d’Erich Honecker après sa chute à l’automne (boréale) de 1989 et sa fuite à travers Moscou jusqu’à son départ pour le Chili», a expliqué le réalisateur à El Mostrador.

Aux côtés de son équipe, Grimm réalisera plusieurs interviews ; il a également participé à la deuxième rencontre des Hijos del Exilio (Enfants de l’Exil) — un groupe d’hommes et de femmes nés à l’étranger pendant la dictature, ou ayant vécu l’exil étant enfants — qui a eu lieu le samedi 7 et le dimanche 8 avril au centre de Santiago du Chili.

Le cinéaste a déjà derrière lui une longue carrière en Allemagne, avec une vingtaine d’œuvres à son actif. Sa visite a également pour objectif de documenter par des photographies le livre biographique qu’il a écrit avec Roberto Yáñez, petit-fils d’Honecker, et dont la sortie est prévue en Allemagne pour septembre prochain.

Une réflexion sur deux dictatures

En pleine chute du socialisme en Europe de l’Est, Honecker a dû quitter son poste en octobre 1989. Après la chute du mur de Berlin en novembre, il a trouvé refuge en Union soviétique (URSS), plus précisément à l’ambassade chilienne de Moscou, alors dirigée par Clodomiro Almeyda, auparavant exilé en RDA. La RDA a accueilli environ cinq mille Chiliens pendant la dictature de Pinochet, dont certaines personnalités comme l’ancienne présidente Michelle Bachelet, l’ancien ministre Enrique Correa ou encore l’actuel chancelier et ancien communiste Roberto Ampuero.

Finalement, Honecker a été livré aux autorités allemandes, qui le jugèrent pour plusieurs morts survenues sur le mur de Berlin. Il fut emprisonné de 1992 à 1993, puis libéré pour raisons médicales. Il se rend alors au Chili avec sa femme Margot — leur fille Sonia s’était mariée avec un Chilien et avait eu avec lui un fils, Roberto — et meurt au mois de mai 1994. Margot a quant à elle vécu au Chili jusqu’à sa mort en 2016.

«L’ambassadeur allemand au Chili à l’époque, Wiegand Pabshc, a qualifié les disputes à propos d’Honecker de « fait gênant » dans les relations germano-chiliennes. Nous souhaitons discuter avec ceux qui se trouvaient à Santiago à ce moment-là. Avec Enrique Correa (exilé lui aussi en RDA), qui a dû expliquer aux Allemands le point de vue chilien en tant que porte-parole gouvernemental du président Aylwin», a commenté Grimm.

«C’était une situation historique compliquée : le Chili sortait de la dictature, la RDA se transformait en Allemagne et l’URSS éclatait. Nous voulons montrer dans le film ce moment de tension avec toutes ses implications politiques dans l’affaire Honecker. Et nous voulons que les Chiliens aient dans le film l’espace nécessaire pour donner leur opinion. Dans l’affaire Honecker, le Chili s’est comporté de manière très honnête, avec une diplomatie courageuse et intelligente. Nous espérons aussi pouvoir nous entretenir avec l’ancienne présidente Michelle Bachelet.»

Grimm souligne que le film abordera des thèmes tels que le dépassement des dictatures et la manière de se battre pour le droit d’asile. «Peut-on être reconnaissant envers un dictateur qui t’a protégé d’une dictature délétère et t’a accordé l’asile ? Ce sont les questions que nous nous posons et autour desquelles nous souhaitons débattre dans notre film, en Allemagne, au Chili, et en Russie.»

Réunion de fils d’exilés

Le cinéaste a également filmé la rencontre d’un groupe de fils d’exilés qui [a eu] lieu ce week-end au siège du syndicat Construmet — la deuxième rencontre après un premier événement réalisé en décembre à Santiago.

L’objectif de ces rencontres est de choisir un «genre d’organisation qui [les] représente et un président provisoire», a souligné Juan Carlos González, membre de la commission organisatrice de l’événement. «Nous sommes une association d’enfants de l’exil, victimes directes de la dictature. Entre autres choses, nous traiterons de sujets comme d’éventuels dédommagements», a-t-il expliqué. « Nous voulons saisir l’opportunité de filmer cette rencontre. L’exil pendant l’enfance, où l’on forge ce qui sera plus tard notre personnalité, a été peu pris en compte », a souligné Grimm.

« Nous voulons insister sur ce sujet et aussi faire qu’on en débatte en Allemagne. Ça pourrait être un projet cinématographique conjoint entre le Chili et l’Allemagne. Le sujet de l’immigration et de l’exil est de grande actualité en Allemagne et se trouve au centre de nombreux débats, à droite comme à gauche. La rencontre des enfants de l’exil peut jouer un rôle particulier dans cette thématique. »

La première de ces rencontres a eu lieu en décembre lors d’une réunion au quartier Yungay, où étaient présentes plus de cinquante personnes ayant vécu l’exil dans des pays comme l’Argentine, le Brésil, Cuba, l’Allemagne, la Roumanie, la Suisse et la Suède, entre autres.

Selon la Commission chilienne des Droits de l’Homme (1993), au moins 200 000 Chiliens se sont exilés après le coup d’État militaire de 1973. Des milliers d’enfants sont partis avec leurs parents ou sont nés à l’étranger. Résultat du terrorisme d’État et de l’éducation en pays étrangers, nombre d’entre eux ont souffert de problèmes physiques et mentaux dont les séquelles subsistent encore aujourd’hui.

Les inscriptions sont ouvertes et les intéressés peuvent contacter González à son adresse mail juanca_1972@yahoo.es.

Un livre sur Roberto Yáñez

Enfin, Grimm profitera également de sa visite pour travaille à son prochain livre J’ai été le dernier citoyen de la RDA – Ma vie comme petit-fils de Honecker (Editorial Suhrkamp), écrit avec Roberto Yáñez et qui sera publié le 10 septembre prochain.

«Les gens connaissent peu des dernières années d’Erich et de Margot Honecker, qui ont obtenu l’asile politique au Chili. Aujourd’hui, deux ans après la mort de Margot Honecker, son petit-fils, Roberto Yañez, brise le silence. Pour la première fois, il évoque sa vie de « petit-fils favori » et raconte ce qui s’est passé après la chute de son grand-père et l’effondrement de la RDA» (critique du livre à venir).

Yañez, fils de Sonia Honecker, a grandi avec les privilèges du pouvoir. À la chute du Mur, il avait 15 ans. Ses grands-parents bien aimés ont été poursuivis comme des criminels et lui-même se sentait poursuivi, y compris à son départ pour le Chili, le pays de son père.

«Il a eu du mal à se repérer dans cette culture étrangère. Après la séparation de ses parents, il a déménagé avec Margot Honecker, qui maintenait sa fidélité aux idéaux de la RDA. Roberto désobéit encore et encore à ses règles strictes et cherche dans la rue une vie nouvelle entre art, drogues et musique. Mais sa grand-mère a toujours été sa principale figure de référence, et il est toujours revenu vers elle. À sa mort en 2016, il a pu se libérer du poids de son histoire familiale et raconter son enfance, la fin de la RDA, la manière dont l’ont vécue les Honecker en tant que famille, et les dernières années de ses grands-parents au Chili

D’après El Mostrador
Traduit par Léa JAILLARD

«Notre enfant», un film sur l’adoption réalisé par l’Argentin Diego Lerman

Le réalisateur argentin Diego Lerman, à qui l’on doit de beaux films comme Tan de repente (2003), Mientras tanto (2006) ou Refugiado (2014), a réalisé cette année un film très sensible sur l’adoption. Médecin de Buenos Aires, Malena s’apprête à devenir mère au terme d’une démarche d’adoption longue et éprouvante. Remplie d’espoir, elle parcourt les 800 kilomètres qui la séparent de la mère biologique. Mais au moment de retrouver son bébé, Malena apprend que la famille de l’enfant lui impose de nouvelles conditions…

Photo : extrait de Notre enfant

«Dans une société divisée par les inégalités, le sort d’un nouveau-né devient un enjeu et son avenir donne lieu à un véritable dilemme, explique Diego Lerman. Le film adopte le point de vue de sa protagoniste, Malena, médecin de la bourgeoisie de Buenos Aires qui cherche à adopter le nourrisson. Mais si les circonstances semblent simples à première vue, elles se corsent peu à peu dès lors que l’argent et la précarité s’en mêlent, suscitant des situations contradictoires sans issue apparente. J’ai conçu le personnage de Malena comme une héroïne ambivalente – adorable et contestable, franche et trouble à la fois. Un sentiment soudain de vulnérabilité et de quête effrénée, mêlé de suspense et d’angoisse, parcourt le film.

À mes yeux, Notre enfant (Una especie de familia) est un road-movie moral. Car si le film parle d’un voyage dont le but est l’adoption d’un bébé, il explore également les limites de cette démarche, en évoquant ce qui est légalement faisable dans un système judiciaire qui ne fonctionne pas, où la frontière entre la légalité et l’illégalité est bien plus floue qu’elle n’en a l’air.

Je me suis beaucoup documenté. J’ai recueilli de nombreux témoignages de femmes et de couples adoptants ou qui ont essayé d’adopter. La plupart sont issus de la bourgeoisie de Buenos Aires et s’y sont pris en enfreignant la loi. Certains sont allés jusqu’au bout de leur démarche d’adoption, et d’autres ont échoué. En Argentine, la procédure d’adoption est très complexe et il est donc très difficile pour un couple ou une femme seule d’adopter. Dans le même temps, beaucoup d’enfants attendent…

Le plus difficile dans ce projet, c’était le fait que Malena, la protagoniste, soit une anti-héroïne. Le film adopte son point de vue, c’est donc un personnage qu’on ne peut considérer qu’avec une certaine distance, qu’on peut avoir du mal à aimer, et c’était donc la principale gageure du film. Pour moi, la fragilité de Malena était essentielle et je tenais à créer cette mise à distance entre elle et le spectateur. Pour autant, en s’attachant à sa trajectoire, le film acquiert la dimension d’un conte moral.»

Le réalisateur a trouvé en Bárbara Lennie la personne idéale pour interpréter le rôle. L’actrice est très connue en Espagne pour avoir joué dans les séries télévisées Águila Roja et Isabel. Le tournage à la frontière du Brésil a été très difficile en raison de la chaleur, mais aussi du fait que la plupart des interprètes étaient amateurs. Cette actrice n’hésite donc pas à se lancer de nouveaux défis et à accepter des rôles difficiles.

À voir sur les écrans à partir du 18 avril.

Alain LIATARD

Les Palmarès 2018 de Cinélatino à Toulouse et des Reflets de Villeurbanne

Cinélatino fête ses 30 ans d’existence à Toulouse, Les Regards de Villeurbanne en sont à leur 34e édition. Deux festivals qui prônent l’art cinématographique hispanophone. Avec des thèmes très variés, autour de personnages de pays différents, fiers de leurs cultures, des films drôles ou émouvants, toujours sincères. La richesse multiculturelle de l’Amérique latine se traduit aussi dans le septième art… Autant de raisons qui donnent envie d’aller au cinéma !

Photo : extrait de Zama

Les 30 ans du festival CinéLatino de Toulouse

Le festival s’est terminé dimanche dans le froid toulousain, dégradant quelque peu l’ambiance dans la cour de la Cinémathèque. Pour marquer ce 30e anniversaire, deux cents films ont été projetés dans la ville rose et une importante délégation du festival s’est transportée dans 34 villes de la région, du Lot à l’Ariège. Le public était, bien sûr, au rendez-vous.

Dans la section des longs métrages, Zama de Lucrecia Martel (Argentine – Brésil – Espagne – France – Mexique – États-Unis – Pays-Bas – Portugal) a remporté le grand prix coup de cœur. Isolé dans le Gran Chaco, le corrégidor (fonctionnaire royal) don Diego de Zama espère une lettre du vice-roi du Río de la Plata signifiant sa mutation pour Buenos Aires. Souffrant de l’éloignement de sa famille, de l’ennui de son travail de fonctionnaire et du manque de reconnaissance de sa hiérarchie, il perd patience et se lance à la recherche de bandits… Ce film, très beau et très froid, est adapté d’une nouvelle d’Antonio di Benedetto, et sortira début juillet. Une mention spéciale a été attribuée au très beau film porto-ricain El silencio del viento de Álvaro Aponte-Centeno ; film qui aborde la difficile question des migrants dominicains et haïtiens, dans leur tentative d’entrée en territoire américain via Porto Rico. 

Les prix du public sont allés à deux films sur Cuba : Candelaria de Jhonny Hendrix Hinestroza (Colombie – Allemagne – Norvège – Argentine – Cuba), film magnifique sur l’amour au troisième âge durant la période spéciale de Cuba et Sergio & Serguéi du cubain Ernesto Daranas Serrano, également réalisateur du très beau Chala, une enfance cubaine. Dans le contexte difficile de la période spéciale, Sergio, amateur de radio et enseignant de la doctrine marxiste, entre par hasard en communication avec Serguéi, le dernier cosmonaute soviétique, délaissé et livré à lui-même dans l’espace. Sergio, bien que sous surveillance, va essayer d’aider Serguéi à regagner la terre, par le biais de la radio et avec l’aide d’un collègue américain. 

En ce qui concerne les courts métrages, Eduardo Esquivel (Mexique) a reçu un prix pour son film Lo que no se dice bajo el sol, qui parle dune quadragénaire en pleine séparation. Pour les documentaires, A morir a los desiertos de Marta Ferrer Carné (Mexique) et Robar a Rodin de Cristóbal Valenzuela Berríos (Chili-France) ont été remarqués. Le premier propose un voyage sonore d’une exceptionnelle qualité à travers la magie des chants cardenche (musique traditionnelle du nord du Mexique). Le second raconte l’histoire du vol d’une œuvre de Rodin, Le Torse d’Adèle, sculpture voluptueuse qui sera rapidement rapportée par l’auteur du méfait, donnant lieu à une série d’interrogatoires sur les motifs et la légitimité de l’acte. Le prix du public pour les documentaires a récompensé Cocaïne Prison de Violet Ayala (Bolivie-France), filmé en partie par les prisonniers eux-mêmes, et qui nous montre l’hypocrisie à l’œuvre dans la guerre contre la drogue en Bolivie.

Mais le festival Cinélatino, c’est aussi une plateforme professionnelle qui aide à la production et au lancement de films. Grâce au dispositif Cinéma en construction 33, nous pourrons bientôt voir Los silencios de la brésilienne Beatriz Seigner, une coproduction entre le Brésil, la Colombie et la France, et qui raconte la fuite de Nuria et Fabio face aux conflits armés en Colombie et leur tentative d’émigration au Brésil. Fêtant les 30 ans du festival, 30 films spéciaux ont été choisis par les spectateurs et les invités : on a ainsi pu revoir le film cubain Fraise et chocolat ou le film péruvien La ville et les chiens, entre autres. Et un numéro spécial de la revue annuelle de Cinélatino y est consacré. 

L’année 2017 aura été une année fructueuse pour le cinéma chilien, qui a produit une quarantaine de films (fictions et documentaires) ; et les femmes auront été à l’honneur, avec la production de 10 films de cinéastes femmes, alors qu’elles sont seulement 7 % au niveau mondial. D’où l’idée de ce focus consacré aux «Chilenas», en présence de l’actrice Paulina García, invitée d’honneur du festival. «Être femme et faire du cinéma au Chili» était le thème d’une belle table ronde dont le compte rendu se trouve sur le site de RFI : qu’elles soient monteuses, réalisatrices ou actrices, leur talent est remarqué et récompensé par des prix.

Extrait de Carpinteros

Les 34e Reflets de Villeurbanne

La soirée de clôture de cette 34e édition du festival ibérique et latino-américain de Villeurbanne s’est organisée autour de la projection de Átame de Pedro Alomodóvar, du partage d’une paella préparée par l’association Murcia, et s’est terminée par un grand bal, ambiance à l’espagnole. Le festival présentait 42 films et 14 documentaires, projetés dans quatre lieux, dont le cinéma Le Zola, et accompagnés de trois expositions.

Outre neuf avant-premières, dont Abracadabra, film espagnol de Pablo Berger, et Zama (Argentine) de Lucrecia Martel, le festival proposait également 22 films inédits et 10 films en compétition n’ayant pas encore de distributeur français : La soledad, film vénézuélien de Jorge Thielen Armand sur un monde en disparition, Saison de chasse de Natalia Garogliola (Argentine), Arábia d’Affonso Uchôa et João Dumans (Brésil), Princesita de Marialy Rivas (Chili), Oscuro animal de Felipe Guerrero (Colombie), Últimos días en la Habana de Fernando Pérez (Cuba), La mano invisble de David Macián (Espagne), Colo de Teresa Villaverde (Portugal), Carpinteros de José María Cabral (République Dominicaine) et El silencio del viento d’Álvaro Aponte Centeno (Porto Rico).

Carpinteros, remarqué au festival de Sundance, a obtenu le prix du public CIC Iberbanco, une histoire étonnante d’amour en milieu carcéral, tourné dans les trois prisons de Saint-Domingue avec les détenus comme principaux figurants et trois acteurs professionnels. Les répétitions dans les prisons ont enrichi le propos du film. José María Cabral explique : «J’ai passé neuf mois dans les prisons, à rendre visite presque tous les jours aux détenus pour travailler, créant avec eux un climat de confiance. Ils me disaient les choses et je les aidais à le faire dans un style cinématographique, mais on le faisait toujours ensemble. Je leur disais : « Regarde, j’ai besoin du personnage pour faire ça, que ferais-tu dans ce cas ? Comment enverrais-tu ce message ou comment draguerais-tu cette femme ? », et ils me disaient telle ou telle chose. C’est comme ça que j’ai écrit le film.»

Il me reste à signaler que, tout comme à Toulouse, la présence féminine était très importante puisque dix-sept films représentés ont été réalisés par des femmes et dix des longs métrages proposaient des portraits de femmes, ordinaires ou célèbres. Les Reflets fêteront l’année prochaine leurs 35 ans.

Alors longue vie au Cinélatino de Toulouse et aux Reflets de Villeurbanne !

Alain LIATARD

Jangada, 20e édition du Festival du cinéma brésilien à Paris du 3 au 10 avril 2018

Du 3 au 10 avril se tiendra à Paris la 20e édition du Jangada, festival de cinéma brésilien ; au programme, un retour sur les surprises de ces vingt dernières années et de belles découvertes diffusées en France pour le première fois.

Photo : extrait de Le Film de ma vie

Jangada est une association créée par des français et des brésiliens désireux de conserver une identité culturelle — dans un contexte où la tendance est à la mondialisation —, et de promouvoir la culture brésilienne en France et dans le monde. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’organisation du Festival de cinéma brésilien de Paris, le plus grand événement célébrant la créativité cinématographique du Brésil à l’étranger. Le festival a présenté plus de 300 films, la plupart en avant-première, et vendu plus de 20 titres aux salles et stations de télévisions européennes depuis sa création en 1998.

Le 3 avril prochain, le Cinéma l’Arlequin ouvrira ses portes à la 20e édition du Festival du cinéma brésilien de Paris. Pour cette cérémonie d’ouverture, c’est Le Film de ma vie, dernier film du réalisateur et comédien Selton Mello qui sera proposé aux spectateurs avec la présence (surprise !)… de Vincent Cassel.

Lors de cette 20e édition, 13 fictions, 6 documentaires, 4 films pour enfants, ainsi que 7 films revenant sur les 20 ans de succès de Jaganda seront présentés. La projection de ces films sera accompagnée de nombreux débats, concerts, et de nombreux invités qui viendront défendre les films sélectionnés. Enfin, Jangada a innové cette année en préparant une version du festival en ligne : une sélection de 10 films sera disponible sur le site Festivalscope dans toute la France.

Léa JAILLARD
D’après Jangada festival

Une fin de mois très riche pour le cinéma latino-américain. Retour sur les films marquants

L’actualité du cinéma latino-américain est particulièrement riche en cette fin de mois de mars. Les festivals de Villeurbanne et de Toulouse se sont achevés cette semaine et nous allons revenir sur les films marquants. Deux nouveaux films, très différents mais nostalgiques, sortent sur les écrans le 4 avril : l’un est un conte sur l’enfance et l’autre sur l’amour au troisième âge.

Photo : extrait de Candelaria

Le film cubain Candelaria du réalisateur colombien Jhonny Hendrix Hinestroza

L’histoire se passe à La Havane en 1994. Au plus fort de l’embargo américain, les Cubains traversent une crise économique sans précédent. C’est la période spéciale qui a suivi la chute du grand frère soviétique. Parmi eux, Candelaria et Victor Hugo, 150 ans à eux deux, vivent de bric et de broc et élèvent des poussins dans leur appartement décrépi, jusqu’au jour où Candelaria rentre à la maison avec une trouvaille qui pourrait bien raviver la passion de leur jeunesse: un caméscope…

Réalisateur et producteur, Jhonny Hendrix Hinestroza est né en 1975 à Quibdó en Colombie. Il est l’organisateur du festival de cinéma de Cali, Cien Milímetros, et produit les films de jeunes réalisateurs colombiens avec sa société de production Antorcha Films. Après avoir réalisé le court métrage Cuando llegan los muchachos, son premier long métrage Choco est présenté en 2012 au Festival de Berlin. Candelaria a reçu à la Mostra de Venise 2017 le prix du meilleur film de la section Venice Days. Il est le premier réalisateur noir à accéder au grand écran en Colombie.

«Je savais que je voulais écrire sur la peur de vieillir, parce que depuis cinq ans environ je vois mes parents vieillir, explique le réalisateur. Je suis préoccupé par la vieillesse et c’est pour cette raison que j’ai décidé de faire un film qui traitait de cette question. Quand j’ai été invité au festival de La Havane, j’y ai rencontré quelqu’un qui m’a parlé de la période spéciale de Cuba, cette époque dont tous les habitants de l’île se souviennent très bien mais dont personne ne veut parler : les années de crise économique qui ont suivi l’éclatement de l’URSS et l’embargo américain. Ce récit m’a rappelé mon enfance sur la côte pacifique colombienne. J’ai donc décidé de réunir mon expérience personnelle et le récit cubain dans une histoire commune.»

Mais le tournage a été très compliqué : l’acteur qui jouait Victor Hugo meurt au milieu du tournage et il a fallu tout recommencer. C’est ensuite le décès de Fidel Castro qui désorganise le tournage. «Mais malgré tout, ajoute Jhonny Hendrix Hinestroza, ce tournage a été l’une de mes expériences les plus belles et les plus enrichissantes. Cuba est finalement devenu un personnage à part entière dans le film, davantage sonore que visuel d’ailleurs.»

Le film est touchant, plein d’émotion et d’humanité grâce à la qualité de l’interprétation des deux acteurs. Verónica Lynn est très connue pour ses interprétations de radio, télévision et cinéma. Alden Knight a tourné, lui, dans plus de cent films. Une œuvre très délicate et tendre sur la sexualité du troisième âge. Et un beau travail sur la lumière, le regard des gens et la musique.

Un film chilien pour enfants : Un cheval nommé Éléphant d’Andrés Waissbluth

Dans les années soixante-dix, un grand-père au seuil de la mort demande à ses petits-enfants, Lalo et Roberto, de libérer leur cheval, «Éléphant», avant de le vendre. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est le vol du cheval par Infausto, un homme qui décide de l’emmener dans le cirque où il est employé. Lalo et Roberto décident de se faire embaucher dans le cirque pour essayer par tous les moyens de le récupérer, même si cela met leur vie en danger.

«Un cheval nommé éléphant a été réalisé à la suite d’une demande et de la rencontre de Lalo Parra, explique le réalisateur Andrés Waissbluth. L’idée principale était de raconter cette aventure comme si elle était racontée par l’oncle Lalo lui-même, de la même manière qu’il me l’avait relatée. C’est-à-dire avec cette poésie et cette saveur créole, avec cet engagement social et cet humour à la fois piquant et naïf. Je voulais faire un film qui recrée une histoire centrale dans le développement artistique de l’une des principales familles de créateurs de mon pays, les Parra, et cela a été un énorme défi, et donc très motivant. S’il y a un facteur commun dans les travaux de Parra, en particulier dans le cas de Lalo, Roberto et Violeta, c’est le fait que leurs œuvres représentent une synthèse de ce qu’est la culture chilienne, avec de fortes doses d’engagement social. Pour cela, ce film avait une esthétique populaire, spirituelle, mais en même temps digne, innocente et crue.»

Le film est un conte, mais il manque un peu de fantaisie. Si utiliser des séquences d’animation, inspirées par les bandes dessinées, pour montrer ce que pensent les enfants, est une bonne idée, on reste très loin de la folie de Jodorowsky.

Le réalisateur Andrés Waissbluth est né en 1973, aux États-Unis. En 2003, il réalise son premier long métrage Los Debutantes, un film qui a été nominé par le Chili pour les prix Óscar et Goya, et qui a été présenté dans de nombreux festivals. Un cheval nommé Éléphant est son troisième long métrage.

Alain LIATARD

Deux films latinos participent au festival Cinéma du Réel de Paris à partir du 23 mars

Le festival Cinéma du Réel aura lieu du 23 mars au 1er avril à Paris. Organisé par la bibliothèque publique d’information au sein du Centre Pompidou, cet évènement se présente comme le rendez-vous incontournable du cinéma documentaire international. Depuis 1979, le festival a contribué à révéler de nombreux réalisateurs sur la scène internationale : d’Anand Patwardhan à Dieudo Hamadi, en passant par Gianfranco Rosi et Claire Simon. L’occasion pour ses spectateurs d’embarquer pour un voyage au sein du réel, un voyage qui, bien sûr, nous promet quelques escales en Amérique latine.

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Pour cette 40e édition, le festival conserve les grandes sections de sa programmation : une compétition française, une compétition internationale, et une compétition internationale de courts métrages. Cette année, Cinéma du Réel s’intéresse à la révolution et lui accorde sa propre section autour du thème « Pour un autre 68 ». Mai 68 est en effet un événement majeur de l’histoire, très largement connu et officiellement canonisé par des livres, des films, ou encore des festivals. Cinéma du Réel a donc décidé d’élargir ce corpus et de voir 68 comme une énergie de création davantage que comme un anniversaire à fêter rituellement : un kairos de l’histoire qui a irrigué le monde bien au-delà de l’Europe et du cinéma militant classique. Il nous faudra donc sortir de l’eurocentrisme, de l’idéologie et de la nostalgie, pour trouver dans la différence des perspectives et l’hybridation des langages les clefs d’une lecture non-orthodoxe d’un phénomène complexe et irréductible.

Ce voyage nous mènera inévitablement vers le Mexique et l’Amérique du Sud, l’occasion pour les spectateurs de réaliser qu’un soulèvement social est souvent porteur de révolutions artistiques. Ainsi, dans cette programmation, le cinéma expérimental se mêle aux ciné-tracts, les films d’artiste aux films de fiction, les performances théâtrales aux essais filmiques, les films-guérilla aux ciné-poèmes. Dans la catégorie « Pour un autre 68 », on retrouve notamment le court métrage du Brésilien João Silvério Trevisan, Contestação : un film-guérilla produit entre septembre et octobre 1969, pendant la dictature militaire au Brésil. On retrouvera aussi le documentaire El grito, du Mexicain Leobardo López Arretche : un documentaire clandestin qui suit au jour le jour les conflits qui éclatèrent au Mexique en 1968, entre d’un côté des étudiants manifestant contre un gouvernement corrompu, et de l’autre la police et l’armée. Ce documentaire demeure l’un des rares documents visuels retraçant l’ensemble des évènements ayant conduit au massacre d’étudiants à Tlatelolco. Dans la même catégorie, on trouve le documentaire de la Cubaine Sara Gómez, Mi aporte, qui illustre les difficultés rencontrées par les femmes pour s’intégrer sur le plan économique et atteindre l’égalité avec les hommes dans un pays en pleine révolution.

Dans la catégorie « Compétition internationale », les spectateurs auront la chance de découvrir le documentaire franco-mexicain de Pedro González Rubio, Antigona. Le réalisateur y suit l’aventure théâtrale d’un groupe d’étudiants qui monte Antigone de Sophocle, en pleine période de manifestations pour dénoncer les meurtres en masse d’étudiants qui ont fait éclater au grand jour la corruption de l’État, le parallèle entre jeunesses antique et actuelle est à la fois puissant et finement amené. On trouve aussi le documentaire franco-uruguayen de Kristina Konrad, Unas preguntas. Il s’agit d’une sorte de micro-trottoir qui enregistre l’opinion de la population uruguayenne au moment du référendum obligatoire de 1986 : les citoyens étaient alors appelés à se prononcer sur le projet de loi garantissant l’amnistie pour les crimes commis par l’armée et la police pendant la dictature. Ce festival accorde aussi une grande place à la diffusion de courts métrages : on pourra ainsi découvrir Jeny303, de la Colombienne Laura Huertas Millán ; le documentaire argentin, Las fuerzas, de Paola Buontempo ; ou encore Olhe bem as montanhas de la réalisatrice brésilienne, Ana Vaz. Cinéma du Réel apparaît comme une initiation à la réalité, un voyage vers le réel, vers d’autres sociétés, une ode à la découverte et à l’expérience.

Marion GONNET
D’après Cinéma du Réel

« Jesús, petit criminel », un film chilien puissant et déroutant réalisé par Fernando Guzzoni

Depuis la mort de sa mère, Jesús, 18 ans, vit avec son père souvent absent dans un petit appartement du centre-ville de Santiago. Il aime dessiner des mangas et danse dans un groupe à la façon des pop-stars coréennes. Depuis peu, il ne va plus à l’école et préfère traîner le soir dans les parcs avec son groupe de copains. Il séduit les filles mais aussi les garçons, ce qu’il est obligé de cacher. Lors d’une nuit d’excès, Jesús perd le contrôle : tout va basculer pour le jeune homme.

Photo : extrait Jesús, petit criminel

Inspiré d’un fait divers – le tabassage en règle d’un jeune homosexuel par quatre garçons alcoolisés –, le film est également l’occasion de faire un état des lieux très préoccupant sur la jeunesse ; une situation qui n’est pas propre au Chili, mais qui montre la déconnexion de la réalité de la nouvelle génération nourrie à la violence, à Internet, au sexe et à… la pop coréenne.

« Dès les premières scènes, la chorégraphie intense d’un boys band filmée en pleine immersion est interrompue par les écrans noirs du générique. La musique k-pop tonitruante est brutalement interrompue par des secondes de silence avant de reprendre de façon tout aussi abrupte. Nous sommes prévenus, voilà un film qui ne cherche pas à laisser le spectateur tranquille. Mais peut-on dire pour autant que le ton du film est d’emblée lancé ? Oui et non. Jesús, gamin gâté à la jeunesse dorée, plus ou moins laissé à son compte par un père absent, traîne son ennui, boit et baise comme tant d’autres ados. Un soir, avec sa bande de potes, par ennui et défi, ils tabassent à mort un autre jeune garçon SDF dans un parc. », explique Gregory Coutaut. Jesús, petit criminel fait ainsi écho aux films des Mexicains Carlos Reygadas ou Amat Escalante.

« À mi-parcours, le film bascule progressivement, change de récit et de protagoniste, change même de ton. La première partie, puissante mais étouffante, laisse place à une seconde, plus lente et plus amère. Jesús passe au second plan au profit de son père, et ce sont les codes d’un autre film qui semblent alors se mettre en place, ceux d’un thriller viril où un homme seul contre tous cherche à faire justice lui-même. On passe à un autre terrain cinématographique, lui aussi bien balisé, et pourtant l’alliance des deux crée un étonnant mélange, et une subtilité bienvenue. Le parcours moral des protagonistes prend un relief surprenant pour finalement faire preuve d’encore plus de noirceur que prévu. On pensait avoir un coup d’avance sur le film, mais c’est lui qui au final, nous laisse ko. », explique Henri Mesquida.

Ce beau portrait tragique de la perte de l’insouciance est réalisé par Fernando Guzzoni, né en 1983 à Santiago du Chili, et fait suite à son premier film, Carne de perro, réalisé en 2012. Les deux acteurs principaux, le jeune Nicolás Durán, à la beauté androgyne et, dans le rôle du père, Alejandro Goic, fidèle du cinéma de Pablo Larraín (El Club, Neruda), sont filmés au plus près dans un clair-obscur magnifique. Un film puissant et déroutant aux cadrages serrés, notamment dans la première partie. À découvrir en salle à partir du 28 mars.

Alain LIATARD

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« La Familia » et « Les Bonnes Manières » : deux films latinos en salle à partir du 21 mars

Riche semaine pour le cinéma latino qui voit arriver sur les écrans La Familia du Vénézuelien Gustavo Rondón Córdova, un film sur les rapports entre un père et son fils autour de la question de la violence, ainsi que Les Bonnes Manières, un ovni du cinéma brésilien réalisé par Marco Dutro et Juliana Rojas, qui mêle réalisme et fantastique.

Photo : extrait de La Familia

La Familia de Gustavo Rondón Córdova, raconte l’histoire de Pedro, 12 ans, qui erre avec ses amis dans les rues violentes d’une banlieue ouvrière de Caracas. Quand il blesse gravement un garçon du quartier lors d’un jeu de confrontation, son père, Andrés, le force à prendre la fuite avec lui pour se cacher. Andrés découvre alors son incapacité à contrôler son fils adolescent, mais cette nouvelle situation rapprochera le père et son fils. Cette année, les histoires d’enfants abandonnés à eux-mêmes – thème récurrent du cinéma latino – cèdent le pas aux relations père-fils, comme l’indique d’ailleurs une section de la 34e édition du festival des Reflets du cinéma ibérique et latino-américain de Villeurbanne (14-28 mars), intitulée « De père à fils ».

« Avant le tournage, explique le réalisateur Gustavo Rondón Córdova, Giovanny García, le père, et Reggie Reyes, Pedro, ne se connaissaient pas vraiment, ils avaient fait des tests ensemble mais sans plus. C’est une chose que je souhaitais. Nous tournions en effet dans l’ordre chronologique et je voulais qu’il se passe dans le film ce qui se passe aussi en dehors du film. Il y avait beaucoup de distance entre eux au début, aussi bien dans la vraie vie que dans celles de leurs personnages. Reggie Reyes est un enfant très timide, j’ai donc utilisé cela durant le tournage pour les faire se rapprocher. »

« Je voulais que ma ville, Caracas, soit le personnage principal de cette histoire. J’ai tout fait pour injecter de la vérité à l’image, et trouver de la beauté dans cette triste réalité. Bien sûr, Caracas est une ville très dangereuse et certains endroits de la ville le sont particulièrement, mais nous étions très bien préparés et nous avions un service de protection à nos côtés. » Les enfants des milieux populaires sont livrés à eux-mêmes et trouvent dans la rue ce qui leur manque chez eux. Le film a été tourné fin 2015 et il n’est pas du tout certain qu’il aurait pu l’être quelques mois auparavant.

En voyant le film, on pense aux productions du néoréalisme italien, et au Voleur de bicyclette en particulier. Comme le film italien, il ne s’agit pas d’un un film politique, mais il montre une société qui a échoué. Les grands ensembles, les autoroutes qui traversent le centre-ville dressent le portrait d’une ville qui étouffe, suite à la démesure politique de ses dirigeants qui ont oublié l’humain et n’ont pas envisagé l’avenir. C’est peut-être aussi pour cela que le titre du film est générique : La Familia.

Gustavo Rondón Córdova (Caracas, 1977) a étudié la Communication Sociale à l’Université Centrale du Venezuela et s’est spécialisé en cinéma au sein du Programme Académique de Réalisation à la Film and TV School of the Academy of Performing Arts de Prague (FAMU), en République Tchèque. Entre 2003 et 2012, il a écrit, réalisé et monté cinq courts-métrages sélectionnés dans des festivals (Berlin, Biarritz, Toulouse, La Havane). La Familia, présenté à la Semaine de la critique à Cannes en 2017, est son premier long métrage. Le film essaie, avec chaleur, de montrer comment deux êtres laissent la violence derrière eux et réapprennent à se connaître. Sortie le 21 mars.

Les Bonnes Manières (As Boas Maneiras) est un film étonnant réalisé par les Brésiliens Marco Dutro et Juliana Rojas. Clara, une infirmière solitaire de la banlieue de São Paulo, est engagée par la riche et mystérieuse Ana comme la nounou de son enfant à naître. Alors que les deux femmes se rapprochent petit à petit, la future mère est prise de crises de somnambulisme… On se croit dans un scénario classique, mais le film est classé dans la catégorie film fantastique… Ana aurait-elle des hallucinations ?

En réalité, très vite, la beauté des images nocturnes nous interpelle et nous apprenons rapidement qu’Ana se lève la nuit pour manger de la viande, beaucoup de viande. Il n’y a d’ailleurs que cela dans le frigo. Avec ses décors intérieurs superbes et remarquablement filmés, nous voyons grandir dans la seconde partie du film un enfant sauvage. Comme l’avait fait remarquer le critique du journal Le Monde au festival de Locarno l’été dernier, « ces contrastes si forts sont réunis en une parfaite cohérence stylistique. Tout semble couler de source dans Les Bonnes Manières : la sensibilité qui domine est celle de l’intimisme, qu’il s’agisse des relations entre la mère et l’enfant ou de celles qui unissent les femmes. Car entre Clara et Ana, c’est aussi de sentiments et d’amour physique qu’il va être question ».

Le film joue constamment entre réalisme et fantastique, ce qui était déjà le cas de Trabalhar cansa (2011), le film qui nous avait fait découvrir alors Marco Dutro et Juliana Rojas. Ils savent détourner les codes propres à des genres très marqués du cinéma populaire pour dépeindre une situation sociale. « Nous sommes avant tout guidés, expliquent-ils, par les personnages et leurs émotions : ce sont eux qui établissent la dimension fantastique dans laquelle ils glissent peu à peu. Tout est une question d’équilibre entre les thématiques sociales qui nous intéressent et leur inscription dans un univers codifié. Pourquoi le genre ? Parce que la peur, la violence, la mort, les tabous y sont inhérents. C’est en soi subversif. »

Plus que le fantastique, c’est la façon dont les auteurs dépassent un genre pour nous faire entrer dans leur monde imaginaire qui est à l’œuvre. C’est également une métaphore qui exalte les différences ; un film audacieux, très curieux, qui mélange les thèmes, passionnant du début à la fin, mais également d’une remarquable intelligence qui révèle, si on veut bien les lire, les paradoxes de la société brésilienne. À voir à partir du 21 mars.

Alain LIATARD

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