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Culture

«Yuli», la vie en images du danseur étoile cubain Carlos Acosta

Le film Yuli raconte la vie de Carlos Acosta, danseur étoile cubain reconnu dans le monde entier. Derrière la caméra, Icíar Bollaín, réalisatrice espagnole de renommée internationale, s’est plu à mettre en lumière la vie de cette figure de la danse classique à travers son enfance, ses débuts et sa vie actuelle pour laquelle il joue son propre rôle.

Photo : Allociné

Né en 1973 dans une famille pauvre de La Havane et cadet de 11 enfants, Carlos Acosta rencontre le monde de la danse grâce à son père qui l’inscrit contre son gré à l’École nationale du Ballet cubain pour l’éloigner de la rue et le canaliser. Hyperactif et indiscipliné, il gagne pourtant en 1990 la médaille d’or du Prix de Lausanne et sort diplômé en 1991, à l’âge de 17 ans, avec une mention et la médaille d’or de l’École. Il est considéré dans les années 1990 comme l’étoile montante du ballet cubain ; son talent et sa notoriété lui valent une place de premier danseur dans l’English National Ballet à l’âge de 18 ans. Il attire régulièrement les foules avec le Houston Ballet, l’American Ballet Theater ou, à Covent Garden, avec le Royal Ballet, dont il est le guest principal [étoile invitée] et le premier danseur noir depuis 1998.

Dernièrement, il a également été l’invité de l’Opéra-Bastille, à Paris, pour interpréter le rôle-titre du Don Quichote de Noureïev, généralement considéré comme le plus grand défi technique auquel puisse s’atteler un danseur classique. Il intègre également des rôles à l’American Ballet Theater, au New York City Center ou à l’Australian Ballet. Détenteur de nombreux titres honorifiques de la discipline, comme le Grand Prix de l’Union of Writers and Artists en 1991, le Prix Benois de la Danse en 2008 ou encore le Commandeur de l’ordre de l’Empire britannique en 2014, Carlos Acosta est toujours sur le devant de la scène aujourd’hui et se produit encore dans le monde entier.

Il s’est lancé en 2003 dans l’écriture d’une pièce chorégraphiée, Tocororo, un conte Cubain, mélange impertinent de rythme afro-cubain et de danse classique. Mais son talent ne s’arrête pas aux planches des prestigieux théâtres et opéras ni à l’écriture chorégraphique ; Acosta approche aussi la télé puis le cinéma. En 2004, il apparaît avec d’autres membres du Ballet national de Cuba dans le film de Cynthia Newport, Dance Cuba : Dreams of Flight. Natalie Portman le mettra également face à la caméra dans un des rôles principaux de son film, New York, I love You.

Aujourd’hui dans Yuli, il interprète son propre rôle. À l’âge de 31 ans, il commence à rédiger une autobiographie. L’histoire personnelle de Carlos Acosta lui permet d’avoir un point de vue unique sur la danse. «De nombreux artistes réalisent des choses surréalistes avec la danse, comme on le ferait avec un ordinateur. Ils ne font passer aucun message, ne vous font pas rêver, ne racontent pas d’histoire. Moi, c’est précisément ce que je veux faire. Je veux mettre la danse afro-cubaine, le hip-hop, la salsa sous les projecteurs, là où vous avez plutôt l’habitude de voir des classiques, et je veux que la qualité soit là, pour que ces danses soient acceptées. Nous vivons dans un monde de mélanges et je pense que nous devons faire en sorte que la danse classique devienne elle aussi un mélange.» Carlos Acosta, danseur, acteur, écrivain. Chez ce grand artiste, le film veut montrer des conflits et des doutes, pas seulement par des mots, mais aussi par des mouvements et des sensations.

Icíar Bollaín a débuté sa carrière dans le cinéma, en tant qu’actrice, dans le film de Victor Erice, El Sur (1983) à l’âge de 16 ans. Mais c’est sans aucun doute à partir de sa rencontre avec Ken Loach, lors de sa collaboration au film Land and Freedom / Tierra y Libertad, en tant qu’actrice et assistante du réalisateur qu’elle va donner une place prépondérante à la réalisation. Ken Loach et elle partagent la même volonté de donner la parole à ceux que l’on veut faire taire et de lutter contre l’injustice sociale à travers leur œuvre, de film en film. Elle est la compagne du scénariste de Ken Loach, Paul Laverty qui obtenu pour Yuli le prix du scénario à San Sebastián. Ensemble, on leur doit Ne dis rien en 2003, sur une femme battue, Même la pluie en 2010, sur le tournage d’un film en Bolivie et L’olivier en 2016.

Sortie en France prévue le 17 juillet.

Alain LIATARD
D’après Les Reflets de Villeurbanne

Yuli d’Icíar Bollaín, Biopic, Cuba, 1 h 50 – Voir la bande annonce

«Acusada», présumée coupable, un film procès réalisé par l’Argentin Gonzalo Tobal

Seule présumée coupable du meurtre de sa meilleure amie, Dolorès Dreier, jeune étudiante argentine, attend son procès depuis deux ans. Sa famille, soudée, a fait appel au meilleur avocat de la ville. Avec son équipe, elle prépare minutieusement sa défense. Mais à quelques jours du procès, Dolorès est au centre d’un véritable déchaînement médiatique. Des secrets font surface, la solidarité familiale se fissure, Dolorès s’isole, et la stratégie de défense vacille.

Photo : Acusada

Il s’agit d’un film de fiction, même s’il y a eu des affaires semblables en Argentine et en Italie, qui veut montrer comment l’attente et le pouvoir de la télévision vont agir sur une jeune fille accusée du crime de sa meilleure amie et qui attend son procès depuis deux ans. Au cours du film l’important n’est pas de savoir si Dolorès est coupable ou non, mais d’interroger ce visage angélique interprété par Lali Espósito.

Lali est convaincante dans le personnage et son travail est renforcé en étant entourée par une grande distribution secondaire dans laquelle s’illustrent Leonardo Sbaraglia (en tant que son père) et Daniel Fanego, l’avocat, qu’on avait vu dans L’ange. Gael Garcia Bernal joue le rôle du journaliste.Pour que tout cela soit crédible l’action se passe dans un milieu bourgeois et plutôt aisé qui se décompose petit à petit.

Gonzalo Tobal, né à Buenos Aires en 1981, a fait ses débuts en 2012 avec Villegas, une production indépendante, après avoir réalisé le court-métrage Cynthia todavía tiene las llaves en 2010. Acusada fut présenté à la Biennale de Venise et au Festival de Toronto en 2018. Un film à découvrir à partir du 10 juillet.

Alain LIATARD

Acusada de Gonzalo Tobal, Argentine, Drame, Judiciaire, Thriller, 1 h 53 – Voir la bande annonce

Le début des mémoires de l’écrivain chilien Pablo Neruda en version bilingue

Première partie des mémoires de Pablo Neruda publiées pour la première fois en 1974 et traduites en français l’année suivante, ce sont environ les 120 premières pages de ce livre mythique qui nous sont présentées en version bilingue.

Photo : IslaNegra

Celui qui s’appelle encore Ricardo Neftalí Reyes s’ouvre à la vie, à la nature dans le sud du Chili, région d’immenses forêts, de cris d’oiseaux et d’odeurs d’humus. La vie est calme dans cette famille modeste, l’enfant ressent une éternelle envie de découvrir qui ne le quittera jamais. Fort est le contraste avec l’étape suivante : à 16 ans, à Santiago, Ricardo est étudiant et poète famélique, terriblement «romantique» avec sa cape noire héritée de son père, avec le rejet répété par les auditeurs auxquels il propose ses vers. Mais il ne se décourage pas, et, au contraire, ses conquêtes féminines le motivent dans la conscience de lui-même. C’est aussi la période, non de la découverte, mais de la confirmation pour le poète, de l’évidence de la lutte politique.

On est très loin des Mémoires d’outre-tombe, Pablo Neruda raconte naturellement des épisodes de sa jeunesse, des rencontres, des ambiances, il ne s’agit pas de se faire valoir, mais de partager des petits ou des grands moments vécus dans un pays très original, pas seulement par sa géographie, mais avec une population et des conditions politiques très différentes de celles des états voisins.

Une étape à Buenos Aires, une autre à Lisbonne, une dernière à Madrid, et le voilà, à 23 ans dans le Montparnasse des artistes, encore des rencontres, des anecdotes. Ce n’est qu’une étape de plus, Paris est petit, comparé au monde. Ce sera l’Extrême-Orient, la Chine, le Japon, le terme du voyage de cette première partie.

Voilà une belle idée, d‘offrir la version bilingue et à un prix plus qu’abordable !

Christian ROINAT

J’avoue que j’ai vécu. Jeunesse de Pablo Neruda, traduit de l’espagnol (Chili) par Claude Couffon, éd. Gallimard, 256 p., 9 €.

La fille d’Ipanema devient orpheline : hommage au musicien brésilien João Gilberto

Le géant de la musique brésilienne, João Gilberto, est mort samedi dernier dans son appartement carioca. L’inventeur de la bossa-nova avait 88 ans et laisse derrière lui un répertoire musical considérable.

Photo : Veja

Originaire de l’État de Bahia au nord du Brésil, João Gilberto déménagera à Rio de Janeiro à la fin des années 1950. Il y rencontrera Tom Jobim et Vinicius de Moraes, avec lesquels il sera à l’origine d’un nouveau style musical : la bossa-nova (littéralement, «truc nouveau»). João Gilberto théorisera définitivement ce mélange de samba et de soft jazz, né au sein des classes moyennes blanches de Rio, dans ces trois premiers albums, une trilogie légendaire pour les amoureux du genre : Chega de saudade (1959), O amor, o sorriso e a flor (1960) et João Gilberto (1961). De ces albums proviennent ses morceaux emblématiques tels que Chega de saudade, Desafinado, Bim-bom et Corcovado.

En 1962, son deuxième album sortira aux États-Unis, un pas de géant vers l’internationalisation de la bossa-nova. Deux ans plus tard, João Gilberto atterrit à New-York pour l’enregistrement d’un concert au Carnegie Hall, en compagnie du saxophoniste de jazz Stan Getz. Cet album remportera quatre Grammys et deviendra la rampe de lancement pour la carrière internationale de Gilberto. De cet album est issu le morceau mythique Garota de Ipanema, objet de multiples réinterprétations.

Depuis l’annonce de sa mort, c’est un pays tout entier qui est en deuil. En reprenant des extraits de chansons d’autres artistes brésiliens célèbres, Caetano Veloso, disciple de Gilberto, écrit «Mieux que cela, le silence ; mieux que le silence, seulement João». Bien que de courte durée (environ une décennie), la bossa-nova laissera une empreinte précieuse dans la musique brésilienne, en plus des infinis réenregistrements de ses classiques à travers le monde, dans toutes les langues.

La bossa-nova rime aussi avec une période considérée comme dorée pour de nombreux brésiliens. La fin des années 1950 et début 1960 seront en effet une période charnière d’optimisme et d’ébullition pour le pays, entre l’organisation de la Coupe du monde de football, la mise en place de la Republica Nova et la construction de la moderniste Brasilia. En tant que bande originale de cette époque, la bossa-nova entre en rupture avec les stéréotypes tropicalisant de la samba, donnant un nouveau visage aux rythmes brésiliens.

Depuis quelques années soumis à des problèmes financiers, familiaux et de santé, João Gilberto s’était éloigné des scènes et vivait une existence solitaire dans son appartement de Rio de Janeiro. Il restera pour toujours un ambassadeur de choix de la musique brésilienne et laisse derrière lui un héritage musical colossal.

Romain DROOG

Un peu de légèreté dans la province mexicaine : «Le Lecteur à domicile» de Fabio Morábito

Fabio Morábito est avant tout un poète (Ventanas encendidas, éd. Visor, Madrid, est une anthologie qui donne une bonne idée de ses vers), un essayiste, et il a publié plusieurs recueils de nouvelles et trois romans dont le dernier apporte un souffle d’humour et de subtilité bienvenus en ces périodes où domine la noirceur. Né à Alexandrie et italianophone, il vit à Mexico depuis une cinquantaine d’années et écrit exclusivement en espagnol.

Photo : éd. Corti

On rencontre des gens bizarres dans la Ville de l’éternel printemps, ces deux frères largement entrés dans le troisième âge dont l’un est muet et idiot, au dire du narrateur, mais qui donne ses ordres par la voix de fausset de l’autre qui, lui, est ventriloque. Ou encore cette famille assez nombreuse dont certains sont sourds et muets sans qu’on puisse vraiment savoir qui feint de l’être.

Eduardo nous raconte en détail sa nouvelle vie dans cette petite ville de province : de malheureuses circonstances ont fait qu’il a été condamné à des activités d’intérêt général qui, grâce à un ami prêtre, n’ont pas consisté à nettoyer des latrines à droite et à gauche, mais à faire la lecture à des gens défavorisés ou handicapés. C’est ainsi qu’il rencontre ces familles ou ces individus pour le moins originaux.

L’humour, savoureux, vient d’un très léger décalage de la réalité d’une vie quotidienne grise, banale, comme par exemple la mère du narrateur, commerçante en mobilier, qui tombe littéralement amoureuse d’un buffet vitré et qui oublie sa passion passagère au moment où elle découvre un deuxième exemplaire, rigoureusement identique, de la vitrine.

Les problèmes financiers se succèdent les uns aux autres, il y a quelques vols, du narcotrafic, un cancer bien avancé, mais tout cela se vit dans un climat détendu quoique respectueux. Fabio Morábito fait brusquement jaillir de la crasse une étincelle inattendue de drôlerie. Ah cette comparaison (absolument acceptable au demeurant) entre un livre de recettes de cuisine et un recueil de poésie !

Eduardo n’est pas Superman, ses amours ne sont pas inouïes, ses conversations volent en général au ras du sol mais, au détour d’un dialogue avec une serveuse de bar, il découvre que sa mère avait tout d’une princesse de conte de fée, qu’elle aurait pu être le modèle d’un recueil de poèmes dont il possède un exemplaire dédicacé à un libraire taciturne.

L’ombre de cette mystérieuse femme poète plane sur le récit, sur la ville, son génie semble immense et personne ne la connaît en dehors des trois au quatre protagonistes, tous habitants de la Ville de l’éternel printemps. Pourtant tout est loin d’être merveilleux à Cuernavaca, ville jamais nommée directement mais dont tout Mexicain connaît le surnom : on se fait racketter, on peut se faire détrousser en achetant un paquet de cigarettes, la mesquinerie est bien présente, même parmi les poètes locaux qui, tout en douceur, pousseront vers la porte et vers l’anonymat le poète concurrent. On est bien dans un Mexique «normal».

Il reste de la lecture du Lecteur à domicile des effluves très agréables, on a beaucoup souri, on a, en lisant, compris les bienfaits de la lecture, de la poésie qui, si à elle seule ne règle pas tout, au moins permet de réunir des gens très dissemblables et de s’élever personnellement et prouve au lecteur du roman qu’il n’a pas eu tort de s’y plonger.

Christian ROINAT

Le Lecteur à domicile de Fabio Morábito, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marianne Million, éd. Corti, 196 p., 20 €. Fabio Morábito en espagnol : El lector a domicilio, ed. Sexto Piso / Emilio, los chistes y la muerte , ed. Anagrama / Cuando las panteras no eran negras, ed. Siruela / La vida ordenada (cuentos), ed. Tusquets / Caja de herramientas, ed. Pre-Textos / El idioma materno, ed. Sexto Piso / Ventanas encendidas (antología de poesía), ed. Visor. Fabio Morábito en français : Les mots croisés / Emilio, les blagues et la mort, éd. Corti.

Né en 1955 à Alexandrie de parents italiens, Fabio Morábito a vécu à Milan jusqu’à l’âge de 15 ans, avant de partir pour Mexico où il vit depuis lors. Il a publié différents recueils de poésie dont Lotes Baldios en 1985, Terrains vagues, éd. Écrits des Forges, 2003, prix Carlos Pellicer 1995, De lunes todo el ano (Prix national de poésie Aguascalientes 1991) et Alguien de lava, 2002. Nouvelliste, il est également l’auteur de La lenta furia, La rida ordenada et También Berlin se olvida. Il a obtenu en 2019 le prix prestigieux Villaurrutia (qu’Octavio Paz notamment avait reçu) pour Le Lecteur à domicile.

«Joel, une enfance en Patagonie», un film de l’Argentin Carlos Sorín sur l’adoption

Le nouveau film du réalisateur argentin Carlos Sorín, Joel, sortira dans les salles obscures françaises le 10 juillet prochain. Dans ce drame, le réalisateur dresse le portrait d’un village patagonien secoué par la venue d’un nouvel jeune habitant au passé tourmenté.

Photo : Allociné

Carlos Sorín est un cinéaste rare. En 1988, il réalise son premier film, La pelicula del Rey,qui obtint le Lion d’argent à Venise et le Goya espagnol du meilleur film étranger. Il s’est ensuite retiré du cinéma pour se tourner vers la publicité jusqu’en 2002 avec Historias minimas, l’histoire d’un grand père filmé en Patagonie. Que ce soit le tendre Bombón el perro (2004), rencontre entre un chien et un chômeur, ou Jours de pêche enPatagonie (2012), tous ses films se déroulent à l’extrémité du Cono Sur. Nous l’avions par ailleurs rencontré au Cinelatino de Toulouse en 2011.

Dans Joel, une enfance en Patagonie, Sorín ne fait pas d’entorse à la règle en situant son œuvre en Terre de Feu. Dès la première image, le décor est planté : une femme, Cecilia, marche sur une route enneigée. Elle va retrouver son mari Diego qui travaille dans une exploitation forestière, pour lui annoncer que leur demande d’adoption a enfin été acceptée. A partir de cet événement, le réalisateur nous dirige vers une critique sociale de cette ville isolée. Joel, originaire de Buenos Aires, n’a pas cinq ans, comme précisé par l’agence d’adoption, mais neuf, et a un passé tourmenté de par les traumatismes qu’il a déjà accumulé à son jeune âge. La première partie du film nous montre, avec beaucoup de pudeur et de retenue, comment les parents et l’enfant vont tenter de s’apprivoiser.

L’interprétation de l’acteur enfant est très convaincante de par sa fragilité et sa retenue. Les rôles de Cecilia et Diego sont interprétés par Victoria Almeida et Diego Gentille, dont les rôles sont complémentaires sur des registres bien différents. On découvre dans la distribution Ana Katz, également réalisatrice (La niña errante et Mi amiga del parque).

Carlos Sorín propose une mise en scène réussie avec un rythme plus soutenu que dans certains de ses films où il jouait plus volontiers sur les éléments naturels. Dans la seconde partie du film, le réalisateur nous dévoile comment l’arrivée du « trublion » bouleverse l’équilibre du village, aboutissant finalement sur la discrimination et le rejet de l’autre. La communauté, déjà bien isolée du monde par les conditions géographiques et climatiques, se replie encore plus sur elle-même face au problème, comme si aucun événement n’était en mesure de l’atteindre, et surtout pas une histoire de drogue. C’est aussi un tableau très réaliste et sans concession d’un microcosme replié sur lui-même auquel aucune institution n’échappe ; les hésitations de l’église et de l’école seront dévastatrices. Joel, aborde avec élégance le thème délicat de l’adoption tardive, dans un pays où peu d’adoptants acceptent un enfant de plus de huit ans.

Alain LIATARD
D’après la présentation de Michel Dulac
pour le festival Les Reflets de Villeurbanne

Joel, une enfance en Patagonie de Carlos Sorín, Drame, Argentine, 1 h 39 – Voir la bande annonce

«Mort contre la montre» de Jorge Zepeda Patterson, un suspense en roue libre

Dépaysons-nous un peu, lecteurs de romans latino-américains ! Sortons, le temps d’un livre, des forêts amazoniennes ou des bidonvilles de Lima, des violences généreusement répandues par les dictatures ! Le Mexicain Jorge Zepeda Patterson nous invite à suivre le tour de France comme nous ne l’avons jamais vu.

Photo : Acte Sud

Marc Moreau, coureur professionnel, est un oiseau rare : mère colombienne, père français. Ayant hérité des deux, il possède une capacité pulmonaire extraordinaire andine, et d’une musculature européenne bien entretenue. Lors de son passage à l’armée, qui lui a jadis été imposé par son père, il a été un temps policier militaire. Sur le Tour de France, il est un gregario (qu’on nomme aussi parfois équipier), celui qui s’efface pour laisser gagner le champion, celui qui prépare les victoires de la star en restant dans l’ombre. Son champion à lui s’appelle Steve Panata, il est Nord-Américain, un des meilleurs coureurs, mais pas forcément supérieur à Marc, et avec qui il forme un duo tellement proche que leurs liens sont devenus fraternels.

Cette année, il se passe des choses étranges sur le Tour, accidents difficilement explicables, intoxications alimentaires, un suicide, qui toutes touchent des prétendants au maillot jaune. Quand une enquête officielle quoique discrète est lancée, Marc est tout désigné pour y participer… et pour se retrouver comme dans la course, l’éternel second : c’est le commissaire Fabre qui est officiellement chargé de découvrir la vérité, Marc doit observer pendant la journée et faire son rapport le soir.

Les noms des cyclistes et des équipes sont inventés, mais tout est vrai, Jorge Zepeda Patterson nous fait pénétrer dans la tête de l’éternel deuxième, presque champion ou définitif ringard ? Autant physiquement que techniquement, il est meilleur que le champion désigné de l’équipe, et cette année, il a même des chances d’arriver parmi les meilleurs grâce à la disparition des têtes d’affiche. Ces défections sont-elles le fruit du hasard ? Qui en tire un intérêt ? Si on y réfléchit bien, c’est notre Marc ! Heureusement il n’est pas le seul, il y en a plusieurs autres.

On plonge dans l’exploit, celui des coureurs, avec les ascensions de légende, les descentes vertigineuses, mais l’exploit appartient aussi à l’auteur qui sait tout du Tour, et qui nous le livre comme un commentateur sportif, bien mieux en réalité, parce qu’il y rajoute beaucoup de sel et d’épices. On apprendra par exemple qu’il existerait un rapport entre le classement des cols à gravir et notre vieille et chère 2 CV !

Le suspense agit sur plusieurs plans (c’est une habitude chez Jorge Zepeda Patterson) : qui gagnera, comment pourront évoluer les relations entre les leaders et les seconds couteaux, qui sera la prochaine victime, arrivera-t-on à débusquer les responsables des accidents s’ils existent ?

Cela fonctionne à merveille. Il n’est absolument pas nécessaire d’être un connaisseur du sport en général et du cyclisme en particulier pour être pris par l’ambiance, l’auteur met à notre modeste portée les coulisses du spectacle annuel auquel il nous est difficile d’échapper, nous, les Français ! La mécanique du roman est aussi précise que celle des vélos.

Christian ROINAT

Mort contre la montre de Jorge Zepeda Patterson, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, éd. Actes Sud (Coll. Actes noirs), 331 p., 22,80 €. Jorge Zepeda Patterson en espagnol : Muerte en contrareloj / Los corruptores, ed. Destino / Milena o el fémur más bello del mundo, ed. Planeta. Jorge Zepeda Petterson en français : Les corrupteurs ; Milena ou le plus beau fémur du monde, éd. Actes Sud et Babel noir.

La Patagonie mise à l’honneur pour le 28e Festival de Biarritz sur l’Amérique latine

Le 28e Festival de Biarritz se déroule cette année du 30 septembre au 6 octobre 2019. Pour l’occasion, focus sur le «Grand Sud», plus communément appelée Patagonie. Une région aussi intrigante qu’inspirante, qui promet un programme riche en couleurs.

Photo : Festival Biarritz Amérique latine

La Patagonie, un bout de continent que se partage l’Argentine et le Chili, entre terre et mer, feu et glace. Le tout offre un paysage à couper le souffle et devient le temps d’un instant un véritable laboratoire d’idées et de prises de vue. Ce n’est donc pas un hasard de la retrouver au cœur de la 28e édition du festival de Biarritz. Dès le 27 juin, le cinéma Royal Biarritz amorce les festivités en projetant Joel, une enfance en Patagonie de Carlos Sorín. Une manière de présenter le sujet avec philosophie et finesse par le biais d’un dessin animé poignant. Et pour prolonger cette première expérience latino, le groupe Abrazo se produit en concert le 30 juin sous la bannière du FBAL.

Le prestigieux prix Abrazo

Depuis 1992, le festival de Biarritz est la plus grande vitrine du cinéma latino-américain en France, voire même d’Europe. Elle couronne chaque année de son prix Abrazo un film de chaque catégorie parmi lesquelles : un court-métrage, un long métrage de fiction, et enfin un documentaire. Le festival se déroule sur 8 jours et œuvre essentiellement à la diffusion de la culture et du cinéma latinos.

Dans le même temps, des rencontres littéraires, des expositions photographiques ainsi que des concerts accompagnent cette découverte exclusive et immersive du monde sud-américain. Entre autres, le groupe Septeto Santiaguero confirme sa présence afin de faire bouger les plus de 30 000 spectateurs attendus. En ce qui concerne la programmation des artistes cinéastes, il faudra en revanche attendre début septembre. Le festival promet donc, comme chaque année, des rencontres bouleversantes sur fond de beaux paysages. Il ne reste plus qu’à s’armer de patience.

Corentin RICHARD

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«Bixa Travesty», l’histoire poignante d’une artiste transgenre brésilienne

Portrait électrisant de Linn da Quebrada, artiste à la présence scénique extraordinaire qui réfléchit sur le genre et ose affronter avec un rare panache le machisme brésilien. Le corps féminin trans comme moyen d’expression politique.

Photo : Bixa Travesty

Ce documentaire place sur le devant de la scène Mc Linn da Quebrada– Linn, pour les intimes ! Femme noire et transgenre dans une société où les actes racistes et anti LGBTI+ sont légions, d’autant plus qu’ils sont confortés par un parti au pouvoir aux revendications politiques des plus discriminatoires. Linn, par le simple fait d’exister, est un sourire tout en couleurs dans la mare de la normativité ambiante… Artiste ouvertement queer et coproductrice d’une émission de radio, c’est notamment par le slam que son talent de parolière atteint son apogée, affrontant par un humour aux rimes redoutables les esprits obtus autant que les institutions qui les encouragent.

Claudia Priscilla et Kiko Goifman nous montrent ainsi des performances azimutées au flow dansant et provocateur, entrecoupées de confessions en studio et d’émotions choisies, auprès de sa mère (les scènes avec elles sont très belles) ou d’amies aux gestes tendres, toujours prêtes à amortir les stigmates encore vifs de cette « terroriste du genre » aux vies protéiformes. Après Chavela Vargas, voici un documentaire rythmé et flamboyant, primé au Festival Amérique latine de Biarritz en 2018.

Alain LIATARD

Bixa Travesty de Goifman Kiko et Priscilla Claudia, Documentaire, Brésil, 1 h 15 – Voir la bande annonce

«Rojo», un film de Benjamín Naishtat, étoile montante du cinéma argentin

Argentine, 1975. Claudio, avocat réputé et notable local, mène une existence confortable, acceptant de fermer les yeux sur les pratiques du régime en place. Lors d’un dîner, il est violemment pris à parti par un inconnu et l’altercation vire au drame. Claudio fait en sorte d’étouffer l’affaire, sans se douter que cette décision va l’entraîner dans une spirale sans fin.

Photo : Rojo

«L’objectif premier n’était pas seulement de faire un film sur les années 70, explique le réalisateur, mais aussi de faire un film qui reflète le style cinématographique de l’époque. Je pense aux films de réalisateurs américains pour lesquels j’ai une grande admiration, Francis Ford Coppola, Sidney Lumet ou encore John Boorman qui pouvait faire des films de genre tout en traitant de problèmes politiques sensibles. Je voulais faire un polar sur un avocat qui se retrouve à faire disparaître un homme qu’il a rencontré par hasard. Mais derrière le polar, le film dresse le portrait d’une situation sociale et politique d’un pays où règnent le silence et la complicité, aux heures sombres de son Histoire. » Le film se situe en effet une année avant le début de la dictature. Comme dans les polars, l’atmosphère est poisseuse, crépusculaire, sentant la mort. Mais c’est aussi une fable sur un peuple en train d’organiser sa propre amnésie, et le réalisateur oblige le spectateur d’aujourd’hui  à regarder ce qui a eu lieu, au moment où il y avait beaucoup de liberté dans le pays. Pourtant dans les scènes noires, arrivent des moments d’humour.

II poursuit : «Les fondus, les zooms, le mixage souvent en mono, l’image avec une patine de film argentique tentent d’évoquer le look de cette époque. C’est le fruit de travail d’équipe entre photographie et décors. Pour ce qui est de l’image, les lentilles que nous avons utilisées (Panavision) sont d’époque. Nous avons choisi une palette de couleur très minutieuse (vert, ocre et rouge) à l’image de cette période et surtout du rendu de la pellicule argentique utilisée alors. Nous avons également eu recours aux ralentis, un usage de l’époque qu’on trouve, par exemple, chez Sam Peckinpah. Le son a été traité avec de vieux compresseurs qui génèrent une égalisation sonore particulière, typique de la technologie existante alors. Nous avons fait beaucoup de recherches sur les textures, les couleurs, et les objets de ce temps-là, ainsi que sur les codes du polar jusqu’aux costumes comme l’imper du détective. La musique originale, avec ses instruments, ses arrangements, a été composée en référence aux musiques de ces années-là » Il faut ajouter l’interprétation remarquable de Dario Grandinetti, vu chez Almodóvar dans Parle avec elle et Julieta, mais aussi dans Les nouveaux sauvages de Damian Szifrón.

Benjamin Naishtat est né à Buenos Aires en 1986. Il a étudié à l’Université de Cinéma de San Telmo (Argentine) et au Fresnoy en France. Il a réalisé plusieurs courts métrages notamment El juego(Cannes Cinéfondation 2010) et Historia del mal (Rotterdam 2011). Son premier long métrage, Historia del miedo a été présenté en compétition au Festival de Berlin en 2014, puis dans plus de 30 festivals à travers le monde. El movimiento, son second long métrage, a été sélectionné en 2015 au Festival de Locarno en Sélection Cinéastes du présent. Rojo est son troisième long métrage, qui a obtenu trois prix au Festival de San Sebastián.

Alain LIATARD

Rojo de Benjamín Naishtat, Thriller-Drame, Argentine, 1 h 49 –  Voir la bande annonce

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