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Culture

Une nouvelle scène ouverte pour l’expression musicale et poétique au siège d’Espaces Latinos sur la métropole de Lyon

Afin de faire vivre et animer son siège à la Croix Rousse, les Nouveaux Espaces Latinos lancent, en plus d’une revue et d’une newsletter hebdomadaire, un nouveau concept périodique afin de trouver de nouveaux bénévoles et amis dans un cadre de grande convivialité. Le premier Impromptus est fixé au vendredi 9 février prochain à 19 h 30. Entrée libre.

Après les festivals annuels Belles Latinas (littérature), Documental (documentaires), Bellas Francesas (écrivains français en Amérique latine) et Primavera Latina (dialogues scientifiques et littéraires), notre structure culturelle Nouveaux Espaces Latinos ne s’arrête pas là et se lance, en ce début d’année 2018, dans une folle et nouvelle aventure avec Les Impromptus Latinos ! Oui, vous avez bien entendu, l’idée étant cette fois-ci d’animer et faire vivre un vendredi par mois une manifestation culturelle à notre siège sur les pentes de la Croix Rousse.

La première aura lieu le vendredi 9 février dès 19 h 30 autour de la projection du court-métrage Historia y montage du réalisateur vénézuélien José Ostos. D’une expérimentation musicale, entre littérature et musicalité, avec le pianiste et compositeur brésilien Ewerton Oliveira et la philosophe, écrivaine et artiste Chloé Vidal. Et nous aurons le plaisir d’accueillir la conteuse cubaine Mercedes Alfonso qui sera là pour nous faire voyager et rêver avec des contes en français et espagnol. De belles soirées en perspective, toujours dans le but de mettre en lumière les forces et singularités de la culture latino-américaine. Un deuxième impromptu est prévu pour le vendredi 23 mars dont la programmation vous sera communiquée dans nos différentes newsletters ainsi que sur les réseaux sociaux.

L’idée principale étant surtout de se retrouver, bénévoles et amis, pour partager tous ensemble un moment agréable et convivial. Nous vous attendons nombreux pour lancer cette nouvelle manifestation ! Et aidez-nous à inscrire notre invitation sur vos réseaux sociaux…

Joan COSTE

Nouveaux Espaces Latinos : 4 rue Diderot 69001 Lyon – 04 78 29 82 00

Retour de Jorge Zepeda Patterson avec un palpitant thriller politique et social : « Milena, ou le plus beau fémur du monde »

Dans Les corrupteurs (Actes Sud, 2015), Jorge Zepeda Patterson avait fait vivre et agir un groupe de quatre personnes, les Bleus, jadis proches camarades de collège, puis de fac ; quatre jeunes Mexicains désormais journalistes pour Tomás, responsable d’une agence de sécurité pour Jaime et dirigeante d’un petit parti politique pour Amalia, également militante féministe. La mort subite, dans les bras de Milena, une prostituée de luxe, de Rosendo Franco, le patron du journal El Mundo dans lequel travaille Tomás, provoque une suite d’événements qui va les remettre en présence et raviver les rivalités de leur jeunesse.

Photo : Jorge Zepeda Patterson, Planeta de Libros/Couverture, Actes Sud

En réalité, Milena était pour Rosendo Franco plus qu’une simple putain ; un peu le dernier feu d’artifice sensuel et sentimental du vieil homme. Mais après le malaise fatal, Milena emporte avec elle un mystérieux carnet noir dont elle ne se sépare jamais, « garantie de survie » pour la malheureuse fille. Claudia, la fille du mort, demande/impose à Tomás de prendre en main le journal ; rôle pour lequel il ne se sent pas formé, mais il se lance, aidé par les Bleus, à la recherche de Milena et surtout du carnet.

On est en novembre 2014, Milena a passé une assez longue période dans la région de Marbella à l’époque où le sulfureux Jesús Gil organisait presque officiellement tous les trafics imaginables. Elle est entrée sur le territoire mexicain en janvier et n’a pas fait parler d’elle avant le mois de juillet, quand elle commence à fréquenter Rosendo Franco sans s’en cacher : elle a probablement été séquestrée au cours de ces mois. La mafia de la prostitution est devenue internationale : trafiquants comme filles louées ou vendues sont aussi bien russes que vénézuéliennes ou croates, comme Alka, le véritable prénom de Milena. Au Mexique s’ajoutent à cela les cartels de la drogue qui ont bien compris l’intérêt que leur procure cette nouvelle source de revenus.

On suit donc en parallèle l’évolution d’Alka/Milena, du départ de son village natal croate à l’histoire d’amour (c’en est une) qui l’unit à Franco malgré la grande différence d’âge et de statut social, et les avancées de l’enquête à Mexico, qui a bien du mal à progresser malgré les compétences et la position de ceux qui agissent : les mafieux et les proxénètes ont parfaitement verrouillé leur « domaine ». Jorge Zepeda Patterson n’est pas intéressé que par les dédales de l’enquête ou par le maintien d’un suspense qui ne faiblit pas et qu’il sait très bien entretenir. La psychologie de la victime est au centre de ce roman qui parvient à allier une solide intrigue policière, des aventures sentimentales, entre amour et amitié, et ce très beau portrait d’une jeune femme dont la beauté exceptionnelle est un handicap autant qu’une arme. Une belle jeune femme qui, bien malgré elle, par certaines informations qu’elle détient, a acquis une valeur qui met en péril tous ceux qu’elle approche. Les ramifications sur la Costa del Sol des diverses mafias russes ou ukrainiennes font planer ces mortels dangers qui menacent Milena et ceux qui veulent la sauver.

Et, sans trop en dire, ajoutons que Jorge Zepeda Patterson offre un plus particulièrement intéressant pour les amateurs de polars : on suit non une enquête mais deux, parallèles et concurrentes : qui arrivera en premier ?

Un seul bémol : l’influence nord-américaine, qui veut qu’un « bon » roman dépasse forcément les 400 pages, n’a pas épargné Jorge Zepeda Patterson ; le dénouement s’éternise. Mis à part cela, Milena ou le plus beau fémur du monde reste un roman non seulement très intéressant dans sa forme, mais surtout important pour toutes les informations qu’il nous donne sur l’internationalisation de la pire des délinquances.

Christian ROINAT

Milena, ou le plus beau fémur du monde de Jorge Zepeda Patterson, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, éd. Actes Sud, 448 p., 23 €. Version numérique: 14,99 €. Version espagnole : Milena o el fémur más bello del mundo, Planeta.
Los Corruptores / Los Usurpadores, Destino / Les Corrupteurs, Actes Sud.

Rencontre autour de l’évolution de la musique bolivienne depuis les années 1960 jusqu’à nos jours à la MAL à Paris

Comme tous les deuxièmes jeudis de chaque mois, de 19 h à 20 h 30, la Tribune de la Musique, des Disques et des Spectacles invite à la Maison de l’Amérique latine à Paris des musiciens, chanteurs, interprètes, compositeurs, ethnomusicologues, danseurs, anthropologues, vidéastes, cinéastes documentaristes à débattre autour des musiques d’Amérique latine, qu’elles soient traditionnelles, populaires et/ou savantes à l’occasion d’une publication récente. Le jeudi 18 janvier prochain à partir de 19 h est organisée une rencontre autour de la musique bolivienne et de son évolution, animée par Oscar Barahona, Nelson Gómez, Francisco González et Michel Plisson, en présence de José Mendoza.

Photo : Tribune de la Musique

« Dans cette première séance de 2018, nous explorerons avec le charanguiste virtuose José Mendoza l’évolution de la musique bolivienne depuis les années 1960 jusqu’à nos jours. José Mendoza est né en 1956 à La Paz (Bolivie). Il commence la pratique musicale à 10 ans avec le trio Los Jairitas et d’autres groupes. À 18 ans, il part en mission culturelle au Venezuela avec le groupe Los De Canata, qui pratique la musique traditionnelle et folklorique, où il restera trois ans. C’est avec un autre groupe qu’il arrive en France en 1978 où il rencontre les guitaristes Gérard Verba et Raoul
Maldonado. Avec eux il crée El Cuarteto Atahualpa, puis plus tard El Cuarteto Agustín Barrios Mangoré. Aujourd’hui, il a rejoint le Trio à Cordes Pincées de Paris. José Mendoza est actuellement professeur de guitare au conservatoire d’Antony. Au cours de ces années, il a été un des acteurs de l’évolution du charango tant en Bolivie qu’à l’extérieur, notamment en créant le premier Festival de Charango à Paris à l’Unesco.

José Mendoza conjuguera dans son intervention son histoire personnelle et celle de la musique bolivienne. Un temps fort sera consacré au phénomène des estudiantinas, orchestres de cordes pincées comprenant parfois un nombre considérable de musiciens, présentes dans toute l’Amérique latine, du Chili au Venezuela et jusqu’au Brésil. Cette formation vient des orchestres à cordes pincées qui existent depuis longtemps dans toute la péninsule ibérique. José Mendoza tient à préciser que le développement de la musique traditionnelle en Bolivie n’aurait pas pu se faire sans le rôle très important de Pepe Ballón, grand intellectuel bolivien, créateur du premier centre culturel à La Paz. »

D’après la Tribune de la Musique, des Disques et des Spectacles
Plus d’informations sur le site de la Maison de l’Amérique latine

Reporters Sans Frontières salue le soutien d’Emmanuel Macron à ses initiatives

Lors de ses vœux à la presse, le président a plusieurs fois fait allusion aux initiatives de RSF. L’organisation salue la détermination du chef de l’État en faveur de la défense de la liberté de la presse. Elle sera vigilante sur le plein respect des libertés journalistiques dans le cadre des réformes ébauchées.

Photo : Dominique Gerbaud, président de Reporters sans frontières, Lucie Morillon, responsable du bureau à Paris (Kakemono)

Lors de ses vœux à la presse, ce 3 janvier au Palais de l’Élysée, Emmanuel Macron a évoqué les violences commises contre les journalistes, “cibles privilégiées” selon lui. Comme Reporters sans frontières (RSF) le dévoilait dans son bilan publié le 19 décembre, 326 sont actuellement en détention et 65 journalistes ont été tués au cours de l’année 2017 dans le cadre ou en raison de l’exercice du journalisme : 1035 journalistes ont été tués depuis 15 ans, ces homicides demeurant impunis neuf fois sur dix.

« RSF se félicite de l’attention apportée par Emmanuel Macron à la répression dont sont victimes les journalistes, déclare Christophe Deloire, secrétaire général de RSF. La nomination d’un représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour la protection des journalistes, que le chef de l’État a à nouveau appelée de ses vœux, constituerait une réponse institutionnelle forte au niveau internationalRSF mène campagne depuis 2015 pour la création de ce mécanisme concret d’application du droit international et nous sommes satisfaits des premières mesures prises par Antonio Guterres, en attendant qu’il aille plus loin. »

Face à la gravité de la répression des journalistes et des menaces pesant sur le journalisme dans les dictatures et dans les « démocraties illibérales », notamment en Turquie et en République populaire de Chine, RSF appelle aussi le président de la République à entretenir avec ses homologues étrangers un dialogue bilatéral franc et sans concession. Le président Erdogan effectuera une visite prochaine en France, peu avant que le président Macron se rende en visite officielle en Chine.

Emmanuel Macron, qui évoquait la prolifération des « fake news », a évoqué l’idée d’une régulation pour lutter contre les fausses nouvelles notamment en période électorale. RSF s’exprimera sur ce projet lorsqu’un texte sera proposé. Le chef de l’État a par ailleurs déclaré soutenir une réflexion de RSF sur les principes journalistiques. Cette démarche fait l’objet d’un travail interne important autour des questions d’indépendance, de transparence de déontologie et de qualité, qui a été discutée lors d’une réunion avec environ trente grands médias européens, associations et syndicats à Bruxelles le 29 septembre dernier. L’initiative est à l’ordre du jour de la prochaine réunion du conseil d’administration de RSF, le 9 janvier.

Contact : RSF

Discours du président de la République : Emmanuel Macron adresse ses vœux à la presse

Ce mercredi 3 janvier 2018 à l’Élysée, le président de la République française, Emmanuel Macron a adressé ses vœux pour la nouvelle année à la presse. L’occasion de revenir sur les événements qui ont marqué l’année 2017. Nous reproduisons des larges extraits de son discours.

« Je suis très heureux, quoi qu’en disent certains, de vous retrouver aujourd’hui en ce lieu pour, en effet, vous venez de le rappeler, ce qui est une tradition mais ce qui consiste, à un moment où l’année tourne sur ses gonds, à la fois à venir sur ce qui a été, à se fixer quelques résolutions et à partager quelques convictions. Avant toute chose et avant que ces convictions ne soient partagées, ce sont bien évidemment des vœux, des vœux de santé, de réussite personnelle et professionnelle que je veux ici formuler à votre endroit.

Quelques convictions parce que, ce qui nous lie, ce qui vous fait présents ici, dans cette salle, c’est cette grande Histoire démocratique qui lie en effet la presse au pouvoir. Et pour la considérer pleinement, regarder tous les défis, il ne faut pas simplement regarder notre quotidien et ses vicissitudes, mais peut-être commencer par regarder plus au large et vous l’avez là aussi mentionné.

En 2017, 67 de vos confrères sont morts en exerçant leur métier. Ils sont morts sur des théâtres de guerre, ils sont morts assassinés par les criminels qu’ils dénonçaient, ils sont morts pour avoir cherché la vérité là où régnait souvent le mensonge. Et si ce chiffre est en baisse par rapport à 2016, c’est parce qu’il est des endroits du monde où les journalistes ont compris qu’ils étaient des cibles privilégiées et où beaucoup ont renoncé à se rendre. Et je voudrais ici que nous ayons une pensée toute particulière pour Stephan Villeneuve et Véronique Robert, ainsi que pour leur fixeur kurde, Bakhtiyar Haddad, tous les trois morts à Mossoul cette année dans l’explosion d’une mine.

Ce sont aussi 326 journalistes aujourd’hui emprisonnés parce que leur parole dérange. Parce qu’il n’a pas suffi de censurer, il a fallu mettre au secret ceux qui s’aviseraient d’écrire ou de parler. La liberté de la presse n’est pas une liberté spéciale, elle est la plus haute expression de la liberté. C’est pourquoi elle est la première liberté supprimée par les régimes autoritaires. Cette situation n’est jamais acceptable et chaque fois que nous le pouvons, nous devons intervenir pour que les journalistes emprisonnés soient libérés.

C’est pour cela que la France ne doit pas renoncer à dialoguer avec les régimes qui ne partagent pas nos valeurs et j’ai constamment tenu cette ligne consistant à la fois à défendre nos principes, nos libertés, notre exigence, mais à poursuivre le dialogue indispensable qui permet à un moment d’obtenir des résultats.

Se murer dans un silence qui peut être un temps confortable, dicté par la réprobation morale, ne permet pas bien souvent d’obtenir les résultats concrets et indispensables. Avec la Turquie, nous avons eu deux épreuves au cours des derniers mois avec les arrestations du photo reporter Mathias Depardon et de l’étudiant en journaliste Loup Bureau, vous vous en souvenez, Madame la Ministre. (…)

C’est aussi pourquoi je veux que cette liberté, reconnue et garantie par les conventions internationales, soit effectivement protégée et placée sous la protection des Nations Unies. Lors de mon intervention à l’assemblée générale des Nations Unies en septembre dernier, j’ai plaidé pour la création d’un poste de représentant spécial du secrétaire général à la protection des journalistes. Antonio Guterres a entendu ce vœu, il en partage la préoccupation et il a déjà commencé à mettre en place cette mission qui devrait voir le jour durant le semestre à venir. Parce que nous vivons aujourd’hui en un temps si barbare, comme l’aurait écrit Péguy, écrire la vérité, chercher la vérité, écrire – je le cite de mémoire donc imparfaitement – « sur une feuille propre et proprement » est irremplaçable.

La liberté de la presse aujourd’hui n’est plus seulement attaquée par les dictatures notoires, elle est aussi malmenée dans des pays qui font partie des plus grandes démocraties du monde. Elle est malmenée jusqu’en Europe. Vous avez à l’instant, Madame la Présidente, cité plusieurs pays européens qui, en effet, sont en train de bousculer la liberté de la presse et lorsque je me suis rendu devant la Cour européenne des droits de l’homme, j’ai fait part avec détermination de mon souhait que la Turquie et la Russie, signataires de la Convention européenne des droits de l’homme, respectent les engagements qu’implique leur adhésion, notamment en matière de liberté de la presse. (…)

Mettre plusieurs de ces pays au ban qui de la Convention européenne des droits de l’homme, qui parfois de l’Union européenne serait trop facile. Il faut mettre en place les sanctions prévues par nos traités, ce que, pour ce qui est de l’Union européenne, la Commission européenne a commencé de faire. Mais tout en les gardant dans le cercle exigeant de ses acquis de l’Histoire, nous devons mener cette bataille et cette bataille a un nom, c’est celle qui consiste à défendre pleinement l’effectivité de toutes les libertés de nos démocraties parce qu’une tentation est là qui existe, croissante, aux frontières de l’Europe comme au sein de l’Europe, c’est la tentation des démocraties illibérales.

La crise que nous vivons aujourd’hui n’a pas de précédent dans notre époque contemporaine, c’est cette rupture entre une économie de marché, des classes moyennes, des équilibres sociaux, la démocratie et l’attachement aux libertés qui vont avec. Ce socle, qui depuis le XVIIIe siècle avait construit le progrès continu de nos démocraties, est en train de se fissurer et, au nom de la protection d’un État, au nom parfois de la lutte contre tel ou tel risque, telle ou telle menace extérieure, d’une fascination nationaliste qui revient au portillon, plusieurs régimes politiques sont tentés par l’illibéralisme politique et à chaque fois, c’est évidemment la presse qui est la première menacée.

Lorsque le contrepouvoir que la presse constitue commence à être bâillonné, limité, encadré, lorsque l’indépendance de la Justice est remise en cause – et bien souvent, ces réformes sont jumelles –, c’est la vitalité de nos démocraties dans ce qu’elles portent depuis plusieurs siècles qui est ainsi bousculé. C’est un édifice fragile que la démocratie et nous sommes en train à nouveau d’en mesurer la fragilité. Elle tient à quoi ? À l’exigence des peuples, au sens de l’histoire des dirigeants et à la capacité des puissances voisines de porter cette exigence aussi.

(…) Cette montée des fausses nouvelles est aujourd’hui totalement jumelle de cette fascination illibérale que j’évoquais puisqu’elle est bien souvent financée par les mêmes, elle est bien souvent utilisée par des puissances qui s’amusent en quelque sorte des faiblesses de la démocratie, de son ouverture extrême, de son incapacité à trier, à hiérarchiser, à reconnaître au fond une forme d’autorité. Mais qu’est-ce que l’autorité au sens étymologique du terme ? Le fait de reconnaître même qu’il y a un auteur, l’auteur de quelque chose qui est inventé ou l’auteur d’une vérité construite par un travail d’investigation. Vous êtes toutes et tous des auteurs et vous avez, dans ce monde des nouvelles devenu mondialisé, permanent, instantané, une part d’autorité. La nier ou considérer qu’elle vaut la même chose que le moindre blogueur, que le moindre diffuseur de propagande, c’est nier la spécificité même de ce qui vous constitue et c’est accepter collectivement de laisser progressivement la défiance s’installer dans notre système démocratique.

(…) Les pouvoirs du régulateur, qui seront par ailleurs profondément repensés durant l’année 2018, seront accrus pour lutter contre toute tentative de déstabilisation par des services de télévision contrôlés ou influencés par des États étrangers. Cela permettra au CSA repensé notamment de refuser de conclure des conventions avec de tels services en prenant en compte tous les contenus édités par ces services, y compris sur Internet. Cela lui permettra aussi, en cas d’agissement de nature à affecter l’issue du scrutin, que cela soit en période préélectorale ou électorale, à suspendre ou annuler la convention.

Si nous voulons protéger les démocraties libérales, nous devons savoir être forts et avoir des règles claires. Ce nouveau dispositif impliquera un devoir d’intervention de la part des intermédiaires techniques afin de retirer rapidement tout contenu illicite porté à leur connaissance. Le contenu de ce texte sera détaillé dans les semaines qui viennent. Sa préparation sera importante car aucune des libertés de la presse ne doit être remise en cause par ce texte et votre regard sera à cet égard très important et des consultations seront prévues à cet effet. Au-delà, il est évident que nous devons continuer à responsabiliser les plateformes et les diffuseurs sur Internet qui ne peuvent continuer de mélanger toutes les catégories d’informations et qui, comme nous avons commencé à le faire sur la propagande terroriste, doivent être responsabilisés sur toutes les formes d’intervention qu’ils véhiculent.

Mais le deuxième type d’action indispensable dépend de vous. Je sais que beaucoup parmi vous réfléchissent sur la déontologie du métier de journaliste et la démarche de Reporters sans frontières d’inventer une forme de certification des organes de presse respectant la déontologie du métier me paraît à cet égard non seulement intéressante, mais souhaitable. Il vous revient d’organiser en quelque sorte les règles de votre profession si nous ne voulons plus que tout puisse se valoir et qu’aucune hiérarchie ne soit faite. L’heure est sans doute venue pour votre profession de s’unir autour de principes fortement réaffirmés en un temps de fragilité démocratique et 2018, je le souhaite vivement, sera l’année de ce débat de fond parce que toutes les paroles ne se valent pas et parce qu’il est même des paroles qui ne sont ni journalistiques ni innocentes, mais de propagandes et de projets politiques nocifs pour nos démocraties.

Cela est d’autant plus nécessaire que le système médiatique est en pleine recomposition. Vous l’avez évoqué, Madame la Présidente, l’impact du numérique ne cesse de se prolonger et de bouleverser les pratiques et la logique économique. Il bouleverse et continue de bouleverser, parce que cette chronique n’est pas nouvelle, les modes de diffusion de la presse écrite, ce qui impliquera, dans l’année qui vient, des actions des actions indispensables de l’ensemble des acteurs de la profession pour que celles et ceux qui diffusent, des messageries jusqu’aux kiosquiers, puissent continuer à avoir un modèle économique soutenable qui vous permette, pour celles et ceux qui travaillent dans le cadre de la presse écrite, de pouvoir toucher le lecteur final et de continuer à avoir l’organisation, la logistique, le maillage qui permette l’efficacité de votre action.

(…) Il nous reviendra au niveau national et européen durant l’année 2018 d’aborder ce sujet qui a une dimension fiscale, économique, culturelle mais qui est un indispensable chantier si nous voulons préserver le pluralisme et récompenser celles et ceux qui produisent, font œuvre de vérification ou d’invention. Dans ce contexte tout particulier il est évident que la France et l’Europe devront tirer toutes les conséquences de la décision prise par les Etats-Unis de mettre fin à la neutralité d’Internet et que cette décision aura des conséquences économiques qui impacteront immanquablement certains acteurs de votre secteur et qui contribueront là où elle sera pratiquée vraisemblablement à accroître les travers que je viens d’évoquer en donnant un pouvoir plus prescripteur à des plateformes qui peuvent décider sans doute encore demain davantage qu’hier des règles économiques là où elles sont devenues dominantes.

Il y a donc une économie des médias à réinventer en profondeur qui impliquera une réflexion collective que je souhaite que nous menions durant l’année 2018. Une part de ces réflexions aura des conséquences nationales, d’autres des conséquences européennes. Et aussi vrai que nous nous battons au quotidien pour défendre le droit d’auteur et l’ensemble des droits y afférant il est indispensable que l’Europe porte un modèle économique viable pour le pluralisme et la presse.

De même, et c’est un des autres aspects indispensables de l’évolution de votre secteur, les bouleversements dans l’actionnariat des médias suscitent parfois une certaine inquiétude sur la liberté de la presse. Certaines habitudes rédactionnelles ont été prises pour signaler les conflits d’intérêts possibles entre actionnaires et rédactions mais ce n’est sans doute pas suffisant, il faudrait sérieusement réfléchir à un système de fondation entre actionnaires et rédactions afin que s’interpose une structure mixte garantissant la pleine indépendance rédactionnelle, institutionnalisant cette indépendance et protégeant ainsi les deux parties du soupçon, toujours lui, d’ingérence.

(…) Le service public doit pouvoir par nature s’adresser à tous et pour cela il doit travailler sur les contenus et sur les usages, les contenus, l’organisation, l’organisation de la tutelle aussi par trop tatillonne et de fait inefficace sont des sujets que nous avons souhaités avec le Premier ministre et la ministre remettre sur le métier.

Ce contexte global, les valeurs que nous souhaitons défendre, la situation des médias est claire, le tour que j’ai souhaité donner à notre relation et sur lequel, Madame la Présidente, vous êtes revenue. Parce que je crois justement que nous vivons un temps où cette relation doit reposer sur une exigence accrue et sur un principe partagé, celui de la dignité démocratique. Trop souvent pouvoir et médias ont donné l’impression d’une complicité et parfois d’une brutalité qui était son revers dont cette dignité démocratique fut la première victime.

C’est pourquoi je crois beaucoup plus fécond que chacun exerce son rôle dans son intégrité à distance des tentations de castes et de pugilats outranciers et avec un retour aux fondamentaux qui est d’abord le respect. Vous n’avez jamais entendu dans ma bouche des mots irrespectueux à l’égard de la presse et vous ne les entendrez jamais. Car nous vivons aujourd’hui bien plus au fond qu’un quotidien mais un combat commun, celui que j’évoquais au début de mon propos. Et il implique une exigence réciproque, celle que vous avez rappelée, d’avoir du côté du gouvernement mais de l’ensemble de ceux qui sont dans l’action politique une action, la clarté et des réponses aux questions soulevées et une question n’est jamais mauvaise.

De l’autre côté, une exigence de vérité, d’équanimité, une culture de l’interrogation qui ne peut pas être non plus celle du soupçon. Cette distance légitime c’est celle qui existe entre le pouvoir et le contre-pouvoir et la proximité à laquelle nous avions pu parfois nous habituer je pense n’était bonne ni pour le pouvoir politique ni pour l’exercice du métier de journaliste. Parce qu’elle a consisté parfois à donner plus de place à des propos d’antichambres qu’aux propos tenus de manière officielle.

(…) C’est pourquoi ces vœux sont pour moi aussi l’occasion de vous remercier du travail que vous accomplissez chaque jour. Je suis attentif aux fruits de ce travail, je lis, j’écoute, je regarde, pas tout mais beaucoup, et il ne suffit pas de chanter les mérites du pluralisme et de la liberté de la presse, nous nous devons comme dirigeants politiques d’être attentifs aux voix qui s’élèvent et qui sans vous resteraient muettes parce qu’elles expriment une inquiétude, une indignation intime que porte un journaliste ou parce qu’elles retranscrivent une part de ce qui a été ainsi capturé dans la population.

Nous nous devons de prendre en considération ces regards, ces opinions, ces interpellations que vous faites émerger, car cela nous éclaire. Parce que cela fait vivre la réflexion, parce que cela développe cette capacité de jugement qui est au cœur de la vitalité démocratique. C’est pourquoi je tenais, en ce moment des vœux, à vous remercier pour le travail accompli dans ce contexte.

Parce qu’à la fin, ce qui justifie ce à quoi je crois profondément dans la relation qui nous lie, c’est que ni le pouvoir politique, ni les journalistes ne sont le fond de l’affaire. Nous avons parfois collectivement, par narcissisme, trop tendance à le penser, faisant de la vie des gens le fond du décor. Le cœur de ce qui nous lie, c’est le quotidien de nos concitoyens et le destin du pays. A la fin, il n’y a que cela qui compte.

(…) La France est une grande Nation politique et démocratique. Nos concitoyens aiment ce qui fait notre quotidien en partage. Donc, ils aiment lire, entendre, comprendre, contester, soutenir, débattre. Pour toutes ces raisons, le travail des journalistes que vous êtes est indispensable. Plus la presse française sera forte, écoutée, respectée, plus la France le sera. Plus la presse internationale présente ici sera forte, écoutée, respectée, plus la France sera comprise, partagée et pourra rayonner. C’est pourquoi les vœux que je forme à votre endroit sont des vœux que je forme aussi pour le pays. Je vous en remercie et bonne année. Merci à vous. »

Emmanuel Macron

Ci-joint la version complète en format PDF

L’esprit rock du nouveau film de Julio Hernández Cordón : « Las Marimbas del Infierno »

Détrôné par la musique enregistrée, Don Alfonso n’animera plus les soirées musicales des halls d’hôtels… Pour continuer à vivre de sa musique et de son marimba, il n’a d’autre issue que de tenter l’aventure imaginée par Chiquilín, son neveu, et maintenant manager : associer le marimba à la légende vivante du heavy Métal au Guatemala, « El Blacko ». Ainsi naîtront « las Marimbas del Infierno », une expérience unique de fusion musicale et d’esprit rock dans un pays en plein chaos.

Photo : Las Marimbas del Infierno

Voici un film étonnant. Réalisé en 2010, il devait sortir en France en mai 2012, mais le distributeur fait faillite juste avant. Il a fallu près de cinq ans pour que le coproducteur français récupère les droits. Le film sera finalement en salle le 10 janvier prochainJulio Hernández Cordón rencontre Don Alfonso en 2007 qui lui explique qu’il a été victime d’une tentative d’extorsion et attaqué dans sa maison. Après avoir mis sa famille à l’abri, il vit seul, surveillant son marimba, l’instrument national du Guatemala et son gagne pain. Il est coursier le jour et cherche à jouer pour les mariages et les fêtes le soir. Trois ans plus tard, Julio Hernández Cordón lui propose de faire un film à partir de ses mésaventures.

El Blacko fut une grande star du heavy metal au Guatemala, capable de remplir un stade de 70 000 places, en 1989. Mais les temps sont devenus durs. Il est médecin mais, vu sa dégaine, personne ne le veut. De plus, il a été dans une secte satanique, puis évangélique et est maintenant « un fils des lois de Noé », une secte qui emprunte à des rites juifs. Il ne joue donc pas durant le sabbat, mais reste une star de la musique underground. Quant à Chiquilín, aujourd’hui décédé, il était conducteur de grues et le réalisateur le rencontra à l’école de cinéma où il donnait des cours. Il vivait dans les sous sols de l’école et fit quelques petits rôles.

Julio Hernández Cordón imagine une histoire pour faire rencontrer ces personnes.« Las Marimbas del Infierno de Julio Hernández est le portrait d’une génération charnière, explique Javier Payeras, conteur, poète et essayiste. Des jeunes qui sont passés de la dictature à la démocratie. Une démocratie sans emplois, sans éducation et sans perspective de transformation politique. Le portrait aussi d’un heavy metal militant, moyen choisi par certains guatémaltèques pour s’extraire de la pesanteur chrétienne, prude et consumériste, dont nous avons hérité. Un jeune métalleux au Guatemala est presque toujours un déraciné, issu de la classe ouvrière. Il est probablement l’image la plus authentique de la dissidence dans notre société. Si les personnages d’Hernández nous sont aussi proches c’est parce qu’ils représentent cette folie – cette persistance – nécessaire pour s’éloigner des rives de la « normalité » et nous extraire de ce présent douteux. »

Julio Hernández Cordón n’est pas un spécialiste du heavy metal. Ce qui l’a intéressé, c’est que ces personnes « sont nées pour ne pas se rendre. Celui qui ne se rend pas sait rester debout même si il sent que cela va mal finir. Je les admire parce qu’ils font ce qu’ils aiment et en assument pleinement les conséquences. Le fric est la dernière de leur motivation. » En 2013, Julio Hernández Cordón quitte Guatemala City pour s’installer à Mexico où il travaille à la programmation de la Cinémathèque Nationale et anime un atelier de réalisation. Son dernier film, Atrás hay relámpagos, fut présenté à Rotterdam en 2017. Las Marimbas del Infierno, un film plein d’humanité et d’humour à découvrir, même si l’on n’adore pas le heavy metal.

Alain LIATARD

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« Le développement. Vicissitudes d’une identité structurante » : le nouveau numéro des « Cahiers des Amériques latines »

Les Cahiers des Amériques latines sont une publication de référence dans le paysage latino-américaniste international depuis la fin des années 1960. Ouverte à toutes les sciences humaines et sociales, la revue constitue un support de transmission des savoirs universitaires, mais aussi un espace de réflexion et de débat sur l’actualité latino-américaine. Elle parait au rythme de trois livraisons annuelles, chacune d’entre elles étant articulée autour d’un dossier thématique. Le dernier numéro, n° 85, du mois de décembre 2017 est consacré au développement en Amérique latine sous la direction de Marcelo Sili et Andrés Kozel.

Le dossier de ce numéro propose un panel d’approches des nouveaux discours sur le développement en Amérique latine : développement durable, néodéveloppementalisme, développement dans le néolibéralisme, post-développement, développement dans le socialisme, développement local/développement territorial, développement dans le champ artistique et culturel.

Après une certaine éclipse, les concepts de « développement » et de « développementalisme » ont regagné une place centrale dans les champs politique, économique et académique de l’Amérique latine.  À partir de l’an 2000, des courants et des voix diverses, souvent opposées, prônent le « développement durable », le « développement soutenable », le « néodéveloppementisme » ou le « néodéveloppementisme indigéniste ». Parallèlement, s’est déployée une nouvelle trame discursive « post-développementiste ». Plus ou moins radical, ce discours critique est aussi force de propositions avec des concepts telles que « le bien vivre » (sumak kawsay en Équateur, suma qamaña en Bolivie). D’autre part, les courants néolibéraux ne cessent de redéfinir le concept de développement. Ce dossier cartographie et analyse ces nouveaux discours en Amérique Latine en les situant dans l’histoire et par rapport aux pratiques économiques et politiques actuelles. Les débats, intenses, autour du concept de développement sont l’indice d’une nouvelle charnière dans l’histoire régionale.

Andrés Kozel est sociologue à l’université de Buenos Aires et docteur en études latino-américaines de l’Unam. Il est aujourd’hui chercheur au Conicet argentin et professeur au sein du master en études latino-américaines de l’Universidad Nacional de San Martín. De 2013 à 2016, il a coordonné le GT-Clacso « El antiimperialismo latinoamericano » qui a notamment mené à l’édition du livre El imaginario antiimperialista en América Latina (Clacso, 2015). Il est auteur de nombreux ouvrages, dont La Argentina como desilusión (Unam, 2008) et La idea de América en el historicismo mexicano (El Colegio de México, 2012), et également d’articles sur la pensée latino-américaine contemporaine.

Marcelo Sili est géographe à l’Universidad Nacional del Sur (Argentine) et docteur en études rurales à l’université de Toulouse. Il est aussi chercheur au sein du Conicet argentin, directeur de l’Adeter (Centre d’analyse de l’action et du développement territorial) et professeur titulaire et invité dans diverses universités et masters en Amérique latine et en Europe. Il est l’auteur de nombreux livres et articles scientifiques sur les questions de développement en Amérique latine et d’ouvrages de vulgarisation, comme l’Atlas de la Argentina Rural (Capital intelectual, 2015), ou encore l’Atlas Rural del Ecuador (Instituto Geográfico Militar del Ecuador, 2017). Il est enfin consultant senior sur des projets de développement en Amérique latine pour des organismes nationaux et multilatéraux (Banque mondiale, FIDA, JICA, entre autres).

Contact : éditions de l’IHEAL : 28 rue Saint-Guillaume 75007 Paris. Voir SITE Pour plus de détails, consulter le sommaire de ce numéro.

Avant les JO d’hiver, un autre regard sur l’olympisme : le portfolio de Raymond Depardon

En 1985 est né Reporters sans frontières (RSF) avec un statut consultatif auprès de l’Organisation des Nations Unies, de l’Unesco, du Conseil de l’Europe et de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). RSF est une organisation indépendante basée à Paris. Afin de garder cette indépendance, elle publie régulièrement des albums photos dont le dernier, consacré aux photos de Raymond Depardon, vient de paraître.

Photo : RSF

Reporters sans frontières a des sections à l’étranger, ses bureaux dans dix villes, dont Bruxelles, Washington DC, Berlin, Tunis, Rio, Stockholm, et son réseau de correspondants dans 130 pays lui confèrent une forte capacité de mobilisation et d’interpellation, ainsi qu’une influence sur le terrain comme dans les ministères et les enceintes où sont rédigées les normes sur la presse et Internet. Elle vient de publier un nouveau album de photos en soutien à ses activités dans le monde entier dans le cadre de la collection d’album « Cent photos pour la liberté de la presse dans le monde ».

Depuis leur (re)création, les JO sont
 à la fois une célébration du sport et un miroir de la géopolitique. C’est ce mariage spectaculaire qu’illustre le portfolio inédit des images
 « olympiques » de Raymond Depardon. Photographe empathique, il traite avec la même passion l’ordinaire et l’exceptionnel. À Tokyo, en 1964, à Grenoble en 1970 ou à Montréal en 1976, il capte la joie et l’effort sur les pistes, les tapis ou les bassins comme le suspense ou la liesse dans les tribunes. Le voici aussi témoin de la grande Histoire. Le poing levé des athlètes afro-américains
à Mexico en 1968, la silhouette cagoulée d’un preneur d’otages à Munich en 1972, la placidité satisfaite de Leonid Brejnev à Moscou en 1980 : tous ceux qui, pour le meilleur ou pour le pire, ont participé à la grande geste olympique sont saisis dans son magnifique noir et blanc.

Exacerbée au long du XXe siècle par les totalitarismes et les guerres, la diffusion d’informations fabriquées ou manipulées pour influencer peuples et individus prend aujourd’hui de nouvelles formes. Fake news, désinformation, et autres « faits alternatifs », élaborés pour servir des stratégies politiques et économiques, sont accélérés et démultipliés par la puissance des réseaux Internet. Face à ce « bourrage de crâne 2.0 » qui n’hésite pas s’il le faut à s’abriter derrière la liberté d’expression, que peuvent les journalistes, censés être les propagateurs du vrai et du véritable ?

Plus d’infos sur les albums RSF

« El Presidente », le triller politique de l’Argentin Santiago Mitre sélectionné à Cannes en mai dernier

Au cours d’un sommet rassemblant l’ensemble des chefs d’état latino-américains dans un hôtel luxueux et isolé de la Cordillère des Andes, Hernán Blanco, le président argentin, est rattrapé par une affaire de corruption impliquant sa fille. Alors qu’il se démène pour échapper au scandale qui menace sa carrière et sa famille, il doit aussi se battre pour des intérêts politiques et économiques à l’échelle d’un continent. Interprété par Ricardo Darín, à qui le réalisateur avait déjà pensé dès l’écriture du scénario, El Presidente était proposé dans la section « Un certain regard » à Cannes cette année.

Photo : El Presidente dossier de presse

On sait que Ricardo Darín est sans doute le meilleur acteur latino-américain. Il a joué de nombreux rôles de méchants au cours de sa carrière, mais le public le voit toujours comme le gentil de l’histoire. Il incarne à merveille le président argentin qui réunit des hommes et des femmes politiques qui se prennent pour des dieux, alors qu’ils ne sont que de petits insectes au milieu de l’immensité des Andes. L’hôtel où va se dérouler aussi un drame personnel nous fait penser à Shining de Kubrick (1980). Mais ce film n’a peut-être pas la force et l’originalité qu’avait Dolores Fonzi dans Paulina présenté il y a deux ans par ce réalisateur doué. L’interprétation est au sommet avec autour de Ricardo Darín, Dolores Fonzi, Elena Ayala (La piel que habito d’Almodovar), Daniel Gimenez Cacho (vu dans La Zona), Alfredo Castro et Paulina García (La Fiancée du désert).

Le réalisateur Santiago Mitre revient sur l’origine du projet El Presidente : « Mes deux précédents films avaient déjà trait à la politique : El Estudiante était un récit d’apprentissage politique, et Paulina évoquait l’engagement politique d’une jeune femme dont la vie était bouleversée par un événement tragique. J’ai souhaité aller encore plus loin avec El Presidente et faire le portrait d’une figure politique majeure, d’un homme dont la politique est le métier. J’avais envie de confronter sa vie publique et sa vie privée, de montrer l’homme derrière le politicien. Par ailleurs, mon père a longtemps travaillé pour le Mercosur, de fait il a beaucoup fréquenté ces sommets internationaux qui réunissent les puissants de ce monde. D’où l’idée d’inscrire le récit dans un tel sommet quelque part en Amérique latine. En revanche, je ne voulais pas faire un thriller politique. Nous avons choisi, avec Mariano Llinás mon coscénariste, d’amener le récit vers plus d’étrangeté, d’installer un climat proche du fantastique tout en étant ancré dans le réel.

D’une certaine manière, le politique a toujours quelque chose d’inquiétant, d’énigmatique. Il m’a paru intéressant de travailler le politique à partir d’une entrée différente. Généralement, quand on parle des politiques, on fait plutôt des thrillers ; ici, j’avais envie d’aborder le politique à travers des éléments fantastiques. Il faut savoir que je me sens héritier de la tradition de la littérature fantastique qui est extrêmement forte en Argentine. Le fantastique me paraissait donc être une très bonne manière d’apporter de l’étrangeté et de l’inquiétude dans ce milieu du pouvoir. Mes inspirations ont été autant Polanski que Kubrick ou Julio Cortazar. »

Si El Presidente est très réaliste dans son intrigue principale, « il faut dire que le film est à 100 % de la fiction, que ce soit les faits ou les personnages », confie Santiago Mitre. Évidemment, le réalisateur a fait des recherches, particulièrement sur tout ce qui pouvait concerner les détails organisationnels des sommets. Du reste, le propre père du cinéaste travaille depuis de nombreuses années pour des organisations internationales, ce qui fait qu’il y a eu beaucoup de conversations à table où il a pu entendre parler de tout ce monde-là. À voir à partir du 3 janvier prochain.

Alain LIATARD

Voir la bande annonce de El Presidente

« Milagro Sala, l’étincelle d’un peuple » : une enquête signée Alicia Dujovne Ortiz

Milagro Sala, la prisonnière politique la plus célèbre d’Argentine, est enfermée de façon arbitraire depuis 2015. L’émotion au niveau international est très grande. Amnesty international, l’ONU, la Commission interaméricaine des droits de l’homme ont réagi. Un peu comme Elena Poniatowska au Mexique, elle aussi romancière et femme engagée, Alicia Dujovne Ortiz, romancière argentine qui réside en France, 78 ans, a décidé au printemps dernier d’aller voir par elle-même ce qui en est.

Photo : éd. des femmes ­– Antoinette Fouque

Milagro Sala, une sorte de sainte Thérèse d’Avila, qui n’hésitait pas à jouer elle-même de la truelle avec ses sœurs religieuses pour leur construire un couvent, est l’activité en personne, elle ne tient pas en place : elle veut que tout avance très vite et sa volonté s’impose à tous, de ses camarades de lutte jusqu’au président Kirchner. Femme politiquement engagée, elle a une obsession : aider les démunis et les jeunes en danger à émerger autant que possible de leur misère quotidienne. Dans la région de Jujuy, les Indiens sont pauvres et les pauvres sont indiens (indigènes, dit-on là-bas, un mot connoté négativement en France qui est au contraire le mot politiquement correct en Argentine), la cause indienne s’avère naturellement politique. Une des forces de Milagro Sala, outre sa vitalité, est d’avoir assimilé ces deux aspects de sa lutte sans en privilégier un.

On commence, dans un quartier défavorisé, par nettoyer un terrain vague, on y sert chaque jour un peu de riz au lait, aidé par quelques jeunes délinquants inoccupés, et on finit par construire avec eux sinon une ville, du moins un quartier entier. Devant de telles réalisations, la haine qui se manifeste contre la « meneuse » ne peut s’expliquer que par le racisme envers les Indiens. L’information locale, verrouillée par les autorités locales, rien que des Blancs aisés, n’aide en rien à montrer la réalité, bien au contraire, elle la déforme avec cynisme. En suivant Alicia, on fait connaissance avec les différents interlocuteurs qu’elle va rencontrer chez eux ou sur leur lieu d’activité, et découvrir, avec des surprises et beaucoup d’émotions, comment s’est tissée l’histoire modeste et imposante de Milagro Sala, de son groupe et de ses réalisations.

Même si un Français reste perplexe devant les nuances, incompréhensibles pour nous, du péronisme et devant celles parfois obscures de la spiritualité indienne, il a accès à ces jeux politiques et religieux grâce au naturel du style d’Alicia Dujovne Ortiz, parfaite dans son rôle de passeuse. D’ailleurs la traductrice a bien su éclairer un public français par ses notes claires et complètes.

Ce n’est pas une hagiographie qui nous est proposée, l’enquêtrice donne la parole aux sceptiques et aux opposants, et elle a raison : on a vraiment l’impression à la fin de connaître personnellement Milagro, avec son autoritarisme probablement inévitable dans sa situation, qui contrebalance son énergie intarissable. Souvent l’auteure compare Milagro à Eva Perón : un même goût de partager, un même amour du pouvoir, une même générosité, un même besoin d’être reconnue, une même énergie.

Qu’est-ce qu’un écrivain engagé ? Il y a le genre primaire, plutôt brut et souvent efficace. Il y a le genre plus subtil, qui prend le temps d’analyser sans mettre de côté ses convictions. Alicia Dujovne Ortiz est de ceux-là : ce qu’elle montre est concret, prosaïque, pourrait-on penser au premier abord, mais elle y ajoute la distance, la hauteur, l’honnêteté, qui font qu’on ne peut qu’être convaincus.

Christian ROINAT

Milagro Sala, l’étincelle d’un peuple de Alicia Dujovne Ortiz, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne-Charlotte Chasset, préface de Adolfo Pérez Esquivel, éd. des femmes ­– Antoinette Fouque, 270 p., 12 €.

 

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