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Culture

Rêve et littérature avec La Part rêvée de l’Argentin Rodrigo Fresán

Après La Part inventée, Rodrigo Fresán poursuit sa trilogie en naviguant dans l’onirisme sans pour autant s’éloigner du réel qu’est l’existence humaine et continue de creuser le même sillon, toujours aussi profond et aussi brillant, dans la «pure littérature». Sommeil et rêve (il n’y a qu’un seul mot en espagnol), raison et délire, insomnie et création, tout cela est bien au rendez-vous, surprenant par une culture universelle, entre chanson, films et romans.

Photo : Seuil/César Cid

Quand on entre dans l’univers de Rodrigo Fresán, on sait immédiatement que c’est du jamais vu, du jamais lu, qui nous attend. Et on n’est pas déçus ! Engendré par le plus grand des hasards quelques minutes avant que la mère, renversée par une voiture, ne tombe dans un coma profond dont elle ne sortira jamais, le narrateur, qui s’autodéfinit comme excrivain a donc passé neuf mois en communication directe avec une semi-morte, a partagé ses sensations et ses rêves les plus secrets. Coma, sommeil, rêves, vie, l’excrivain nous entraîne dans un monde cotonneux et coloré, silencieux et vivant, troublant et passionnant.

On ira mettre le pied sur la lune en compagnie d’une étrange famille dont tous les membres ont des prénoms mixtes et l’histoire (les faits historiques, avérés ou non, tel ce premier voyage sur la lune) se mêle au rêve, au cinéma (Bonjour, Stanley Kubrick !) ou à la littérature. Ainsi Vladimir Nabokov n’achève pas un projet de scénario pour Hitchcock… Jusqu’où Fresán nous emmènera-t-il dans ce délire pourtant tout à fait réaliste, réel même, le rêve lui-même est bien réel, non ?

Le délire en question tourne aussi beaucoup autour des Hauts de Hurlevent lu, relu, su, réécrit par une Pénélope qui vit du et dans le rêve, il tourne autour de Feu pâle, roman de Nabokov publié en 1961. Du rêve, on passe à la création, à la littérature.

On ne sait plus où est le centre, d’ailleurs il y en a plusieurs qui se chevauchent, comme dans les beaux kaléidoscopes, le narrateur omnipotent glisse à l’occasion vers l’actualité pour dénoncer les nouveaux moyens de «communication» qui conduisent à l’isolement de chacun, il rend hommage à Bob Dylan et à Enrique Vila-Matas… Cette impression possible de désordre, le lecteur la ressent, elle fait partie du «contrat» qui fait partager le cours de sa pensée, pas forcément logique, bien qu’elle soit cohérente, à l’intérieur de La Part rêvée et aussi d’un livre à l’autre. C’est lui, le maître d’œuvre, à nous de le suivre… et d’attendre la troisième partie, La parte recordada, qui pourrait se traduire, d’après la traductrice Isabelle Gugnon, par La Part remémorée.

Christian ROINAT

La Part rêvée de Rodrigo Fresán,traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, Seuil, 576 p., 26 €. Rodrigo Fresán en espagnol : La parte soñada / La parte inventada / El fondo del cielo / Jardines de Kensington / Vidas de santos / La velocidad de las cosas / Historia argentina / Mantra, ed. Literatura Random House / Esperanto, ed. Tusquets. Rodrigo Fresán en français : Esperanto, Gallimard : Mantra / La vitesse des choses / Vies de saint, éd. Passage du Nord-Ouest / Histoire argentine / Les jardins de Kensington / Le fond du ciel / la part inventée, Seuil.

Rodrigo Fresán est né en 1963 à Buenos Aires. En 1991, il publie son premier livre, Histoire argentine, qui est aussitôt un best-seller. En 1999, il s’installe à Barcelone où il travaille comme critique littéraire. Nourri de culture anglo-saxonne, de Philip K. Dick à John Cheever, il impose, avec Les Jardins de KensingtonMantra et Le Fond du ciel, une œuvre vertigineuse, fertile en rêves et en visions, qui fait de lui un écrivain atypique, transgresseur et incontournable. Il a reçu en 2017 le prix Roger-Caillois et, en 2018, La Part inventée a été couronné aux États-Unis par le Best Translated Book Awards.

Christian Roinat, ancien professeur à l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne et membre de notre équipe de rédaction, a créé un blog América nostra / nos Amériques (AnnA) qui est en ligne depuis quelques jours et en libre accès. Dans la présentation de son blog, il signale que la plupart des textes présentés dans le blog ont été publiés dans nos newsletters – auxquelles il participe depuis une dizaine d’années. Il ne nous reste rien d’autre à ajouter, si ce n’est que bons vents à AnnA. 

3ᵉ édition du festival culturel chilien Activa tu presente con memoria

Le festival culturel chilien Activa tu presente con memoria, dédié à l’expression artistique collaborative liée aux problématiques mémorielles, a lancé sa troisième édition du 9 au 18 janvier 2019 au sein de l’espace culturel Federico Ramírez de la ville de Concepción (région du Biobío).

Photo : Loreto Heredia/Activa tu presente con memoria

Le festival aborde la problématique de la construction du récit mémoriel liée aux nombreuses disparitions causées par la dernière dictature chilienne conduite par Pinochet dans les années 1973 et 1990. Quel est le rôle et comment se construit la mémoire collective aujourd’hui ? Les initiatives artistiques mises à l’honneur à l’occasion de ce festival révèlent la mémoire comme un espace de partage et de création d’un récit national et communautaire. Le festival Activa tu presente con memoria a réuni des intervenants de tous horizons, chercheurs et artistes invités à débattre sur ce thème et à contribuer à la construction de ce récit.

Contrairement aux versions précédentes, qui envisageaient des expériences métropolitaines, cette année, le festival s’est concentré exclusivement sur la région du Biobío, rassemblant l’échange d’initiatives locales gérées principalement par des femmes. Mêlant expérience mémorielle et dimension locale, le festival a réuni la danse, le théâtre, la photographie, les arts visuels, le patrimoine urbain, la psychologie, les musées et les arts sonores parmi d’autres disciplines.

Outre le focus régional, le festival met l’accent sur l’importance de la collecte, la conservation, et la circulation des mémoires personnelles au gré des initiatives artistiques et culturelles. Il redéfinit la mémoire collective comme un processus inachevé qui nécessite la contribution de chaque récit personnel pour l’enrichir.

Cette mémoire collective est récoltée de diverses manières et sur une multitude de supports : pièces sonores, archives audiovisuelles, improvisation théâtrale, mais aussi expérience éditoriale. Prenons en exemple le projet Cuadernos de memorias, les carnets de mémoire, tenus par des femmes membres de l’Association des parents de détenus disparus de Concepción. «Sept histoires de vie, sept femmes, âgées de 57 à 83 ans, des mères, des filles et des amies, toutes à la recherche de leur mari ou de leur frère», explique Alejandra Villarroel, directrice et promotrice de l’initiative. Cette expérience redonne une visibilité à la mémoire à travers son écriture.

En valorisant la production de récits mémoriels et en travaillant sur les archives locales, le festival Activa tu presente con memoria a un double objectif de prise de conscience et de construction collaborative de la mémoire collective de la région du Biobío.

Astrid MORIN

Retrouvez toute la programmation du festival

«Géopolitique de l’Amérique latine», les analyses du dernier numéro de la revue Hérodote

La revue Hérodote, créée et dirigée par Yves Lacoste depuis 1976, trimestrielle, s’efforce de promouvoir une géographie d’action et une conception nouvelle et globale de la géopolitique. Dans le cadre de numéros thématiques et en faisant appel à des spécialistes reconnus, elle poursuit sa lecture exigeante d’un monde qui devient de plus en plus complexe. Avec ce dernier numéro paru en ce début d’année, elle se consacre à la «Géopolitique de l’Amérique latine».

Photo : Hérodote

En 2006, Hérodote publiait Amérique latine : nouvelle géopolitique. Nouvelle, parce qu’au libéralisme triomphant des années 1990 succédait une période favorable aux gouvernements de gauche. C’est le temps du retour de l’État, du nationalisme économique. Toutefois, Hérodote restait plutôt circonspect et à juste titre au vu de l’actualité.

La situation vénézuélienne est des plus catastrophiques comme le prouve l’exil d’une partie de la population qui touche désormais toutes les classes sociales qui fuient la pauvreté, les pénuries alimentaires et de médicaments. La situation géopolitique des États de l’Amérique centrale est tout aussi préoccupante : crises politiques à répétition, situation économique dégradée qui pousse à l’émigration vers le Mexique en espérant atteindre les États-Unis. En revanche, la situation de la Colombie paraît se normaliser depuis l’accord signé en août 2016 à La Havane avec les Farc.

Un point commun réunit tous ces États d’Amérique latine, c’est la place de la Chine dans leurs économies de rente. Les gouvernements de gauche latino-américains pensant se libérer de l’impérialisme étasunien se sont tournés avec enthousiasme vers la Chine, perçue comme un État ayant appartenu dans un passé pas si lointain au tiers-monde, tout comme eux, et hostile aux États Unis, sans peut-être mesurer leur passage à une autre forme d’hégémonie économique.

Les résultats des présidentielles brésiliennes ont stupéfié avec l’élection du candidat d’extrême droite, Jair Bolsonaro. Le besoin de sécurité et la volonté de sortir de la corruption massive des élites politiques précédentes expliquent ce mouvement de «dégagisme». Autre changement d’importance, religieux cette fois, la montée des Églises évangélistes au détriment de l’Église catholique même si le pape François, argentin d’origine, peut la limiter. C’est donc une fois encore à une nouvelle géopolitique de l’Amérique latine qu’est consacré ce numéro d’Hérodote.

Béatrice GIBLIN
D’après la revue Hérodote

Desirée Fe ou l’innocente pornographe, le nouveau roman de la Cubaine Zoé Valdés

Zoé Valdés, née en 1959 à La Havane, est une romancière, poète et scénariste cubaine. En 1995, après la publication de son roman Le Néant quotidien, elle s’exile en France accompagnée de son époux et de leur fille. Égérie de la littérature cubaine, ses livres sont traduits partout dans le monde. Après La Havane, mon amour, La Femme qui pleure ou encore La Nuit à rebours, elle revient avec un nouveau roman, Desirée Fe, publié aux éditions Arthaud.

Photo : Le Devoir/Arthaud éditions

Dans ce roman, Zoé Valdés revient sur les lieux de ses bouleversantes nostalgies, à La Havane, pour cartographier les rêves d’une petite fille, Desirée Fe, ses fantasmes et ses frustrations d’adolescente, amoureuse découvrant avec l’ardeur de sa jeunesse les méandres de la sexualité. Parmi les ruines de la cité du désespoir, se dressent une infinie soif de liberté et une indomptable volonté de survivre.

«Il existe une érotique féminine dont la rhétorique peut s’avérer aussi mielleuse et ennuyeuse que l’onanisme. Même Anna de Noailles est tombée dans ce travers. Mais, bien entendu, il y a aussi Thérèse d’Ávila, Mariana Alcoforado, les sœurs Brontë, Virginia Woolf, […] il faut les écouter, ces voix, car ce sont celles de la Terre mère, de Déméter, de Perséphone, ce sont les voix des grands mystères, et pas un seul homme n’est parvenu ne serait-ce qu’à effleurer le ciel où elles évoluent, comme des femmes folles et décoiffées, avec leurs vociférations qui sonnent si juste. C’est sur ce chemin-là que tu avances, Zoé. Et ça me fait presque peur de te le dire. En même temps, je sais bien que dire ce genre de choses à quelqu’un de ton âge ne l’empêche pas de se heurter à des murs, et puis de se relever, pour retomber encore, et repartir sans cesse dans la bataille», écrit Álvaro Mutis, prix Médicis étranger.

Zoé Valdés a grandi dans un quartier populaire de La Havane. Elle a fait ses études à l’Institut supérieur de pédagogie Enrique José Varona, puis a suivi des cours de la faculté de philologie de l’université de La Havane. Elle a ensuite étudié à l’Alliance française de Paris. Elle a travaillé de 1984 à 1988 à la délégation de Cuba à l’UNESCO à Paris et aux services culturels de la mission de Cuba à Paris. Elle a été, de 1990 à 1995, sous-directrice de la revue Cine Cubano et scénariste à l’Institut cubain des arts et de l’industrie cinématographiques (ICAIC). Docteur honoris causa de l’université de Valenciennes, elle réside à Paris depuis 1995. Elle écrit pour Ecodiario de El Economista, en Espagne, El Universal de Caracas, et Libertad Digital, El Español, à Madrid, Le Monde et Libération, en France.

D’après les éditions Arthaud

Desirée Fe de Zoé Valdés, traduit de l’espagnol (Cuba) par Aymeric Rollet, éditions Arthaud, 368 p., 19,90 €.

Zoé Valdés, née en 1959, a grandi dans un quartier populaire de La Havane2. Elle a fait ses études à l’Institut supérieur de pédagogie « Enrique José Varona » jusqu’en 4e année. Elle a suivi les cours de la faculté de philologie de l’université de La Havane jusqu’en 2e année. Elle a étudié à l’Alliance française de Paris. Elle a travaillé de 1984 à 1988 à la délégation de Cuba à l’Unesco à Paris et aux services culturels de la mission de Cuba à Paris. Elle a été, de 1990 à 1995, sous-directrice de la revue Cine Cubano et scénariste à l’Institut cubain des arts et de l’industrie cinématographiques (ICAIC). Après la publication de son ouvrage Le Néant quotidien, mal perçu par le régime cubain, elle s’exile le 22 janvier 1995, à Paris, où elle réside depuis. Elle est docteur honoris causa de l’université de Valenciennes3. Elle écrit pour Ecodiario de El Economista, en Espagne, El Universal de Caracas, et Libertad DigitalEl Español, à Madrid, Le Monde et Libération, en France.

Livres récents en librairie : Danse avec la vie, trad. Albert Bensoussan, Gallimard, coll. « Du monde entier », 2009 / L’Ange bleu, trad. Albert Bensoussan, roman, éd.Hermann, 2012 / Le Roman de Yocandra, éd. Jean-Claude Lattès, 2012 / La Nuit à rebours, trad. Albert Bensoussan, roman, éd. Arthaud, 2013 / La Chasseuse d’astres, trad. Albert Bensoussan, éd. Jean-Claude Lattès, 2014 /La femme qui pleure, trad. Albert Bensoussan, éd.Arthaud, 2015 / La Habana, mon amour. éd. Stella Maris, 2015. / The Weeping Woman. Edit. Skyhorse Publishing, 2016 / Et la terre de leur corps. RMN, 2017. / Désirée Fe. Arthaud, France, 2018

Rétrospective autour d’Alberto Breccia, père de la bande dessinée argentine, à Toulouse

Jusqu’au 20 janvier 2019, la Médiathèque de Toulouse présente «Petites et grandes histoires argentines, Alberto Breccia, maître de la bande dessinée». Une rétrospective inédite consacrée à cet auteur, père fondateur de la bande dessinée en Argentine. Retour sur le parcours et l’œuvre d’un artiste hors norme qui a influencé le milieu de la BD à l’échelle mondiale.

Photo : Bibliothèque de Toulouse

Pour fêter le 25e anniversaire de sa mort et le centenaire de sa naissance en 2019, la Médiathèque de Toulouse rend hommage à Alberto Breccia, le père fondateur de la bande dessinée en Argentine. Pour célébrer cet artiste incontournable et pourtant pas toujours bien connu en France, cette exposition inédite, a été réalisée en partenariat avec la bibliothèque de Colomiers, l’association Alberto Prod, Télérama et Libération.

«Alberto Breccia est un auteur inventeur de formes et précurseur des pratiques les plus expérimentées, explique Coline Renaudin, conservatrice chargée de la médiation, animation et partenariat à la Mairie de Toulouse. Cette exposition est l’occasion de plonger dans l’univers de cet artiste engagé, contestataire, tour à tour dessinateur, peintre et professeur qui a influencé des générations d’artistes dans le monde entier

Tout au long de cette exposition, on découvre –à travers de plus d’une trentaine d’originaux, des imprimés, des premières éditions, des photos, enregistrements, des documents inédits en France– le parcours d’un artiste hors norme qui a influencé le milieu de la BD à l’échelle mondiale, depuis sa pratique la plus classique de la BD (Vito Nervio) jusqu’aux frontières de l’abstraction (Les Mythes de Cthulhu).

Né à Montevideo (Uruguay) en 1919 et décédé à Buenos Aires (Argentine), Alberto Breccia a participé à l’aventure de l‘historieta, la bande dessinée argentine, réputée des années 1940 jusqu’aux années 1993. «Dans les années 1970, Alberto Breccia trompe la censure en glissant de nombreuses références sur l’actualité, dénonçant ainsi le régime en place. La dictature achevée (plus de 30 000 victimes), il rendra alors un hommage aux disparus pendant la répression dans Perramus et recevra en 1989, le prix Amnesty International. Devenant ainsi une référence dans la profession

L’exposition met également en avant l’importance de son rôle dans l’enseignement de la bande dessinée et la formation de jeunes dessinateurs pour cet auteur qui a toujours été sensible à la transmission de son savoir-faire.

Influencé par divers auteurs dont les Frères Grimm (Blanche-Neige), Gabriel Marcia Lorca, Lovecraft (Le terrible vieillard), Edgar Poe, Robert Louis Stenveson (Le cas étrange du docteur Jekyll et de Mr Hyde)…, Alberto Breccia a aussi été le professeur d’Hugo Pratt, père de Corto Maltese, et a enseigné à l’école de BD d’Angoulême. «Comme en clin d’œil, son fils Henrique est illustrateur», conclut Coline Renaudin.

Silvana GRASSO
D’après la Médiathèque de Toulouse

Jusqu’au 20 janvier à la Médiathèque José Cabanis, 1 allée Jacques Chaban-Delmas. Entrée libre et gratuite.

Narcotrafics internationaux et politique : Le Gardien de la Joconde de Jorge Fernández Díaz

On sait depuis longtemps que le narcotrafic est devenu international, avec des ramifications un peu partout en Occident et en Amérique latine. On savait probablement moins que l’Argentine était aussi concernée et que des dirigeants politiques proches du péronisme s’enrichissaient grâce à lui. Jorge Fernández Díaz, qui est journaliste, est parti d’un fait réel pour construire un roman plein de rebondissements.

Photo : Actes Sud/La Gaceta

Que vient donc faire à Buenos Aires la belle Nuria Menéndez Lugo, avocate madrilène qui vient de s’installer dans un hôtel central et semble faire du tourisme et beaucoup d’achats ? Rémil, vétéran de la guerre des Malouines, est chargé d’apporter une réponse en la surveillant discrètement. Il appartient à une agence de renseignements officieuse et ne connaît pas les raisons de cette filature, mais il se rend vite compte que l’agence, elle, sait déjà à peu près tout de la dame. Tout en devant ponctuellement accompagner Cristina Kirchner, présidente de l’Argentine, dans certains déplacements, il côtoie de près ou de loin, selon le point de vue, l’«élite» politique argentine.

Il évolue dans un monde où quelques-uns, ceux de l’Agence, savent tout sur tous, un monde terrifiant, car ces quelques-uns jouent de leur savoir sur les moindres détails de la vie de ceux dont ils s’occupent, de la belle Espagnole par exemple. Sous couvert de son métier, elle gère un lucratif trafic de drogue qui implique des personnalités politiques.

On assiste à la création, à l’organisation d’un réseau qui fera de l’import-export d’énormes quantités de produits divers, qui devient une puissante holding composée d’entreprises, grandes et moyennes, indépendantes les unes des autres pour éviter tout risque et qui, par un savant empilement, seront capables de générer des profits inconnus jusque-là dans la région. Rémil, star de la protection mais peu informé des mystères financiers des grands groupes industriels et commerciaux, découvre en même temps que nous la naissance de ce nouveau monstre créateur de gigantesques bénéfices potentiels.

À la base de cette organisation presque inhumaine, ce sont pourtant des personnes qui manœuvrent. Naturellement, ils ont des faiblesses, ce qui peut surprendre, mais qui intéressent Rémil : il voudrait bien déchiffrer la belle Nuria qui se dérobe sans cesse, lui qui est suivi par une psychiatre.

Rémil n’étant au fond qu’un «prestataire de services», quoique participant activement à la bonne marche de l’affaire, observe tout, vraiment tout, et nous détaille ses moindres activités (de nombreux passages débordent d’éléments souvent inutiles, il n’est pas sûr que le lecteur en demande autant à un roman noir), en témoin d’abord extérieur qui peu à peu devient témoin privilégié et qui finit par se poser des questions de fond, ce qui pourra présenter de graves dangers pour lui. Le fond, ce sont pour l’auteur les rapports privilégiés, très proches, avec le milieu péroniste des années Kirchner. Une sénatrice est partie prenante et ses amies ne sont pas les moins impliquées dans le trafic international.

Avec ce Gardien de la Joconde, Jorge Fernández Díaz, dont c’est le premier roman traduit en France, veut surtout informer et dénoncer : informer le lecteur sur les nouveaux cartels des drogues, qui eux aussi savent se mondialiser, et dénoncer les rapports douteux avec le monde politique qui peut facilement céder aux sirènes financières.

Christian ROINAT

Le Gardien de la Joconde de Jorge Fernández Díaz, traduit de l’espagnol (Argentine) par Amandine Py, éd. Actes Sud (Actes noirs), 445 p., 23 €. Jorge Fernández Díaz en espagnol : El puñal, ed. Destino, Barcelone.

Jorge Fernández Díaz est né à Buenos Aires en 1960. Journaliste et écrivain, il est l’auteur de huit romans et de plusieurs recueils de contes et de chroniques. Membre de l’Académie des lettres argentine, il a reçu de nombreux prix littéraires. Roman d’aventures, thriller d’espionnage et réquisitoire contre la doctrine péroniste, Le Gardien de la Joconde (Actes Sud, 2019), fondé sur des faits réels, démonte les rouages d’un système de corruption solidement ancré, tout en explorant le cœur d’un héros inoubliable.

Antéparadis/Anteparaíso de Raúl Zurita, recueil d’«un monument de la poésie chilienne»

Le poète chilien Raúl Zurita élabore depuis les années 1970 un riche projet artistique. Il publie Anteparaíso en 1982 en pleine dictature de Pinochet au début de laquelle il est incarcéré. Ce recueil, incluant les photographies du poème «La vida nueva» tracé dans le ciel de New-York en juin 1982, chante les espaces chiliens en mouvement, incarnation des passions humaines, et les épisodes de séparation, quête et retrouvailles avec la femme aimée, allégorie du Chili. Dans cette édition bilingue publiée aux éditions Classiques Garnier sont restitués jeux verbaux et visuels, ruptures syntaxiques et innovations langagières de l’une des plus grandes voix contemporaines de la littérature latino-américaine.

Photo : Classiques Garnier/DR

Prix national de littérature en 2000, Raúl Zurita est l’auteur de Purgatorio (1979), Anteparaíso (1982), La vida nueva (1994), INRI (2003) ou encore Zurita (2011). Il a reçu en 2015 deux doctorats honoris causa, l’un à l’université chilienne Federico Santa María et l’autre en Espagne à l’université d’Alicante. En 2017, il est récompensé par le prix ibéro-américain de poésie Pablo Neruda, puis par le prix ibéro-américain de Lettres José Donoso et, en 2018, par le prix italien Alberto Dubito avant de recevoir un nouveau doctorat honoris causa à l’université chilienne de La Frontera (Temuco).

Les œuvres de Raúl Zurita sont traduites dans de nombreuses langues, et il est invité et accueilli dans de multiples festivals à travers le monde. Également artiste visuel, il a créé des installations comme La vida nueva en 1982 dans le ciel de New York, Ni pena ni miedo en 1993 dans le désert d’Atacama ou, plus récemment, Sea of pain à Kochi (Inde) en 2016.

Antéparadis/Anteparaíso vient d’être publié dans une édition bilingue chez Classiques Garnier, traduit par Laëtitia Boussard et Benoît Santini. Laëtitia Boussard est professeure agrégée d’espagnol, traductrice et chercheuse indépendante. Ses recherches portent sur la fictionnalisation de l’histoire. Spécialiste d’Ariel Dorfman, elle a publié divers articles sur la littérature latino-américaine (Pablo Neruda, Tomás Eloy Martínez, Raúl Zurita) et a coordonné un ouvrage sur le Chili au XXIe siècle paru chez Mago Editores en 2013. Elle réalise des traductions de poètes chiliens en collaboration avec Benoît Santini, comme une anthologie de textes de Gabriela Mistral, De Désolation en tendresse, publiée en mars 2018.

Benoît Santini est maître de conférences en civilisation latino-américaine à l’université du Littoral Côte d’Opale et membre de l’unité de recherche H.L.L.I. Spécialiste de l’œuvre de Raúl Zurita, il a écrit une thèse de doctorat et publié divers articles sur celui-ci, co-traduit plusieurs de ses poèmes et coordonné une œuvre critico-génétique Raúl Zurita. Obra poética (1979-1994). Par ailleurs, il s’intéresse plus largement à la poésie chilienne (Lira popular, Gabriela Mistral, poésie et dictature, jeunes poètes du XXIe siècle), au roman chilien (Ramón Díaz Eterovic, Daniel Belmar, Salvador Reyes), à la poésie latino-américaine (poètes de l’Indépendance, Salomón de la Selva, César Moro) et aux nouvelles voix émergentes de la poésie d’Amérique latine. Il a coordonné avec Laëtitia Boussard l’ouvrage collectif Chile en el siglo XXI: ¿Nuevos recorridos artísticos, nuevos caminos históricos? (Mago Editores, 2013).

Marlène LANDON
D’après les éditions Classiques Garnier

Antéparadis de Raúl Zurita, traduit de l’espagnol (Chili) par Laëtitia Boussard et Benoît Santini, Classiques Garnier, 329 p., 36 €.

Les blessures d’un Pérou meurtri dans La Procession infinie de Diego Trelles Paz

Diego Trelles Paz s’est fait connaître en France en 2015, avec Bioy, premier élément d’une trilogie dont la deuxième partie nous arrive. L’effondrement d’un pays, le Pérou, qui après avoir souffert d’une violence partagée par des terroristes et l’armée qui voulait les réduire, a connu instabilité et dictature, et aussi l’effondrement des personnes qui continuent d’être les victimes d’une réalité politique qui leur fut imposée. Ce nouveau roman est un prolongement du premier, c’est aussi une variation sur le thème des retombées de situations douloureuses dont les gens ordinaires sont les victimes.

Photo : Diario Correo/éd. Buchet-Chastel

Francisco, Diego, amis par le cœur et par la raison, tous deux Liméniens, ont dû longtemps s’éloigner de leur ville, de leur pays malmené par la violence politique, par la corruption qui est partout. À Paris, c’est la morosité qui règne, un racisme diffus et général, pas très différent de celui des Péruviens contre les cholos.

Le troisième élément du «groupe» est justement une chola, Cayetana, fille d’une domestique et du fils des patrons. Diego, Francisco, Cayetana, beaucoup d’autres, étudiants comme eux, ont vécu leur jeunesse dans des luttes idéologiques, et aussi sous l’emprise ‒plus ou moins directe‒ de Sentier lumineux, avec de brusques disparitions d’amis dont un jour on n’avait plus aucune trace.

Ce qui relie ces jeunes gens est la vulnérabilité. Chacun tente de le cacher, mais elle est bien là, chez la fille qui ignore tout de son vrai père ou le beau gars, le jeune enseignant qui fait fantasmer autour de lui. Pour celui qui raconte cela, qui a mûri, s’ajoute une dose de nostalgie : Paris, avant l’arrivée massive des Sud-Américains désargentés, bohèmes gueulards et confiants en l’avenir, est un autre des décors, un Paris qui n’a pas grand-chose à voir avec le Paris de 2015, ce Paris qui motive une bonne partie de sa colère.

Il éprouve la même profonde colère contre son pays, jadis trahi à plusieurs reprises, par les terroristes, par les dirigeants, par ceux qui auraient dû être les gardiens de l’ordre, la colère contre ce que son pays a imposé à sa jeunesse, contre le chaos généralisé qui a caractérisé le passé et qui s’est maintenu. Diego Trelles Paz fait ressentir ce chaos politique, social, humain, par de multiples ruptures du récit, des retours en arrière, des obscurités qui finissent par s’éclaircir et font de nous, lecteurs, une des pièces du puzzle. Le désordre est le fruit de la(des) dictature(s) passée(s), tous en sont victimes, de même que tous ont été victimes de la violence généralisée.

On peut toutefois vivre au quotidien une vie normale ou apparemment normale dans un tel contexte, avoir des ambitions, les mesurer à celle des collègues, être par exemple une journaliste reconnue puis changer d’orientation, c’est aussi ce que montre de façon très efficace Diego Trelles Paz. Lima, au début du XXIe siècle, n’est plus la Lima dévorée par le terrorisme, mais elle ne parvient pas à ressembler tout à fait aux autres capitales latino-américaines, à se remettre en fait du long traumatisme. La génération qui a suivi le traumatisme ne parvient pas davantage à lui échapper.

Les personnages se côtoient, s’éloignent, se déçoivent, traversent une vie qui pourrait être la nôtre ou au moins lui ressembler, on les suit, on les oublie pour les retrouver un peu changés (ou est-ce nous qui ne les avions pas vus comme ils étaient ?). Cette sensation, pour le lecteur, d’être plongé dans une réalité proche et différente, est agréablement troublante. La réalité péruvienne de ces dernières années, elle, n’est jamais loin et elle nous assaille à nouveau, le trouble est toujours là, dramatique désormais, qui s’accompagne, comme au premier chapitre déjà, de la colère contre l’inévitable réalité. Le cercle est fermé, le roman a trouvé sa forme parfaite, et son centre est une question : comment expliquer la mort voulue d’un ami ?

Christian ROINAT

La Procession infinie de Diego Trelles Paz, traduit de l’espagnol (Pérou) par Serge Mestre, éd. Buchet-Chastel, 276 p., 20 €. Diego Trelles Paz en espagnol : La procesión infinita, ed. Anagrama / Bioy, ed. Destino / El círculo de los escritores asesinos, ed. Candaya / Adormecer a los felices, ed. Demipage. Diego Trelles Paz en français : Bioy, éd. Buchet-Chastel.

Diego Trelles Paz est né à Lima en 1977. Journaliste, écrivain, critique (cinéma et musique), scénariste, et universitaire, il est notamment connu en Amérique latine pour ses réflexions sur le roman policier et ses recherches sur l’écrivain chilien Roberto Bolaño. Il est l’auteur de plusieurs livres.

L’Ange, un film argentin de Luis Ortega retraçant l’itinéraire d’un célèbre tueur en série

Buenos Aires, 1971. Carlitos est un adolescent de 17 ans au visage d’ange à qui personne ne résiste. Ce qu’il veut, il l’obtient. Au lycée, sa route croise celle de Ramón. Ensemble, ils forment un duo trouble au charme vénéneux. Ils s’engagent sur un chemin fait de vols, de mensonges où tuer devient bientôt une façon de s’exprimer…

Photo : L’Ange

Luis Ortega s’est inspiré de l’histoire de Carlos Robledo Puch, plus connu sous le nom de «L’ange noir», qui assassina entre 1971 et 1972 onze personnes d’une balle dans le dos ou pendant leur sommeil. Pour lui, la mort était une notion abstraite. Ses origines sociales, son solide environnement familial, et ses bonnes manières constituaient une formidable couverture pour commettre ses crimes. Mais le plus déconcertant était sa beauté physique : un visage angélique avec des boucles blondes.

«Carlitos, explique Luis Ortega, se comporte comme une star. Il a le sentiment d’être filmé. Il cherche à capter l’attention de Dieu et à l’impressionner. Il est convaincu que tout est mis en scène et que même la mort n’est pas réelle. Il marche comme le ferait une légende vivante, vole comme un danseur, et méprise la nature parce qu’il est convaincu que le destin est une pure construction.»

La mise en scène de Luis Ortega colle merveilleusement à l’insouciance meurtrière de son héros et est remarquablement mise en lumière par le chef opérateur Julián Apezteguia. L’interprétation de Lorenzo Ferro qui a l’âge du rôle et dont c’est le premier film est remarquablement légère, et est l’incarnation parfaite de l’amoralité la plus totale. À ses cotés, en plus massif et plus viril, Ramón, incarné par Chino Darín, le fils de Ricardo Darín, aussi beau que son père, est issu d’un milieu de petits escrocs. C’est toute une troupe que met en scène ce quatrième long-métrage de Luis Ortega, sélectionné dans la catégorie «Un certain regard» à Cannes en 2018, où il impressionna les festivaliers.

On comprend aussi que ce sujet ait pu intéresser Pedro Almodóvar, qui est coproducteur de ce film qui se déroule juste avant l’arrivée de la dictature (1976-1983). Signalons que Carlos Robledo Puch, condamné à perpétuité, est à ce jour le plus ancien prisonnier argentin. Sortie le 9 janvier 2019.

Alain LIATARD

Luis Ortega Salazar, né le 12 juillet 1980 à Buenos Aires, est un réalisateur et scénariste argentin. Il a suivi des cours de cinéma à l’Universidad del Cine à Buenos Aires. Il a écrit le scénario de son film Black Box quand il avait 19 ans. Son travail au cinéma a été bien reçu par les critiques de films. Diana Sanchez a dit «Avec seulement deux longs métrages… Luis Ortega est déjà considéré comme l’une des voix directoriales argentines les plus impressionnantes et originales. Son premier long métrage, Black Box, se démarquait des critiques sociales qui caractérisaient les films argentins contemporains.»

Le Chili affirme qu’il organisera la COP25 en janvier 2020 en lien avec le Costa Rica

Le gouvernement du Chili confirme qu’il organisera le prochain sommet de l’ONU pour le changement climatique. Cette information a été confirmée par le Président Piñera durant la conférence de presse qui a eu lieu au Palais de La Moneda. Le pays organisera le rendez-vous annuel de janvier 2020 avec le Costa Rica. Nous traduisons ici un article publié dans La Tercera.

Photo : Radio Canada

«Je veux avant tout remercier la Conférence des Parties pour le soutien apporté afin d’accueillir la COP25 au Chili, permettant ainsi de maintenir la COP dans la région de l’Amérique Latine et des Caraïbes.» Tels ont été les mots de la ministre de l’Environnement du Chili, Carolina Schdmit, depuis la Pologne, après la confirmation du Chili comme prochain pays organisateur de la Conférence des Parties des Nations unies pour lutter contre le changement climatique. Le rendez-vous annuel se réalisera en 2020. La secrétaire d’État a affirmé que ceci représentait «un grand défi à assumer comme une tâche historique».

«Nous voulons que ce soit une opportunité pour montrer le meilleur de nous-mêmes et plus largement des richesses naturelles, culturelles et sociales de toute la région. Au nom du gouvernement chilien et de notre président Sebastián Piñera, je veux réaffirmer que nous croyons profondément que le véritable développement économique et social est possible uniquement si nous prenons soin de l’environnement. Diminuer et s’adapter au changement climatique est la clef pour réussir un développement complet et durable pour nos pays» s’est-elle exprimée.

Le Chili a mené d’intenses négociations cette semaine pour faire venir la conférence dans le pays et éviter qu’elle ne retourne dans la ville allemande de Bonn. Des conversations ont été échangées avec le Costa Rica, qui avait également manifesté son intérêt pour organiser le sommet. Toutefois, le pays a retiré sa candidature pour causes financières. Malgré cela, la décision finale a déterminé que la gestion de la rencontre de novembre prochain sera à la charge des deux pays.

La conférence de cette année a pour but de déterminer comment atteindre les objectifs adoptés en 2015 par l’Accord de Paris, qui a établi de limiter l’augmentation de la température moyenne de la planète bien en deçà de 2°C par rapport à l’ère préindustrielle, et le plus proche possible de 1,5°C.

Quelques instants plus tard, et depuis le Palais de La Moneda, le Président Sebastián Piñera a annoncé la nouvelle au cours d’une conférence de presse : «Durant cette importante réunion, nous allons avoir l’extraordinaire responsabilité de mener et d’avancer vers un meilleur contrôle du changement climatique et du réchauffement mondial poursuivant les progrès obtenus par la COP 21 de Paris et la COP 24 de Katowice. […] Ainsi, en novembre de l’année prochaine, le Chili sera le pays siège du sommet de l’Apec et, en janvier 2020, nous serons le pays siège de la COP25.»

D’après La Tercera
Traduit par Cécile PILGRAM

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