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Culture

« La educación del Rey », un film de Santiago Esteves inspiré par la réalité contemporaine argentine

Le jeune Reynaldo participe à un cambriolage qui tourne mal. En tentant de s’enfuir, il tombe dans le jardin d’un couple de retraités. Contre toute attente Carlos, le propriétaire, ne le dénonce pas à la police mais lui propose un marché. Une relation de confiance fragile s’installe alors entre le jeune homme et son protecteur.

Photo : affiche du film La educación del Rey

« Rey n’est pas seulement l’abréviation de Reynaldo, explique le réalisateur, cela signifie aussi roi en espagnol. J’aime penser que la relation entre Carlos et Rey est la première d’une série de rencontres à l’origine de la transformation de Reynaldo en un nouveau type de leader. Et j’ai enfin été très inspiré par la réalité contemporaine en Argentine, où il existe de plus en plus de sociétés de sécurité privées, qui multiplient les « forces de l’ordre » dans les rues. C’est de cette rencontre singulière entre un monde ancien et cette réalité contemporaine qu’ont surgi les premières ébauches du récit… Les mass media ont façonné et popularisé l’image de l’enfant délinquant, ou pibe chorro, les enfants et adolescents des classes défavorisées ont été stigmatisés par cette appellation. Ils n’ont aucune protection à attendre de la police : l’histoire du vol auquel participe Reynaldo dans le film est née de plusieurs faits divers similaires dans lesquels c’est la police qui utilise ces jeunes marginaux pour commettre des délits. »

Bien sûr, on est un peu étonné par la certaine docilité de Reynaldo face à Carlos, ancien convoyeur de fonds. Ainsi pour créer une certaine distance, Santiago Esteves n’a pas voulu tourner à Buenos Aires mais à Mendoza où il est né. « Mendoza est un endroit où le cinéma argentin est souvent allé chercher des images touristiques (la haute montagne, les vignobles), mais jamais les images de banlieues, qui sont pourtant extrêmement intéressantes car elles sont traversées par la nature. Si nous réfléchissons à des mythes dans le cinéma, c’est impossible de ne pas faire référence au western ; c’est pourquoi les paysages de notre propre « far west » ont fait partie de l’identité visuelle du film et, j’espère, l’ont rendu plus fort. »

Santiago Esteves, qui a réalisé plusieurs courts métrages, fut monteur pour des réalisateurs comme Pablo Trapero, Mariano Llinás et Milagros Mumenthaler. La educacion del Rey était à l’origine une minisérie, avant de devenir son premier long métrage. À découvrir dès le 22 novembre.

 Alain LIATARD

Contexte urbain et réalités personnelles à São Paulo dans « Feu follet » de Patrícia Melo

D’un côté, on assassine sur scène Fábbio Cássio, la vedette de l’adaptation théâtrale du Feu Follet, le roman de Pierre Drieu la Rochelle. De l’autre côté, Azucena Gobbi, qui travaille pour la police scientifique de São Paulo, découvre sa sœur cadette en tendre compagnie avec son propre mari. Et au milieu, la violence dans la mégalopole…

Photo : Actes Sud / Istoe.com

Cette violence, qui restait à un niveau acceptable (si l’on peut dire), augmente de façon spectaculaire depuis quelque temps, au grand dam des autorités. Voilà le point de départ de ce récit noir, le nouveau roman de Patrícia Melo dont nous avons déjà apprécié Le voleur de cadavres ou O matador, entre autres. Fábbio Cássio, qui fait rêver les femmes grâce à son physique avantageux, qui fait la une des magazines people brésiliens, est dans la vie le compagnon d’une bimbo, Cayanne, qu’il est loin de satisfaire sexuellement (c’est une litote). Elle, de son côté, est en pleine compétition : un concours de téléréalité, La Belle et le Génie (le génie, ce n’est pas elle) l’a enfin rendue presque aussi célèbre que son bel ami, lui-même sous la coupe de sa mère, Olga, qui surveille tout et tous. Il y a des changements de ton surprenants et puissants dans ce Feu follet, ils cassent le récit pour méditer sur la faiblesse réelle d’un personnage qui a donné l’impression d’arrogance impitoyable et qui, dans ces pages, fait ressortir crûment son désarroi. Dans le monde d’apparences qui est celui de la célébrité (pas forcément méritée), il est en effet inimaginable de montrer une quelconque faiblesse. Très vite, la parenthèse se referme et personnages et lecteurs sont à nouveau noyés sous les paillettes et la dérision.

La femme policier, Azucena, vit en même temps une autre séparation, l’éclatement de sa famille, et se retrouve curieusement dans une situation assez semblable à celle de la bimbo. Professionnellement, elle n’est pas aidée par le commissaire chargé de l’affaire qui ne semble guère l’apprécier. Et tout continue à se dégrader impitoyablement. L’enquête progresse tant bien que mal (au fond rien ne prouve formellement que Fábbio Cássio ne se soit pas suicidé), et l’environnement est aussi intéressant que la résolution de l’énigme : l’accroissement de la violence à São Paulo, les coulisses de la télé-poubelle, les à-côtés d’un divorce ; des choses aussi diverses se combinent pour épicer mais surtout approfondir un récit déjà riche en soi.

Patrícia Melo donne une vision hyperréaliste de la vie de tous les jours d’une fonctionnaire, les événements humains et professionnels, proches ou extérieurs, s’entretissent. Et finalement on a la vision d’une existence banale et unique, qui ressemble à celle de chacun d’entre nous. Azucena est une « héroïne » d’une touchante banalité, parfois digne d’admiration dans sa vie professionnelle, souvent provoquant une compassion certaine, quand ce n’est pas une légère irritation dans sa façon de mener sa vie personnelle. On ne reste pas sur sa faim en lisant ce thriller qui ne néglige ni le contexte urbain, ni les réalités personnelles, ni, bien sûr les surprises.

Chritian ROINAT

Feu follet, de Patrícia Melo, traduit du portugais (Brésil) par Vitalie Lemerre et Eliana Machado, éd. Actes Sud, 336 p., 22 €./ 14,99 € en numérique. Patrícia Melo en portugais : Fogo fátuo, Rocco, São Paulo, qui a publié tous ses autres titres. Patrícia Melo en français : O matador, Albin Michel / Éloge du mensonge / Enfer / Aqua toffana / La diable danse avec moi / Monde perdu / Le voleur de cadavres, Actes Sud.

Mauricio Segura, un écrivain québécois d’origine chilienne, invité des 16e Belles Latinas avec son roman « Oscar »

Mauricio Segura, que nous avons eu la chance de rencontrer cette année à Montréal, est l’invité des Belles Latinas 2017 pour nous présenter son dernier livre Oscar, l’histoire de Oscar Peterson, figure célèbre du jazz. Mauricio Segura nous raconte, de la naissance à la mort, le passage de Peterson sur terre. Et, il nous donne ici un roman empreint de réalisme magique, notamment dans la première partie, qui évoque l’atmosphère des cabarets montréalais des années cinquante. Il sera à Lyon le mercredi 15 novembre à midi à l’Opéra et le soir à la Librairie La Virevolte dans le Vieux Lyon.

Photo : éd. Boreal.

Mauricio Segura est écrivain, journaliste, scénariste et essayiste québécois. Né à Temuco (Chili) le 5 juin 1969, il est arrivé avec ses parents à l’âge de cinq ans à Montréal, après le coup d’État contre le président Allende. Après des études en sciences économiques (1992), il a obtenu son doctorat en langue et littérature françaises à l’Université McGill (Montréal) en juin 2002. D’août 2008 à janvier 2009, il a tenu le « Blogue de Montréal-Nord » pour le magazine L’Actualité. Depuis mai 2008, il est directeur du contenu et de la création et conseiller à la scénarisation aux Productions Pimiento (télévision, cinéma). En 2010-2011, il est professeur invité de création littéraire au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. Auparavant, il avait enseigné à l’Université McGill (Montréal) et à l’Université Concordia (Montréal), et animé des ateliers de création littéraire à la Médiathèque de Nantes (France) et dans d’autres universités au Québec.

Il est également membre de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) et de la Société des auteurs de radio, télévision et cinéma (SARTEC). Très tôt convaincu, à quatorze, quinze ans, d’avoir à choisir entre l’écriture et la musique comme moyen d’expression – il fut pianiste dans un groupe de jazz latin -, Mauricio Segura a choisi la littérature et ne le regrette pas. Parallèlement, il a été journaliste – critique de cinéma à la revue 24 Images, il a également signé des articles sur la politique et l’économie chiliennes et argentines dans Le Devoir, et publié des nouvelles dans des revues montréalaises, dont Liberté.

C’est avec le roman Côtes des Nègres que Mauricio Segura rentre dans le monde littéraire. Ce roman décrit le cheminement de deux jeunes garçons, Marcelo et Cléo, un Latino et un Haïtien, amis fidèles au primaire, qui deviendront dans le secondaire, sous les surnoms de Flaco et CB, les chefs de deux bandes ethniques rivales : les Latino Power et les Bad Boys. En nous introduisant dans leurs familles, à l’école avec leurs camarades, le romancier nous permet de saisir l’évolution de ses personnages et la situation sociale difficile à laquelle ils sont confrontés. Ces jeunes Latino-Américains et Haïtiens qui se battent pour des questions d’honneur, dont la violence échappe au contrôle des autorités parentale, scolaire et policière, sont bien le reflet de notre société : « Il faut comprendre qu’un jeune immigrant qui arrive au Québec vit une sorte d’état schizophrénique, explique Mauricio Segura. À la maison, on a une langue, une culture avec ses codes, et dehors, c’est l’Occident, le Québec ; et ça cause toutes sortes de problèmes identitaires. Essayer de comprendre cette réalité constitue un grand pas vers la solution de certains problèmes. »

Dans le cas de son dernier livre Oscar, l’histoire se déroule au cœur de la Petite-Bourgogne où est né le jeune Oscar Peterson, figure célèbre du jazz. Oscar qui remarque un phénomène étrange : chaque fois que Brad, son grand frère, se met au piano, la pluie cesse, l’été revient, le soleil refuse de se coucher. C’est donc que la musique, du moins celle que joue Brad, ragtimes et boogie-woogies, possède des pouvoirs magiques. Ces pouvoirs, toutefois, ne protégeront pas Brad de la peste blanche, qui l’emporte bientôt. Le mal atteint également le jeune Oscar, mais il est épargné. Durant sa convalescence, il s’empresse de prendre la place de Brad au piano. Bientôt, tout le quartier se presse sur le pas de sa porte pour l’entendre. Et plus tard, dans les clubs où il joue, quand le swing s’échappe en cascades de son piano.

Oscar aurait pu passer le reste de ses jours dans la grisaille de sa ville natale, au sein de sa communauté, mais voici qu’une ombre se profile à côté de la sienne, celle de Norman G., le célèbre impresario new-yorkais, qui fera résonner sa musique aux quatre coins du monde. Jusqu’à son dernier souffle, Oscar ne pourra plus jamais aller nulle part sans que cette ombre l’accompagne. À l’instar d’une biographie ou d’un roman historique classique, l’auteur choisit la méthode chronologique pour faire revivre dans la fiction son personnage, et nous raconter ainsi, de la naissance à la mort, le passage de Peterson sur terre.

On apprend dès le début que c’est presque par hasard que Peterson toucha au piano, lui que le père destinait à la trompette. Le pianiste de la famille, c’était Brad, le frère aîné d’Oscar, fierté de ses parents. S’inspirant de la figure du légendaire pianiste de jazz Oscar Peterson, Mauricio Segura donne ici un roman empreint de réalisme magique, notamment dans la première partie, qui évoque l’atmosphère des cabarets montréalais des années 1950. Le roman propose une fascinante réflexion sur les liens qui unissent un artiste à la communauté dont il est issu, sur la célébrité, sur le commerce de l’art. Il est surtout un poignant hommage à un géant de la musique. La Petite-Bourgogne, berceau d’un autre grand musicien de jazz, Oliver Jones — voisin de Peterson, de dix ans son cadet —, n’est pas peu fière d’avoir vu éclore des artistes de cette trempe sur son sol. En témoigne le parc Oscar-Peterson, non loin de la station de métro Georges-Vanier, renommée en 2009, deux ans après la disparition du pianiste, mais aussi le parc des Jazzmen, à quelques coins de rue de là. C’est en effet dans la Petite-Bourgogne que O.P., comme l’appelait tout le monde, fit ses classes. Dans ses rues et ruelles, et plus tard dans ses bars, et ses salles de spectacle, mais aussi aux abords du canal Lachine, où l’homme aimait traîner et réfléchir, selon la légende. C’est d’ailleurs là, sur les rives bétonnées inséparables du passé ouvrier de la métropole québécoise, que le romancier avait su si bien mettre en scène un autre quartier. 

Olga BARRY

RomansOscar, Montréal, Éd. du Boréal, 2016, 240 p. / Eucalyptus, Montréal, Éd. du Boréal, 2010, 166 p. Traduction anglaise : Eucalyptus, de Donald Winkler, Windsor (Ontario), Biblioasis, 2013. / Bouche-à-bouche, Montréal, Éd. du Boréal, 2003, 169 p. / Côte-des-Nègres, Éd. du Boréal, 1998, 296 pages. Réédition en format de poche : Montréal, Éd. du Boréal, coll. « Boréal compact », no 152, 2003, 295 p. Traduction anglaise : Black Alley, de Dawn Cornelio, Emeryville (Ontario), Biblioasis, 2010, 214 p.

Essais : La faucille et le condor. Le discours français sur l’Amérique latine (1950-1985), Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. « Socius », 2005, 247 p. / Imaginaire social et discours économique, sous la dir. de Mauricio Segura, Janusz Przychodzen, Pascal Brissette, Paul Choinière et Geneviève Lafrance, Montréal, Université de Montréal, Département d’études françaises, coll. « Paragraphes », no 21, 2003, 146 p.

Le film « Chavela Vargas » de Catherine Gund et Daresha Kyi en salle le 15 novembre

Représentante de la chanson « ranchera« , en général plutôt réservée aux hommes, Chavela Vargas, née Isabel Vargas Lizano en 1919 et décédée en 2012, était arrivée au Mexique depuis son Costa Rica natal dans les années 1930 et avait acquis par la suite la nationalité mexicaine. Comme Édith Piaf, à laquelle l’a comparée le metteur en scène espagnol Pedro Almodóvar, elle avait commencé sa carrière en chantant dans les rues. Daresha Kyi et Catherine Gund lui ont consacré un documentaire.

Photo : liberal.com.mx

Chavela Vargas s’est construit une vie de légende en raison de sa relation avec l’alcool, de son homosexualité et de son amitié avec quelques unes des grandes figures de la culture mexicaine du XXe siècle comme les peintres Frida Kahlo (1907-1954) et Diego Rivera (1886-1957). Dans les années 90, après plusieurs années au cours desquelles elle avait sombré dans l’alcoolisme, Chavela Vargas avait effectué une tournée mondiale, en remplissant notamment l’Olympia de Paris et le Carnegie Hall de New York avec ses anciens succès comme La Llorona, Piensa en mi ou El Último trago.

Le documentaire Chavela Vargas est constitué de trois types de séquences : les interviews de 1991 menées par Catherine Gund alors qu’elle se trouvait à Mexico, les interviews récentes réalisées avec Daresha Kyi et les images d’archives accompagnées de photos. « À 71 ans, en 1991 raconte Catherine Gund, elle était assez méconnue, également queer, oubliée et dénigrée. Mes amis savaient qu’elle avait des problèmes d’alcoolisme, qu’elle avait récemment rompu avec quelqu’un, et qu’elle vivait des moments difficiles. La communauté lesbienne de Mexico à cette époque était assez petite et trouvait que Chavela n’était pas reconnue à sa juste valeur. Il y avait là cette immense icône qui semblait être relayée au second plan et sombrait dans l’oubli. Mais néanmoins, tous savaient qu’elle n’avait pas peur et ils l’admiraient pour cela. Elle était fidèle à elle-même et croyait en son pouvoir. C’était un miracle d’avoir eu cette interview. Elle nous a invitées dans sa maison d’Ahuatepec. Elle n’avait jamais autant parlé avec des inconnus comme elle l’a fait pendant des heures avec nous. Elle a évoqué des choses personnelles, comme le fait de trouver l’amour et le perdre, de se battre pour être reconnue pour son talent, elle s’est livrée avec beaucoup d’émotion. Elle a parlé de la joie et de la souffrance d’être confrontée à des gens qui la reconnaissaient, et qui l’appelait soit ‘diva’ soit ‘gouine’. Nous savions que c’était une opportunité de faire partager son histoire à une large audience ».

Daresha Kyi, qui réalise le documentaire en compagnie de Catherine Gund, a toujours été attirée par des personnalités comme celle de Chavela Vargas. « Une latino qui porte des pantalons, qui fume des cigares, qui descend des verres de tequila et qui porte un pistolet tout en chantant des histoires d’amour à des femmes, tout cela dans un pays catholique des années 40… difficile d’être plus marginale (ou plus rebelle) que ça ! Avoir l’opportunité de raconter l’histoire de quelqu’un qui a vécu et dormi dans la rue, s’est perdue dans l’alcool puis a chanté à guichet fermé au Carnegie Hall et est apparue dans un film avec Salma Hayek, a été la muse de Pedro Almodóvar et reçu la décoration la plus prestigieuse d’Espagne – Comment aurais-je pu résister ? ». « Les interviews tournées récemment, ajoute-Catherine Gund, auraient pu être très traditionnelles, mais elles ont été nourries de la chaleur de ces gens, nous accueillant dans le confort de leur maison, entourés de leurs livres, de leurs photos, de leurs plantes. C’est cela aussi qui fait écho à la mémoire de Chavela : l’authenticité. Quand je regarde la séquence tournée il y a 25 ans où j’avais 25 ans, j’aurais aimé savoir tout ce que je sais maintenant… ? Il n’existe pas d’autres interviews comme celle-ci, et nous n’allions pas gâcher cette chance. Nous étions jeunes, honnêtes et admiratifs. Et d’une certaine façon elle nous le renvoyait ». Le documentaire remporta le Prix spécial et le Prix du public au dernier festival de Biarritz. Il sortira en salle ce mercredi 15 novembre.

Alain LIATARD

« Après et avant Dieu », un roman à l’humour noir du Colombien Octavio Escobar Giraldo

L’Année France-Colombie touche bientôt à sa fin. Elle aura été particulièrement riche en événements, expositions, rencontres. La Colombie, qui sort d’une longue période de violences, a réussi à montrer toute sa richesse culturelle traditionnelle mais également contemporaine, et a permis au public français de découvrir de nouveaux noms. Octavio Escobar Giraldo en fait partie. Actes Sud vient de lui offrir sa première traduction en français.

Photo : editorialperiferica.blogspot.com / éditions Actes Sud

Moralement irréprochable, c’est la réputation imposante ‒ et imposée ‒ de la famille de la narratrice. Proche de l’archevêque local, à Manizales, une ville de la province colombienne, ayant dans son entourage plusieurs généraux et beaucoup d’hommes d’affaires, elle est elle-même experte en charité chrétienne. Le prêtre de sa paroisse l’encourage vivement à aider les familles honorables tombées dans la gêne, ceux qu’ils appellent les « pauvres honteux ». Mais sa malheureuse famille n’a pas su gérer correctement l’agence immobilière léguée par le père. Bien sûr il faut savoir pardonner, mais le peut-on en toute sincérité ? Dieu nous teste. Dieu nous surveille. Et Dieu ne tolère pas les faibles.

Or que fait-on dans ce milieu quand on vient… de tuer un proche (un très proche) ? On s’agenouille, on prie près du cadavre, cela l’aidera à approcher le Ciel et de surcroît, cela permettra à la grâce de vous pénétrer. L’ambiance de ce roman ne conviendra sûrement pas aux amis de Madame Boutin, il est suggéré que l’Opus Dei aurait des cellules homosexuelles et des cellules fascistes, peut-on y croire ?

Tout est hilarant dans la première partie : l’action, le style d’une subtilité aérienne, les pensées de la narratrice, jusqu’aux moindres détails, mots ou silences. L’humour noir, ravageur, est partout. Puis l’humour se fait plus discret, et c’est le noir qui envahit la scène. La fuite, presque un jeu au début, devient oppressante pour les personnages et pour le lecteur ; reste le fond, l’hypocrisie de ces bourgeois traditionnels et traditionalistes, pour lesquels seule compte la façade, qui finit par ne plus avoir aucun sens ; le mal absolu, incarné par celui qui peu avant était considéré comme un proche, prend le dessus.

Après et avant Dieu est un très bon exemple de ce que peut réussir la littérature dans la dénonciation de l’imposture, celle d’une religion mal appliquée qui est si bien représentée dans beaucoup de régions, en Amérique latine et ailleurs. Octavio Escobar Giraldo met son humour à la fois terrible et fin au service de cette dénonciation, aussi efficace que risible.

Christian ROINAT

Après et avant Dieu, de Octavio Escobar Giraldo, traduit de l’espagnol (Colombie) par Anne Proenza, éd. Actes Sud, 189 p., 19,80 €.

Un nouveau documentaire de la chilienne Maité Alberdi, en salle le 15 novembre

Au moment où nous vous invitons à découvrir les films que nous avons sélectionnés pour notre 11e festival Documental (27 novembre – 2 décembre) à l’Opéra de Lyon, plusieurs documentaires sortent sur les écrans français. D’abord L’École de la vie de la Chilienne Maite Alberdi, ainsi que Chavela Vargas sur la célèbre chanteuse mexicaine, que nous présentons aussi dans la newsletter de cette semaine.

Un groupe de personnes trisomiques qui vivent et travaillent ensemble dans un centre privé, nous racontent les joies et les difficultés de la vie en commun, de la démocratie, de l’amour. Ils ont l’avantage d’être toujours eux-mêmes sans masques et sans ambigüité. À 40 ans passés, ils sont déterminés à ne plus être considérés comme des enfants. Los Niños est le titre original du film. Nous connaissons Maite Alberdi depuis son précédent documentaire La Once qui suivait les merveilleuses discussions entre plusieurs vieilles dames à l’heure du thé. Ici le projet est audacieux car filmer les personnes trisomiques, sans jamais voir les visages des éducateurs ou de la famille est un exploit.

On est ému par la souffrance de ces personnes, même si l’on comprend la réticence ou l’inquiétude des éducateurs et des parents. « J’ai passé toute ma vie au contact d’une tante qui avait le syndrome de Down, (appelé en France Trisomie 21). Ma grand-mère vivait dans l’angoisse de sa mort (…). La société n’était pas préparée à voir cette génération devenir adulte. L’idée de mon film vient de là ». Il n’existe pas au Chili d’institutions qui accueillent les trisomiques au-delà de leurs 25 ans. Maite Alberdi a donc posé sa caméra dans une école payée par les familles : « Elle fonctionne en journée, et le soir les élèves rentrent chez eux. Ils ne peuvent pas poursuivre leurs études mais dans cette école, ils vendent le fruit de leur travail de pâtissier contre un salaire symbolique. Mais en même temps, ils payent pour être dans cette école. C’est une situation étrange et une vraie difficulté pour les parents dont ils restent dépendants…  Mon film est une invitation à entrer dans ce groupe pour en saisir toute la diversité ».

Effectivement, les cas des personnes sont différents, mais tous revendiquent la possibilité de vivre comme les autres adultes, et d’être indépendants. La réalisation était une gageure (un an de tournage à trois personnes et 200 heures à monter), que Maite Alberdi a parfaitement réussie.

Alain LIATARD

Dans le cadre du Festival Interférences, les Lyonnais pourront également découvrir El Patio – Le jardin des anonymes de Elvira Diaz en sa présence, consacré au cimetière général de Santiago du Chili, un immense jardin fleuri qui cache encore des secrets de la dictature (jeudi 15 novembre à 20 h 30 au cinéma Le Zola à Villeurbanne)

Dialogues avec deux documentaristes colombiennes : Marta Rodríguez et Catalina Mesa

C’est un cycle original et passionnant qui se termine à Paris au Forum des Images dans le cadre de la saison de la Colombie en France. Le public a pu découvrir de nombreux documentaires, souvent inédits en France, réalisés par des cinéastes colombiennes venues de leur pays ou vivant en France depuis plusieurs années. À la suite des projections, les échanges avec le public ont permis de découvrir une réalité plus complexe de la Colombie et de mieux connaître ces réalisatrices, leur itinéraire personnel et leur point de vue. Parmi ces documentaristes, rencontre de deux générations, de deux mondes différents, à travers des débats et interviews, en particulier avec Marta Rodríguez et Catalina Mesa.

PHOTO : Jérico, l’envol infini des jours / Catalina Mesa

« C’est la pionnière avec une carrière de 50 ans dans le documentaire engagé », « une conscience sociale », « la voix des opprimés » : les qualificatifs ne manquent pas. En 1959, Marta Rodríguez étudie la sociologie à l’Université de Bogotá et elle rencontre Camilo Torres, prêtre et sociologue, figure de la gauche latino- américaine révolutionnaire et de la théologie de la libération. « Il a marqué ma vie. Avec lui les étudiants allaient travailler dans des quartiers. C’était une époque terrible après les débuts de la violence en Colombie en 1948. Beaucoup de gens avaient migré à Bogotá. Camilo Torres a proposé qu’on aille travailler dans un quartier populaire. Comme institutrice, j’ai enseigné aux enfants en leur racontant des histoires. Ils subissaient des injustices et travaillaient comme des esclaves ». C’est ce qui va la décider à faire du cinéma pour raconter et dénoncer ce qui se passait dans le pays. Elle est ensuite venue à Paris étudier l’ethnologie et l’anthropologie et là, a fait une autre rencontre décisive pour elle : Jean Rouch. « J’ai eu la chance d’avoir les meilleurs maîtres en ethnologie ! Il m’a dit : il n’y a pas d’école de cinéma en Amérique latine mais c’est vous qui allez créer le cinéma documentaire ! »  Marta va aussi suivre les cours de Claude Lévi-Strauss et d’autres intellectuels de l’époque. À son retour en Colombie, elle va travailler au documentaire avec Jorge Silva, photographe et cinéaste et qui sera son compagnon pendant 20 ans. Ils vont ensemble réaliser le film Chircales tourné sur plus de cinq ans entre 1966 et 1971, sous le concept de « l’observation participative » sur une famille de briquetiers. Les cinéastes vont partager leur vie au jour le jour, et montrer ainsi les conditions d’exploitation qu’ils subissaient, en particulier pour les enfants très jeunes. Ce film culte obtiendra de nombreux prix dans les festivals du monde entier.

Photo : Les Inrocks

À partir de là, Marta Rodríguez va consacrer une grande partie de sa vie aux luttes des communautés indiennes en Colombie. Avec Jorge Silva, ils vont d’abord filmer dans les Llanos : « Il y avait à ce moment-là des massacres contre des indiens guahibos » (Planas, Testimonio de un etnocidio, 1972) et surtout après dans le Cauca au sud-ouest de la Colombie où en 1971 avait été fondé le CRIC (Consejo Regional Indígena del Cauca ). « J’ai travaillé avec les Indiens Nasa / Paez à l’occasion des premières récupérations de terre cette fois-là à l’archevêque de Popayán », (en 1980 avec La voz de los sobrevivientes en hommage à des leaders indigènes assassinés, en particulier Benjamin Dindicue tué en 1979, ou en 1982, Nuestra voz de tierra, memoria y futuro, comment une communauté indienne se mobilise). « Il y avait à cette époque un nouveau cinéma latino-américain engagé à Cuba, au Brésil avec Glauber Rochas, en Argentine avec Jorge Sanjines. On est allé au Venezuela et on a vu qu’on n’était pas les seuls à faire un cinéma comme celui-là. On ne fait plus maintenant ces grands films comme par exemple La Hora de los Hornos, de Sanjines. Il y a un autre cinéma plus intimisteOn montrait les films à la communauté. Auparavant personne n’avait jamais filmé leur histoire. Ils se reconnaissaient. On avait filmé des leaders qui avaient été tués par la suite. Dans le Cauca, on nous remercie d’avoir ainsi laissé une mémoire de leur histoire, de leurs luttes ». C’est bien en effet un processus de récupération de la mémoire qui fait des documentaires de Marta Rodríguez un témoignage unique pour la Colombie.

Les indiens vont aussi s’intéresser à se filmer eux-mêmes. « Quand j’ai eu les premières caméras VHS, j’ai fait un atelier avec eux après avoir eu une aide de l’Unesco. Il y a d’ailleurs depuis plusieurs années un mouvement du cinéma indien en Colombie ». On peut signaler le Festival du cinéma et vidéo des peuples indiens avec des femmes par exemple de la communauté embera comme Mileidy Domicó ou la productrice Gloria Jusayu. On peut citer aussi un film du peuple Kogi de la Sierra Nevada de Santa Marta, Resistencia en la línea negra, primé en France. Après le décès de Jorge Silva en 1988, Marta Rodriguez va continuer de filmer avec son fils Lucas Silva, par exemple sur les cultures illicites et, à partir de 2001, avec le réalisateur et photographe Fernando Restrepo. Elle va s’intéresser au drame des populations déplacées. La Colombie est le 2ème pays au monde avec le plus grand nombre de populations déplacées (plus de 6,3 millions). Marta Rodriguez va ainsi filmer avec Fernando Restrepo les populations afro colombiennes de l’Urabá, qui fuient le conflit armé face aux différents acteurs que sont la guérilla, les paramilitaires et l’armée (Nunca más, 2004). Quand se crée la zone démilitarisée dans la région de El Caguán, beaucoup de familles fuient. Des massacres dans plusieurs régions font que la population va se réfugier à Bogotá. Ils vont occuper pendant trois ans le siège de la Croix Rouge internationale. Marta Rodriguez va recueillir la parole de ces familles avec toute la capacité d’écoute et d’échanges qui est la sienne et ainsi leur rendre leur dignité (La Toma del Milenio, 2000).

Entre 2004 et 2010, Marta Rodríguez, en lien avec Fernando Restrepo, va faire un travail d’archives sur ses films : « 40 ans de mémoire, 40 ans à entendre des voix de révoltes, de filmer des luttes, je suis une documentariste qui a consacré sa vie à lutter pour les droits de l’homme en Colombie. Je lègue ce documentaire aux peuples indigènes, mes frères…. C’est avec eux que j’ai appris le mot résistance. Que restent les paroles des anciens comme un guide pour les luttes futures ». C’est ainsi que va être réalisé Testigos de un etnocidio : memoria y resistencia. Cela n’a pas été une carrière facile ; une carrière où elle « n’a jamais trahi son discours et son engagement avec la réalité » : des difficultés à trouver de l’argent pour ses documentaires, des menaces, mais aussi de nombreux prix au niveau international, des hommages un peu partout lui ont été rendus.

Mais à 84 ans, Marta Rodriguez continue à réaliser d’autres projets. Elle est en train de terminer un documentaire, La Sinfónica de los Andes. Elle y raconte l’histoire d’une famille dans la région du Cauca, qui a perdu deux enfants tués par une mine. Mais à côté de cette tragédie, Marta Rodriguez a appris l’existence d’un orchestre de musique traditionnelle avec flûtes et tambours, dirigé par un professeur qui a consacré toute sa vie à essayer d’empêcher le recrutement forcé des enfants de la région. « Nous voulons qu’on écoute ces voix parce qu’en ce moment, est en train de se décider un processus de paix avec le Farc. Il y a beaucoup de forces avec des intérêts politiques qui veulent anéantir cela. Nous voulons que ce documentaire soit un témoignage vivant des victimes qui ont l’espoir qu’on leur demande pardon. C’est une mémoire vitale des peuples indiens et surtout des enfants qui ont été les victimes de cette guerre inutile, barbare et absurde ».

Dialogue avec Catalina Mesa

Photo : Catalina Mesa/Canal Cinema +

Catalina Mesa a fait l’ouverture du Forum des Images avec son premier film Jericó, el vuelo infinito de los días : un documentaire pour préserver l’esprit féminin de sa culture d’origine.

Expliquez-nous en quoi votre grand-tante Ruth Mesa a été importante pour ce film ?
Elle a transmis toute l’histoire de la famille. C’est cette génération qui a migré à la ville. Et c’est la dernière génération de la famille qui a eu le contact avec tout cet espace rural. Elle avait une grâce de transmission délicieuse. On chantait avec elle les mêmes chansons. Elle avait aussi une sorte de lien avec l’invisible, une religiosité, avec poésie, un amour pour le langage, l’écriture. Quand elle est tombée malade, j’ai pensé qu’il fallait absolument que j’enregistre ces histoires pour la mémoire de ma famille. Je l’ai donc enregistrée. Quand ma grande tante est morte, je me suis dit que j’irais retourner à Jericó pour faire le même exercice avec ma famille collective, une sorte de travail ethnographique pour conserver toute cette oralité de cette région d’Antioquia, laisser une trace de cette mémoire, de cette intimité-là.

Comment s’est faite la rencontre avec ces femmes du village pour votre film ?
Je voulais préserver l’esprit féminin de ma culture d’origine mais je ne savais pas ce que j’allais trouver. Cela a été alors une symphonie de rencontres. Le Directeur du Musée m’a mis en contact avec un homme qui connait tout le monde à Jericó. Il a travaillé dans plusieurs institutions culturelles. On a fait une liste de 25 femmes. Je les ai rencontrées une par une, je les ai écoutées. Je voulais un kaléidoscope, que chaque femme représente comme un archétype féminin, une couleur différente. Par exemple, Chila est la commerçante, Anna Luisa l’institutrice, Miss Suarez la voyageuse. Que l’on sente ainsi que c’est un seul esprit féminin qui voyage ! Cela a été comme une co-création avec elles. Poser des questions, voir ce qui était important pour elles, ce qu’elles voulaient raconter de leur vie.

Comment êtes-vous entrée dans leur intimité à travers le film ?
Je voulais être une présence réceptive avec douceur. J’avais avec moi un dispositif léger, avec deux caméras pour accompagner l’émergence de leurs êtres. Je voulais aussi porter mon regard, un regard d’auteur, qui aime cette culture et cette génération. Elles ont senti un regard qui était là pour les accompagner.

Comment avez-vous procédé pour l’écriture ?
C’est une ethnographie de l’oralité. Cela a été une cocréation. Laisser leur oralité émerger le plus naturel possible. Je voulais que les caméras n’existent pas. J’étais très inspirée par Depardon par exemple. Je voulais être dans une ligne entre le documentaire et la fiction. Pouvoir imprégner cet itinéraire avec mon propre regard car c’était un hommage. On a choisi ensemble avec qui elles voulaient parler, dans le quotidien, Fabiola avec sa voisine, Chila, avec son assistante… Je laissais parler. Je suis revenue en France avec 80 heures de tournage ! L’écriture, cela a été dans le montage avec mon incroyable monteur Loïc Lallemand…

Pouvez-vous nous parler des couleurs dans ce film, couleurs du village de Jericó, etc. ?
Jericó est une ville de la province d’Antioquia, pleine de couleurs sur les façades, les fenêtres. Cela me faisait penser au peintre Mondrian, des lignes géométriques très colorées. Il fallait filmer le village très frontalement, comme une peinture. J’ai lu aussi des poèmes de Jericó. Il y a eu à Jericó beaucoup de communautés religieuses et une tradition littéraire et poétique très riche. Tous les poètes parlaient de ces montagnes qui touchent un peu l’infini, comme si la terre touchait un peu le ciel. J’ai filmé ainsi le soleil qui entre dans un couloir, une maison, comme un personnage esthétique.

La musique est tout le temps présente dans votre film…
Oui, j’ai grandi avec la musique de ma grand-tante. On chantait ensemble des boléros, des tangos. J’avais même trouvé la musique avant le film ! Le rythme allait tisser toutes ces rencontres. J’étais aussi à l’écoute des musiques qu’elles entendaient. Et il y a aussi Teresita Gomez, grande pianiste qui travaille des compositions colombiennes de la fin XIXe début XXe. C’était cohérent, elles sont de la même génération (Teresita a 76 ans).

Expliquez-nous aussi pourquoi l’importance du détail dans les images ?
Un livre m’accompagne souvent : La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard. Célébrer les espaces de la maison comme l’extension de l’être. Le corps est important mais aussi les objets autour qui appartiennent à leur vie, au quotidien et qui font émerger des histoires très intimes.

La religion est aussi très présente dans votre film Jericó : la collection de chapelets de Chila…
C’est propre à la région d’Antioquia. Chez ces femmes, l’invisible est presque palpable ? Miss Suarez de 104 ans fait un contrat avec la vierge ! Fabiola se bagarre avec les saints ! Chila parle avec Jésus et les anges de l’église. C’est une façon physique de côtoyer l’invisible. C’est de leur époque !

Comment s’est passée la présentation de votre film à Jericó ? Ces femmes ont dû devenir de véritables stars ! Et quelle a été la réaction du public colombien ?
Cela a été un moment incroyable ! Cela a lancé la sortie du film en Colombie. Tout le village a été invité au théâtre Santa María rénové récemment. Ma grand-tante Ruth Mesa était entrée dans ce théâtre en 1948 comme Reine de Jericó ! Ces femmes sont toutes très fières d’avoir été dans ce film. Elles se sentent valorisées. Des touristes viennent maintenant aussi visiter le village de Jericó ! Pour le film il y a eu 25 000 spectateurs en Colombie. C’est un très bon résultat pour un documentaire ! Le film a été présenté à l’étranger dans 20 festivals et souvent on vient me dire « Merci de nous amener un autre regard de notre pays… J’ai regardé ma mère, ma grand-mère à travers votre film ». En effet les gens sont fatigués qu’on leur parle de la guerre.

À ce propos, dans le contexte colombien, de conflit armé jusqu’à présent, de violence, c’était une volonté de votre part de montrer un autre regard ? avec de l’espoir ? Vous dites d’ailleurs que ces femmes ne sont pas des victimes, qu’elles ne sont pas tristes … Même si surgit à un moment l’histoire de Celina et son fils disparu, enlevé par les groupes armés.
Quand on va à la rencontre de ces femmes, qu’on passe trois mois avec elles, on voit qu’elles sont pleines de vie, d’humour. Pourquoi montrer uniquement un côté sombre ? Cela fait 20 ans que j’ai quitté la Colombie, j’avais 17 ans. Dehors on ne voit que le côté sombre et quand je rentre, je découvre des choses extraordinaires. C’est important de voir l’ombre pour la transformer mais il y a aussi beaucoup d’autres histoires à raconter. Dans la vie il y a de tout. Moi je défends « la palette de la vie » !

Chantal GUILLET

Daniel Viglietti, figure de la chanson contestataire latino-américaine, est décédé le 30 octobre dernier

Daniel Viglietti est décédé le 30 octobre 2017. Figure de la « chanson contestataire » (canción de protesta) des années 60 et 70, il préférait néanmoins, au terme « protesta« , celui de « propuesta » (proposition). Né à Montevideo en 1939, Viglietti est sans doute l’un des artistes uruguayens les plus connus en Amérique latine et dans le monde. Musicien de talent, il a fait partie dans les années 60-70 du Núcleo de Música Nueva, un creuset d’expérimentation dans lequel se sont distingués deux grandes figures de la musique contemporaine uruguayenne, Coriún Aharonian et Graciela Paraskevaídis (également tous deux décédés en 2017).

Photo : RTBF.com

À ses débuts, Daniel Viglietti a collaboré avec l’écrivain uruguayen Juan Capagorry, en mettant en musique plusieurs de ses textes dans son disque Hombres de nuestra tierra, un hommage aux hommes très modestes de la campagne uruguayenne et à leurs métiers parfois méprisés : l’accordéoniste, le coupeur de canne, le « pión pa’todo » (l’ouvrier agricole et « homme à tout faire », sieteoficios (« sept-métiers ») comme on l’appelait)…

Il met également en musique l’œuvre de nombreux poètes, comme Rafael Alberti, Coplas de Juan Panadero, Nicolás Guillén, Me matan si no trabajo, puis César Vallejo, Masa ou encore l’Uruguayen Wáshington Benavídez (décédé aussi en 2017, année terrible pour la culture uruguayenne). Le poème de ce dernier, Yo no soy de por aquí, Je ne suis pas de ces contrées, est un bijou de sensibilité et d’humanisme dans l’adaptation de Viglietti.

La crise politique, économique et sociale des années 60 le trouve du côté de la gauche révolutionnaire ; beaucoup de ses chansons deviennent alors de véritables hymnes. Tel est le cas de A desalambrar (Enlevons les barbelés, chant pour la réforme agraire qui a été repris par de nombreux artistes, dont Víctor Jara), El Chueco Maciel (chanson dédiée à un jeune des bidonvilles de Montevideo qui fait des braquages mais partage le butin dans son quartier, et qui sera abattu par la police en 1971) ; ou encore Canción para mi América, qui met en avant la nécessaire solidarité avec les peuples indigènes du sous-continent, et chante une Amérique métisse dans le sillon du poète et révolutionnaire cubain José Martí. Ses engagements avec les luttes de libération et anti-impérialistes de ces années-là apparaissent dans nombre de ses chansons : Croix de lumière (hommage au prêtre colombien Camilo Torres, qui rejoint l’ELN et meurt en combat), Chanson de l’Homme Nouveau (inspirée par la figure du Che à qui il consacrera plus tard une autre chanson, Che por si Ernesto, La chanson de Pablo, Jeune fille (Muchacha) et Je ne dis que camarades (Solo digo compañeros) – trois chansons qui, parmi d’autres, marquent sa proximité avec la guérilla des Tupamaros.

Son engagement auprès de la révolution cubaine reste également très fort ; pour preuve, son disque Tropiques (1973), avec des chansons des musiciens de la Nueva Trova Cubana sur une des faces (Silvio Rodríguez, Pablo Milanés et Noel Nicola, jeunes musiciens très peu connus à l’époque) et des chansons brésiliennes (notamment de son « compère » Chico Buarque) sur l’autre face, traduites par Viglietti lui-même.

Après avoir été arrêté en 1972 sous le gouvernement autoritaire de Juan María Bordaberry, une campagne internationale (à laquelle participèrent Jean-Paul. Sartre, François Mitterrand, Julio Cortázar, Oscar Niemeyer et beaucoup d’autres) force le gouvernement uruguayen à le relâcher. C’est le temps de l’exil qui commence, et qui se prolongera de 1973 à 1984, essentiellement en France. Pendant ces années-là, il participe à d’innombrables actions pour dénoncer la dictature, les tortures et les disparitions : son spectacle À deux voix (A dos voces) avec Mario Benedetti a circulé à travers le monde hispanique, donnant lieu à plusieurs enregistrements et à un ouvrage en Espagne aux éditions Visor. Dans ce spectacle, les chansons de l’un et les poèmes de l’autre s’entretissent, établissant ainsi une alchimie qui donne aux textes une grande puissance et met en avant les points de contact entre ces deux artistes.

Proche d’artistes comme l’Argentin Atahualpa Yupanqui, les Chiliens Víctor Jara et Violeta Parra, les Espagnols Joan Manuel Serrat et Paco Ibáñez, la Vénézuélienne Soledad Bravo et bien d’autres, ses engagements politiques sont restés forts, que ce soit auprès de la révolution cubaine toujours proche de son cœur, puis dans les années 80 de la révolution sandiniste, Déclaration d’amour au Nicaragua, et plus tard du mouvement neo-zapatiste Chiapaneca, de la révolution bolivarienne de Hugo Chávez, de Evo Morales en Bolivie, etc.

Depuis la fin de la dictature et son retour en Uruguay, il s’est battu sans relâche pour la cause des disparus ; en témoigne sa mise en musique de Otra voz canta (Une autre voix chante , de la poète uruguayenne Circe Maia), ou sa chanson Tiza y bastón, La craie et la canne, dédiée à deux femmes : Elena Quinteros et sa mère « Tota ». Elena, institutrice et militante anarchiste, avait été arrêtée et torturée en 1976 ; elle réussit à s’échapper et à trouver refuge dans l’Ambassade du Venezuela mais les militaires feront irruption dans les jardins de l’Ambassade et elle sera à nouveau séquestrée et portée disparue depuis. Quant à sa mère, institutrice elle aussi, elle n’a pas cessé de se battre pour la vérité autour de la disparition de sa fille et des autres détenus-disparus de la dictature uruguayennne.

Si la dimension politique de sa vie et de ses chansons, très forte, est présente tout au long de sa carrière, Viglietti restera aussi dans la mémoire collective à travers des chansons comme Gurisito (Petit enfant), Anaclara (magnifique déclaration d’amour à une jeune résistante) ou Por ellos canto (C’est pour eux que je chante), une chanson qui est une profession de foi mais aussi un condensé de ses doutes, ses peurs, ses (dés)espoirs : une chanson dans laquelle le silence trouve toute sa place. Esdrújulo, son disque sans doute le plus intime, rend hommage aux poètes qu’il admire comme le César Vallejo de Trilce, son ami Juan Gelman ou encore la créatrice qu’il a toujours admiré et chanté, Violeta Parra. En s’attachant aux mots « esdrújulos » (mots proparoxytons, c’est-à-dire accentués sur l’antépénultième syllabe), ces mots si « rares » en espagnol, Viglietti se place dans les marges, revendique sa différence (comme la Violeta Parra de la Mazúrquica modérnica), fait l’éloge de celui qui, attaché au collectif, au nous, ne renie pas pour autant le je et la recherche de son propre chemin. Esdrújulo rend compte de la maturité musicale et surtout poétique de Viglietti, qui rend à la chanson – si besoin était – toutes ses lettres de noblesse.

Viglietti n’a pas été simplement un artiste, il a été aussi un homme de radio (à travers son émission Tímpano et de télévision), un passionné de musiques (grand admirateur de Brel et e Barbara), de cinéma (fan de Casavettes, de Kurosawa, de Woody Allen…), de littérature et de création en général. Sa voix était juste dans tous les sens du terme : parce qu’il faisait attention à ses cordes vocales plus qu’à toute autre chose (il portait toujours un foulard ou une écharpe, se méfiant du vent montevidéen), dans un souci de professionnalisme jamais démenti ; parce que les causes qu’il défendait étaient justes et surtout parce qu’il faisait son travail avec des mots justes, à la fois précis et poétiques. Cette voix continuera de résonner parmi nous, et j’invite les amoureux de la musique latino-américaine à écouter un de ses derniers concerts, à l’occasion du Festival AntelFest à Piripolis. L’Uruguay lui a rendu hommage le 31 octobre : ses restes ont été inhumés au Théâtre Solís de Montevideo et beaucoup d’artistes, toutes générations confondues, lui ont rendu hommage.

Raúl CAPLAN

Toutes les chansons mentionnées : youtube.com

L’imminence de la terreur : « Toxique », de l’écrivaine argentine Samanta Schweblin

Samanta Schweblin fait partie de cette nouvelle génération d’écrivaines argentines qui renouvellent de manière salutaire le genre de la nouvelle, dans la mesure où elles allient la maîtrise technique, la perception féminine du monde et une sorte de virtuosité extrême dans le maniement de l’ambigüité et du fantastique (1). Samanta Schweblin est l’un des exemples les plus aboutis de cette littérature inquiétante, et les nombreux prix qu’elle a reçus dans le monde entier en témoignent.

Photo : éditions Gallimard

Elle a publié en 2014 son premier roman, dont la traduction française vient de paraître : Toxique. On reconnaît facilement l’auteur de nouvelles à certains traits structurels : la concision, la précision, la densité. Il s’agit d’un récit complexe, difficile à résumer, dans la mesure où les lectures possibles prolifèrent et la souhaitable synthèse des histoires entremêlées et de leurs interprétations nous est finalement refusée. Trois temporalités s’alternent : deux moments du passé sont articulés par un dialogue mystérieux qui occupe le présent du texte et les actualise, au point que chaque épisode semble se dérouler au moment même de la lecture.

Les personnages sont les membres de deux familles, voisines le temps d’une pause estivale ; et surtout des rapports entre Carla et Amanda, les deux femmes, et de leurs expériences en tant que mères, la première d’un garçon : David ; la seconde d’une petite fille : Nina. La première histoire narre l’intoxication dont est victime David, et ses effrayantes conséquences ; la deuxième raconte l’intoxication de Nina et de sa mère. Le dialogue qui rend ces faits présents et les reconstruit, à la recherche d’indices qui puissent éclairer l’origine de la contamination, prend plutôt la forme d’un interrogatoire angoissant où David, agissant comme un adulte malgré son jeune âge, pousse Amanda à raconter dans les détails ce qui leur est arrivé. Déchiffrer l’énigme est urgent : une menace innommée pèse sur eux, et le temps qui leur reste s’épuise.

Dans ce cadre, les pistes décelables sont multiples, et peuvent être lues aussi bien en clé de dénonciation écologiste que de construction symbolique. L’ombre des agro-toxiques est omni-présente, l’allusion réitérée et en apparence incidente aux champs de soja est récurrente. La monstruosité émerge malgré l’occultation, les cauchemars et la réalité se confondent, la mort palpite dans l’ombre. Allant à l’encontre de toute une tradition littéraire argentine dans laquelle la campagne a été une forme d’idéal réparateur et d’emblème national, Schweblin fait de l’espace mythique un espace mortifère : la menace provient maintenant de la nature, et cette menace n’est pas seulement externe mais, également, interne, puisque c’est au sein même de la famille que la monstruosité se manifeste. Détérioration des liens, peur des enfants qu’on a engendrés, doutes sur le sens de la maternité, obsessions surprotectrices, incompréhensions et malentendus, culpabilités assumées ou pas : l’intoxication affective et l’intoxication chimique s’additionnent et se renforcent. Vient s’ajouter un troisième niveau : l’élément surnaturel de la migration des âmes et de la perte d’une partie de soi –que la guérisseuse de la maison verte impose aux enfants malades comme prix de la guérison – ouvre la brèche à travers laquelle se glisse  le fantastique dans cet univers clos pour en faire un abîme où la raison vacille.

Les divers points de vue apportent de la profondeur ; l’ambigüité élargit à l’infini les hypothèses. Le chaos est là, les doubles se font face : les deux femmes, les deux pères, les deux enfants ; et nul ne sait dans quel corps ont échoué les âmes perdues. On peut regretter que le choix éditorial du titre en français priorise l’une des lectures possibles, parce que le roman ne le fait pas. Le titre en espagnol est « La distance de secours », ce qu’Amanda définit comme « la distance variable qui me sépare de ma fille, et je passe ma vie à la calculer, même si je prends toujours plus de risques que je ne le devrais » ; la distance qui garantit la protection, le soin. Mais il y a toujours un moment d’inattention, et c’est là que la vie bascule et la peur remplit le monde.

Marian SEMILLA DURAN 

(1) Parmi elles, Selva Almada, Mariana Henriquez, Ariana Harwicz, Sonia Budassi, Romina Paula, etc.
Toxique, par Samanta Schweblin, traduit de l’espagnol (Argentine) par Aurore Touya aux éditions Gallimard, 121 p., 14 euros.

« Indomptable » du Cubain Vladimir Hernández : un excellent roman qui allie suspense et action

Cuba de nos jours. La télévision officielle montre les émeutes au Venezuela, les tensions entre Russes et Ukrainiens et même une épidémie de choléra dans le pays. Les Cubains ont d’autres préoccupations, celle de vivre les privations au quotidien, et le jeune héros de ce premier roman d’un Cubain qui réside à Barcelone, celle de simplement survivre : sans le vouloir vraiment il est entraîné dans une aventure violente dans laquelle il risque sa vie à chaque instant.

Photo : éditions Asphalte 

Mario Durán et Rubén Figueredo, tous deux nés pendant la Période spéciale, qui suit immédiatement la chute de l’URSS, pendant laquelle Cuba se débattait dans des problèmes économiques insurmontables, sont devenus des amis inséparables. Ils sont tous deux spécialistes en informatique et leurs compétences complémentaires les avaient aidés à se rapprocher. Mais que faisait Durán en prison ? Et comment se fait-il qu’on l’ait libéré bien plus tôt que prévu, sans lui donner d’explication ? Rubén, qui vient le chercher à sa sortie de prison, semble rouler sur l’or. La réponse à ces questions arrive vite : un mystérieux Sandoval, un grand Noir musclé style voyou vient leur confier une « mission », visiblement il a eu les moyens de les faire libérer ainsi.

La « mission » est un classique : ouvrir un coffre fortement protégé par de l’informatique de haut niveau. Il ne manque ni le borgne patibulaire, ni la superbe fille, elle aussi un brin inquiétante, ni le commanditaire inconnu. Voilà pour le côté « classique » d’Indomptable. Le plus, c’est le rythme, la maîtrise de Vladimir Hernández à faire avancer de façon implacable son récit et à tenir le lecteur en haleine à chaque instant.

Les trois parties du roman s’apparentent aux trois actes d’une tragédie (à l’envers ?). En parallèle avec l’histoire qui avance sans faiblir, Vladimir Hernández montre le quotidien des Cubains modestes, les ravages intimes causés pour beaucoup par la guerre menée vingt ans plus tôt en Angola, les privations de chacun, les luttes sans fin pour améliorer l’ordinaire, le désenchantement de tous. Le père de Durán, traumatisé par son passé militaire, matérialise sa propre désillusion en collectionnant de façon  obsessionnelle de vieux magazines parce qu’il veut prouver avec ces documents les mensonges de l’État qui réécrit l’Histoire.

Pourtant aucun ne renonce. Indomptable, le surnom de Durán, peut s’appliquer à la plupart des Cubains. À côté de Durán, luttant contre plus forts que lui, on voit vivre des petites gens, son père Gilberto ou Dunia, fille d’un compagnon de guerre de Gilberto qui s’occupe de lui. Rien n’est facile pour eux, mais ils luttent à leur manière, c’est aussi ce que montre fort bien cet excellent roman qui allie suspense et action.

                                                                                                                      Christian ROINAT

Indomptable, de Vladimir Hernández, traduit de l’espagnol (Cuba) par Olivier Hamilton, éd. Asphalte, 256 p., 21 €. Vladimir Hernández en espagnol : Indómito,, Roca, Barcelone / Habana réquiem, Harpercollins, Madrid.
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