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Guatemala

Au Guatemala, encore une victoire du peuple contre la corruption de la classe politique

Indignation populaire : non seulement le président de la République du Guatemala, Jimmy Morales, qui avait été élu sur un programme de lutte contre la corruption, doit faire face à des accusations de… corruption ainsi que son fils et son frère, mais le Congrès de la nation, vote des lois qui protègent les privilèges des députés. Les réactions citoyennes les obligent à faire marche arrière.

Se débarrasser des accusateurs

Le Ministère public (MP) et la justice guatémaltèques sont, depuis 2007, soutenus et conseillés par la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG) sous les auspices des Nations unies. Son rôle : assister la justice à désarticuler le crime organisé et les appareils clandestins qui souvent sont dirigés et organisés aux plus hauts niveaux de l’État. La CICIG a réussi à former de nouvelles générations de juges intègres qui n’ont pas peur d’affronter les hauts niveaux de corruption qui pourrissent l’État depuis des générations. De nombreux fonctionnaires, ministres ou hommes d’affaires mafieux sont ainsi démasqués et jugés. On comprend que les corrompus de l’élite guatémaltèque détestent la CICIG.

Morales accusé de financement illégal

Fin août dernier, Thelma Aldana, présidente du MP, et Iván Velásquez, directeur de la CICIG, présentent devant la Cour suprême de justice (CS) un acte d’accusation contre le président Jimmy Morales pour financement illégal pendant la campagne électorale de 2015, alors qu’il était secrétaire-général du parti FCN (Front de convergence Nation) qui l’avait mené à la présidence. Il réagit brutalement : le 27 août dernier, il signe un décret qui décide de l’expulsion du Guatemala du directeur de la CICIG, le Colombien Iván Velásquez. Suite au tollé général provoqué au Guatemala, à l’étranger (1) et aux Nations unies, le dossier passe à la Cour Constitutionnelle qui annule le décret : Velásquez peut rester à la tête de la CICIG. Acte suivant, la Cour Suprême accorde la constitution d’une Commission d’enquête parlementaire qui doit décider si oui ou non le Congrès doit voter la continuité ou l’annulation de l’immunité présidentielle. Une annulation de l’immunité ouvrirait la voie à une procédure judiciaire. Début septembre, cette commission recommande au Congrès de retirer l’immunité du président. Ses arguments : le refus du FCN de rendre compte au Tribunal électoral, comme l’exige la loi, des contributions financières reçues par le parti ; elles n’apparaissent même pas dans ses livres comptables, alors que Jimmy Morales en était le secrétaire-général.

La corruption gagne le vote

Une cinquantaine d’organisations de la société civile réunie dans l’Alliance pour les Réformes rappelle alors aux députés que « les citoyens sont lassés par la corruption, les négociations à portes fermées et l’inefficacité des institutions… C’est le moment pour les députés de montrer leur engagement envers la justice et leur respect des droits humains » (2).  Si les organisations sociales et politiques approuvent l’ouverture d’une enquête contre la corruption, ce n’est pas du tout le cas des députés ! En effet, les partis politiques au Guatemala ressemblent plus à l’entreprise d’un seul homme pour se faire élire et jouir des privilèges des élites qu’à de véritables positions politiques. Plusieurs ex-secrétaires généraux se sentent visés ; et s’ils tombent, ils entraînent nombres « d’honorables » avec eux. Aussi, les congressistes se serrent les coudes autour de leurs privilèges : sur les 158 députés, 104 votent contre le retrait de l’immunité, à peine 25 pour…

Indignation et colère de la population

Non seulement le Congrès sauve le président mais il sauve aussi les … congressistes ! 107 de ceux-ci votent vite un décret de modification du Code pénal qui permet que « les secrétaires généraux des partis politiques ne puissent plus être jugés pour financements illégaux », une véritable amnistie déguisée. « Tous les mêmes », « Non aux pactes d’impunité »… Des centaines de personnes se rassemblent devant le Congrès et bloquent la sortie de 130 congressistes pendant 18 heures. Il faut une intervention musclée de la police pour ouvrir un chemin à des bus pour « libérer » les députés.

Les députés font marche arrière

Le 14 septembre, des milliers de personnes se rassemblent devant le palais présidentiel. C’est la première grande manifestation de colère publique depuis 2015 quand des dizaines de milliers de personnes avaient exigé et obtenu la destitution du président Otto Molina et de sa vice-présidente Roxana Baldetti, pour corruption. De son côté, Transparency International annonce qu’elle demandera la suspension du Congrès guatémaltèque devant le Parlement latino-américain (Parlatino) et l’Union interparlementaire. Du coup, les députés font marche arrière et annoncent l’annulation du décret.

Le Ministère public, la CICIG, les organisations civiles et les citoyens continuent à lutter contre la corruption. Les citoyens appellent à une manifestation massive et une grève générale ce mercredi 20 septembre, qui exigent la démission du président et des 107 députés qui ont voté les décrets.

Jac FORTON

(1) En France, voir le communiqué commun du 12 septembre 2017 signé par le Collectif Guatemala, France Amérique latine, Collectif Solidarité Guatemala de Toulouse et Terre des Hommes France.  (2) Un communiqué publié par l’agence de presse en ligne CERIGUA le 6 septembre 2017.

Les faux pas du président guatémaltèque Jimmy Morales. Il est accusé de corruption par une entité des Nations unies

Accusé de corruption, le président guatémaltèque a exigé l’expulsion immédiate du chef de la Commission internationale contre l’impunité (CICIG), une entité sous les auspices des Nations unies qui soutient le Ministère Public, provoquant un scandale international. Le Tribunal constitutionnel a bloqué l’expulsion.

Élu sur un programme de lutte contre la corruption, le président Jimmy Morales est lui-même accusé de corruption par le  Ministère Public guatémaltèque (MP) et la CICIG, un organe des Nations  unies dont l’objectif est de renforcer la justice guatémaltèque  dans sa lutte contre l’impunité des crimes commis pendant la guerre civile, les structures du crime organisé et la corruption dans l’État. Morales est accusé du financement illégal de son parti FCN-Nación pendant la campagne électorale de 2015 qui l’a mené à la présidence. D’autres partis ont également été accusé de financements occultes.

La procureure générale du Ministère Public, Thelma Aldana, et le chef de la CICIG, le Colombien Iván Velásquez, ont demandé à la Cour suprême l’ouverture d’une procédure de retrait de l’immunité présidentielle (antejuicio) afin de pouvoir accuser le président devant un tribunal. La Cour suprême a déjà accepté de recevoir la plainte. En réponse à cette action du MP et de la CICIG, le président Morales a commis l’erreur majuscule d’exiger la sortie immédiate du chef de la CICIG, provoquant une crise institutionnelle et un barrage d’opposition à cette mesure aux niveaux national et international. Erreur politique d’autant plus grave qu’une accusation de corruption vise également son fils et son frère, ce qui  naturellement donne lieu à des soupçons de réaction personnelle plutôt qu’institutionnelle.

Les déboires du chef de l’État ont encore augmenté lorsque le Tribunal constitutionnel a bloqué l’ordre d’expulsion de Velásquez et empêché la police de mettre son ordre à exécution. La police a cependant retiré tous les agents de protection de la CICIG l’exposant ainsi à des attaques du crime organisé. Il faut dire que de nombreux hommes d’affaires et plusieurs parlementaires et hauts fonctionnaires de l’État sont dans le collimateur du MP et de la justice pour corruption. Le MP, aidé par la CICIG, a formé une nouvelle génération de juges qui sont intègres et n’ont pas peur d’accuser des personnalités. La lutte contre l’impunité continue…

Jac FORTON

Des volontaires français protègent des personnes menacées de mort au Guatemala

Objectif : donner l’espace de sécurité nécessaire aux personnes et aux organisations qui agissent pour faire respecter les accords de Paix de 1996 et les droits humains au Guatemala. Le collectif Guatemala et Acoguate, des associations à but non-lucratif, soutiennent les organisations de droits humains et le mouvement social et indigène guatémaltèque dans leurs efforts pour construire un État de droit.

Il s’agit d’assurer une présence physique lors des réunions ou des manifestations de mouvements qui militent en faveur des droits humains, et de fournir un accompagnement protecteur à des personnes directement menacées du fait de leur engagement dans la lutte pour la justice et la démocratie. Le Collectif Guatemala, dont les grands axes d’intervention sont la sensibilisation et l’information du public français, soutient ces actions d’accompagnement international.

Qu’est-ce que l’accompagnement international ?

C’est un outil de l’Intervention Civile de Paix, c’est-à-dire l’intervention non armée sur un terrain de conflit d’une organisation venant accomplir des missions d’observation, d’information, d’interposition ou de médiation de proximité en vue de prévenir ou de faire cesser la violence, promouvoir les valeurs des droits humains et de la démocratie, affirmer les droits de chaque partie et créer les conditions d’une solution politique du conflit. Il s’agit de « transformer » le conflit de telle sorte que le moyen de sa résolution ne soit plus l’action violente mais l’action non-violente. Dans cette perspective, il ne s’agit pas seulement de faire cesser les violences qui sont les conséquences du conflit mais aussi les violences qui en sont les causes, engendrées par les structures politiques, économiques ou sociales qui créent des situations d’oppression, d’exploitation ou d’aliénation.

Accompagnement dissuasif

Les accompagnateurs assurent une présence lors de manifestations de paysans ou de familles de disparus, lors du déplacement de certaines personnalités menacées, lors de réunion de travail entre défenseurs des droits humains, ou encore lors d’exhumations de fosses communes. Il peut aussi s’agir d’accompagner, dans leur vie de tous les jours ou au tribunal, des victimes d’exactions ou encore d’accompagner des groupes de paysans qui viennent négocier au sujet de conflits liés à l’accaparement des terres. Ainsi, les accompagnateurs deviennent littéralement des « gardes du corps » de militants menacés. Cette présence continue cherche à exercer une dissuasion à l’égard des acteurs qui voudraient mener des exactions contre ces personnes. Tout acteur politique soucieux de sa respectabilité internationale doit en effet tenir compte de l’impact que pourrait avoir auprès de l’opinion publique du pays d’origine des volontaires le meurtre de l’un d’entre eux.

Entre neutralité et ingérence : un équilibre difficile à réaliser

Les volontaires n’ont qu’un statut de touriste même si les autorités ne sont, en général, pas dupes sur la nature de leurs activités. Trois principes guident, en conséquence, leur action. Neutralité/ impartialité : Les membres d’une intervention civile doivent surtout rester impartiaux et équitables mais pas neutres. Les accompagnateurs ne s’impliquent pas dans les affaires internes des organisations accompagnées. Ils ne leur fournissent ni ressources, ni matériel, ni même savoir-faire. La présence internationale n’est là qu’en tant qu’observatrice et accompagnatrice afin que les personnes accompagnées puissent effectuer leur travail en sécurité. Non-ingérence : Cet aspect aussi est problématique car l’intervention est en elle-même une ingérence.

La justification de cette ingérence proviendrait d’une responsabilité universelle de chaque citoyen à faire respecter les droits humains. En même temps, ce principe reste valable pour les accompagnateurs dans la mesure où ils n’interviennent que sur invitation des acteurs de la société civile qui se sentent menacés, et leur installation dans les pays concernés ne peut se faire sans le consentement au moins tacite des États d’accueil. Les volontaires doivent toujours rester dans la légalité. Les populations civiles locales doivent rester seules responsables d’une réconciliation éventuelle. Non-violence : Les volontaires ne sont jamais armés ; les associations et personnalités protégées sont toujours accompagnées en fonction du caractère pacifique de leur travail. Cet aspect non-violent doit être affiché clairement de la part de la mission afin d’éviter les réactions de méfiance de la part des populations civiles et de créer un climat de confiance favorisant la coopération.

Jac FORTON

* Sur base de témoignages du Collectif Guatemala

 

 

 

À vingt ans des accords de paix, une analyse du Collectif Guatemala de Paris

En cette fin décembre 2016, le Guatemala célèbre les vingt ans des accords de paix qui mirent fin à l’un des conflits armés internes les plus longs et sanglants de toute l’Amérique latine. Pour le Collectif Guatemala, – une association dont l’objectif est le soutien aux organisations de droits humains et au mouvement social et indigène guatémaltèques –  force est de constater que la paix instaurée par les Accords de 1996 est une paix faite à la mesure de « l’alliance qui a gagné la guerre » : celle des militaires et de l’élite économique.

Photo : Terdav

La paix des vainqueurs (1).  Comme tous les anniversaires, celui-ci appelle à dresser un bilan, à évaluer ce qui a fonctionné et ce qui a échoué, à identifier les bonnes pratiques et les erreurs à ne pas répéter. Comme l’affirme Fernando Solís, économiste et coordinateur de la revue El Observador, « l’implantation du modèle de démocratie » a produit un changement structurel, qui a débouché sur un nouveau « modèle d’accumulation », calqué sur le modèle néolibéral du consensus de Washington (2). Une fois l’obstacle de la guérilla écarté, le gouvernement a pu abaisser les barrières douanières pour faciliter le commerce international et favoriser l’afflux de capital étranger.

Parallèlement, de larges pans de l’économie nationale ont été privatisés ou libéralisés, notamment dans les secteurs des mines, du pétrole et de l’électricité. Dans ce contexte, se sont formées des alliances entre des familles de l’oligarchie guatémaltèque et des entreprises transnationales, autour de trois grands axes d’accumulation : les monocultures (palmier à huile, canne à sucre, caoutchouc etc.), les industries extractives (mines et pétrole) et mégaprojets d’infrastructures (centrales hydroélectriques, routes, ports, aéroports).

Une nouvelle ère de pillage ?   Entreprises transnationales, centrales hydroélectriques, mines… des termes au centre de la « conflictivité sociale » et des violations des droits humains ces dernières années. Les accords de 1996, censés établir une paix « ferme et durable », ont donc en réalité ouvert la voie à une « nouvelle ère de pillage », voire à un « quatrième génocide » pour certaines organisations mayas. Les peuples autochtones sont en effet les premières victimes du système actuel, leurs territoires attirant la convoitise des entreprises extractives, soutenues par l’État, tandis que les dispositions en leur faveur contenues dans les accords de paix sont loin d’avoir été mises en œuvre.

Cette « nouvelle ère » repose néanmoins toujours sur des fondements forgés dans le feu de la lutte contre-insurrectionnelle, lorsque les grands entrepreneurs, craignant pour leur sécurité et leurs intérêts, soutinrent politiquement, économiquement et militairement les juntes militaires. Une alliance fluctuante et contradictoire, laissant parfois la place à des confrontations ouvertes, mais qui sait se recomposer lorsque les circonstances l’exigent. Dernier exemple en date, l’offensive conjointe d’ex-militaires proches du président Jimmy Morales, d’entrepreneurs mis en cause par la justice, de fonctionnaires du gouvernement précédent et de députés, afin de reprendre la présidence du Congrès et de bloquer ainsi toute réforme du système politique et perpétuer le pillage de l’État. Dans le reste du pays, cette alliance se traduit par la perpétuation des techniques de contre-insurrection, utilisées non plus pour combattre la guérilla mais désarticuler l’opposition aux projets qui accaparent les terres et utilisent les ressources naturelles. Vingt ans après, le Guatemala est là pour nous rappeler que la paix peut être la continuation de la guerre par d’autres moyens.

Cyril BENOIT

(1) Un article publié dans le bulletin Solidarité Guatemala n° 219 du Collectif Guatemala. Intertitres et mise en page de Jac Forton.   (2) Sebastián Escalón, La nueva era del saqueo, Plaza Pública du 6 novembre 2016.

Guatemala : le comédien Jimmy Morales officiellement investi président

Jeudi dernier, le Guatemala a officiellement accueilli au pouvoir Jimmy Morales, outsider des élections présidentielles d’octobre, après avoir battu l’ex-première dame Sandra Torres en obtenant 68 % des suffrages. Bien que surprenante, la victoire de cet ancien comédien de 46 ans n’était cependant pas imprévisible au sein d’un pays miné par la corruption et la violence.

Avant d’être un homme d’état, Jimmy Morales – né James Ernesto Morales Cabrera – est un homme de spectacle. Humoriste, comédien, animateur et producteur de cinéma connu du grand public, il est entre autres diplômé en administration des entreprises et en communication. Ce père de trois enfants, qui a également étudié la théologie, débute en politique en 2011, au sein du parti de droite Acción de Desarrollo Nacional, en se présentant à la mairie de Mixco, une ville de la banlieue de Ciudad de Guatemala. Il est par la suite choisi par le Front de Convergence National pour représenter son parti aux élections présidentielles en 2015 et créé la surprise lors du premier tour en récoltant 23,99 % des votes puis en s’imposant au deuxième tour face à Sandra Torres.

De la fiction à la réalité

Jimmy Morales, président ? Pas si imprévisible que ça si l’on en croit le grand écran. Il avait en effet incarné un cow-boy sur le point de devenir président au cinéma, quelques années auparavant. Novice en politique, son inexpérience aura finalement été son point fort dans cette course à la présidence sur fond de scandale politique. Morales succède ainsi à Alejandro Maldonado Aguirre, qui avait pris la relève de Otto Perez Molina suite à sa démission en septembre dernier, poussé par la vague de manifestations populaires à l’encontre de son gouvernement en réaction à son implication dans l’affaire de La Línea. Arrêté conjointement avec sa vice-présidente Roxana Baldetti, il est accusé d’association de malfaiteurs, de fraude douanière et de corruption passive pour avoir participé à un vaste réseau de pots-de-vin qui aurait détourné plus de 3,8 millions de dollars. Profitant du climat de méfiance et de mécontentement, Jimmy Morales fait alors campagne sous la bannière “Ni corrompu, ni voleur”, en opposition à la sphère politique du pays gangrenée par la corruption.

Cependant, malgré une victoire écrasante, il va sans dire que Jimmy Morales compte un certain nombre de détracteurs. Affilié au FCN-Nación, un parti minoritaire de droite fondé par d’anciens militaires en 2008, il est accusé par l’opposition de représenter “la vieille garde de militaires douteux”, soupçonnés d’assassinats massifs de communautés indigènes durant la guerre civile entre 1960 et 1996. Soulignons également que Morales est un évangéliste assumé aux valeurs particulièrement conservatrices qui place en haut de ses principes “la crainte de Dieu” etla famille avant tout” ; une rigueur qui annonce son positionnement sur les questions de l’avortement ou du mariage homosexuel.

Et après ?

Le nouveau président a prêté serment le 14 janvier puis a délivré un discours réitérant sa promesse de transparence et d’honnêteté envers le peuple guatémaltèque afin de lutter contre la corruption. Parmi les objectifs principaux à atteindre au cours de son mandat, il a également insisté sur sa volonté de réduire la malnutrition chronique de 10 %, d’améliorer l’approvisionnement des hôpitaux en médicaments et sur l’importance de réformes en matière d’éducation. Des défis à relever qui risquent de nécessiter des alliances puisque le FCN reste très minoritaire au sein du Parlement : il ne dispose en effet que de 11 sièges sur 158. Enfin, la situation financière délicate de l’État risque de l’obliger à rester sous la coupe des États-Unis qui fournit chaque année une aide conséquente à la région. Joe Biden, présent lors de la cérémonie d’investiture, a ainsi conditionné le versement de l’aide de 750 millions de dollars par la lutte contre la corruption et l’immigration illégale. Jimmy Morales dispose de quatre ans pour relever le défi, espérons-le, avec succès.

Lucie DUBOEUF

Une élection présidentielle rejet des politiciens : le comédien Jimmy Morales grand vainqueur !

Le premier tour du 6 septembre dernier avait apporté son lot de surprises. Le second tour de ce 25 octobre n’en a apporté aucune. Le ras-le-bol des Guatémaltèques envers la corruption de leur classe politique a ouvert la voie au comédien Jimmy Morales qui obtient 67,44 % des voix, loin devant les 32,56 % de son opposante Sandra Torres.

Les élections présidentielles ont eu lieu dans un climat de ras-le-bol des citoyens envers les politiciens suite à de sinistres affaires de corruption englobant les plus hauts niveaux de l’État. Rattrapé par la corruption, le président Otto Pérez Molina et sa vice-présidente Roxana Baldetti avaient été obligés de démissionner sous la pression de dizaines de milliers de citoyens qui, perdant toute peur de la répression, ont manifesté pendant plusieurs semaines devant le Palais présidentiel, un événement qui marque un changement historique dans le rapport des citoyens avec leur classe politique

Un 1er tour à surprises

Le 6 septembre, première surprise : le vainqueur est Jimmy Morales, du FCN (Frente Convergencia Nacional), un administrateur d’entreprises et comédien, avec 23,85 % des voix. Deuxième surprise : alors que l’on estimait que la participation citoyenne serait faible en vertu des manifestations de rejet de la politique par la population, le taux de participation atteint les 70 %, un des plus élevés de l’histoire récente. Troisième surprise : alors que le candidat Manuel Baldizón du parti LIDER (Libertad Democrática Renovada), notaire, économiste et docteur en droit, devançait ses rivaux dans les sondages, c’est Sandra Torres du parti UNE (Unión Nacional de la Esperanza), qui emporte la seconde place avec 19,76 % des voix devant Baldizón (19,64 %) !

Un 2e tour sans surprise…

Entre les deux tours, les deux candidats avaient énoncé les mêmes promesses : promouvoir la transparence dans la gestion publique, améliorer l’administration et les services publics, en particulier le système de santé. Ils s’opposent tous deux à la légalisation de l’avortement et font la cour aux églises évangéliques qui représentent une partie croissante de la population. Ils ont évidemment promis de lutter contre la corruption et l’évasion fiscale. Lors des débats, plutôt que de défendre leurs programmes, les deux candidats ont surtout attaqué le rival.

Sandra Torres

Torres fut l’épouse de l’ancien président Álvaro Colom (2008 -2012). Celui-ci ne pouvant se présenter pour un second mandat (la Constitution l’interdit), et son épouse non plus (membre de la famille du président), ils avaient divorcé pour que Torres puisse briguer le poste aux élections de 2011. Mais c’est Otto Molina qui l’emporta. La sœur, une fille et une nièce de Torres ont eu des problèmes avec la justice pour fraude fiscale ou lien avec le narcotrafic… Le parti UNE de Sandra Torres est considéré de centre-centre droit. Sa méthode de campagne électorale fut de visiter les municipalités : moins de grands meetings, mais plus proche de la population. Le problème fut que si de nombreux maires lui ont déclaré leur soutien, les administrés, eux, ayant perdu toute confiance dans les politiciens, votèrent en masse pour le comédien !

Jimmy Morales 

Le candidat Morales eut l’habileté de se placer aux côtés des citoyens en déclarant :Je fais partie des mécontents de ce système et je m’engage fermement au côté de la clameur populaire pour commencer à faire les choses autrement… Cette clameur veut une réforme de la Loi électorale et des Partis politiques et exige des changements ”. Il a aussi promis de “donner leur indépendance aux pouvoirs et aux institutions nationales, bref d’éradiquer la culture de corruption et d’impunité au Guatemala. Morales n’a aucune expérience politique ni de véritable parti organisé pour le soutenir, ainsi que peu de députés au Congrès. Il faudra qu’il s’allie avec un ou d’autres partis et son choix sera un signe de son orientation politique. Le côté plus sombre du nouveau président est que son parti fut créé en 2008 par des vétérans militaires de la guerre civile et qu’il est soutenu par le général José Luis Ayuso, ancien président de l’Association des vétérans et militaires du Guatemala (AVEMILGUA), un groupe d’anciens militaires d’extrême droite. On sait aussi que Morales est un conservateur très religieux, proche des évangéliques. Après sa victoire au premier tour, il avait déclaré que “certains diront que c’est la chance, d’autres que c’est providentiel ; je préfère penser que Dieu nous a aidé et nous a béni.

Jac FORTON

Ciudad de Guatemala : le quartier Cambray II enseveli sous une coulée de boue

Les pluies torrentielles de la journée du jeudi 1er octobre ont provoqué un gigantesque éboulement du Cerro Cambray qui a enseveli le quartier de Cambray II à Santa Catarina Pinula, un bourg situé dans une cuvette à quelques kilomètres à l’est de l’aéroport de la capitale guatémaltèque.

Selon la Coordination Nationale pour la Réduction des Désastres (CONRED), l’effondrement de tonnes de boues et de rochers a enseveli 125 maisons et l’on craignait un moment que plus de 600 personnes aient disparu. Lundi midi, les sauveteurs avaient retrouvé 80 corps mais les autorités craignent que le nombre de victimes dépasse la centaine. La CONRED avait prévenu les autorités de Pinula que les habitants de ce quartier étaient en danger mais les gens qui habitent là, n’ayant nulle part d’autre où aller, ne voulaient pas déménager. La ville de Guatemala est entourée de profonds ravins dont les pentes escarpées et les fonds de vallée sont habités par des milliers de personnes, en général des pauvres venus des campagnes pour trouver du travail. En cas de pluies, ce genre de désastre n’est pas rare. Ce qui le rend exceptionnel ici, c’est le nombre de victimes. Les autorités ont immédiatement dépêché de forts contingents de pompiers, secouristes, police et armée pour creuser la montagne de boue à la recherche de survivants.

Lundi soir, le nombre de disparus a été réévalué à environ 350 personnes. Les secours continuent à creuser à la pelle mais les autorités ont déjà annoncé que “passées les 72 heures après le désastre, les normes internationales considérant qu’il ne pouvait plus y avoir de survivants après cette période, elles enverraient le matériel lourd pour dégager les gravats et retrouver les corps. Certains sauveteurs estiment que c’est trop rapide, qu’il y a toujours la possibilité de retrouver des survivants pendant au moins 5 ou 6 jours. Ce débat, cette différence de conception du “temps de survie” est une constante dans ce genre de situation. La solidarité nationale, comme c’est souvent le cas dans ces circonstances où que ce soit dans le monde, s’est à nouveau manifestée : des centaines de personnes se sont présentées pour aider aux recherches et les Guatémaltèques se sont mobilisés pour remplacer les biens perdus des victimes. Le grand problème maintenant : où reloger les survivants ?

Jac FORTON

Photos : © Journaux Libre et Siglo XXI

Des manifestations populaires massives demandent la démission du président pour corruption

Un système de fraude douanière était orchestré depuis les plus hautes instances officielles. Arrestations et démissions en série. Protégé par son immunité présidentielle, Pérez Molina affirme qu’il ne démissionnera pas. Face à des manifestations populaires monstres et historiques pour le Guatemala, les élections présidentielles du 6 septembre seront-elles reportées ?

On n’avait jamais vu cela : depuis avril, étudiants, syndicats, paysans, mayas, religieux, enseignants ainsi que divers mouvements sociaux occupent la rue pour exiger la démission du président Otto Pérez Molina, accusé de corruption et association illicite dans le dossier dit de “La Línea”. Le silence des partis politiques est symptomatique : ils sont presque tous visés par les accusations de corruption.

Une ligne téléphonique qui rapporte gros

Une enquête menée conjointement par le Ministère Public (MP) et la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG, une mission des Nations unies) révèle que les importateurs de marchandises en conteneurs contactaient l’organisation frauduleuse en appelant le n° de téléphone 4846-1587 connu comme La Línea. Ils négociaient alors avec un “bureau” – qui ne dépendait évidemment pas du service des douanes – la valeur des taxes à payer en fonction d’un examen simulé de la marchandise ainsi que la somme d’argent que l’importateur était disposé à payer pour acheter son droit à l’utilisation du système frauduleux. Cette somme était ensuite répartie entre les membres de La Línea (1).

Juan Carlos Monzón, l’homme qui semblait coordonner l’opération est mis en examen mais il s’enfuit avant d’être arrêté. Chef de cabinet de la vice-présidente du Guatemala, Roxana Baldetti, il avait organisé le système depuis l’intérieur du service de l’administration fiscale des douanes (SAT, Superintendencia de Administración Tributaria). Entre 500 et 1 000 conteneurs ont bénéficié de l’opération qui a ainsi rapportée des dizaines de millions d’euros à ses membres.

Vague d’arrestations

C’en est trop pour la population, dégoutée de la corruption des plus hauts niveaux institutionnels. Des manifestations spontanées de plus en plus amples envahissent les rues de tout le pays, en particulier sur la Place de la Constitution face au Palais présidentiel. La vice-présidente Baldetti est obligée de démissionner.

À partir d’avril, de nombreuses personnes sont mises sur écoutes par le MP et la CICIG. Les enquêteurs analysent 86 000 sessions d’écoutes téléphoniques, 6 000 courriels, 175 000 documents, 32 agendas et les activités de 22 entreprises (2). Dans l’ordinateur d’un des inculpés, les enquêteurs découvrent des comptes parfaitement tenus : qui a payé combien en taxe d’importation et combien en pots-de-vin. De nouvelles têtes tombent : les deux chefs successifs du service des impôts douaniers, Omar Franco et Carlos Muñoz, ainsi qu’une vingtaine d’autres personnes, sans oublier quelques chefs d’entreprise, sont arrêtés.

Des preuves contre le président

Le navire en train de couler, plusieurs ministres se hâtent de quitter le gouvernement. Les démissions se succèdent dans les domaines de l’économie, de la santé, de l’agriculture et de l’éducation. Les manifestations populaires exigent à présent la démission du président en personne : les guatémaltèques veulent en finir avec la culture de corruption qui ronge la sphère politique depuis des décennies. Et le scandale finit par atteindre le président.

Mi-août, la procureure générale Thelma Aldana annonce que le Ministère Public est en possession d’enregistrements d’écoutes téléphoniques contenant la voix du président Pérez Molina. Dans un extrait, on entend clairement le président exiger la mutation d’un des directeurs du SAT qui pourrait s’opposer à l’opération. La CICIG et le MP déposent un recours d’antejuicio (jugement préalable) devant la Cour Suprême, une mesure destinée à faire lever l’immunité présidentielle afin qu’il puisse être entendu par la justice. Le Congrès met alors sur pied une commission d’enquête parlementaire composée de cinq membres pour en débattre. Deux des membres de la commission sont issus du Parti Patriote du président Pérez Molina, deux autres sont issus du Parti LIDER, le cinquième provient du Parti Encuentro por Guatemala de centre gauche. Cette commission a approuvé à l’unanimité la levée de l’immunité et c’est donc aux 158 membres du Congrès de prendre la décision finale. Il faut réunir 105 voix ce qui parait difficile mais pas impossible. Pérez Molina nie toute implication et déclare qu’il ne démissionnera pas et qu’il “affrontera courageusement les tribunaux”.

Les élections auront-elles lieu ?

Le jeudi 27 août, les organisations de l’opposition décrètent une grève nationale, très suivie. Dans la série “le navire coule”, le CACIF (le patronat guatémaltèque), d’habitude très proche du pouvoir politique, exhorte ses membres à autoriser les travailleurs à participer aux manifestations et demande la démission du président.

Le scandale éclate en pleine période d’élections présidentielles et législatives qui devraient avoir lieu le 6 septembre. Plusieurs secteurs souhaitent qu’elles soient reportées car selon Daniel Pascual, dirigeant du Comité de Unidad Campesina (CUC, Comité d’unité paysanne) “elles manquent de légitimité. Le Congrès n’a pas écouté les demandes citoyennes pour une réforme de la loi électorale et des partis politiques et les candidats à des postes publics n’ont pas les caractéristiques d’honnêteté et de capacité nécessaires » (3). Pour beaucoup, si cette loi n’est pas réformée avant les élections, rien ne changera. De plus, au moins trois des candidats au Parlement ou à la municipalité sont déjà mis en examen pour affaires diverses.

Pour le Mouvement Syndical Indigène et Paysan du Guatemala (MSICG), le pays vit un moment historique qui a révélé la profondeur de la crise politique et institutionnelle que traverse la pays et démontré le bien-fondé du travail du MP et de la CICIG qui ont permis que la justice ose enfin s’attaquer à la corruption de fonctionnaires publics de haut rang. En vérité, le Guatemala vit des temps exceptionnels.

Jac FORTON

(1) Document « Antejuicio n° 01070-2015-00406 » de la Cour suprême, daté du 21 août 2015.
(2) Selon l’agence espagnole EFE du 24 août 2015.
(3) Cité par le journal guatémaltèque La Hora du 27 août 2015.

 

 

Les Guatémaltèques protestent contre la corruption

Le président Otto Pérez Molina a dû démettre plusieurs ministres accusés de corruption provoquant une crise politique majeure. Des manifestations populaires massives exigent sa démission.

Le Guatemala a toujours été considéré comme un pays aux autorités corrompues. La nouveauté : des juges guatémaltèques ont dénoncé la corruption de ministres proches du président qui a bien dû demander leur démission. Depuis huit ans, la justice guatémaltèque bénéficie de l’appui de la CICIG, Commission internationale contre l’impunité au Guatemala, une agence dépendant des Nations unies qui s’efforce de combattre les structures illégales incrustées dans l’État et la corruption rampante dans le système judiciaire. Cela a permis qu’un secteur ‘propre’ de la justice ait fait montre de courage en s’attaquant aux plus hautes personnalités de l’État corrompu.

La chute de Roxana Baldetti

En avril dernier, Juan Carlos Monzón, le secrétaire privé de la vice-présidente de la République, Roxana Baldetti, est accusé d’être à la tête de La Línea, un réseau de fraude fiscale via les douanes. Les deux personnalités auraient ainsi détourné 325 000 dollars par semaine ! L’affaire s’aggrave lorsqu’une enquête démonte “le cabinet de l’impunité ”, un cabinet d’avocats qui travaillait main dans la main avec 18 juges connus comme ‘disponibles à l’achat’ et qui rendaient des verdicts systématiquement favorables aux groupes du crime organisé. La justice arrête deux responsables du réseau et trois avocats. Dans le dossier La Línea, la juge corrompue est Marta González de Stalling ; maintenant dans le viseur du Ministère public et de la CICIG, elle devrait bientôt être mise en examen. Le président doit aussi demander sa démission à Verónica Taracena, directrice de la Commission présidentielle pour la transparence, nommée à ce poste par Baldetti. C’en est trop pour la population. Écœurées par la corruption, plusieurs milliers de personnes descendent dans la rue en avril et réclament la démission du gouvernement. Le président Pérez Molina est obligé d’exiger la démission de sa vice-présidente.

Hécatombe de ministres

L’affaire prend une tournure plus grave lorsque la CICIG et le Ministère public font de nouvelles révélations qui touchent plusieurs ministres. Un à un, ils tombent. D’abord ce fut le Ministro de Gobernación, Mauricio López Bonilla, l’équivalent du ministre de l’Intérieur. Très proche du président (il fut son chef de campagne lors des dernières élections présidentielles), il est accusé de contrats frauduleux liés à l’installation de caméras de sécurité. Il doit démissionner. C’est ensuite le tour de Michelle Martínez, ministre de l’Environnement, liée à un contrat frauduleux de plusieurs millions avec l’entreprise israélienne Tarcic Engineering devant asperger le lac Amatitlán d’un produit sensé le nettoyer, entraînant dans sa chute Erick Archila, le ministre de l’Énergie et des Mines. Finalement, une enquête révèle un réseau de corruption impliquant plusieurs hauts fonctionnaires parmi lesquels Juan de Dios Rodríguez, directeur de l’Institut guatémaltèque de sécurité sociale (IGSS) et Julio Suárez, directeur de la Banque du Guatemala (Banguat). Rodríguez, un ancien militaire tout comme Pérez Molina, est un homme de confiance du président dont il fut le secrétaire privé avant d’être nommé par lui à la tête de l’IGSS en avril 2013 pour… lutter contre la corruption dans cette institution ! Les deux directeurs avaient approuvé un contrat avec une entreprise mexicaine devant fournir des traitements spéciaux à des malades gravement atteints aux reins. La mauvaise qualité des médicaments et des services avaient provoqué la mort de 17 patients. Ils auraient également participé à une fraude pour 14,5 millions de dollars en faveur de l’entreprise pharmaceutique Pisa (1).

Une manifestation monstre

Le samedi 16 mai, plus de 40 000 personnes se rassemblent sur la Place de la Constitution, devant le Palais présidentiel et la cathédrale. On n’avait plus vu cela depuis 1963 lorsque les manifestations populaires avaient fait tomber le général Ydigoras. Ce rassemblement exceptionnel s’est réalisé à travers les réseaux sociaux et à l’appel de mouvements sociaux, populaires, étudiants, sportifs, religieux, indiens, paysans, etc. Pas de partis politiques à l’appel… Indignés par la corruption des proches du président Pérez Molina, les manifestants exigent sa démission. Celui-ci nie sa participation à ce maillage de corruption et clame qu’il a été trahi par ses subalternes…

Le G4 appelle à une coalition citoyenne

Le Grupo de los Cuatro (G4), composé des services du Procureur des droits humains, de l’Université San Carlos (publique), de la Conférence épiscopale et de l’Alliance évangélique, appelle à la création d’une coalition citoyenne face à ce qu’elle décrit comme la crise de légitimité de l’État”. Cette coalition doit intégrer le Guatemala urbain indigné par la corruption galopante… avec le Guatemala rural et marginalisé qui a toujours vécu en crise”. L’objectif final est “l’édification d’un État qui protège ses habitats et recherche le bien commun. Le G4 souhaite que les citoyens exercent de manière responsable, prudente et sensée, ses droits légitimes de manifestation…” (2) Appel entendu par le CUC, Comité de Unidad Campesina (Comité d’unité paysanne), une organisation historique de défense des paysans pauvres (3). Pour son dirigeant Daniel Pascual, “Les peuples mayas et incas sont présents car les plus affectés par ces vols sont les pauvres et les Indiens. Nous devons nous unir avec les gens de la capitale parce que le pays a besoin de changement…”

Ce changement interviendra-t-il avec les prochaines élections en septembre 2015 ? Les candidats seront-ils plus à l’écoute des demandes populaires ? En tous cas, les gens sont prêts à redescendre dans la rue, et cela c’est une grande nouveauté dans un pays où la répression des mouvements sociaux, indiens, syndicaux ou étudiants a toujours été féroce.

Jac FORTON

(1) Selon le journal Nuevo Diario (Nicaragua) du 21 mai 2015.
(2) Voir les détails dans le journal Prensa Libre du 16 mai 2015.
(3) Dont est issue Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la paix.
Plus de renseignements sur la situation au Guatemala sur le site web d’informations CERIGUA. S’inscrire à leur bulletin sur Boletindiario@listas.cerigua.org ou sur leur site . Lire aussi les bulletins trimestriels du Collectif Guatemala : Mail

L’ancien chef de la police guatémaltèque condamné en appel en Suisse

De double nationalité suisse et guatémaltèque, Erwin Sperisen était accusé par un collectif d’ONG d’avoir ordonné des tortures et des exécutions extra-judiciaires de paysans et de prisonniers de droit commun lorsqu’il était le chef de la police nationale guatémaltèque. En 2008 et 2009, plusieurs ONG suisses s’unissent pour aider les familles des victimes de deux épisodes de répression, les dossiers Infiernito et Pavón et déposent une plainte devant les tribunaux genevois.

Les affaires Infiernito et Pavón

En 2005, 19 détenus s’échappent de ce centre de détention connu comme Le Petit Enfer. La police, sous le commandement de Sperisen met sur pied un Plan Gavilán (Épervier) pour les retrouver. Sur les neuf prisonniers rattrapés, sept sont exécutés et la scène du crime maquillée comme un affrontement.  Depuis longtemps, la prison de Pavón était sous le contrôle des mafias du crime organisé et gérée par les détenus. Des chefs narcos y avaient installé des ateliers de transformation de la drogue qu’ils revendaient à l’extérieur en collusion avec certaines autorités pénitentiaires corrompues. En septembre 2006, le ministre de l’Intérieur, Carlos Vielmann, ordonne la reprise du contrôle de la prison. Erwin Sperisen, alors chef de la police, et Javier Figueroa, son adjoint, organisent une attaque en règle du centre de détention avec 3 000 policiers armés et des mini-tanks. Il n’y a pas de résistance, pas un coup de feu n’est tiré. Selon des témoins, plusieurs prisonniers influents dont les noms sont inscrits sur une liste sont alors froidement exécutés et leur mort camouflée en affrontement avec les forces de l’ordre… D’autres prisonniers sont torturés ou sexuellement agressés.

Fuite précipitée des principaux protagonistes

Javier Figueroa, l’adjoint de Sperisen, de double nationalité guatémaltèque et autrichienne, s’enfuit en Autriche. Le ministre de l’Intérieur Carlos Vielmann, de double nationalité guatémaltèque et espagnole, s’enfuit en Espagne. Edwin Sperisen, de double nationalité guatémaltèque et suisse, s’enfuit en Suisse et s’installe à Genève. Lorsque la justice genevoise prétend que Sperisen ne réside pas à Genève, l’association TRIAL engage un détective privé qui lui fournit les photos de Sperisen entrant et sortant de la résidence de son père, représentant du Guatemala devant l’OMC (Organisation mondiale du commerce) dans le quartier Malagnou. Mais rien ne se passe jusqu’au 6 août 2010 lorsque la justice guatémaltèque émet un mandat d’arrêt international à l’encontre de Sperisen et de 18 autres personnes soupçonnées d’avoir participé à des escadrons de la mort. Sperisen ne pouvant être extradé vers le Guatemala car la Constitution fédérale interdit à la Suisse d’extrader ses propres ressortissants, la Suisse a par contre l’obligation de le juger, même si les crimes ont été commis à l’étranger. Dès lors, le canton de Genève était seul compétent pour instruire ce dossier.

Sperisen arrêté et jugé à Genève

Le 31 août 2012, il est arrêté sur ordre du Ministère public genevois. Plusieurs survivants ou anciens prisonniers font le voyage du Guatemala pour témoigner contre le policier. Convaincu, en janvier 2014, le Procureur Yves Bertossa renvoie le prévenu devant le Tribunal criminel de Genève pour exécutions extra-judiciaires, tortures, disparitions forcées et violences sexuelles. Le procès s’est ouvert le 15 mai 2014. Le 6 juin 2014, Erwin Sperisen est acquitté pour l’accusation de responsabilité dans la mort de trois détenus rattrapés après leur évasion de la prison El Infiernito mais condamné pour la mort de sept détenus lors de l’opération de reprise en main de la prison El Pavón. Pour cette responsabilité, la Cour le condamne à la prison à vie.

Pour Philip Grant, directeur de TRIAL, “Le jugement rendu ce jour est l’illustration que l’idéal de justice poursuivi par tant de gens, en Suisse et au Guatemala, peut se concrétiser. Malgré la distance, malgré la complexité du dossier et malgré les intimidations, la détermination de nombreux acteurs, ici comme là-bas, a permis que justice soit rendue. La lutte contre l’impunité et la dignité humaine sont les grandes gagnantes du verdict rendu aujourd’hui” (1). Lorsque les avocats de Sperisen font appel, le dossier passe à la Cour pénale de la Cour de justice de Genève. Le 12 mai 2015, non seulement la Cour confirme le verdict de première instance concernant le dossier Pavón et ses divers assassinats, mais elle ajoute le dossier Infiernito à la culpabilité de l’accusé. Pour la Cour, il est avéré que les assassins des prisonniers en fuite étaient sous les ordres du chef de la police Erwin Sperisen, qui n’a pas empêché les exécutions. Le verdict de prison perpétuelle est confirmé. Sperisen a encore un recours possible devant le Tribunal Fédéral mais seules les questions de respect du droit pourront y être traitées et non les questions de fond du dossier. Peu de chance que les avocats encouragent Sperisen à faire appel.

Il est à espérer que l’accusation portée contre l’ancien ministre de l’Intérieur Carlos Vielmann en Espagne aboutisse à un procès semblable. Vielmann était le supérieur hiérarchique de Sperisen et présent sur la scène des assassinats dans la prison de Pavón. Il a laissé faire ou a donné les ordres. Son procès doit s’ouvrir bientôt. Pour Philip Grant de TRIAL, “Le verdict rendu est la preuve qu’il est possible à la justice de démontrer l’implication de l’État et de ses représentants dans de graves violations des droits humains et de les tenir responsables devant la loi”.

Jac FORTON

(1) Dans un communiqué conjoint des associations suisses publié le 6 mai 2014.
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