Une première oeuvre prometteuse

Andrés Neuman


Le roman « Bariloche », écrit en 1999, de l’Argentin Andrés Neuman vient de paraître en français…

Si on lui parle de sa carrière, Andrés Neuman se hérisse : ce mot ne veut rien dire du tout pour lui. Et il le prouve en publiant peu mais en se payant le luxe de soigneusement réviser une nouvelle édition d’un roman ancien, c’est le cas pour ce Bariloche, écrit entre 1996 et 1999 (il avait alors 19 ans !) et revu en 2015, ou pour Una vez Argentina qui s’est vu augmenté d’une bonne cinquantaine de pages dans son édition de 2014.

D’un roman à l’autre, il change de ton, de genre, de style. Et à chaque fois, il impose son immense talent. Bariloche était donc sa première œuvre narrative. Elle nous arrive enfin en français. Vider les poubelles dans un petit jour humide et froid à Buenos Aires et être ébloui en rêve par la splendeur de paysages naturels au pied des Andes, près de la ville de Bariloche, tel est le lot de Demetrio. Il vit seul, n’a comme « ami » que son collègue du camion à ordures, Negro, et passe ses heures libres à recomposer un puzzle qui représente des prairies fleuries, des montagnes et le ciel.

C’est son évasion. Et c’est plus que cela. Entre la vie maussade de Demetrio, de Negro et de quelques autres tout aussi misérables apparemment, et l’éden des montagnes enneigées, se développent les souvenirs d’adolescence de Demetrio, ses peurs et ses émois. Le passage d’un univers à l’autre se fait tout naturellement. Les contingences matérielles deviennent une belle occasion de rêver, de s’évader, d’écrire. Rêver, s’évader, écrire, Andrés Neuman le fait prodigieusement, transformant et sublimant ce qui  pourrait être une banale mise en abyme en un mouvement perpétuel, les pièces du puzzle se retrouvant dans le passé comme dans le présent, les limites sont abolies entre passé et présent, entre réalité mesquine et prosaïque et évocation immatérielle, peut-être idéalisée, mais qui  mérite d’être ressentie comme ayant été ou comme étant vécue. Les personnages, tous, sont (comme toujours chez Neuman) d’une humanité absolue, tout le contraire de la perfection mais émouvants dans leur sincérité, dans leur faiblesse et surtout dans la lueur optimiste qu’ils portent en eux. Peut-on mieux qu’Andrés Neuman, décrire le quotidien des petites gens, mensonges et trahisons compris, tout en gardant un perpétuel émerveillement envers l’être humain ?

Ces aventures, qui n’en sont pas vraiment (chaque jour faire la tournée des rues et finir à la décharge municipale…) se lisent d’un trait, on est plus que proches de Demetrio, de la femme de Negro ou du mendiant qui couche dans l’entrée d’un immeuble, on est eux, la façon de raconter y est pour beaucoup. Le style et le ton changent à chaque chapitre (toujours le puzzle !), la poésie fait place à l’argot. Par les mots et les images, le ramassage des ordures dans une ville où « l’aube avait progressé laborieusement » devient de la beauté, de la délicatesse, de la légèreté. Et la traduction d’Alexandra Carrasco rend parfaitement la virtuosité de l’auteur, dont il est essentiel de souligner qu’il avait à peine vingt ans quand il a conçu ce premier roman. On a du mal à se le rappeler devant tant de maîtrise et de maturité. Cette première œuvre était prometteuse : dès 2000, Roberto Bolaño le disait « touché par la grâce ». Et la promesse a été tenue : il faut absolument lire et relire tout Neuman !

Christian ROINAT

Bariloche de Andrés Neuman, traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco, éd. Buchet-Chastel, 184 p., 18 €. Andrés Neuman en  espagnol : les romans Bariloche / Una vez Argentina / El viajero del siglo (Premio Alfaguara de novela ), Alfaguara, Madrid / Hablar solos – les nouvelles Alumbramiento / Hacerse el muerto, Páginas de espuma, Madrid / les recueils de poésie El jugador de billar / La canción del antílope / No sé porqué y patio e locos, Pre Textos, Valencia (liste non exhaustive). Andrés Neuman en français : La voyageur du siècle, Fayard, éd. de poche : Libretto, 2017 / Parler seul , Buchet-Chastel.