RÉTROSPECTIVE

Raúl Ruiz à la Cinémathèque


Rétrospective du réalisateur chilien Raúl Ruiz à la Cinémathèque Française

Durant les mois d’avril et de mai, la Cinémathèque française présente l’œuvre gargantuesque de Raúl Ruiz, le “réalisateur aux cent films”.  L’Hypothèse du tableau volé (1979), Mystères de Lisbonne (2010) ou La Maison Nucigen (2007) … 75 films à voir ou revoir pour les amoureux de son cinéma, teinté de surréalisme, d’ironie et d’énigmes.

C’était une personne venue d’une autre époque, qui connaissait tout sur tout, d’une culture immense à tous points de vue, et qui était à cheval entre deux pays, le Chili et la France. Il aimait le mélange de ces diverses cultures. Il a fait des films dans différents pays du monde. C’était sans doute un des plus grands esprits, même au-delà du cinéma, de l’époque actuelle”. (1) Les mots de son producteur, François Margolin, résument à eux seuls le personnage : globe-trotter touche à tout, Raúl Ruiz tourne des fictions, de documentaires, des courts, des longs, dans plusieurs langues, sur plusieurs décennies et continents à la fois… Le réalisateur chilien est parvenu à créer une œuvre cinématographique gigantesque, qui continue de brouiller les pistes, par un surréalisme et un baroque surprenants.

Les premières années chiliennes

Raúl Ruiz nait à Puerto Montt, dans le Sud du Chili, en 1941. Cet enfant souffrant de tuberculose découvre le cinéma très jeune, un attrait qui le décide à entamer des études de documentaire social en Argentine. Durant cette période, Ruiz se met au défi d’écrire 100 pièces de théâtre, augurant le nombre vertigineux de films à venir. L’un des premiers qu’il réalise, Trois tristes tigres (1968), impulse un nouveau cinéma chilien par une esthétique baroque, au sens d’un récit en présentant plusieurs simultanément et se détruisant entre eux. Le film, considéré comme une œuvre fondamentale du cinéma chilien, est immédiatement reconnu par la profession et elle le récompense par le Léopard d’or au festival de Locarno.

 
Trois tristes tigres, Raúl Ruiz, 1968

 

Le réalisateur chilien finit à peine La palomita blanca (1973) qu’il est contraint à l’exil, suite au coup d’État de Pinochet. Il arrive à Paris en février. La France l’accueille et Raúl devient Raoul, alors qu’il tourne la page de sa première période chilienne avec Dialogue d’exilés (1975). Le film, librement inspiré de sa propre expérience, raconte l’arrivée de réfugiés politiques chiliens à Paris, qui tentent d’organiser leur vies quotidienne et la résistance. C’est l’un de ses long-métrages français le plus chilien par le sujet et le traitement, entre extravagance et ironie.

De Raúl à Raoul

Lorsqu’il commence à travailler pour l’Institut National de l’Audiovisuel, Raoul Ruiz dénature toutes les commandes, expérimente, agrémente ses films de trucages. Le cinéma est, selon lui, un miroir déformant et non une reproductibilité mécanique du réel, comme le soutenait le théoricien André Bazin. Une contestation du réalisme qui se retrouve dans La vocation suspendue (1977) ou L’hypothèse du tableau volé (1979), deux adaptations de l’écrivain Pierre Klossowski, qui lui valent une reconnaissance du milieu cinéphile français. Il part ensuite au Portugal pour y réaliser des œuvres moins cérébrales (Le territoire, 1981). Il s’arrête en Hollande (Het Dak Van de Walvis, 1982) puis rentre en France pour tourner ses films les plus emblématiques : Les trois couronnes du Matelot (1983), La ville des pirates (1983) et L’île au trésor (1985). Le baroque demeure omniprésent, par le biais d’une narration qui se démultiplie à l’infini et d’un artifice qui s’affirme.

 
Les trois couronnes du matelot, Raúl Ruiz, 1982

 

Les années suivantes sont dédiées à l’adaptation de Bérénice (1983) à Richard III (1986). Puis ce sont les années fastes, autour de Trois vies et une seule mort (1996), l’histoire de Marcello Mastroianni qui subit une démultiplication de la personnalité. Son cinéma se transforme, devient moins marginal, moins énigmatique. Il touche un plus large public et parvient à obtenir un budget tout aussi conséquent. Sa sélection au festival de Cannes offre au réalisateur la reconnaissance internationale tant attendue. Comme la politique culturelle française de l’époque ne choisit que de financer des films populaires, il se voit contraint de continuer sur cette voie. Il dit “boucler” ses films bien que ce soit à cette période qu’il tourne Le temps retrouvé (1998) d’après le roman éponyme de Marcel Proust et Klimt (2005), les plus appréciés du public.

 
Le temps retrouvé, Raúl Ruiz, 1998

 

La mémoire du Chili

La décennie précédant sa disparition est un retour aux sources. De Cofralandes (2002) au Domaine perdu (2005), le Chili hante l’œuvre du réalisateur, jusqu’à La nuit d’en face, son dernier film tourné en 2012. Cette curieuse fiction, où se croise Jean Giono, L’île au trésor et Beethoven, résiste à toute tentative de résumé. Un testament entièrement dédié au pays natal : l’adaptation d’un auteur chilien (Hernán del Solar), le pays comme décor et les souvenirs du réalisateur en toile de fond. L’œuvre de Raúl Ruiz participe de l’identité culturelle du Chili, tout autant qu’elle est une déclaration d’amour à un pays qu’il a quitté sans le vouloir et qui habite tous ces films, de manière plus ou moins forte. “La suite est l’histoire d’œuvres qui resteront inscrites dans l’histoire du cinéma. Raul Ruiz a dédié sa vie à la création et à réfléchir sur le septième art, d’où l’importante reconnaissance dont il bénéficie dans le monde. L’estime et l’appréciation de son travail sont mises à jour et renouvelés aujourd’hui en France, comme en témoigne cette rétrospective organisée par la Cinémathèque française.” signale le ministre de la Culture du Chili, Ernesto Ottone, présent à l’inauguration de la rétrospective que propose du 30 mars et jusqu’au fin mai la Cinémathèque de Paris.  (2)

Victoria PASCUAL

(1) Le monde, Le cinéaste Raoul Ruiz est mort, article du 19 août 2011. (2) D’après le dossier de presse de présentation. Découvrez la présentation de la rétrospective et son programme sur le site de la Cinémathèque de Paris.
  • Lire aussi notre interview à Patricio Hales, ambassadeur du Chili en France. ICI
 
 

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