De l’écrivain chilien, Rafael Gumucio… « Lettre à un ami français »

Cher ami, Je viens du Chili, c’est-à-dire du bout du monde ; je viens du passé, c’est-à-dire du futur. Il y a sept ans, le 18 octobre, à un jour près la date de votre propre embrasement, des bandes de ce que vous nommez des casseurs saccagèrent presque toutes les stations du métro de Santiago et en incendièrent plus d’une vingtaine, principalement dans ces faubourgs que vous appelleriez la banlieue. Des millions de Chiliens se trouvèrent privés de tout moyen de transport. On eût pu croire qu’ils s’en indigneraient, et qu’ils se tourneraient contre ceux qui s’étaient arrogé le droit de détruire le bien de tous. Il n’en fut rien. Ils se rassemblèrent sur la Plaza Italia, qui tient chez nous à peu près le rang qu’occupe chez vous la place de la République, et ils y revinrent chaque jour, pendant des semaines, puis pendant des mois.

C’était, comme chez vous, le terme de longues années d’agitation dont les lycéens avaient été l’âme. On commença par réclamer pour l’école et pour les lycées publics, que l’on avait laissés tomber en ruine. Puis vinrent les retraites et le coût de la vie, puis les peuples autochtones, la liberté des rivières, l’écologie, le féminisme, la liberté des mœurs. La plupart de ces griefs étaient justes, et ne faisaient guère que répéter ce que l’élite intellectuelle, littéraire et politique disait elle-même depuis longtemps. D’autres étaient excessifs, quelques-uns insensés, beaucoup simplement empruntés à l’étranger. Michelle Bachelet en avait fait le fond du programme de son second gouvernement. Ses réformes, difficiles et souvent stériles, heurtaient les habitudes « néolibérales », ou plus simplement libérales, de la majorité des Chiliens.

C’est pourtant cette même majorité qui consentit à la violence de notre octobre, lequel ressemble au vôtre comme deux gouttes d’eau. On y vit tout ce que vous voyez aujourd’hui : l’incendie, la démagogie, la confusion, le pillage, les hooligans, des sociologues et des philosophes qui ne savaient plus ce qu’ils pensaient, et une police d’une brutalité extraordinaire qui, au lieu d’éteindre le feu, l’attisait.

Je viens du passé, c’est-à-dire du futur. Vous ne gagnerez rien à rouvrir vos vieux exemplaires des Misérables ; relisez plutôt les Souvenirs de Tocqueville. La révolution qu’il y peint, celle de 1848, ressemble à la vôtre, et elle en est pourtant, à bien des égards, le contraire. En 1848, les ouvriers de Paris avaient un dessein, et c’est ce dessein qui épouvanta la bourgeoisie ; aujourd’hui personne n’en a, et c’est l’émeute seule qui fait peur. Votre octobre, comme le nôtre, n’est pas une protestation pacifique dont la violence se serait emparée par surprise ; ce sont les deux visages d’un même mouvement, où l’extrême gauche tient une fois de plus le rôle de l’idiot utile, à moins que ce ne soit celui de l’idiot inutile. C’est une vérité d’expérience que la droite jouit toujours des orgies que la gauche organise. Si Mme Le Pen, que la cour d’appel vient de laisser dans la course à l’Élysée, avait besoin de gagner l’adhésion passionnée de ceux qui jusque-là prétendaient rester neutres, les casseurs la lui ont donnée. Polariser le pays entrait d’ailleurs dans leurs vues : c’est la vieille politique du pire. Les drapeaux qui flottaient sur les cortèges ne laissent là-dessus aucun doute : le noir de l’anarchisme le plus absolu, et le drapeau palestinien, dont on faisait là l’étendard du Hamas. Que des hommes de l’ultradroite se soient mêlés aux casseurs ne prouve rien contre ce que j’avance ; cela le confirme plutôt.

Il y a des décennies que la gauche, en France comme au Chili, ses écrivains, ses cinéastes et quelquefois ses gouvernements, célèbre la radicalité comme une marque de sincérité. Vous avez eu Sartre, qui saluait dans sa préface aux Damnés de la terre la violence du colonisé comme l’acte par lequel l’homme se recrée, et qui alla visiter Andreas Baader dans sa cellule de Stammheim. Vous avez eu, dans le Sud-Ouest, ce « sanctuaire » où une grande partie de la gauche ne voulut voir dans les militants de l’ETA que des réfugiés politiques. Ken Loach a obtenu la Palme d’or en faisant de l’IRA une légende dans Le vent se lève ; Julio Medem a cherché dans La pelota vasca une équidistance que les victimes de l’ETA ont reçue comme une complicité. Le cinéma américain en a usé de même avec les Black Panthers, et Nona Fernández en use aujourd’hui avec le Front patriotique Manuel Rodríguez dans Marciano. On a pardonné à tous leur cruauté, leurs échecs, et jusqu’à leur machisme. Il n’y a point de Mandela en Palestine, et Arafat, qui eut du moins le mérite de signer Oslo, passe aux yeux de cette gauche pour un plus grand scélérat que M. Netanyahou. Celui-ci, dans le camp opposé, participe de la même passion pour la radicalité, du même culte de la sincérité entendue comme le refus de toute hypocrisie, dont la tronçonneuse de M. Milei est devenue le symbole le plus achevé.

Cette passion pour la beauté de la violence, ce goût pour la facilité qu’on trouve à ne souffrir ni nuances ni accommodements, ne sont-ils pas le principal ressort de ce désordre des esprits que j’ai nommé, au Chili, l’octobrisme ? L’octobrisme se nourrit à deux sources. La première est l’anonymat, et l’anomie qui le suit, que les réseaux sociaux permettent et favorisent. On peut y être tout et n’être personne : la Panthère rose dans vos cortèges, Spiderman et le Joker dans les nôtres. Ce n’est pas là une révolution sérieuse, et elle ne souhaite point de l’être. Elle ne cherche pas à tuer, bien qu’il lui arrive de le faire ; ce sont les choses qu’elle attaque, non les hommes. C’est une révolution qui se déguise et qui pose, qui se photographie et qui se filme. Le sentiment qui l’anime est un narcissisme profond, quoique collectif. Chacun veut y être quelqu’un, mais sous un autre visage, sous un masque qu’il quittera le soir même pour se plaindre que la police tarde à venir quand il l’appelle. Ce qui se joue là, c’est « une version de soi-même » : la pire, mais la plus libre, celle qui peut se livrer sans remords à toutes ses contradictions.

La seconde source est la division du monde en victimes et en bourreaux ; ou, pour parler plus exactement, l’abus sexuel commis sur l’enfant, érigé en modèle de toutes les autres dominations, celles de classe, de race et de sexe. Dans chacune, on voit un adulte qui viole, l’État, la politique, la police, et un peuple réduit à l’état d’enfance, qui est toujours violé. C’est ce que j’ai appelé jadis le syndrome Gavroche : l’enfant devenu le sujet principal de la révolution, l’adulte devenu le complice perpétuel de l’exploitation. Devant une violence si intime et si entière, devant une injustice qui se perpétue jusque dans la chair de l’opprimé, tout devient permis. Une société qui opprime mérite qu’on la combatte ; contre une société qui viole, qui insulte et qui brise des vies, il n’est point de moyen de lutte qui ne paraisse légitime.

On brûla au Chili des églises, comme pour faire expier à l’Église les sévices qu’elle avait infligés aux enfants. On brûla des édifices de la Belle Époque, des mairies, des commissariats, des bureaux d’état civil : tout ce qui rappelait le passé, l’État ou la règle. Le musée consacré à Violeta Parra, chanteuse communiste, fort aimée du peuple, la plus grande figure du folklore chilien, fut incendié trois fois en trois semaines. Je ne crois pas que personne n’y eût rien contre Violeta Parra ; c’est au musée qu’on en voulait, et à l’idée même de musée. Le récit des victimes servit ainsi de prétexte à des hommes qui avaient, pour mettre le feu, des raisons moins poétiques. Le trafic de drogue se glissa parmi les casseurs ; souvent même il était les casseurs, formés dans les tribunes des stades, parmi ces bandes qui sont nos ultras. Il avait tout intérêt à se défaire de l’État. Dans les poblaciones, qui sont nos cités, le soulèvement acheva de lui livrer des quartiers entiers, où l’État n’a plus osé rentrer depuis.

Je viens du passé, c’est-à-dire du futur. L’octobrisme est donc cet instinct qui cherche à excuser un mélange funeste : celui de griefs nécessaires et profonds avec une nouvelle manière d’envisager la violence, de comprendre, ou de dépasser, la politique, et qui déclare morte la démocratie représentative depuis que les réseaux ont tout « démocratisé ». Faut-il en conclure que cette violence est sans causes et sans raisons, qu’elle n’est que l’instrument de l’ingérence russe et de l’islamisme radical ? Je ne le crois pas. Le défaut de l’octobrisme est précisément de couvrir d’une excuse historique, d’une mystique jacobine ou allendiste, quelque chose de beaucoup plus profond que les révolutions inachevées du XXᵉ siècle.

L’octobre chilien réclamait une santé et une éducation publiques dont les Français jouissent depuis des décennies. Ces biens, il est vrai, se sont affaiblis chez vous ; mais c’est en grande partie parce que les Français ont donné leurs suffrages à ceux qui se proposaient de les affaiblir. Au-delà de ces acquis dont rêvait l’octobre chilien, il y a deux griefs que notre octobre et le vôtre ont en commun. Le premier est le coût de la vie, cette « vie chère » contre laquelle vous marchiez précisément le 17 octobre : l’impossibilité d’atteindre honorablement la fin du mois, de vivre sans recourir à l’emprunt et au crédit ; l’impossibilité de dormir en repos tandis que la télévision étale des millions et des millions, une richesse sans bornes, entre les mains d’un petit nombre, d’un nombre infiniment petit.

L’impuissance où se trouve cette élite naine à concevoir seulement ce qu’endure, non le misérable, mais le citoyen moyen, jette les esprits dans un désespoir qui peut chercher son remède dans le carnaval et dans l’incendie. Ceci ne regarde point, bien entendu, les bandes vêtues de noir ni les pillards de profession. Mais cela explique la complaisance de ceux qui acquittent chaque mois leur impôt envers un État qui paraît, devant M. Musk, chétif et ridicule.

Le second n’est pas un grief, mais un constat. J’ai cinquante-six ans. Nos enfants et nos petits-enfants, pour beaucoup, n’auront point de travail. Ils n’auront pas non plus d’enfants, ou peut-être n’auront-ils droit qu’à un seul. Ils pourront voyager et nourrir des chats ; mais s’ils n’héritent pas des maisons que ma génération a pu acheter, ils n’auront pas de maison. Les professions qu’ils étudient seront remplacées par l’intelligence artificielle. Ils pourront prendre leur retraite à vingt-trois ans. Ils soupçonneront que les romans qu’ils lisent, et jusqu’à ceux qu’ils écrivent, sont l’ouvrage d’une machine ; et de même les films qu’ils regardent. Tout le monde leur annonce la fin du monde. Auprès de cela, brûler la mairie de Limoges n’est guère qu’une ombre de consolation.

Je viens du passé, c’est-à-dire du futur, et je puis vous dire comment cela finit. Un an après le soulèvement, près de 80 % des Chiliens votèrent pour changer la Constitution. La Convention chargée de la rédiger, où dominaient les héritiers de la Plaza Italia, produisit un texte que 62 % des électeurs rejetèrent. Un second projet, écrit cette fois par la droite, fut rejeté à son tour. La Constitution qui demeura, après tant de plébiscites, est pour l’essentiel celle qu’avaient rédigée Pinochet et les siens. En décembre dernier, M. José Antonio Kast, que la gauche dépeignait depuis des années comme son pire cauchemar, fut élu président avec 58,6 % des voix contre une candidate communiste. Les incendies d’octobre avaient fini par voter pour lui. Voilà l’avenir que vous prépare Mme Le Pen.

La révolte est absurde, et il est fort probable qu’elle produise exactement le contraire de ce que les belles âmes et les octobristes prétendent vouloir. La révolution, au contraire, n’a jamais eu plus de sens qu’aujourd’hui. Jamais la concentration de tout le pouvoir politique, de toute l’influence sur l’opinion et de toute la richesse en un si petit nombre de mains ne fut plus visible ni plus incontestable. Jamais l’ordre social ne ressembla davantage à celui que Marx eut sous les yeux après 1848, ce 1848 même que Tocqueville raconte dans ses Souvenirs. Sur les cendres stériles de cette révolution, Marx écrivit Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte pour comprendre comment les vœux confus et contradictoires des insurgés avaient permis à Louis-Napoléon, depuis Napoléon III, de gagner la partie et de faire servir à sa propre fortune le sang qu’on avait versé. Marx et Engels surent tirer de ce désordre un programme ; c’est précisément ce que l’octobrisme se refuse par principe à faire. 

L’histoire, disait Marx, se répète : la première fois comme tragédie, la seconde comme farce. Consumé dans le geste esthétique de la révolte, l’octobrisme ne fera que fortifier l’ordre, qui se nourrira de ce simulacre de désastre et de l’effroi que cause « l’invasion » des immigrés. Et cependant, quelque part, le besoin pressant d’un autre ordre, plus juste, ou moins indécemment injuste, continuera de chercher, comme un orphelin de plus, un père qui veuille bien l’adopter. Voilà ce que je voulais te dire, cher ami, depuis le bout du monde, qui est aussi votre avenir.