Le 23e Sommet ibéro-américain s’ouvre à Madrid les 4 et 5 novembre prochain. Les communiqués de ces vingt-deux nations célébreront immanquablement la « communauté » et les partenariats stratégiques. Faut-il pour autant réduire cet espace transatlantique aux agendas des chancelleries et aux traités économiques ?
La vitalité de l’Ibéro-Amérique ne se mesure pas dans les antichambres ministérielles. Elle passe par des créateurs qui font circuler, entre l’Europe et l’Amérique latine, leurs doutes et leur part de beauté. De Buenos Aires à Madrid, de Mexico à Paris, des artistes redessinent les contours de notre mémoire commune. Leurs œuvres échappent aux discours lisses.
Côté lettres, il y a l’Argentine Mariana Enríquez, qui dissèque les hantises contemporaines et les fantômes de l’histoire avec une puissance narrative qui fascine les lecteurs européens. Il y a aussi la Vénézuélienne Karina Sainz Borgo, qui écrit l’exil, l’urgence de survivre et la violence des départs forcés. Le dialogue passe aussi par le cinéma. Roma, d’Alfonso Cuarón, est une lettre d’amour au Mexique des années 1970. Zama, de l’Argentine Lucrecia Martel, suit l’attente sans fin d’un fonctionnaire de la couronne espagnole oublié dans l’Amérique coloniale. Ces deux films ont marqué le public européen en filmant les fractures sociales et les mémoires blessées. Ces créateurs habitent l’océan qu’ils traversent. On lit leurs livres dans le métro parisien, on découvre leurs films en salle, on les étudie à l’université.
La culture comme boussole face aux replis
Les sommets diplomatiques s’épuisent souvent dans une gestion frileuse des frontières et des flux. L’art et la pensée, eux, aiguillonnent. Ils refusent le prêt-à-penser géopolitique. Les voix artistiques, littéraires et indigènes d’Amérique latine secouent nos sociétés européennes. Elles montrent ce que nous refusons de voir des mémoires coloniales mal apaisées, des démocraties fatiguées, l’urgence écologique. La démocratie ne se gère pas seulement dans les couloirs climatisés d’un sommet. Elle se vit dans un livre ouvert, dans une image qui hante, sur une scène, dans la rue. Elle tient aussi au droit de rêver un autre avenir transatlantique. Écouter l’Ibéro-Amérique à travers ses créateurs, c’est accepter d’être dérangé.
Alexis FRITCHE*
*Alexis Fritche est responsable syndical au ministère français de la Culture. Il a exercé différentes responsabilités au sein de ce Ministère et vécu quinze ans au Mexique. Attaché aux relations entre l’Europe et l’Amérique latine, il s’intéresse particulièrement à la place de la culture, de la littérature et de la création artistique dans le rapprochement des peuples. Il publie régulièrement des analyses sur les échanges culturels et les enjeux politiques et sociaux des deux continents.


