Maximiliano Sánchez, écrivain et philosophe argentin, résidant à Paris nous propose une courte critique à cet ouvrage, dont l’écriture et les thèmes le semblent particulièrement intéressants
Antonio Soldati, un homme qui a abandonné sa femme et son jeune fils, noue une relation avec Ricardo Klement, un prétendu ingénieur arrivé venu d’Allemagne. Nous sommes dans les années qui suivent immédiatement la Seconde Guerre mondiale, et les nouvelles voyagent très lentement. Que pouvait-on savoir, dans un petit village rural situé au sud de la province argentine de Tucumán, des crimes de guerre commis par les nazis ? Qui aurait pu imaginer la véritable identité de cet homme mince et à l’allure décidée, qui semblait s’intéresser à tout ce qui a trait aux machines ?
Klement finira par engager Soldati comme employé pour l’observatoire qu’il envisage d’installer à La Cocha. À ce stade, tous les éléments avec lesquels la nouvelle de Fabián Soberón va jouer sont déjà en place : l’attraction des contraires qui s’opère entre le timide Soldati, un simple homme du peuple, et l’étranger sophistiqué, un ingénieur qui connaît et maîtrise avec aisance toutes les expressions de la haute culture européenne. Il y a aussi une différence, presque une opposition, en ce qui concerne l’âge. Soldati est jeune, tandis que Klement est un homme mûr : le simple paysan trouvera chez l’Allemand, au-delà d’un patron, une figure protectrice et presque paternelle.
Cependant, il y a un aspect sur lequel Klement et Soldati sont égaux. Tous deux ont perdu leur famille. Klement, à cause de la guerre ; Soldati, à cause de lui-même. Cette absence qu’ils subissent sera une autre raison de les unir. « Quelle misère que la nôtre », dit Klement, en parlant de lui-même et de son employé, « nos vies se ressemblent, nos tristesses se ressemblent. » Le livre de Soberón raconte, à travers un procédé narratif qui mêle en permanence les faits historiques à la fiction, les quelques années du séjour d’Adolf Eichmann dans la localité de La Cocha. Eichmann, le criminel de guerre nazi, architecte de l’Holocauste et signataire de la résolution par laquelle fut décidée la Solution finale lors de la conférence de Wannsee en janvier 1942, vécut en Argentine sous la fausse identité de Ricardo Klement.
La nouvelle de Fabián Soberón narre, à travers son personnage Soldati, quelques brefs passages de la vie sombre d’Eichmann dans ce petit village de la province de Tucumán, et la manière dont les idées soutenues par le Troisième Reich vaincu perdurent en lui : son amour pour les machines, la pureté de la race, les étranges photographies, les métaphores Thana tiques, et la splendeur de la culture européenne avant la chute du III Reich.
Le principal mérite dans Les poules d’Eichmann consiste à raconter une histoire bucolique, presque anodine, ayant pour protagoniste l’un des personnages les plus monstrueux du XXe siècle. Soberón parvient à concentrer dans un univers transparent et parfait, tel le ciel étoilé de La Cocha, les aventures minuscules de l’homme qui a envoyé des millions de personnes mourir dans les camps de concentration.
Le lecteur du texte de Soberón se sent en permanence partagé : il pense à la violence effroyable d’Auschwitz ou de Treblinka tout en contemplant l’histoire d’un être ordinaire, d’un bureaucrate en déclin. Les années à La Cocha sont, pour Eichmann, des années de dissimulation et d’obscurité. Des années, aussi, où toute la grandeur passée du Reich est filtrée par la défaite. La supériorité technique de la science allemande a abouti à un observatoire incertain au milieu de nulle part. La quête d’une race humaine supérieure a abouti à un poulailler dans lequel Klement cherche la poule parfaite. Chaque chose qui se produit dans le récit de Soberón, chaque objet qui est mentionné, aussi petit et inoffensif qu’il paraisse, a pour toile de fond la guerre.
Ce n’est pas pour rien que le bureaucrate médiocre et sans éclat qui inspire le texte de Soberón est le même qui inspira à Hannah Arendt l’élaboration de sa notion de banalité du mal. Cet homme minable et banal, cet obscur ex-bureaucrate devenu éleveur de poules, donne l’impression de tracer un étrange arc descendant qui mène du sommet du pouvoir du Troisième Reich jusqu’à un village inconnu. La nouvelle semble, par moments, illustrer le livre d’Arendt, montrant à quel point pouvait être ordinaire et médiocre cet homme qui avait organisé l’extermination de millions de personnes.
Le livre de Soberón contient aussi une série de petits portraits de différents écrivains, philosophes, scientifiques ou peintres, tels que Li Po, Nietzsche, Rembrandt, Cioran, et cetera.
Maximiliano SÁNCHEZ*
*Maximiliano Sánchez, écrivain et philosophe argentin, résidant à Paris. Il nous propose une courte critique à cet ouvrage, dont l’écriture et les thèmes le semblent particulièrement intéressants dans le contexte de la littérature latino-américaine publiée en France.


